‹ Les helviennesChapitre 10 sur 21 · IF, PROBLÈME PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

IF, PROBLÈME PHILOSOPHIQUE

Troisième énigme.

On prouve par le fait que, suivant nos philosophes modernes , l’idée de la vertu est innée , gravée dans tous les cœurs ; on prouve encore par le fait que, suivant nos sages modernes, cette même idée de la vertu n’est point da tout innée ou gravée dans nos cœurs. On demande comment la philosophie soutient également ces deux opinions, sans cesser d'être d'accord avec ellemème,

150 LES PROVINCIALES : A Va {1 ui

Que l’idée de la vertu. ini dans ps

« Que ce soit pour nos ane maxime incontestable , que les caractères dela vertu sont écrits au fond des âmes. De fortes passions nous les cachent à la vérité quelques instans; mais elles ne les effacent jamais, parce qu’ils sont incffaçables. Quiconque ne lit point ces caractères, ce n’est pas qu’il ait la vue trop forble pour les discerner , c’est qu’il n’y regarde point, ou s’il'est des instans où ils paroissent effacés, ces instans ne sont que passagers: » ( T'ouss. Mours, drag: préliminaire).

« Ilest au fond des âmes un principe inné de jusuce et de vertu, sur lequel , malgré nos propres maximes , nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises... Le sentiment de la justice estinné dans les hommes. Ilest à l’âme ce que l’instinct est au corps. La philosophie moderne, qui n’admet que ce qu’elle explique, n'a garde d'admettre cette faculié qu’elle appelle 2ns4inct... Celui-ci, selon un de nos plus sages philosophes , n'est qu'une habitude privée de réflexion ; mais acquise en réfléchissant , el de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les enfans réfléchissent plus que les

Que la vertu n’est point du tout innée dans l’homme.

« Les philosophes qui sontiennent que nous avons des idées dont nous ne sommes point redevables à nos sens prétendent qu’il en’ est un certain nombre qui sont innées avec nous (telles que celles de la Divinité, de la distinction des vertus €t des vices ); mais il n’est rien de si frivole que la manière dont ils défendent cette opinion... L'âme , au commencement, est une table rase, tabula rasa, vide de caractères, et sur laquelle il n’y a encore rien de tracé; ainsi elle n’a aucune idée, quelle qu’elle soit. Elles tirent toutes leur origine des sens, et nous les acquérons par notre propre expérience , ou par le secours des antres. » ( Marg. d’ Are. Extr. de la P hil. du bon sens, réfl. 2,6 3,4et 5.)

« Selon nos moralistes modernes, la nature a gravé dans tous nos cœurs les vérités primitives , l'amour du bien , la haine du mal moral (ou du vice )}, dont l’homme jugeroit à l’aide d’un sens moral, ou d’une qualité occulte... Cette opinion n’est qu’un préjugé.…. Ces lois ou ces règles , qu’on suppose écrites par la nature dans tous les cœurs, ne sont que des suites nécessaires de la façon dont les hommes sont conformés par a nature, et de la manière dont leurs dispositions sont cultivées. Pour peu qu'on y réflé-

-chisse, on reconnoîtra que c’est avec trés-peu de fondement que tant de moralistes ont regardé

‘362 RES PROVINOÏALES Que la vertu est-innée dans l'homme, | hommes ; paradoxe assez étrange pour valoir la peine d’être examiné; et queje réfute assez lon- guement, en prouvant que cet imslinct n’est nul. lement le fruit de nos réfléxions ; maïs de ce principe qui n’est dû qu’à la nature. ({ 77. J, J. . Rousseau , Emile, l.4.),:

« Il y a dans l’homme un instinct #técanique . que nous voyons produire tousles joursde garnds . effets dansles hommes fort grossiers. Il est prouvé que la nature seule nons donne des idées utiles , qui précédent toutes nos réflexions. Il en est de méme de la vertu... Nous avons tous deux senümens qui sont le fondement de la société, la commiséralion et Ja justice... Dieu nousa donné un principe de raison universelle, comme il a donné des plumes aux oiseaux et dela fourrure aux ours.» "Fout cela est prouvé par l'exemple du peuple, des sauvages , des enfans.( Voltaire, Essai sur les Moœurs des. Nations, préface.) « Les vérités éternelles de la morale sont gra- « vées dans tous les cœurs....Je sais: que le mé- « canisme de cet instinct moral est inexplicable, .« mais il existe. » ( Delisle, Philosophie de la . Nature. ) ax « Nous sentons le jusle et l’injuste par une « impulsion naturelle, commenous jugeons des .« saveurs avant toute réfléxion.…, Les enfans et « les ignorans savent bien quand ils font mal... .« La voix de cet instinct est.prompte-et infaile-

Que la vertu n’est point innée dans l'homme.

ce seutiment moral comme un sentiment inné, c’est-à-direcomme une faculté inhérente à notre nature. ».( Morale univ. ext. de la préf., p. 8 etg;ett,1,0c 13.)

« Si nous examinons ce prétendu sens moral, cct instinct inexplicable, que certains philosophes ont imaginé, nous y trouverons leurs idées absolument chimériques. Nous n’apportons en naissant pas plus d'idée de vice et de vertu que de celle de cercle et de triangle. Nos sentimens, pour le bien ou peur le mal ne peuvent être innés où antérieurs à Pexpérience. » ( Sysé. SQC;sÉ.1, ©, D.)

« L’homme n’a ni idées , ni penchant innés, « Je premier instant de sa vie letrouve enveloppé « d’une indifférence totale, même pour son « existence ».: à plus forte raison pour la vertu. ( Did. Cod de la Nat., premiere partie ,p.20.)

« Tous seroient justes, si le ciel eut, dès le « berceau , gravé dans tous les principes d’une « vraie législation. Il ne l’a pas fut... Car sil « éloit en nous un sentiment imné de justice et « de vertu, ce sentiment, comme celui de fa

Que la vertu est innce dans l’homme.

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« hible. Il est,la mesure vivante de Ja justice. « Rien n’est loin que par lui... ©, yous qui con- « noissez le goût pur de la vertu, faites-vous « une loi de n’être jamais en contr AE On avec « les sentimens que la nature inspire, ces sen- « timens précieux qui distinguent si vivement « le bien moral de son contraire. Nallez point « à l'école des maîtres de la sagesse, ils vous per- « vertiroient. Cette science ne s’apprend point; « les principesen sont dans votre cœur. » (Robinet, de la Nature ,t. 1, troisième partie, €. 149.)

« Livrez- vousà cet instinct moral , si sûr et « si fidèle, et vous distinguerez bientôt la vertu. « L'esprit de système s'oppose à cette vérité. « Aussi le vulgaire est-il, à cet égard, plus a avancé que les philosophes... Montagne avoit « raison de dire : Les mœurs et les propos des « paysans, je les trouve communément plus or- « donnés selon les prescriptions de la vraie phi- « losophie, » (Encyclop., art. VERTU. )

Je sens ici, madame, toute la difficulté du problème; je conviens qu’il n’est pas absolument facile de concilier nos deux colonnes; j’ayoue que nos sages eux-mêmes semblent s’y tromper en prenant dans ces textes divers le - pour et le contre pour de vraies contradictions. J'ai vu, par exemple, le grand Helvétius repro-

Que la vertu n’est point innée dans l'homme.

« douleur et du plaisir physique, seroit com- «€ munà tous les hommes ; au pauvre comme au -« riche , au peuple comme au grand , et Fhomme « distingueroït à tout âge le bien du mal... Nés

« sans idées, sans caractère , indifférens au bien

-« et au mal moral, la sensibilité physique est le

« seul don que nous ayons reçu de la nature. » Helvétius , de l'Homme;,t.2, $5,c.1,et4.)

« S'il existoit un sentiment moral, le peuple « connoîtroit la vertu en suivant la nature : or « les philosophes seuls la connoissent. Le gros - « des nations eroupit dans l’ignorance , et le « peuple na aucune idée de la vertu. » ( Let. -Chin.. 1. 5, p. 55.)

cher au grand Jean-Jacques de s’être combattu Ini-même , en enseignant d’abord que l’idée de la vertu est gravée dans tous les cœurs , en montrant ensuite qu’elle ne l’est dans aucun ( Voy. de l’ Homme , t.2 , $ 5, c. 1, proposit. 3 et 4 ); mais, j ose le dire, le grand Helvétius se trompe en croyant démontrer aypec quelle ingénuité

M. Rousseau se réfute lui-méme.\ Ibid. ) Estce donc que Voltaire se réfuteroit aussi lui-méme, lorsqu'il élablit si positivement parles textes cités ci-dessus , que Dieu nous a donné le sentiment du juste et de l'injuste, comme ila donné des plumes auxoiseaux, dela fourrure aux ours, et lorsque cependant il trouve fort mauvais que la Sorbonne ait eu le même sentiment; quand,ilvent.que ce soit une vérité démontrée par Locke avec toute la force dont la morale et la métaphysique sont susceptibles , que nous n'avons ni idées , ni principes innés ; quand il ajoute que ce philosophe a été obligé de le démontrer trop au long, parce qw'alors celte erreur étoituniverselle : quand it soutient que nous n'avons d'autre conscience que celle qui nous est inspirée par le temps, par l'exem- -ple, par notre tempérament, nosiréflexions ; quand il répète que l’homme n'est né avec äùcun principe, pas même avec celui de ne pas Jaire aux autres ce qu'il ne voudroit pas qu'on lui fit? (Vol. Quest. enc) clop. art. Conscience el'art, Iée.)

Est-ce que le grand Helvétius voudroit aussi prouver avec quelle ingénuité ur, Helvétins, se léfute lui-même , lorsqu'il dit, par exemple, que là nâlure n’a rien donné à l'Ifomime, pas méme l'amour de'soi ( «de l'Homme, t. 1,4%, ©. 11), quoiqu'il soutienne ailleurs que la na- “'£ure nous « donné immédiatement nos pas-

sions , etque 705 passions nous Jorcent de n'aïmer, de ne chercher que le vrai? (Helr. de l'Esprit, disewS &. gs dé l'Homme, t. 2, $5,c. 9.) :

Vouloit-1l donc encoté <e réfuter fai-même ,

quand, après avoir dit que la vérfu n’est poñit gravée daus.nos.cœurs ;il ajoutoit cependant que c’est dans le cœur de l'homme qu il faut chercher la vertu? (Id. de l'homme, $5,c. 11) Non, certainement; non; ces grands: homes n’avoient point lmtention dese combattre euxmêmes ; ils. savoient trop bien que les philosophes, quelque parti qu’ils prennent , n'en sont pas moins philosophes ; et qu’ilest es ue manière de les trouver d'accord, Mais c’est précisément cette sacs qui fait ici le point de la difficulté; c’est à cè que vous avez à deviner , madame ,pout-résoudre le pro— blème. Lorsque vous aurez la clef :de celui<là , continuez à lire, et nos deux colonnes suirantes voûs :offriront une nouvel gloire! à |aequénirsaalout) .…; 1h ui. esott »

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