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voyait en lui la matière première, l’un et l’autre n’en furent pas moins comme hantés par l’idée d’unité, n’en ont pas moins construit avec la même implacable logique un univers moniste. Ils se retrouvent donc ici, moins ensemble que côte à côte, pour l’examen de leur doctrine et l’esquisse de leur histoire non point seulement parce qu’ils furent condamnés par le même tribunal ecclésiastique, mais parce qu’ils apparaissent comme les représentants de deux tendances différentes et parallèles du courant panthéiste.
La vie d’Amaury de Bêne fut celle d’un professeur éloquent, ingénieux, qui enseigna longtemps avec un vif éclat le Trivium et le Quadrivium puis glissa tardivement vers la théologie et mourut d’un désaveu pontifical. Il semble bien avoir réalisé le type même de ces philosophes qui, vivant dans un milieu d’abstractions, reconstruisaient le monde à la lueur de leur lampe étroite, ne s’arrêtaient pas, dialecticiens excessifs, aux démentis de la réalité, mais élaboraient en chrétiens sincères un corps de doctrine inconciliable avec la foi et ne se préoccupaient nullement des conséquences possibles de leurs déductions.
Il naquit à Bêne, petit bourg chartrain, dans le second tiers du xne siècle. Il fut, très jeune, étudiant à Paris, puis devint assez rapidement l’un des professeurs les plus illustres de l’Université — magnæ famæ , devait dire Ptolémée de Lucques. Esprit à deux pointes, d'ironie et de finesse, il y jouissait d'une autorité d’autant plus forte qu’il en affirmait lui-même la valeur. Son enseignement, qui lui valut la royale preuve d’estime de se voir confier par
Philippe-Auguste l’éducation du Dauphin, gToupait de très nombreux disciples. Il ne fit d’ailleurs qu’ajouter à la célébrité de ses cours en commentant les traités d’Aristote les plus récemment traduits, illumination et danger à la fois pour les esprits de ce temps.
Quelles influences inclinèrent-elles Amaury vers sa conception panthéiste ? Il a pu faire figure de victime d’Aristote mais il paraît avoir demandé surtout à Aristote comme à saint Paul de lui servir de caution et, si l’on s’en réfère au procès de ses disciples, il fut moins en somme la victime du Stagirite que celui-ci ne devint, pendant quelques années, la sienne. On a généralement admis qu’il s’inspira surtout des écrits de Scot Érigène. M. Capelle qui insiste sur l’originalité d’Amaury, ne peut toutefois admettre — après avoir écarté l’influence des Arabes, des Chartrains, de Guillaume de Champeaux — qu’il ait subi l’action directe de l’auteur du IIspi <Duaeoç p.spio’jxoü. M. Étienne Gilson, qui parle d’emprunt de matériaux, envisage d’autre part son monisme comme le « bâtard de l’érigénisme et de la dialectique, un des nombreux cas tératologiques dans l’histoire de la métaphysique chrétienne de l’Être ». Mais, action oblique, bâtardise, dans quel sens faut-il prendre ces mots ? M. Étienne Gilson estime en effet que Scot Érigène n’était pas panthéiste, mais qu’il a « tout fait pour tromper ses lecteurs sur sa vraie pensée » faute d’avoir su parler la langue de l’analyse et qu’il a peuplé le Moyen-Age de formules pluralistes par leur esprit et monistes dans leur expression littérale. Amaury aurait été en ce cas dupe de la terminologie d’Érigène : il aurait ainsi utilisé pour
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l'édification d’une doctrine purement panthéiste certains éléments d’un système qui n’avait du Panthéisme que l’apparence verbale. Si la seule pensée du Panthéisme, selon M. Étienne Gilson, inspirait à Scot Érigène une vive horreur, le seul fait d’avoir été condamné par l’Église fit mourir de tristesse Amaury dont le Panthéisme est cependant indéniable. De tels sentiments sincères peuvent cependant être interprétés. Tous deux, ayant abouti par le raisonnement au Panthéisme, ne se sont-ils pas efforcés, en réalité, de concilier leur philosophie avec leur foi ? Nous rencontrerons d’autres exemples de cette agilité intellectuelle. L’influence de Scot Érigène sur Amaury serait ainsi plus réelle, tout en étant ramenée par la critique de MM. Étienne Gilson et Capelle à de plus justes proportions.
L’œuvre de Scot Érigène paraît bien être, en effet, un compromis entre la libre recherche, qui le passionnait, et la foi, qu’il plaçait au-dessus de tout. Philosophe, il suivait la raison, théologien, il acceptait la révélation et déclarait que tout conflit entre ces deux expressions du vrai ne peut être qu’apparent. Pour lui, par exemple, le monde est éternel, car Dieu ne peut souffrir d’accidents et ne peut donc avoir existé avant l’univers, mais en même temps le monde est créé, puisque les Écritures, qui sont infaillibles, l’enseignent. Il ne se sentait nullement gêné par cette antinomie dont il trouvait la solution dans sa conception d’un Dieu qui est à la fois éternel et créé, multiple et un, et qui se crée lui-même en créant les êtres. Il a d’ailleurs tracé un magnifique tableau de l’univers, imprégné d’alexandrinisme, d’une hardiesse extrême pour son époque, commençant par
Dieu en qui s’effectue la division des êtres et finissant par l’homme en qui s’unissent l’esprit et la matière et qui réalisera le retour en Dieu du monde finalement absorbé, après les étapes de la vie, dans l’immobile et parfaite Unité.
En s’inspirant du moins fragmentairement d’une œuvre comme le IIspi Ouecroç p£pt(7{.xou, encore indemne de censure décisive, Amaury pouvait croire demeurer dans les grandes lignes de l’orthodoxie. Sa thèse n’en est pas moins nettement panthéiste. La formule : tout est dans tout, tout est en Dieu, Dieu est tout, la résumerait exactement. Dieu est simple ; la nature est simple. Mais deux substances simples ne diffèrent pas entre elles. Dieu et la matière se confondent donc et Dieu se connaît en se reflétant dans la multitude des créatures dont il est l’essence unique. Il est l’intelligence qui organise et l’essence de ce qui est organisé-. D’autre part, l’intelligence est identique à l’objet de la connaissance : or elle conçoit Dieu et la matière. Amaury tirait de cette identité générale toute sa théorie. Une même nature est dans tous les êtres, la même dans Abraham que dans Isaac, la même dans Ovide que dans saint Augustin. Dieu est la fin suprême du monde et les êtres devront, par sa contemplation, rentrer successivement en lui, se perdre en lui, dépouillant toute individualité et rétablissant ainsi l’unité finale. Comme Scot Érigène, Amaury s’efforçait d’harmoniser sa thèse avec les dogmes chrétiens. La résurrection des corps, par exemple, qui semblait exclue par cette vision de l’univers, devenait la rentrée de la chair dans la matière qui ne faisait qu’un avec l’esprit. Cette résurrection devait, au surplus, abolir la différence profonde des êtres, celle
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du sexe — conséquence de la chute car si Adam n’avait pas péché les hommes se seraient reproduits comme les Anges. A chacune des difficultés soulevées par l’opposition entre la conception panthéiste et la foi chrétienne, Amaury apportait ainsi une solution habile, et le plus souvent élégante.
Avant de s’absorber dans l’unité divine, de s’immobiliser dans l’infini repos de l’être, le monde momentanément différencié devra correspondre aux trois modes de l’activité de Dieu par trois époques classées successivement sous la dépendance d’une des trois personnes de la Trinité. Grâce à ces vues d’une spiritualisation progressive de l’humanité, Amaury inclinait tout naturellement à une lente divinisation de l’homme. Si pour lui, en effet, chaque fidèle devait, au cours de la seconde époque, se considérer comme un membre de Jésus-Christ, chacun d’eux allait pouvoir, dès l’ouverture de la troisième époque, se regarder comme l’incarnation du Saint-Esprit. L’homme en qui s’infuserait ainsi la troisième Personne serait soumis directement à son action salvatrice sans l’intermédiaire devenu inutile du symbolisme sacramentel. Les sacrements avaient remplacé la loi ; ils seraient à leur tour remplacés par l’action immédiate de l’Esprit. De telles vues étaient dangereuses : Amaury pouvait bien les soutenir avec toutes ses ressources dialectiques dont nous avons eu un exemple par sa conception de la résurrection de la chair, elles n’en demeuraient pas moins incompatibles avec l’orthodoxie. Que devenait le dogme de l’Eucharistie ? Si Dieu est partout, si Dieu est tout, il se trouve dans le pain et le vin avant même les paroles de la Consécration, qui ne font plus qu’affirmer
sa présence sans l’y attirer. Que devenait le Jugement après la mort, la récompense du bien accompli, la punition des péchés commis ? L’anéantissement final en Dieu supprimait la vie future individuelle et rendait inutiles les prescriptions purificatrices de l’Église. Tout l’effort d’Amaury n’aboutissait en somme qu’à donner une interprétation panthéiste de la foi chrétienne. Il s’appuya, pour la défendre, sur la double autorité de saint Paul et d’Aristote. L’Apôtre lui fournissait des textes dont il tirait habilement parti. Quand il lisait dans l’Épître aux Corinthiens : Deus omnia in omnibus (I, XV, 28) ou dans l’Épître aux Colossiens : In ipso condita sunt unioersa in cœlis et in terra, visibilia et invisibilia (I, 16), ne pouvait-il pas trouver dans ces phrases une justification de sa thèse sur l’unité du monde ? Et lorsqu’il lisait : Membra sumus cor* poris Christi, ne se trouvait-il pas autorisé à déclarer que tout fidèle est vraiment un membre du Christ, même s’il donnait à cette affirmation un sens vague de déification ? Le Philosophe, dont il commentait la Métaphysique, lui apportait de son côté de solides arguments sur l’identité de Dieu, de la matière et de l’intelligence. Ainsi se sentait-il soutenu, et comme protégé à la fois par la tradition chrétienne et par la philosophie antique.
Amaury exposa verbalement sa doctrine, que nous ne connaissons que par ses adversaires. Il l’exposa, en tout cas, avec cette subtilité d’esprit qui lui attirait de nombreux disciples et cette ironie foncière qui lui créait de nombreux ennemis et finit par provoquer la réprobation de l’Université de Paris. Ce ne fut toutefois qu’en 1204 que ses collègues s’émurent
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réellement et le blâmèrent pour avoir enseigné que nul ne peut être sauvé s’il ne croit pas que chacun des hommes est un des membres du Christ — c’est-àdire s’il ne reconnaît pas que chacun des hommes participe à la divinité. Amaury en appela au Pape de la sentence de l’Université. Le Pape, à son tour, le condamna en 1207. Amaury fut extrêmement affecté de cette double condamnation. Devant la ruine de l’édifice philosophique qu’il avait élevé pendant des années avec tant d’intelligence et d’érudition il n’eut qu’un geste plein de grandeur dans son humilité : il revint à Paris, fit amende honorable en présence de tous ses collègues, puis abandonna sa chaire et se retira dans un couvent. Il y mourut de tristesse l’année suivante. Il fut enterré auprès du monastère de Saint-Martin-des-Champs, mais son corps ne devait pas trouver là le repos définitif. Il laissait après lui moins une école qu’une secte.
Dans ces mêmes années, un autre philosophe, David de Dinant, échafaudait une théorie également moniste mais à la fois différente de la thèse amalricienne par son point de départ, qui se trouvait être un concept matérialiste et par le manque, à son faîte, de rêveries apocalyptiques. David de Dinant s’est aujourd’hui effacé sur la fresque médiévale, personnage réduit à quelques traits imprécis. On a hésité sur le lieu de sa naissance : Dinan en Bretagne ou Dinant en Belgique. On ne sait quand il naquit et, nous le verrons, on ignore la date de sa mort. Peut-être fut-il professeur à la Faculté des Arts. Sans doute ne reçut-il pas la prêtrise. Dialecticien habile, il sut en tout cas vivre longtemps en
E. AEGERTER
paix avec l’Église et nous savons qu’il était en 1206 à la cour d’innocent III, réussissant ce paradoxe de manier auprès du Pape, en alchimiste des idées, ses poisons intellectuels.
Il fut, pour sa part, influencé directement par les philosophes grecs, par Aristote et par Alexandre d’Aphrodis et aussi, selon Haureau, par le De Uni~ iale longtemps attribué à Boëce et qui était l’œuvre d’un chanoine de Tolède. Il professait que Dieu, le monde et l’intelligence sont une même substance. Pour lui l’Yle qui constitue la substance des corps, le Noûs qui constitue la substance des âmes, le Théos qui constitue les substances éternelles ne sont que les multiples apparences de l’Être unique. « Il disait, déclara saint Thomas d’Aquin, que ces trois choses sont une seule et même chose et, en conséquence, que toutes les choses sont une seule chose essentiellement. » L’Univers nous apparaît bien peuplé de formes, mais ces formes sont, ou à peu près, des illusions de nos sens. Au-delà de ces phantasmes, il n’existe pour la raison qu’un être véritable, la matière où tout est identique. Auteur du De T omis et des Quaternuli, dans lesquels il exprima sa doctrine, il avait formé des disciples et Albert-le-Grand devait discuter avec l’un d’eux, Baudoin, sur l’Yle et le Théos. Mais ces défenseurs de son système furent moins nombreux que ceux d’Amaury et, s’ils soutinrent une thèse nettement hérétique, du moins n’éclaboussèrent-ils pas leur temps d’un scandale fangeux.
Dès la mort d’Amaury, en effet, ses disciples se groupèrent et tirèrent de sa doctrine une série de déductions d’un extrême danger moral. Si Dieu est
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tout, d’une unité qui confond tous les êtres, Dieu est en tout et chacun des êtres est Dieu. Cette certitude acquise, ils reprenaient l’histoire humaine telle que l’avaient envisagée Amaury et, avant lui, Scot
Erigène, cet acheminement de l’humanité, en trois stades, vers le retour en Dieu. Le Père s’était incarné en Abraham, le Fils s’était incarné en Jésus. L’Esprit allait s’incarner en tous les hommes. Chacun des hommes deviendrait ainsi l’égal d’Abraham et de Jésus. L’humanité dépassait la longue période où elle avait dû, in via , lutter pour son salut en s’aidant des sacrements. L’homme devenait Dieu, même avant la vision béatifique, et ceux qui éprouvaient en eux l'afflux de l’Esprit se considéraient déjà comme des ressuscités. L’Eglise n’avait plus qu’à disparaître : à quoi bon une hiérarchie quand tous les hommes sont égaux ? Un guide quand tous sont directement sauvés ? Les sacrements devenaient inutiles. A quoi bon la communion sous les espèces sacramentelles, quand la véritable communion avec Dieu s’opérait par l’infusion de l’Esprit en chacun ? A quoi bon la confession, puisque c’était Dieu lui-même qui agissait désormais dans chaque individu pour le mal comme pour le bien ?
C’est ici qu’appliquant ces principes, les initiés des groupes amalriciens passaient aisément d’une théorie de la spiritualisation à la pratique de l’immoralité. Celui qui sent que l’Esprit est en lui peut en effet s’adonner à tous les plaisirs, commettre tous les péchés sans pécher au sens strict du mot puisque c’est Dieu lui-même qui agit en lui et que Dieu, par quelque acte que ce soit, ne peut pécher. Tout désir humain devient un appel de Dieu. Saint Paul
auquel se référait volontiers Amaury n’avait-il pas écrit : « Si vous êtes guidé par l’Esprit, vous n’êtes point sous la Loi ? » Amaury lui-même, au dire de Martin de Pologne, n’avait-il pas déclaré qu’aucun péché n’était imputable à ceux qui vivent dans la charité ? Quand on est dans la main de Dieu « on n’a plus le souci de ce que l’on doit faire, l’on n’a plus le remords de ce que l’on a fait ». Poussant leurs déductions jusqu’aux ultimes conséquences, les Amalriciens estimaient donc pouvoir jouir en paix de tous les plaisirs terrestres, y compris ceux de la chair. L’écluse était ouverte à tous les désordres, légitimés et sanctifiés.
La contagion d’une doctrine aussi commode aux luxurieux inquiets fut assez rapide dans le diocèse de Paris. Les cercles amalriciens recrutaient des prêtres, des étudiants, des artisans, quelques bourgeois. Les initiés ne parlaient guère de leurs réunions, au cours desquelles se déroulaient des rites particuliers et se produisaient de mystérieuses extases. Ce silence flottant sur leurs cérémonies n’était-il qu’un voile dérobant des scènes scandaleuses ? Le même reproche de turpitudes frappa souvent des sectes naissantes qui, pures de toutes défaillances, ne cherchaient dans le secret qu’une défense contre le ricanement des incompréhensifs ou la persécution possible d’un pouvoir soupçonneux. Il est peu croyable d’autre part que tous les amalriciens aient puisé dans la théorie de leur maître la justification d’un assouvissement de leurs désirs et que ceux qui marchèrent d’un pas ferme au bûcher aient seulement embrassé leur foi pour sa facilité morale. Mais il est probable qu’en dehors de ces cérémonies cachées
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où les assistants pouvaient n’éprouver que le frisson d’une volupté légère et collective, ce frisson que peut donner la sensation d’être agrégé à un cercle d’âmes libérées, à un groupe où le don des corps devient licite, certains fanatiques se livraient à des débauches privées qu’ils estimaient autorisées par leur philosophie.
La découverte en 1210 de ce petit monde occulte fut due, comme celle des Cathares d’Orléans à l’imprudence d’un enthousiaste. Un orfèvre, Guillaume d’Aire, qui appartenait à une chapelle amalricienne de la capitale, se trouvait en relations avec un clerc de Paris, Robert de Namur, et les deux hommes s’entretenaient volontiers de problèmes religieux. Le clerc fut vite édifié. Guillaume lui confia en effet, avec une vaniteuse satisfaction, qu’il était personnellement une des sept incarnations de l’Esprit saint et qu’il pouvait, ayant la vision de l’avenir, lui prédire l’apparition prochaine de fléaux redoutables et variés, en même temps que la descente de la foudre vengeresse sur l’épiscopat. Il ajoutait d’ailleurs à ce tableau pénible l’annonce d’un long règne du Dauphin — précisément l’ancien élève d’Amaury — qui demeurerait sur le trône de France jusqu’à l’heure de l’évanouissement du monde dans le sein de Dieu. Robert de Namur ne fut pas plus sensible à l’annonce des catastrophes qu’au loyalisme du prophète et saisit de cet extraordinaire galimatias Jean le Teutonique, abbé de Saint-Viviers, et Pierre de Nemours, évêque de Paris. Ces hauts dignitaires décidèrent que le clerc, accompagné d’un de ses collègues, procéderait à une enquête habile. Pendant trois mois les deux compères circulèrent à pas feutrés
dans les diocèses de Paris, de Troyes, de Sens, et de Langres, particulièrement contaminés, firent mine de s’affilier à des groupes, simulèrent des extases. Brusquement le scandale retentit. Un certain nombre d’Amalriciens, parmi lesquels l’orfèvre trop bavard, le sous-diacre Bernard, Étienne, curé du vieux Corbeil, Étienne de la Celle-Saint-Cloud, Jean, curé d’Orsigny, Guillaume de Pontoise, Odon, prêtre, ancien confrère d’Amaury, Dominique, prêtre, Pierre, curé de Saint-Cloud, le prêtre Eudes et l’acolyte Hélinand, attaché à la collégiale de Saint-Cloud, le vieil Ulrich de Lorris, Guérin, curé de Corbeil, qui avait été maître ès-arts à l’Université de Paris, furent précipités dans les prisons épiscopales. Jean le Teutonique, avec sa rudesse sans nuances et sa grande franchise monacale, tonna en chaire contre la dépravation des nouveaux hérétiques. « Quelques gens, proféra-t-il, répandent en ce moment d’affreuses nouveautés, disciples d’Épicure plutôt que du Christ. Avec une perfidie pleine de périls, ils travaillent dans l’ombre à faire croire qu’on peut pécher impunément, disant que le péché est si peu de chose que Dieu ne saurait châtier personne pour un péché. Mais voici le comble de la démence et de l’impudence en fait de mensonge ! Ces gens ne craignent pas, ne rougissent pas de dire : Nous sommes Dieu ! Appeler Dieu cet homme adultère, compagnon nocturne d’autres mâles, souillé de toutes les infamies, réceptacle de tous les crimes, quel excès de folie, quelle abominable présomption ! » Cependant Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, ne se contentant point de foudres verbales, convoquait un Concile à Paris,
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Les prélats se penchèrent avec horreur sur ces étranges déviations de la pensée et sur ces subtilités répugnantes du cœur. L’heure était trouble. Des signes avaient paru dans le ciel. Les accusés se défendirent mal : certains confessèrent immédiatement leur foi, s’en référèrent à la thèse d’Amaury, en appelèrent à l’autorité d’Aristote ; quelques-uns ergotèrent ; d’autres se turent. Mais les juges ecclésiastiques durent être frappés de la fermeté d’accent et de l’implacable allure des chefs du groupe : dressés devant eux, ces hommes menacés d’atroces supplices opposèrent à leur puissance momentanée, à leur arbitraire possible, le mépris de ceux contre lesquels nul tribunal d’ici-bas, nulle torture matérielle ne peuvent rien, puisqu’ils s’imaginent être unis à Dieu. « Entre toutes les choses qui participent de la vie, déclara le sous-diacre Bernard, l’essence est commune, et cette commune essence de toute chose, c’est Dieu. Livrez mon corps aux flammes... toute votre force ne détruira pas un atome de mon être car, en tant que je suis, je suis Dieu ! » Le Concile n’hésita pas. Il condamna les disciples d’Amaury, le cadavre d’Amaury, et l’ombre illustre du Stagirite.
Le jugement rendu était rude : « Le corps de Maître Amaury sera exhumé du cimetière et jeté en terre non bénie et la sentence d’excommunication lancée contre lui sera promulguée dans toutes les églises de la province. Bernard, Guillaume d’Aire, orfèvre, le prêtre Étienne du vieux Corbeil, le prêtre Étienne de la Celle-Saint-Cloud, le prêtre Jean d’Orsigny, Maître Guillaume de Pontoise, le prêtre Eudes, Dominique, les clercs Odon et Hélinand de Saint-Cloud seront dégradés pour être ensuite livrés
à la Cour séculière. Le prêtre Ulrich de Lorris et le ci-devant moine de Saint-Denis, Pierre de Saint- Cloud, le prêtre Guérin de Corbeil et le clerc Étienne seronjt dégradés pour être soumis à la peine de la prison perpétuelle. Avant Noël les quatrains de Maître David de Dinant seront apportés à l’évêque de Paris et brûlés ; les livres d’Aristote sur la philosophie naturelle et leurs commentaires ne pourront pas être lus soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication. Celui chez qui l’on aura trouvé, après Noël, les quatrains en question, sera considéré comme hérétique. » Par une étrange anomalie, le nom de David de Dinant, dont l’œuvre tient une telle place dans ce texte, ne figure point parmi les accusés qui comparurent. Nous devons donc supposer que l’auteur des Qualernuli ne se trouvait pas en France à ce moment. Il devait vivre, cependant, puisque la terrible sentence qui ordonnait l’exhumation du corps d’Amaury de Bêne ne prescrivait pas pour lui le même châtiment posthume. On peut penser qu’il avait pu prendre la fuite assez rapidement pour échapper à ses juges : dans sa lettre de 1215 à l’Université de Paris, Robert de Courçon, qui renouvelait la sentence contre la doctrine d’Amaury, ne le nomma même pas. Ainsi disparut-il dans l’ombre, avec la plus grande opportunité.
Les fossoyeurs creusèrent le sol funèbre près de la basilique de Saint-Martin-des-Champs, forcèrent la bière où le malheureux Amaury s’anéantissait, en tirèrent ce qui restait du corps promis à la résurrection finale. Ces débris furent-ils d’abord, selon l’atroce cérémonial, promenés au son des trompes 3ur une claie escortée de gardes ? En tout cas
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ils furent enfouis dans la vieille terre secourable à tous ses fils, sauf quelques lambeaux qui, par suprême outrage, furent jetés aux chiens : peut-être un peu de cette cervelle desséchée où surgit une grande vision du monde craqua-t-il sous la dent d’unVoquet famélique... Quel spectacle fut-il plus navrant que celui de ces exhumations, de ces corps pourris apparaissant dans le cercueil éventré auxquels les représentants du Dieu des miséricordes lisaient la sentence qui réprouvait l’âme depuis longtemps envolée ? Matière misérable, pourriture sacrée par la mort souveraine, rentrée dans le cycle d’où renaîtront des chairs vierges, des visages émerveillés par le soleil, tirée tout à coup à cette chaude lumière de Dieu qui ne devait pas éclairer cette mystérieuse horreur, et souffletée par des hommes qui deviendront semblables à elle... Que lui veut-on encore ? N’a-t-elle pas assez gémi, assez souffert ? Il n’y a plus rien de vivant dans son suintement et qui puisse entendre la voix humaine, que les horribles vers du sépulcre... Si elle s’est trompée, qu’on la laisse dormir en paix, dormir à jamais...
Les vivants devaient aller rejoindre le mort. Le 14 novembre, les condamnés furent conduits dans un champ glacé, sous les remparts, à l’ombre d’une chapelle neuve dédiée à saint Honoré. Au bourdonnement affreux des cloches, un prélat les dépouilla des insignes de leur dignité, leur ôta un à un leurs vêtements ecclésiastiques et leur fit raser le crâne afin que leur tonsure elle-même fut effacée. Ulrich, sexagénaire, Guérin et Étienne, se virent envoyés au mur à perpétuité. Pierre, un vieillard, dut entrer dans un monastère. Quant aux autres condamnés,
la justice d’Église estima délicat de les livrer au bras séculier en l’absence du roi, les officiers royaux ne pouvant décider d’eux-mêmes une exécution de ce genre. Les condamnés eurent ainsi quelque répit. Le 19 novembre Philippe-Auguste rentrait à Paris. Le 20, les Amalriciens furent amenés hors de la ville, sur le plateau des Champeaux où s’élèvent aujourd’hui les Halles. La foire de saint Ladre venait de s’achever et la place n’était pas encore débarrassée des éventaires. Une multitude de curieux, attendant avec avidité ce spectacle de douleur et de trépas, entourait le bûcher dressé tout proche du cimetière des Saints-Innocents. Lorsque la lugubre procession arriva, encadrée de gardes, escortée de moines qui rappelaient aux victimes le salut de leur âme et haussaient des crucifix, un vent violent se leva. Les malheureux montèrent en silence sur l’énorme amas de bois et de paille qui devait leur permettre de s’anéantir rapidement en Dieu, de rentrer dans l’unité définitive. Ils furent liés aux poteaux, la face tournée vers l’Ouest. L’ouragan activa le feu, fit tourbillonner la poussière, et les spectateurs de cette tragédie rejetèrent avec colère sur l’ignominie des suppliciés la cause d’une regrettable intempérie qui ne leur permettait pas de suivre à leur aise toutes les péripéties de cette magnifique grillade humaine. Peu de condamnés au bûcher purent voir, à l’heure de leur agonie, un plus pénible décor, avec au-delà du cercle blême et mouvant des visages furieux, la lande pelée par l’automne, un ciel sombre parcouru par la bourrasque, et puis le grand charnier triste d’où s’élevait, des arcades peuplées de crânes, l’odeur de la mort,
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Des légendes se formèrent aussitôt. La nuit qui suivit la flamboyante exécution, une moniale, réveillée en sursaut par un heurt à la porte de sa cellule, vit entrer un des principaux suppliciés qui lui avoua se trouver en enfer où sa détestable hérésie lui valait une place de choix. Devant le dur exemple les Amalriciens s’égaillèrent. En 1211, Jodin, l’un de leurs chefs, fut à son tour brûlé vif. En 1220, un autre disciple d’Amaury qui, lui, se croyait le Saint-Esprit, subit le même supplice. L’hostilité publique ne faisait d’ailleurs que s’accentuer à l’égard de ces hérétiques, auxquels la foule, par allusion à leurs simagrées pieuses contrastant avec leurs mœurs relâchées, avait accolé le jovial sobriquet de papelards.
En 1225, Honorius III remontant à l’une des sources de cette hérésie, condamna le ITepl cpucrsoç {xspi(T(JLOu de Scot Érigène. Quelques ecclésiastiques de haut rang, se séparant sur ce point de l’opinion générale, accordaient cependant encore un secret intérêt à la secte amalricienne, et Innocent III, gêné peut-être par ces appuis obscurs, se contenta de déclarer qu’Amaury avait été à ce point aveuglé par le père du mensonge que l’on pouvait se demander si sa doctrine n’était pas plus insensée que perverse.
Inspirée par la philosophie panthéiste la doctrine n’était pas insensée. Dans l’esprit d’Amaury elle n’offrait rien de pervers. Nous avons vu qu’elle n’apportait d’ailleurs en elle-même, aucune originalité foudroyante. La déviation que lui firent subir ses disciples immédiats, si elle fit scandale, n’offrait pas la crudité, l’exubérance que nous verrons yçx-
doyer dans le système des Hommes de l’Intelligence. L’hérésie amalricienne aurait pu n’être qu’un incident violent et lugubre dans l’histoire religieuse du xme siècle.
Elle fut davantage. D’une part, c’est en elle que se précisa l’esquisse scotienne de cette théorie des trois âges qui devait trouver son épanouissement dans la doctrine de Joachim de Flore pour aboutir plus tard à tant de folles exaltations, de doctrines invraisemblables, de curieuses menaces sociales. D’autre part, c’est par elle que le nom d’Aristote se trouva jeté pour la première fois dans un débat théologique poursuivi devant un tribunal d’Église, c’est à cause d’elle que des juges ecclésiastiques lancèrent l’interdit sur les œuvres du philosophe grec. Certes l’arrêt de 1210 ne pourra pas empêcher la diffusion du péripatétisme mais il marque, par la condamnation dont il le frappa, le moment où la question de sa proscription définitive ou de son utilisation possible fût véritablement posée. Amaury de Bêne, qui mourut d’avoir été soupçonné d’hérésie, se trouve ainsi à la source de deux grands mouvements hétérodoxes du xme siècle. Il a tracé un cadre pour le joachimisme. Il a provoqué la condamnation d’Aristote et, par voie de conséquence, la réaction des Averroïstes. Il a lancé, sans le savoir, deux brûlots dont l’explosion illuminera d’étranges profondeurs.