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Les enfants noyés (Ex. 1, 22), Moïse

Nous ne nous arrêterons pas longtemps à cet horrible mode de destruction, le plus barbare assurément de toute la persécution dirigée contre les Hébreux (*). Il faut dire à l'honneur des Egyptiens qu'il ne fut ni gé-

(1) Si Patoumos d’Hérodote avait désigné Thékou, on ne voit pas pourquoi les géographes postérieurs auraient rejeté ce nom si simple et si expressif, pour en forger un autre d’un radical égyptien si peu connu.

(2?) Si toutefois Soccoth est Thékou, comme on l’admet généralement. Nous dirons un mot de cette identification dans le chapitre sur la route de l’exode. Il est vrai aussi que les critiques attribuent Ex. 1, 11 à ]J et Ex. 12, 37 à P. Maïs la distinction des documents a ici peu d’importance. Pour tout historien israélite, quel que fût son lieu d’origine, le souvenir de Ramsès devait amener celui de Pithom. Ajoutons que la Genèse dit Héroonpolis (46, 28-31 Septante) et l’'Exode, Pithom (1, 11, Septante Ile), comme s’il était question de deux villes différentes.

() Je passe sur l'épisode des sages-femmes. Il n’a rien de spécifiquement égyptien. Je note seulement la dernière phrase: « Et il leur fit des maisons » (21). On a voulu y reconnaître l’expression égyptienne gereg per «fonder maison», c’est-à-dire «se marier ». Ce rapprochement n’est pas à retenir. Les deux formules ne se touchent que par le mot « maison qui dans toutes les langues signifie aussi « famille ». Elles ont d’ailleurs des sens assez différents. « Il leur fit des maisons », c’est-à-dire des familles, une nombreuse postérité (Cfr. Deut. 25, 9; Ruth, 4, 11). L'expression égyptienne veut dire simplement «se marier». En outre, elle garde toujours le mot «maison » au singulier.

192 V71. La persécution

néral ni de longue durée. Si le décret ne fut pas rapporté, du moins. il resta bientôt sans effet, et, même dans les corvées, Israël continua à s'accroître et à se multiplier. Quatre-vingts ans au moins sécoulèrent depuis la naissance de Moïse jusqu'à l'Exode. Si, pendant ce temps, tous les enfants mâles avaient péri dans les eaux du Nil, il ne serait resté que des octogénaires et des femmes âgées. Le texte sacré ne fait aucune allusion à une diminution de la population. Au départ, la proportion entre hommes, femmes et enfants est normale. Il est donc manifeste que la mesure infanticide fut locale et transitoire. Episode insignifiant dans la vie des Hébreux en Egypte, elle n’est mentionnée, semble-t-il, que pour amener l'histoire de Moïse. | 6

Cette histoire si touchante, si pleine des plus beaux sentiments du cœur humain, et qui a inspiré tant d'artistes, a été l’objet d'attaques mul-

tiples et diverses que n’a pas toujours guidées l'amour de la vérité. Elle

est si belle qu'on a voulu y voir une légende. Il faut pourtant remarquer qu’elle n'arrive pas comme un épisode isolé sans lien avec le contexte, ou comme un conte charmant destiné à amuser le lecteur. Elle est un anneau de la chaîne, elle tient aux faits passés et aux faits à venir. Elle est au point culminant d’une persécution qui allait toujours en s aggravant, elle est un trait des mesures odieuses prises pour étouffer le peuple d'Israël. Elle annonce aussi et prépare le grand rôle de chef, conducteur, libérateur, que va jouer Moïse. À ce maître, il fallait une éducation royale; à cet envoyé de Dieu auprès de Pharaon, il fallait un certain usage de la cour. Il y passe les quarante premières années de sa vie. Quand il y reviendra plus tard, apres un changement de règne, il saura s’y mouvoir avec assurance, il s’y retrouvera chez lui (!).

Ajoutons que cet admirable récit ne donne MR l'impression d'une création poétique. L'auteur a vu l'Egypte et ses canaux au cours si lent et aux bords garnis de roseaux. Il sait qu'une corbeille de joncs déposée parmi ces roseaux peut y flotter longtemps avant d'être emportée au loin. Il sait qu'une jeune fille peut, sans aucun danger, prendre un bain dans ces eaux tranquilles. Il est au courant des mœurs “RHpAGANES Sa narration est un chef-d'œuvre.

Où se passe la scène? Dans le Delta oriental assurément, et sur un des canaux ou des bras du Nil qui arrosaïent la terre de Gessen. Pour préciser davantage, après ce que nous avons établi plus haut, il est tout indiqué de nommer Pi-Ramessé vers l'embouchure du Nil bubastique (?). Il est vrai que la naissance de Moïse nous reporte à une date antérieure à la fondation de la nouvelle ville par Ramsès II — et cela dans toutes les hypothèses, puisque ces deux grands hommes étaient à peu près du même:

(t) Pour le détail des objections et la réponse à y faire, voir Vicouroux, Za Pible et les découvertes modernes, 2, 1896, p. 281-287, éducation de Moïse.

(?) Un des poètes que nous avons cités plus haut parle des roseaux du Shihor (Nil pélusiaque).

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âge. Mais, nous l'avons vu, il y a des raisons de croire que déjà les prédécesseurs du Pharaon constructeur avaient entrepris des travaux au site de Pi-Ramessé et y avaient fixé leur résidence. Ce fut donc une de leurs filles qui sauva le petit Moïse exposé dans sa corbeille de joncs sur les

eaux du Shihor (*).

Le nom de Moïse A5 n'est probablement autre chose que l'égyptien

mo$sow « l'enfant », mot conservé dans des composés comme Ah-mosis (enfant d Ah, dieu lunaire), Thout-mosis (enfant de Thot). Il est, en effet, vraisemblable que la fille de Pharaon n'ait pas donné un nom spécial à ce petit inconnu, fils d'une race étrangère, et qu'elle se soit contentée de l'appeler « l'enfant » (*).

Moïse reste une quarantaine d'années au palais royal. Les Hébreux, ses frères, se trouvent dans la région avoisinante, continuant à peiner à la corvée. Ces détails nous ramènent toujours à Pi-Ramessé. C'était là qu'était la résidence pharaonique, et c’est assurément cette « ville de Ramsès » que construisaient les fils d'Israël sous la « courbache » d'impitoyables surveillants. À cette date, des changements s'étaient produits à la cour. Après quelques règnes de courte durée (Ramsès [, 2 ans; Séti [, 9 ans), un jeune prince, brillant et ambitieux, était monté sur le trône. C'était Ramses Il, Miamon. Il venait de conclure à Pi-Ramessé même, après vingt-et-un ans de guerre, un traité avantageux avec le puissant roi des Hittites. Une ère de paix s'ouvrait. Actif, intelligent, autoritaire, aveuglément obéi, il avait les mains libres pour presser l'agrandissement et l’'embellissement de « sa ville » et pour construire de splendides temples aux dieux sur toute la surface de son royaume; c'est alors que les Hébreux sentirent le poids de

(t) Ce ne fut certainement pas une fille ou une femme de Ramsès II, comme on l’a dit parfois, Vicouroux, /. /. Il faut se garder de tout attribuer au même pharaon.

(2) Cette étymologie est donnée par NAVILLE, Sfore-city of Pithom, 1903, p. 7. Elle est approuvée par GARDINER, Journal of egybtlian archaeology, 5, 1918, p. 221; par H. GRESs- MANN, Mose und seine Zeit, p. 432. C’est la plus probable. Le passage du six au ÿin est chose trop facile et trop fréquente pour faire difficulté. Au reste, dans #70$ou, le sin était une lettre dont la prononciation tendait plutôt à se rapprocher du $i# (comparer $efeh «sept » avec l’hébreu Y2% ; $edem «entendre» avec 32). L'interprétation donnée par l’auteur sacré

se rattache au radical hébraïque m2" stirens (Ex, 2; 10).

On a proposé d’autres étymologies qui sont toutes influencées par l’explication populaire que donne l’Exode. Voici celle de l’historien Jcsèphe (Ant. Jud. II, 9,6; cfr. Ap. I, 31) TÔ yüo VOHE uv Aiyérrior xahodouw, éons dE toùs [£E voartoc] ocwbévrac. Il est, vrai, en effet, qu’en égyptien «eau» se dit #16ou et mou dans les composés et c’est ce qui a fait le succès de cette interprétation parmi les exégètes. Mais comment se tirer d’affaire à la seconde partie? Pour l’historien Josèphe, l’explication donnée est une pure supposition, sans aucune preuve, d’autant qu'il s'attache au grec et non à l’hébreu #70$é. On le voit, ce mot est trop court pour être un composé. On ne peut trouver un radical égyptien signifiant #rer, sauver, dont le participe passé se réduise à la syllabe $é. Il est donc préférable de s’en tenir au mot simple #70$ou «enfant ». L’arabe #7#%54 en est la transcription.

Est-il besoin de faire remarquer que le nom égyphien de Moïse est une preuve éclatante de l’authenticité de cette histoire? Sa mère ou son père lui auraient-ils donné un nom qui n’était pas de leur langue ? |

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la corvée égyptienne, alors, que Moïse, sortant du palais de Pi-Ramessé

et s'avançant jusqu'aux chantiers, au bord du désert, « fut témoin de leurs

pénibles travaux» (Ex:2 110: | Après avoir tué l'Egyptien qui brutalisait un Hébreu, pour échapper aux poursuites de Pharaon, Moïse s'enfuit dans la terre de Madian, vers les régions sinaïîtiques. Ce pays était le refuge des fugitifs. Nous avons vu plus haut Sinouhit, un homme de cour aussi, redoutant quelque vengeance

d'un nouveau pharaon, prendre la même direction et se fixer parmi les tribus.

nomades de la Palestine méridionale ou peut-être du Sinaï. Les analogies ne manquent pas entre ces deux récits. Large et généreuse hospitalité du

chef de la tribu, mariage avec une de ses filles, vie pastorale, ces belles

mœurs que décrit le poète de la douzième dynastie revivent dans le texte ”

biblique. À plusieurs siècles de distance, c'est la même vie patriarcale et errante. :

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