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LES PROVYINCIALES ARTICLE SECOND

L'tat de la morale de sentimentantérieurement à l'Evangile.

Loin de nous l’opinion de ces hommes qui ont osé nier jusqu’à l’existence de cet instinct moral, c’est à-dire de cette connoissance intime ; ou plutôt de cetie espèce de sensation qui, étant dans l’homme indépendamment de sa volonté même , l’éclaire en quelque sorte malgré lui sur la nature de ses actions en général , le force à.se juger coupable par les unes, à s’applaudir des aulres. Je ne définis pas ici ce sentiment ; je ne cherche ni comment il agit, ni comment il existe: le L.. : qui l’a mis dans mon cœur m'ordonne de le suivre, et non de expliquer. Qu'il ne soit que Je fruit de la pensée, de la réflexion même, ou qu’il la précède , peu importe. ; Ces pensées el ces réflexions plus rapides, plus promtes que l'éclair, sont dans moi el me montrent le crime malgré moi. Le remords ou la honte qui les suit n’est pas plus volontaire ; je les appelle instinct, ou sentiment ,,ou voix de la nature; parce qu’elles ne sont ni moins actives, ni plus libres dans leur principe ; et j’ajoute sans crainte avec le sage de Genève : Chez toutes les nations, dans les siècles mêmes de la perversité la plus monstrueuse, la sainte voix de la nature a su se

faire entendre, le méchant malgré lui a senti son pouvoir, et le juste ses consolations. Le scélérat partout a frémi avant de se livrer à ses pre-— miers forfaits ; jusqu’au milieu de sa prospérité il a vu qu'il portoit dans son cœur son juge et son bourreau.

‘ Jéle dirai encore : chez toutes les nations je retrouve les principes fondamentaux d’une saine morale, la distinction générale du juste et de l'injuste, les idées d’un Dieu vengeur et rémunérateur; partout je découvre des devoirs primitifs à remplir, des vices à fuir, des vertus à aimer. Chez les peuples mêmes dont là raison est le plus abrütie , l'instinct moral n'est. pas anéanti : il ne le sera pas tant que l’homme conservera quelques vestiges de son intelligence. Mais ne m'invilez pas, avec le célèbre défenseur de cet instinct, à n’ouvrir les fasles des nations que pour le voir régner dans toute son étendue, et dominer dans toute sa puissance. Gardez-vous d'ajouter avec lui, qu’en vain le vice ariné d’une autorité sainte descendoit du séjour éternel , que cet instinct moral le repoussoil loin du cœur humain, et que la sainte voix de la nature , plus forte que celle des Dieux , se faisant respecter sur la terre ; sembloit releguer dans les cieux le ‘crime avec les coupables.

Plût à Dieu que l’histoire des peuples nons montrât l'homme tel que vous aimez à nous le présenter, et le vice aussi rare sur la terre, la

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voix de la nature aussi puissante, l'instinct de la vertu aussi fort que vous semblez le croire! Mais vos vœux et les miens ne rendront pas l’homme innocent ; et malgré vos assertions pormpeuses, il n’en est pas moins vrai que cet instinct, ce sentiment de la nature, vicié dans sa source et affoibli par les passions , n’empéchoit pas les corps de se corrompre, les esprits de s’aveugler. Des erreurs monstrueuses et sans nombre , un culte inconcevable par son absurdité, mais presque universel, des usages, des lois et des coutumes, dont la nature devoit partout frémir, absorbent cet instinct : l’habitude a changé les forfaits en vertus; le vice a des autels, son encens étouffe les remords, la morale altérée les rend presque tous impuissans , ou les anéantit. Voilà le vrai tableau du genre humain à l'instant où s’éléve l’école évangélique : voilà ce que l’histoire nous forcera de voir en cet instant sur toute la surface de la terre. À travers ce déluge d’erreurs, de vices et de crimes , la nature sans doute s’est encore fait entendre, lorsqu'elle se bornoit à annoncer un Dieu arbitre de la terre et des cieux; mais lorsqu’elle ajoutoit que ce Dieu étant saint, l’être qu’il a formé à son image n’en conserve. les traits que par la sainteté de la vertu; lorsqu'il auroit fallu persuader aux nations que la corruption et les forfaits ne sanroient se concilier avec l’idée de la Divinité; qu’un être vicieux et

immoral ne peut être l’objet de nos hommages; quelle force avoit-elle cette voix de la nature ? et quel empire put-elle conserver sur les actions des hommes, dès qu’une fois le Grec et le Romain eurent mis sur l’autel un Jupiter incestueux , el le féroce Mars, la Junon jalouse , Pavare Plutus, l’impudique Vénus, un Mercure voleur, un Bacchus abruti par l'ivresse, et Minerve, ou la sagesse même, associée à un Dien de sang et de carnage, et cette Flore élevée du bourbier de la prostitution publique au rang suprême de la divinité?

Qu'est-ce que la morale , et que pourra-t-elle èlre lorsque le sentiment de la nature ne suffira pas méme pour révolter les peuples contre Vidole monstrueuse, dont le nom est l’opprobre des mœurs ? Quest-ce que la pudeur auprès de l’Assyrien que je vois accourir dans les temples de Milyte pour expier le crime par la prostitution? Qu’est-elle pour l'Egypte ou pour l'Inde prosternée devant l’autel infâme du Phallus ou du Lingham ? Qu'est - ce que les vertus conjugales pour toutes ces matrones accourues dans Rome et dans Athènes aux Lupercales, ou aux fêtes nocturnes de la bonne déesse ? Qu’est - ce que la décence , la modération , la tempérance pour celles que je vois briguer et agiter le thyrse des Bacchantes ? |

Je ne le sais que trop, et ces lettres n’en seront qu'une preuve trop évidente auprès de

105 faux sages mêmes : ces vertus ont aassi perdu leur nature, et ne sauroïent plus étre que des vertus de préjugé. L’humanité ; nous crient -ils sans cesse , lhumanité, la bienfaisance mutuelle, Vutilité, lamour universel, voilà les vraies vertus, ei les seules dont la perte auroit pu mériter les regrets du philosophe. Eh bien , leur répondrai- je, qu'est-ce pour tous les peuples que celte humanité, cette fraternité, cel amour universel, et celte bienveillance générale , quant à un Dieu , père commun de tous les hommes, ont succédé les Dieux des empres , des provinces, des villes ? Dieux jaloux, quidivisent les nations etse disputent les victimes; Dieux cruels, qui demandent en Tauride le sang de l’étranger échappé au naufrage; en Elide, le sang de l'innocence pour apaiser les vents, el dans le Latium celui du Gaulois pour détourner un fléau. Qu'est-ce pour le Romain , VEgyptien , l’Indien que l'humanité sainte , quand :il ne rougit pas d’ordonner pour ses fètes publiques, pour ses jeux funéraires , lhécatombe sanglant de ses gladiateurs , de ses esclaves , el jusqu’au sacrifice de lépouse ? Qu’est- ce pour le Spartiate et l’Africain , que le premier instincl de la nature, quand un père féroce déchire ses enfans sur l'autel de : Diane , ou les écrase contre ceux de Saturne ? Qu'est-ce pour tous les peuples que la fraterunité , l’union domestique ,; quand le premier

des Dieux a mutilé son père pour usurper son trône; quand les Dieux se poursuivent, se chassent de lOlympe, se combattent les uns les autres ; comme tous les tyrans et les ambitieux de la térre ; quand tout lOlympe se divise en partis, en fictions pour Argos ou poar Troie ? Qu'’est- ce enfin pour toutes les nations que la première idée des vertus , lorsque dans tous les temples’ je ne vois qu’un mélange inconcevable des plaisirs de Ja bête et de sa férocité ? Partout Phomme a cherché l’oracle de ses Dieux dans les entrailles de l’homme ; partout il a banni la pudeur loin dés autels; partout les barbares sacrifices de Carthage et les scandales de Paphos ont été en dernière RAT l'essence de son culte; et je crotrai qu'alors la voix de la nature conservant sur les cœurs toute son influence, le sentiment de la vertu reléguoïit dans les cieux les crimes et les coupables !

- Vous nous dites : Ces crimes et ces forfaits n’appartiénnent qu’à la superstition , le culte est seul coupable; Pinstinét, partout ailleurs que duns les temples , conserve à la vertu son caractère et ses attraits, et la morale des foyers est au moins celle de la nature. Je veux en convénir pour un instant ; mais au moins Ces autels, ces temples sont répandus partout ; les sacrifices indécens où barbares se multiplient , se renouvellent ; se succèdent tous les jours. L'instinct moral est donc sans cesse combaltu , :

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les crunes , les forfaits se multiplient donc aussi et s'accumulent partout comme les sacrifices ; et qu'importe le lieu où l’homme les commet, si ce lieu ne suppose qu’un aveuglement plus fatal, s’il ne fait qu’apaiser le remords, qu’étourdir les coupables , S'il n’est que plus propice à la corruption , à la férocité?

Je le veux encore : le culte est seul coupable ; mais, ingrats, vous devez donc au moins un premier hommage au Dieu de l'Evangile, qui a purgé ces temples souillés de tant d’horreurs, qui rend au moins à la nature l'empire qu’elle avoit perdu près des autels. Vous pouvez, vous devez au moins dire: Si l’univers entier n’a plus à rougir d’un culte obscene , si les Dieux peuvent ètre apaisés autrement que par le sang de Thomme , si leurs oracles ne sont plus le vœu d’un fratricide , je le dois à celui dont l’école a fait disparoître et ces Dieux et leurs prêlres , et leurs lubriques sacrifices , et leurs fêtes sanguinaires, Ce service au moins est assez important pour devenir un premier titre à la reconnotissance de la philosophie.

Mais la réflexion nous portait elle de penser qu’il se borne à purger les autels, et que l'instinct moral fût plus puissant ailleurs qu’auprès des Dieux ? Je ne saurois le.croire. La prostitution étoit dans les foyers ayant de s’introduire dans les temples ; c’est pour autoriser tous les vices qu’on les rendit sacrés, et le crime inondoit

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la surface des villes quand il brisa les portes du sanctuaire.

Nos sages n’ont point vu, ils n’ont pas voulu voir qu'une religion sans pudeur suppose essentiellement une nation sans mœurs; ils n’ont pas voulu voir qu’une religion sans humanité suppose une nation dès long -temps cruelle ; que l’effusion du sang w’avoit plus rien de révoliant quand l’homme répandit froidement celui de l’homme pour apaiser les cieux; que celui-là, sans doute, s’en étoit déjà nourri lui - même , qui le premier en fit un mets délicieux pour ses idoles,

Ils n’ont pas voulu voir qu'il faut aimer le vice avant d’en avoir fait l’apothéose; que nécessairement 1l a long-temps régné dans les ténèbres avant de se montrer sur les autels et dans les fêtes publiques, et que lesentiment dela vertu avoit par conséquent perdu sa force, qu’il étoit sans action et presque nul partout où il n’y eut d’encens que pour le vice.

Mais ce que votre fausse philosophie a refusé de voir, pour impuier à la religion une corruptionét des forfaits qui l’anéantissoient elle-même, la raison , l'évidence le manifesteront , et nous ne craindrons pas de le dire: il n’y a que des mœurs dès long-temps corrompues qui puissent ériger en dogme la corruption même. Il n’y à plus de mères chastes quand elles offrent toutes à la Jubricité du bonze leurs faveurs ou celles

de leurs filles; il n’y a plus de pudeur quand la prostitution devientexpiatoire, Ce n’est donc pas la religion qui corrompit les mœurs des peuples, ce n’est pas de l’autel aux foyers que passe la corruption ou la férocité. Ce sont les mœurs du peuple qui dénaturèrent la religion même, ce sont les vices des foyers qui, passant dans les temples, substituérent au culte d’un Dieu saint, d’un Dieu bon, celui de tous les dieux impurs ou barbares.

Avec tout l’appareil de l’éloquence et toutes les ressources du sophisme, vous nous ferez en vain observer une chaste Lucrèce adorant lim pudique Vénus. On peut être victime de la honte sans être le martyr de la verlu,.et la consience n’est que trop souvent muette quand lhonneur parle encore.

Je pounrrois vous nier avec l’histoire ce coniraste apparent d’une 'chaste Lucrèce au pied de ces autels Jubriques, parce qu’à celte époque les mœurs ne souffroient pas encore dans Rome de pareils sacrifices ; parce que dans le temps où Fiome les admit, celles qui pénétroient dans les temples de Flore , de Vénus, de Cybèle, ne s’en retournoient pas sans doute les plus chastes des yestales; mais accordons au moins à l'honneurle pouvoir de réveiller la honte; cet honneur luimême, dermère ressource de instinct public ; combien de temps encore conserva-t-il son influence dans empire des mœurs , quandleculte;

leçon toujours aclive et toujours imposante, eut enfin préconisé ces mêmes passions qui Pavoient dénaturé pour s’en faire un appui? Les oo pouvoient-ils se reprocher des crimes qui n’étoient que l’histoire de leurs Dieux? Pouvoientils redouter leur vengeance , ou écouter la honte, la crainte, les remords , quand le ciel ne leur offroit que des exemples ? |

La nature essaycit de réclamer ses droits; quelquefois elle lemportoit mème sur le vice, le culle et les passions ; de là ces traits Fabius de fidélité conjugale , de générosité, de constance , de diverses vertus dont l’histoire nous conserve le souvenir; mais le soin qu’elle a pris de les recueillir, tout épars qu’ils étoient dans l’immeéusilé des nalions et la durée des siècles, les éloges pompeux qu’elle leur donne prouvent seuls combien ils étoient rares et combien foible étoil cet instinct qui devoit en faire un devoir habituel.

Vous me montrez une chaste Lucrèce sacrifiant à Vénus; mais l’histoire vous montre avec Platon des nations entières entraînées dans les amours les plus infâmes par ce vil Ganimède , et ce dieu qui venoit jusque sur les théâtres enhardir la jeunesse à la séduction. ( Plat. de leg. 1. Plaut. Amph. Ter. Eunuch.) Mais l’antiquité même, déplorant l'influence désastreuse d’un culte créé par les passions, et qui vient ensuite à l’appui des passions, ne voit dans ces

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prières insensées des peuples que le vœu du brigandage , dans l’affectation de publier les infamies des dieux , d’étaler leurs images obscènes , que l'aliment du crime, et le désir d'autoriser leurs propres désordres. (Voy. Lucian. dial, amor. Juv. sat. Horat. epist. Senec. de vit4 beatä..)

Convenons-en , les peuples , dans ces temps antérieurs à l'Evangile , étoient précisément ce qu'étetent leurs dieux, enchaînés par les sens, dégradés par la volupté, flétris par tous les vices, Sous le toit paternel , comme dans les temples, tout annonce le silence terrible des vertus, l'instinct moral sans force et sans aclivilé.

Les usages publics, les coutumes, les lois auroïent pu lui rendre l’un et l’autre; mais ces lois elles-mêmes , ces usages publics, d'accord avec les vices et les passions, comme le culte, l’oulrageoient. également ; jusqu'aux législateurs, lout conspiroit encore pour affoiblir , éteindre, anéantir cette morale de sentiment que vous avez Cru voir si puissante et si efficace,

Contente d’asservir les citoyens au même joug, d'éviter les séditions, la discorde et les révoltes, l’infâme politique a redouté partout l’austérité, la régularité des mœurs, Ici, pour attacher les citoyens à la patrie par la sensualité, elle change la prostitution en spectacle public, et les vierges de Sparte viennent le disputer en indécence aux plus vils athlètes, Là, elle invitera les cour-

tisanes à étaler leurs nudités pour rassasier les: yeux d’une populace corrompue, et Rome en— tière accourt leur applaudir. L’infâme politique a dissous les nœuds les plus sacrés; tous ceux du mariage ne sont plus que l’instant de la brutalilé qui s’assouvit; et du droit de choisir parmi les, prostituées , elle.a fait la récompense des héros; elle a autorisé le divorce ; elle protégera la polygamie. Crainte de révolter ou la jeunesse : et ses passions bouillantes, ou la vieillesse et ses habitudes lubriques, elle sourit à l’effréné concubinage, Quel sera donc l’empire du sentiment moral contre la loi qui telère et absout , contre l'usage public qui autorise ?

Que la nature essaye alors de réclamer ses droits et ceux de la pudeur , une politique barbare et féroce a bien su lui en ravir de plus pré- ; cieux, ‘Toujours inconstante comme ce qu’elle appelle son intérêt , tantôt elle soumet la vie des enfans aux caprices des pères, tantôt elle proscrit le nom même de père,; et pour approprier au fisc tous les enfans, elle livre au public toutes les mères, On la vue dévoner à la mort toute épouse stérile; on l’a vue étouffer les enfans dont elle redoutoit le nombre , et masaerer tous ceux dont la foiblesse ou lim perfection ne lui annonçoient pas des défenseurs robustes.

- Encore si: c’éloient là des crimes passagers, ou; des forfaits particuliers ; encore si, ee n’éloient que les mœurs de ces peuples que nous disons

sauvagess mais ce sont les forfaifs de la loi même , et l’histoire les montre chez toutes ces nations que vous dites policées , et dont vous admirez la sagesse. C’est le Romain que la loi autorise à détourner ses regards de l’enfant qui vient de naître, s’il n’est pas un Hercule au berceau , ou s’il n’est pas d’un sexe propre à porter les armes. C’est le Romain qui peut, sans blesser la loi, dévouer à la mort ou bien à Pesclavage, et vendre ou massacrer celui dont la nature lui confioit les jours et la liberté. C’est le Romain qui peut, sous les auspices de la loi , assassiner et hacher en morceaux le pauvre qui n’a plus que des larmes à lui offrir en, paiement de ses usures. C’est le Romain qui fait de ses amphithéâtres une école de sang et de carnage , et de ses jeux floraux celle de Pimpudence et de Vinfamie. (Juven:, Sat: 11; Valer,: Max., L.

À Sparte et sous les lois de Lycurgue , que verrois-je encore ? Un peuple qui ne sait manier que le fer, et dédaigne toute autre étude; qui se fait une loi de méconnoître l’union naturelle de l'époux et de épouse: qui ne voit plus de sûrelé pour la patrie, si le doux nom de père est prononcé dans le sein des familles; qui proscrit Ja pudeur, dénature les sexes, entasse dans un? même précipiee tous les enfans qu’il trouve foibles; exerce au brigandage ; au vol et au larein ceux qu'il élève, et tremble pour ses mûrs s’il

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est pour le Spartiate d'autre vertu que celle de braver ou de donner la mort.

Athènes, moins féroce, que nous offrira-telle? C’est la même licence dans ses 1x la même obscénité sur son théâtre , la même dissolution dans ses fêtes, la même erreur, le même outrage à la nature dans ses plaisirs et sesamours. C’est la même ambition dans ses projets, le mème despostime et la même injustice envers ser amis, la même cruauté envers ses ennemis , la même dureté envers ses esclaves. J’aperçois dans ses murs quelques justes, quelques hommes intègres , ils sont trop redoutables pour une ville ingrate, jalouse, voluptueuse et toujours inquiète; leur justice même fait leur crime; lostracisme les chasse loin d’un peuple qui ne rougit pas d'annoncer qu’il redoute et qu’il hait la vertu. ( Voy. de la Félicité publ. &. 1.)

Si vous nous appelez à l’orient , nous y verrons un peuple, sous l’extérieur de la modération , enflé de ses maximes de justice, mais pour qui la fraude et le larcin occulte ne seront pas un crime ; un peuple qui compose ses regards et son maintien ; qui cependant , livré à la polygamie, ne connoît pas même de vertus sans prodige loin des yeux du public ; qui abhorre le sang, mais qui sait multiplier les exaclions par les tortures ; qui a sans cesse dans la bouche le nom de père , mais qui règne en despote sur les enfans et sur la mère ; qui nous parle beau-

coup de ses vertus , mais qui ne montre guère qu’un vain cérémonial sous lequel le cœur peut étre esclave de toutes les passions ; qui se dit le plus sage des peuples, mais qui fuit , méprise et déteste tous les autres, et dont les sages mêmes laissent encore douter s’il est d’autres vertus que celles d’'Epicure ; un peuple qui honore les morts, et qui vend , mulile et sacrifie les vivans; qui fonde le bonheur de son empire sur la population , et qui journellement expose à la merci des flots les fruits naissans d’une mère féconde, ( Voy. Recher. phil. de M. P.; Lettres édif., et même les apologistes de la Chine, )

Des provinces de cet ancien empire , je consens à vous suivre sur les rives de l’Indus; mais la nature ici s’est-elle donc oubliée elle-même ? et sous la même forme, avec une même âme, les enfans de Brahma sont-ils donc plus distingués entre eux , sont-ils plus ennemis que leurs Dieux- imbéciles? Qu’est-ce donc que ces castes si étranges, ces classes outrageantes qui aulorisent l’homme à mépriser l’homme, à le forcer de fuir ou de se prosterner , ou de se détourner aux approches de l’homme, et à se croire impur de ses regards ? Qu’est-ce que ce bücher dont la flamme s'élève pour sacrifier à l’orgueil d’un tyran qui n’est plus? J’y vois précipiter vingt esclaves vivans , et l’épouse elle-même est forcée d’y descendre. ( Hist. des différ. Peup. t. 2.) A ces traits seuls , qu’on ne me parle plus

du pouvotr que la nature conserve sur l’Indien. Elle ne règne plus où le puissant se dit issu du front des Dieux pour fouler lindigent que l’imposture fait naître de leurs pieds ; elle est nulle où la mort elle-même ne détruit pas l’empire du despote sur l’épouse et l’esclave , où la vie de toutes les classes d'animaux est sacrée , et où les hommes ont des classes dont la vie n’est rien; où la vache est placée sur l'autel , et où des hommes croient connoître des hommes dont les pas souilleroient les temples , les villes et le seuil de leur porte.

Mais il est temps d'ouvrir les yeux sur un tableau plus général, de vous faire observer Îe grand forfait du genre humain , le crie universel. Cet instinct qui devoit reléguer dans les cieux les crimes et les coupables , qu’est-il donc devenu ? Cette voix de la nature qui devoit suspendre au moins le glaive de l’assassin à l’aspect de son frère, où est donc sa puissance? Voyez d’un pôle à l’autre , malgré ce sentiment intime d’une même origine et d’un père commun, toutes les nations, industrieuses à nourrir et fomenter des haines mutuelles et des guerres singlantes, acharnées à se détruire, à se dévorer comme autant d'espèces ennemies, et toutes. plus féroces les unes que les autres. Quoi! vous ne connoissez sur la terre ni crime ni coupables? Ce n’est donc pas un crime que d’armer les nations contre les nations, que d’éteindre,

au premier signal de division, toute idée d’humanilé et de fraternité; de se nourrir sans cesse de sang et de carnage: d’ériger en prudence la haine des tyrans, en magnanimité les forfaits des conquérans, en vertus patriotiques l’ambition des chefs , la fureur et la rage des soldats?

’étoit donc cet instinct de la nature qui partout avoit dicté le redoutable code du plus fort, et ce droit effrayant qui, n'en laissant aucun à l'ennemi, légitimoit le meurtre, l’incendie, le ravage, la déprédation, le seul plaisir -de nuire et d’écraser? C’étoit donc encore la morale du sentiment qui, loin de borner l'usage des armes à une défense légitime , prép aroit des couronnes, des ovations , des triomphes aux grands bourreaux des peuples, comme aux vrais défenseurs de la patrie ? C’étoit donc un instinct d'humanité ; d'amour et de fraternité générale qui faisoit retentir au champ de Mars cette voix redoutable : Tout ce qui n’est pas Rome doit fléchir ou tomber devant Rome; et dans Athènes : Tout ce qui n’est pas grec est barbare; etdans Memphis : Tout ce qui est né loin des rivages du Nil souille PEgyptien; et dans Sparte : Tout ce qui est ilote naquit pour l’esclavage?" - lei je vous entends , je vous vois indigné comme moi de ces forfaits antiques, qui annonceroient presque la nullité complète du sentiment moral dans tout le genre humain. Mais , ajouterez-vous , n'est-il. donc aujourd’hui sur la terre

aucun de ces grands, crimes ? el uos guerres , nos divisions , nos haines de nation à nation, nous laissent-elles bien quelque chose à reprocher aux siècles antérieurs à l'Evangile ? Le Christ a-t-il brisé toutes les chaînes? et si duns le sein mème du Christianisme il est encore des hommes achetés et vendus par des hommes , qu'a-t-il donc fait de plus que la nature ou la simple morale du sentiment? Pour dispenser nos cœurs de la reconnoissance, telle est donc la ressource d’une philosophie ingrate ! Elle cache le bienfait ou l’atténue pour le faire oublier ; elle affecte d’exagérer le reste de nos plaies, et de dissimuler nos maux antiques. Mais la vérité seule répondra pour nous,

Sans doute il est encore des crimes sur la terre, malgré la loi évangélique; mais le crime frémit au moins partout au seul nom de l'Evangile. Il n’a pour lui que les ténèbres , et la pu deur au moins n’est publiquement insultée que dans nos Babylones, La loi ne donne plus au moins la sanction aux grands forfaits : le père ne peut plus, sous ses auspices, massacrer ses en— fans, le maitre ses esclaves, le créancier son débiteur , le citoyen tout étranger. Le sang humain ne coule plus au moins dans vos amphithéâtres, vos pompes funéraires el dans vos sacrifices. L'homme a connu au moins le prix de l'homme; les. rois et les sujets ont un pére commun.

ro LES PROVINCIALES

1l est encore des crimes; mais la conscience au moins est réveillée, Finiquité n’est plus avalée comme l’eau ; où le goût dépravé des nations n’eu soupçonnoil pas même l’amertume, l'Evangile a montré le poison; où régnoiïent un sommel léthargique et une nuit profonde , la loi et les remords agitent aujourd’hui leur flambeau et rappellent la vie. La vertu mieux connue , le crime menacé jusque dans les ténèbres , les coutumes lubriques ou barbares abolies et proscrites, les lois plus épurées , l'humanité plus respeclée , l’union conjugale raffermie; la nature éveillée dans le cœur de tous les pères , l'égalité naturelle des hommes devant un Dieu qui les jugera tous, combinée avec tous les devoirs des sociétés et de la subordination, tous les hommes enfin forcés au nom d’un Dieu de paix à s'aimer , s’entr’aider, se respecter, se pardonner comme frères , ou bien à redouter un Dieu ter— rible qui s’offense lui-même de l’outrage fait à ses enfans ; les vrais idées de charité, d’amour universel , succèdent à tous les préjugés qui fomentoient la haine des nations et leur férocité : sont-ce là des bienfaits indifférens aux yeux du philosophe? ou l'histoire permet-elle au plus ragrat des hommeés d’en ignorer la source , et de la méconnoître daris la propagation de la morale évangélique?

Je le sais comme vous, l'ambition , la haine, l'intérêt, troublent encore les nations el la so—

ciélé; la terre et l’océan sont encore le théâtre de nos guerres sanglantes; mais dans ces fléaux mêmes connoissez l’influence de l’école évangélique. Dans ces convulsions de rage et de fureur d’un peuple contre un peuple, le Dieu de l'Evangile au moins menace le tyran qui les excite, il effraie ambitieux avide de conquêtes , il proscrit jusqu’à la victoire qui n’est pas avouée par la justice. Au milieu des camps même, il condamne celui qui a versé le sang d’un ennemi qu’il pouvoit épargner : 1ôt ou tard, le héros, forcé par ses leçons et ses préceptes, vient au pied de nos autels pleurer sur les lauriers , gémir de ses déprédations, réparer ses exactions, ou trembler que le vrai Roi des rois ne change ses triomphes et sa gloire en une éternité d’ignominie et de supplices.

Le Dieu de l'Evangile ne vous défendit pas, il est vrai, d’armer pour conserver ; mais où le permet-il pour usurper? S'il ne s’offense pas toujours de vos trophées, c’est au pardon sans faste, et non à vos vengeances éclatantes qu’il promet la couronne des cieux. Si la guerre n’est pas toujours un forfait à ses yeux , parce qu’elle peut être quelquefois nécessaire , au moins estelle toujours un vrai fléau dont il vous fait un crime de ne pas adoucir les rigueurs autant qu’il est en vous. S'il veut être imvoqué dans vos camps comme Dieu des armées , il l’exige bien plus daris vos temples comme Dieu de la paix.

/ Consultez ceux de vos philosophes qui ont le plus médité l’influence de ces principes de douceur, d'humanité, de charité, sur le sort des nations , et l’évidence vous forcera comme cux de convenir que vos guerres en sont devenues moins fréquentes et moins atroces ; que le droit des vainqueurs n’est pas absolument celui du tigre qui déchire ce qu’il ne suflit pas à dévorer ; que celui des nations est mieux connu; que, grâce à l'Evangile, il est un droit des gens, un droit de charité et de ménagement même pour l'ennemi; qu'il épargne aux vaincus ces chars plus humilians que leur défaite; qu'avec la paix au moins il les rend à leur patrie et à la liberté; que, grâce à l'Evangile, un affreux esclavage n ‘est plus pour le plus foible la rançon de ses jours. ( Voyez Esprit des Lois, L. 4, ch, 3 et 6.) | A ce mot d'’esclavage, que nos sages frémissent et s’indignent ; que leur esprit, passant subitement des forfaits antiques aux forfaits de nos contemporains, se transporte des. rivages du Sénégal aux bords de l'Amérique. A laspect de ces flottes qui vont échanger l’homme avec nos vils métaux ou avec les hochets de notre enfance, avec lanimal même, qu’ils oublient les crimes des générations passées , pour tour-, ner contre ceux de la génér ation présente leur indignation ; à la seule pensée de l’homme noir CHEAAIRE par l'homme Le qu'ils s ’écrient :

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Barbare ! la nature en avoit fait ton frère, non ta bête de charge. En. faveur de l'instinct qu'ils réclament, nous saurons applaudir à leurs leçous pompeuses; nous leur pardonnerons jusqu’à la frénésie de leurs déelamations ; mais si l’Europe entière est libre, si la seule pensée de l'homme sous le joug les révolte, si le colon avide est foreé de cachér. dans un autre hémisphère les fers qu’il-a forgés pour ses semblables , ingrats ! reeonnoissez au moins à quelle école ce cri de la nature a repris son énergie. Quel homme , avant le Christ et son Evangile, entendoit cette voix si puissante et si impériense parmi nous? Quels philosophes même, avant le Christ, en reclamoient les droits? Hs ont gémi eux-mêmes sous le joug et l'ont cru légitime. Pas un seul n’avoit dit : Un esclave est un homme ; et tout homme est mon frère, Et qu’étoit-ce alors que vos villes, vos sociétés et vos familles? Un mélange odieux ; inconcevable d’infortunés vendus , de tyrans acheteurs, d’esclaves dans les fers, où supportant tout le fardeau da jour, et de maîtres dont la verge et le fouet ‘étoient’le sceptre ; d'indigens opprimés , qui ne pouvoient pas même dire, et mon dos et mes bras sont à moi; de riches oppresseàrs, qui sans-remords et du mème-sang-froid, cal culoient-dans leùrs possessions des hommes et des bœufs; Oui, c’étoit là le monde et tout le genre humain avant l’école évangélique. Ce 3. 4

crime éloit celui du Grec et du Romain, dé l’'Egyptien et de lPArabe, du Ferse et de lIndien , du Chinois et du Germain, du‘Gawlois, du Sarmale, de toutes les nations. Ce crime nulle part n’alanmoit les consciences; nulle part ni la philosophie ni la loi ne défendoient à l'homme d'acheter l'homme, de le fouetter, de l'opprimer , de le tuer, de l'immoler.

Je le suis et j'en frémus : il est encore des esclaves: mais nos Calons au moins, sous les auspices de l'Evangile, ne trafiqueront pas aujourd’hui de leur prostitution, et le chrétien ai moins ne les jetlera pas vieux ou iulirmes dans une île déserte pour prix de leurs services. (V. Plut. in Cat.) H est encore desescluvess mais au moins celle soil forcenée qui vous pousse au-delà des tropiques ne les sonstraira pas à Ja protection du Dieu de l'Evangile, Il vous suit sur les mers, et jusque sur les rives du Niger, et daus vos, colonies les plus loïmaines; 11 vous crie :, Cet esclave , c’est mui qui lai créé, je suis son père. Si tu es son bourreau, J'appellerai tous les miens,contre Loi. Si Lu n’adoucis pas la rigueur de sun sort, j'aggraverai le; tien Par les feux allumés dans ma colere, |

Enfin ik est encore , malgré l'Evangile, #4 crimes, eb des forfaits, des guerres.et des-tyrans, des scélérals de toute espèce, Qu’étoit-ce done que l’homné? Que seroit-il encore (sang Evan, gie, puisque tous les conseils tous: Les pré

PHILOSOPHIQUES, à

ceples, tous les exemples, toute la lumière et toutes les menaces de l'Evangile n’ont pas purgé la terre des monstres qui nous restent ? Quel besoin le genre humain w’avoit-il pas des leçons de Jésus, puisque les récompenses infinies qu’il attache à la vertu, les châtimens terribles annoncés aux méchans, n’ont pas encore éteint toutes les haines, brisé toutes les chaines, ct rétabli absolument lempire de la nature et de la sainteté ? Les peuples étoient donc comme frappés d’une stupidité morale, puisqu'il est encore des crimes et des forfaits sous la loi la plus sainte et la plus énergique. Dussent-ils se multiplier encore davantage, il sera loujours vrai de dire qu’à l’école de Jésus le vice et la verlu sont au moins mieux connus; qu’un mot de l'Evangile suffit pour dissiper les préjugés propices aux forfaits; que dans la classe même des chrétiens les moins instruits, les usages, les lois ne saurotent plus preserire contre la consciencez; qu'il ne laisse pas même au crime ses ténèbres ; que partout il éclaire , épure et for— tifie cet instinct qui fit seul la morale ds peuples. Il est temps de fixer nos regards sur celle des philosophes mêmes, d'apprécier leur école , et de régler encore sur leurs services notre reconnoissance pour eux ou l'Evangile,

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