ARTICLE III
Que la vertu ne consiste ni dans l'intérét public , ni dans l’intérét personnel.
« 1° Quand Thémistocle eut annoncé à ses « concitoyens que le projet qu'il avoit formé « leur assujétiroit en un: imstant la Grèce en-— « lière, on sait l’ordre qui lui fut donné de le « communiquer à Aristide, dont la sagesse et la « vertu étoient connues. Celui-ci ayant déclaré « au peuple que le projet en question étoit « utile, mais aussi extrêmement injuste, à Pin:- « tant les Athéniens, par la bouche desquels « l'humanité s’expliquoit, défendirent à Fhé- « mistocle d’aller plus loin. Tél est Fempire de « la vert; tout un peuple rejette, sans autre « exomen, un avantage infini, par cela seul « qu’il ne peut Pobtenir sans injustice. Qu'on « ne dise donc pas que la vertu n’est aimable « qu'autant qu’elle concourt à nos intérêts,
puisqu'il n'est que 1rop vrai Le elle est sou— « vent dans ce monde opposée à notre bien- « être». Quoi ne dise pas entr’autres qu’elle consiste toujours dans Fintérèt public, puisque duns notre exemple c’est à un avantage infinv de la patrie qw’elle s'oppose. ( Diction. Encyc. art, VERTU.
« 2° Quand l'intérêt veille dans notre cœur, « il y annonce le sommeil de la vertu. »( Delisle, Philosophie du bon sens, préface. )
« Cet amour-propre, cet égoïsme qui con- « centre chaque homme en lui-même, qui ne « s’adresse aux autres que quand son intérêt « lexige, n’est propre qu’à faire de hardis fri- ‘« pons où d’adroits scélérats. » ( Extrait du = Catéchisme de morale, art. 2.)
« L’égoisme (ou l’intérèt personnel) est le « plus odieux et le plus monstrueux de tous « les vices. Adroit dans ses dégnisemens, il em- « prunte tous les masques. C’est un poison « subtil que lon exalte, et que le luxe et la « moillesse développent rapidement, et qui, s'é- « chappant de toutes les passions factices, pé- « nètre dans le cœur, le déprave, l’endurcit….. « L’envie et l’ambition, qui se détestent, mar- « chent à la suite de ce monstre... Selon que «l’égoisme penche vers l’une ou l’autre de ces « passions, sa marche est éclatante ou sourde, « Îl porte ses coups dans les ténèbres, ou il « opère à découvert les calamités du genre hu- « main. » ( Lacunes de la philos. médit. 2.)
« Chacun, dit-on, concourt au bien public « pour son intérêt; muis d’où vient done que « le juste y concourt à son préjudice ?.... On « n’expliquera jamais par l'intérêt propre que « les actions des méchans. Il est même à croire « qu’on ne tentera pas d'aller plus loin. Ce
seroit une abominable philosophie que celle où l’on seroit embarrassé des aclions ver-
tueuses, ou l’on ne pourrait se tirer d'affaire
que par des intentions basses et des molifs sans vertu, où l’on seroit forcé d’avilir Socraie et de calomnier Régulus. Il nous importe sûrement fort peu qu’un homme ait
été juste ou méchant il y a deux mulle ans,
et cependant le même inlérét nous affecte dans l’histoire autant que si tout cela s’éloit passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina ? Ai je peur d’être sa vic-— time ? Pourquoi donc ai-je de lui la mème horreur que s’il éloit mon contemporain ?
Nous ne haïssons pas seulement les méchans parce qu’ils nons nuisent, mais parce qu'ils sont méchans. » (Jean-Jacques, Emile. L.4.) « L'intérêt personnel fait honorer le crime... Ji nous fait estimer dans nous-mêmes jusqu’à la cruauté que nous détestons dans les autres... Il a mis sur l’autel des scélérats, des monstres. Il a persuadé aux grands qu'ils sont d’une espèce différente des autres hommes...
Il fait honorer le vice dans un protecteur... Il commande plus impériensement que la vérité aux opinions reçues. Îl fait nier journellement eetle maxime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrois pas qu'on te fit. L'intérét ne nous présente des objets que les faces sous lesquelles il nous est utile de les aperce-
« voir ». Ce n’est guère là ce qu’on pourroit
appeler le principe universel dés vertus ; ou la vertu même, ( Æelvétius, de l'Homme, 9, ch: 16, 17, ete."de l'Esprit, disc. 2 ,c.7.)
Je ne ‘crois pas, madame, avoir besoin de
vous faire observer que cet Helvétius , dont ce
dernier texte prouve toute l'horreur que doit nous inspirer lPintérèt personnel , est cependant le même qui , dans l’article précédent , et par des
leçons tirées des mêmes productions, nous mon-
troit dans ce même intérét personnel la base de
‘la probité, de la vertu; et qui, un peu plus haut
encore, dans les leçons tirées aussi des mêmes ouvrages, ne vouloit voir la base des vertus que
dans intérêt général. Je ne vous ferai pas non
plus remarquer combién positivement il assure
‘que la vertu et le vice s’identifient avec la sez- “sibilité et le plaisir, ou la douleur physique, - quoique le grand Voltaire, d’un autre côté, nous
ait appris si formellement que /a vertu n’a rien a faire aux sensations douloureuses ou agréa-
‘bles ; qu’elle est bien d’une autre espèce. Vous
avez l'esprit trop accoutumé à saisir les con-
trastes pour que ceux-ci vous puissent échap-
per, Vous les rapprocherez; vous ferez plus, vous en monlrerez l’ensemble, l’unité ; et c’est
‘bien alors que nous applaudirons à la sagacité
de la province. Vous aurez encore des jaloux , il faut vous y attendre; mais vous aurez aussi
des admirateurs, et je me flatte que vous vou-
210 LES PROVWINCIALES
drez bien meltre au nombre des plus zélés et: des plus sincères votre très-humble et très-obéissant serviteur, Le Chevalier de *#,
P. S. J'oublivis, madame, une réflexion bien essentielle ici. Ce qui révoltera surtout vos bons croyans dans ces leçons nouvelles de morale et de vertu, c'est le grand soin qu'ont tous nos sages d’écarter toute idée de cette vie future , sans laquelle on pensoit bonnement que la vertu n'a plus d’espoir, de fondement. Pour apaiser nos provinciaux ; ayez soin de leur dire que la philosophie ne fait en cela qu’imiter leur Moïse, qui ne parle jamais de l’ifimortalité, qu ne connoissoit pas même ce grand dogme ; ajoutez que les Juifs le connurent fort tard, quoiqu'ils eussent une meyrale fort ancienne. Vous ne sauriez croire combien le grand Voltaire surtout insistoit sur cette ignorance de Moïse et de son peuple. Elle w’étoit peut-être rien moins que réelle; n’mporte: Voltaire le savoit aussi bien que nous; elle fournit au moins un argument irès-important à la philosophie : c’en est b'en assez pour dive et répéter que Moïse s’est passé de ce dogme. On nous saura moins mauvais cré, à nous, de lavoir rendu nul dans li morale.
LETTRE LXEFX:
La Baronne au Chevalier.
C’EST donc à ce point-là, chevalier ; que j'ai deviné juste dans la solution de la quadruple énigme, et surtout en expliquant comment i peut se faire qu'il.ÿ ait pour nos sages des vices et des vertus, et qu'iln’y ait pour eux ni vertus ni vices? Eh bien, voyez encore l'empire du préjugé. Malgré ma confiance à décider que la morale devoit être à leurs yeux une science bien différente de ce qu’elle est pour le vulgaire, malgré cette espèce de certitude ou j’étois que la vertu , à leur école, ne ressembloit en rien à ce que nous autres simples provinciaux sommes accoutumés à entendre par ce mot de vertu , jamais je n’aurois pu me résoudre à croire que l'opposition füt si complète.
Vous me comblez d’éloges, vous semblez étonné de ioute mon aptitude à résoudre nos grands problèmes ; et, faut-il vous le dire ? je sens que mon mérite est bien inférieur à vos louanges. J’admire nos grands hommes ; je voudrois être aussi décidément philosophe que le sont les Voltaire, les Helyétius, les Diderot, les d’Alembert, je ne puis m’en défendre , quelque chose me dit intérieurement que je m°y prends
220. LES PROVINCIALES ‘trop tard, et que le préjugé est irop enraciné dans mon esprit pour espérer en à triompher jamais parfaitement,
Mes doutes, mes scrapnies renaissent malgré moi. Dans ces instans même où je cherche à les vaincre, à les écarter au moins, si je ne puis en triompher , dans ces instans même , quelque chose medit au fond du cœur : Voilà donc cette science sublime de nos sages modernes ! voilà ce qu’ils appellent la vraie, la seule vraie morale! Elle consiste toute à nous apprendre Part de couler des jours délicieux dans ce bas univers. Le moins de peine et de douleur possible , le plus de jouissance et de plaisirs qu’on pourra se procurer , l’intérêt de ce monde , enfin lintérêt et le bonheur de cette vie, voila la vraie vertu. Pourquoi vous le cacher? Ces définitions et ces promesses ne sont pas ce que nous atten-— dions de nos réformateurs. |
Cependant , chevalier , ce grand art d’être heureux ici-bas n’est pas non plus ce qui me fait une certaine peine. J'aime assez à couler tranquillement mes joufs. Mais celte autre science , qui consistoit à nous rendre meilleurs et plus honnètes, plus attachés à nos dévoirs plus justes enfin, plus estimables , qu’est-elle devenue? Je ne vois pas qu’il en soit fait mention chez nos sages si jaloux du bonheur. Cette idée me tourmente; cet oubli de leur part m’étonne encore moins qu'il ne me choque. Et puis-
qu'il, faut. qu'un disciple n'ait point de secrets pour son maître, voici quelque chose qui me fait bien plus de peine encore. |
Il m'est étrangement difficile, et je dirois presque impossible ; de trouver la vertu dans tous ces intérêts divers ; publics ou personnels , surtout dans cetté espèce d’égoïsme , que nous autres bons Helviens, sommes accoutumés à regarder précisément comme l’antipode de toutes les vertus, comme ce qui suffit pour les ravaler toutes , et leur ôter leur gloire, leur mérite, Je sais bien qu’il y a un certain intérêt à être honnète, exact à ses devoirs ; je sais bien que la vertu a son utilité , mais cette utilité, c’est surtout dans un autre monde qu’on nous avoit apfe à la chercher ; tandis qu’avee nos sages , c'est toujours dans Colnhies qu'il faudroit savoir la trouver, ce qui est parfois bien difficile : ce bonheur attaché à la vertu dans ce monde est surtout dans la paix d’une bonne conscience , dans le témoignage que notre cœur nous rend de nos intentions et de notre innocence , dans l'espoir qu’un Dieu juste saura bien un jour nous dédommager de tous nos sacrifices , et ce n’est guère là l’espèce de bonheur que nos sages nous invitent à chercher. Ce bonheur de la vertu, enfin, est celui dont l'innocence seule peut jouir au milieu des supplices; il ne se trouve guère au milieu des plaisirs , el celui de nos sages est Je bonheur des sens, celui de l’a-
ps des richesses ; de Ta Youpi , enuti , du riieuxesêne Ltée ) Celui précisécs qui , pour nous provinchux e! Conéilie’ le moins avec l'amour de’ la yerth..
Votre post-scriptum ne fait pas’ sur nds pro= vinciaux toute l’impression que Fous en éspériéz. Ils prétendent que ce pr ophèté ne doutoit pe da toût qu’il n’y aît ue autre vié que celle- : que s’il ne l’a pas dit bien expressément, c'est parce que ce dogme étoit &i commun qe 1l h’avoit pas besoin de l'expriter ; c’est qu’encore personne ne s’étoit avisé , de son temps, de le révoquer en doute, et qu’il n'éloit guére nécessaire de prévenir son peuple contre une. érreur qui n’existoit nulle part. Et d’ailleurs qu’il en soit de Moïse et de ses Juifs tou ce que Jon voudra, en trouverons- nous mieux, la, vertu dans utile, nous à qui l’on ré èle si, sonvent que le vice triomphe, que, la verlu est opprimée, mais qu’il viendra un temps où le bonheur ne sera plus que pour le juste? nous à qui l’on ne cesse de dire que nos riches et voluptueux mylords ne sont pas communément les plus irréprochables, des hommes, que leur bonheur est trop souvent le fruit de la rapacité / de l’ambition , de l’injustice , de mille crimes? Ils sont pour tant heureux ,,ces hommes-là ; ils Je seroient au moins dans ce monde, suivant notre célèbre Diderot, s'il n'y avoit pas quelque chose à craindre
dans l’autre. Tout cela nous porté à croire que la vertu , l’utile «et le bonlreur de cé monde, dent parlent tant nos sages , ne sont pas absolu-" ment la même chose. |
Mais voici, chevalier, un scrüupule bien plus fort. Je me souviens qu’au petit Berne, où je visitai aussi la cour et quelques loges de nos morüulisles modernes. je tronuvai un malade qui me donna mot pour mot la leçon suivante : Veuxtu savoir si tu es vertueux, vois d’abord si tu te portes bien , si tu dors bien, si tu as bien de quoi fournir ta table; vois si tn ès heureux. Je voudroïs bien , lui dis-je, être à la fois Pun et l'autre ; mais... Maïs, reprit-il aussitôt, mais si la vertu ne te rends pas heureux, apprénds de nos grands hommes que c’est la le cas de t'écrier : © vertu ! tu n'es qu'un vain nom.
Helvétius , de l'Esprit, disc.)
Malheureusement j'étois alors dans l’idée que ce n’étoit là que l’apophtèégme d’un malade en défire : je lai pardonnai cette étrange morale, et je ne fis qu'en rire. Aujourd’hui que je vois le docte Helvétius nous donner exaciement la mérñe leçon, impression est tout auhe ; j'en frénis malsré moi; je ne sais quelle horreur me glace les sens. Le maudit préjugé me feroit presqué détester line semblable philosophie,
Passé encore la lecon du mêmesage, lorsqu'il nous apprend qué la vertu n'étant que l’intérèt public, c'est au législateur à fixer l'inslant où
chaque action cesse d’étre vicieuse, et devient vertueuse ; je ne sais pourquoi , au lieu de m’indigner, je rirois volontiers d’un semblable expédient. si
Sans doute c’est encore ici un autre effet du petit Berne, où, passant de la dixième loge à la onzième, toujours dans la conr dés moralistes infirmes , je m’avisai de demander à un nouveau malade : Qu’est-ce que la vertu? Au lieu de me répondre directement , il m’interroge alors luimême , et me demande : De quel pays es-tu ? IL me vint dans l'esprit de répondre du Congo... Du Congo, reprit-il; eh bien, dans ton pays, le vol est en honneur parce qu'il est utile: il est
aussi la vertu du Congo. ( V. de l'Esprit, disc.
ce. 13.) Si tu étois de Siam, continua mon ma- Jade, ce seroit autre chose, Les jeunes Siamoises, portées dans les rues sur des palanquins , s’y présentent dans des attitudes très-lascives. Tu en ferois autant pour être vertueuse. Car la reine T'yrada l’ordonna ainsi pour Le bonheur des deux sexes ; elle créa alors les vertus siamoises,
Je n'ose pas vous dire, chevalier, tout ce que mon malade ajouta sur les vertus de bien d’autres contrées , du Matamba , d’ Angola , de Batimera, de Babylone, de Pékin, du T'unquin; sur ces verlus étranges qui consistent tantôt à tuer les enfans et les vieillards, tantôt à Ctrangler un malade pour l’arracher à la dou-
leur, tantôt encore à se laver de ses péchés par des sacrifices à la déesse du plaisir; vous seriez un peu tr op étonné des vertus de la reine T'yrada , et surtout de celles de la reine Banany ( V. encore de l'Esprit , disc. 2, c. 14); de ces vertus qui, changeant toutes comme le climat et le législateur, subissent de plaisantes métamorphoses. L’essentiel est que toutes ces leçons du petit Berne reviennent précisément à celles d'Helvétius , et que leur première Mprnion dure encore malgré moi, que je continue à n’y voir que les principes de nos frères malades , quoique jesache bien aujourd’hui de quelle école elles sont parties.
Je conviens que de cette leçon commune au pelit Berne et à nos sages, mon malade m’apprit que l’on pouvoit tirer un avantage qui n’est pas à dédaigner. Les vertus et les vices changent comme les intérêts des nations ; il vouloit qu’en montant sur le trône , chaque roi déclarât toutes les actions qui, vertu sous le règne de son prédécesseur, alloient devenir ice sous le sien, parce que l’intérêt de la nation alloit changer.
Ces déclarations de nos rois seroient en effet autant de catéchismes qui fourniroient l’histoire la plusintéressante pour le sage. Nous y verrions ce qui étoit verlu en 400 et ce qui devint vice en 402; nous aurions le catéchisme de Pharamond , le catéchisme de Chilpéric , celui de Dagobert, celui de Charlemagne ; nous en aurions
226 LES FROVINCIALES
autant que nous comptons de rOIS , et nons verrions combien de fois la mème action a mérité d’être récompensée ; combien de fois elle a dû être expiée par la main du bourreau , ou couronnée par celle du magistrat public ; combien de fois elle a été alternativement vice et vertu dans l’espace de six, huit , dix € ou, douze ans.
S'il plaisoit aux autres souverains d’ en. faire autant , d’avoir aussi leur catéchisme, la comparaison deviendroit bien plus: intéressante, nous ÿ. verrions comment fa vérin devient vice en traversant le Rhin, le Danube, le Tage, où la Vistule ; combien elle subit de métamorphoses ,. en allant de Paris à Pékin, où de Vienne au Monomotapa ; comment le philosophe lrès-ver- ‘iueux en Ffance ne seroit qu’un fripon à pen-
dre en Allemagne ou en Russie, sans changer de conduite.
Il est certains momens où cette idée me divertit ; mais avec nos lètes provinciales, il en est aussi d’autres où je ne sais pourquoi elle m’inspire un souverain mépris pour Helvétius même, et pour ceux de nos pren moralistes dont vous ne me parlez jamais qu'avec tant de vénération. Vous me rendrez au moins la justice de croire que c’est bien malgré moi que j'éprouve lous ces retours du préjugé ; et puisque j'en suis à vous dévoiler tout ce qui vient troubler mon amour, mon respect pour la phi-
PHILOSOPHIQUES. 237 losophie, il faut que je vous fasse une aulre con” fidence.
Sentant qu'il mé sera bien difficile d’être jamais aussi philosophe que je voudrois le devenir, j'ai desiré au moins faire un cadeau à notre école. C’est mon petit Emile qe je vous destinois. Je l’année cet enfant, je Fadore. Avec de l'esprit comine uh ange, un caractère aimable, il feroit, j’en suis sûre, un charmant philosophe. J'y pensois, et voilà que peut-être il n’est déjà plas temps. Sa petite raison, son grand oncle et M. le curé ont prisles devans: et moi, comme urie bonné mére de province, je les laissois faire. J’aimois même à éntendre quand M. le curé lui disoit que le bon Dieu le puniroit, s’il n’étoit pas bien sage, s 7] n’aimoit pas Hé sa maman. Je CrOYOIS qu ’il seroit toujours temps de lui ôter certaines idées que nos curés. ont som de joindre à ces premières leçons , et qui ne s'accordent guère mieux avec celles de nos philosophes. Point du toût, le voilà qui a déjà neuf ans, je voudrois lui donner un autre catéchisme qué celui de là paroisse, un catéchisme au moins un peu philosophique, et nous n'avons pas encoré celui dont le mérite’ doit remporter le prix ; et les 1200 tir. tournois. En attendant qu’ il vienne, ce catéchisme tant desiré » je me proposois de Hé Br moi même les leçons de hos sages pour mon petit Emile, et de les. meltre à sa portée. J’en fis hier l’essai ; je prends
228 LES PROVYINCIALES
Emile à part. Vousallez voir, par ses réponses ja faute que j’ai faite en le livrant trop long-temps . à son curé, et le peu d’espoir qi me reste de la réparer.
Quel est, mon cher énhaf la science e qui fait véritablement Phomme , le philosophe ? C’est là ma premuére question ; je lui suggère, pour première réponse , de dire: La morales il le dit : c'est fort bien. Je continue : Cette science est-elle bien ancienne? Je voulois qu’il dit non; de lui-même il répondit : Oui; c’est égal. T'out est dit, rien n’est dit me revient dans l’idée; Emile, ainsi que nos sages , aura sur cet article et sur bien d’autres la liberté de dire oui, de dire non, peu importe.
Mais voici un article un peu plus difficile , et sur lequel je sens qu’il faudra se montrer moins indulgente. —Qu'’est-ce, mon enfant, que cette morale qui fait essentiellement le philosophe ?..….. Ecoutez bien, mon fils, voici la réponse que vous aurez à faire à celte question. La morale est la science qui nous apprend à êlre dans ce monde le plus heureux possible... Au lieu de répéter, Emile me regarde. — Eh! qu’est-ce donc , maman, qu'être dans ce monde Je plus heureux possible? — Mon fils, on est heureux quand on se porte bien, quand on est à son aise, qu’on ne souffre pas, qu’on a des amis, quand on n’a rien à craindre, quand on a tout
Al
a souhait. —C’esi-à-dire, maman, que si j’avois
bien su la morale, je n’aurois pas eu l’année dernière cette vilaine fiéyre qui me fit tant souffrir? = Non, mon fils, ce n’est pas là précisé ment ce que je veux dire. — Mais , maman, je n'étois pas heureux quand j'avois la fièvre, car la tête me faisoit bien mal : et si j'avois bien su la morale , j'aurois été heureux, je me serois eussi bien porté... Et puis encore, voyez ce pauvre Nicolas notre voisin, qui est si malheureux , si mal à son aise, presque toujours souffrant, S'il savoit la morale... — Encore une fois, mon enfant, ce n’est pas cela: —Ah! je le vois, maman , c’est M. le marquis qui sait bien la morale, Il est bien heureux, lui; il a un beau carrosse , un grand château , tont le monde lui fait la cour: il: a deux cuisiniers pour faire bonne chère. Oh! il est bien heureux, M. le marquis ; il sait bien la morale! — Allons, monsieur, vous êtes qu’un petit jaseur. Laissezmoi là tous ces commentaires, et qu’on m’écoute. —Je vous écoute bien , maman, mais je ne sais pas , moi, cette morale, je ne sais que. celle de mon oncle. — Et qu'est-ce, monsieur, que la morale de votre oncle? — C’est d’être bien sage; puis elle dit encore comme cela :
Qu'est-ce être bien sage? C’est être obéissant , aimer le bon Dieu, et fure du bien à tout le monde autant qu’on peut. — Et votre oncle vous a-t-1l dit qu’en faisant tout cela vous serez heureux ? — Oui, maman; mais il dit que ce
n’est pas foujours dans ce monde que nous se
rôns heureux en faisant note devoir ; parce qe cela n’empêche pas d’avoir la fièvre, ne donne pas toujours les plaisirs’, les richesses. Au con-
traire, mon oncle me disoit que souvent; dans cé monde , ce sont lés méchiañs qui sont bien à
lear aise, bien riches, parce qu’ils n’ont pas peur de tromper, de voler ; mais qu’un jour le bon Dieu... —Je vous entends, je vous en-
tends.…... Votre oncle vous auroit-il dit ausst céque est que la vertu ? — Oui, mamans c’étoit dans ma leçon de Pautre jour, qhe la vertu, c’est de faire toujours son devoir quoi qu’il en
coûte, et de perdre plutôt tous les biens de ce monde que de faire le mat, Si je vous disois,
moi, que la vertu c’est Fa sensibilité physique. — Maman, jé ne saïs pas ce que &’est que céla.
— Eh bien, écoutézimoi, et je vous l’appren-
drar. ‘La sensibilité physique , c’est de chercher
toujours ce qui mous fait plaisir, et de fuir avec
soin ce qui nous feroit de la peine... Comment!
vous pleurez? —Eh out, maman; je vois bien
que’ vous dites cela pour vous moquer de moi,
pour mé reprocher que je cherche toujours à
me divertir, et parce que mon oncle vous a dit
que cela m’empêchoit d'apprendre 1 mes leçons ;
el puis encore parte je pléure quand on
nie fait du mal, et que j'évite tout ce qui me
fit de la pcine. Je sais bien que ce n’ést pas
avoir de’la vertu. — Mais, mon enfant, ce
"PHILOSOPHIQUES. 251 n'est pas non plus come célt qué je l'entends. Je ne cherche point à vous faire att reproche, ni à me moquer de vobs; jé vous parle très-sériéusement. Que dirièz-vous si je vous apprenois que fuir la douletir et chercher le plaïsir, c’est la véritable veu? — Ein ce cas, je dirois que mon oncle a tort quand il gronde inà coù- Siné daïmer tant la danse, le bat, le plaisir, les jeunes messieurs; et quand il dit que tout cela ne’ s'accorde’ guère avec la vértu. — Vous ne voulez donc pas qué Ta vertu consiste à cherchér lé plaisir? Eh bien, si je vous disois que Ja vertu, C’est dé chercher toujours vôtre pro pre intérêt. —O maman! vous né mé direz pas cela certainement, —Eh pourquoi ne le dirois-je pas ? — Parce que mon onclé dit toujours qu'il fut être honnèté, et que C’est bien vilin de penser toujours à soi sans s'occuper des tutres. —— Cependant, mon enfañt , si vous voulez ‘êtré philosophe , il faut que vous fassiez consistét là Verlu dans votre intérêt pérsohnel. — Oh!
non, maman, jene veux pas être’ philosophe.
Ce sont de vilainés gens, Ces messiéurs-là des malhonnêtes..…. —Que dites-vous, monSieur, relirez-vous , pétit drôle; malhonnèté votismème, —Ah! maman, je vous d'éniandé bien pardon; je ne les conriois pas ces messieurs- ht; je n'ai pas voulu étre malhonnèté. A bôtirre heure. Je veux bien vous pardonner pour cette fois. Sins douté vous avez seulemént voulu dire
que vous aimeriez bien à faire plaisir aux autres, quand même il devroit vous en coûter quelque chose ,. parce qu’il est beau de servir nos semblables, même à nos dépens? —Oui, maman, voilà tout ce que jai voulu dire. — Passe pour cela. Je vous dirai donc à présent, si vous l’aimez mieux, quela vertu consiste dans l'intérét public, c’est-à-dire dans tout ce qui peut être utile à l’état, à Ja patrie. — Comment dites-vous cela, maman? —Je vous dis, mon fils, que la UL., cest ce qui est utile à l’état; et le vice, ce qui est nuisible à l’état aussi. — Oh! non, maman, ce n'est pas la vertu céla; c’est la politique : car c’est tout juste comme ça dans mon livre. —Eh bien, oui, c’est la politique, si vous le voulez. Cela vous étonne? — Oui, maman ; car la politique, c’est bon pour les grands seigneurs cela; c’est pour monsieur le marquis quand il est à la cour, c’est pour les ministres, pour l'assemblée des états; mais nous autres... —Eh bien, nous autres! dites, dites, — Eh que voulez-vous que je dise, maman ?
Nous autres, au moins moi, je ne sais pas ce qui est utile à l’état >et je ne crois pas que le braye Jacob le sache guère mieux : vous dites pourtant souvent que c’est un bien bravehomme, qu'il, est bien vertueux. Et puis encore ma grand’tante » et toutes les dames qui n’ont pas €lé à la cour, est-ce qu’elles savent aussi la politique ? — Votre grand'tante , mon fils, a été
fort utile à l’état ; elle a fort bien élevé ses enfans ; elle en a deux au service , et un conseiller à la Cour des aides. — Ah! maman, il faut donc que les dames élèvent des enfans pour avoir de la vertu ? Et la comtesse Hilaire qui est si vieille , et qui n’a point d’enfans..., — T'enez, mon fils, vous êtes un pelit raisonneur ; el tout cela m'ennuie. — Maman , je vous demande bien pardon; mais vous disiez toujours. que vous airñiez bien à me voir raisonner. Je ne le ferai. plus pour ne pas vous,déplaire; — J'en serois bien fâchée, mon enfant , je veux bien qu'on vous parle raison ; et que vous répondiez de même : mais il est des choses qui ne sont pas encore assez à votre porlée. Par. exemple, ce qui vous embarrasse à présent, c’est de savoir ce.qu'il faut faire pour ëlre utile. à l’état; vous saurez cela quand vous serez grand. — En attendant , maman, je n’aurai donc pas de la vertu ? Et pourquoi mon oncle me dit-il donc qu’il faut toujours avoir de la vertu , surtout quand on est jeune, parce qu’il en faut prendre l’habitude de bonne heure? — Sans doute, mon enfant , il faut avoir de la vertu, et servir l’état à tout âge. — Mais , maman, quand je dis un petit men songe, ou que je suis un peu paresseux Ça ne fait pas grand mal à l’état, je pense. Quand ce vilain paysan s’enivre le dimanche , ou quand il bat sa femme , ça ne fait pas encore grand mal au roi, et cependant mon oncle.....— Votre oncle, votre
234 LES PROVINCIALES oncle ne vous parle point de philosophie , et je veux vous fi parler; moi. Malheureusement , vous ne me semblez guëre fait pour l’entendre. Alléz, monsieur, je vous en donnerat des le— cons une autre fois. Prenez garde seulement à vous en rendre plus digne. —Ah! maman, vous êtes fâchée. — Oui , monsieur , je le sis , vous m'excédéz;:— Eh bien, mumian, ättendez que rhon oncle in’ait donné mes leçons de philosophie; car il ma dit qw’an jour il vouloit me l'apprendré. Alors , matnañ , je saurai bien voüs répondre. =2{(est bon, monsieur , c’est bon. Mais laissez-moi, j'ai mon courrier à faire. Voilà, chevalier , le premier sucéès de ion catéchisme. Qw'en pensez-votis? n’ai-je pas bien räison de croire que je m'y prends trop tard pour faire de-cet enfant un PrAoeMRe ? Hélas ! it lui en coûtera peut-êlre plus qu’à moi de se fairé aux leçons de nos sages. Vous voyéz que son oncle l’a déjà accoutumé à ‘cétte pétité mianière de raisonnér que mous croyons si juste en province. En Yérilé, j’én suis confuse ; mais jé né sais cé que c’est ! je voudrois qu’il fût philosophe ; et jai peur én même temps qu’il né le devienne, À Voir comme il preñoit nôs leçons ; et toutes les conséquences qu’en liroit sa petite tête, je craindrois qu’un jeur iln’allât bien plus loin. Je n’ose pas même les trop examiner ces conséquences. Il me semble que nos problèmes bien examinés mèncroient à des verlus bien:
étranges. Pardonnez-moi donc si Aujourd'hui je essaye pas inême dé les résoudre; J'Y vois top dé danger : 4 je perdr oÏs peut” cétre une par tié de ce -respéct que j'ai 1 voué 4: nos Brands hormis,
Encore uné fois, “pardônr CR j'te L'éhère pas mème 4 Éahiert avec LUCE saine ‘moralé celte vertu qui n est que P utilise hole: qui n’est que Yintéfét peisonnel, cette science des mœurs qui n’est que là science des plaisirs et du bonheur de ce monde. Il me semble que tout cela prédé (dns nosprôvihtes n’y feroit pas grand bien. Je dirois presque : Puisque Ja verta et l'utile sônt la même chose, ilfiit qu’il n’y ait pas beaucoup de vertu dans ces leçons ,
Car elles mé seinblent dévotr être furieusemènt
nuisibles, Mais qué fais je? des objections encore, ét toujours des objections. O petit Berne, petit Ber "ne , que ton impression est profonde ! Je les SAbTERS peüt- “étre enfin ces loges si fatales à Ia philosophie, ét alors énfin tous mes scrupüles éésseront ; mais pour vous prouve er , chévaliér , combien vif et. Sincère ést encore mon zèle, je vous en con jure, n’allez pas me priver dé vos lécons. Il'fant au moins, il faut © que j ‘apprenne à connoîtré nos sages , el t que je tes connoisse À fond. Si chacun äe leurs dégmes me déconcerte, je trouvérai peut-être deg léur énsémible un vrai sujet d° admiration 3 u un problème pourra éclaitch: l'autre, "et ‘en ficiliter l'intelligence.
J’en yeux au moins faire l'essai. Ainsi conti nuons , chevalier , comme sl ) ’avois tout expliqué jusqu'ici. Je connois. tout Je prix de l’indulgence et de la complaisance dont vous aurez besoin pour exaucer encore cette prière; mais soyez au moins sûr de la reeonnoissance que vous inspirerez par là à votre malheureuse, mas bien sensible adepte, PER at | RUTe La Baronne de ***#,
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O1 OBSERVATIONS
D' urr Frilnial sur la lettre mue
ÎLS ne cesseront pas ces doutes, ces scrupules qui agitent notre correspondante. Quelque zèle qu “elle ait pour acquérir le nom de phiosophe é j'ose. prévoir qu’énfin elle reconnoîtra combien ses maîtres actuels, sont eux- -mêmes indignes de ce titre. Leur réputation lui en a imposé comme à tant d’autres. Avec son cœur €t son “esprit ; on n’est pas long-temps dupe de lous ces charlatins de vertu et de philosophie. Qu’elle soit instruile de tous leurs dogmes ; que,mes com+ patr iotes les connoissent comme elle , je l'ai toujours dit, et je ne cesserai de le répéter : qu’on déchire le voile, qu’on arrache le masque. de tous ces yains sophistes ; qu’on nous donne un ensemble bien exact,el bien clair de toute leur
PIHILOSOPHIQUES. 237 doctrine, de toutes leurs opinions diverses , de leurs principes et de leurs conséquences, surtout de leur morale; que cet ensemble , tel que nos correspondans nous Poffrent , Soit toujours appuyé sur des texles formels , précis , incontestables de leurs productions ; il n’y aura jamais que esprit le plus faux, le plus borné , ou le cœur le plus perverti, qui persiste longtemps à leur école. C’est même en quelque sens malgré moi que je continue à leur opposer mes observalions, tant je suis persuadé qu'ils suffi sent eux-mêmes à se détruire. Mais les détours qu’ils savent si bien prendre cachent peut-être encore le venin de leur doctrine à un certain nombre de lecteurs. Cette réflexion seule soutient ma constance dans une entreprise qui devient dégoûtante par la multiplicité des erreurs qu’elle m'engage à réfuter. Qu'on ne soit pas surpris au moins si l’indignation se manifeste , si j'ai pour ces faux sages moins d’égards et de ménagemens à mesure qu'ils manifestent euxmêmes plus de noirceur , de dépravation et de haine pour la saine doctrine,
Voyez-les à présent, ces vains sophistes ; honteux d’avoir osé proscrire jusqu’au nom de la vertu ; d’avoir porté l’impudence jusqu’à se vanter hautement d’anéantir idée du juste et de l’injuste, d’avoir voulu apprendre à l’univers à ne voir que fantômes, imaginations, chimères, partout où la raison nous apprenoit à
voir , à détester des vices, des Crimes ; des forfaits, se grands réformateurs de. Ja morale ré viengent sur leurs Pré, Char r ges". ‘et acéablés du poids de leur 1; ignomivie, ils rougissent de s ’êlre dévoilés: ils éonçoivent que feurs ; principes ne révolteroient pas seulement l’honnète homme, mais les plus méchans même de tous les hommes, qui très- certainement ne voudroient pas d’un monde où {ous seroient impunément et sans crainte, sans remords , aussi méchans qu’euxmêmes. Ils ont vu qu'ils alloient devenir l’horreur , l’exécration du genre humain; il a bien falln se hâter de voiler de nouveau des dogmes ixop pervers pour ne pas exciter l’indignation publique. Ils reconnoissent donc aujourd’hui des vertus.et des vices; ils conviennent au moins qu’il y a quelque différence entre l’innocence et la scélératesse, Ils ne disputent plus sur la réalité du juste et de l’injuste, du crime ét du devoir ; ils se chargent seulement d’en donner des notions plus saines, des définitions plus exactes que celles de toutes nos écoles. Autant ils ont montré de zèle, de frénésie, en prétendant que la science des vertus n’ayoit.el ne pouvoit avoir qu’un objet chimérique, autant vont-ils monrer. d’ardeur et de sente pour lui donner un objet plus réel.
Ne vous y.ir ompez pas, ne vous ché pas aveugler par de vaines promesses ; c’est la ruse, la perfidie, l'adresse qui succèdent à l'audace ,
à la témérité. Ce n’est pas un relour à la vertu et à la vérité, c’est le: même dévouement au vice. Ils le protégeront plus efficacement en se montrant pour lui moins ouvertement. Ce n’esl pas la morale qu'ils purgent de l’erreur , c’est le mensonge et l’artifice qui: viennent les aider à maintenir Perreur. En reprenant le nom de la vertu, ils se réservent l’art de la dénaturer; mais leurs contradictions et leurs absurdités habituelles suffront pour les trahir et les démasquer.
Quels principes plus opposés d'abord, et plus mcompatibles entre eux , que ceux FA ils partent pour donner à la morale une base plus stable , à la science des vertus plus d’efficacité ! La morale , ont-ils dit, doit éire fondée sur la nature de l’homme ; et ils ont ajouté : La morale sera toujours la méme ; quel que soit notre sort dans un monde à venir. . +, I faut la rendre indépendante de ces opinions qui divisent le genre humain , c’est-à-dire , dans leur langage , il faut la rendre indépendante de toute religion, de tous nos dogmes sur l’immortalité, la spirituahté , la liberté de l’homme, de nos dogmes sur la Divinité, sur les cieux, les enfers; et cela, parce que la morale doit ètre nee) faite pour tous les habitans de la terre !
Ce projet séduisant , ces raisons caplieuses , vous les trouvez dans toutes ou presque toutes
les productions morales de nos sages modernes, Je les retrouve , hélas ! jusque dans ces prospectus que des hommes d’une célébrité imposante, mais dont les fonctions cependant et la “gloire sont plutôt d’ajouter à la langue des Racine et des Boileau , qu’à la science des mœurs ; “je les retrouve, dis-je, dans ces prospectus que des hommes plus faits por nous donner des règles de syntaxe et de grammaire, que les lois et les principes du juste et de l’injuste, et trompés par le vœu d’une probité apparente, ont répandus en France pour procurer à la jeunesse un catéchisme de morale indépendant de toute idée religieuse. A quel point les esprits se sontils donc laissé surprendre, quand nous voyons une semblable erreur prête à recevoir la sanction d’un Lycée à jamais digne de nos hommages ?
Plus elle s’accrédite , plus j'ose la combattre de front , et démontrer qu'ici, comme partout ailleurs , elle marche accompagnée de la contradiction et de l’absurdité:
uoi ! c’est sur ma 724aiure , avez-vous dit , que doit être fondée la science de mes devoirs ; “et vous ne voulez pas que, pour connoïître mes devoirs , j’examine s’il est dans ma nature que mon existence se termine à ce monde , ou si “elle me montre un avenir dont le bonheur ou le malheur dépend de ma conduite sur la terre ! J’ai vu nos prétendus philosophes porter Vabsurdité plus loin encore, Celui-là, mé disoient-
ils, est un vrai insensé, qui préfère un intérét passager à un intérét durable. ( Syst. soc. , Morale univ.) Et ces mêmes philosophes ne me permettoient pas d'examiner si, au lieu d’un bonheur qui passe avec mes jours et qu’un instant dissipe , je n’aurois pas à rechercher plutôt ce bonheur qui ne doit jamais finir. N’est-ce pas là me dire en même temps que la morale de l’homme doit être fondée sur la nature, et que l’homme n’a pas même besoin de connoître ce qu’il y a dans sa nature de plus important et de plus essentiel pour donner une base solide à sa morale ?
Quelle erreur monstrueuse encore , et quelle absurdité dans cette prétention ! La morale de l’homme sera toujours la méme , quel que soit notre sort à venir. Il falloit dire évidemment : La morale de l’homme et ses devoirs varieront comme le sort que sa nature lui permeltra d’attendre. Si je ne suis créé que pour le temps , et surtout si je crois ce que vous m’enseignez , que mon devoir unique est de me rendre heureux dans cette vie, tous mes efforts et toutes més pensées tendront essentiellement à ce que je pourrai appeler le bonheur de ce monde, à satisfaire mes désirs, à suivre mes penchâns , à fuir la douleur , à chercher le plaisir et l’aisance , à jouir de tout ce qui me flatte, à ne laisser enfin rien échapper d’un bonheus
Ed
qui fuit comme le temps, et que léternité ne réparera pas.
Si la terre pour moi n’est au contraire qu’un séjour d’épreuve , et qu’un lieu de passage ; si je ne suis ici qu’un voyageur dont le ciel est le terme; si j’ai un grand procis à décider, si l'arrêt que j'attends est l’importante alternative entre une éternité de délices et une éternité de supplices , et si la décision dépend de mes vertus ou de mes vices ; tout prend une autre face ; mes devoirs changent avec mes droits, mes pensées avec ma destinée, mes moyens avec mon objet, mes désirs, mes projets avec ma grande affaire. Tout ce que j’estimois dans ce mionde est vil et méprisable ; tout ce qui m’effrayoit n’est qu’un léger combat à soutenir ; autant Péternité l'emporte sur l'instant, autant mes vues, mes desseins s’ennoblissent. Mes passions ne sont qu’un foible obstacle pour le héros qu'attend une couronne immortelle ; les Jais qu'on me prescrit, et le prix qu’on me montre, forment de moi un nouvel être : je ne veux plus de votre école toute charnelle et toute terrestre ; apprenez-moi à voler vers les cieux , puisque c’est là qu’un bonheur éternel doit remplir tous mes VŒUX,
Mais qu’ont- ils dit encore ces sages odieux ? La science de mes devoirs sera non-seulement indépendante de ma destinée , elle doit l'être encore de mes dogmes sur la Divinité ! Avant
les philosophes et leur école, quel homme n’anroit pas rougi de ce langage ? Jamais, non, jamais nn autre mortel qne le sage au cœur ingrat ne s’est dit à lui- même : Que je doive et tout ce que je suis et lout ce que je possède , tout ce que je pourrai ou être ou posséder , que je le doive aux chances d'un hasard qui ne veut mi peut s'occuper de mon bien-être, ou que je le doive à la bonté d’un Dieu qui a daigné m'appeler du néant , me donner l'existence , et tout ce qu'il me faut pour acquérir et mériter un bonheur infini, mon cœur n’en aura pas d’autres affections ; ma loi sera la même , et ce Dieu ne m'inspirera ni plus d'amour ni plus d'intérêt. El m'est indifférent de savoir si j'ai un bienfaiteur , un père , ou si je n’en ai point. Il n’est indifférent de savoir si mes semblables sont enfans du même Dieu que moi; s’ils sont mes frères ou s’ils ne le sont pas. Il m'est indifférent de savoir si ce père commun m’a ordonné de les aimer , de les servir, parce qu'ils sont à lui ; ou si, maîlre absolu de mes sentimens , je peux les desservir, les opprimer et Les haïr sans crainte de déplaire à mon auteur. Qu soit connu de moi ce bienfaiteur et ce pèré commun ; que } ignore jusqu’à son existence, ou que sa justice, sa bonté et toutes ses perfections me soient démontrées, ma conduite envers lui sera la mêmc; j ne m'en mettrai ni plus ni moins en peine de aimer , de prévenir ses volontés, de suivre ses
2 #4 LES P ROVINCIALES
préceptes. Si l’ingratitude personnifiée avoit à s’exprimer, son langage seroit-il autre ici que celui du faux sage?
Que la terreur au moins lui arrache un aveu que l’amour , la justice, la reconnoissance n’ont pu lui inspirer. Me sera-t-il aussi indifférent de savoir si jai un maître ou si je n’en ai pas , si ce maître me donne des lois à observer ou s’il livre mes actions à mon caprice? si, magnifique envers l’enfant qui obéit, mais terrible et menaçant, inexorable pour l’esclave qui se révolte, il ouvrira un jour les cieux au juste qui adore ses lois, et l'enfer au méchant qui les méprise et les transgresse? Le frénétique et l’insensé seront seuls à me répondre ici comme le philosophe : « Oui, peu importe à mon cœur ce bienfaiteur, « ce père; peu importe à ma conduite ce maître, « ce vengeur. »
Sous quel prétexte encore ont-ils imaginé , nos prétendus sages , de rendre la morale indépendante de ces dogmes primitifs de limmortalité de l’âme et de la souveraine justice d’un Dieu auteur de l’homme ? 1l faut débarrasser , nous disent = la science des mœurs de ces opinions qui divisent le genre humain. Eh!
qu’appellent- ils donc le genre humain? Serat-il tout entier dans leur école? Ailleurs que chez leurs maîtres ct leurs fanatiques adeptes, où trouvent-ils les hommes divisés sur ces preinières notions de la nature ? Ailleurs que sur
leurs-bancs , où voient -ils contester l’existence d’un Dieu vengeur du crime , rémunérateur de la vertu , et la certitade d’un sort à venir ? Non , il n’y eut jamais que vos tristes sophistes à révoquer en doute ces dogmes essentiels , fondemens et principes de toute morale. C’est parce que sur eux portent tous nos devoirs, que la nature les mit dans notre cœur ; c’est parce qu'il falloit à tous les hommes , et dans tous les climats, et sous toutes les espèces de gouvernemens possibles , une base commune , un principe universel, qu’un Dieu nous a rendu ces dogmes si présens, si faciles à connoître; qu'il Les identie avec le plus facile , le plus léger usage de la raison ; qu'il les met à la portée du peuple et des tyrans, de l’érudit et de l'enfance , des nations les plus cultivées et des sauvages les plus ignorans , les plus barbares. Vous seuls avez menti à la consciente, au sens intime , au point de les combattre et de les rejeter, en prétendant n'y voir que des notions abstraites et obscures, et qu’un vain préjugé. Malgré vous et malgré les nuages dont vous affectez de les envelopper , ils seront à la fois pour tous les peuples la notion la plus simple , la plus claire, et le fondement le plus universel de nos devoirs. Vons ne les croyez pas ? Mais nous les croyons tous; mais le Juif et le Chrétien , le Parsis et le Chinois, Africain et l’Indien en ont fait le premier dogme de leur religion. Et qu’étes- vous auprès des nations ? .
Que sont et vos lycées el vos porliques auprès de nos foyers et de nos temples , de nos sénats et des places publiques? Vous êLes seuls , vous n'êtes rien pour l’univers.
Quelle absurde terreur ! quelle insensée précaution que celle de ces maîtres nouveaux ! Ils affectent de publier qu’il faut à nos devoirs des principes universellement reçus ; ils tremblent pour le Caraïbe, le Hottentot , l’Iroquois; car c'est surtout chez les nations lointaines qu’ils aiment à nous transporter : ils ne cessent de nous dire que la morale doit avoir pour base des principes communs à loutes les nations , parce que le philosophe écrit pour l'univers ; et ils commencent par écarter les principes que l’histoire de l’homme démontre seuls communs à l'univers ! Quand le succès aura répondu à leurs efforts , quand ils seront venus à bout de les rendre suspects, ces dogmes primitifs d’un Dieu vengeur, d’un sort à venir et d’une âme immorlelle, qu’ils s’alarment alors pour la morale; qu’ils nous disent qu’elle n’a plus de base fixe; leurs craintes ne seront que trop légitimes. Mais tant que l’innocence aura à invoquer un Dieu consolateur , tant que le crime aura à redouter un Dieu vengeur , les fondemens de la vertu seront inébranlables ; qu’ils se dispensent de leurs vaines recherches, Si leur zèle est si grand pour lu stabilité, l’universalité de la morale , que ne s'unissent -ils à nous pour fortifier les peuples
>PHILOSOPMIQUESS 247
dans ces dogmes étroitement liés avec elle, admis dans tous les cultes, dans toutes les professions de foi? Qu'ils travaillent avec nous à les. développer et à les épurer des erreurs de la superstition ; mais qu’ils n’espèrent pas établir la vertu sur d’autres fondemens , quand l'essence même de ces grandes vérités aura été détruite,
Faudra-t-1l les écouter encore , quand , pour donner à lhomme ce qu’ils appellent une morale purement humaine , ils allèguent qu'ils ne se chargent pas d’instruire l'homme religieux , que c’est l’homme sensible, mortel , physique, et non point l'être spirituel et religieux qu’ils veulent diriger ; et qu'aux pieds des autels ils nuus laissent le soin de Le conduire? (V. d’Alembert, Essai de Litt., art. Morale.) Vaine distinction et défaite inutile , qui déshonoreroit la vraie philosophie par les Lornes étroites que nos sages affectent ici de lui prescrire. L’homme inoral , sous quelque point que vous lenvisagiez, ne sera ni l'homme brut, ni l’homme dépouillé des notions essentielles à sa raison ; ni l'homme sans autels. Que le philosophe nous dise qu’il veut faire abstraction des motifs que la révélation ajouté à la nature, nous pourrons nous prêter un instant à ses vues ; mais la nature mème a ses autels, et seule elle y conduit essentiellement tout être intelligent et raisonnable, Seule et sans le secours des prophètes , elle
nous montrera des rapports intéressans entre la créature et son auteur. L'homme de la nature ne sera n1 l’homme sourd à la voix de la terre et des cieux, ni l’homme indifférent pour le Dieu que la terre et les cieux lui annoncent , ni le mortel ingrat , ni l’esclave rebelle aux volontés de son père et de son maître. L'homme de la nature sera l’homme conduit par les lois et par tous les motifs que sa raison lui montre. Il ne vivra donc pas sur la terre comme s’il n’y avoit point de Dieu dans le ciel; il n'aura ni le cœur , ni les principes de l’athée; il n’en aura donc pas la morale et la conduite.
En usant des lumières et de toute l'étendue de ma raison , je saurai que je ne pouvois être mon propre créateur; que celui à qui je dois lPexistence même est essentiellement Dieu, parce que celui qui a tiré les êtres du néant est l'Ëtre tout- puissant, et doit seul exister par lui-même. Je saurai que ce Dieu ne m’abandonne point à mes passions, parce qu’il est essentiellement saint, qu’il veut me voir propice à mes semblables et fidèle à la société, parce qu’il est le père et le maître de tous ; qu’il punira l’abus de ma liberté, en récompensera le bon usage, parce qu'il est essentiellement juste ; que je n’éviterai ni son œil, ni son bras, parce que ses regards el sa puissance doivent s’étendre au moins sur tout ce qu’il créa. Ces notions, si faciles à acquérir par le seul usage de ma raison ,
entrent évidemment dans les motifs, les lois de ma conduite ; la morale qui en fait abstraction , qui les écarte, les oublie ou les rejette , n’est donc pas une morale humaine; elle n’est pas conforme à la raison , elle ne sera pas la morale de cette nature dont nos sages prétendent adop— ter et même épuiser les lumières. Comment le seroit-elle, puisqu’elle méconnoit cet auteur, ce surveillant, ce juge, ce législateur dont toute la nature m’annonce que je suis le sujet, et dont les préceptes doivent être en tout temps ma loi suprème ?
L’homme de la nature encore aura le sentiment de sa propre grandeur. Il saura que le Dieu dont :il tient sa liberté peut seul la circonscrire: qu’il peut seul lui dire : Je te permets, je te défends. La voix des potentats et des rois de la terre ne sera donc pour lui que celle de Pusurpation , de la force, de l’injustice, s'il ne connoît dans eux l’image , les ministres de son Dieu; et il ne cherchera qu’à s’y soustraire, L'homme de la nature , enfin, a le cœur vaste et noble; il se verra trop grand pour borner ses désirs à des objets passagers et terrestres. Son œil ne se fixera point vers le ciel, pour se croire parfaitement heureux, tant que le ciel sera fermé pour lui. Il aura pas l’idée de ce qui peut durer sans fin, pour se contenter de ce qui passe et qui s’évanouit avec l'instant. Cette science que vous définissez, la connoissance des moyens
inventés par les hommes pour vivre entre eux de la manière la plus heureuse possible , w’est donc pas là morale de l’homme. Elle est trop flétrissanté et trop bornée pour embrasser toule sa nature. Vous ne lui proposez que des moyens inventés par les hommes, vous en faites ses lois et ses devoirs, et il ne reconnoît que Dieu ou les ministres, et les dépositaires de ses lois, qui aient droit de lui prescrire des moyens, de lui donner des ordres. Vous ne faites juger ses actions que par des hommes , et il sait que ces hommes eux-mêmes auront un autre juge.
Vous ne lui promettez de bonheur que sur la terre , et ce bonheur, füt-il bien assuré de l’obtenir, il sait, il ne peut pas ignorer qu’il le perdra bientôt , et la seule crainte de le perdre pourra être pour lui un supplice habituel.
Qu'elle est donc inconcevable cette erreur de nos faux sages, qui prétendent nous donner une morale humaine en avilissant l’homme, et en le flétrissant ! une morale naturelle et raisonnable , en voulant nous faire renoncer à la voix de la nature et aux lumières de la raison ! qui, pour rendre la religion nulle dans la morale de l’homme , font taire la raison et la nature dans tout ce qu’elles ont d’essentiellement commum avec la religion ! | Voyons au moins ce qu’elle devient à leur école ,cette morale prétendue naturelle , ou seu lément humaine. Obligés à donner de la vertu
PHILOSOPHIQUES. 251 quelque notion claire, quelque définition précise , ils n’ont pashésité à nous répondre : Tout ce qui est wtile sur la terre est vertu ; lout ce qui est nuisible sur la terre est vice, crime ou forfait pour homme ; ils l’ont dit , et ils ont osé s’écrier avec toute l’arrogance philosophique : F’oila la morale; voilà cette science dont il nous étoit réservé de découvrir enfin les premiers principes. Ils ont dit ; mais l’erreur étoit trop frappante , trop monstrueuse, pour ne pas révolter les âmes honnêtes. Les méchans euxmêmes, les plus méchans des hommes n’ont pas cru à la philosophie quand elle répétoit que le succès distingue seul les crimes des vertus; que les forfaits utiles cessent d'être forfaits , et que la vertu malheureuse ou inutile sur la terre, eesse d'être vertu. Une réelamation universelle s’est élevée de toutes parts; nos prétendus sages ont senti qu’ils alloient devenir et la haine et l’op- “probre des nations , s’ils ne cachoiïent au moins en partie le venin de ce principe affreux; ils nous ont demandé à expliquer ce qu’ils entendent par utile et par intérét : à prouver qu’il n°y a dans leur système rien de faux, rien de vil, rien de flétrissant pour la vertu, pour l’homme. Ils ont multiplié les explications: nous avons consenti à les écouter , nous nous sommes fuit un devoir de lire, de relire leurs productions nombreuses ; qu'en est-il résulté? Que plus ils développent leur système honteux, moins ils
réussissent à cacher le fatal égoïisme, le sordide intérêt qu'ils ont mis sur l’autel de la vertu; que plus ils’ont voulu déguiser leur bassesse , leur noirceur , et plus ils ont menti à la vérité, à leur propre conscience.
ls ont beau se tourner en tous les sens , cet utile qu’ils décorent du nom de vertu , et dont l'affection , l'étude , la recherche continuelle fait seule à leur école le juste, l’honnête homme ; cet utile ne consiste jamais que dans des jonissances purement terrestres et passagères, et dans tout ce qui peut ajouter ici-bas au bien-être de l'homme. L’honnête homme , selon eux , le vrai sage, le mortel vraiment digne du nom de vertueux , de nos respects, de nos hommages , sera donc toujours celui qui, constant à chercher ce bien-être , aura su trouver l’art de mener la vie la plus exempte de peines , de soueis, de douleurs, se sera procuré le plus d’aisance , de plaisirs , de satisfactions , sans se mettre en peine de ce qui peut lPattendre après la mort, ni des moyéns que le juge sévère des vivans et des morts pourroit désapprouver. Cet homme qu’ils proposent à notre admiration , et qu’ils veulent nous donner pour modèle, est donc encore celui qui, se considérant toujours lui-même, et ne perdant jamais de vue ses intérêts, ou ne pensant jamais aux autres que pour lui , aura le plus suivi ses passions , ses plaisirs et ses pen— chans particuliers, et n’aura pas laissé échap-
per dans sa vie une seule occasion de satisfaire ses désirs , de quelque nature qu'ils puissent étre, Qu’appellerons-nous donc et le plus vil, et le plus absolu, et le plus fatal égoïsme, si leur sage , leur homme vertueux n’est pas l’égoisme personnifié ?
Nous diront-ils qu’il est dans lutile même des objets et des moyeus à distinguer, qu’il en est de licites et d’illicites , de justes et d’injustes? alors il sera faux de dire que l’uéile en lui-même est précisément ce qui constitue la vertu , puisque l’utile peut se trouver dans le crime, et ce sera une nouvelle contradiction que nous aurons à leur reprocher. Se retrancheront-ils sur ce qu'il est des choses qui semblent utiles au méchant, et qui lui sont réellement nuisibles ? En ce cas, nous verrons bien l’erreur dans le méchant; mais le crime, où se trouvera-t-il ? Il a cru voir dans son objet , dans ses moyens, tout cet utile temporel dans lequel votre école lui dit que la vertu consiste. Il sait que cet objet est odieux, cruel, injuste, ainsi que ses moyens ; mais il les voit wéiles , et dans l’utile il voit tous vos préceptes. Il faut donc qu'il renonce à ces préceptes, s’il ne veut pas devenir odieux, cruel, et injuste, Ah! cessez vous-même de le préconiser, cet amour du présent, de Putile, du bien-être. Quel besoin les mortels avoientils donc de toutes vos leçons ? Sans doule vous les avez trouvés trop ennemis de leur bien-être
254 LES PROVIXCIALES
dans ce monde; ils s’étudioient sans doute déjà trop à dompter leurs passions; ils ne s’occupoient pas assez des plaisirs, des douceurs de la vie et de leurs intérêts temporels! Il falloit réveiller leur attention sur tous ces grands objets ! Il falloit surtout borner les vœux et les travaux de l’homme à son avantage personnel ! Trop de héros déjà s’oublioient eux-mêmes pour se devouer à leurs frères , à la patrie!
Mais ce n’est plus cet intérêt personnel, ou ce vil égoïsme, c’est le bien général, Putilité publique, qu’ils vont nous donner pour le vral caractère et pour l’essence même de la vertu ; le mot de bienfaisance va effacer leur honte, et donner à la morale une base plus stable. Erreur, erreur encore, el inutile subterfuge , vaine supercherie de la part de nos sages: erreur , simplicité de la pari des lecteurs qu’ils abusent , qui donnent dans un piége facile à découvrir. C’est le vil égoïsme que nos sophistes vont étendre; ce n’est pas la vertu qu’ils ennoblissent.
Quand ils nous auront dit que la vertu est toute dans lintérêt publique, dans celui de la société, de Ja patrie, dans le bien, en un mot, que nous pouvons faire à nos semblables, ne pensez pas d’abord qu’ils aient l’âäme assez noble
-pour ajouter : Sacrifiez vos.proprés intérêts à la patrie, à vos semblables; les Tâches! ils ont mieux aimé prononcer que ce sacrifice est 2m-
possible. ( De l'Esprit, disc. 3.) C’est ce pu-
PHILOSOPHIQUES. 255 blic même, c’est la société, la patrie qu’ils veulent vous montrer ne faisant plus qu’un corps égoïsant, qu’un corps dont la vertu ne pourra èlre que dans l’intérèêt commun, comme celle de Pindividu est toute dans l’intérèt particulier. (Id. voyez tout le disc. 2.) C’est Rome égoïsante et nous disant : Qu'importe que la conquête soit juste, où une usurpation ? Elle est utile à Rome ; et ce qui est ulile-à Rome est la vertu pour Rome. C’est chacun de ces corps particuliers qui compose l’état: c’est le sénat égoïsant à part, et disant: Qu’importe que l’usure soit le fléau du peuple? Elle est utile au sénat, et ce qui est utile an sénat est la vertu du sénat. Et vous-même servant ou Rome ou le sénat, ne croyez pas que l’égoïsme disparoisse. Ma vertu, direz-vous à leur école, est bien de contribuer au bonheur des autres, mais toujours ez vue de mon propre bonheur, dont l’idée ne peut Jamais se séparer de moi. ( Syst. Soc., t. 1,c.6.) Ma vertu est bien de rendre les «utres heureux, mais toujours afin de les déterminer à me rendre heureux moi méme. (Syst. Nat.
Cet amour du genre humain, ce zèle pour leurs semblables , dont ils paroïissoient pénétrés; cette vertu si belle en elle- même lorsqu’elle nous présente un généreux oubli de soi, les sacrifices mêmes les plus héroïques pour nos frères , n’auront donc jamais pour nos Helvéuus
et nos Lucrèce que le masque du noble désintéressement. Le plus vil des motifs, lestriste moi, en sera toujours l'âme. La bienfaisance et cette humanité dont ils ont si souvent le nom dans la bouche, ils ne la recommandent donc qu'après l’avoir flétrie, et réduite à ma propre utilité, à l’intérêt sordide. Car enfin si je sers le public ou mon frère, dans leurs lâches principes, c’est toujours moi que je sers, c’est mon bien-être que je cherche, puisque c’est l'amour de mon propre bien qui dirige tout celui que je fais à autrni; puisque s’il vient à se trouver quelque opposition entre les intérêts de ma patrie, de mes frères, de mes amis, de l’univers, el mes intérêts propres, non-seulement les miens l’emporteront, en suivant leurs principes , mais je ne pourrai pas même balancer les uns par les autres : ma patrie, mes amis, l’univers, seont sacrifiés, Voilà leur bienfaisance, leur zèle, leur amour si ardent, si actif pour les hommes leurs frères ; voilà ce qu’ils nous donnent pour la verilu du sage. A quoi se réduit-elle, si ce n’est au servile intérêt personnel? Ils ont beau se couvrir du voile le plus respectable, toute leur prétendue humanité, tout ce zèle philosophique pour lintérêt public, n’est dans eux que pour eux seuls. Ils ont su pallier l’égoïsme; ils ne lui ont ôté ni son venin , ni sa bassesse.
S'il le faut, cependant , ajoutons quelque foi à cet amour public dont ils se parent pour éviter.
LD. dé
PHIILOSOPHIQUES. 257 la + rien ; croyons que leur doctrine
est l’effet d’un zèle bien sincère, bien ardent pour Vintérêt commun; l'idée qu’ils nous donnent du juste et de l’injuste sera-t-elle moins fausse, moins pernicieuse , lorsque, nous exhortant à: parcourir l’histoire de tous les temps, de tous les peuples, ils n'auront d'autre objet que de nous faire voir la vertu changeant à chaque ins tant comme cet intérêt ?
Nous persuaderont-ils que l’usurpation , la
cruauté, l'orgueil ;- ambition et la férocité se- - ront une vertu dans Rome, quand l'intérêt de
Rome exigera que ses voisins soient dépouillés, ses amis sacrifiés, les rois des nations lointaines enchaînés, ét eent peuples domptés par l’artifice où par la force ? Ces féroces héros assis sur les débris fumans de tous les sceptres , de tous les trônes, seront-ils des hommes justes , vertueux , des hommes dignes de tont amour et de tont le respect du philosophe? Quoi ! cette même ville qui jadis honora la pudeur , l’intrépidité, la modestie ; sera autorisée a ne voir désormais que le vice et le crime dans ces vertus antiques ? et le faste et le luxe , les mœurs asia tiques auront droit à ses hommages , quand l’espoir d'assurer ses conquêtes ou de les rendre plus utiles lui fera adopter tous les vices des peuples subjugués? Ils ont osé le dire, ils ont osé nous transporter d'orient en occident, du nord au midi, et parcourir toutes les époques
de l'histoire, pour nous montrerles mêmes sentiméns et les mêmes actions alternativément vice et vertu , justice et injustice. A la Chiné, ils ‘ont vu l’avarice des pères étouffant les enfins , et ils’ ont refusé devoir tn crime dans l’infanticide, parce qu'une barbare politique l’avoit autorisé. Ils ont vu à Siam des prostituées braver publiquement les lois de la pudeur, et ils ont exallé les prostituées à légal des véstales , parce qu’une reine lascive avoit dicté des lois propices à la prostitution. Hls ont vu le larcin honoré au Congo et dans Sparte , et ils ont ho noré le Spartiate voleur, comme le citoyen honnète et vertueux; et partout où le crimé leur a paru utile sous les auspices de la loi ( Voy. surtout Helvit. de l Esprit, disc. 2, ce. 15.), le crime a mérité à leurs yeux les éloges de la vertu : comme si le grand crime de la loi, le plus grand forfait du législateur, n’étoit pas d’avoir laissé au crime l’espoir d’être utile, et lavoir rendu commun ! comme si cela méritoit le nom de législateur ou de père de la patrie, qui n’a pas su hier les intérêts avec la vertu seule!
Ainsi, par un sophisme conlinuel , au lieu de nous dire : Le crime est dans la loi et dans celui gai la portée , il est dans cet intérêt même, qui n’a su s’allier qu'avec le crime: il sera donc aussi dans tous ceux qui suivront cette loi, cet affreux intérêt; au lieu de nous dire : Le crime est dans ce public mème qui s’est fait une loi de la
fraude, du mensonge, du vol, de la prostitution , de l'injustice, il sera donc anssi dans tous Jes citoyens fourbes , menteurs, voleurs , lascifs, injustes ; au lieu de nous tenir ce langage conforme à la raison, ils ont perverti l’ordre en posant le plus faux, le plus absurde et le plus odieux des principes; ils ont commencé par nous dire que l'intérêt public, quelque part qu’il se trouve, est toujours légitime; qu'il fait le juste et l’injuste , et la vertu du vice.
- Mais encore une fois, à quelle âme honnête ont ils donc espéré de faire goûter ces leçons perverses? à qui se flattent-ils de persuader que si l'intérêt de Rome exige qu’Altalus (1) meure sans héritiers , celui-là sera le vertueux Romain qui aura su soustraire on altérer le testament de ce roi de Pergame, ou étrangler dans les ténèbres l'héritier légitime ? A qui feront-ils croire que le meurtre de Socrate cesse d’être un forfait en devenant lég il; que celui d’un-Régulus cesse d’être barbare, parce qu’il satisfait un peuple féroce, et que le prince enfin chargé de
"(a) Ce prince, dit l’histoire, avoit déclaré les Romains héritiers des meubles de son palais. Les Romains étendirent cette donation à celle de tout le royaume de Pergame , et s’en emparérent. Aristote fut pris, conduit à Rome et étranglé dans sa prison , pour avoir voulu succéder à son frère. IL y avoit sans doute alors dans cette ville quelque Helvétius qui tranquillisa les consciences, en déclarant que le grand intérèt de la république changeroit cet attentt, cette criante usurpation , en acte de justice et de vertu.
l'intérêt public doit aussi fixer, l’époque où toutes les actions, subissant une étrange révolution, deviennnent alternativement vertneuses ou criminelles ?
Avec ces délestables principes , ils se croient à l’abri de notre censure: et pour être plus sûrs d'y échapper, ils se contenteront d’ajouter qu'ils donnent des leçons de vertu, non pas en religteux où en fhéologiens. mais en philosophes et en politiques ( De l'Esprit, ibid. ) C’est-àdire que leur philosophie et leurs vertus sont celles de Cromwel , et qu'ils ont pris sur enx de la justifier cette imfâme politique , qui ne voit plus de crime où l'intérêt domine, et pour laquelle tous les forfaits d’élat sont des vertus d’état, tous les crimes heureux pour la patrie de grands traits de justice. Si c’est là leur mission , que je leur sais bon gré d’avoir au moins senti que la religion ne sauroit applaudir à leurs principes; qu'ils ne sont eux-mêmes à nos yeux que de vils et de lâches flatteurs de ces rois, de ces princes , de ces sénats qu'ils font maîtres du juste et de l’injuste! Je leur sais gré d’avoir hautement déclaré qu’ils parloïent en philosophes politiques, et non en qualité de ces 4héologiens qui savent dire aux rois et aux états : Vous avez beau permettre quand la vertu défend , vous avez beau défendre quand la vertu ordonne, ke crime est toujours crime; il Fest surtout pour vous quand vous laissez les peu-
ples y voir leur intérêt. Oui, je leur sais bon gré d’avoir publié que leur odieuse doctrine, que leur lâche morale est en pleine opposition avec tous les principes religieux , qu’elle ne peut attendre de nous que l’anathème, ]ls auront beau ne voir dans moi qu’un enthousiaste, celte religion auroit mon hommage par cela seul qu’elie anathématise le lâche philosophe qui soumet la vertu aux rois et aux états, el non pas les états et les rois à la vertu. | S'ils refusoient de recourir aux vérités émanées de cette religion ou de la révélation, que n’ont-ils au moins consulté la raison , dont ils osent se dire les apôtres? Ils lauroient vue, aussibien que l’école de la théologie, révoltée de cette mobilité, de cette dépendance qu’ils ont osé donner à la morale. Elle leur auroit dit: Que vous soyez blessés par les rayons du jour, ou que votre œil supporte sa lumière sans en être offensé ; qu’il fatigue votre vue affoiblie, ou qu'il ne serve qu’à diriger vos pas, ce n’est pas vous qui faites la splendeur da soleil; il la tient de lui-même, et ce n’est pas son cours qu’il faut fléchir, c’est votre organe qu’il faut furtifier. Que la vertu vous conduise aux honneurs , aux richesses, au bien-être ; ce n’est point de vos litres, de vos trésors, de vos plaisirs ou de vos sceptres qu’elle tient sa nature et sa beauté, Ce ne sont pas vos triomphes qui feront de l'erreur la vérité; ce ne sont pas vus
humiliations ou vos douleurs qui dénatureront la vertu pour en faire le vice. Belle par ellemême , indépendante de tout ce qu’il vous plaît d'appeler utile ou inutile, et bonheur ou malheur, comme le Dieu de l'univers, elle est tout ce qu'elle est par son essence même; et tant pis pour le cœur que ses lois blesseront, qui ne sauroient la suivre que dans des champs de rose. Elle n’est ni la fleur qui vous flatte, ni lépine qui vous blesse; elle est l’ordre immuable, l’accord de vos pensées, de vos actions avec l'honnêteté , la sainteté, la justice, et nullement l'accord de vos plaisirs et de la loi , de vos inttrêts et de la vérité. Elle est tout ce qui peut ajouler à vos mérites, tont ce qui doit ajouter à notre estime, et non tout ce qui peut ajouier à vos trésors, ni à celui du fisc. Elle est tout ce qai peut montrer l’honnète homme, le vrai sage, le juste dans l’infortune comme dans la prospérilé; dans les infirmités comme dans la santé, dans les persécutions comme dans les triomphes, sur le fumier de Job comme sur le trêne de Salomon, et sous le toit du laboureur comme dans le Portique de Platon.
Elle n’attend pas même la volonté et les ordres du ciel pour être ce qu’elle est. Avant que Dieu n’eût commandé à l’homme, il étoit vrai qu’un Dieu ne pouvoit commander le vice; et depuis que ce Dieu nous a donné sa loi, nous ne disons pas shuplement : La justice est vertu parce
qu’un Dieu nous fait une loi de la suivre; mais ce Dieu nous ordonne de la suivre parce qu’elle est vertu. Nous ne vous disons pas simplement : Le mensonge est odieux, le parjure est un crime parce qu'il est proscrit par la Divinités mais la Divinité proscrit le mensonge parce qu'il est odieux, et le parjure parce qu’il est un crime.
Je ne me charge pas de définir l’essence et la nalure des choses; mais telle est l’idée que j'ai de la vertu. Il est des choses vraies, il est des choses fausses avant lout intérêt; il est des choses bonnes, des actions vertueuses , des choses mauvaises, des. actions vicieuses , criminelles , avant tout l’avantage ou le dommage qui peut en résulter, Dans toutes les suppositions possibles, par les ordres d’un Dieu ou sans ses ordres, par amour pour moi ou par des vues détachées de toute utilité, il sera toujours beau de secourir l'innocence opprimée, il sera toujours plus beau de mourir pour la vérité plutôt que de la trahir, el de rendre un bienfait plutôt que d’être ingrat. Vous changerez enfin la lumière en ténèbres, et la vérilé en mensonge plutôt que de changer en crime la charité, la gratitude , la justice.
Cependant, lecteur, ne vous persuadez pas que nous cherchions ici, comme nos faux sages, à rendre la morale indépendante de la Divinité, de l'intervention de cet Être suprême, Ceite science n’est pas une Cunuoissauce purement
spéculative de ce qui est bien , de ce qui est juste, de ce qui est honnèëte. Elle n’est pas uniquement la connoiïssance des vertus , ellé est aussi celle de nos devoirs et du bonheur de l’homme ; elle n’est pas simplement la connoissance de ce que nous devons approuver , mais de tout ce que nous devons faire. EL sous ce nouveau jour, à quoi se réduiroient des leçons que l'intervention de la Divinité n’auroit pas appuyées ?
Le méchant conviendra avec nous que le juste et l’honnête , la vraie beauté morale, la vertu en un mol , se trouvent où nous les lui montrons; il applaudira aux éloges que nous donnons à la justice; mais si celte vertu se trouve contraire à ses penchans, à ses désirs, à son bien-être actuel , quand il devra opter entre elle et ses plaisirs ou ses intérêts; quand ceux-ci se trouveront d'accord avec le vice, de quel droit prescrirons-nous des bornes à la liberté de son choix , et d’où pourrons-nous faire dériver le devoir, l'obligation, si nous ne recourons à la Divinité? La vertu brille de son éclat, elle se recommande d’elle-même ; mais ailleurs que dans Dieu, où sera l’autorité qui exige, la puissance qui lie les récompenses au respect, et le châtiment au mépris de la vertu ? Montronsnous à l’homme le devoir sans la loi, ou la loi sans un législateur? La vertu considérée comme devoir et comme source du vrai bonheur, ou
pour parler plus strictement, la morale , science des vertus, des devoirs et du vrai bonheur, est donc par elle-même essentiellement dépendante de l’existence et de intervention de la Divinité.
Ce législateur, sans lequel l’idée de la loi et du devoir n’existe pas, la philosophie prétend nous le montrer dans le souverain; mais si le souverain est homme comme moi, je vous l'ai dit, et vous m’obligez à le répéter, sa voix est celle de la force , je résiste ou j’élude autant qu’il est en moi. Il me faut donc une autre autorité ; il la faut supérieure à moi-même , il la faut active, vigilante, universelle pour me suivre, et moi et tous les hommes, en tout temps, en tout lieu. Il la faut attrayante pour les bons , terrible pour les méchans , toute-puissante enfin pour que nul ne puisse s’ y soustraire. Mais cette autorité constante , universelle, inévitable, avouez que la philosophie la cherche vainement parmi les hommes ; avouez doncaussique le devoir, obligation, la loi, qui fixent l’homme sous les pas de la vertu, ne subsisteront plus sans la Divinilé.
Je le sais, c’est pour mon bonheur même que nos sages prétendent m’attacher à la vertu, et suppléer au Dieu qui la commande ; mais comment ue voient -ils pas ici surtout combien l'intervention de ce Dieu est nécessaire au moralste? Dire à l’homme : Sois juste et tu seras
266 LES PROVINCGIALES
certainement heureux dans ce monde, c’est trop évidemment mentir à l'expérience, et nos faux sages le savent bien eux-mêmes, puisque nous les voyons se plaindre sans cesse que la vertu n’est point récompensée sur la terre, que le vice estlropsür detriompher; puisquenouslesvoyons, dans mille déclamations , accuser de ce désordre et nos rois el nos magistrats, et l’ignorance et la superslition.
Je ne veux pas leur reprocher encore ces contradictions; mais ce bonheur qu ‘ils promettent au juste, fut - il: Bien assuré > que nous moutrent-ils donc sur la terre qui puisse compenser les pénibles et nombreux sacrifices que la vertu exige ? Que nous annoncent - ils qui remplisse l'étendue du cœur humain , et ne lui laisse rien à désirer ? Les trésors, les honneurs sont plus souvent le fruit:du crime que celui des vertus. Ils tourmentent plus qu'ils ne salisfont. Les plaisirs sont plus propres à corrompre Jes cœurs qu’à réveiller l’amour de la justice. La considération s'attache à la fortune; elle fuit Je citoyen modeste; el d’ailleurs la vertu a-t-elle donc le faste dé l’orgueil, et la raison attacherat-elle, comme la vanité , le bonheur aux trompettes de la renommée ? L'absence des remords, une conscience pure ; el qui peut se répondre à elle-même de son innocence , est sans doute Ja première partie de la félicité dont l’homme peut jouir sur la terre ; mais sans Pespoir d’une
mouvelle vie , que dit cette conscience au juste aflligé, calomnié , persécuté? Que lui dit-elle encore dans les douleurs , dans l’infortune, si ce n'est que toute sa vertu n’a pu le mettre à abri des malheurs , et qu’elle restera sans récempense ? Vous mettez son bonheur dans l’innocence, et vous lui en ôtez le seul témoin qui puisse en avoir ! Vous le privez du seul consolateur qui lui montroit un vrai dédommagement detous ces maux !
Vous le croyez heureux par la seule tranquillité de sa conscience ; mais celle du méchant ne sera -1-elle pas tout aussi heureuse , tout aussi tranquille , quand , sûr d’avoir caché son crime aux hommes, il jouira du fruit de ses forfaits , sans avoir rien à craindre de la Divinité ?- Aura-t- il des remords? Pourra-t-il en avoir, quand il se sera bien convaincu par vos leçons que la vertu n’est que son intérêt, que tout cet intérêt est dans le bien-être de ce monde, et quand il jouira de ce bien-être, fruit de tant de forfaits? Grâces à vos leçons, bien certain que ses crimes n’irrilent pas les cieux , tout ce qui lui sera utile dans ce monde sera pour lui vertu et vrai bonheur.
Donnez , donnez - nous donc de la vertu des notions plus pures, et mettez -la surlout sous la sauvegarde d’un Dicu qui ne la laisse gémir pour quelques jours et souffrir sur la terre que
266 LES PROVINCIALES parce qu’il saura lrouver un temps propice à ses triomphes.
Pourquoi nous fatiguer encore par de vaines objections ? Pourquoi nous répéter que la vertu doit être appuyée sur des motifs plus sensibles et plus à la portée des hommes, tels que leur intérêt présent, leur honneur, leur bien-être, et non sur l'existence , les volontés d’un Dieu qu’ils ne voient pas, sur des promesses ou des menaces éloignées que les effets ne suivent que dans un autre monde? Nous sanrons comme vous employer lous ces motifs sensibles ; le sage moraliste, le religieux même ne les exclura pas ; mais il sait que si le déshonveur , la honte et le malheur mème s’aliachent quelquefois au crime dès ce monde, trop souvent la puissance, Ja fortune, la gloire couronnent les méchans ; il ne peut donc donner à vos motifs sensibles et terrestres une infailibilité que l'évidence leur refuse ; il ne peut leur donner surtout une importance qu’ils n'auront jamais dans le cœur du vrai sage: Quelle force auront-ils en effet tous ces motifs terrestres , sur celui qui saura apprécier tous vos biens passagers , si futiles en euxmêmes ? Vous les dites sensibles : mais il faut au sage quelque chose de plus , il lui faut un bonheur solide, durable et digne de son cœur : et yos récompenses terrestres fussent-elles toutes aceu= mulées sur sa tête , il s’écricroit encore : J’anité des vanités ! que vous laissez de vide dans le cœur
de celui dont les yeux sont lournés vers le ciel !
Vous voulez encore inspirer la vertu par des motifs sensibles, et qui soient à la portée de tous les hommes ! Mais où irouverez-vous un certain nombre d’hommes bien capables de concevoir que la vertn ne soit que ce qui est utile, ce qui fait le bien-être de ce monde, tandis qu’ils voient tant de crimes utiles , tant de méchans heureux ? El quel homme ; au conlraire , jouissant des plus foibles lueurs de la raison , qui ne conçoive sans €fforts un Dieu vengeur et rémunérateur, un enfer et des cieux ? Ces dogmes seroient-ils répandus chez les peupies les plus barbares ; comme chez les nalions les plus civilisées, et l’histoire nous les montreroit-elle partout , dans tous les siècles, s'ils éloient au-dessus des esprits les plus communs? Mille fois vous avez dit vous-mêmes que ces dogmes font sur le commun des hommes l’impression la plus sensible , qu’ils font mouvoir les peuples , qu’ils réveillent leur imagination , les remplissent de terreur ou d’espoir, et vous ne voulez pas aujourd’hui que ces mêmes dogmes soient sentis par les peuples, qu’ils fissent sur leur cœur la moindre impression , qu'ils soient à leur portée ! Pourquoi vous démentir sans cesse vous- mêmes ? L'erreur vous sera-t-elle donc toujours si chère, que des contradictions sans nombre ne suffisent pas pour vous en délacher ?
Honteux de toutes celles que nous leur démontrons , nos faux sages espèrent s’en dédommager en nous reprochant à nous-mêmes de her les devoirs de l’homme à son utilité, à son bonheur | à son intérêt personnel , et de tomber par là dans des motifs dont nous faisons un crime à leur école. Loin de nous ce soupçon odieux. Sans doute nous lions la vertu æ1 bonheur , à l'intérêt de Fhomme ; maïs au moins cet intérêt est noble, il est digne de l’homme. C’est l’intérêt de son âme, c’est celui de Péternité mème , de la terre et des cieux ; mais au moins ce bonheur que nous lui proposons ne s’obtient que par la pratique de toutes les vertus. Cet intérêt s’oppose à tous les vices, et celui de leur école se concilie avec tous les forfaits,
Qu'ils affectent de ne pas concevoir la diflérence de leurs dogmés aux nôtres, elle n’en est pas moins infinie. Ils ont dit à l’homme : Jouis et sois heureux , voilà la vertu, Ils ont identifié la probité avec l’utilité, le bien - être présent ; ils en ont mis l’essence même dans tous leurs intérêts actuels et temporels. Et pour nous ni ce bonheur , cet intérêt actuel, ni même ce bouhenr et ce grand intérêt à venir , ne sont la vertu même ; l’intérêt éternel en est le motif, “n bonheur sans fin en est le terme, il en sera la récompense ; mais la vertu n’est que dans les aclions vraiment dignes de cette récompense.
Nous montrouns au juste un rémunérateur , et la Divinité qu'honorent nos promesses en est un sûr garant; mais nous laissons à la vertu toule sa nature , et dans le sein même de l’infortune , elle brille de tout son éclat. Le malheur est son épreuve, le bonheur ou l’utile n’est jamais sou essence,
Loin de nous encore ce fatal égoisme que vous cherchez à voir à notre école. En promettaut à l’homme un bonheur céleste, au lieu de borner à lui seul ses pensées et ses désirs, c’est aux services mêmes qu'il rend à ses semblables, c'est aux sacrifices qu’il fait à ses frères, à sa “patrie, à l’orphelin, surtout à Pindigent, au foible, aux malheureux, c’est à la charité la plus active, à la vraie bienfaisance, au désintérvessemeut le plus absolu, à la plus généreuse des vertus que mous altachons le bonheur suprème, Que le juste s’oublie pour ses frères, l'éternel pense à lui; voilà notre leçon. Ce n’est pas là de légoïsme.
Loin de nous enfin cette disposition monstrueuse où le philosophe de Ferney suppose méchamment que nous laissons les cœurs! Loin de nous ce langage servile et révoltant : Sois méchant, si tu crois échapper aux enfers destinés an méchant , ou bien si tu espères pouvoir fléchir un jour le Dieu qui t'y condamne, Au lieu de ces leçons perfides, nous disons à nos discipies : Soyez jusles et vertueux, parce que la
272 LES PROVINCIALÉS
vertu , digne par elle-même de tout votre amour, de tous vos hommages, vous rendroit toujours véritablement grands , véritablement estimables , -quand même aucune loi ne vous imposeroit le devoir de la suivre, quand même vous pourriez être heureux en vous éloïignant d’ellé. Nous disons: Soy£z justes et verlueux, parce que , la vertu ne vous montrât-elle aucune récompense , il est un Dieu suprême, une autorité legitime qui vous ordonne de la suivre. Nous disons enfin : Soyez justes et vertueux , parce que sans la vertu vous aspirez en vain au vrai bonheur.
Ainsi nous engageons les mortels à la vertu, par sa nature même ; que nos faux sages avoient ilétie, par une autorité suprême qu'ils avoient méconnue, par un bonheur solide dont ils ne nous montroient que l’ombre; c’est ainsi que la morale conserve chez nous le droit d’être appelée la science des vertus, des devoirs et dus bonheur de l’homme.
PHILOSOPHIQUELS,.