V° PROBLÈME PHILOSOPHIQUE
Cinquième Enigme.
On prouve, 1° par les textes de nos sages, que l’homme est naturellement bon et vertueux.
On prouve, 2° par les textes des mêmes sages , que l’homme est naturellement méchant et vicieux ; 5° qu'il est naturellement bon et méchant; 4° qu’il n’est naturellement ni l’un: ni l’autre; 5° qu’il est naturellement moitié l’un, moiué l’autre. |
On demande aux adeptes le moyen de réduire à l’unité toutes ces opinions , dont la preuve de fait va nous occuper,
PHILOSOPHIQUES. 163 L'homme de JEAN-JACQUES ; naturellement bon.
« Le principe fondamental sur lequel j'ai rai « sonné dans tous mes écrits, et que j'ai dé- « veloppé avec toute la clarté possible ; est que « l'homme est un étre naturellement bon, ai- « mant la justice et l'ordre. » ( Lett. a Ci de Beaumont.) « Comme nous n'apprenons point « à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais « que nous tenons cette volonté de la nature , « de mème l'amour du bon et là haine du mau- « vais nous sont aussi naturels que l’amour de « nous-mêmes. » (Emile, L. 4.)
L'Homme de YEAN-TACQUES ; naturellement méchant. |
| « L'homme qui ne connoit pas la douleur, « ne connoît ni l’attendrissementde l'humanité,
| « ni la douceur de la commisération. Son cœur
« ne seroit ému de rien, il ne seroit.pas s0cia—
«ble, ilseroitun monstre pour ses semblables,»
Donc il faut que l’homme ait souffert avant.que d’être bon; donc, avant que d’avoir souffert, il est très- naturellement méchant »et: même un monslre pour ses semblables. D'ailleurs, « on 4 ne plaint jamais dans autrui que les maux « dout on ne se croit pas soi-même exempt. »
C’est pour cela que « Les rois sont sans pitié pour leurs sujets, que Les riches sont durs entiers
s pauvres. » £mile encore [49 ç le P 4 (. LEA M rs KL deuxième maxime. | RTE
OU
N,B.Helvétius ,. voyant ‘dans, les écrits de lon Facques, cette double opinion, accuse encore ce philüsophe de se combaitxe lni.- même, (Del Homme ;'1..2 2,$5,c, 3.) La-preuve du
contraire sera qu'Helgétius assurément ne pense pas s'être aussi, combattu lui-même ; et cepen= dant qu'on lise ce qui suit. tetibé Holtitils »
L'Homme P'HELVÉTIUS naturellement 2 LA bon mu méchant,
« Ce que Pécpsss ience m 'appr end ;, c’est que « l'homme ne naît mi bon ni LÉ O mes « concitoyens ! les ans vous-diront bons, et flat- « teront le désir que vous avez de vous croire « tels: né les'er oyez pas. Les aûtres vous diront « méchans; ils vous troimperont paréillément, € Vous n’êtés ni l’un ni laûtre; nul individu ne & naît bon ; nül individu né naît méchant, »
(Ale, de lHom: ; à $ Sy > Concmientetrent dei chap. De >< AT |
ru} > Homme PARA PE de Temies 9 >: piohapt:
” | Malheur au dire qui, se fie à la bourté « originelle, des caractères ! Rousseau, la sup- «pose ,l’expérience la dément. Qui la consulte,
« apprend que l'enfant noie des mouches , bat « son chien, étouffe son moineau , el que, sans « humanité, l'enfant a tous les vices de l'hom- « me... Le puissant est seùvent, injuste; l'en- « fantlesl demême..:2, La manière uniforme « d’agin.de ces deux âgessa fut-dire à M, de la « Mothe : C’est que déjà l’enfant,est homme, «et que l'homme ést.endore .enfant. Que; nous « présente en effet le spectacle de la nature” une « multitude d'êtres destinés à s’entre- dévorer. « L'homme en particulier, disentles anatomistes, « a la dent de l’animal,carnassier, Il doit'être « cruel, vorace , sanguinaire. L'homme de la « nature est son propre boucher... 77° doit étre « sourd à la voix de la pitié. L'homme! EN « lui-même n'est-il pas retenu par la crainte”? « il devient cruel, barbare. ( Æélvét. de l'Hom. $ 5 aussi , et c. 3 , mais vers la fin déce méme chapitre, et puis encore c. 4.)
L'Homme du LUCRÈCE moderne toujours et nécessairement bon.
« La loï de la nature, voulant LS un être $en- « sible travaillât constammént à se conser- « ver, n'a pu laisser aux hommes la liberté de ue SIREbe lé vice à la vertu, Pulilité au crime. » L'homme n’a donc Jamais la liberté', ni même
la possibilité d’être Rehae Ge Na: d: i ) Ce 12: L ET A
266 LÆS PROWENCIALES
Le même homme quelquefois etnaturellement | méchant.
« La nature a régk que certaines société ne « feroient naîtreque des hommes abjects, sans « énergie, sans vertu: » (Syst: Nat: méméich.) Or ce que la natare a réglé est naturel; donc il naîl dans certaines sociétés des hommes naturel- Jement abjects, sans énergie, sans verlus ; ou
méchans, Lé même homme est toujours méchant.
« Tout homme qui n’a rien à craindre de- « vient bientôt méchant. (Zd. c. 9.) Or être méchant dès qu’on n’a rien à craindre, c’est être méchant par caractère , ou naturellement ; la conséquence est claire.
Le méme homme naturellement ni bon ni méc/iant,
« La nature ne fait les hommes ni bons , ni « méchans; elle en fait des machines plus ou « moins actives, mobiles, énergiques. » (éme chap. ) ‘
Nons n'avons pis tout dit encore, madame, l'exposition du problème west point complete ; M. Robinet n’a point parlé encore : nous allons l'écouter, et sa leçon sera un terme moyen à bien saisir encore pour concilier les extrêmes,
L'Homme de M. ROBINET naturellement
moitié bon , moitié méchant.
« IL y dans l’homme une certaine quantité « de bonté avec une dose proportionnée de mé- « chanceté. Il est capable d'autant de vertu « précisément que de vice. Le résultat de leur « combinaison sera donc une égalité parfaite « entre ces deux essences. » (Robinet, de la Nature ,t.1,prem, part. c. 9.)
Je pourrois ajouter avec notre sage une manière de compensation assez singulière; je pourrois vous dire avec lui que le mal devant nésairement équivaloir au bien dans chacun de nous, ceux qui exhalent presque toute leur veriu en paroles ne doivent pas en conserver beaucoup pour l’action ; et que ceux au contraire qui en font une grande dépense dans leur conduite , en doivent montrer une grande disette dans leurs écrits. (V. Ibid.) Müs nos bons Helviens n’en conclueroient-ils pas que tant de philosophes , grands apôtres de Ja vertu dans leurs écrits, en conserveront nécessairement fort peu pour Paction ? Et que tous nos grands maîtres en morale , trés-vertueux , au moins la plume à la main, pourroient et doivent même être méchans, fripons et scélérats partout ailleurs ? N’en concluriez - vous pas encore que, pour appreidre aux cut:es le chemin de la
rertu, il faut toujours #en écarter soi-même ;
que les hommes eüfin qui font bien leur devoir, : qui sont de vrais modèles de vertn dans leur conduile, ne valent rien du tout pour en donner aux autres des leçons ; qu’éeafin an philosophe moralisle, et faisant profession d’enseigner lo verlu , ést nécessairement un homme avec lequel il fut savoir se Lénir sur ses” gardes ? | Je sais bien qu’ en bonne logique ces conséquences-là ne seroient pas absolument trop inal déduites des principes de M. Robinet; mais qu'il s’en faut bien que ce soit là l’objet de son asserion? Qu’a-t-il donc volu dire en venant nous apprendre que plus on donne à la vertu dans es discours on ses écrits, moins on en montrera dans ses actions? Je serois presque tenté de répondre moi-même à cétte question ; mais je crains de paroïître suspecter votre sagacité. On diroit que j'ai bésoin d'indiquer moi-même fa solution des problèmes que je propose. La jalousie qu’excitent vos progrès ne manqueroit pas de faire ici quelques réflexions capables de ternir votre gloire. Crainie de lui fournir un pareil prétexte, je vous livre et la question et nos problèmes’, et me hâte de terminer ma lettre par l'hommage ordinaire de mon zèle et du respectueux dévouement avec lequel j < ’ai Phonneur d’être, lc.
OBSERVATIONS
D'un Provincial sur les lettres précédentes.
S1 nos prétendus sages n’abusoient des questions les plus indifférentes, si l’on ne voyoil pas évidemment dans la tournure qu’ils savent leur donner une intention marquée de les faire servir de base à leurs principes les plus pervers , je ne concevrois guère limportance” que notre adepte a mise dans les divers objets de sa dernicre leltre. |
Qu'importent , répondrois -je seulement , qu'importent à la science des vertus et des devoirs ces questions proposées ayec tant d’appareil, et dont la solution doit faire tant d’honneur à vos disciples? Qu'importe d’abord. que l’idée de la veru soit innée dans l’homme , et gravée dans son cœur dès sa naissance même , ou bien qu’elle ne soit qu’une notion acquise par l’usage de sa raison et de la réflexion, pourvu que cette idée et les connoissances qu'elle suppose ou qu’elle donne ne manquent point à l’homme dans l’instant et dans icutes les circonslances où elles doivent devenir le principe et la loi de sa conduite? Présente à son esprit dans l'instant où elle doit le diriger , cette loi sera-telle moins utile pour n’avoir pas élé connue dans un temps où le physique seul devoit agir,
SA (s)
et où les actions de l’homme ne sauroient encore s'élever à la moralité? La vertu sera-t-elle moins aimable et moins réelle pour ne s'être pas encore offerte à celui qui ne pouvoit la suivre? Le vice en sera-t-il moins odieux pour n'avoir pas été connu par celui qu’il ne pouvoit séduire?
Qu'importe encore à la réalité des choses -qne les idées des peuples soient les mêmes partout, ou bien qu’elles varient à l'infini ? la vérité en elle-même est indépendante de nos erreurs, de nos préjugés , de nos passions. Le sage ne doit pas être moins empressé à la connoître, parce qu’il est des hommes qui l’ignorent; et n’y auroit-il pas une espèce de folie à prétendre que la vertu, la vérité n’ont rien de fixe, ou ne peuvent | êlre connues, pdrce qu’il est des êtres qui se trompent sur l’une et sur l’autre? La lumière ne perdra pas sans doute son essence parce qu'il existe des aveugles, C’est bien assez pour moi qu elle brille à mes yeux quand je veux les ouvrir, qu’il dépende de moi d’écarter quand je veux le nuage, de déchirer le voile qui la cache.
Que m'importe, mème dans une ile purement philosophique, et tous les droits de, Ja révélation à part, que m’importe de savoir si ce mélange dont l’homme est composé fait pencher d’un côté plutôt que d’un auire une, Lalunce purement spéculative,.dés que dans la
PHILOSOPHIQUES. 171 pratique je ne puis être bon qu’en suivant ce qu'il y a de bon dans mes penchans, qu’en réprimant ce qu’ils ont de mauvais, comme je suis le maître dele faire ? Ces questions oiseuses, et indignes de la saine philosophie, devroient être abandonnées au x écoles lassées des connoissances solides el pratiques, qui nous mènent directement au bien: et nos prétendus sages devroient bien surtout s'abstenir de les traiter, puisqu'ils m'avoient eucore pour les résoudre que ces out et ces 707 qui les déshonorent sans cesse ; qui, nous laissant partout des doutes interminables, font à jamais leur honte et leur ignominie.
Voilà, lecteur sensé, tout ce que j'aurois dit sur ces problèmes si rinportans aux yeux de notre correspondant , si le but de nos sophistes n’étoil trop manifeste; si, plus accoutumés aux lois d’une logique exacte ct sévère , ils avoient su traiter ces questions sans sorlir des limites que la saine philosophie leur prescrivoit ; mais puisqu'ils ont grand soin d'introduire ces questions dans leurs traïñtés moraux , quelqu’étrangères qu’elles soient par elles-mêmes à la morale; puisqu'ils les ont traitées de manière à séduire bien des lecteurs , je ferai ce que la nature de mes observations exige, en suivant nos faux sages dans l'examen de ces systèmes, parlie moraux , partie métaphysiques.
Nous voyons ces vains sophistes partagés en-
tre Descartes et Locke, comme le fut l’école ans cienne entre Platon et Aristote. Pour les uns , Phomme naît avec des notions morales éternelles que la Divinité se charge de graver dans leurs cœurs; pour les autres, l’homme doit tout aux sens, et il acquiert par eux jusqu'aux notions les plus abstraites, les plus morales , les plus intellectuelles. Puisqu’il faut m’expliquer , je dirai que l’erreur, à l’école des derniers, me semble manifeste, et qu'avec les premiers je crains de me tromper ; que l'opinion la plus vraie pour moi, telle que je la hasarde, sans vouloir vous pressér de la suivre, est celle qui me semble éloignée des deux extrêmes ; mais dont l’exposilion exige que d’abord je réfute l'erreur trop évidente à l’école de ceux qui rapportent au seul usage de nos sens des notions morales et toutes nos idées de vertu et de vice, de justice et d'injustice ; de vérité et de mensonge.
Il est essentiel à toute cause, me disois-je à moi-même en éludiant et Locke, et Condillac, et Aristote , et ceux de nos faux sages qui,se rangeant sous leurs drapeaux , avoient des intentions bien différentes des leurs ; il est essentiel à toute cause d’avoir quelque rapport intime avec l’effet qu’elle duit produire , de renfermer au moins, soit en puissance, soit en réalité; le principe qu’elle doit mettre au jour; je Par en vain cherché dans mes sens ce rapport que vous
établissez entre eux et mes idées du juste et de l'injuste , entre eux et ce principe de moralité qui constitue essentiellement la différence des vertus et des vices.
Une voix a frappé mon oreille, et celle-ci me rend le son qu’elle a reçu , mais celte voix est-elle celle du mensonge ou de la vérité? Cette maxime est-elle celle de la vertu ? Cet oracle est-il celui de l’impie? Je le demande en van à tous mes sens. Un son les a frappés, 1ls me rendent ce son, c’est l'écho qui répète également les accens des sirènes et les chants de la sagesse. Il n’ajoutera pas : Cette voix ne tend qu'à te séduire : celle-ci ta montré le chemin de la vertu.
Qu'un tableau se présente à ma vue, je devrai à mes yeux lout ce qu’ils me diront sur la fidélité de lPinrage, la beauté des couleurs, comme je dois à mon oreille tout ce qu’en comparant les sons qu’elle m'apporte, je pourrai prononcer sur leur accord harmonieux ; ou sur leur discordance : mais l'accord de mes devoirs et:de mes actions , de la loi et de ma volonté; mais la difformité du crime et les appas de la vertu, le licite enfin et l’ilicite, quel rapport auront-ils avèc des sons et des couleurs ?
Je vois ces malheureux gémir dans les tour mens, j'entends leurs cris affreux , je frémis, tonus mes sens sont émus; mais est-ce bien par eux que j'applaudis à la sévérité des lois qui
condamnent ceux-ci, ou que toute mon âme est
révoltée contre le magistrat qui mu ceux-là immole l’imnocence ?
Je vous l’ai dit en démontrant la spiritualité de l’être qui raisonne dans vous; je dois le répéler, pour démontrer l’action morale, la puissance et Popération directe de cet être.
Nous avons entendu, vous et moi, la même leçon , vous avez applaudis elle n’a excité dans moi que le mépris et l’indignation : le service et les fonctions de nos sens sont ici les mêmes ; d’où vient donc, je vous prie, l’opposition de votre jugement et du mien? Vous recourez à des sensations antérieures ; mais quand ces sensations, et pour vous et pour moi, ont-elles été moins étrangères à lunivers moral ? Quand sont - elles sorlies des bornes du physique ? l’image de objet; la douceur ou là äprelé du toucher, du goût, de l’odorat , la variété des sons , le plaisir, la douleur , voilà sans doute leur domaine ; mais l’équité, la sainteté, la justice, la vertu enfin, la touchez-vons? la flairez-vous? est-il un seul de vos sens qui la saisisse 2 Ne me dites donc plus qu’ils sont unique source de toutes ces notions qui leur sont étrangères ; qu’ils me montrent ce qui ne peut les affecter; qu’ils portent le flambeau de la lumière dans une région où ils n’arrivent pas. Vouloir mé rendre ainsi plus intelligible l’origine de mes notions morales, v’est ajouter au mystère, c’est prêter
PHILOSOPHIQUES. 17h.
à mes sens ce qu’ils ne peuvent concevoir , c’est expliquer l’inconnu par l’absurde.
Vous l’avez cependant conçu ce mystere , ou vous croyez le concevoir; vous voulez que nos sens soient le principe qui nous fera connoître ce qui ne tombera jamais sous nos sens; j’applaudis, s’ille faut, à l'étendue de votre conception; je n’exigerai pas que vous renonciez à un système dont je n’ai rien à redouter tant que vous saurez eu restreindre les conséquences à leurs bornes naturelles, tant que vous laisserez limpie seul en abuser. Toujours prêt à saisir ce qui lui offre la plus légère apparence d’opposition avec nos principes, il croit voir dans ce système le rempart de ses erreurs les plus monstrueuses. Les notions de l’homme, nous dit-il, et mème ses idées de vertu et de vice, ne sont toutes que l’ouvrage des sens, je n’ai donc pas besoin de recourir à la Divinité pour en lrouver la source : je pourrai donc encore, ajoute-t-1l, me passer de cette âme spirituelle pour expliquer
les plus morales detoutes nosidées. L’impression des sens étant trompeuse et variable, conclut: enfin , la vertu n’aura plus rien de fixe, et toutes ses notions ne seront que le fruit d’une impression momentanée.
Avec cette apparente connexion entre limpie et Locke ou Condillac, ne soyons pas surpris de tout l’empressement de nos faux sages à adopter un système si peu séduisant par lui-même; mais
füt-il établi sur évidence, ces sens, ces instrumens dont vous faites dériver toutes nos connoissances physiques, morales et métaphysiques, d’où auront-ils reçu celte admirable faculté de spiritualiser l’image de lobjet, d’élever une action purement matérielle dans tout ce qui les frappe, jusqu’à l’ordre sublime de la mora- Eté? Pour détruire l’idée d’un Dieu auteur de l’homme, vous me montrez un étre qui me rend la puissance de ce Dieu plus étonnante encore , et toujours plus nécessaire. Ces instru- mens eux-mêmes que vous croyez si propres à prodnire des notions d’un ordre supérieur à leur nilure, où prendrez-vous l’agent qui les met en action, qui reçoit leurs impressions diverses, quand vous aurez anéanti Pesprit de l'homme?
L’œil transmet la lumière , et l'oreille des sons ; quel est l'être qu’ils aident à voir et à entendre, qui les onvre et les ferme à son gré? Quel est celui surtont qui reçoit, qui réunit tont seul leurs impressions si multipliées, leurs sensations diverses , et celles de mes pieds et celles de mes mains, et celles de toutes les parties de tous mes sens ? Quel est encore celui qui, recevant toutes ces sensalious , juge tout ce qu'il voit el tout ce qu'il entend, le dit bon ou mauvais, snivant qu’il Papprécie? Donnez à la machine toute la perfection que vous pourrez imaginer, faites-en à la fois le principe du moral et du physique, le Dieu qui l’a formée n’en sera que plus grand;
vous n’en rendrez pas moins nécessaire l’esprit qui la dirige , et par qui elle agit.
Mais ces instrumens mêmes, que nos sages.
s'efforcent d’élever à un ordre moral, ils auront aussi l’art de les flétrir pour dégrader la vertu même. Ces sens, nous disent-ils ; trompent sans cesse l’homme, et leur impression n’a rien de constant; ce qu'ils vous montrent aujourd’hui comme vertu, ils vous le montreront demain comme vice; toutes vos nolions du juste et de l'injuste auront donc aussi la même mobilité, les mêmes variations. Mais , leur répondronsnous , l'univers m’est-1l donc peuplé que d’habitansaujourd'huiaveugles et demain clawvoyans? Ou bien ces mèmes sons qui tantôt vous paroissoient si doux, si mélodieux, refuserez-vous de les entendre encore , crainte qu’ils n’aient perdu toute leur mélodie? Ou bien redoutez-vous que vos semblables ne voient que des monstres dans ces mêmes ‘champs où volre œil n’aperçoit que des fleurs? Non, le Dieu qui donna à l’homme des sens pour le conduire ne le fit pas le jouet de l'illusion. Qu'ils deviennent, j'y consens, le principe des notions morales, je le dirai encore sans crainte : celte action des sens sera assez constante pour laisser à la vertu des principes fixes et décidés. L'objet qui brille à vos yeux de tout l'éclat du jour, qui étale pour vous mille couleurs diverses , ne sera point pour moi dans les mêmes circonstances obscur et ténébreux.
nn
Nos sens nous tromperont sans doute, quand ils seront viciés ou trop mal appliqués ; mais ce n’est pas alors aussi que la philosophie les donnera pour régle, et la nature mème aura soin de nous averlr de leur vice, pour ne pas nous laisser abuser par trop de confiance. Quand vos mains ou votre œil s’afloiblissent ; n’êtes-vous pas toujours le premier à le sentir et à vous défier de ces guides? N'èles- vous pas dès-lors occupé à corriger leur impression , à rectifier par vous ou par autrui, par l’expérience ou la réflexion, le jugement que leur erreur peut occasionner ?
Toutes les variations qu’ils produiront dans nos opinions ne seront donc jamais qu’accidentelles et légères. Elles ne seront pas plus essentielles que celles qui proviennent de la différence même des esprits, des caractères , du plus ou moins de sagacité dans les hommes. La morale n’en sera pas moms constante; et ce qui est pour l’un héroïsme et vertu, ne sera pas pour l’autre lâcheté et forfait; comme, dans les mêmes circonstances, celui-ci ne voit pas un géant où celui-là n’aperçoit qu’un pygmée.
Nous ne vous disons pas que vos jugemens snr quelques objets de morale plus compliqués, plus difficiles à saisir, soient infaillibles , de quelque part que viennent les idées que vous vous en formez; nous prétendons seulement que les variations que vous atlribuez à la vertu sont dans vous, non dans elle; que les lois générales
PHILOSOPHIQUES. 19 vous sont connues malgré vous, comme vous apercevez malgré vous les objets qui se présen- ‘tent à vos yeux. Nous ajoutons que nos sensations, fussent-elles la sourcedes notions du juste et de l’injuste, ces notions auroient encore leur point fixe : etcette assertion n’est point gratuite, elle est mème évidente, puisque les sens de l'homme en général ont une action constante et uniforme. Rien n'est donc plus gratuit que cette altection de nos sages modernes pour lantique système d’Aristote sur l’origine des notions humaines et de toutes nos idées physiques ou morales.
Leur principe étoit fiux en lui-même, leur erreur pouvoit n'être qu’indifférente; ils ont gratuitement voulu la rendre impie: ils n'y ont ajouté qu’une inconséquence et une absurdité de plus.
Mais si nous rejetons ce principe qui déduit tout des sens , jusqu'à nos idées de vertn et de vice, faudra til donc admettre ces notions innées et gravées dans le cœur de tous les hommes dès le premier instant de leur existence, ou cet instinct moral qui, devançant la raison ellemême, distingueroit dès le berceau l’enfant de Panimal? Je vous l'ai déjà dit : je ne sais et je n'aime pas même à rechercher si cet instinet de la vertu existe dans un temps ou il ne peut avoir sur l’homme aucune action: et s’il faut l'avouer, je n'ai Jamais conçu assez distinctement ce que
Pécole entend par des idées innées sur le vice ct la vertu dans un êure qui naît long-temps avant de pouvoir distinguer réellement le juste de linjuste. Je né dispute point pour vous montrer dans l’enfance même un privilége inutile à Penfanls; mais j'aperçois partout l'instinct moral, dès l’instant nième que la raison commence à se montrer. PE Je ne chercherai pas à découvrir si l’oiseau qui doit un jour construire sa demeure, si l’a raignée qui doil un jour ourdir sa toile, en ont déja l’idée à l'instant où je les vois éclore ; mais je suis assuré qu’arrivés à l’époque où la nature les attend , l’un et l’autre sauront parfaitement ce qu’elle exige d’eux, C’est ainsi qu’à l'époque où je verrai les facultés intellectuelles développées dans homme, je ne douterai plus qu'il n'ait aussi cette même faculté que j'appelle instinct moral , parce qu’elle a cette rapidité de Péclair qui prévient nos réflexions, cette force qui subjugue l'intelligence, dicte nos jugemens et les rend indépendans de toutes discussions. À cette même époque, les notions de vertu et de vice ou sont, ou s’établissent dans l’homme malgré lui; il les acquiert comme :l grandit, sans le concours de sa volonté même, Dès qu’il voit, il connoît , il décide, 1l juge et il prononce malgré lui : cette action est juste, celle-là est un crime. Ces notions sont dans lui comme sa raïson mème qu’il pourra cultiver, qu'il ne s’est
PUILOSOPHIQUES. : 181
point donnée , qu’il a reçue de Dien en même temps, et peut-être même ne sont-elles que le premier el le plus essentiel apanage de la raison humaine.
Qu'on ne me dise pas que celte explicalion est encore gratuite et ne porte que sur l’arbitraire; yappellerois chacun de mes lecteurs au tribunal de sa propre conscience, et à lobservalion universelle. Je vous demanderois si dés les premiers jours où votre raison s’est déreloppée, vous avez hésité à prononcer que l’ingratitude mérite votre haine, et la reconnaissance votre amour ; que l'assassin de notre frère ne vaut pas l’homme qui expose ses jours pour conserver la vie à son semblable ? Je vous demanderois si le jugement que vous portez encore de ces actions; de mille autres semblables, est plus libre dans vous que la respiration ? Si vous croyez pouvoir violenter la raison et vos réflexions de manière à porter un jugement tout opposé, ou bien à regarder ces actions diverses comme également indifférentes, comme ne méritant les unes et les autres ni louange ni blâme, Si vous croyez trouver chez les nations les plus barbares et dans toute la terre un seul homme usant de sa raison, qui sur-le-champ ne pro+ nonce comme vous êtes forcé de prononcer ; qu sur-le-champ n’abhorre l’empoisonneur: aies ou l’iñcendiaire. | |
Cet instinct est dans vous, il y est malgre
182 LES PROVIXCIALES
vous : il est dans tous les hommes. Connoiïssez son auteur dans le Dieu qui n’a pas voulu même vous laisser ici le choix de la lumière ou des ténèbres, et remercicz sa bonté infinie. , au lieu de disputer sur ses moyens. Connoissez un Dieu sage qui, vous débarrassant de tout cet appareil de principes, de longs raisonnemens , d’mductions, de conséquences, sait faire en un instant briller la vérité d’an éclat qui ne laisse pas même lieu au doute: qui décide également le jeune homme et le vieillard, l’ignorant et le savant, le dernier des citoyens et le plus éclairé des magistrals. Quel seroit votre état et quel seroit celui de la société , si, pour tendre la main à ce frère qui tombe, pour arrêter le glaive qui menace un ami, pour éteindre le feu qui dévore son habitation ; pour réprimer la calomnie qui ovtrage un bienfaiteur, il falloit consulter et mes sens, et la loi, et mes réflexions, peser dans la balance et Le pour et le contre , délibérer sur lhonnëête et l’utile, juger mon mtérêt et celui du public, ne parvenir à la pratique que par les longs circuits d’une longue et pénible théorie ? Non, non; il faut agir, le secours est pressant: la vérité n’arrive point à pas comptés: volez , elle a déjà frappé, sollicité: principes, conséquences, devoirs, tout est vu dans l’instant : agissez , la lumière vous inonde; toules vos réflexions n'ajouteront pas à son éclat. Laissez là et Socrate et Platon , votre cœur
PHI LOSOPHIQUES. 183
vant mieux que leur école. IL a vu le besoin, il vous a dit la loi et montré la verin tout entière, tandis qu’ils sont encore à la chercher. Voilà ce que j'appelle zzstinct moral, Vous ne le sentez pas; je vous plains, je ne conteste pas; j'aime mieux le suivre qu’argumenter; il m'en coûteroit irop de résister; je ne veux pas surtout d’une philosophie qui l’étouffe. ch ; is
Mais il faut bien encore vous entendre , et répondre à vos vaines objections. Si le Dieu de la nature est lui - même l’auteur de cet instinct moral ; si par là il voulut assurer à la vertu son existence et nos hommages, d’où vient, nous dites-vous, celte diversité d'idées sur la vertu ? et pourquoi ses notions sont — elles presque aussi variables que les climats, les préjugés des peuples? Ici vous parcourez les nations barbares et lointaines ; vous me montrez un père dévorant les enfans qu’il a de son esclave , des vieillards dévoués à la mort par ce même sentiment qui nous rend si altentifs à prolonger leurs jours, des nations entières méconnoissant les lois de la pudeur, le larcin érigé en profession honnête. ( V. surtout Helv. de l'Esprit. Disc. 2. ) Epargnez-vous tous ces détails honteux pour l’espèce humaine; j’ai malheureuse. ment été forcé moi-même de les prévenir; mais s'ils nous ont montré la nature oulragée, l’ins : tinct morale vicié et affoibli, nous n’en conclu :
rons pas avec voussa nullité parfaite. Les nuages qui couvrent le soleil ne‘le plongeront pas dans 1e néant ; sa lumière en elle - même ne sera ni moms pure ni moins constante, malgré le voile cpais qui nous la cache ; quelques rayons, au moins par intervalle, perceront à travers les ténébres, et montreront encore le Dieu du jour. Ainsi les passions et les erreurs, les besoins et les infirmités qui rapprochent l’homme de Panimal ont bien pu suspendre l'usage de sa raison , et altérer cet instinct même , qui tenoit de si près à sa nature; mais est - ce par des temps ou des climats contagieux que vous jugez de l'air qui vous donne la vie? Sera - ce par les piaies du genre humain que nous devrous apprécier ses forces? ou ne connoîtrons-nous lintelligence que par laberration ?
Rendez à ces nations barbares leur raison égarcé , et vous verrez l’instinct de la vertu reparoîlre avec elle. N’'affectez pas surtout d’exagérer leurs plaies; elles sont assez grandes , et l'histoire ne nous les a que trop manifestées ; mais chez les nations mêmes. les plus sauvages, nous relroûuvous au moins assez de vesliges de l'instinct moral pour attesler encore son existence.
Je le sais, la vengeance est affreuse; elle est au comble de la férocité dans ce barbare qui enlève l’épouse-de Pennemni pour dévorer l’enfänt qu'il aura d’elle. (Dict. Bayle, art. Cieca de
PHILOSOPHIQUES. ! 185 Leon, n° Æ ); mais à ce monstre même demandez s’il verra périr avec indifférence, sans quelque grand motif, l'enfant qu'il a de l'épouse libre et légitime; si la tendresse paternelle et l’horrible infanticide doivent marcher de pair dans son estime? Il frémira d’horreur, et vous reconnoîtrez encore linstinct de la nature. Je le sais, ces sauvages, sur le point de quitter des régions qui ne fournissent plus à leur subsistance, hâteront le trépas des vieillards trop foibles pour les suivre; mais demandez - leur ce qu’ils feroient s’ils espéroient leur conserver la vie, ou les soustraire au lion ou au tigre ? Vous apprenez alors que l’amour filial est- encore dans leur cœur, que l'esprit seul s’égare sur les moyens d’en observer la loi. Je le sais, vous le dites au moins, que l’Otaïtien vous semble absolument prive de toule idée de pudeur ; mais demandez - lui si la fidélité au serment conjugal ne captive pas son estime, son respect et son amour plutôt que l’adultère. Demandez au Chinois, qui sans remords abandonne ses enfans à la merci des eaux , si le père qui emploie toutes les ressources possibles pour leur conservation et leur éducation ne suit pas plus fidèlement la voix de la nature? Demandez au Spartiate qui vole effrontément, si celui qui partage ses trésors avec l’indigence ne vaut pas mieux que le brigand qui la dépouille de ses derniers moyens ? Demandez enfin à tous les peuples , à
quelque état de corruption ou de férocité qu’ils soient livrés , si la fidélité, dans leur estime, marche de pair avec la perfidie, la piété avec le sacrilége , la bienfaisance avec la cruauté? Vous savez la réponse qu’ils vous préparent tous; vous sayez qu’ils seront indignés et révoltés que vous ayez pu leur en prêter un autre, D'où vient donc cette indigualion , si la nature ne Va pas inspirée?
Je m’attends bien que vous allez ici m’opposer moi-même à moi-même. Je vous les ai montrés lous ces peuples, et l'univers entier , dans un temps antérieur au christianisme, livrés à tous les vices, la morale de l'instinct pervertie chez toutes les nations : si elle étoit la voix de la nature, m’objecierez-vous en ce moment, et si ses principes sont invariables, comment a-t-il fallu toute Pinfluence de l'Evangile pour les faire revivre ? Oui, vous répondrai-je , oui, je vous ai montré ou plutôt c’est l’histoire ellemême qui vous a fait voir dans ces temps malheureux la vertu et la nature outragées, la morale affreusement travestie chez toutes les nations ; mais l’homme est-il un être qui ne blesse jamais dans sa conduite les vérilés les mieux connues, les principes de justice les plus constans? Et ces vérités mêmes, n’a-t-il pas la triste faculté de les envelopper de nuages, qui n’en Jaissent plus apercevoir que la plus légère partie? N’a-t-il pas le pouvoir de les repousser, lors
même qu’elles se préseutent malgré/lui, ou de ne les admettre que pour les marier avec lerreur et le mensonge, pour le dénaturer ? |
Etudiez la nature de l’homme, et vous verrez qu’en qualité d’être moral, il est essentiellement libre. Dès-lors:, quelle que soit la force de Pinstinct qui le porte au bien et le lui montre , il pourra lui opposer les passions qui le portent au mal. Cet instinct s’affoiblira par une résistance habituelle; la superstition, les lois etles usages ne lui laisseroient bientôt plus d'énergie: j'ai done pu vous le montrer partout altéré, vicié par de grandes erreurs , par de grands crimes, comme je peux vous le monirer subsislant parlout ; au moins par quelques - uns de ces principes, par quelques - unes de ces vérités dont le nombre est trop grand, l’évidence trop forte pour élre à la fois toutes anéanties.
Quelques grandes erreurs suffisent pour altérer la morale dés peuples ; quelques grandes vérités maintenues malgré cétte perversité de mœurs suffisent encore pour me montrer la force de l'instinct; j’ai donc pu , sans contradiction, soutenir son existence et la nécessité de l'Evangile pour lui rendre sa force, comme je peux vous faire voir les débris de ce palais antique, et la nécessité d’unarchitecte habile pour lui rendre sa première splendeur.
Que répondrons-nous à présent au problème qui termine la lettre de notre correspondant ?
188 LES PRÔOVINCIALES Quelles gne sorent dans l’hommeléspremières notions duviceret de lx vertu, dit il; que ces notions. varientiou soient constantes; nous pouvons faire urinouveaun pas, et demander si l'homme est naturellement vertueux ou vicieux; s’il naît bon ou méchant: Le désir de contrarier nos dogmes religieux ‘peut: seul évidemment rendre: cette question problématique. Je laisse ici à nos théologiens le soin de nous dire.à quel point ce seul doute les blesse, noûs n'avons pas même besoin de leurs lumières pour le résoudre. CHR Que seroit-ce en effet qu’un être naturelles ment bon et vertueux ? pour lui donner cetitre, j'exigerois au moins qu’il eût pour la vertu un penchant'si bien décidé, qu’il lui en coùtät touz jours quelque violence pour se livrer au vice 3 que jamais son plaisir ne:se trouvät que dans son devoir même, et son penchant que dans la loi: Est-ce là ce que nons observoñs dans la na ture de l’homme? Que:chacun consulte ici son cœur. Je sais qu’il est des êtres qui font presque toujours le bien avec complaisance, qui, n'ayant dans tout le cours de la vie que de foibles pas= sions à vaincre, se portent naturellement à la plupart de nos devoirs; qui sont en général incapables de grands’ crimes , comme ils le sont aussi de grands efforts et de grandes : vertus. Mais ces êtres ‘que vous croyez privilégiés, pla- Cez-les dans des circonstances où Pintérét soit
contrarié par la vertu ; le penchant par la loi ; s’ils sont bons en eux-mêmes ; le plaisir se trouvera à côté de la: vertu ; ils la suivront sans peine, il faudroit faire violence au cœur pour en détourner. Qu'ils soient sincères, qu'ils nous disent si dans ces circonstances il ne leur en coûle pas au contraire pour remplir leur devoir ; et s’il en eoûte aux êtrés les plus heureusement nés , que ne sera-ce pas pour le commun des hommes ?
Ecoutez la réponse qu'ils sont toujours prêts à faire à vos conseils. Ne vous disent-ils pas que vosavis sont bons, qu’ilssont justes el salutaires, qu'ils y reconnoissent le langage de la vertu ? Mais n’ajoutent-ils pas qu’un:bon conseil est plus facile à donner qu’à suivre; que si la vertu a ses droits, les penchans ont leur force , et les - plaisirs leurs charmes ; que vouloir leur résister sans cesse , c’est déclarer à son propre cœur une guerre qu’on n'aime pas à soutenir. Cette ré— ponse seule me suffit, elle est continuellement dans votre bouche; ;vous. reconnoissez donc aussi qu’il est dans vous un principe opposé à la vertu , des penchans qui la combattent , des passions qui en triompheroiïent sans une attention continuelle , sans des efforts habituels. Il ne men faut pas davantage pour résoudre votre problème.
Tout être qui me dit : Je vois le hic que j’approuve, je vois le mal que je condamne, et cepen-
dant j'abandonne le bien et fais le mal, ne sera point pour moi un être naturellement bon , mais un être naturellement vicieux.
Et certes, si le vice cunirarioit les penchans de l'homme, la plus foible tentation , le plus vil intérêt, le plus léger plaisir lentraîneroient-ils donc si souvent dans le vice, tandis que les exhortations les plus fréquentes, les molifs les plus pressans , les résolutions les plus fortes suffisent à peine pour en retenir un petit nombre duns les voies de la vertu? Serions-nous donc sans cesse obligés d’opposer un frein à la jennesse, et d’exhorter nos vieillards endurcis à revenir au bien? En coûteroit-il tant de corriger des habitudes ? Les contracterions - nous si aisément? Nous y livrerions-nous par le seul plaisir de contrariér des penchans primitifs et naturels pour la vertu? Faudroit-il tant de soins pour prévénir le vice par une heureuse éducation ? Faudroït:il aux puissances des lois et des bourreaux ; à l'Eglise un enfer pour arrêter les crirmes, en diminuer au moins le nombre, s’ils n’avoient pas leur source dans les penchans de l'homme ? Ah ! malheureusement la question n’est que trop décidée. Nos prétendus sages ne lauroient pas même proposée, s’ils n’avoient fait serment de sé trouver sans cesse en opposilion avec la vérité et la religion. |
La suite de ces lettres nous fournira l’occasion de remonter à la vraie source de ces penchans
vicieux ; et trop naturels pour nous permettre de ne plus voir dans l’homme qu'un être naturellement bon. Qu'il nous suflise en ce moment d’avoir prouvé leur existence, comme elle suffit à détruire lous les efforts qu'ils font pour monter la raison en opposition avec nos livres saints, sur l’état actuel de la nature humaine,
RE