Villes anciennes, Thaubastum et Seraptum
Cette région semble devoir être le domaine exclusif des vents et des sables (‘). Elle fut pourtant habitée autrefois. A la pointe Sud du lac Timsah. se dresse, isolé, un plateau de proportions bien modestes qui porte néanmoins le grand nom de Gébel Mariam (*). Au pied de ce plateau, du côté Sud, s étend un champ de ruines, semé de poteries de toute sorte, qui marque l'emplacement d'une ancienne ville. Les chercheurs de trésors et d’antiquités l'ont remué jusqu'à la nappe d'eau souterraine. Voici la description d'un des premiers explorateurs : « J'arrive aux ruines du Djébel Mariam que Jai dit appartenir à l'ancienne Thaubaste.… Si les médailles romaines, les mosaïques, les conduites en plomb, les réservoirs enduits assez bien conservés sur certains points, accusent que les Romains ont occupé cette …. localité, les inscriptions hiéroglyphiques appartenant, je pense, à des monuments funéraires trouvés, il y a deux ans, au Djébel Mariam. à une très grande profondeur, attestent bien certainement qu'il y a là aussi une ville égyptienne dont le nom s'est perdu avec le temps. Mais ces dernières dé- - couvertes ne laissent aucun doute sur l’origine romaine, et tout porte à croire quil faut reporter aux premiers siècles de notre ère chrétienne l'existence de ces vestiges » (°).
Avec ce savant, les géographes modernes reconnaissent généralement, dans cette ville, l’ancienne Thaubastum. Les ruines occupent une aire considérable. Clédat y fit des fouilles en 1904 et y trouva divers objets, amphores, inscriptions, d'époque grecque, des thermes romains et des monnaies impériales ().
Thaubastum, cité éphémère, bien peu connue. Elle est une station dans l'//inéraire à Antonin sur la route de Péluse à Clysma (Suez), à 28 milles … de Sile (Kantara) et à 58 milles de Clysma (*). La route de Clysma à Hé- …. Jiopolis bifurquait à Serapiu, laissant donc Thaubastum à l'Est, tandis qu’elle
LÉ
(1) Depuis l’ouverture du canal d’eau douce, quelques fellahs s’y sont installés et com- — mencent à y pratiquer de belles cultures. Le pays est transformé. |
() Ce nom lui vient de Marie, sœur de Moïse. D’après une légende arabe, c’est sur ce plateau qu’elle aurait été séquestrée, pendant sept jours, lorsqu'elle fut couverte de lèpre pour avoir blâmé le mariage de son frère avec une Ethiopienne (Num. 12, 14). C’est manifestement faux. Au moment de l'incident, les Hébreux étaient bien loin de là. Ils avaient déjà quitté le Sinaï et se rendaient à Qadès.
(3) Lettre de M. GuITER (17 février 1866) citée par CLÉDAT, ÂMVofes sur l’isthme de Suez dans ec. de travaux 32 (1910) p. 198. Sur cette localité, voir l’article de Clédat, Zoc. cit. p. 193-202.
(4) On a trouvé là des inscriptions hiéroglyphiques. Il y avait donc une petite ville, au moins ün monument égyptien. D'après NAVILLE (Sfore-city, p. 25) ce serait le Pi-Kerehet mentionné dans la stèle de Ptolémée Philadelphe, et plus tard, Serapiu de l’/finéraire. Avec les géographes modernes, nous pensons que Serapiu était plus au Sud. Quant à Pi-Kerehet, distingué et différencié de Serapiu, il est bien possible qu'il fût au Gebel Mariam. (Appendice).
() Ecrit dans l’Æfinéraire, Thaubasio, Taubasio, à lablatif. Les éditeurs ajoutent en note : fortasse legendum Thaubasto (Appendice III, 8).
à a li dde 1 dal désttet ad init hé dité à. d SSL, ES
150 IX. La Mer Rouge au temps de l’Exode
infléchissait vers l'Ouest, dans le Ouadi Toumilat. Toutes ces indications « conviennent bien au Gebel Mariam. 4
Thaubastum est encore mentionnée dans la vie de Saint Hilarion et c'est par ce document que nous connaissons la véritable orthographe du mot (‘). Se rendant de la région de Gaza au monastère de Saint Antoine en Egypte, Hilarion passa à Péluse et à Lychnos pour y saluer les frères (°). De à, il parvint, en trois jours, à Thaubastum afin d’y rendre visite au saint évêque Dracontius expulsé de son siège d'/ermopolis parva, et envoyé en. exil par l’empereur Constance (356). Or, dans sa Lettre ad solitariam vi tam agentes, Saint Athanase nous dit que Dracontius fut exilé eîs ro éonua nepi to xüoua « dans le désert qui est autour de Clysma » (*). Poursuivant sa route, Hilarion mit trois jours pour atteindre Babylone d'Egypte. Ces. indications laissent assurément une assez grande latitude pour localiser Thaubastum, mais elles s’harmonisent parfaitement avec l’/#nérarre.
Une autre localité ancienne a été reconnue par Clédat à la pointe Nord des Lacs Amers, à l'endroit appelé Z/Ambak par les Indigènes. On y voit les traces d'une ville et d'une forteresse. Voici la description que donne Clédat de celle-ci: « C'était une vaste construction rectangulaire, arrondie aux angles, d'environ 150 mètres de long et 60 mètres de large. Il (le fort) était défendu par trois tours carrées faisant face au lac: l’une était à l’angle Sud, et les deux autres, vers le milieu de la façade, gardaient une porte. M. Linant (de Bellefonds) a remarqué que cette porte avait un escalier, aujourd'hui détruit, conduisant au canal des pharaons qui débouchait en celleu-dans'le'lac.
Cette bâtisse était divisée en deux parties d’inégales grandeurs. Le castrum d'époque byzantine a très probablement remplacé un vieil édiñice que des fouilles pourraient peut-être faire connaître. On y a trouvé de nombreuses monnaies juives. Cela suppose une colonie juive installée en cette localité. Ce sont les ruines les plus importantes de la région... » (f):
Quelle était cette ville? Clédat pense que c'était le Serapiu de l 7 néraire d' Antonin. Et avec raison. El-Ambak est bien, en effet, à peu près à 8 milles du Gebel Mariam (Thaubastum) et à 50 milles de Clysma (Suez): Serapiu était le point de jonction de deux routes, celle de Péluse et celle
(t) Acta Sanctorum, 21 Oct. p. 23, B, C.
(2) Sur Lychnos, voir les Bollandistes, /oc. L.
(®) Mine, PG. 25, col. 780, B. On remarquera que Clysma est ici un nom com: mun. Ce mot désigne généralement une localité qui était aussi un poste militaire, près du Suez actuel, sur le rivage de la Mer Rouge, Kolzoum des Arabes. Le texte de Saint Athanase peut admettre ce sens, car, depuis le lac Timsah jusqu’à la mer, c'était bien le même désert: Je crois pourtant qu’il faut rapprocher ce passage de l'inscription de Tell el-Maskhouta : Ab Ero in clysma M VIIII. Ce serait un appui à l’opinion de Naville qui, outre le Clysma de Suez, place un autre Clysma sur les bords du lac Timsah. Ainsi serait expliquée l’inscription, et le texte de Saint Athanase, mieux compris (Sfore-city of Pithom, p. 24).
() CLéDaT, Notes sur l’isthme de Suez dans le Bulletin de l’Inst. fr. d’arch. orientale, 16 (1919) p. 217-218. D’après une lettre de M. Clédat, les monnaies appartiennent à l’époque de l'indépendance de Sion. | |
2, Villes anciennes 151
d'Héliopolis. Sur cette dernière, entre Serapiu et Héro (Tell el-Maskhouta),
V’/finéraire marque 18 milles, ce qui est un peu faible, mais nous ignorons
le parcours de la route, et il est notoire que les distances indiquées ne sont qu'approximatives (‘). Il est probable que les deux routes avaient une section commune au sortir de Serapiu, et qu’elles bifurquaient seulement vers le milieu du seuil de Sérapeum. Celle de Thaubastum montait tout droit vers le Nord, celle de Héro inclinait à l'Ouest vers le Ouadi Toumilat (*). La localité d'£/Ambak n'est pas le Migdol de l’'Exode, comme l'insinue Clédat (oc. cit. p. 218). Les Hébreux campèrent entre //igaol et la mer (Ex. 14, 1). Or, si la mer communiquait alors avec les lacs, où et comment établir un campement considérable de manière à vérifier l'expression biblique ?
On n'a noté aucun monument égyptien en cet endroit. Nous n'avons aucun indice sur l’antiquité pharaonique ni de la ville ni de la forteresse. Elles n’existaient peut-être pas au temps de l’'Exode. D'après le texte cité plus haut, la forteresse était en relation avec le canal des anciens. Elle fut probablement construite à l’époque même où le canal fut creusé, sous le pharaon Nékao ou sous Darius, roi de Perse, pour protéger le débouché dans les lacs (*).
(1) Le ms. 7230 À de la P5b7. Nat. de Paris (Xe siècle), qui est un des meilleurs d’après les éditeurs de l’Z#néraire (PARTHEY et PINDER), donne 28 milles (au lieu de 18) pour le même parcours. Le mille romain dont il s’agit était, croit-on, de 1482 métres.
(*) CLÉDAT a retrouvé quelques tronçons des anciennes routes romaines dans cette région- et spécialement au Sud des Lacs Amers. Il semble qu’une de ces routes traversait ces lacs qui, par conséquent, étaient alors à sec, au moins en partie (MVofes sur l’isthme de Suez, porte, 4/.pD:228, texte dans'17, p. 112-114).
(5) Pourquoi ce nom, évidemment déformé, de Serapiu? Les mss. donnent comme variantes Seraphium, Seraphin, Seraphui, Seraphiu, Serapio, Serapto. Ce nom est inconnu des historiens et des géographes. Strabon qui décrit fort bien la région, l’ignore. Il attache, au contraire, une grande importance à Héroonpolis. Ce ne fut donc guère autre chose qu’un poste militaire ou un relai, à l’époque romaine.
On admet généralement que Serapiu suppose une forme primitive Serapeum Xeparetov (temple de Sérapis). Les savants de l’Expédition française, sous Bonaparte, crurent avoir trouvé les traces de ce monument dans quelques blocs de granit et quelques arasements de construction qui émergeaient du sable, à peu près au milieu du seuil. Ces blocs étaient les débris de la stèle de Darius (voir plus loin), et les amorces de murs marquent, croit-on, l’emplacement d’une tour de garde. Le nom, Serapeum, est resté à l’endroit et au seuil.
Existait-il un temple de Sérapis, un Zegaxeiov, un ancien temple d’Osiris, dans la région des lacs? C’est très controversé. Un seul indice est fourni par la stèle de Ptolémée Philadelphe découverte à Tell el-Maskhouta. On y lit ces paroles : « Osiris, seigneur de Ro-iebt (porte de l'Orient), abifant Pi-kerehet » (NAVILLE, Store-city, pl. 8). D'où on conclut que P:kerehet était un temple d’Osiris. Mais, ni la stèle, ni les textes géographiques d’Edfou qui nomment se-kerehet « le siège du serpent » (DE ROUGÉ, Znscriphions et notices recueillies à ÆEdfou, p. 145) ne fournissent la moindre indication sur l’emplacement de ce temple, C’est par pure hypothèse qu’on le situe dans la région des lacs. En outre, on ne voit pas pourquoi les Grecs l’auraient appelé Xepaxeiov alors qu’ils distinguaient fort bien Osiris et Sérapis.
Du point de vue morphologique, le mot constitue un petit problème. Rapprochons-le de deux autres mots de l’/#inéraire : Heliu et Thaubasio. Personne n’hésite à redresser Heliu en Héliopolis et Thaubasio en Thaubastum. Alors, pourquoi ne pas faire de même pour Serapiu ?
152 ZX, La Mer Rouge au temps de l'Exode