LETTRE LXVII
La Baronne au Chevalier.
Pour le coup, chevalier , je suis forcée d'en convenir, l'épreuve est un peu forte, et je serois presque tentée de vous le reprocher. Je résons une première énigme ; j'ai le bonheur d’avoir trouvé une triple solution à un premier problème , el voilà qu’au lieu d’un, j'en ai quatre à résoudre ; el cela, dites-vous encore, par un seul et même mot ! Sans doule vous avez cru me voir trop contente de ma personne , de mes premiers succès, un peu Lrop persuadée qu’il ne me restoit plus que de légers progrès à faire pour égaler nos maitres; vous avez cru devoir humilier l'orgneilnaissant ,et cette vanité qui sied si mal à des adeptes bien novices encore.
Si c’est là votre pts , chevalier , ah ! que vous avez bien réussi ! Non, non, je ne suis pas encore assez philosophe pour deviner comment
il y a pour nos sages des vertus et des vices, et comment il ne peut y avoir pour nos sages ni vices ni vertus. Je ne dirai pas mieux com ment le sentiment de la vertu est gravé dans tous les cœurs et ne l’est dans aucun , comment cetle vertu est la méme partout et varie en tous temps, en tous lieux. Bien moins encore pourrai-je deviner comment l’homme de la nature est bon , comment il est méchant , et n’est ni un ni l’autre, ou bien précisément moitié l’un, moitié l’autre. Tous ces hommes de Diderot, d’'Helvétius, de Robinet, m’embarrasseni presque autant que leurs Dieux. Si tels sont les problèmes que vous avez encore à nous proposer , permeitez que l’on vous prie au moins de ménager notre foiblesse. Gardez-vous bien même, gardez-vous de nous laisser long-temps ignorer le mot de la quadruple énigme. Je me suis aperçue , et par zèle pour la philosophie, je dois vous prévenir qu’en ne cherchant qu’à humilier nos adeptes provinciaux , vous avez fait quelque chose de plus. J’en ai vu quelques-uns indignés , révoltés au-delà de toute expression, Eh! comment voulez-vous en effet que nos bons Helviens imaginent que tout est égal dans ce monde ; qu’un assassin vaut un lbérateur, un: parjure l’honnète homme, un parricide l'enfant respectueux, un scélérat le philosophe? Convenez que cetle idée estun peu diflicile à po pour la province.
Vous le dirai-je franchement, chevalier? nonseulement il y a pour nous des verlus et des vices, mais nous concevons même qu’il pourroit se trouver des philosophes vertueux , aimables , respectables , et des philosophes vicieux , méchans, détestables , monstrueux. Supposons en effet parmi nos maîtres deux hommes différens. L’un ne fait consister sa philosophie, son devoir, sa gloire, son bonheur qu’à éclairer les hommes, à leur apprendre qu’ils sont frères et faits pour s’entr’aimer , s’aider les uns les au tres ; qu’ils ont des passions à modérer, des désirs à régler, des devoirs à remplir, un vrai bonbeur à mériter par l'exercice de toutes les vertus. Supposons que ce sage est le premier à suivre ses leçons, que ses mœurs irréprochables nous vetracent partout ses préceptes réduits en action; et que, docteur de la vertu dans ses leçons, il en est encore le modele dans sa conduite. Assurément, vous dirons-nous, cet homme a des vertus, il mérite nos respects , notre hommage, et il Les obtiendra.
Supposons ensuite ce que vos problèmes nous feroient croire absolument possible ; supposons un homme qui , sons le manteau de la philoso= phie, débite cent principes uniquement propres à séduire les foibles , à donner aux passions un libre cours, à ôter aux méchans toute espèce de frein; qui fait réellement lui-même tout ce qu’il autorise les autres à faire ; qui ment, qui
194 LES PROVINCIALES vole, qui se parjure , qui, dans l’occasion , empoisonnera même, s’il croit pouvoir le faire impunément : vous ne le nierez pas , chevalier , cet homme-là seroit un philosophe bien extraordinaire. Ce prétendu sage ne nous sembleroit pas seulement avoir des vices , il nous feroit horreur , et nous verrions en lui une espèce de monstre, dont il importeroit que la société fût délivrée. Car enfin , nous n'imaginons pas que la philosophie consiste à débiter aux peuples tout ce qui nous vient dans la tête ; ni même à dire oui , précisément parce que le préjugé dit on. |
J’en rougis, s’il le faut ; mais sur cet article, je suis encore tout aussi provinciale que lors de vos premières leçons. Ce n’est pas sans douleur que j'ai vu la triste impression que la quadruple énigme a faite sur vos disciples. Les plus zélés finiront par n’y voir qu’un tissu de coutradictions , d’absurtités qu’il seroit inutile de rouloir concilier. Nos bons croyans même ne sont pas les seuls à prétendre que vos problèmes sont une tournure adroile pour démonirer tonjours de mieux en mieux ce qu'ils appel'ent le girouettisme de nos plus céièbres philosophes. Cette idée se répand ; on veut que vos énigmes mé soient qu’une ironie toujours plus amere, Ah! si je le savois, chevalier, s’il étoit possible que vous eussiez porté la dérision à cette extrcmilé , si vous aviez osé jouer et abuser... Non,
je me le crois pas; ce soupçon est un crime , et toule votre faute sera de mavoir prise pour bien moirs novice que je ne le suis; de nous avoir montré des mystères vaxquels notre bi it n’étoil pas encore assez préparé.
Our, c’est là votre faute ; mais elle est bien plas grande que vous ne le pensez. Vous exigez que nous disions comment la morale de nos sages reconnoît des vertus et n’en reconnoît point ;.et Je ne sais pas seulement ce que c’est que la morale pour nos sages; et vous ne m’avez pas seulement dit encore ce que c’est pour eux que la vertu , ce que c’est qu’ils entendent par vice. ‘Autrefois vous auriez commencé par poser des principes, pour donner une idée de hscience dont vous ollez traiter ; l’ordre de vos leçons , en nous disposant insensiblement aux dogmes les plus étonnans , eût prévenu l'horreur qu’ils semblent devoir nous inspirer. Que n’avez-vous suivi la même marche ! Peut-êtreavezvous cru que je pouvois y PRE Hélas ! je ne suis LR à l'essayer ; mais je n y réussis tout au plus qu’à demi.
Je sens bien, par la seule AE de vos problèmes, que la morale doit être pour nos sages une science tout aukre qu’en province ; je vois que la veriu n’est point chez eux ce qu’elle fat toujours chez nous; que l’une et l’autre doivent avoir subi quelque métamorphose; et c’est saus doute ectle métamorphose qui fuit de la
vertu quelque chose qui est et qui n’est pas; quelque chose qui change à chaque instant et ne change jamais. Ce sera encore cette métamorphose qui fera de l’homme un être bon et un être méchant, ou bien un être ni méchant ni bon, ou même encore un être moitié bon , moilié méchant. Oui, je le sens , c’est la métamorphose qui doit et qui peut seule nous donner ici l'explication de la quadruple énigme : mais en quoi consiste-t-elle cette métamorphose ?
Que sont devenues pour nos sages la grande science de la vertu et la vertu elle-même? Voilà ce qui m’arrête, ce qu’il ne m'est pas possible de deviner , et ce que vous auriez certainement commencé par expliquer , si vous aviez voulu mettre ces grands problèmes à la portée de notre esprit,
Je ne vois donc au plus que la moitié de Pénigme ; je présume qu’il doit s'être passé dans l'essence mème de la morale quelque grande ré. volution opérée par nos sages; je voudrois deviner en quoi elle consiste; j'ai beau y rêver jour et nait , rien de satisfaisant ne se présente. . J'imagine bien certaines métamorphoses que la science des mœurs pourroit avoir subies; mais ces métamorphoses sont si étranges, elles sont. si éloignées du préjugé vulgaire , que je n’ose: m'expliquer clairement. J'aime mieux vous.
prier de nous mettre sur la voie , en répondant vous-même à la double question que je preuds
la liberté de faire à nos maîtres. Qu’est-ce aujourd’hui que la morale ? Qu’est-ce que la vertu à l’école de nos sages modernes ? Mais n'allez pas plus loin , chevalier , ne nous en dites pas davantage. Aidée de ce coup de lumière, je ne renonce pas à deviner le reste de la quadruple énigme, à mériter encore et le titre et l’honneur de la très-humble et très-zelée disciple de nos sages.
La Baronne A.