‹ Les hérésies du moyen âgeChapitre 10 sur 20 · ET LES GUILLELMITES · texte numérisé non relu

ET LES GUILLELMITES

Peu d’aventures mystiques furent aussi étranges que celle de Guillelma, hérétique italienne et Bohémienne de race royale, que d’aucuns de ses disciples proclamaient vierge et qui ne se cachait point d’avoir un fils, illuminée ou simulatrice dont nous ne savons exactement jusqu’à quel point elle se prétendit, se crut, ou nia être l’incarnation du Saint-Esprit et qui réalisa ce prodige d’être à la fois vrai Dieu et vrai homme sous l’apparence d’une femme. Ce magnifique enchaînement de contradictions est un des charmes de cette mince féerie religieuse. Et parmi les mouvements hétérodoxes qui pullulèrent en Lombardie vers la fin du xme siècle, celui-ci est un des plus confus, des plus brefs et des plus pittoresques.

Guillelma arrivait de Bohême, dans un halo de fin du monde, au milieu d’une Italie profondément troublée où l’âpre invasion des flagellants demeurait récente, où la crainte d’une proche apparition de l’Antéchrist émouvait d’innombrables consciences. Une prodigieuse attente transfigurait les événements et les êtres : des initiés se chuchotaient la date exacte

du Jugement. Milan avait d’ailleurs toujours montré un goût assez âpre pour l’indépendance en matière de foi ou de discipline et ne s’était incliné qu’au cours du ixe siècle devant les injonctions de Rome imposant le célibat ecclésiastique. Son peuple surchauffé, qui se souvenait d’avoir vu défiler des processions d’hommes à demi-dépouillés se frappant sauvagement avec des fouets, accordait à toute histoire merveilleuse une immédiate créance. Dans cette capitale de violence et de songe la venue d’une femme belle, éloquente et mystérieuse ne pouvait qu’inquiéter les foules avides de miracles.

L’inconnue se disait fille du roi de Bohême et de la reine Constance. Plus tard, au moment procès des Guillelmites, un de ses disciples affir na qu’il avait poursuivi vers les Carpathes une enquête probante et se porta garant de cette filiation illustre. Guillelma voulut ajouter aux diamânts de la couronne royale les invisibles pierreries de la Jérusalem céleste. A peine installée à Milan, elle donna des signes d’une extrême piété et groupa vite autour d’elle un certain nombre de personnes auxquelles il semble bien qu’elle ait murmuré des confidences bizarres. Elle exerçait une sorte d’envoûtement sur les fidèles qui l’approchaient. Parmi les dirigeants de cette coterie dévotieuse, composée dès le début de nobles, de bourgeois, de quelques moines, se trouvaient un homme, Andrea Saramiti et une religieuse de l’Ordre des Humiliées ; Sœur Maufreda, étroitement apparentée à la famille des Visconti. Que leur dit exactement la jeune femme ? Qu’y ajoutèrent ses auditeurs ? Une légende se forma rapidement, dans laquelle il apparaît délicat de découvrir

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la part des révélations de Guillelma et celle de l’imagination de ses sectateurs. Au surplus, si l’on pouvait cerner et définir cette part personnelle, quelle nuance y prévaudrait, de sincérité ou de rouerie ? Il reste difficile d’accepter que ses disciples, même envoûtés par le charme de cette jeune femme, aient inventé de toutes pièces une doctrine dont, certes, les éléments se trouvaient épars dans nombre de théories contemporaines mais qu’il fallait un motif pour réunir et fixer. Sans doute Guillelma aurait-elle déclaré à un moine qui l’interrogeait bienveillamment qu’elle était une femme comme les autres et qu’il y aurait péché à la prendre pour ce qu’elle n’était pas ; mais le fait qu’une religieuse ait déclaré voir, toucher, laver les stigmates qui saignaient à ses mains et à ses pieds, prouve qu’elle ne se défendait pas contre sa réputation de sainteté. Et lorsqu’elle se comparait à un ver de terre, à une femme vile, ne parlait-elle point par une feinte humilité évocatrice de hautes vertus ?

Qu’elle soit entrée entièrement dans son rôle de rédemptrice ou qu’elle ait simplement accepté de le jouer au regard de ses adeptes, Guillelma devint en tout cas, pour le groupe qui se pressait autour d’elle, une seconde révélation de Dieu, l’incarnation de l’Esprit. Si l’Ange Gabriel avait annoncé à la Vierge l’incarnation de Jésus, l’Archange Raphaël avait été chargé par l’Éternel d’annoncer à la reine de Bohême celle, longtemps espérée, de la troisième personne de la Trinité. Ici l’étrangeté s’accentuait encore ; l’incarnation de l’Esprit s’était en effet effectuée dans la même chair que celle du Verbe et le corps de Guillelma n’était autre que celui de

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Jésus, son corps historique, devenu celui d’une femme. Imitant la vie même du Christ dont elle avait pris le corps, Guillelma devait souffrir et mourir pour le salut des hommes puis, son sang versé, ressusciter et monter au ciel en présence de tous ses disciples, laissant sur terre, comme vicaire, une femme qui serait Maufreda. Peu de temps après son ascension paradisiaque, elle enverrait aux croyants de son église sa propre effusion spirituelle qui descendrait du firmament, comme en une autre heure fameuse de l’histoire, sous l’apparence de langues de feu. Alors le Pape du Saint-Esprit, qui serait naturellement Sœur Maufreda, monterait sur le trône pontifical. Cette papesse siégerait à Rome, en attendant la fin du monde, entourée d’un collège féminin de cardinaux.

Telle quelle la doctrine apparaît, comme une sorte de Joachimisme pour suffragettes. Elle reproduit les rêveries que Segarelli promenait alors assez dangereusement sur les routes, et son originalité réside en somme dans le changement du sexe de la personne divine incarnée. Sa prédication, effectuée dans des milieux restreints, ne souleva aucun désordre et les propagandistes de ces folies semblent bien avoir gardé une dignité de vie parfaite. Guillelma elle-même, assistée d’Andréa Saramiti et de la future papesse Sœur Maufreda, menait une existence de méditations et de prières qui ne pouvait que prévenir en sa faveur. Mais des initiés imprudents finirent par chuchoter que la jeune femme opérait des miracles. D’autre part des religieux du monastère de Chiaravella, situé à deux lieues de Milan, s’intéressèrent à ce mouvement et créèrent entre le

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groupe des Guillelmites et leur couvent de nombreux échanges spirituels. Par la fenêtre de l’oratoire milanais une lueur de mystère commençait à filtrer.

Guillelma mourut en 1281. Elle fut ensevelie provisoirement dans l’église de San Pietra all’Orto, puis son cercueil fut transféré quelques mois plus tard au monastère de Chiaravella. Aussitôt un culte s’organisa, funèbre et triomphal, autour de son tombeau. Devant sa statue, dans la chapelle qui lui était consacrée, des lumières perpétuaient l’admiration de ses fidèles. Des fêtes s’instituèrent, pour commémorer les grandes dates de son histoire terrestre, et chaque fois que revenait la Pentecôte les prières s’élevaient plus ferventes vers l’incarnation de l’Esprit.

Cependant Sœur Maufreda avait pris la direction du petit groupe et se préparait au vicariat que lui avait assigné la défunte. Elle devait, en attendant son avènement, baptiser les maures et les juifs, réaliser l’unité de toutes les confessions, puis, au jour attendu de l’écroulement de l’Église, célébrer la grand-messe pontificale dans l’église de Sainte- Marie-Majeure et y prononcer le sermon initial de l’Église spirituelle. Déjà elle se considérait comme un prêtre de la religion définitive, distribuait des hosties aux fidèles et, le jour de Pâques 1300, alla jusqu’à célébrer publiquement la messe. Les initiés lui rendaient les hommages réservés au Souverain Pontife, se prosternaient devant elle et lui baisaient les pieds. Elle apparaissait comme le Pape en expectative, comme le lien visible entre l’Église du Christ et l’Église de l’Esprit. Pendant plus de vingt ans, elle dirigea de la sorte, sans être inquiétée, une

secte infime mais ardente. Deux raisons expliquent peut-être cette longanimité du pouvoir spirituel : d’une part, malgré la chapelle illuminée de Chiaravella, les rites étaient réduits, n’attiraient point l’attention et les quelques réunions clandestines qui se tinrent ne présentaient rien de suspect, malgré certaines accusations d’immoralité qui furent par la suite reconnues fausses. D’autre part des personnages hautement placés ou noblement apparentés, apportaient leur caution princière à ces bizarres rêveries et des clans aussi puissants que ceux des Garbagnata ou des Visconti comptaient des représentants parmi les fidèles de cette liturgie.

Ces hérétiques curieux ne pouvaient étendre leur action que dans un rayon bien faible. Tout de même, et malgré ces diverses raisons d’indulgence, l’administration ecclésiastique finit par s’émouvoir. La persistance de ce noyau de fourvoyés, le culte — avec cierges, litanies, hosties déposées sur le tombeau puis ' distribuées en communion par une femme — rendu à la mémoire d’une étrangère, qui se disait, de son vivant, le Saint-Esprit lui-même ne pouvaient que surprendre les plus sceptiques et les plus bienveillants. Enfin Sœur Maufreda appartenait à l’Ordre des Humiliées, dont l’importance locale était considérable, et plusieurs moines de Chiaravella s’associaient assez naturellement aux extraordinaires manifestations qui se déroulaient autour du sépulcre dont ils assumaient la garde. Une enquête eut lieu, des arrestations furent opérées. Un procès s’ouvrit où se trouvèrent inculpés une trentaine de Guillelmites notoires, au premier rang desquels se trouvaient Sœur Maufreda, Andréa Saramiti, Jacqueline de

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Bassani, Tasia, une servante ingénue désignée pour faire partie du futur collège des cardinaux femmes, l’abbé de Chiaravella et quelques-uns de ses obédients. Échantillonnage curieux de prêtres et de laïcs, de gens du peuple et de nobles, microcosme incroyable de dupes volontaires.

Tout devait rester confus dans cette histoire. Nous possédons les archives du procès, mais nous pouvons à peine pressentir les raisons occultes de la mesure tardive, l’utilisation possible de la procédure à des fins pratiques. Sans doute la secte ne disposait d’aucun ascendant véritable, ne servait aucune des grandes factions qui divisaient l’Italie, mais il serait vraisemblable que Jean XXII eût trouvé dans un procès de cet ordre une profitable occasion de mêler à un scandale d’hérésie la famille des Visconti. La présence d’hommes influents dans le petit groupe des Guillelmites après avoir assuré sa sécurité, se serait ainsi retournée contre elle. Ce sont là des hypothèses plausibles qui permettent d’ailleurs aussi bien de se demander si ces questions politiques ne se greffèrent pas tout simplement sur un procès religieux antérieurement décidé. Les réponses des inculpés ne projetèrent pas de lueurs bien vives sur ce point non plus que sur les origines du mouvement. Sœur Maufreda — que son cousin Mathias Visconti essaya de sauver — expliqua aux juges qu’elle n’avait pas reçu de Guillelma elle-même la révélation de sa doctrine mais qu’elle en tenait l’essentiel d’Andréa Saramiti. Des témoins vinrent, d’autre part, défendre avec vivacité la mémoire de Guillelma et rappelèrent qu’elle protestait contre les marques d’adulation que lui prodiguaient des disciples par trop enthousiastes. Devant

ces dépositions catégoriques Andréa Saramiti commença par ergoter, puis affirma de nouveau que Guillelma elle-même avait bien été l’instigatrice des erreurs poursuivies.

L’autorité religieuse fit démolir le tombeau de la chapelle de Chiaravella, exhumer le cercueil et brûler le corps de l’étrange défunte. Le tribunal inquisitorial fut moins implacable pour les vivants. Les personnages de haute lignée compromis dans cette absurde aventure échappèrent à peu près tous au dur châtiment qu’ils pouvaient craindre. Seuls Andréa Saramiti et deux sœurs de l’Ordre des Humiliées furent livrés au bourreau et durent escalader, après tant d’hérétiques, l’affreux amas du bûcher. L’histoire de Guillelma finissait avec l’évanouissement de ces flammes qui éclairèrent de lueurs sinistres une place de Milan et l’énigmatique Saramiti emporta sans doute avec lui le secret d’une théophanie dont on a pu demander avec vraisemblance s’il ne l’avait pas fait surgir tout entière de son imagination.

Cette secte présente ainsi dans son étroitesse et dans sa brièveté un double intérêt : elle nous permet d’examiner comme avec un verre grossissant une de ces hérésies qui pullulèrent vers la fin du xme siècle, efflorescences variées d’un fond commun ; elle pose en même temps le problème passionnant des petites églises, de ces ‘cercles réduits qui prétendent détenir la vérité et dont les dupes deviennent parfois des martyrs.

Les Guillelmites nous font assister à la décomposition d’une magnifique chimère. Ils estimaient imminente la disparition de l’Église et pour eux le Pape n’était déjà plus sur le trône de Pierre qu’un

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intrus provisoire. Les vieux anathèmes contre Babylone sonnaient dans leurs propos comme une monnaie courante et falsifiée. L’Église allait sombrer, parce qu’elle avait rempli son rôle essentiel, celui d’amener l’humanité, par une étape nouvelle, du règne du Père au règne de l’Esprit. Elle avait été pendant des siècles un symbole utile, mais l’homme, instruit, élevé, enrichi par elle, n’avait désormais plus besoin d’image entre sa conscience et la vérité. Certes jusqu’à l’heure toute proche où les événements prédits par Guillelma transformeraient l’univers, jusqu’au moment où Babylone détruite et l’Antéchrist vaincu, Sœur Maufreda ceindrait la tiare féminine, les Évangélistes demeureraient les maîtres auxquels le commun des fidèles devrait se référer. Mais, dès le début du Pontificat spirituel, quatre nouveaux Évangélistes surgiraient, élus par Guillelma ellemême, qui seraient les Évangélistes de l’Esprit et donneraient l’explication de cette vérité dont les hommes, trop faibles encore pour supporter son éblouissement direct, n’avaient connu jusqu’ici que la figuration, le signe, sous les voiles du mystère et des sacrements. C’était enfin l’entrée de l’humanité dans cet état qui n’était plus tout à fait l’attente terrestre mais qui participait presque à la vision béatifique. Nous retrouvons ici, adultérés, les éléments fondamentaux du Joachimisme, la succession de trois états du monde, esquissée par Amaury, précisée par l’abbé de Flore, l’idée d’un Évangile nouveau destiné à expliquer, en les supprimant, les quatre Évangiles, l’imminence du règne de l’Esprit. Nous y retrouvons aussi ce qui fut glissé dans l’œuvre authentique de Joachim par des disciples tardifs,

faussaires ingénus, les imprécations contre Rome et le Saint-Siège. Mais il manquait à ce système bâtard le large esprit joachimiste, sa grande vision générale du monde qui ne s’attachait pas à une personne particulière, s’élevait des Ecritures, expliquait l’histoire. Le cadre restait, mais se soutenait plus qu’un tableau grimaçant. Le Guillelmisme se situe ainsi dans l’ensemble des sectes entées sur le Joachimisme véritable et nous permet de voir ce qu’elles ont ajouté à celui-ci. L’année fixée par Joachim pour la fin du monde étant passée sans avoir provoqué d’autres nouveautés que des hallucinations collectives et des folies de suppliciés volontaires, des illuminés apparurent qui révisaient les calculs de l’abbé de Flore en ajoutant au millésime qu’il avait indiqué un certain nombre de délais curieusement justifiés. Mais ces hérétiques, en même temps qu’ils changeaient les dates, viciaient les idées : les extravagances des Guillelmites, les accès de nudisme ou de violence de Segarelli, eussent effaré Joachim. Dans ces doctrines un peu folles il ne reste plus rien de l’idéal joachimite qu’un vocabulaire. La pourriture d’une noble idée, dans ces chaleurs moites d’orages sociaux, s’épanouit en champignons vénéneux.

D’autre part l’affaire des Guillelmites nous incite à réfléchir sur l’aventure si souvent renouvelée jusqu’à nos jours des petites églises. Que des esprits volontiers inclinés aux conceptions mystiques aient accepté l’explication du monde proposée par Joachim de Flore n’a rien qui puisse nous surprendre : ils se trouvaient en présence d’un système de l’univers appuyé sur des textes, vaste et séduisant, aussi valable pour eux que, pour nos contemporains, celui

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de Hégel. Mais l’adhésion à la foi guillelmite se heurtait immédiatement à une affirmation étrange : l’incarnation du Saint-Esprit dans un corps féminin qui était cependant le corps même, historique et réel, du Christ et à un fait décisif : la mort de Guillelma n’avait pas eu lieu dans les conditions prévues et prophétisées.

L’affirmation, pour étrange qu’elle apparût, pouvait trouver malgré tout quelque créance dans le milieu fiévreux du temps. Ça et là, des hommes se présentaient aux foules ou seulement à quelques initiés comme le tabernacle passager du Paraclet : des Amalriciens prévoyaient même, nous l’avons vu, sept incarnations simultanées de la troisième personne de la Trinité. L’adhésion de lettrés comme François Garbagneta, pour citer un nom, à l’inconcevable et vraiment déplaisante fable du corps du Christ devenu féminin sans changer de substance et renaissant sous cette forme pour aider à l’apparition de l’Esprit, n’en confond pas moins l’entendement. La participation d’ecclésiastiques, pour citer les moines de Chiaravella, à un culte qui permettait à une femme de monter à l’autel, de dire la messe et de prétendre à la succession du Souverain Pontife, nous étonne fort. Mais la crédulité humaine est tellement profonde, la soif du mystère est tellement vive, que nous pourrions peut-être absoudre ces hommes d’avoir cédé au vertige de l’abîme.

Cependant l’histoire assénait à ces bizarres fanatiques un démenti sans nuances, qu’ils ne pouvaient feindre d’ignorer, et qui eût dû faire tomber les écailles des yeux de tous ces théologiens, de tous ces lettrés, et même des plus simples d’entre eux.

Andréa Saramiti, en effet, n’avait pas seulement affirmé que Guillelma était l’incarnation du Saint- Esprit, ce qui ouvrait matière à discussion, mais il avait encore prédit sa mort, sa résurrection, son triomphe. La vie de Guillelma devant être une réplique de la vie du Christ — ce qui permettrait de soupçonner dans cette secte un goût des concordances révélateur d’influences joachimites — la jeune femme aurait dû être suppliciée pour le salut des hommes, puis ressusciter, et enfin s’élever au ciel en présence de ses disciples. Or aucun des événements prévus n’illustra cette chronologie douloureuse et triomphante. Guillelma mourut sans même avoir été molestée par l’Inquisition, sans même avoir subi le supplice du bûcher que ses disciples eussent pu considérer comme le substitut de la crucifixion. La condition première et fondamentale de l’authenticité de sa mission faisait ainsi défaut sans contestation possible. Ses disciples n’en organisèrent pas moins un culte véritable autour de ce tombeau qui eût dû rester vide si la morte divine avait vraiment ressuscité. Sans doute chuchotait-on qu’elle apparaissait de temps à autre aux initiés, doux spectre infidèle à son destin. Mais rien n’aurait dû prévaloir contre ce fait simple et radical qu’elle n’était pas morte selon la prophétie, torturée pour le salut de l’humanité. Tout le reste ne pouvait plus être dès lors que fables, fantômes, explications désespérées, et pourtant cette ombre gracieuse et mensongère trouva ses défenseurs et ses martyrs.

C’est bien là l’histoire, toujours recommencée, de nombre de ces petites églises que nous voyons proliférer encore de nos jours, actives dans un cercle

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restreint. L’influence personnelle reste l’élément primordial de leur création, et nous en découvrons une preuve de plus, parfaite, dans l’aventure de Guillelma. L’orgueil d’être initié, de détenir à quelques-uns la vérité au milieu de l’immense ignorance humaine, la douceur de posséder un secret rare et supérieur, assurent ensuite leur recrutement. Une pointe de bizarrerie ne fait qu’ajouter à leur attrait. Elles deviennent, au fond, des exutoires pour les âmes tourmentées que déçoivent la paix des vastes collectivités religieuses et l’égalité calme des disciplines. Il est des piétés qui ne trouvent Dieu que dans les chapelles latérales, sous des vitraux qui filtrent un jour intime et séparé.

Le Guillelmisme puiserait, sans doute, dans de telles anxiétés, une explication valable. L’historien ne doit d’ailleurs pas attacher à cette page médiévale plus d’importance que ne lui en accorda l’Inquisiteur lui-même. Mais il ne peut manquer d’évoquer, dans une galerie d’hérétiques, cette magicienne venue de Bohême, fille de roi, incarnation de Dieu, qui semble sourire encore au travers de la fumée des bûchers, belle, émouvante, et trois fois mystérieuse.

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