‹ Les hérésies du moyen âgeChapitre 9 sur 20 · Dieu ne connaît rien en dehors de lui-même · texte numérisé non relu

Dieu ne connaît rien en dehors de lui-même

12. Les actions humaines ne sont pas soumises à la providence divine ;

13. Dieu ne peut donner l’immortalité ou l’incorruptibilité à des choses corruptibles et mortelles.

En même temps, le prélat excommuniait tous ceux qui les avaient enseignées.

Ce coup de crosse arrêta brusquement les Averroïstes dans leur prosélytisme, mais n’éteignit pas les colères. Les vainqueurs, heureux d’un succès aussi net, voulurent pousser leur victoire à ses conséquences ultimes. Ils réclamèrent l’application de la formule : viiandus , et estimèrent que les fidèles devaient désormais éviter les professeurs connus comme Averroïstes et par là même excommuniés. C’était instituer, dans l’Université même, un exil spirituel tragique. Thomas d’Aquin, consulté sur ce point délicat, les approuva. Les Averroïstes, ulcérés, relevèrent le gant.

L’élection du recteur de la Faculté des Arts leur apporta, dès l’année suivante, l’occasion de montrer leur force. La majorité s’étânt prononcée en faveur d’Albéric de Reims, une imposante minorité refusa

d’entériner le vote et désigna pour le poste à pourvoir un maître averroïste qui fut probablement Siger de Brabant lui-même. Pars Sigeri disent en effet les textes qui désignent la faction averroïste. Pendant plus de deux ans, deux Facultés des Arts fonctionnèrent ainsi, distinctes et ennemies. Une telle scission menaçait en se prolongeant l’existence même de la Faculté, et les étudiants demandèrent l’arbitrage du cardinal Simon de Brion, légat du Pape, qui rétablit l’unité sans lancer de condamnation nominative mais en signant des considérants très durs pour les « Satellites de Satan ». Décidant sans doute que cette épithète ne les atteignait pas, inclinés toutefois vers la prudence par les événements, les Averroïstes poursuivirent leur enseignement grâce à des cours clandestins. Mais leurs adversaires restaient à l’affût : au mois de septembre suivant l’Université défendit de tenir des Assemblées secrètes.

La paix n’était donc qu’apparente. Les orthodoxes jugeaient décisive la sentence du 10 décembre 1270, et les Averroïstes, au premier rang desquels se trouvaient aveo Siger de Brabant, Boëce de Danemark et Bernier de Nivelles, ne se tenaient nullement pour hérétiques. Cependant un nouveau coup allait être porté à l’Averroïsme, qui dépasserait singulièrement son but en atteignant l’œuvre de Thomas d’Aquin lui-même, disparu en 1274. En décembre 1276, en effet, Jean XXII, inquiet des rapports de Simon de Brion touchant l’esprit de l’Université de Paris, ordonnait à Étienne Tempier d’ouvrir une enquête. Certains étudiants ne déclaraient-ils pas que l’âme individuelle était mortelle ? Ne jugeaient-ils pas que les assertions de la théologie devaient être reléguées

au rang des fables ? Et ne déduisaient-ils pas de l’Averroïsme que la luxure n’est point un péché ? A quel mobile l’évêque obéit-il ? Peut-être craignait-il que le Saint-Siège ne le rendit responsable de l’affaiblissement de la spiritualité dans la jeunesse, de cette sorte d’anarchie intellectuelle qui dissociait l’Université. Peut-être céda-t-il cette fois à la pression de la Faculté de Théologie, en majorité augustinienne. En tout cas il réunit avec une hâte excessive deux cent dix-neuf propositions et, le 7 mars 1277 promulgua ce riche catalogue d’hérésies qui frappait aussi bien d’une double foudre le système de Siger de Brabant que certaines affirmations de Thomas d’Aquin. Ce brusque tonnerre stupéfia. L’autorité suprême ne demandait pas un tel massacre. La condamnation épiscopale souleva la colère des Dominicains qui réclamèrent et l’effroi des Averroïstes, qui s’égaillèrent. La sentence devait être révisée en ce qui concernait Thomas d’Aquin au moment de sa canonisation, mais elle gardera désormais tout son poids pour l’Averroïsme. Certes, l’Aristotélisme intransigeant poursuivra sa route et renouvellera ses tentatives. Mais, dans le présent, Siger de Brabant était vaincu.

Le 23 octobre 1277, Simon du Val, Inquisiteur de France, cita Siger de Brabant et Bernier de Nivelles, tous deux chanoines de Saint-Martin de Liège, contumaces, afin de les entendre sur le crime d’hérésie qui leur était reproché et leur enjoignit de comparaître le 17 janvier 1278 à Saint-Quentin de Yermandois, dans le diocèse de Noyon. La citation n’eut pas d’effet. Bernier de Nivelles se disculpa certainement, car il conserva ses fonctions. Siger de

Brabant, lui, quittant l’Université lourde de passions, toute frémissante encore de tant de luttes, avait fait appel au Pape et, tandis que les scribes de l’Inquisiteur préparaient son dossier, se rendait silencieusement en Italie, accompagné de son collègue Boëce de Danemark. »

Les deux suspects protestèrent de la pureté de leur foi devant leurs juges romains comme ils l’avaient toujours fait en présence de leurs pairs, et insistèrent sur leur volonté de demeurer dans l’orthodoxie. Ils furent condamnés à l’internement, peine qui paraît avoir été légère puisque tous deux gardaient un clerc à leur service, mais qui les plaçait sous l’immédiate dépendance de la Curie. Siger de Brabant suivit ainsi la Cour pontificale dans ses voyages. Ce fut à Orvieto, entre 1281 et 1284, qu’il mourut, assassiné par son serviteur devenu fou. Les circonstances mêmes de son procès et de sa mort sanglante ne se dessinent qu’en traits incertains dans un vague brouillard.

Dante, au cours de son ascension paradisiaque, rencontra dans le ciel solaire l’âme lumineuse de Siger. L’excommunication d’Étienne Tempier, la condamnation du tribunal pontifical se trouvent ainsi annulées en six vers. P. Mandonnet, détruisant par une simple confrontation de dates la légende qui faisait du poète un auditeur de Siger, rue du Fouarre, et basant son hypothèse sur l’esprit systématique de 1’ « inflexible allégorie qu’est la Divine Comédie », estime que Dante, forcé par l’équilibre du dixième chant de placer parmi ses personnages un représentant de la philosophie péripatéticienne, n’en pouvait choisir d’autre que Siger. L’historien n’a pas, comme le

poète, à classer les âmes dans ‘l’autre monde. Mais que Siger de Brabant ait donné pour conclusion à son Anima iniellediva ce rappel de Sénèque : Vivere sine litteris mors sit et vilis hominis sepultura témoigne par ce salut au labeur, par cette glorification de l’incessante recherche, que son âme violente était avide de science et toute sacrifiée à la pensée. Pour qui se penche sur l’Histoire, cela vaut bien le Paradis.

Page 1