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CHAPITRE II

LES CATHARES

Le mouvement cathare offre au premier regard ce double caractère de ne pouvoir être passé sous silence dans un tableau des hérésies médiévales et de ne pouvoir être valablement classé parmi les manifestations hétérodoxes. Il ne s’agit pas en effet, avec lui, d’une réforme de l’Église ou de l’interprétation d’un dogme, mais d’une religion véritable qui diffère complètement, pour la vision de l’Univers et la conduite de la vie, de la religion du Christ. Le Catharisme ne sort pas du Christianisme, il en assimile certaines parties historiques. Il ne le fait point dévier, il l’utilise. Le triomphe de l’Arianisme eût donné au destin de l’Église un cours différent. Le triomphe du Catharisme, plus radical, eût amené la disparition de la chrétienté.

Une galerie des hérésies du Moyen-Age ne serait pas complète, cependant, s’il n’y figurait pas. Des forces morales et singulières se condensaient en lui qui ne peuvent être négligées et dont les explosions eurent un long retentissement. Provoquant dans la relative paix théologique de la fin du xe siècle une sorte de choc psychologique violent, il détermina,

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des confins du monde slave jusqu’aux plaines des Flandres, jusqu’en Espagne, une épidémie de disputes dogmatiques et prépara, dans les provinces de Languedoc et d’Aquitaine, le lit de la Réforme. N’étant pas lui-même, au sens exact du mot, une hérésie, il engendra des hérésies. Et c’est l’étrangeté de cette doctrine, considérée du point de vue historique, d’apparaître liée à une religion au cœur de laquelle elle ne puisait nullement sa sève spirituelle et dont elle ne pouvait se séparer puisqu’en réalité elle ne lui avait jamais été unie.

Une autre particularité distingue le Catharisme des autres dissensions religieuses étudiées au cours de ces pages : aucun hérétique d’envergure ne se trouve à sa source. Doctrine sans patriarches, il débuta dans un demi-jour mystérieux. Où prit-il naissance ? Fut-il préparé par de longues controverses au fond des cloîtres orientaux ? Remontait-il aux Marcionites, comme en jugeait Alphandéry ? Aux Gnostiques, comme le croyait Dôllinger ? Les hypothèses imaginées pour en établir la filiation sont ingénieuses, mais si aucune d’elles ne s’affirme décisive, il est possible de discerner, dans le Catharisme, à l’état plus ou moins diffus, quelques-unes des idées vagues et malléables qui colorèrent la plupart des hérésies orientales et qui, de siècle en siècle, ont fourni à des systèmes différents certaines nuances communes. Par où s’infiltra-t-il en Europe ? Vint-il d’Arménie par les routes bulgares ? Chemina-t-il par la plaine lombarde jusqu’en Provence ? L’on n’en saisit pendant longtemps que des manifestations sporadiques et clignotantes. C’est à Reims que dès 991 Gerbert jeta le premier anathème aux doctrines dua-

listes. C’est au château de Montwimer, près de Châlons-sur-Marne, que s’abrita le premier nid sérieux de l’hérésie. C’est à Orléans que se déroula le premier procès intenté à la secte. Par contre le Catharisme n’apparut ouvertement en Italie qu’en 1030, en Saxe qu’en 1052, ne gagna l’Espagne et l’Angleterre que vers 1160. La France reste donc le pays de l’Occident où le Catharisme apparut d’abord en pleine lumière, puis connut l’un de ses plus tragiques épisodes, annonciateur de sa fin.

En quelques monastères slaves qu’elle ait été perpétrée, quels que soient les moines gyrovagues qui purent la propager, par quelques chemins de l’Est ou du Sud qu’elle nous soit parvenue, la doctrine était froide et savante. Les Cathares affichaient un goût extrême pour la pureté. La matière était leur ennemie, sale, obscure, méprisable. Ils prêchaient avec une obstination triste le détachement de l’or qui corrompt, le dégoût de la volupté qui souille, l’horreur du sang versé qui déshonore. Ils vivaient pauvres, chastes, végétariens, n’osant écraser une mouche de peur d’interrompre brusquement le cycle d’une métempsychose, l’évolution d’un repentir : ils ne voulaient rien tuer, qu’eux-mêmes. Ils s’abstenaient du plaisir, et du mariage même par quoi le plaisir devenu licite n’en est pas moins destiné à multiplier ici-bas les corps, ces prisons d’âmes. Ils poussaient cette crainte .un peu fiévreuse de la volupté jusqu’à refuser de prendre place sur un banc où une femme se trouvait déjà assise. Ils ressentaient l’épouvante de la chair, et surtout de leur propre chair. L’extinction de la race demeurait leur rêve sombre.

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Ils furent une expression effrayée de la conscience humaine. Épris à ce point de perfection spirituelle, comment eussent-ils accepté que ce monde, où règne la richesse, où le sexe est tyrannique, où la cruauté est maîtresse, fût l’œuvre de Dieu ? Comment auraient-ils pu admettre que le mal fût permis par le souverain Bien ? Que le commerce charnel fût décrété par l’éternel Amour ? Ils envisagèrent donc la coexistence de deux puissances, égales et ennemies. Dieu a créé le monde spirituel. Lucifer a créé le monde matériel. Ainsi tout s’éclaire. Ce qui éveille l’espoir du malheureux c’est le monde supérieur, où la chair est#sublimisée, où l’équilibre de l’âme est parfait, le monde de l’esprit créé par Dieu et rappelé p>ar le Nouveau Testament. Ce qui soulève l’indignation de l’homme pur, cette vie inférieure barbouillée de sang et de stupre, cette société inique où le pauvre est pressuré par le riche, où la maladie torture le corps immonde, où les mauvaises soifs supplicient l’âme affolée, n’est que l’œuvre du Maître des Ténèbres, du Dieu tragique, jaloux, exécrateur, dont l’Ancien Testament raconte l’histoire de fureur et de vengeance.

La Trinité organisatrice s’effacait, faisait place au dualisme déchiré. Au lieu qu’un Dieu en trois personnes régnât sur le peuple des créatures parmi lesquelles se trouvait le diable vaincu, deux puissances se combattaient sans fin. Dès lors Jésus et l’Esprit-Saint devenaient des Éons, l’un, Jésus, qui se trouvait être le plus proche de Dieu, l’autre, l’Esprit qui, moins élevé dans les degrés de la hiérarchie céleste, dominait encore le chœur des Anges. Cette conception de la Divinité — qui se distingue

E. AEGERTER

nettement d’une Trinité décroissante dans laquelle, comme pour Sabellius, les trois personnes demeurent divines dans leur inégalité — entraînait avec une théophanie originale toute une série de conséquences métaphysiques ou rituelles.

Au début' des Temps, l’Esprit du Bien avait créé le monde spirituel, peuplé par les Anges et par les âmes célestes, chacun de ceux-là, purs esprits, veillant sur l’une de celles-ci, créatures éthérées au corps glorieux. L’Esprit du Mal avait créé, de son côté, l’Univers physique, modelé dans la glaise des êtres pesants, organisé un monde dense, misérable et dur. Un jour le Prince des Ténèbres entrevit le rayonnement du jour paradisiaque. S’habillant de lumière, il y pénétra, y séduisit un grand nombre d’âmes qui, échappant au contrôle de leur Ange, se trouvèrent subitement engluées dans la matière. Ainsi la vie terrestre est un châtiment, le globe, c’est l’Enfer. Les âmes déchues ne pouvaient remonter à leur splendeur natale, échapper à l’emprise du lourd, du limité. Prisonnières de la chair, elles passaient de corps en corps pour des vies toujours inférieures et sans cesse renouvelées. L’Ancien Testament relatait l’aventure du dieu sombre et de ses créatures perverses parmi des autels ruisselants de sang, des guerres atroces, sous la fausse promesse de l’arc-en-ciel.

L’Esprit du Bien, cependant, ne restait pas indifférent au sort de ses créatures exilées dans la matière. Il décida donc de charger le plus pur des Éons d’une mission salvatrice et envoya Jésus sur la Terre. Mais ici une précision s’impose : le dualisme professé par les Cathares les obligeait à concevoir

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comme impossible l’union des deux natures en Jésus. D’après eux seule l’apparence du Christ parcourut donc la Galilée, Fit des miracles, annonça la Bonne Nouvelle, mourut sur le Calvaire. Le vrai Christ était celui de la Transfiguration, le corps glorieux des Marcionites : il n’avait ni supporté les souillures de la matière ni souffert le supplice de la croix. Il avait rappelé aux hommes leur origine céleste, leur désignant le chemin du salut et leur apprenant les moyens qui leur permettraient de s’évader d’un monde de boue. Une telle conception christologique ruinait toutes les bases de la religion chrétienne — l’ Incarnation, devenue illusoire, puisque le Christ n’était né qu’en apparence d’une Vierge qui n’était elle-même qu’une apparence ; la Rédemption par la croix, puisqu’il n’avait pas été réellement crucifié, la présence du corps historique du Christ dans l’Eucharistie, puisque Jésus n’avait pas revêtu de chair. Le Nouveau Testament narrait le passage de cet envoyé de Dieu, de ce lumineux fantôme dans le monde inférieur, cet épisode du combat mené par l’Esprit du Bien contre l’Esprit du Mal.

Cette délivrance de la matière que prêchait ainsi Jésus s’opérait par l’affranchissement de tous les biens matériels. Les Cathares véritables, les Parfaits (titre qu’ils ne se décernaient pas à eux-mêmes, mais qui, employé dès cette époque, demeure utile à conserver en ce qu’il n’engendre pas, comme celui de chrétien, de confusion possible), devaient renoncer à créer une famille, à posséder des biens ; ils devaient pardonner les offenses, refuser de prêter serment même devant un Tribunal, et de verser le sang fut-ce au service de l’État. Ils devaient pousser le

dégoût de l’acte charnel et l’horreur du meurtre jusqu’à s’abstenir pour leur nourriture de toute chair née d’une volupté, égorgée par un boucher — ce qui leur permettait, heureusement, de manger les poissons, ceux-ci se reproduisant sans même se frôler et périssant naturellement d’asphyxie quand le pêcheur les jette sur l’herbe. Toute matérialisation de la foi disparaissait. L’unique sacrement cathare (il paraît bien, malgré certaines objections, avoir eu le caractère sacramentel) sorte de baptême spirituel appelé consolamentum, consistait en la simple apposition des mains octroyée par un Parfait : la matière s’y trouvait réduite au minimum* un souffle, un geste. Celui qui le recevait, devenu luimême Parfait, entrait à son tour dans la communion cathare. Son ange gardien se remettait en communication avec lui, le soutenait désormais, le consolait, attendait l’heure suprême de la délivrance pour l’accueillir enfin dans le Paradis retrouvé.

Mais ici apparaît le fond inhumain, funèbre, du Catharisme. Ce sacrement, pour être efficace, devait en effet être appliqué par un Parfait pur lui-même de toute souillure et ne conservait sa vertu régénératrice que jusqu’à la rechute du fidèle dans le péché. Si, d’ailleurs, la plupart des Cathares admettaient la possibilité pour le relaps de se voir régénérer par une reconsolalio donnée en grand mystère, les rigoristes, les partisans du Catharisme mitigé estimaient que le récidiviste perdait toute possibilité de relèvement : une faute commise après le consolamenlum entraînait la damnation. Que faire, dès lors, si l’on était certain d’avoir reçu de la main d’un Parfait demeuré pur l’absolution sans recours

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et si l’on craignait sa propre faiblesse ? Une seule solution s’imposait, tragique : le suicide. Après avoir reçu le consolamenlum un certain nombre de Cathares, mus par l’épouvante de perdre le bénéfice d’un pardon aussi fragile, entrèrent ainsi en endura , c’est-à-dire se laissèrent mourir de consomption. Autour du lit de ces martyrs volontaires, des amis se groupaient, encourageaient le mourant à se saisir enfin de l’éternité. Certes ces cas extrêmes ne paraissent pas avoir été très nombreux. Des objections ont été récemment élevées contre l’ancienneté de cette pratique et M. Roché estime qu’elle n’apparut qu’au déclin et en quelque sorte au cours de la désagrégation du Catharisme. Sans entrer dans la discussion de cette thèse, il est permis de souligner que V endura était dans la ligne de la doctrine cathare et qu’elle semble bien être l’aboutissement logique de cette grande thèse sinistre et contre nature.

Le premier scandale que provoqua le Catharisme fut celui du procès d’Orléans. Un foyer d’hérésie dualiste s’était constitué dans cette ville, cercle assez fermé auquel s’étaient agrégés plusieurs membres du Chapitre, commensaux du roi Robert, Étienne, confesseur de la Reine, et Théodore, chantre de Sainte-Croix. Les séances en étaient secrètes. Un chevalier du duc de Normandie, Arefast, introduit dans ce petit groupe d’initiés lors d’un voyage en Orléanais, s’enthousiasma pour ces aperçus neufs et laissa ensuite échapper des paroles émerveillées, mais imprudentes. Le roi Robert, qui s’était fort disputé avec l’Église lorsqu’il réclamait son propre divorce, veillait avec intransigeance à la pureté de la doctrine dès qu’il s’agissait de ses sujets. La veille de Noël

de 1022 des hommes d’armes saisirent à leur collet fourré les ecclésiastiques suspects, les chargèrent de chaînes et les traînèrent jusqu’à Sainte-Croix. Une foule violente battit de sa révolte les murs de l’église, réclamant à vifs hurlements l’exécution des chanoines. Ceux-ci, soumis pendant près de dix heures à l’interrogatoire insidieux et multiple d’un Tribunal mi-ecclésiastique, mi-laïc, argumentèrent d’abord avec précision puis soudain, découragés de la justice humaine, s’en remirent à la justice divine, déclarèrent voir Dieu lui-même leur faire signe et réclamèrent la mort. Au dehors l’émeute orthodoxe grandissait de moment en moment. La reine Constance, debout sur le parvis, la tenait en respect par sa seule présence, mais lorsque les condamnés apparurent sous le portail elle s’élança vers son confesseur et d’un coup de canne lui creva un œil, donnant ce spectacle inouï d’une reine de France frappant un homme enchaîné. Robert fit bâtir un énorme bûcher et, le jour de la fête des Saints-Innocents, les hérétiques y furent amenés. Dès que les flammes jaillirent du bois sec un étrange enthousiasme souleva les condamnés, qui se précipitèrent dans le brasier en chantant des hymnes. Un coupable, cependant, manquait au supplice : Théodore, mort en 1019. Au nom du roi, l’évêque ordonna son exhumation et fit disperser ses restes. C’était la première fois en France que le bûcher dévorait vivants des hommes suppliciés pour leur croyance ; c’était peut-être la première fois que la profanation de tombes punissait la pensée ancienne des morts.

Cet effroyable exemple fit sensation, mais demeura vain. Le bûcher détruit les corps mais non pas une

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foi. L’année suivante, un groupe de Cathares était découvert à Limoges. Quelques mois après un autre cercle d’hérétiques était dépisté en Artois. Vers ce meme moment l’archevêque de Milan écrasait des Cathares apparus au château de Montforte, et les autorités saxonnes, un peu plus tard, décrétaient l’exécution de Parfaits. Aussitôt les Cathares se terrèrent et, entravés sans doute mais en même temps excités par mille difficultés, poursufvirent dans l’ombre leur propagande. Travail de taupes théologiques dans la nuit. Le grand soleil de la chrétienté ne les éclairait plus.

Plus d’un siècle ayant passé sur ces répressions brutales, des manifestations se produisirent qui n’étaient point spécifiquement cathares mais ressemblaient à de sournois accès de catharisme. Dès la première moitié du xne siècle Pierre de Bruys prêchait en Provence contre la présence réelle et procédait publiquement à des fricassées de croix dans l’huile bouillante. Ce docétiste frénétique fut consciencieusement rôti, en 1143, par les habitants de Saint-Gilles, mais son disciple, Henri de Lausanne, ancien ermite, chemineau mystique, soulevant les foules autour de sa robe en loques, de son éloquence hachée et de son regard prophétique, reprit aussitôt la propagande ainsi arrêtée par le bûcher. Ayant semé le désordre du Mans à la Provence, Henri de Lausanne fut emprisonné sur un ordre du Concile de Pise, puis reparut après sa libération sur toutes les routes du Midi, poudreux et anathématisant, jusqu’à la mission du légat Albéric et du F. Bernard, qui durent combattre ce rude gaillard au milieu de l’hostilité bourrue des nobles et des

bourgeois du Languedoc. Le disciple disparut dans l’ombre comme son maître dans les flammes, tous deux laissant leurs spectres au seuil d’un nouveau drame religieux. S’ils ne furent pas des Parfaits, Pierre de Bruys et Henri de Lausanne n’en préparent pas moins en effet, l’invasion cathare en ruinant le crédit du. clergé et en habituant subtilement les esprits à des idées proches du Manichéisme.

Aussi bien, tandis qu’en Orient l’hérésie dualiste se trouvait déjà solidement constituée avec ses diocèses macédoniens et bulgares, le Catharisme occidental bourgeonnait à nouveau. On revit les Parfaits aller deux par deux de ville en ville, maigres, blêmes, vêtus de noir, un Évangile à la ceinture, s’abordant avec des signes mystérieux, portant la doctrine aux Chrétiens et le consolamentum aux purs. Des paroisses se formaient, des évêchés se dessinaient, une hiérarchie s’établissait, doublant en quelque sorte les cadres officiels de l’Église. En même temps des sœurs cathares se groupaient, vivant dans le même renoncement, habilitées à donner, en certains cas extrêmes, le consolamentum , sorte de diaconesses auxquelles était ainsi départi un pouvoir de prêtrise passager mais formel. Dans des temples austères et nus, une table servait d’autel et l’Évangile ouvert remplaçait le tabernacle. Les rites ressemblaient aux temples, d’une gravité, d’une simplicité absolues. Les cérémonies s’organisaient : purifiés par de préliminaires ablutions, les Parfaits rangés d’un côté, les croyants alignés de l’autre écoutaient la lecture d’un passage du Nouveau Testament, faite et commentée par un Parfait, recevaient la bénédiction de l’officiant puis récitaient un Pater légèrement rectifié. La fête du

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consolamentum plus solennelle, s’effectuait aux flambeaux. Il faut tenir compte en tout ceci, bien entendu, des possibilités laissées par la persécution : bien souvent les fidèles connurent des conventicules secrets et campagnards, des réunions clandestines dans la forêt, préfigurant ces assemblées au désert que devaient tenir les Camisards. En tout cas, un rite aussi dépouillé, dès qu’il se déroulait librement, offrait une vive opposition symbolique aux pompes de l’Église chrétienne, de même que l’austérité du Parfait faisait ressortir en couleurs sombres et tranchées la vie trop libre, trop luxueuse du clergé orthodoxe. Les groupes cathares se multiplièrent rapidement. La vallée du Rhin, creusée entre deux mondes, à la croisée de deux songes, fourmillait d’hérétiques. En 1143, les autorités ecclésiastiques de Cologne ouvrirent le procès de l’évêque cathare et de plusieurs de ses diocésains, fournissant à Bernard l’occasion de dénoncer âprement le Néo-Manichéisme. En 1150 des Cathares surgissent dans toute la Lombardie, en Toscane, jusqu’en Sicile, ayant Milan comme centre tissandier de cette immense toile d’araignée. D’Allemagne, en 1151, des Parfaits s’embarquent pour les îles anglaises, des contrebandiers des idées se glissent en Espagne par les cols des Pyrénées, propagent l’hérésie en Aragon, en Catalogne, en Navarre. Mais la terre d’élection du Catharisme fut vraiment le Midi de la France.

On a pu s’étonner, précisément, qu’une telle doctrine, dure, abstraite, avec son amer renoncement au plaisir ait pu envoûter des populations gaies, éprises du concret, vivant dans la féerie d’une chaude lumière. Mais, avec leur goût très vif d’indépen-

dance, de liberté personnelle, ces populations se sentaient précisément en harmonie avec une doctrine qui impliquait essentiellement la libération spirituelle et la dignité de l’individu. Elles pouvaient en même temps établir un parallèle entre les représentants d’une Église chrétienne où pullulaient les simoniaques, les débauchés, où trop d’évêques vivaient en grands seigneurs avides et violents, et les ministres sans hiérarchie, pauvres et chastes, de la religion nouvelle. Des atténuations de fond et de forme permettaient d’ailleurs aux hésitants de s’apprivoiser avec l’hérésie. D’une part la doctrine prit à certains moments un aspect un peu différent du Catharisme absolu, offrait une ressemblance plus apaisante avec les croyances abandonnées. Pour ce Catharisme mitigé, les deux principes n’étaient ni éternels ni égaux. Dieu seul était éternel, Dieu seul avait créé à la fois les esprits et la matière. Parmi ces esprits se trouvait Lucifer qui, ayant péché par orgueil, fut précipité dans le monde inférieur où il utilisa la matière pour modeler les hommes. Il y avait là une sorte de transition entre le Catharisme pur et la religion chrétienne qui pouvait donner l’illusion du même cadre religieux. D’autre part, l’habileté des Parfaits dans le prosélytisme se révélait. extrême. Soumis eux-mêmes à une règle de vie ascétique, ils se gardaient bien d’effrayer par un rigorisme immédiat les recrues possibles. Beaucoup de Chrétiens se souciaient peu de se priver de viande pour ne pas dévorer le réceptacle momentané de quelque âme en peine ou de renoncer au plaisir conjugal par crainte de multiplier avec les corps les possibilités de métempsychoses futures. Les Parfaits,

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