‹ Les helviennesChapitre 8 sur 21 · ARTICLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIÈME

Etat de la morale de la raison, ou des philosophes , antérieurement à l'Evangile.

Qu’on ne s’attende pas à me voir refuser aux sages des nations diverses le tribut d’éloges qu’ils méritent; je n’ai point hésité à reconnoître les talens et les qualités de quelques-uns de nos philosophes modernes ; je serai aussi Jusle envers les écoles anciennes. Je le confesserai hautement : les Socrate, les Platon et les Confucius ont des titres à notre admiralion ; leurs leçons m'ont semblé quelquefois dictées par la raison la plus épurée. Le sage ne pouvoit alors se refuser à leurs lumières, ni l’honnète homme à leurs préceptes. J’en dois encore l’aveu : j'ai vu leurs disciples et leurs émules mériter aussi quelquefois notre reconnoissance. Dans les écoles mêmes les plus perverlies du paganisme, la vertu n’a pas toujours été blessée de leurs maximes.

© Maïs la raison, qui seule étoit chargée de présider à leurs Lycées, en sera-t-elle un guide plus certain, plus infaillible? suflira-t-elle même au philosophe , à l’honnète homme? Comme vous j’essayai de me le persuader ; comme vous, trop long-temps peut-êlre, j'avois eu au moins beaucoup de confiance en sès lumières et ses forces. Les Socrale et ceux qui jamais ne conpurent d'autre maître que cette raison ont suffi pour me désabuser, Une école, me suis-je dit

enfin, une école dont tous les héros et les sectateurs ont eux-mêmes publié l’insuflisance dans le chemin de la vertu, une école toujours incons+ tante et presque toujours erronée dans ses principes, une école enfin souvent licencieuse , et souvent monstrueuse dans ses préceptes, n’est point faite pour conduire le sage, pour devenir la règle de nos mœurs et de nos actions. Pour en porter le même jugement , dépouillez-vous, lecteur , de toute prévention; que tout préjugé cesse, et que la philosophie par elle-même nous apprenne à quel point ses divers caractères peuvent la désigner.

Quel est d’abord ce premier sage dont le nom rappelle encore les plus célèbres triomphes de la raison humaine? Ecoutez ses leçons , voyez avec quelle réserve, quelle crainte , quelle timidité il les donne. Il discute , il examine , il cherche; n’esperez pas que jamais il se flatte d’avoir trouvé la vérité; que jamais il vous dise: C’est là qu’elle repose, et c’est là qu'est lerréur ; ou bien : Voici la voie de la vertu , voilà celle du vice. Le flambeau qui le guide est trop foible pour lui montrer distinctement l’une ou l’autre. La seule vérité qu’il publie sans restriction et sans réserve, c’est qu'il n’a pu s’assurer d’aucune. Des questions sans fin , des problèmes , des difficultés, des doutes, voilà ce qu’il propose sans cesse, ce qu’il n’a jamais la confiance de résoudre (Cic. Acad. quest. L. 1, n° 25.)

rS LES PROVINCIALES

Sur quoi veut-il miustruure cependant, et s’instruire lui-même ? Sur les lois primitives de la justice, sur le bien et le mal qu’il m'importe tant de savoir discerner, sur la conduite qu’il m'est expédient de tenir envers les cieux, mes semblables et moi-même pour arriver au yrai bonheur? Sur ces objets divers, sur tout ce qu'il y a de plus intéressant, dans la morale, qu’est-il donc résulté des recherches, des veilles assidues et des méditations profondes du béros de la philosophie? Vous l’avez entendu , et peutêtre même dans ces paroles mémorables : La seule chose que je sache, c’est que je ne sais rien ; dans cet aveu célèbre, peut-être avez-vous cru ne voir que l’excés d’une vertu modeste, et admiré l’humilité d’un sage que vous aimez encore à opposer à l’orgueil du Portique. Vous vous êtes trompé. Cet aveu de son insuffisance n’avoit rien d’excessif. C’est la nécessité «1lemême, c’est un vrai désespoir qui l’arrache dans toute son étendue. J’avois cru comme vous à celte modestie du maitre de Platon ; mais bientôt j'ai été forcé de reconnoiïtre , dans la pro— fession la plus authentique de ses doutes et de son ignorance , la vérité la plus réelle, la plus humiliante, la plus désespérante pour la philosophie , et la mieux conslatée par l’examen impartial de toutes ces écoles qui n’ont d'autre flambeau que la raison de l’homme. C’est une vérité de fait que cet aveu renferme et que Loutes

PHILOSOPHIQUES. rg

les leçons de Socrate luirmème nous démontrent, Ce qu’il a cru savoir, je m'aperçois bienlôi qu'il l’ignoroit ; qu’il ne le savoit pas au moins de celte science qui fixe l’opinion et qui donné à l'esprit ce repos que la vérité bien connue lui fait seule trouver.

D'abord; je l’avois vu me Bio: un crime de révoquer en doute ces principes qui sont le fondement de mes devoirs envers Dieu et les hommes. (Platon, dans le Phédon. } Jai voulu les connoîtré ces fondemens, et mes devoirs eux mêmes : qué m’a-t-il répondu ? Que la raison ne lui apprenoit rien de bien décisif, et qu’elle ne pouvoit lui rien apprendre que de probable, d’incertain , de sujet à la réfutation , sur le culte de la Divimité, sur le sort à venir des mortels , sur leurs devoirs mutuels : il en fait une déclaration expresse; et lorsque je le presse pour obtenir ‘enfin de som école quelque chose de certain, de positif sur des objets de cette importance dans la science des mœurs : Attendez, me dit-il, qu’un envoyé des cieux interprète les lois de la nature, et vienne nous apprendre ce que la vertu nous prescrit envers Dieu, envers les hommes. Consultez les oracles , ajoute-tl , cir nous ne savons rien de nous-mêmes. Il nous fiut::des lumières plas süres ; il faudroit la parole d’un Dieu pour nous servir de guide, . pour fixer nosirrésolutions. ( Plat. Epimonts ,

liv.4et 8 des Lois ; le Phédon, Alcibiade, 2.)

6o LES PROVINCIALES

Ainsi parle Socrate; et ce Platon; le plus zélé de ses admirateurs , ne me transmet ses aveux ; sa réponse que Ar AS ses Propre: incer ütudes. |

J'insiste, je demande des. bois Se ts de terminer mes doutes : vous devez étre eontent ; me répondent Platon et Cicéron ; lorsqne nous vous donnons des réponsés aussi probables que celles des autres philosophes ; il faut vous souvenir que vous et nous ne sommes que-de foibles mortels. La vraisemblance est tout ce que nous pouvons obtenir. (Plat. tin. Cic:, T'iscul, ; L 2 ,:1n° get passim. )

Voilà donc dou fière raison, celte reine et ce flamibeau de l’hormmé ? Cenx-là mièmes qüi l'ont le plus assidument consultée sur nos devoirs el notre sort la déclarent impuissante et trop foible pour me servir d'appui; ils la voient incertaine et trop peu lumineuse pour me fixer jamais dans les principes de:mes devoirs; dans la connoissance des vertuis ; dans :les ‘détails de mes: obligations.

Je ne recherche pas en ce-moment si le Dieu qui sembloit l’avoir donnéeaux hommes pour leur servir de guide lui prescrivit lui - même des bornes si étroites dès le commencement , ou si la grande faute du genre hümain dans le premier des hommes, ou si les passions et “les crimés de ses enfans avoient: seuls :laltéré l'éclat de ce flambeau : je laisse là les çauses ,

c’est aux faits à nous instruire. Mais s’il est dans Phistoire de la philosophie un fait incontestable , qu’on nous en montre un seul de plus avéré que ces plaintes de tous les anciens philosophessur l’incapacilé et les ténèbres dela raison humaine, sur son insuffisance dans la science même du juste et de l’injuste.

Déjà avant Socrale , le même aveu , les mêmes plaintes s’entendoient à l’école d’Anacharsis et de Phérécide ; Pythagore nous renvoyoit aux Dieux pour connoître les voies de la sagesse. Empédocle ne cessoit de plaindre des ténèbres dont la vérité s’enveloppe. Xénophane annonçoit hautement que les sens et la raison ne peuvent la saisir qu’au hasard. Parmeénide ; Zénon , Ana xagore, Démocrile avoient fait de cette incerlitude leur - principe de prédilection. (7oy. le Traité philosophique de la foiblesse de l'entendement humain, par M. Huet, liv. 1; ch. 14.)

Les disciples sont loin de m'inspirer plus de confiance que les maîtres. Les écoles et les académies ne se succèdent que pour rendre les-lumières de la raison toujours plus suspectes. Que m'importe que les Carnéade et les Leucrppe consentent à lui accorder quelques degrés de force et de probabilité? qu’ils avouent an moins qu'il A quelque chose de vrai dans ses leçons. N’ontils pas ajouté que ce qu’elle a de vrai, P homme ne peut l’apprendre et le connoîlre assez pour

en étre certain ; que même les premiers principes de la morale peuvent être combattus et détruits par des principes également problables ? Ne se hâtent — ils pas de m’ayouer que l’erreur est partout confondue avec la vérités qu’il n’y a point de marque certaine pour distinguer l’une de l'autre? et ne voilà-t-il pas l’école de Pyrrhon, plus désespérante encore, qui refuse à la raison même, non - seulement toute règle de certitude, mais encore tout degré de probabilité(1)?

(1) Vous trouverez duns l'Encyclopédie, article Pyrrhonien, une opinion bien différente de ce que nous vous disons ici sur l'incertitude des plus anciens philosophes. Suivant le rédacteur d® cet article, avant la secte pyrrhonienne , on avoit dans les uutres écoles tn système rèçu, des principes avoués ; em PROUVOIT TOUT; ON ME DOUTOÏT DE RIEN..... Dans celle-ci, on sévit une méthode tout opposée... PrRNHON EXERÇA LE PREMIER CETTE PHILOSOPHIE DOUTEUSE , pusillanime , qu'on appelle de son nom Pyrrhonienne , de sa nature sceptique. Mais continuez à lire, et l’on vous dira tont de suite que si l’on examine La méthode des académiciens ; on me La trouvera pas fort éloignée de celle de Pyrrhon. Conciliez, si vous le pouvez, cette méthode tout opposée, el cette méthode qui n’est pas fort éloignée. Passez mème à l’article Socrate , dans le mème ouvrage , et vous y lirez que toute La dialectique de ce philosophe se résout en incertitudes. Une fois pour tontes, soûtenez-vous qu’il faudroit bien des volumes pour relever toutes les errears historiques et les contradictions dont fourmille cette Encyclopédie , surtout dans les articles relatifs aux anciens philosophes. Le grand art de M. Diderot est de leur faire dire ce qu’il veut suivant les circonstances, bien plus que ce qu’ils avoient

Les dogmatiques mêmes,au jugement de l'o rateur philosophe romain , en quoi diffèrent ils, sice n’est dans les mots seulement, des pyrrhoniens ou des sceptiques ? Les uns et les autres , jé le saïs, sont dans une opinion oulrageante pour la raison : ils ont exagéré sa foiblesse et ses ténèbres en les croyait universelles ; mais enfin cetté erreur est ri failineontestable, et par ce fait je vois toute Pécole ancienne dans des perplexités continuelles sur belte raison même qu'ils otit prise pot guide.

La morale, réduite aux lumières de la raison à l'école de la philosophie ancienne , ne fukdonc dans le fait qu’ime loi tonjouis stispecté dans son autorité, dans ses décisions , aux ÿeux mêmes de ceux qui, avarit l'Evangile ;n'ayant point d’aatre guide que cette raison , épuisoiènt sés ressources. Eh! quelle confiance ponvoit —elle ea effet ob: tenir ét mériter de ses partisans les plus zélés , celte raison si vantéé at jourd’hui par cés hommes qui opposent sa gloire et son école à celle de l'Evangile ?.

Je véux savoir ce qu’elle leur a dit d’un Dien

dit eux-mémes. La méthode est facile ; jé ne peux ni ne veux m'arréter à la réfuter; mais voyez au moins ce qu'en dit AL. Bergier , dans son Traité historique et dogmatique de la vraie Religion. Quant à lincertitude dés anciens philosophes, lisez surtout les 7raités philosophiques, les Questions académiques, les Tusculanes , ete. de Cicéron, l'homme du monde qui les étudia le plus, et qui rendit le mieux k urs opinions diverses,

suprême et de sa providence, La,quesfion ‘est imporlante en morale, .puisqu'ellecdoit m’apprendres’il y aune loi.etun législateur, ettout ce que je puis espérer ou redouter d’un jugeisouverain de mes,aotions. Avec-Platon. et Cicéron je l’admetirai ce Dieu ; mais je ne.saurai, pas s’ faut ou ne faut pas lui en associer un: bon nom. bre d’autres, Celni-là tour. à tour.en. veut un et plusieurs : Je principe ‘étoit d’abord unique ,al étoit immatériel ; mais, bientôt le ciel, la terres l'âme et les divinités du paganisme sont. poux Jui autant de Dieux: Là, il veut que je-croie à leur, généalogie ; ici, il ue souffrira pas qu'on me l’enseigne. Il m'a fait un devoir des sacrifices que les peuples leur offrent; et il. prétend,que, ne pouvant connoîlre leur, nature. je dois suspendre mon encéns , crainte d’être trompé.

(7. Plat, Timée, des Lois, Alcib. 23 Cic; de nai. Deor. ,.n° 45.) Celui-ci n’oppose au premier son inconstance que pour mériter encore mieux le même reproche, et pour se Pattirer de la part de nos Gassendi , de nos Bayle, de tous ceux qui le méditent. Mais au moins commence-t-il par avouer qu’il ne sait à quoi s’en tenir, que la diversité des opinions philolosophiques ne lui permet pas d’asseoir son jugement. (T'usc.,l.2,n° 22.)

Avec Diagoras, Théodore, Leucippe, Lucrèce et leur école, tout Dieu ne sera plus que l'effet de l'imagination et d’une vaine terreur,

Avec Arcesilas et, Lacide , Evandre ou Hégesime , je ne saurai pas même si je puis espérer que la questionsoit jamais décidée. A ceux qui ont admis l’existence d’une Divinité je demande si elle s'intéresse à mon sort, et au bien ou au mal que je puis. faire? Démocrite rit de sa providence; Aristote ne veut pas qu'elle s’étende plus bas que les régions de la lune; Epicure endort. tout l’Olympe pour rendre tous les Dieux insensibles à mes plaisirs comme à mes douleurs, à mes vertus comme à mes crimes.

Les écoles s'élèvent, et les erreurs se multiplient. Le Dieu de l’univers est l’univers même; il est esprit, 1l est matière, il n’est plus que l’assem blage informe de tous les élémens ; et si je fais le bien ou le mal, c’est une partie de ce Dieu qui devient en moi innocente ou coupable.

Je veux connoïtre le destin qui m'attend , et savoir si, mortel ou immortel, méchant ou vertueux ; je dois ou craindre ou espérer quelque chose au-delà du tombeau. L’un se perd et raisonne sans cesse pour me le démontrer ; mais il n’ose pas me répondre qu’il ait trouve. la vérite : 1l veut que je l’espère cette immortalité , mais il n’ose pas me l’assurer, et c’est Socrate même qui hésite : c’est le divin Platon, moins assuré. encore que son maître , qui me transmet ses raisons et ses doutes. Vingt autres me prescrivent de laisser à la vile populace toute

idée des énfers et des cieux. Ce sont les Démo— crite, les Dycéarque , lés'Cratès. Celüi-là croit montrer l’âme de ses ancêtres dans li plante ou dans la brute, par des transmigrations plus ab< surdes encore que variées. C’ést Pythägore , au nom duqué! des milliers de disciples me le’ jurent. Avéc ceux-ci la grande histoire de l'urfigérs n’est qu’une rénaissance perpétuelle dés mêmes êtrés , des mêmes personnages; qu'une suite rénoüvelée des mêmes faits ; amenés et sûëcessivement réglés par la grande révolution des êtres. Socrate renaïtra pour être de nouvéau accusé par le même Anyius, condamné par le ième aréopage ; Alexandre, pour triômpher encore des mêmes Perses ; César, pour conquérir les mêmes Gaules, Phalaris et Néron, pour être encore le fléau des inêmes hommes ; et les auteurs de cette absurdité, ce sont les sages si vantés de l'Egypte; c’est Zénon qui la fait répéter par tous les stoïciens. ( Voy. Origène contre Celse , L, 5 ,n° 20 ét 21. Essi hist. et critique dé Gaëtan Sértor. pag. 92:) Un aütre plus sincère, mais aussi plus flottant , m’avoue que tous les argamens des philosophes, pour cu conutre le dogme de l’immortalité, de la punition future des méchans et de la récompense des bon-, ne le convainquent pas; que la décision en est ou impossible ou infiniment difficile. Tour à tour il Padrnet, et la rejette lui même; il ÿ croit près de ceux qui la défendent ; toute sa convic-

‘PHILGSOPHIQUES, Sn

tion s’évanonit quand il vent l’étudier d’après hrimême ; et ce philosophe, qui se donne lui-même pour un être si inconstant, si indécis, c’est le plus éloquent des orateurs, la gloire du barrean, et le héros romain de la philosophie.( T'uscul., L. 1, n° 40.) Quelle école que celle qhi se charge de régler mes actions, et qui ne peut me décider s’il est un être dont les lois puissent les diriger, et me faire un crime d’une action plutôt que d’une autre ! Quelle école que celle qui me parle sans cesse de mon bonheur , et qui ne sait pas seulement à quel bonheur tous mes projets doiventtendre, où du moins être subordonnés !

Je reviens à Socraté, parce que je sais que vous aimez à m'appeler à lui comme au grand apôtre et au martyr de la divinité, de l’immortalité , comme au docteur du souverain bonheur. Je Vai étudié comme vous ce Socrate, dans les leçons de ses disciples, parce qu’il n’a pas osé nous transmettre lui-même ses opinions ; je lai étudié dans lhistoire tracée par ses admirateurs ; mais si Platon ou Xénophon prétendent mé montrer dans leur maître l’apôtre et lé martyr de la divinité, qu’ils ne le montrent donc devant l’aréopage , soutenant hardiment que tous les dieux d'Athènes sont de vaines idoles , qu'il n'existe et ne peut exister qu’un seul Dieu, qu’il se fait une gloire de mourir pour cette vérité; c’est ainsi que meurent nos martyrs. C'est là leur vraie défense , et non pas ces détours qui

me laissent hésiter sur la foi de Socrate mourant, comme sur celle de Socrate vivant.

Qu’on ne me parle plus de sa doeWine sur l’immortalité, ou qu’on me la montre appuyée sur des principes que ma raison avoue. Je vois à son école un Dieu dont mon âme est une émanation, une parcelle, ainsi que l'âme de tout méchant et de tout juste, de tout homme, IL prétend me flatter que la mort va réunir cette âme, cette parcelle de la Divinité, à la Divinité elle-même ; celle du méchant ira se réunir de même à la source commune ; et le sort du méchant sera le même que le destin du juste.

Qu'est-ce alors que le dogme de l’immortalité ? à. quoi sert-il au monde, sinon à rassurer le méchant même? S'il veut que la parcelle qui constitue cetle âme du méchant soit épurée par des transmigrations ou par les flammes du Tartare avant sa réunion, qu'est-ce donc que ces transmigrations absurdes de la métempsvcose ? ou bien qu'est-ce qu’une partie de Dieu méchante, une DE UR de Dieu tourmentée par Dieu dans le Tartare ? Est-ce donc à cette école que mon esprit fixera ses notions et sur Dieu et sur l'âme, et sur l’objet de l’immortalité ?

I est d’autres principes sans lesquels toute idée de morale, de devoir , de vertu , s’'évanouit. Si je ne suis point libre, vainement cherchezvous à me rendre vertueux ou vicieux. Je suis ce que je suis , et toutes yos leçons ne me feront

mi pire. ni meilleur sous les lois d’un destin qui enchaîne jusqu’à ma volonté. J’interrogerai donc encore les philosophes ; que me répondront-ils ? Aristote, et les académies anciennes se réunissent toutes pour me rendre esclave de la nécessite. -Les Dieux eux-mêmes , à toutes ces écoles, sont soumis à l’empire de la fatalité. Epicure et ses disciples viennent briser ces chaïnes ; mais par une bizarrerie à jamais remarquable, ceux de ces anciens maîtres qui ont vu l'homme libre m'’apprennent qu’il n’y a pour l’homme ni juste ni injuste; et ceux qui m'ont prèché une fatalité universelle et la plus absolue nécessité ont toujours dans la bouche le mot de la vertu. : | | |

Que sera-t-elle au moins cette vertu? que sera-ce pour toutes les écoles que ce bien dont la pratique doit me rendre honnête homme, et ce mal qui distingue essentiellement le méchant du juste? Fixeront-ils au moins mes idées Sur sa nature ? Vain espoir ! les-leçons recommencent, et l'incertitude redouble.

Si Chrysippe et Zénon ne voient la justice et Vessence du bien moral que dans la volonté d’un Dieu, qui dispose à son gré du juste et de l’injuste, l’académicien croit trouver la vertu indépendanie, immuable , essentiellement bonne par elle-même , et tenant tout ce qu’elle est. de sa propre nature ; elle cède ponrtant avec Platon à des divinités chimériques , et ce père de toutes

90 LES PROVINCIADES les académies n'ose pas décider que des Dieux adultères, intempérans, féroces ouavares, soient les Dieux du crime, ét non des êtres vertueux. Ou ces Dieux , me dit-il, 2’ont point commis ces choses qui nous semblent déraisonnables , ou, s ils les ont commises, elles cessent d'étre des vices. Instruit par ses Iéçons , Sénèque ira plus loin encore, et il verra le vice devenir verta quand Caton s’abandonne à la plus honteuse intempérance, On rendra, nous dit:il, l’ivrognerié honnéte plutôt que Caton digne de bläme (Senec. de Tranquil. cap. 17 };'et s’ilest um seul dogme plus généralement admis dans toutes ces écoles , ce sera celni qui apprend aux nations que leur volonté seule, leurs lois et leurs usages font Je juste et l’injuste, l'honneur et Pmfamie , le vice et la vertu. | | Vantezencore ici cetle raison qui conduit tant de sages. Le plus grand des philosophes romains épuise ses lumières, ses ressources: apres bien des recherches et ds méditations , ilcnoit vor des vertus dont toutes-les idées des mortels ne feroient pas des crimes ; il croit voir des forfaits que toutes nos institutions humaines ne pourroient ériger en vertu; il le dit en tremblant, 5l ose pas le prononcer à häâule voix , crainte d'être entend par Carnéade ou par Arcésilas.

Il veut les apaiser, et non leur résister. Les philosophes armés pour démontr er la nullité ou k mobilité de la vertu , lui paroissent trop redou-

tables ; toute sa raîison est réduite au silence lorsqu'il essaye de leur répondre. ( V. Cicer. Lib. I. de legib.; Bayle , art. Carneades , note 5.) Voulez - vous l’entendre de nouveau cette raison si fière ? accourez à l’école de Porgueilleux Cynique;etlà vousapprendrez ouvertement que la vertu consiste-à suivre indistinctement tous les penchans dé la nature; elle sera la même pour la brate et pour l’homme. Revenez à l’école d’Fpicure (1). Si d’abord elle semble s’environner d’énigmes , et fuir dans ses jardins les regu'ds du citoyen honnête; si le maître rougit et se défend de n’avoir sacrifié qu'aux sens ; à ka mol- Jesse , interrogez ses disciples ; ils ne se cachent plus : Athènes et Rome les ont vus soutenir effrontément que la vertu n’est rien , quela volupté

(x) Je sais tous les efforts de nos modernes philosophes pour justifier la morale d’Epicure ; mais Bayle et Diderot, et vingt autres , ont beau dire et beau faire, eeux qui avoient puisé la doctrine d’Epicure à son école même l’entendoient mieux que nous, et certainement ses disciples faisoient consister toute la vertu et tout le bonheur dans les plaisirs sensuels, Comment le jnstifrer lui-même après ce passage de Cicéron , qui connoissoit si bien les écoles de la philosophie? «, Tout le monde entend par volupté « ce qui affecte agréablement les sens. Direz-vous qn’Epi- « cure l’ignoroit cette volupté? Pas toujours au moins. TL « lui arrive même de la trop bien connoïtre ; car il assure « qu’il ne peut pas méme comprendre ni où , ni comment « il peut y avoir d'autre bien que celui qui nous vient du « boire, du manger, du plaisir des oreilles, ou de La vo-

& lupté obscène. » \ De finib. bon. et mal, div. 2, n% 9 et 10.) |

seule est le souverain bien, que ce qui a cessé d’être utile a cessé d’être juste. (Voy. Cicer. de nat. deor.; Lactance , Diogène- Laerce | Le Batteux, Morale Épic.)

Voulez-vous quelque chose de plus effrontément philosophique. Aristippe n’hésitera pas à décider que l’homme vertueux est celui qui a su se procurer plus de plaisir que de douleur, et que le vrai méchant est celui qui a souffert plus qu’il n’a su jouir. (Gaëtan Sertor, Essai Hist. et Crit.) Mais pourquoi recourir à un nom diffamé parmi les philosophes mêmes? Dans toutes les sectes de l'antique philosophie , nommez-en une seule qui ait constamment distingué la vertu du bien-être, l’honnéteté du plaisir, le juste de heureux ; qui ait au moins constamment enseigné que la vertu sans le bonheur des sens , et dans le malheur même, étoit digne de nos vœux et de notre affection. Le sage des Romains , qui, étudiant le plus constamment à toutes les écoles, nous sembloit le plus capable de les réformer toutes ; qui, en nous retraçant tous leurs dogmes, en aperçut le mieux la fausseté et la foiblesse, ne prononce-t-1l pas lui-même enfin que si le sage ou l’honnèête homme peut être malheureux,

la vertu et la sagesse ne sont plus dignes de nos recherches (1) ?

(1) Rien de mieux réfuté par Cicéron que ces stoïciens qui ne veulent pas que le sage souffre et soit malheureux

Ce bonheur , qu’ils ont tons confondu avec la vertu, où me le montrent-ils? les uns dans ce que ls plaisirs des sens ont de plus obscène ; les autres dans des biens , des richesses, des commodités , des jouissances plus propres à corrompre qu’à épurer les mœurs. Aristippe le voit dans les plaisirs du corps; Diomaque ne se croira heureux qu’en unissant l’amour de l’honnête aux voluplés sensuelles. Diodore ne veut pour le bonheur que l’absence de toute douleur. Il falloit aux péripatéticiens et les biens de l'esprit et ceux du corps, et ceux de la fortune. ( Lactan. de falsä sapientid. ) Les Platon même, les Py-

au milieu des supplices. (De finib. bon. et mal.) Son opipion, à lui, est moins ridicule, mais est-elle bien moins dangereuse , quand il prétend que le malheur , la sagesse , la bonté, la probité ne peuvent se trouver dans le même homme ? Bonus vir, el sapiens, et fortis, miser esse nemo potest. Nec vero ‘cujus virtus moresque laudundi sunt ,

ejus non laudanda vita est ; neque porro fugienda 4 est, quæ laudanda est. Esiet autem fugienda , si esset misera. ( Parad. 2.) Quelque absurde que soit ce paradoxe , il ne m'étonne pas dans un homme qui n’avoil point d’idée fixe sur l’immortalite. Lorsqu'il a dit : tout ce qui est louable n’est point à éviter ; or la vie d’un homme malheureux seroit à éviter ; donc Le sage ne peut étre malheureux. Il n’est pas possible de répondr: mieux, et d’éviter la conséquence qu'il en tire, sans lui faire dits que ce malheur présent de l’honnète homme peut ètre non pas a éviter et à fuir, maïs à désirer même , s’il n’est que passager , s’il peut nous conduire à un bonheur durable ; qui compensera bien. abondamment tous les malheurs de cette vie. Avec ces notions d’une vie à venir, Cicéron et cent

autres philosophes auroïent évité bien d’autres paradoxes,

thagore , les Aristote, ont appelé heureux celui qui satisfait la passion qui le domine, ( Essai Hist+ et Crit., p. 64.) Le stoïque Zénôn n’a connu de bonheur que dans l’egoisme personnifié, l’insensibilité, l’apathie la plus opposée à Pesprit social.: (Voy. Hume, Ent. hum. , t. 2.)

Combinez à présent ces notions variées et révoltantes du juste et de linjuste ; combinez ious ces dogmes plus monstrueux encore que mobiles sur Dieu et sa nature , sur l’homme et ses facultés, son destin et son bonheur ; rapprochez ces leçons, et n’imaginez pas qu’elles soient étrangères , ou qu’elles puissent devenir indifférentes au grand objet de la morale, car il est facile de prouver combien étroitement elles sont liées à cette science.

Vous avez des devoirs à me prescrire, vous me parlez de lois, d’obligations ; ma raison vous demande essentiellement à quel titre vous me les imposez. 1 n’ÿ'à point de loi où il n’y a point de législateur pour régler mes désirs ou mes actions, surtout dans le secret des ténèbres, tant qu'il n’y aura pour l’homme ni Dieu, ni providence. . La force et l’intérêt captiveront quelquefois sa volonté ; mais la force n’est pas le principe des vertus , et l’intérêt est souvent dans le cr'me, Commencez donc par me montrer un Dieu qui puisse , qui doive el qui veuille veiller sur mes pensées et mes actions. Tant que vous me laissez incertain et flottant sur son existence ou sur

sa providence, la grande question de mes, devoirs se réduira toujours à celle de l’intérêt présent. Vous prouverez peut-être à l'homme qui raisonne , nous nous chargerons même de vous le démontrer, que la distinction d’un bien ; d’un mal moral, du juste, et de l’injuste ne dépend pas absolument de nos idées d’un, Dieu vengeur et rémunérateur ; mais si ce bien moral devient un mal physique, s’il gène les passions, s’il exige des sacrifices:, s'il nous faut , outre la connoissance pureraent spéculative de la vertu , une loiet des motifs supérieurs à tout l’attrait du vice; eu un mot, si homme nous demande sur quoi vous fondez le devoir et le précepte, toute l’école ne vous devient mutile, par cela seul qu'elle n'a pu fixer Popimion sur Pauteur de la loi et des préceptes.

Quand vous me: parleresz de ces préceptes, pourrez-vous bien encore me laisser hésiter si je suis ou ne suis pas le maître de les suivre? et ne audra-t-1} pas conséquemment.que vous ayez d'abord résolu d’une manière fixe la questiaen de la liberté? Quand: vous me parlerez ensuite du bonheur attaché à la vertu, quelle confiance aurai-Je en vos promesses , si, a vec loute l’école anciemne ; Vous, me laissez indécis sur celte vie fature, dont le bonheur pourra seul compenser ce qu'il peut m'en coûter dans celle-ci pour être constamiient vertueux? Souvenez-vous: surtout

que-vous:parlez à la raison, que.c’est un: philo

-sophe que vous voulez lier à la vertu. Vos sen tences, vos apophthegmes, vos conseils, vos préceptes seront merveilleux; il les admirera; mais vous voulez en faire la loi de ses actions : aura-t-il done grand tort quand il demandera des principes positifs et constans , et des démonstra= tions sur lesquelles Ja loi‘soit établie ?

Nous les cherchons en vai, ées principes constanset positifs, danstonte l’école antique , elle ne sait à quoi s’en tenir elle-même sur tous ces grands objets ; à ces incertitudes elle a mêlé sans cesse les erreurs les plus monstrueuses. Toute la morale de la philosophie ancienne ne sera donc pour moi qu’un édifice chancelant, dont la base ne fut jamais assise, dont tous les fondemens sont ruineux. ‘Si mous voulons lPexaminer dans le détail de ses préceptes , sera-1-elle plus fixe, plus constante: et plus Mie de nos hommages? | roc?

On ‘peut être rétine pour un mstant par de pompeuses anälyses , par ces colleciions:où on affecte de ne mêéttre sous nos yeux queles maximes des anciens philosophes, avouées par la sagesse ; mais je veux, pour juger une école de morale , qu’elle proscrive constamment tous les vices ; qw’elle combatte constamment pour la vertu; que, sainte et constamment juste dans ses préceptes ; elle :mefournisse.et les motifs’ et les moyens de men tenir à :ses leçons, Toutme monire ces avantages réunis à l’écolecdel’Evan-

gile,, mais venez, et cherchons-les d’abord à celle de la philosophie.

Je n’effacerai pas dans Platon tout ce qui satisfail ma raison en me portant au bien; mais faudra-t-il encore qu’ilsoit mon maître , et pourra-t-il exiger mes hommages lorsque, me détaillant ses maximes et ses préceptes , il ne rougira pas de m’apprendre qu’il suffit au mensonge d’être utule pour devenir licite ? lorsque l’intempérance el les excès des enfans de Bacchus ne seront à ses yeux qu'une partie innocente du culte et des fêtes publiques ? lorsqu’en législateur et politique pitoyable, en moraliste révoltsnt , il dispensera des lois de la pudeur un sexe dont elle est le premier ornement ? lorsque je le verrai dissoudre les liens de l’union conjugale, proposer aux héros de sa patrie les faveurs des courtisanes pour prix de leurs services ? lorsque, par un sophisme destructeur de toute propriété , il ne verra plus rien de contraire aux lois de la nature dans le vol et le larcin? quand, mettant le poignard dans les mains de tout maître et de tout tyran , 1l soumettra à leurs caprices la vie de tout esclave, et n’aura plus que des arrêts de mort à prononcer contre cet esclave opprimé , qui n’a cherché qu’à se défendre d’un maître assassin ? Son école sera-t-elle encore pour moi celle de la verlu et de la raison quand, livrant à la simple lai de l’appétit Le plus bratal les femmes

et les hommes parvenus à leur neuvièmelustre, il ne demandera que des bourreaux pour les enfaus qu’il aura vus naître de ce commerce? (V.

Repub. de Platon ; surtout L 3 et 5.)

Je vous permettrai encore d'admirer un Caton, et tout ce qui peut faire redouter la justice: de sa censure; mais le croirai-je aussi le plus sage des hommes lorsqu'il applaudna au jeune impudique qui vient d’assouvir ses passions dans le sem des courtisines ? lorsque je le verrai s'extasicr et se pâmer de joie à l’aspect de celui qui ne venge son pére qu'en imitant le erimé de Passassin? { Plut. Vie de Caton,et Hor.

dise. la.)

© Méditez tant que vous le voudrez les otre s les lois, les paradoxes de l’orateur pllosopire; mais plaignez-le du moins quand la vengeance n'a plus rien d'illicite pour lui; quand 1 ne voit au’une sévérité outrée dans celui qui condamne la jeunesse à modérer ses passions , à fuir loin de ces lieux consacrés à la prostitution ; quand le meurtre, l’homicide, le parjuré, la trahison , le sacrilége n’ont pour lui rien de plus odieux et deplus criminelque le simple mensonge; quand, successivement académicien, sloïcien ,; épicurien , il conseille tour à tour la vertu, et justifie tous les excès. (V. Cic, Œuvres phil. Oraison pour Clelius; Parad.5; Lactance, Bayle, etc.

J'admirerai encore avec vous quelques traits,

quelqnes axiomes épars dans les écrits de nos anciens philosophes; mais nommez donc un crime que leur prétendue raison n’ait approuvé ou Juslifié; nommez une passion qu’ils n'aient pas favorisée, | Suis-je impie et rempli d’indifférence pont les cieux ? le plus sage des Grecs me répète pour leçon favorite : Ce qui est au-dessus de l'homme importe peu à l'homme : et bientôt le serment de la dérision équivaut à Ja parole donnée sur l'autel (1). Téméraire , insolent, présomptueux jusqu’au blasphèmie, jai pour moi tout l’orgueil du Portique; le ciel peut me donner la santé, et prolonger ou'abréger mes jours; ma vertu est tout entière de moi seul; le philosophe sourit avec mépris si je l’atteuds des cieux 3 et il plaint les Dieux mêmes de ne pouvoir devenir ses émules, ( Cicer. de nat, deor. Senec. epist.) Suis-je dur, insensible, égoïste ? Z£non et ses disciples m'ont appris que la vraie sagesse consiste à m’êlre point touché du sort d'autrui; que’la douceur et la pitié ne sont qu'une folie(2), Suis-je vindicatif et implacable ?

(1) Un des mots favoris de Socrate étoït , selon Lactance : Quæ supra nos, wihil ad nos. Suivant le mëéme auteur et plusieurs autres , il juroit par son chien et par ce - qu'il y a de plus vit, pour tourner le vrai sérment en ridicule.

(2) Zenonts senientiæ sunt a'que præc:pta hujusmodk :

Toute lPécole stoïcienne m'en a fait un préceple. Celui qui se laisse apaiser n’est plus homme pour elle. (Cier. pro Muræna; Lact. de vero cullu, )

Livré à tout le feu de mes passions , ai-je voulu ne suivre que l'attrait des plaisirs et de la volupté? Montrez-moi, vous dirai-je, un seul de vos anciens sages qui proscrive constamment ou le concubinage ou l’adultère ; je vous montrerai, moi, non plusun Epicure seulement, ni les pourceaux de son école , faisant des jouissances de la brute le suprême bonheur de l’homme; non pas un Démocrite exhortant éffrontément ses disciples à fuir les liens du mariage sans fuir ses jouissances , pour ne point s'engager dans les soucis qu’entraîne l’éducation des enfans; non par un Diogène confondant la turpitude et les infâmes habitudes de Phomme sans mœurs, avec les droits et les besoins de la nalure; non pas celle secte aussi nombreuse que révoltante de cyniques impudens, qui ne rougissent pas d’excuser la publicité de leurs obscénités par l'exemple des plus vils animaux ; mais Je vous citerai tout ce que l'antiquité avoit de philosophes plus sévères , les sloïciens eux-

Supientem gratia nunquam moveri, cujusquam delicto ignoscere, neminem mAsericordem esse nisi stulium et levem ; viri non esse exorari, neque placari. (Cic. pro Muræna ; Lact, de vero cullu, )

mêmes, les Zénon , les Cratès, les Crysippe, que l’on a vus sourire à cette école d’infamie , et partager ses dogmes. ( Voy. Dict. Bayle.

art. Diogène et Hyparchias. )

Ils sont encore fameux les noms de ces sages que vous aimez à nous donner pour de grands maitres dans la science des vertus et des devoirs ; mais faites-les revivre , et que la génération présente aille s’instruire à leur école : quels fléaux pour la sociéié et l'humanité, que des disciples dirigés par leurs préceptes! A la voix de Platon, nos guerriers reprendront toute la férocité des nations anciennes. « Quand le glaive est levé, « leur dira-t-il, comme :il disoit jadis aux « Grecs , la nature n’a plus de lois , l'ennemi « plus de droits. Vous porterez le ravage dans « ses campagnes el le feu dans ses villes. Celui « qui ne périra pas sous votre fer passera sous « votre joug et sera votre esclave. » ( Plat. Répub. L 5.7) A la voix d’Aristo'e , 1l n’y aura plus de lois d'égalité et de fraternité. L'homme libre aura reçu de la natnre même des chaînes dont il charge celui qui ne l’est pas; et l'esclave sera esseutiellement destiné à gémir sous le joug. Près de ces mêmes sages, comme auprès de Diogène , de Solon et de ‘Théodore, le droit sacré de la propriété, ce droit saint sur lequel reposent les fondemens de la société, ne sera plus qu’un droit établi par la force, et tout autre

que moi pourra, sans injustice, semer où je défriche, moissonner où j'ai semé, cueillir où j'ai planté. Le métier des brigands et des voleurs ne sera plus qu’une profession comme celle de tous les citoyens honnèles,

Ecoutez le stoïcien et l'Epicurien disputer sur les droits de vos compatriotes ; celui-là croit prècher la vertu en vous rendant insensible à leurs besoins ; celui-ci vous fera une loi de fuir l'honorable emploi qui leur consacreroit vos travaux et vos lumières. Aniceris cherchera au contraire à vous persuader que des crimes et les forfaits w'onl plus rien que de grand et de noble quand ils sont commis pour la patrie; et bientôt Théodore vous apprendra que l'amour de la patrie esl la vertu des sots.( Voy. Diog. Laerce, Vie d'Aristippe, et méme l'Encyclopédie , art. CYRÉNAIÏQUES. )

Qu'ils nous disent au moins, tous cés sages guidés par la raison , ce que sont les vertus. et en qnoi consistent les droits d’une amitié constante, de la tendresse paternelle, de Pamour filial. Is les ont oubliées ces vertus si naturelles; etqui pourroit entendre leurs préceptesdesangfroid , si j’allois, avec toute l’école d’Epicure, répéter à mes lecteurs que l'amitié n’a ni devoirs ni liens dès que l’ami cesse d’être utile; avec celle du philosophe de Cyrène, que l'amitié est superflue pour Le sage qui sait se suflire à lui-

même, et inutile À l’imsensé qui ne sait pas en tirex son profit ? Qui ponrroit n’être pas indigné, si J'allois, avec Aniceris, dispenser les enfans de tout sentiment de reconnoissance pour celui qui leur douna le jour, ou bien avec son digne maître, justifier le père dénaluré qui craint de reconnoïlre ses enfans, et les rejelte Join de lui, comme il se délivre de l’insecte qui le ronge, et, pour me servir de ses expressions, comme il rejette les poux et les crachats? ( Drog.

Laert. ibid, )

Que manquoit-il. encore à ces écoles pour avoir renversé loules les idées de la morale et les droits les plus saints? Il est un crime affreux dont la pensée seule fait frémir la nature: celui de Phomme armé contre lui-même , s'arrachant ane vie qu'il a reçue de Dieu , et déchirant luimême ses eutrailles; celui du seélérat qui consomme ses forfaits en hâtant le moment que le ciel attendoit pour le punir de tous, Eh bien ! ce crime offreux sera celui de toutes les écoles , du stoicien et de l’académicien comme de l’Epicurien ; du cyniqne et du eyrénaïque, Les Cléante, les Crysippe, les Démocrite, les Hégésias et les Caton se sont tous réunis pour exalter le suicide, l’ériger en vertu, en grandeur d’âme. Aristippe le regarde tout au plus comme un acte indifférent, parce qu’il n’ose décider si la som me des plaisirs après la mort sera plus grande ou

plus petite que celle des doulenrs ; ét si un Cicéron le condamne quelquefois, il révient sur ses pas et en fait Papologie. ( Voyez Drict. Ency. : art. CYRÉNAÏQUE. )

À ces détails honteux pour toutes les écoles de la philosophie ancienne, je pourrois en ajouter bien d’autres tout aussi capables de vous faire apprécier ses leçons et sa morale. Lors même que ces prétendus maîtres réncontrent par hasard quelques-unes de ces vérités uliles par ellesmêmes , lorsqu'ils me donnent quelques-uns de ces préceptes avonés par la vertu, je pourrois observer avec vous la foiblesse des motifs qu’ils opposent aux passions les plus violentes, la nulliié de leurs moyens, le défaut absolu des secours, comme celui de toute autorité, quand ils prescrivent. Mais sans doute vous n’êtes plus tenté de les opposer , ces prétendues écoles de la raison, aux leçons de l'Evangile; ces prétendus bienfaits de la philosophie , à tous ceux du Messie. Vous ne nous direz plus que l’univers auroit pu se passer des leçons de Jésus. Les prenves du besoin le plus absolu se sont trop EL bb sous ma plume, |

A ce maître sublime des vertus, nous vous avons aidé nous-mêmes à opposer une révéla tion antérieure à son école; mais il à fillu voir celte révélation incomplète en elle-même, dénaturée ensuite par le cime de ceux qui devoient

PHILOSOPHIQUES 109 en conserver le précieux dépôt, L'Evangile a purgé cette première école des interprétations pharisaïques, des vices judaïques; il a plus fait encore en ajoutant à ses leçons toules celles de la vertu la plus sublime.

Vous avez opposé à Jésus la morale des na— tions, ou cet instinct de la nature, ce sentiment. qui vous sembloit suflire pour conduire les peuples; le plus simple exposé de leur culte, de leurs lois, de leurs usages, vous a montré cel instinct des vertus affoibli , obseurci , sans force, sans action, vicié, perverli, dénaturé. C’étoit à l'Evangile à lui rendre ses lumières, sa force et son activité, en fondroyant les vices, le culle , les usages qui l’auéantissoient.

Obstiné à méconnoître les bienfaits de l’'Evangile, vous avez cru trouver dans la morale de la raison et à l’école de la philosophie un bien fait antérieur ; et nous l'avons vue cette philosophie, toujours incertaine et toujours inconstante, ne pouvant accorder ses adeptes ni sur les cieux, ni sur l'enfer, ni sur aucun de ces principes qui sont les fondemens de toute vertu. Dans le détail de ses conseils et de ses préeeples propices à tous les vices , à tous les crimes , elle n’a fait qu'ajouter au besoin d’un nouveau maitre. Quelle pourra donc être la conséquence de toutes ces recherches ?

La morale de la révélation primitive étoit In-

106 LES PROVINCIALES complète , la gloire de Jésus est de l'avoir perfectionnée (1). La morale de sentiment étoit

(1) Malgré ée que j'ai dit en comparant la morale de l'Ancien Testament à celle de l'Evangile, qu’on n’imagine pas avoir droit de me mettre au nombre des détracteurs de Moïse et de l’ancienne loi. Personne ne rendra plus hautement que moi justice an saint législateur des Hebreux. Toute sa loi est sainte, elle est toute mpirées elle pen tout entiére sur des principes saints. On n’a, pour s’en convaincre , qu’à lire mes observations relatives an dogme des Hébreux sur l’immortalité ; mais æette loi ancienne , quoique sainte ; n’éloit pas la séance de toute sainteté ; elle n’eu étoit pas la perfection , la consommation; elle toléroit bien des choses qne la loi nouvelle ne tolère point. Elle s'arrétoit à un terme de sainteté au-delà duquel Jeésus- Christ seul a fait connoître aux hommes qu’ils pouvoient s'élever. Voilà tout ce que j'ai voulu dire dans cette comparaison de la morale des anciens Hébreux et de elle de l'Evangile. S'il est quelqu'en qui pense que c’est là ôter à Muise une partie de sa gloire, et que sa morale ne le cédoit en rien à celle de l'Evangile, je répondrai : Pourquoi denc Jésos-Clrist oppose-t-il Ini-même si souvent la perfueiion de ses préceptes à l’imperfection de la loi ancienne? Que sigmificnt donc ces paroles si souvent répétées dans saint Matthieu : On a dit aux anciens ; mais je vous dirai, moi ; etc. ? Ces paroles n'ont-elles pas le méme sens que celles-ci : On a donné aux anciens tel précepte , et moi, je vous en donne un plus parfait ; on a toléré anciennement tel usage , et moi , je ne veux pas le tolérer ; on vous a permis telle chose, je ne la permets plus ; j’exige enfin de vous une perfection supérieure à celle qu’exigeoient Moise et les prophètes ? Je ne crois pas qu'il y ait un seul lecteur de l'Evangile qui ose contester cette interprétation. rl nous est dohé permis de dire, sans rien retrancher à la gloire de Moïse , que sa loi n'atfignbit point à la perfection de la loi évangélique. D'ailleurs les faits ici parlent assez d'eux-mêmes : lisez, et, comme nous, rapprochez

PHILOSOPHIQUES. 107 presque éleinte ; la gloire de Jésus est de lui rendre la vie et la lumière. La morale de la raison, ou plutôt la morale de la philosophie , étoit nulle dans ses principes |, monstrueuse dans ses détails. Il n’est pas une seule vertu qu’elle n'ait attaquée ; pas un vice, pas un crime, pas un forfait qu’elle n’ait autorisé ; la gloire de Jésus ne sera pas d’avoir recueilli ses leçons , mais de l’a voir anéantie,

les préceptes , les motifs, les moyens , et vous verrez s’il 2'y a pas luin encore de Moïse au Messie,

in

LE TTR vi Fe Qi Le Chevalier à La Baronne.

QUEL plaisir, madame , quelle satisfaction pour moi d’avoir à vous offrir le compliment le plus sincère et le mieux mérité! Il n’étoit pas possible d’mdiquer plus exactement le point: de réunion ; de mieux trouver comment tout est dit en morale depuis bien des siècles, et comment dans cette même science rien n’est dit encore pour nos sages. Je me repentois presque d’avoir abandonné cette énigme à la sagacité de nos provinciaux ; je tremblois de les voir en conclure que la vérité, en murale comme en physique et en métaphysique, n’est à notre école que ce que l'intérêt du moment suggère à nos adeptes: vous êtes mieux entrée dans nos vues; vous avez mieux senti ce qui devoit rapprocher nos grands hommes à l’instant même où tout semble les diviser d'intérêt et de senliment. Je n’ai donc plus semé sur un terrain ingrat! Tant de facilité à saisir esprit de notre école annonce le succès de mes leçons. Je n’hésite donc plus à les continuer , el le nouveau problème que je vais vous proposer aujourd'hui ne sera pas une légère preuve de toute la confiance que vos progrès m’inspirent.

PHILOSOPHIQUES. 10g

Mais, jé vous en préviens, écartez les profanes én ce moment; ét vous-même, armezvous de tout votre zèle , de toute votre constance philosophique. Disposez-vous à écouler paisiblement le pour ct le contre dans la question la moins susceptible, aux yeux du préjugé, des ut , des non et des peut-étre.

C’est l’existence même de l’objet essentiel de cette grande science dans laquelle vous devez être instruite, c’est l’existence même du juste et de l’injuste , des vertus et des vices , que nous allons réduire en problème. Y a-t1l dans ce monde un bien , un mal moral? c’est-à-dire, la distinction de ce que nous appelons vertu et de ce que nous appelons ice a-t-elle bien un autre fondement que notre imagination et nos erreurs? Le philosophe croira-t-il bien qu’il y ait des actions justes, des actions dignes de louange, de respect, d’admiration, d’amonr, et des actions injustes, dignes de nos mépris ou de notre haine? Y a-til enfin, ou bien peut-il y avoir dans toute la conduite des hommes quelque chose qui puisse mériter nos éloges et quelque chose que nous devions blämer ? Je n’ai pas besoin qu’on me le dise; cette question , ce doute vont un peu révolter nos provinciaux ; 5 18 ne concevront pas qu'un problèmé dé cette espèce ait pu entrer dans la tête d’un ‘Philosophe, et dans le fond j'avoue qu'il ëst un peu étrange, Demander s’il y a des vices

et des vertus dans ce monde, si leur distinction n’est pas imagioare, c’est, nous dira-t on , c’est exactement demander si la mére qui étouffe son, enfant ne fait pas aussi bien, n’est pas aussi louable que celle qui l’allaite; c’est demander encore si payer de retour un bieufaileur, un ami, un protecteur, ou je persécuter , de ealommier , le sacrifier , ne seroit pas absolument la méme chose en morale, ou en fait de mérite et de démérile; c’est demander si le sujet rebelle ne yaul pas le citoyen soumis et fidèles si Néron ne yaut pas Henri IV et Louis IX. Ces questions, je le répète encore, ont de quoi élonner la province. On les fait cependant à notre école, et on les résout même de bien des manières.

Il est pour certains sages des vices et des yertas, et pour d’antres il n’est ni vertus, ni vices. Quelques-uns se contentent de douter; il en est qui successivement doulent, afhrment , nient ; et cæ n'est pas là notre plus grand prodige : d’ailleurs, vous êtes à présent assez accoutumée à celte richesse d’opinions. Le problème consiste à trouver encore ici le point de réunion , c’est-à-dire le moyen de concilier entre eux et nos sages qui nient, et nos sages qui doutent , et nos sages qui affirment. Je ne me chargerai , moi. que de ma partie, c’est-à-dire, du soin de vous montrer l’opposition et Les combats de notre école. C’est ce que je ferai ,encore par nos doubles colonnes, qù je vais re-

PHILOSOPHIQUES. 11h

tracer d’un côté les leçons de nos sages qui nient , et de l’autre les leçons de nos sages qui affirment. Je prouverai la différence de toutes ces leçons; vous, madame, vous chercherez leur ressemblance, l'accord et l’unité qui en résultent; vous les découvrirez, et ce second problème ne sera pas moins bien résolu que le premier.

SECOND see Seconde Enigme philosophique.

On prouve d’un côté qu'il n’y a dans ce monde ni vices, ni vertus, el que tont est égal; on démontre de l’autre qu’il y a dans ce monde des vices, des vertus, et que leur différence est très-réelle. On fait ensuite voir des philosophes qui n'osent ici rien assurer, ni rien nier: on en fera voir même qui prennent alternalivement tous ces partis ; nous demandons comment ces divers sages n’ont cependant ici qu’une même opinion, et comment ils sont tous de la plus

parfaite intelligence ?

Qu'il n’y a dans ce monde ni bien ni mal moral, ni vices -ni vertus & distinguer.

« De cela seul qu’une chose existe, on peut, « on doit conclure qu’il n’y a aucun être particulier, aucune modification , ancune qualité de ces êtres qui ne soit plus conforme à « la volonté de Dieu qu’une autre; que par « rapport à lui fout est égal; que tout ce que « nous appelons perfections, imperfections, « justice, méchancelé, bonté , fausseté, sa- « gesse, folie, ne diffère que par rapport aux « sensalions de plaisir, de douleur, d'agrément « ou de désigrément que nous en recevrons. »

(Freret , Lett. de Trasibule , pages 207 et 208.)

« Je lai dit, je le répète: tont est bien, « soit dans l’ordre physique, soit dans l’ordre « moral ; je le soutiens d’après cette vérité dé- « montrée, lant par l’analyse que par l’expé- « rience, que c’est Dieu qui fait tout, et qu’il « ne peut rien faire que de parfait... On ne voit « dans l'opinion contraire qu’un abîme de blas- « phèmes et de contradictions. » ( Dieu et l’homme par Voltaire, n° 9 ,p. 154 et155.)

A) Mu MR

« Lorsque je fais le bien ou le mal, et que, « vertueux le matin, je suis vicieux le soir, « c’esl mon sang qui en est cause; c’est ce qui « l’épaissit , l’'arrête , le dissout ou le précipite.

Qu'il y a dans ce monde un bien, un mal moral, des vices et des vertus à distinguer.

«& Si la distinction du jaste et de Pinjuste n’a « pour principe la nature, je puis déchirer le « bandeau du préjugé qui m’attache à tout ce « que j'ai de plus cher... Il y a des choses dort « l'essence est de devoir être faites, comme il « y en a dont l’essence est de devoir être crues. » ( Delisle, Philos. de la nature, tom. 1,p.9 et 15).

« Il est évident que toutes sortes de maux ; « le mal d’imperfection , le mal naturel on phy- « sique, le mal moral, peuvent avoir lieu dans « un monde icréé par un être infiniment bon, « sage, puissant. C’est dans le mélange de ces « biens, de cès maux , que la sagesse et la bonté «divine semblent s'être déployées de la ma- « nière la plus glorieuse. Par là Dieu a montré « lat plus complète équité envers les créatures. » ( Dict. Encycl. art. MaL. )

« La distinction de justice et d'équité nous « est'originelle. Apercévoir dans les ètres intel- « lectüels laïdeur' et bonté (ou bien vice et «vertu ), c’éslune opération aussi naturelle et

Qu'il n’y a dans ce monde ni bien , etc.

I ny a rien dabsolument juste, d’absolument injuste, nulle équité réelle, nue grandeur, nuls crimes absolus. Politiques religionnaires , accordez celle vérité aux philosophes, et ne vous laissez pas forcer dans vos retranchemens, où vous serez honteusement défauts. » (Œuvres de Lamét., Disc, sur le

Bonleur).

« On ne peut trop le répéter, que , relativement au grand ensemble , tous les monvemens des êtres, toutes leurs façons d'agir ne peuvent être que dans l’ordre, et soul toujours dans la nature... Bien plus, chaque particulier agit toujours dans l’ordre... Il est dans l’ordre que le fer brule ; 1l est dans l’ordre que le méchant nuise, parce qu'il est dans son essence de nuire. Aussi la distinction d'homme physique et d'homme moral, adoptée aujourd'hui par la plupart des philosophes, n’est-elle fondée que snr des :suppositions gratuites. L’aptitwde de l’homme à se coordomner à tout lai fait croire que’ tout est bien, tandis qu'il n’est positiyement ni bien ni mal. » { Syst. nat. à ,e; bet 6.)

« On suppose à l’homme quia! un, vice une liberté qui le rend coupable à nos yeux. Le défaut iombe communément sur le compte

Qu'il y a dans ce monde un bien, etc.

peut-être antérieure en notre esprit à l’opération semblable sur les ê!res organisés...On à beau combattre ces senlimens et se tourmenter , la plus extravagante superstition , l’opinion nationale la plus absurde ne les excluroient jamais parfaitement. » ( Principes de

la Philos. morale, $ 1, trois. part. )

« Comment ne savez - vous pas que (si tout

« est également dans l’ordre } dès-lors il n’y a « ni vice ni vertu, ni mérite ni démérite , ni

moralité dans les actions humaines, et que ces mots d’honnête homme ou de scélérat doivent être pour vous vides de sens? Ils ne le sont pas toutefois, j’en suis sûr: votre cœur, en dépit de vos argumens, réclame contre la triste philosophie... Quand la sensibilité de l’homme commence à s'étendre hors de lui , il prend d’abord ces sentimens , et ensuite ces notions du bien et du mal qui le constituent véritablement homme... S'il n’y a rien de moral dans son cœur, d’où lui viennent ces transports d’admiration pour les actions héroïques, ces ravissemens d'amour pour les grandes âmes ? » (J. J. Rousseau, Emile,

et Lett. a M***, 1. 12, in-d°.)

« Le vice en lui-même est odieux à tous les hommes. Il en coûte au méchant le plus résolu pour consommer ses attentats ; et sil

116 LES PROVINCIALES Qu'il n'y a dans ce monde ni bien, etc.

« de la nature. Lorsque la philosophie discute « ces distinctions avec une exaclilude scrupu- « leuse, elle les trouve souvent wides de sens, « Un sarko est-il plus maitre d’être pusilla- « nime, voluptueux, colère, vicieux , en un « mot, que louche, bossu ou hoiteux ? Plus on « accorde aux mœurs , à l’éducation, aux cir- « constances, moius on est vain des bonnes « qualités qu’on possède et qu’on se doit si peu « à soi-même; plus on est indulgent pour les « défauts et les vices des autres, plus on est « circonspect dans l’emploi des mots vertueux « et wicieux ; plus on a de penchant à leur « substituer ceux d’heureusement où malhenu- « reusement né, qu'un sentiment de compas- « sion accompagne toujours. Vous avez pitié « d’un aveugle; et qu'est-ce qu’un méchant, « sinon un homme qui a la vue courte, et qui « ne voit pas au-delà du point où il agit?» ( Diction. encycl. art. Vice, addit. de l'Edit.) Qu'est-ce par conséquent que ace ou vertu, sinon des mots vides de sens, et auxquels le philosophe substitue ceux de bonheur ou de malheur purement physique ?

Vous combinerez tous ces textes, madame, vous comparerez surtout les deux derniers , et vous remarquerez qu'ils sont tirés du même ouvrage; que l’auteur des deux articles wice et vertu ayant eu, par mégarde sans doule, la

Qu'il y a dans ce monde un bien, etc.

pouvoit obtenir le même succès sans crime , ne doutons pas qu’il hésilât un instant. Malgré tous les écarts des hommes, il est des prinipes communs qui les réunissent tous.

Que la vertu soit aimable et digné de récompense , que le vice soit odieux et digne de punition , c’est une vérité de sentiment à laquelle tout homme est obligé de souscrire. Jaurois bien des choses à dire sur le vice pour montrer combien il est odieux ; je me contenterai de rapporter une seule réflexion de Montagne , tirée du 1, 3, c. 2 des Essais. Le vice, dit-1l ; a la laideur et incommodité si apparentes , qu’à l’aventure ceux-là ont raison qui disent qu’il est principalement produit par bestile ignorance; tant il est malaisé d’ima giuer qu’on puisse le connoître sans le haïr. La malice hume la plupart de vos venins, et s’en empoisonne.»(Encycl, art. VERTU et Vice.) est donc bien louche , celui qui ne voit dans la

vertu et le vice qu’un bonheur et un malheur purement physique.

constance de nous donner jusqu'à deux fois la même doctrine sur la réalité du vice, sur le mépris de la haine qu’il mérite, sur l'estime, l’a mour, les récompenses, le respect dus à la vertu: le rédacteur général a frémi que le vice ne füt

trop haï, la vertu trop aimée. C’éloit assurément trop d’aniformité dans un si grand ouvrage. Il falloit réparer celte tache. Deux fois dans un volume, le vice 1axé d’une difformité moïale souverainement odieuse , c’éloit parler deux fois le langage de la province et du préjugé. Il falloit bien au moins une note pour faire disparoître celte moralité, et pour la métamorphoser en accident physique. Vous observerez , dis - je, celle attention de la part de notre éditeur ; mais vous ne direz pas : Voilà au moins une coutradielion , une variation , une opposiliun bien marquée, bien évidemment prémédiiée. Non , il ne s’agit plus de chercher ici ces oppositions : c’est le parfait accord an contrure qu’il faut nous y montrer : ce n’est même encore là que la moitié du probième.

Je viens de vous donner à concilier des sages pour lesquels Le vice et la vertu ne sont pas une pure chimère , d’autres sages pour qui ils n’ont rien de réel : à présent nous avous à rapprocher encore celui qui vous défend le doute sur un pareil objet, et celui qui Pordonne ; et puis encore un autre qui affirme d’abord , qui doute ensuite; un dernier enfin qui mie et qui aflirme, Toutes ces petites circonstances ajoutant à la difficulté du problème , le rendent plus piquant , et ajoutent sans doute à l'honneur de la

solution,

Philosophe incerlain et prescrivant le doute.

« La morale n’est pas moins incertaine que « les autres sciences; les idées qu’on se forme « du vice et de la vertu , du bien et du mal, « ne sont pas d'une assez grande justesse pour « qu’on ne puisse pas faire paître des doutes « qui arréteront tons ceux que le préjugé n'em- « pèclie pas de suivre la raison... Pensons que « nons ignorons pour l'ordinaire les lois qui « doivent l’emporter , lorsqu'elles se contredi- « sent; pensons que nous ne savons pas à quel « point nos préjugés el nos foiblesses peuvent « nous excuser, Cela suffira peut-être pour nous « faire sentir Le peu de certitude qu'A y a dans « nos connaissances morales. » EL par conséquent pour nous empêcher d’assnrer qu'il y ait jamais vice ou vertu dans les actions de l’homme. ( Pyrrhonisme du sage , n° 106 et 10€ .)

Philosophe certai? et proscrivant le duute.

« Doutér s’il est des vices, c’est douter de « l'existence de la douleur. Ce séroit mettre en « problème s’il existé des poisons. C’est affecter « d'ignorer si la santé est préférable à la mala— « die. » Cessez de nous parler des incertitudes ét des obscurités de la morale. « Les vérités de « celle science sont aussi simples , aussi démon- « Lrées , aussi susceptibles d’être senties par les « hommes les plus grossiés , que les vérités « dont l’ensemble constitue l’agricultüré on tné

science quelconque. «(Essai sur le préjugé,

VOLTAIRE affirmant.

« Quand notre raison nous apprend que deux et deux font quatre , elle nous apprend aussi qu’il y a vice ou vertu... Jeunes habitans des îles de la Sonde , noirs Africains , imberbes Canadiens , et vous Baton , Cicéron , Epictète, vous sentez ous également qu'il est mieux de donuer le superflu de votre pain, de votre riz , de votre manioc au pauvre qui vous le demande humblement, que de le tuer ou de lui faire crever les deux yeux. Il est évident.à toute la terre qu’un bienfait est plus honnête qu’un outrage, que la douceur est préférable à l'emportement. «(#olt., Dict.

Puil., art. Juste et Injuste. )

VOLTAIRE doulant.

« La question du bien et du mal (et physique et moral ) demeure un chaos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi.

C’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent. Ils sont des forçats qui jouent avec leurs chaines. Metlons à la fin de tous les chapitres de mélaphysique deux lettres des juges romains, quand ils n° ’entendoient pas une cause. N. Z.

non, liquel : celarn'est pas clair. Des raisonneurs ont prétendu qu’il n’étoit pas dans la nature des êtres que Les choses soient aulre-

« ment qu’elles sont (c’est-à-dire que tout étant « nécessairement, rien n’est moralement ni bon « ni mauvais). C’est un rude système : je n’en « sais pas assez pour oser seulement lexami- « ner. « (Zd. art. TOUT EST BIEN).

VOLTAIRE 72iant.

Je l'ai enfin examiné ce rude système, et j'ai fortement prononcé qu’un destin inévitable est la los de toute la nature. Que nous sommes des machines ainsi que tous les autres animaux ; qu’il n’est par conséquent pour nous comme pour eux ni bonté, ni méchancelé morale ; que d’ailleurs s’il y a vice et vertu, crime et péché, dans tous les systèmes c’est Dieu qui en sera l'auteur. (\d. V. Princ. d'action ; les Oreilles du comte de Chesterfiell, etc.) L’homme par conséquent ne pourra jamais être cou pable ni de bien ni de mal.

DIDEROT affirmant et nant.

« Devant tout homme qui pèse mürement les « choses, ce seroit une affectation puérile que « de nier qu’il y ait dans /es éfres moraux, ainsi « que dans les objets corporels, un vrai beau, « un vrai essentiel, un sublime, réel... N'est-ce « pas une See de de nier ce dont on est « soi-même affecté? Lorsque quelques-uns de « nos dogmatistes modernes nous assurent de « la ele foi du monde, disentrils que le « vice el la vertu sont des préjugés d'éducation,

« ne sont-ils pas actuellement sous le charme... « Cette philosophie meurtrière se dément à « chaque instant. « (Æssac sur le mérite, part. 2. Ç 2 et note.)

Voilà bien, madame, une affirmation aussi posilive que vous puissiez la désirer; la négation sera un peu plus contournée, mais nous verrons si elle est moins réelle.

Respectivement a la Divinité, nous dit notre sage , n'y a dans la nature ni bien ni mal physique , ni mal moral. À Végard de l’homme supposé dans l’état de nature, 1/ n’y a point encore de mal moral, Reste l’homme vivant en société : or, s'il est pour ce second état un mal moral , ce mal ne peut d’abord avoir aucune relation avec la Divinité. Il ne sera à ses yeux qu'un simple défaut , suite nécessaire des bornes naturelles de la capacité humaine. Il ne pourra être z2mputé aux hommes, parce que leur méchanrceté est involontaire , parce que leurs erreurs sont insurmontables , et leurs crimes l'effet de la dure nécessité. ( Cod, de la nat. p. 192, 195 et 156.)

À présent, madame, rappelez-vous que , suivant le même sage, si l’homme n’est pas libre... n'y aura mi bien ni mal moral, ni juste, ni injuste, ni obligation, ni droit. (Encyc. DROIT NATUREL, art. de M. Diderot.) La conclusion de tous ces principes se présentera d’elle-même.

In'y a pour Dieu ni bien ni mal moral; il

n'y en a pas davantage pour l’homme solé ; pas davantage encore pour l’homme en sociélé ; pour qui donc pourra-t-il ÿ en avoir dans ce monde ? La conséquence ultérieure que vous en tirerez sera sans doute que cette philosophie meurtrière, qui se démenta chaque instant, ne se dément plus, ou plutôt qu’elle se dément encore, et ne se dément pas. Mais c’est ici le vrai point du problème qu’il faut vous laisser lhonneur de résoudre. C’est aussi le moment de vous offrir mon hommage ordinaire. Agréez- le , madame , ainsi que l'assurance de mon zèle et du plus respectueux dévouement.

OBSERVATIONS

D'un Provincial sur la lettre précédente.

J'EN suis bien sûr, lecteur, vous hésitez en ce moment entre l’indignation , le mépris et la pitié. Vous ne savez s’il faut les détester ces hommes qui, répandant un voile ténébreux sur l'existence même de la vertu , osent faire un problème de la distinction du juste et de linjuste , et n’ont pour le résoudre que ces Out, CES 71071» ces peut-étre , qui vous ont si souvent révolté à leur école. Vous ne savez sil faut solliciter la vindicte publique contre ces corrupleurs des nations , capables de dire : La vertu et le vice

ne sont que des chimèrés ; l’homme de bien et le scélérat ne sont que le mème homme; le bienfaiteur et l’assassin ont le mème droit à notre amour , à nos respects, à notre estime. Vous ne savez s’il ne sufliroit pas , sil ne vaudroit pas mieux encore se contenter de livrer à la risée publique des êtres dont le ciel se plaît évidemment à humilier l’orgueil par l’aberration Ja plus complète dans cette même science dont ils osent se croire les seuls maîtres, les vrais reslaurateurs ; des êtres qui nous disent sérieusement : La vertu et les crimes, les forfaits ne sont que de vains noms, des mots vides de sens, et qui veulent passér pour Les docteurs du genre humain, les précepteurs des rois el nos législateurs, J'hésite comme vous: je ne sais si le mépris doit l'emporter sur la haine et l’indignation. Hélas! peut-être aussi ne faut-il que les plaindre, el ne jeler sur eux qu’un regard de compassion et de pilié. Peut-être aussi n’est-il réellement pour eux ni vices ni vertu. Peut-être leur raison égarée comme celle de l’insensé ne sauroit en effet discerner les traits de la vertu, la distinguer du vice. Peut-être ne sont-ils que ces tristes mortels pour qui jamais le jour ne sera différent de la nuït. Ils confondent sans crime la lumière et les ténèbres. Que j’aimeroiïs à me le, persuader ! que je voudroïs ne voir dans le faux sage qu'un aveugle égaré plutôt qu’un méchant perverti; un insensé errant de bonne foi plutôt

PHILOSOPHIQULS. 125

que le docteur scelérat qui chercheä s’endurcir, à se prouver que le crime n’est rien; pour se livrer au crime; qui élève une école contre la vertu même, qui voudroit se convaincre qu’elle n’existe pas et ne peut exister, pour se dispenser de la suivre !

Oui, malheureusement tous ces prétendus sages sont nécessairement insensés où méchans, aveugles ou perfides. Ils méritent essentiellement ma pitié ou ma haine : ma pitié , si, pareils à la brute , ils n’ont rien conservé en effet de l’homme moral, pas même les premières notions de la vertu; ma haine, si, méchans parce qu'ils veulent l’être, ils ne nient la différence du juste et de l’injuste que pour se livrer indistinctement à l’un ou à l’autre, suivant leurs intérêts mo— mentanés. Quelle que soit la source de leurs égaremens, j’effacerai autant qu'il est en moi l'impression funeste que le sophisme aura pu faire naître dans l’esprit de mes compatriotes.

Mais contre l’insensé, ou bien contre le scélérat qui se dit philosophe, et s’obstine à ne voir dans ce monde ni bien ni mal moral, la la raison ne sera-t-elle pas absolument sans armes, et l'évidence du sentiment laissera-t-elle lieu à la démonstration? Ici, plus que jamais, je crois apercevoir et reconnoitre nne vérité sur liquelle je prie mes lecteurs de réfléchir.

Le Dieu qui a voulu faire sortir nos connoissances de deux sources diverses, du sentiment

intime et du raisonnement, ne semble rendre l’une plus riche, plus féconde, qw’en tarissant , pour ainsi dire, la seconde. On n’argumente point contre celui qui mie en plein midi l’existence du soleil, Quand j'ai dit: je le vois , je le sens, j'ai tout dit ; tout autre raisonnement est aussi difficile à inventer qu’il seroit superflu. Il

en est peut-être absolument de même dans lese

objets moranx, La raison est muette quand le le sentiment a sufli pour tout dire.

Pour exercer sur quelques vérités l’esprit de discussion , il faudroit, ce semble, qu’elles fussent au moins environnées de quelques-uns de ces nuages que l’exercice de la raison dissipé. Mais la raison , qu’a-t-elle à désirer ? et la manie même de disputer, quelles preuves pourra-t-elle exiger lorsque la vérité manifestée par le sentirent nous devient intime, ét comme intuilive ? Nous fül-il bien possible de multiplier ici les argumens , celui qui se refuse à l'évidence que la nature a mise dans son cœur , se rendra-t-il à nos démonstrations et à tontes lespreuves que nos raisonnemens lui fourniroient? Croira-t-il à nos yeux, quand il résiste aux siens? Je ne l'espère pas. Or jamais la nature ne fit parler le sentiment plus clairement que dans la question du bien, du mal moral , dans la distinction des vertus et des vices. C’est donc bien vainement que nous chercherions à convaincre par les raisonnemens les plus multipliés et les plus variés

PHILOSGPHIQUES. 129

celui qui nous demande ici d’autres preuves que celle de son cœur.

Quoi ! lui répondrois-je tout au plus, quoi!

vous me demandez où est la différence entre le juste qui protége la veuve, l’orphelin , et le brigand qui les dépouille et leur arrache un reste de subsistance ? entre l’ingrat qui trahit sæ patrie, et le héros qui s’immole pour elle ? II faut vous expliquer pourquoi cet homme sage et modéré daus ses désirs , toujours bienfaisant , toujours généreux , Pemporte sur l’avare, l’ambitieux , le fourbe, le méchant , le vindicatif? I faut que je vous dise pourquoi l’un mérite mon respect , mon amour ; pourquoi l’autre n’a des droits qu’au mépris, à la haine de la terre et des cieux ? Mais demandez - moi donc aussi pourquoi la lumière diffère des ténèbres , la douleur du plaisir , la vérité du mensonge ? Je la vois, je la sens cette différence ; si vous me demandez des argunmens, je ne peux que vous dire: Ouvrez les yeux, vous verrez comme moi; livrez-vous comme moi à la nature, vous sentirez, vous penserez de même. Je hais le meurtrier , Passassin , l’oppresseur , le traître , le perfide ; je les hais malgré moi. J’aime le bienfaisant , l’homme juste, fidèle, généreux ; je l’aime malgré moi. Là je ne vois que vice, ici que vertu ; là le mal, ici le bien. Que faut-il que j'ajoute, seul vous ne distin— guez ni l’un ni l’autre? Je n’en sais rien ; je ne peux que vous plaindre,

Vous insistez cependant, . . . . Si c’est de bonne foi , souffrez que je réponde avec la mème sincérité : je ne reconnois plus dans vous mon frère ou mon semblable. Vous n’avez pas reçu de la nature les mêmes facultés que moi. Avec tout l’extérieur de l'homme, il vous manque une perception qui tient à l’essence de l’homme, puisque partout ailleurs qu’à votre école les bommes aperçoivent le bien dans la vertu, et le mel dans le vice; puisque partout ailleurs il y a pour eux l’opposilion la plus sensible entre juste et injuste, comme partout il y a pour eux douleur et plaisir, eau et feu, vérité et mensonge, ciel et terre. Je sens et la douceur et l’amertume ; vous ne sentez ni l’un ni l’autre : qui de nous a le goût dépravé ou absolument nul? Encore une fois, vous n'êtes point ce que je suis, ce que sont tons ceux que j'appelle mes semblables. Vous n'avez point la faculté de voir el de sentir ce que nous voyons, ce que nous senlons tous ; vous êles une espèce à part, avec laquelle il ne nous est pas donné de nous entendre, avec laquelle je n’entre point en lice.

Mais je voudrois en vain m'en tenir à cette.

grande preuve d’un sentiment intime et général : le sophiste me presse; il récuse absolument ce suffrage de la nature, ou plulôt il n’y voit qu’une erreur et un préjugé de ma part. C’est à moi , c’est à nos institutions humaines qu'il lui plait d'attribuer ce que je dérivois de essence

des choses et de mon être. Si je veux l'écouter, il ne me dira pas, il est vrai, qu'il y ait identité d'action dans ce que j'appelle juste et dans ce que j'appelle injuste ; mais leur diversité terminée au pur.physique , au matériel , aura dés causes et des effets purement extérieurs, el n'autorisera aucunement ces dénominations de vertu et de vice que je leur attribue, ce prix et ce mérite ou ce démérite que je fais provenir de leur moralité. Le méchant ne sera que cet arbre sauvage qui produit nécessairement des fruits amers; la justice du bon ne sera que la fertilité du fignier cultivé, dont les fruits sont nécessairement plus doux et plus sains. ( Voy. de l'Esprit, Systeme nat., le Bon Sens , etc.) Et la qualité d'homme n'ajoutant rien à ces actions, ne me fournira point un nouveau jour pour lesapprécier. Ce que j’appelle enfin moralement bon , moralement mauvais, ne sera fondé que sur la distinction la plus arbitraire, et sans réalité. Notre cœur se révolte, se soulève à ces assertions, je voudrois ne leur opposer encore qu’un mépris sOUVerain ; Mas vaincus par l’importunité , entrons, puisqu'il le faut , dans une discussion ou les raisonnemens ne pourront sans doute qu’affoiblir Pévidence, mais que Pobstination de nos not a tsendua necessaire, daue prié Nous appelons vertu tout acte qu , jugé par les lois d’une pe morale, mériie à son auteur nitnig

1950 LES PROVINCIALÉS l'approbation, l’estime , la louange!, et qui peut devenir l’objet de quelque récompense,

Nous appeions vice, au contraire, tout acte qui , jugé par les lois d’une saine morale , mérite à son auteur le blâme, le mépris , et peut être l’objet de quelque châtiment.

L’honnète homme ou l’homme vertueux se manifestera par ces actions dignes de louange et de récompense; l’homme méchant ou a1creux , par celles qui méritent le bläme et des punitions.

Nos sophistes oseroient -ils nier que parmi ces actions il en est qui inspirent essentiellement le mépris et la haine, et d’autres qui inspirent essemtiellement le respect et Pamour ? Nous diront- ils que l’homme menteur, cruel, féroce , violent, ambitieux , ne les révolte pas quand il trahit ses frères ou quand il les opprime ; quand il est le tyran de ce qui l’environne, quand à ses passions il sacrifie Pamie , l’épouse, les en- “ans? Oseront-ils nous dire que l'homme bienfaisant, modéré , généreux , pacifique , ne leur imspire mi amour , ni respecl, ni estime ; que Titus et Néron , que Cromwel et Louis IX, que Socrate et Mélitus l’infâme délateur, n’excitent dans leur âme qu’un méme sentiment ? Oui, ils l'ont osé dire; mais leur cœur les dément à ‘chaque instant , el leur plume elle-même les trahit à chaque page. Si les hommes sont 1ous également Jouables, également odieux , ou plutôt

s'ils ne sont ni l’un ni l’autre, d’ou vient donc celte haine qu’ils ont vouée au moins aux superstitieux , aux tyrans , aux fanatiques ? Pourquoi crient-ils donc aux scélérals, s’ils n’y a ni crime, ni forfaits? À quoi bon tant de déclamations conire nos prètres, nos rois, nos magislrals , nos lois, nos institutions ? À qnoi bon ces.élages outrés qu'ils prodiguent aux protecteurs de leur école? À quoi bon ces satires sanglantes, ces injures atroces, qu’ils n'épargnent jamais au sacerdoce et à ses défenseurs , el à tous ceux qui osent se montrer les ennemis de leur extravagant philosophisme ? Bon Dieu ! bon Dieu ! quels hommes j'ai donc à réfuler ! Insensé: s’il n'y a rien qui mérite ni l'amour, ni la haine; si le zèle pour le mensonge et le zèle pour la vérité sont les mèmes pour toi, d’où vient donc celle! ardeur à répandre tes dogmes , et pourquoi haïr ceux qui les réfutent ? Pourquoi donc te plainstu que l'univers n’a pas assez d’esume pour ta philosophie , pour toi. pour tes semblables? S'il. n'y a rien qui mérite ou récompense ou chûtiment, pourquoi L’en prends-tu done sans cesse à nos gouvernemens de ce que tes adeptes , tes maitres, restent sans récompense , et nous sans punition? S'il n’y a enfin ni vice ni vertu , si le, crime ne peut êlre qu’une chimére, pourquoi ériger en réformateur et en instituteur des peuples et des rois? Faudra-t-1l done toujours en reyenir à celte vérité, que la philosophie de.

mon siecle n’est que le vrai chaos de toutes les contradictions possibles ; que c’est à son école surtout que l'erreur est condamnée à mentir sans cesse contre elle -même? O vous qui me Jisez, ne me reprochez pas ces mouvemens d’une indignation trop méritée. Qui pourroit écouter de sang - froid de pareils maîtres, et ne pas leur témoigner au moins le mépris qu’ils excitent? Vous ne savez pas d’ailleurs ce qu’il m'en coûte d’ennuis et de dégoût pour les entendre et daigner leur répondre, pour lire des leçons si révollantes, si absurdes, et réfuter des hommes que mon premier travail est toujours de chercher inutilement à concilier avec euxmêmes.

L'erreur que je combats a mis le comble à leur délire. Je ne concevrois pas comment ils ont pu en venir au point d'écrire qu'il n’y a rien de juste, rien d’injuste; que le vice et la vertu ne sont qu’une chimère, si cette affreuse erreur n’étoit une suite naturelle de leur obstination à rapporter aux sens , à la matière , toutes les opérations et toutes les facultés de l’âme. L'homme physique est tout pour eux; l’homme moral est inconnu à leur école; et de là ce grand éloignement pour toutes les qualités morales qui distinguent les actions de l’homme , qui les constituent vicieuses ou vertueuses. Montronsleur donc ici l'agent moral dans Yhomme. Pour apprendre à se connoilre eux - mêmes , qu'ils

étudient au moins ce qui se passe dans euxmêmes, et avant qu'ils n’agissent, et pendant el aprés leurs actions diverses, Les réflexions que J'exigerai d’eux en cel instant vous sembleront peul-être étrangères à la question qui doit nous occuper; mais vous verrez, lecteur, comment elles nous y ramènent , et quel jour elles doivent répandre.

Je l’ai dit ailleurs , et il est essentiel de le répéter ici : En qualité d'être pensant , ma vie n’est point toute dans ces mouvemens involontaires qui font couler mon sang , qui agitent mes membres, ou qui frappent mes sens malgré moi. Je peux et méditer et comparer ce que je vois, ce que je fais: il est des questions que j’approuve, il en est que je condamne, il en est que je hais et que j'évite, 1l en est que j'estime el que j'aime. Cette première faculté de juger, d’apprécier, d'estimer et de mépriser ; constitue déjà dans moi l’être au - dessus des sens; elle laisse bien loin derrière moi, et cet arbre, et ces fruits auxquels vous n’avez pas rougi de comparer l’homme et ses aclions.

- Celui qui me douna la faculté d’ apprécier n’a pas laissé dans moi ce principe stérile, sans influence et sans effet. Je peux non - seulement huïr ou mépriser, mais me déterminer, et vou= loir, et choisw, on rejeter en conséquence du jugement que j'ai porté. J’agirai ou je résisterai, non parce que je suis poussé ou excité, mais,

parce que j'approuve l'impulsion que je reçois :! dès-lors mon action est à moi ; elle acquiert une nouvelle propriété morale provenant du concours de mon intelligence et de ma volonté. Elle est bien différente dès-lors de l’action de la brute qui veut et qui choisit peut - être, mais qui veut , décidée par l’impression , non par l'approbation ou par l'estime, et pour laquelle la sensation est tout.

Être bien plus morale encore, non-seulement je peux apprécier l’impulsion, et me déterminer en conséquence du jugement qui l’a suivie, mais ce jugement même ne décidera pas impérieusement le choix que je ferai. L’homme aura vu le bien qu’il approuve, et il fera s’il veut le mal qu’il a blâmé , qu'il blâme encore en le faisant. I} aura vu le bien et la douleur , le vice et le plaisir unis ensemble ; il saura préférer la douleur au plaisir, le évisois au bien-être, comme il peut préférer Pagréable ou Putile à ce qu'il a connu de juste, de louable, d’honnête ; privilége terrible et fatal an méchant qui en abuse, mais privilége qui fera à jamais la grandeur du juste, et qu’il n’est plus temps de contester à l’homme, après les preuves que nous avons données de son essence et de sa liberté! Privilége qui distingue essentiellement ses actions de celles de tout être uniqnement régi par

les arrèts du sort , ou 6 les mêmes lois que la matière !

Ilen est un nouveau qui vous fera sentir malgré vous ce que sont vos aclions , et qui vous forcera à les apprécier par des règles tout autres que celles des plaisirs on des douleurs physiques. Vous aurez des remords quand vous ferez le mal, vous en aurez mème quand vous ferez le bien croyant faire le mal; et votre conscience ne vous permettra de vous applaudir que lorsque vous aurez suivi ses lamières, et lorsque vous pourrez vous répondre que votre intention au moins fat pour le bien. ‘Trouvez-les. ces remords , osez les sonpçonner autre part que dans l’homme ; osez chercher ailleurs le repentir et la douleur d’avoir manqué à la loi, ou la satisfaction , le doux plaisir de l'avoir observée. Vous ne lessayerez pas, vous le savez lrop bien ; c'est à l’homme seul qu'il a été donne sur la terre de se repentir où de sc réjouir , de se mépriser ou de s’applaudir , suivant qu’il s’est rendu , par ses actions, coupable ou innocent. |

Vous le savez encore, c’est à l'homme seul qu'il a été donné , non-seulement de se juger soi-même , mais encore de juger ses semblables suivant là même loi. Il leur accordera son estime ou les méprisera , il saura mesurer sa haine et son amour , non sur €e qui aura frappé ses sens dans leur conduite , mais sur ee qu'il aura démêlé de plus caché dans leurs intentions. Dans les traits qui auront l'apparence de Phéroïsme ,

il saura reconnoitre l’orgueil ou l'ambition qui en est le principe. Un bienfait ordonné par l’amour-propre, dirigé par l'intérêt , m’excitera jamais que foiblement sa reconnoissance , s’il ne s’en croit pas absolument dispensé ; tandis qu’il tiendra compte de la volonté seule , quand même il n'aura pu en éprouver le moindre effet. Les mouûfs auront beau se cacher dans le cœur , c’est là qu’il fouillera pour régler son estime ; c'est par là surtout que, forcé de se juger soimême, il rectifiera sur son compte même les erreurs du public. Au milieu des applaudissemens il se condamnera, parce que les succès les plus brillans ne justifient pas les passions secrelles qui fyrent son mobile. Condamné au contraire el proscrit , vilipendé par tous ceux qui ont jugé de lui par l'apparence, il verra sa grandeur dans son âme, et son innocence dans la pureté de ses intentions.

Revenez à présent, lecteur, sur toutes ces opérations intellectuelles , et sur ces facultés diverses dont l’exercice est essentiellement lié aux actions réfléchies qui partagent le cours de votre vie. L'homme agit , ses facultés physiques ne sont que pour l’instant dans l’action même ; ses faculiés morales l’ont toutes précédée , com mandée , dirigée. Les sens n’ont rien à faire à cet acte de son intelligence qui a vu et jugé l'action avant qu’elle existt ; ils sont nuls pour celle volonté qui l’a décidée ; ils sont encore

nuls pour cette faculié qui vous la rend présente, et qui vous force encore à vous juger par elle innocent ou coupable, quoiïqu'’elle soit passée depuis long-temps. Les sens ne sont donc pas le seul mobile qui met l’homme en aclion ; s’ils me montrent dans lui l'agent physique , il est des facultés d’une autre espèce qui me montrent dans lui l’ageut moral, qui dés-lors : donneront à ces actions ce même caractère, qui leur imprimeront le sceau de la moralité qui le distingue.

Sans doute vous ne nierez pas ce principe dicté par l'évidence : Toute ac/ion participe essentiellement dela nature même de l'agent et des facultés par lesquelles il agit. Vous ne ju- . gerez pas l’action de la pierre qui vous heurte ; vous ne jugerez pas le fruit qui vous nourrit, comme vous jugez l'être intelligent qui vous nuit , parce qu'il a voulu vous nuire, ou celui qui vous sert, parce qu'il a voulu vous être utile. Vous ne jugerez pas, en un mot , l’agent physique et matériel, comme vous sentez bien malgré vous-même que vous devez juger l'agent moral et intellectuel.

Mais quelle sera donc cette mwralité que la nature même de l'être intelligent communique à ses actions ? En quoi consiste-t-elle ? Suivez encore l’homme dans ces mêmes facultés qui constituent Fagent moral, vous en verrez sortir comme de leur principe ces idées de vertu et de

vice, de mérite et de démérite que vous vous obstinez à méconnoître.

L'homme agit parce qu’il a pensé, parce qu'il a connu, parce qu’il a voulu , parce qu’il à choisi; et il a pu vouloir une action contraire à celle qu’il adopte : donc ses actions sont à Jui ; il en est le mobile, la cause libre et volontaire : donc je puis et dois les lui attribuer comme à leur vrai principe ; donc il est responsable et de ses actions mêmes , et des effets qui en résultent.

L'homme n’a pas voulu simplement celte action, mais il la veut après lavoir jugée, approuvée, ou même après lavoir désapprouvée; sa volonté est bonne, si c’est le bien qu’il veut ; elle est mauvaise, si c’estau mal connu qu’elle se détermine : il sera donc pour moi bon ou imauvais, et digne de louange ou de blâme, de récompense ou de punilion, suivant qu’il a voulu cette action connue pour bonne ou pour mauvaise.

Je veux que cette action nesoit par elle-même mi digne de louange , ni digne de mépris ; par cela senl qu'il a cru voir le bien, et qu’il l’a voulu faire, sa volonté est bonne, et il est bon lui-même, vertueux , digne de récompense :

comme par cela seul qu’il a cru voir le mal et qu'il l’a voulu , sa volonté est mauvaise, comme par cela seul il devient lui-mème vicienx, méchant, coupable et digne de mépris , de chätiment, de haine. |

Que le sophiste le plus déterminé se présente et nous dise ce qu’il pourra répondre à ces asserlions. Osera-t-il nier qu'il y ait au moins des hommes qui croient à des devoirs , à la vertu, et qui croient an crime? Osera-t-il nous dire que le mortel qui croit à des devoirs et ne les remplit pas est aussi estimable que celui qui y croit et Les remplit ? Il ment évidemment à l’expérience et au bon sens par Fune où Pautre de ces prétentions. Il existe donc des vertns et des vices par cela seul qu’il existe des êtres qui croient à la vertu, au vice; il existe un bien, un mal moral, par cela seul qu’il existe des êtres 2 veulent et qui font ce qu'ils croient bien, et d'autres dires ani veulent et qui font ce qu'ils croient mal.

Sous quel prétexte encore le faux sage pourra-til nous dire que le vice el la vertu ne sont que des chimères ? Prétendra-t-il que l'homme faisant ce qu’il croit mal n’est pas réellement méchant , ou que ce mal ne peut lui ètre imputé, et qu’il ne peut par là mériter punition ? Il veut donc que je croie innocent celui même qui à beau affecter de se cacher son crime, qui, malgré ses efforts , se croit toujours coupable ? Il veut donc que je n’impute pas ce crime à celui qui se l’impute lui-même, et qui se le reproche sans cesse? Il veut me voir absoudre de loute punition celui qui sait très-bien qu’il doit être puui, s’il existe un Dieu juste? Oui,

le remords seul du méchant prouve qu’il est coupable, qu'il a démérité, qu’il doit être puni. Seul il me suffira pour croire à la réalité des crimes , à la distinction essentielle des vertus et des vices.

Mais je l’avois prévu , la vérité s’est peut-être obscurcie par le raisonnement et la démonstration. Revenez donc, lecteur, au sentiment; revenez à votre cœur , il vous parlera plus clairement, plus haut que tous nos argumens. Vous qui avez osé nous dire: De cela seul qu’une chose existe, on peut , on doit conclure que tout est également conforme à la volonté de Dieu ; que justice, méchanceté, bonté , ne différent que par l’idée de plaisir et de douleur; laviez-vous bien interrogé votre cœur, lorsque vous nous teniez ce langage ? Et puisque vous vouliez vous en lenir à la raison , que ne l’écoutiez-vous au moins lorsqu'elle vous disoit que je n’outrage pas le Dieu que vous citez en preuve, en croyant qu'il a pu permettre l’existence du crime, et qu'il est assez sage pour savoir tirer le bien du mélange des bons et des méchans ; qu'il est trop saint, trop juste pour voir du même œil l'innocence et son 1yran , la veuve et loppresseur ? C’est vous qui l’outragez, en vou- Jlant que son approbation porte également sur les uns et sur les autres; en ne lui supposant toute votre indifférence pour la vertu que pour cesser de redouter sa haine pour le crime ; eu

insultant à sa sagesse pour vous dispenser de Ja croire supérieure à la raison humaine et à votre prétendue philosophie.

L’aviez-vous encore consulté votre cœur, vous

‘qui, pour nous apprendre que tout est bien, que

le crime est impossible, croyez venger un Dieu et l’honorer en disant qu’il fait tout, que l’homme ne fait rien? Vous nousaccusez, nous, de blasphème, et vous dites que le crime est impossible , que Dieu fait tout, que tout est bien ! Notre blasphème est donc un bien aussi, étil vaut votre amour pour la Divinité. Vous nous accusez de contradiction ; ce Dieu qui fait tout est donc aussi celui qui se contredit, qui se blasphème en nous; c’est ce même Dieu qui par vous défend la vérité, et par nous le mensonge! Ah! plutôt, c’est ce Dieu qui vous aveugle, et punit votre fausse sagesse par le comble même de l’aberration et du délire.

EL toi qui prononçois si hardiment que la vertu et le vice n’ont de cause et de réalité que dans un sang qui coule avec plus où moins de vitesse, dis-moi quand tu as fait d’un Tibère un Socrate, d’un Néron un Antonin, en les guérissant de la fièvre; dis-moi si la fureur , la rage et l’impétuosité de Passassin ont effacé son crime,

Et toi, qui trouves l'ordre jusque dans le méchant, parce qu’il est dans l'ordre que le méchant nuise, dis-moi pourquoi tu oses lui

donner le titre de méchant quand il agit dans l’ordre ? et pourquoi tu l’auras distingué du bon, si le bon n’agit pas plus dans l’ordre que le méchant? Si tu n’es pas méchant toi-même, laisse là cette triste raison, qui confond la nature de élément, et l’essence de l’homme ; consulle ton cœur, et qu'il te dise si tu agis dans l’ordre quand tu mens, quand tu blasphèmes , et quand tu empoisonnes toules les sources de la vertu.

Malheureux Diderot , et malheureux Voltaire!

laissez, laissez encore cette triste raison qui affirme, qui doute, qui nie , qui chancelle sans oesse , sans savoir sur quoi se reposer; qui ne voit le matin qu’une philosophie meurtriére à celte école où l’existence des vertus et des vices est réduite en problème; qui bientôt n’ose plus décider elle-même sil est rien de réel dans la vertu el dans le vice; qui finit par ne trouver partout qu’une fatalité destructrice et de l’une et de l’autre, Laissez là cette raison flottante et incertaine dans le dédale de ses vains argumens; consultez voire cœur , il sera plus constant dans ses oracles; vous ne le verrez pas revenir sur ses premiers jugemens quand il sera question de décider s’il est mieux de partager son pain avec l’indigent que de lui crever les yeux; si un bienfait esi préférable à un outrage , et le pardon à la vengeance.

Conçoive qui pourra comment des hommes

qui.se disent et se croient philosophes , qui nous vantent sans cesse leur amour pour les hommes, Jeurs frères, leurssemblables , ont pu se regarder comme les bienfaiteurs du genre humain en répandant leur doctrine perverse. Qu’auront-ils donc gagné quand ils seront venus à bout de l’accréditer, quand ils auront persuadé aux hommes que le vice et la vertu ne sont que des chimères ? Ils Vont dit souvent : le caractère propre de la vérité, c’est de contribuerau bonheur de l’homme: le caractère essentiel du mensonge, de l’erreur , c’est de nuire. Eh bien ! qu’ils imaginent, s’il est possible, une doctrine plus funeste que la leur. Supposez qu’elle est passée de leur école dans nos foyers, dans nos places publiques ; qu’elle est également adoptée par le peuple et par ses ma gistrats, par l’indigent et par le riche, par les pères et par les enfans , par les sujets et par les rois, Supposez que ce soit une maxime adoptée par les vieillards , inculquée dans l'esprit de la jeunesse, que nos distinctions du juste et de l’injuste, des vertus et des vices, ne portent que sur des préjugés imaginaires : que devient, je vous prie, cet univers ?

La fougue des passions sera la seule loi d’une jeunesse qui ne connoît d’autre bonheur que celui de les suivre. Elle n’ayance en âge que pour se ménager des moyens plus sûrs de les satisfaire , et jamais des moyens plus licites, puisqu’ils le seront tous également. Quel sera donc

alors le frein de ambitieux, du tyran, du despote, du brigand, de l’assassin ? La loi, répondez-vous; mais la loi n’est ni juste, ni injuste, ét il n’y a ni vertu à l’observer, ni crime à la violer. Ma propre sûreté; mais la force ou la ruse me mettent à l'abri de tout danger. . . . Mon bonheur; mais il est dans la possession de ce que je désire, dans l’aisance et le plaisir, dans la satisfaction de mes penchans. Malheur à vous, malheur à tout ce qui m’entoure, si je ne puis obtenir qu’aux dépens de votre fortune ou de votre vie même! Je le pourrai souvent sans crainte . de la loi; je le pourrai toujours sans crainte de devenir coupable. | Vous aurez des magistrats. ..,3 mais vous n'avez plus d’équité , de justice ; vous leur avez äppris qu’il n’y a point de verlu à protéger le foible, point de crime à prononcer en faveur du plus fort. Vous aurez des bourreaux ! En aurezvous assez pour Punivers imbu de vos principes, ét persuadé que le vol, l’adulière, le meurtre , homicide , la calomnie, la trahison , la perfidie équivalent à la fidélité , la bonté, la douceur, la générosité à la bonne foi? Vous aurez des princes et des rois! . . . Quel bonheur pourrez-vous en espérer quand ils sauront que le tyran n’a pas moins de mérite que le père du peuple? Que sera-ce pour eux que des sujels aux yeux desquels celui qui donne sa vie pour son roi nest rü plus vertueux, ni moins louable que le mons-

tre qui plonge le poignard dans son sein? Vous aurez les liens du sang, de la patrie, de l’humanité, la voix de la: nature! .... Eh ! qu'est-ce: que la voix de la nature, quand vous êtes venu à bout d’étouffer celle de la conscience? Qu’est-ce queides liens pour qui ne connoït point de devoirs? Qu’est-ce que la patrie, quand la sacrifier et la trahir: est tout aussi louable que s’immoler pour elle; quand lui ravir un citoyen ou la délivrer d’un ennemi n’est, en fait de mérite et de vertu, qu’une.seule et même chose? Qu'est-ce que l'humanité , quand la cruauté et la férocité équivalent à la bienfaisance? Qu’exigeront des frères, quand ils sauront eux-mêmes que c’est une folie de respecter son sang au prix de son mieux-être? Et que sera-ce enfin que les doux nems de père, d’enfant, d'amis et de parent ; : quand vous aurez appris que l'amour paternel ou filial, que l'amitié, que tous les sentimens de la nature ne sont que préjugés, et que tout pré : jugé doit céder à mon intérêt propre ? Le méchant n’est qu’un monstre !... Et qu'importe si le monstre équivaut au plus parfait des hommes? Vous aurez des supplices et des arrêts de mort!..…. Et qu'importe la mort à celui qui ne voit que le néant, qui ne veut plus de l'être, s’il ne peut en : jouir à son gré?

Allez donc ; philosophes barbares, allez, répandez-vous dans les carrefours et dans les temples pour annoncer aux peuples qu’il n'existe:

ni crime mi vertu, ni juste ni injuste. Quand vous seriez ces monstres ennemis par leur nature de tout le genre humain ; quand , sortis de l’abime où la main du Très - Haut les enchaîne pour nous mettre à l’abri de leur jalouse fureur, vous auriez dans vous seuls toute leur haine, quel moyen plus perfide et plus efficace auriez-vous inventé pour détruire les hommes, pour dissoudre à la fois tous les nœuds qui font le bonheur du père , de l'époux, de l’épouse, des enfans , la tranquillité des familles , la sûreté, les charmes de la société , la base des empires ? Quand’vous auriez juré de faire de chaque homme l’ennemi de tous les autres hommes , de changer leur demeure en antres de lions, en repaires de tigres, d'animaux tous rusés ou tous féroces ; quand vous auriez juré d’avilir, de flétrir toute la race humaine , de la mettre tout entière dans la-classe des brutes, en la privant commé elles de-toute idée de vertu , de devoir ; de justice, de mérite, de Dieu vengeur ; quand li conspiration que vous avez formée auroit été tramée et conduite par l'enfer assemblé, dites-nous ce que la haïne la plus noire et la plus acharnée. vous auroit suggéré? Non , l’ennemi de l’homme par essence, Penmemi des vertus par sa nature, sl avoit à se montrer à nous sous lés dehors de la philosophie, n’auroit pas élevé une école plus fatale, il n’auroit pas donné des leçons plus monstrueuses, plus flétrissantes. Pour se-montrer en

esprit infernal, il auroit commencé par ces paroles : La vertu et le crime, le juste et l’injaste ne sont que des chimères,

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