‹ Les hérésies du moyen âgeChapitre 5 sur 20 · T.F.S CATHARES · texte numérisé non relu

T.F.S CATHARES

catéchisant ces tièdes, se contentaient d’une adhésion de principe par laquelle le néophyte, trop lié à certains aspects plaisants de la matière, promettait par la formule de la convenenlia de réclamer à son lit de mort le consolamenlum, de mourir en Cathare après avoir vécu en Chrétien et de reconquérir in extremis au plus juste prix le ciel perdu. Ces fidèles portaient sur eux un fil, symbole léger du vêtement cathare et qui n’avait rien d’une chaîne. Ils acquéraient par cette simple promesse et par ce lien vague le droit d’assister douze fois par an aux réunions des Parfaits, ce qui suffisait à créer autour d’eux une atmosphère de croyance. Une telle facilité, cette traite tirée sur une bonne mort, ne pouvait que tenter des hommes qui reconnaissaient l’excellence de la vie des Parfaits, mais qui désiraient concilier leur salut éternel et la^ pratique des plaisirs modérés. C’était une foi à retardement.

Pour ces raisons morales, pour des raisons politiques, le drame cathare se dénoua dans ces plaines heureuses. Plus qu’Albi, d'ailleurs, Toulouse semble bien avoir été, malgré la qualification d’albigeoise donnée à la croisade fameuse, la capitale spirituelle du Catharisme méridional. Dès 1022, en l’année même du procès d’Orléans, des Cathares s’y réunissaient, au surplus vite découverts, persécutés et détruits. Sa position géographique, la vivacité dialectique et la rapidité d’intelligence de ses habitants, la prédisposaient peut-être à une telle aventure. Cité solidement bâtie sur des assises romaines, citadelle d’Qccident en vigie au bord d’un royaume presque africain où les âmes et les peaux étaient bigarrées, les grands vents du Sud y avaient apporté par-

dessus les neiges des Pyrénées, de longues rêveries maures. Parfois la lune se levant sur la Garonne offrait au-dessus de ses clochers la grâce errante et lumineuse d’un conte arabe. Ville de courtoisie aussi, l’existence dorée s’y animait de cours d’amour et ses jardins se fleurissaient de femmes et de poètes. Une haute culture artistique, une fine liberté d’esprit, un goût profond d’indépendance donnaient ainsi à sa population un charme multiple et plein de promptitude. Un monde s’y élaborait, qui eût été exquis. Mais elle ne vit pas qu’elle offrait, pour de plus rudes chercheurs de bénéfices matériels, la beauté et l’attirance d’une proie.

Par le nombre de ses adeptes l’hérésie cathare faisait peser sur la France une double menace. Du point de vue religieux, elle risquait de déchirer l’Église, de propager dans tout le Midi une foi nouvelle : la Papauté ne pouvait le permettre. Du point de vue politique, elle risquait de soustraire à l’influence du pouvoir central des provinces déjà différentes par l’espoir, le langage et les mœurs, en même temps qu’elle pouvait, préconisant l’abandon des richesses, engendrer sur le plan social des conséquences délicates : la monarchie ne pouvait y demeurer indifférente. Deux moyens s’offraient pour parer à ces deux dangers : la persuasion et la force. L’un et l’autre furent employés et parfois mélangés à doses habiles. La persuasion se perdit dans la subtilité et la force ne l’emporta que dans le carnage.

La conscience du péril fut d’ailleurs plus rapidement éveillée que la volonté d’y mettre fin. Les Conciles firent preuve dans cette affaire d’une parfaite lucidité se rendant compte que s’il existait des

LES CATHARES

Cathares en Bretagne aussi bien qu'en Lorraine, le foyer dangereux, insurrectionnel de la doctrine brûlait vers Albi ou Toulouse. En 1148 celui de Reims désigne spécialement les Cathares du Midi. En 1162 celui de Montpellier, en 1163 celui de Tours, insistent sur le développement de l’hérésie dans le Languedoc et la Gascogne. Mais la seule puissance qui put intervenir efficacement, la puissance temporelle, ne semblait pas s’émouvoir. Certes, à la suite de ces appels à la vigilance, des conférences s’organisèrent. Au château de Lambesc, près d’Albi, des prélats se rencontrèrent avec des Parfaits. Malheureusement c’étaient là deux mondes en présence, inconciliables et infiniment subtils : rien de précis ne sortait de ces disputations. D’autres tractations s’ébauchèrent mais toujours les Cathares se dérobaient, insaisissables. Des frocs poursuivaient des ombres. Le jeu cathare était rendu plus facile, d’ailleurs, par l’attitude des pouvoirs locaux. Pressentant sans doute que l’affaiblissement de l’Église renforcerait la puissance des seigneuries laïques, les comtes et les barons du Midi ne paraissaient nullement hâtés de prêter leur appui aux autorités ecclésiastiques pour des mesures de contrainte : le lent rongement des trônes épiscopaux ne leur déplaisait pas. Cette carence sournoise enhardit vite les Cathares, et dès 1167 ils tinrent eux-mêmes, à Saint-Félix de Caraman, une sorte de Concile auquel participa un évêque hérétique de Constantinople, Nicetas, personnage mystérieux dont on chuchota qu’il était le pape des Néo-Manichéens. Des années passèrent ainsi dans une incertitude créée par le manque de cohésion entre les deux pouvoirs mais habilement mise à profit

4ô LES HÉRÉSIES DÜ MOYEN AGE

par les hérétiques. En 1177 le comte de Toulouse signalait avec effroi au Chapitre général de Citeaux les ravages causés par l’audace de la secte, avouait son impuissance à y remédier, sonnait le tocsin pour l’incendie de plus en plus visible. Des familles se dissociaient, des prêtres faiblissaient, des églises désertées croulaient. Nul ne bougerait donc ? Du Toulousain on entendit, vers le Nord, un bruit d’armes entrechoquées, d’armures lacées. Ce fut tout. Les rois empêtrés dans des difficultés temporelles s’arrêtèrent à de bruyantes velléités de départ. Deux à deux, hâves pèlerins de l’absolu, les Parfaits continuaient leur apostolat funèbre et apaisant.

Alors des prêtres montèrent à cheval. Une mission, où tout de même quelques lances encadraient les robes ecclésiastiques, se dirigea vers Toulouse. Le légat Pierre de Pavie, l’abbé de Clairvaux, plusieurs archevêques et évêques, s’installèrent dans une ville frémissante, moqueuse, irascible. Pour agir sur l’imagination du peuple le légat organisa aussitôt un drame spectaculaire. Il cita devant lui un vieux et riche bourgeois, Pierre Moran, surnommé Jean l’Évangéliste, le convainquit d’hérésie, obtint son abjuratioh théâtrale : dénudé jusqu’à la ceinture, fouetté de verges en cadence par l’évêque de Toulouse et l’abbé de la basilique, le malheureux pénétra pieds nus dans Saint-Sernin. Zébré de coups, il accepta la confiscation de ses biens (qui lui furent rendus plus tard) la démolition d’un de ses ehâleaux, lieu de réunion des Cathares, et promit d’aller servir les pauvres en Terre Sainte pendant trois ans. Sentant le vent des verges, un certain nombre d’hérétiques se convertirent en hâte, puis la mission, satis-

Les catiîarës

faite de ces quelques exemples retentissants, chevaucha vers l’Albigeois ou Roger H, vicomte de Béziers détenait dans une geôle l’archevêque d’Albi. Les résultats réels de cette promenade mêlée de foudres et de pardon paraissent incertains. L’aventure de Raimon de Baunier et de Bernard Raimond qui, appelés sur leur propre demande à se justifier, firent publiquement dans la cathédrale de Toulouse une profession de foi orthodoxe, mais refusèrent, en bons Cathares, de l’authentifier par un serment, incite à quelque méfiance. Jusqu’où pouvait aller le résipiscence de suspects qui s’efforçaient seulement d’éluder la formule défendue et réservaient dans leur cœur la foi que semblaient renier leurs lèvres ?

Les représentants de l’Église se doutaient quelque peu de ces réserves mentales. En 1179 le Concile de Latran, désireux d’instaurer une répression sans échappatoire, envisagea une croisade contre les Cathares. Les temps n’étaient pas mûrs et de même qu’une mission ecclésiastique avait précédemment remplacé l’expédition projetée des rois de France et d’Angleterre, une nouvelle mission pacificatrice se substitua vite à la répression armée. L’abbé de Clairvaux, devenu cardinal, revint haranguer les Toulousains. Sa pourpre neuve ne leur en imposa guère, et bien qu’il eût conquis Lavaur et reçu l’amende honorable du vicomte de Béziers, son second voyage se solda par un second échec. La haute noblesse se ralliait chaque jour davantage au Catharisme et le peuple admirait de plus en plus, dans les Parfaits, de hautes et froides vertus. Conversions véritables, où chez certains laïcs ambitieux, occasion honorable de briser avec l’Église ? Quelques seigneurs de la

plaine pyrénéenne — Gaston de Béarn par exemple, ou ce Gaston de Foix qui faisait joyeusement couper en morceaux un chanoine — molestaient des moines, pillaient des églises. En 1194 Raymond VI, qui succédait à son père comme comte de Toulouse, se révélait, tout en conservant une habile prudence, comme le protecteur des hérétiques. Prince étrange, dont un fils était Cathare et une fille religieuse, épicurien brutal qui vivait au milieu de ses maîtresses, de ses chapelains, de ses oiseaux de chasse, ce grand seigneur se dresse pour nous sur un fond de catastrophe, d’ironie, de reniement, entre soù bouffon chargé de lui résumer la comédie d’ici-bas et le Parfait chargé de lui éviter, à l’heure finale, la tragédie de là-haut.

Cependant l’orage s’amoncelait. En 1198, Innocent III coiffait la tiare — tiare qu’il remplaçait volontiers dans les cérémonies pontificales par une couronne de plumes de paon dont les yeux de soie symbolisaient le regard multiple de la papauté jeté de tous les côtés à la fois vers toutes les hérésies. Pape réformateur, qui exigeait la sainteté et l’unité de l’Église, il frappait à la fois les prêtres dévoyés et les hérétiques têtus. L’hérésie cathare le préoccupa aussitôt, mais il pria vainement Philippe-Auguste de prendre les armes et d’aller porter en Albigeois une police mystique. Le roi de France, occupé ailleurs, renâclait. Fallait-il patienter encore ? Ruser avec le mensonge ? Innocent III limité dans l’exécution de sa pensée par l’inertie du souverain, résolut de s’en tenir à une nouvelle mission, mais de la charger cette fois d’une tâche décisive. Il envoya donc dans le Midi, en 1203, deux Cisterciens, Pierre de

LES CATHARES

Castelnau et Raoul, auxquels il adjoignit, l’année suivante, Armand Amaury, abbé de Citeaux. Ces trois délégués reçurent pleins pouvoirs pour s’attaquer sans ménagements aux faiblesses du clergé et à la vigueur de l’hérésie.

Dès le début de leur voyage les envoyés du Pape appliquèrent à la lettre les instructions reçues et frappèrent impitoyablement archevêques et évêques, les tançant, les menaçant, allant jusqu’à les déposer. C’était émonder l’Église, ce n’était pas abattre l’hérésie. Innocent III, qui se rendait compte des difficultés éprouvées, envoya deux autres représentants, l’évêque d’Erma et frère Dominique qui, surgissant en pleine répression et pouvant dès lors se rendre un compte plus exact de la situation réelle, comprirent immédiatement qu’il fallait atteindre l’hérésie dans sa vertu même, d’où émanait un envoûtement certain sur la foule, et vaincre les Parfaits par leurs propres armes, l’humilité et la pauvreté. Dételant les carosses pontificaux, abdiquant toute pompe romaine, ce fut vêtus de misérables frocs et pieds nus que les représentants de l’Église entreprirent de reconquérir le peuple, qu’ils se dressèrent sur les places publiques pour confondre les chefs cathares, ou discuter avec la sœur de Roger, cette belle et grave Esclarmonde de Foix que les malheurs de sa cause allaient rendre immortelle. Un flottement se dessina dans les consciences. Mais, en 1207, Pierre de Castelnau excommunia le comte de Toulouse, et peu après un écuyer de Raymond VI abattit le légat, un matin d’hiver, sur le Seuil d’une auberge du Rhône. Quand Innocent III apprit l’incroyable attentat, il tint sa mâchoire dans sa main plus

E. AEGEKTEH

d’une heure, et invoqua saint Jacques de Compostelle. Puis il en appela à l’Europe.

Alors commença l’horrible guerre des Albigeois. Pour animer le zèle de ceux qu’il convoquait à la croisade Innocent III avait distribué d’avance aux futurs vainqueurs orthodoxes les terres des possibles vaincus hérétiques. Philippe-Auguste protesta, soulignant qu’il était seul qualifié en tant que suzerain du comte de Toulouse pour confisquer les biens dépendant de celui-ci et qu’il ne pourrait d’ailleurs procéder légitimement à cette confiscation que pour un délit d’hérésie dont la preuve restait à faire. Qu’importait ce débat juridique à la veille de la curée ? Une immense armée nordique se mit en marche vers la proie rayonnante et les plaines ensoleillées. Des Bretons, des Suisses, des Flamands, groupés sous des bannières diverses et avides d’un même butin, descendirent en masse étincelante et confuse. Raymond VI eût pu épargner à son pays cette tragique campagne en soulevant tout le Languedoc autour de sa personne : ce sceptique n’osa pas prendre ouvertement parti pour les Cathares, accepta d’être fouetté publiquement par le légat et se joignit à la croisade. Le 22 juillet 1209 l’énorme cohue bariolée des croisés, grossie de troupes amenées par l’archevêque de Bordeaux et des soldats de l’évêque du Puy se heurta aux portes de Béziers, les enfonça, emplit la ville d’un tournoiement de soudards. Le massacre fut atroce. Des milliers de cadavres jonchèrent les rues, s’entassèrent sur les seuils, s’accumulèrent jusque dans les églises. Les chevaux des prélats casqués marchaient dans une pourpre humaine. Ce fut là que retentit la parole fameuse : « Tuez les tous,

LES CATHARES

Dieu reconnaîtra les siens î » Puis l'incendie dévora la cité, dressant au milieu de la plaine un immense bûcher symbolique oû brûlaient de l’histoire et des morts.

Une épouvante plana. L’armée reprit sa marche entre des rangées de fourches patibulaires, dans des lueurs farouches, satisfaite des Cathares éventrés et des filles violées, jetant de vieilles femmes dans les puits, branchant les paysans, les narines pleines du fumet des hérétiques grésillants. Le 5 août, elle venait battre la vaste forteresse de Carcassonne, abattant autour de la cité toutes ses tentes comme un vol flasque et circulaire de chauves-souris blasonnées. Le vicomte de Béziers se préparait à une rude défense, quand l’eau manqua. Les puits vides, qu’importaient les murailles ? Les habitants durent quitter en chemise la ville rendue et le vicomte, retenu prisonnier, trépassa trois mois plus tard d’une mort opportune. De. nombreux croisés ayant accompli leur vœu de combattre pendant quarante jours, évacuèrent alors le Midi, confiant à un mince seigneur de Montfortl’Amaury les fiefs du disparu, que refusèrent d’abord, par noblesse de cœur, le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol et le comte de Nevers. La menace contre l’Église semblait écartée par cette leçon de flammes et de supplices. Innocent III le comprit et voulut arrêter une aventure dont il réprouvait les atrocités : vicaire du Christ, il désirait sauver les âmes du feu éternel plutôt que jeter les corps dans le bûcher d’une heure.

L’autre menace, celle qui s’attaquait à l’unité politique, celle qui intéressait le roi pour une raison d’ordre général et qui allumait, pour des raisons

personnelles, tant de convoitises dans l’esprit de trop d’aventuriers n’avait pas reçu de solution. La guerre continua. Cette seconde partie de la croisade, longue et touffue, échappe au cadre de» cette étude. Il suffira de rappeler qu’après la Paix de Paris de 1229, les provinces méridionales se trouvèrent définitivement placées sous l’autorité du roi de France. La confiscation des biens qui frappait les hérétiques avait d’ailleurs abouti à un transfert de propriétés considérable et de nombreux fiefs avaient été habilement réunis à la couronne. Les pillards avaient calculé juste. Mais à côté des Albigeois massacrés gisaient maintenant les œuvres d’art brisées, les tableaux lacérés, les ivoires frappés par le marteau, et puis aussi, invisibles, les œuvres d’art qui eussent pu naître, originales et pures, de ce peuple resté libre. Ainsi périt sous l’épée des princes du Nord le plus fin des royaumes sous le plus clair des ciels, cette merveilleuse Occitanie des poètes, des musiciens, des philosophes — ainsi périt quelque chose d’unique et qui ne renaîtra jamais.

Entre temps, des sursauts cathares assez vifs attestaient que l’hérésie était vaincue, mais non pas morte. Des scènes violentes illustrèrent, dans ces terres où l’Inquisition venait de s’installer, la fin de son histoire. Dans le pays champenois le château de Montwimer, premier nid des hérétiques, demeurait une aire cathare : un dominicain à demi-fou, Robert Le Bougre s’y rendit en mai 1293 sur l’ordre de Grégoire IX et organisa une atroce autodafé où périrent cent quatre-vingts malheureux brûlés vifs et par ce sinistre exploit qui lui valut d’être jeté en prison, supprima pour jamais le Catharisme sur

LES CATHARES

toute la plaine de l’Est. Dans le Midi l’épuration continua, entrecoupée de brèves révoltes. En 1241, une nuit, au château d’Avignonnet et sous la conduite du bailli Raimond d’Alfero, des Cathares venus de Montségur égorgèrent des inquisiteurs qui s’étaient rendus odieux à Lavaur. Le F. Bernard de Caux vengea aussitôt les morts dans un flot de sang, mais Blanche de Castille exigea que les massacreurs fussent traqués, et que le siège fut mis devant l’inaccessible château, tenu par Raimond de Porella, où ils s’étaient réfugiés avec l’évêque. Le siège eut une grandeur d’épopée. Entassés dans la haute forteresse, au sommet du formidable éperon, exaltés dans leur résistance par les Parfaits, dernier troupeau héroïque et misérable de la grande aventure cathare, ces contempteurs de la vie résistèrent six mois à la mort menaçante. Un automne, un hiver, ce château sacré, baigné de légende et dont les souterrains recélaient des trésors, flotta dans un cercle de neige au-dessus de l’armée royale comme une planète froide, comme un autre monde épris d’un autre idéal. Montségur tombé, deux cents hérétiques périrent sur le bûcher. Le 12 mars 1244, au bas de la montagne, sur une terre battue entourée de pieux et en présence des inquisiteurs, des hommes d’armes livrèrent aux flammes, des femmes, des enfants, des vieillards. Ce crime mit un sceau lugubre sur les révoltes du Sud. Quelques adeptes résistaient encore, traqués dans les broussailles et les forêts. En 1315 enfin Bernard Guy, inquisiteur du Languedoc, fit arrêter et exécuter Pierre Audier, qui semble bien avoir été le dernier Parfait Albigeois.

Partout ailleurs, l’écrasement se poursuivait furieux

et méthodique. En Allemagne l’hérésie fut broyée par l’odieux Conrad de Marbourg. En Espagne les Cathares disparaissent avec le xme siècle. En Italie Pierre de Vérone, qui devait mourir de leurs mains les poursuivit minutieusement. Le 3 août 1412, enfin, dans le Piémont, des Cathares morts depuis quelque temps furent prendus en effigie : symbole funèbre, exécution spectaculaire d’une foi déjà ensevelie. En Orient la secte se maintint jusqu’au xve siècle, époque à laquelle, épuisée, elle traîna et mourut. Mais c’est bien à Montségur, dans la vieille citadelle pyrénéenne, que le Catharisme fut vraiment frappé au cœur. La répression toutefois avait été trop effroyable : jamais les descendants des martyrs n’en oublieront la dureté. Les uns, frustes, plus hantés par la nature que par les idées, s’engagèrent dans les voies bizarres et inférieures de .la sorcellerie. Les autres attendirent leur revanche sur l’Église et préparèrent inconsciemment un terrain favorable à la Réforme. Luther aura pour auxiliaires invisibles, dans les provinces méridionales, des ombres sanglantes.

La doctrine résumée, les faits rappelés, quel jugement peut-on porter sur un mouvement qui souleva tant d’héroïsmes, suscita tant de vertus, témoigna d’une si profonde austérité chez ses maîtres et provoqua en même temps une telle horreur, un tel sursaut d’indignation, qu’une croisade fut prêchée contre ses sectateurs, les assimilant ainsi par une mesure d’exception aux Infidèles mêmes qui détenaient le tombeau du Christ ? Les historiens sont, en général, assez sévères pour le Catharisme. Les uns, en effet, estiment qu’il eût ramené l’Europe

LES CATHARES

à la sauvagerie, d’autres qu’il tuait tout bonheur naturel, entravait tout progrès social, déprimait l’homme en le tenant sans cesse sous la menace de la damnation et dans le sentiment de la fatalité, d’autres encore qu’il menait le monde à l’anéantissement par l’ascétisme.

En principe, la doctrine exigeait d’un effort stérile le dépouillement total de la Nature. Elle diminuait l’homme, en séparant aussi nettement l’esprit de la matière, en empêchaut l’âme de transfigurer les joies du corps et le corps de transmettre à l’âme l’enrichissement d’ineffables vibrations. Appliquée à la lettre elle aboutissait au suicide, et tardive ou non, la mise en pratique de l 'endura — parfois imposée à des enfants en bas-âge — suffirait à la condamner. Dans la réalité toutefois, la plupart des fidèles n’acceptaient les charges . qu’elle entraînait qu’à l'heure du trépas. La masse des croyants suffisait en face du nombre restreint des Parfaits pour repeupler le monde et défendre la foi. L’ascétisme albigeois n’a pas plus dépeuplé le Languedoc que le Monachisme n’a épuisé l’Europe médiévale et les défenseurs de Béziers, de Carcassonne, de Montségur, portaient de rudes coups d’estoc et de taille pour défendre la foi qui interdisait de verser le sang. S’il avait pu s’étendre, s’imposer, le Catharisme se fût sans doute adapté, eût abouti à une sorte de compromis social. Déjà il ne se propageait que grâce à une équivoque, religion composée de fidèles qui y adhéraient sous réserve de n’en point remplir les obligations et n’y entraient définitivement que pour mourir.

Mais ce compromis même n’aurait pu se prolonger

longtemps. Le Catharisme n’avait aucune chance de réussir. Il offrait cette double faiblesse de ne pas se présenter comme une réforme de l’Église, alors discréditée auprès des masses, et de ne pas posséder de puissantes personnalités pour l’exposer et le défendre. La force de la Réforme sera, tout au contraire, d’agir à l’intérieur de la Chrétienté et d’avoir, pour l’imposer, des hommes tels que Luther ou Calvin. Enfin le Catharisme professait l’erreur inopportune, l’erreur vraiment impardonnable de désirer la fin rapide de l’histoire humaine et de prêcher la haine de la Nature. On comprend que Joachim de Flore ait détesté les Cathares, lui qui découvrait dans le monde un vaste symbole et calquait le développement de l’univers sur l’organisation de la Trinité. On comprend que les Cathares aient haï François d’Assise qui salua sa sœur la lumière et son frère le corps. Certes, la matière a ses bassesses, la nature a ses ombres. Mais loin de s’efforcer de remédier aux bassesses, d’adoucir les ombres, les Cathares accentuaient leur anathème à la vie, souillaient tout ce qui tremble de magnifique dans le plus humble amour, tout ce qui luit d’orgueil triomphant dans la plus triste création de la chair. Ils se trompaient d’heure pour leurs prédications nihilistes : quand le bûcher de Montségur flamba dans le cirque pyrénéen, détruisant les Parfaits qui avaient tout renié de ce monde, depuis la faiblesse de la volupté jusqu’à la force du combat, Joachim de Flore venait de diviniser l’histoire et François d’Assise allait diviniser la Nature.

Leur œuvre était ainsi condamnée d’avance à une

LES CATHARES

plus ou moins proche échéance. Ils se frappaient eux-mêmes en n’acceptant qu’un seul sacrement, celui qui se penche sur les sueurs de l’agonie. Rien de grand ne pouvait sortir d’eux, qu’une religion de la mort. Et l’homme veut vivre.

Page 1