‹ Les helviennesChapitre 14 sur 21 · ASS A A AS AAA AA LAS A A AA VAS A A 8 SAS AA VA AR SAS · texte numérisé non relu

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LETTRE LX VIII Le Chevalier à la Baronne.

Vous vous plaignez, madame, que l'épreuve est trop forte, et la manière dont vous la soutenez nous démontre seule qu’il n’est plus de mystères à notre école que vous ne pénétriez. Encore un pas seulement, et le grand problème étoit résolu, ou pour mieux dire, il l’est déjà réellement. Ce que vous appelez le demi-mot de la quadruple énigme est le mot tout entier.

On ne peut mieux saisir le vrai point de Ja difficulté. Lorsque nos sages disent qu’il y a des vertus et des crimes dans ce monde, et qu’il ny en a point; que l’homme de la nature est bon, qu’il est méchant, ainsi de suite, tout cela nous indique effectivement cette grande vérité aue

vous avez si bien saisie , en prononçant que la morale , la vertu , le bon et ie méchant sont pour nous tout autre chose que pour le reste des hommes, et que Ja grande science de nos réformateurs des mœurs a subi une vraie révolution ; tout cela nous annonce dans l’essence même de la morale et de la vertu cette heurense et entière métamorphose que vous avez si bien augurée,

Mais en quoi consisté cette métamorphose?

et la morale et la vertu , en changeant de nature par la puissance de nos génies, que sont-elles devenues? Cette question seule de votre part indique toute la rapidité de vos progrès. Plus novice autrefois, vous auriez dit : Nos sages ont osé ébranler jusqu'aux premiers principes de la science des mœurs ; ils en ont attaqné jusqu'aux notions les plus essentielles ; ils ont voulu la détourner deson antique et primitif objet; quelle . science ont-ils donc respectée? Sur quoi n’a point frappé cette philosophie destructrice? Tont son objet est donc de tout bouleverser, de tout saper, de tout anéantir dans les connoissances humaines ? Effrayée par ces terribles conséquences, vous mauriez pas prévu queisi nous détruisons, c’est pour édifier plus solidement; que si nous avons l’art d’anéantir, nous avons aussi celui de reproduire et de créer. Aujourd'hui vous prévoyez au moins à quoi tendent les coups que nous portonsz vous le dites assez évi-

PHILOSOPHIQUES. 199 demment : la morale du préjugé disparoîtra ; mais nous aurons celle du philosophe. Si ce qui fat vertu cesse de l'être, nous verrons en revanche ce qui n’étoit rien moins que vertu devenir son essence. Telle est l’idée flatteuse que vous avez enfin conçue de notre école; la réponse à la double question que vous avez eu le géu'e de me faire va justifier cette opinion si glorieuse pour nos Sages. ,

Avant de me les faire, à moi, ces questions importantes, vous vous êtes sans doute d’abord adressée à nos provinciaux , vous avez en soin de leur demander : Qu'est-ce que la morale? Is vous ont réponda tout simplement : La morale est la science de nes devoirs. Pour sentir combien cette définition est peu philosophique, je voudrois que vous leur eussiez demandé encore: Qu'est-ce donc qu'il faut entendre par devorrs ? Vous auriez vu alors tout ce que leur morale à

-de triste, d’ennuyeux , de rebutant, de sombre, d’effrayant. ‘Toute cetle science n’auroit été, dans leur supposilion, que la connoïissance dè ce qu'il nous convient d'éviter on de faire, pour vivre sans reproches de la part de notre conscience , pour n’avoir rien à craindre de la part de ce vengeur suprême et terrible qui, du haut des cieux , inspecte sans cesse nos actions et nos pensées, pour les récompenser ou les punir dans un monde à venir. Alors vous auriez vu des devoirs et des lois de toute espèce à observer

partout : devoirs envers Dieu, devoirs envers nous - mêmes, devoirs envers les autres; lai naturelle, loi divine, loi écrite, loi positive, loi négative, lois de toutes les façons, qui ne nous laissent pas un seul instant maîtres de nous, qui exigent l’attention la plus scrupnleuse sur toutes nos démarches, qui font de cette vie un esclavage perpétuel, qui nous montrent je ne sais quel bonheur futur, pour nous engager à renoncer au bonheur et aux plaisirs présens. Alors réfléchissant sur le sombre et la tristesse d’une pareille science, vous auriez fait des vœux pour Ja voir s’adoucir, s’humaniser et se montrer au moins sous une forme moins austère.

Nous avons su les prévenir ces vœux ; la morale n’est plus fondée sur ces réves d’une secte chagrine, qui fait de la vertu un fantôme plus propre à effrayer qu’à séduire , qui va toujours chercher l'éternité pour nous apprendre à disposer du temps. ( V.Sys£. soc. £. 1, c. 8.) C’est dans ce monde-ci qu’il s’agit de condune les hommes. « Quel que soit notre sort dans un « monde à venir, la nature en celui ci sera tou- « jours la même... Il nous faut une morale « humaine, sociable , convenable au monde où « nous vivons, dans lequel la nature et l’expé- « rience suffisent pour guider vers la félicité « présente, que se proposent des êtres vivant « en société... Une morale uniquement fondée « sur la nature de l’homme, indépendanté. de

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« ces opinions qui divisent le genre humain , et « faite également pour tous les habitans de la « terre. » ( Morale universelle, ext. de la préf. V. aussi Ç 5, c. 9.) Il nous faut surtout une morale indépendante de ce Dieu dont la foi ou « l’opinion , loin de rendre les hommes meil- « leurs, leur fait au contraire négliger les règles « de la prudence, et perdre l’usage de la rai- « son. » (Freret, Lett. de Trasib. p. 196.) En un mot, ce n’est point parce que les Dieux l’exigent qu'il nous faut dire aux hommes d’être justes, bienfaisans , sociables ( Bon ie préf.) L'entreprise a paru difficile, et le grand Diderot n’y croyoit guère lorsqu'il décidoit formellement que « la vertu est presque indivisi- « blement attachée à la connoissance de Dieu... ; « qu’il n’est point de vertu sans croireen Dieu.…; -« que gelle de athée n’a point de fondement. » ( Essai sur le Mérite, préf. et Pensées philos. n° 25.) Mais bientôt ce même Diderot découvrit « qu'il n’est pas nécessaire de croire en « Dieu pour croire qu’il y a du profit à être « vertueux... ; que s’il y avoit même à s’é- « tonner, ce ne seroit pas d’un athée qui vit :« bien... , puisque l’athée n’en a qu’un motif « de plus pour être honnête homme. » ( Essai sur le mérite, préf. et Nouvelles Pensées philosoph. ) Le célébre Jean-Jacques avoit aussi bien clai-

rement prononcé que, sans l’idée de Dieu , le cœur le plus honnéte succomhe à la tentation dès qu’elle est un peu forte. ( Lettres de J. J. 4. 12, in-4° p. 129, édit. de Genève.) Maïs bientôt aussi il déclare lui-même n’avoir fait un athée de son héros que pour nous démontrer qu'on peut être incrédule sans être un coquin ; et pour donner une leçon aux intolérans, en leur montrant un athée vertueux dans Wolmar.

{ Lett. de Jean-Jacques , t: 12, in-4°, p. 259, méme édit.) Bref, la philosophie prononça; et dés-lors vous prévoyez, madame, quelle révolution dut subir la science. Vous sentez que dèslors la métamorphose devoit être complète, que la morale alloit recevoir une nouvelle essence. Mais pour mieux distinguer cette révolution , pour répondre avec plus de précision à cette première question : Qu'est-ce donc aujourd’hui que Ja morale? Laissons parler nos sages euxmêmes; écoutons surtout le mylord de notre école, et voyons comment tout va changer de face sons sa plume. « La morale , nous dit ce « philosophe, est la science des moyens in- « ventés par les hommes pour vivre entre eux « de la manière la plus heureuse possible. »

{ Helv. de l’homme et son éducation ; t. 2, .3.) Sentez-vous à ces mots combien la métamorphose est complète? Auprès de vos antiques docteurs, un Dieu faisoit la loi, prescrivoit les moyens ; le précepte émanoit d’un arbitre su-

prême , ou de l’essence même de la vertu ; ici J’homme prescrit lui-même ; il invente les moyens, il devient son proprelégislateur. Là encore tout étoit pour le devoir, ici rien ne sera que pour le honheur, ou pour mieux dire avec un héros célèbre en morale surtout , avec le grand Raynal : « Zl n’est en morale qu'un seul « devoir , celui de se rendre heureux. » ( Hist. phil. et pol. L. 19., art. 14.)

La métamorphose vous étonne ? Je vois bien qu’i faut la confirmer par le nombre et le poids de nos autorités. J’invoquerai donc ce nouveaü sage à qui devoil appartenir la gloire exclusive de nous donnerune morale universelle ; j'invoquerai les élémens; je les invoque tous, et presqué tous répondent que la morale n’est rien si elle n’est la science du bonheur , V'art d’être heureux en ce monde ( Traité élém. de morale, c. 16 et passim); qu’elle est la connoissance de ceque doivent faire ou éviter des étres intelligens et raisonnables , qui veulent se conserver et vivre heureux en sociélé (Mor.. univ., t. 1. c. 1 ); que la grande erreur de la superstition, c’est d’avoir fondé la morale sur ce bonheur ideal qu’on cherche dans les cieux , au lieu de nous dire que « l'obligation morale n'est autre « chose que la nécessité de prendre les moyens « pour obtenir la fin que l’homme se propose « dans la société. » ( Syst. nat. passim, surtout £. 1,0. 15). Yen copierois trente; et trente

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fois ce seroïit absolument la même idée à répéter. Il y a même une chose qui m’embarrasse ici.

J’aurois voulu répandre quelque variété sur cet objet, et vous donner au moins, comme partout ailleurs , des oui-mêlés aux non; mais j'ai beau consulter nos héros les uns après les autres, j'ouvre leurs productions diverses , l’Ordre essendiel, le Code des nations , les Lettres à Eugénie, la Lettre à Leucippe ; elc., tous me crient d’une commune woix : Jouissez du bonheur dans ce monde; voilà la vraie morale, Je leur demande une autre espèce de bonheur; ils me répondent tous encore : Nous sommes pliilosophes, notre science roule sur le présent; l'avenir n’entre point dans nos spéculations , et nous l’abandonnons au préjugé.

Pardonnez, madame, pardonnez cette ‘uniformité à laquelle notre école ne vous a pas accoutumée. Elle démontre au moins que vous tendiez bien droit au but daus la solution de la quadruple énigme , lorsque vous décidiez que da morale devoit avoir subi chez nous quelque mélamorphose.

Je n’ignore point les réflexions que nos provinciaux vont accumuler sur cel art de couler sur la terre des jours heureux, tranquilles et sereins, sans ennui, sans soucis ,; sans Chagrin ; sur cet art de nos riches mylords, qui se trouve aujourd’hui Part des moralistes. Je vois bien que nos compatriotes seront surtout fort embar-

rassés de savoir ce que c’esi que la vertu dans un pareil système; mais c’est là précisément ce qui me semble avoir le moims embarrassé nos sages. Heureusement e’est aussi là lobjet de votre seconde question ; vous allez voir combien nos grands maîtres: me fournissent de manières d’y répondre. Elles sont si variées, les oui, les non reparoissent en si grande quantité ; que j’ai quelqu’envie d’en faire un nouveau problème dont la solution vous soit aussi glorieuse que celle de la quadruple énigme. Ce n’est pas qu’il n’y ait encore ici quelque chose en quoi nos sages sont ou semblent presque tous parfaitement d’accord ; mais il y a aussi quelque chose en quoi ils ne paroissent guère l’être , quoiqu’ils le soient sans doute en tout. Exposons d’abord ce qu’il y a d'évidemment commun ; et ce qu’il y a d’opposé en apparence. |

La doctrine commune , la voici. Rien ne ressemble moins à la vertu que lopinion qu’on se forme en province de ce que le philosophe doit appeler vertu. Aux yeux du préjugé, non-seulement vertu et intérét, ou bien utilité, ne disent pas la méme chose, mais souvent , trèssouvent l’intérét et la wertu , ou le devoir , se combattent el sont dans la plus parfaite opposition. Îl convenoit à nos réformaleurs du genre bumain de détruire une erreur si grossière.

Aussi consultons - les encore Les uns après les autres,

Le sage Dumarsais , ou du moins le sage qui se sert de ce nom pour nous instruire , n’hésite point à nous le déclarer : Le bien ou la vertu, a-t-il dit nettement , est ce qui est utile, et le mal ou le vice, ce qui est nuisible aux étres de notre espèce. ( Essai sur le Préjugé c.8. ) Le Lucrèce moderne n’est pas moins expressif. La vertu, lisons-nous dans ses leçons, est tout ce qui est utile anx êtres de l'espèce humaine vivant en sociélé; Le vice tout ce qui leur est nuisible. (Syst. nat. tom. à , c. 9.) Le moraliste universel ne dira pas avec moins de clarté: La vertu est toujours l'utilité des étres de notre espèce. ( Morale universelle, €. 3, c. 7.) Utilité , vertu et vérité, ajoute un quatrième,

Jurent toujours la méme chose. Ce principe est si constant, que le mensonge méme seroil une vertu s'il pouvoit étre utile à la race humaine. { Syst: soc., cu.)

Me seroïis-je trompé ? et cette vérité ne se roit-elle pas aussi unanimement reconnue que Je voas lavois d’abord annoncé? Oui , il est encore quelques-uns de nos sages qui tiennent à lancien préjugé. J’ouvre le grand chefd'œuvre encyclopédique , et je lis : « Peut-on « croire que tant de peuples se soient accordés « à rendre à Ja vertu les hommages qu’elle mé- « rite, par des motifs entièrement imtéressés , « en sorte qu’ils se soient crus en droit de mal « faire dès qu’ils l'ont pu sans danger ? N’est-i

PHILOSOPHIQUES. 207 « pas plus fondé de dire ; qu’indépendamment

« d'aucun avantage immédiat, il y a dans la « verlu je ne sais quoi de grand , de digne de « l’homme , qui se fait d’aûtant mieux sentir, « qu'on médite profondément ce sujet ? Le de- « voir et l’utile sont deux idées très-distunctes « pour quiconque veut réfléchir, et le senti- : « ment naturel suffit méme à cet égard.» (Encyclopédie , article VERTU. )

Pardonnez - moi , madame , je ne m’atlendois pas à trouver une leçon de cette espèce, quand je vons annonçois sur cet objet l’umiformité de nos sages. Ce qui m'étonne bien davantage , c’est que voici Voltaire même qui ne veut pas non plus de cette utilité confondue avec la vertu , qui rejette fort loin cette opinion. « La vertu , nous dit-il, n’est pas un bien, « c’est un devoir ; elle est d’un genre différent, « elle n’a rien à faire aux sensations doulou- « reuses où agréables. » ( Quest. encycl. , art. SOUVERAIN BIEN.)

Voyez même à quel point il saura porter le désintéressement. Vous , mousieur le maître, dira-t-il au bon croyant , vous qui ne faites le bien qu'à cause de celui qui vous en reviendra, «c’est-à-dire que si vous n’espériez pas le pa- « radis, et si vous ne redoutiez pas l'enfer , « vous ne feriez jamais aucune boune œnvre. » Apprenezque celle disposition est celle deM4 £xcrément. «Il y a deux choses qui méritent d’être

« aimées pour se Rs 0 Dieu et la vertu. »

(/d. art. VERTU.)

Ce texte est effrayant pour nos sages , qui, ne pensant ni au paradis, ni à l’enfer, ne voudrotent pas mème d’une vertu qui les gêneroit tant soit peu dans ce monde. Eh bien, madame, supposez que c’est encore ici un nouveau problème à deviner. Cherchez à concilier ces deux dernières leçons avec celles qui les précèdent , vous aurez la gloire d’avoir deviné une nouvelle énigme philosophique. |

: Voulez-vous ajouter à cet honneur ? Lisez et -conciliez Voltaire avec lui-même , car le voici qui va parler sur nn ton bien différent. « Nous

« n’apprendrons vien aux hommes nos con- «€ frères ; quand nous leur dirons qu’ils font « tout par intérêt. . .. Ceux qui nous ont dit « que l'amour de nous - mêmes est la base de -« tous nos sentimens , de toutes no$ actions,

« ont eu grande raison dans l'Inde , en Espa-

« yne, et dans toute la terre habitable. » ( Quest. -encyclop. aussi, mais art. INTÉRËT et AMOUR- .PROPRE.) Dans cette opinion , qw’est-ce donc que vertn ? « Vertu, c’est bienfaisance envers le . «& prochain. Puis-je appeler vertu autre chose -« que ce qui me fait du bien? Oui, ami, fais- .« nous du bien , nous te tenons quitte du reste. » ( Art. VERTU aussi, mais Prgwrene sur divers sujets.)

- Vous aviez vu plus haut , madame ; Ja veriu

des questions du grand Voliaire ; vous voyez à présent la vertu des fragmens :il ya loin de Pune à l’autre. Tant mieux; votre génie n’en brillera que davantage, si vous conciliez, comme je l’espère, .les questions et les fragmens.

J’attendrai bien de vous quelque chose de plus, tant j'ai de confiance en vos progrès; car tout n’est pas dit quand ou.nous a appris que la vertu, l’utile ou Pintérêt ne sont qu’une seule et même chose; il faut encore savoir ce que c’est que cet intérêt dans lequel consiste la vertu ; si c’est l'intérêt du public ou bien celui de chaque particulier; et comme ici les opinions varient bien autrement, permetliez-moi d’en faire une nouvelle énigme, un sixième problème, qui me semble assez propre à exercer l'esprit de nos adeptes.

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