livre d'environ cent pages in
Correzion del stato cristiano (
tienne), avec le millésime de 1533,
désignation de lieu ; ce livre
« ratesses, toutes les hérésies, toutes
< versives de notre foi, qu'aientsu ju
« ter les luthériens et toute cette |
« qui sont les ennemis de l'Italie et
facile de deviner que ce livre est d
y causera de grands ravages p
est tel « qu’aucun livre ne pourrait èt plus
ni plus dangereux. » Puisque cet heureu? î
eu la gloire devant les hommes etle
de défendre au prix de son propre |
l'existence de la sainte foi, il supplie ses
tenir en garde contre les funestes princi
pourrait y propager, et d'empêcher
milieu des ballots de marchandises.
Le 30 du même mois il écrit à
PIERRE-PAUL VERGERIO. 381
Pavertir qu’à Trieste « le luthéranisme pullulait parfai- « tement bien, sous le couvert du commerce de l’Alle- « magne;> il y aviseracomme il pourra: l’empereur d’Allemagne lui-même, s’il est forcé de dissimuler dans les terres qui composent l'empire de Bohème, se montre pourtant d'une rigueur extrème dans son patrimoine archiducal d'Autriche, « et fait volontiers une démonstration sévère contre ces maudits hérétiques, et il la fera trèssévère contre les habitants de Trieste. » Il ajoute qu'il sait « que cette peste sortie de Trieste est venue fondre sur « un bourg nommé Piran, où quelques ribauds ne se ca- « chaient point pour pervertir les âmes des simples. Je « connais, Monseigneur, le caractère du pays, puisque « c'est là qu'est ma patrie. Si la secte luthérienne pénè- « tre au milieu de ces intelligences d’une trempe origi- « nale, si ce coin de l'Italie devient malade, Votre Sei- « gneurie ne tardera pas à voir (sed Deus omen avertat !) « toutes les provinces et régions circonvoisines infectées « et corrompues. » En conséquence il l'engage à en informer le pape, afin que celui-ci y porte remède dès le début, et qu’il daigne faire de chaudes instances auprès des seigneurs vénitiens, pour qu'ils prennent des mesures | très-sévères ; il écrivit lui-même à ce sujet à sa seigneurie : «Je sais bien que quelques scélérats du bourg « Piran ont été appelés à Venise pour ce motif, mais je « sais aussi qu'on devrait user envers eux de plus de « sévérité qu'on ne le fait. Monseigneur, je vous assure « qu'aucune affaire n’est plus importante de nos jours « que celle-ci; et si ces gens-là retournent dans leurs « foyers avec l'impunité, actum est de tota Istria, actum « cum summo totius Italia periculo. »
Vergerio était retourné à Vienne sur l’ordre du nou-
PIERRE-PAUL VERGERIO. 383
Allez donc après cette citation ajouter foi au récit da moine vénitien! Pallavicini aussi nie tout à fait cette indigne mise en scène; il affirme que ce colloque n’est pas plus vrai que les faits de l’Iliade : il lui oppose le rapport que Vergerio adressa sur ce sujet au secrétaire du pape, où il traite cette entrevue comme une rencontre accidentelle, dans laquelle aucune parole sérieuse ne fut échangée. Nous sommes heureux de pouvoir produire le rapport textuel que Vergerio adressa à ce sujet, le 12 novembre 1535, de Dresde à Recalcati, et qui ne nous a pas paru, malgré son étendue, devoir être abrégé !.
« Dans ma dernière, datée de Hall le 4 de ce mois, j’ai écrit que j'étais sur le point d’aller chez l’électeur de Brandebourg ; J'y suis allé, et c’est maintenant le cas d'informer Votre Seigneurie du résultat de cette partie de mon voyage, dans laquelle j’aurai à appeler votre attention sur mon entrevue avec frère Martin Luther, et sur ce que j'ai pu faire avec ce chef de la réforme.
« De Hall à Berlin, qui est la résidence de cet électeur, il ya quinze lieues, et on parcourt cette distance pour la plus grande partie sur les domaines du duc électeur de Saxe, pays qui foisonne de populations hérétiques et de peste (et il ne me manquait plus que ce genre de dangers, pour les avoir tous éprouvés dans ce voyage); mais, comme l'entreprise erigeait absolument que j'y passasse, je résolus de prendre précisément la route de Wittemberg, qui est la sentine de l’hérésie ; je reconnaissais que si je traversais les villages, je devais être exposé à de plus grands dangers que la peste et autres. J’écrivis donc au lieutenant du susdit duc électeur (car S. E., ainsi que je l’ai déjà écrit, n’était pas dans ces contrées) que s’il lui plaisait, je désirerais traverser son territoire. Écoutez, Monseigneur, de quelle réputation jouit le nom du pape Paul chez ces principaux hérétiques. Le lieutenant, au reçu de ma lettre, envoya quelques-uns des siens pour me servir d’escorte, enjoignant aux hôtes chez qui je devais loger de ne pas accepter mon argent, parce qu'il voulait payer au nom de son maitre. Puis, lorsque je fus pour faire mon entrée à
(1) Manuscrit de la bibliothèque vaticarre, 3914, fol. 263 et suiv.
Sa lettre
Luther
j'ai eues avec les hérétiques.
« Devant partir de Wittemberg, je m'étais en train de déjeuner, lorsque vint vers entre autres courtoisies dont il usait envi même à table) accompagné de Martin
dont je pusse bien comprendre la langue:
daignasse écouter pendant mon repas ces deux étaient considérés comme des hommes ex
(1) Bugenhagen (Jean), surnommé Po né en 1485 dans l'ile de Wollin, embrassa le
PIERRE-PAUL VERGERIO. 385
« Je n’eus pas de motif pour refuser sa proposition, dans la position où j'étais, et j’écoutai frère Martin et son compagnon pendant tout le temps du déjeuner, et jusqu’à ce que mes seigneurs sortissent pour monter à cheval. Je commencerai par dire son âge, et je vous prie en grâce d’avoir la patience de lire ce que j'écrirai sur son compte.
« Il a un peu plus de cinquante ans, mais il est si fort et si robuste, qu’il ne parait pas en avoir plus de quarante ; il a tout à fait la mine d’un rustre, bien qu’il cherche à se donner autant qu’il peut de la grâce et des airs délicats. Sa prononciation est assez leste et pas très-dure pour un Allemand; il s'exprime si mal en latin, qu’il me semble évident que certains livres circulant dans le public sous son nom, et qui ont un certain parfum de latinité et d’éloquence, ne sont pas de lui : d’ailleurs il avouait lui-même qu’il n'avait pas l'habitude d'écrire en latin; mais, disait-il en parlant de Jui-même, je puis me vanter de bien dire dans ma langue. Il était louche, monseigneur, et plus je regardais ses yeux, et plus il me semblait voir, tant ils lui ressemblaient, ceux de quelque démoniaque que j'avais aperçu jadis, remplis de feu, roulant sans cesse, et d’où s'échappaient comme des éclairs de fureur et de rage. Et vraiment, plus je pense à ce que j’ai vu et éprouvé en contemplant ce monstre, plus je réfléchis à la grande force de ses maudites opérations, lorsqu’enfin je joins à ces souvenirs tout ce que je sais de sa naissance et de toute sa vie passée par des personnes qui ont été ses intimes amis jusqu’à l’époque où il se fit moine, plus je suis porté à croire qu'il y a bien en lui quelque démon.
« Luther ne me fit pas d’autre politesse, que de tenir son bonnet à la main pendant qu’il me parlait; il prononça même quelques paroles élogieuses pour notre seigneur (le pape); il dit qu'il l'avait entendu qualifier d'homme sage et vertueux pendant son séjour à Rome, « à l’époque (ajouta la bête en souriant) où je célébrais souvent la messe. Et pour vous donner tout de suite mon appréciation, tirée de la physionomie, des vêtements, du geste et du langage, qu’elle me soit inspirée ou non, c’est l’arrogance personnifiée, la méchanceté et la témérité ; aussi quelle honte pour ces princes impies et pour ceux qui ont l’autorité dans ce pays, de ne pas se rendre compte de ce qu'est celui qu'ils ont pris pour chef et pour prophète. Que Votre Seigneurie en juge aussi elle-même par la manière dont il s’habille : cet écervelé avait des habits de fête, car c'était un dimanche; il portait un pourpoint dont le corps était en camelot commun, et les manches avec
des parements doublés prétentieusement de satin, une robe de serge doublée de peau de renard, mais très-courte, quelques bagues, et au cou un grand pendant d’or; quant à son bonnet, il avait la forme de celui des prêtres. Il disait qu’il avait donné le jour avec sa vénérable religieuse à deux filles et à trois garçons, dont l’un a douze ans, et il se vantait impudemment d’en faire après lui un grand homme dans la doctrine évangélique. D'après ce que j'ai appris et ce que je pouvais alors trop bien comprendre, il n’y a dans sa vie aucune gravité, aucune régularité de conduite ; il n’a rien au monde pour vivre que la pension que lui fait le prince pour ses lectures et sa prédication; son esprit est inculte et grossier, car son père était un vile mercenaire employé aux mines de Coslaria, et sa mère une servante attachée à certains bains, d’une condition qu’on ne peut pas dire plus infâme, menant une existence sordide et abjecte.
«La première parole qu’il m’adressa, lorsqu'il vint dans la salle où je mangeais, voyant que j'étais taciturne et voulant m’exciter à parler, fut pour me demander si en Italie j’avais appris quelque chose de sa réputation d’Allemand ivre. Veuillez remarquer un peu le sens de ces paroles arrogantes et impudentes : assurément elles montrent clairement que sa conduite passée et sa conduite actuelle sont inspirées par une espèce de dédain, par une pure jalousie, et on pourrait même ajouter, par esprit de vengeance ; je vais plus loin, etj’affirme à Votre Seigneurie que toutes ses paroles ne respirent aucun autre sentiment, et que, chez cet animal dépourvu de raison, il n’y a pas autre chose qu’une rage et un désir insensé de pouvoir confondre toute la religion de Jésus-Christ et le monde entier s’il le pouvait.
« Sije devais paraître en personne devant notre seigneur (le pape) et lui faire le rapport complet de ce qui m'est arrivé, Je lui citerais plusieurs des paroles de Luther qui ont une signification importante, et en particulier celles qui m'ont fait voir son impudence dans tout son jour; si je ne dois pas venir, je lui écrirai de Vienne; mais pour ceci, il n’y a pas lieu de différer. Il m’a dit que le roi d’Angleterre lui avait envoyé récemment un de ses docteurs, auquel il donnait le nom de secrétaire de sa majesté; il n’ajouta rien de plus, et je ne pus pas le questionner davantage : d'abord je pensai que c'était peut-être une forfanterie de sa part, mais j'ai su depuis par d'autres que c'était vrai. Je m’efforçai donc de lui jeter quelques paroles, pour lui faire dire son jugement sur le fait de ce roi; mais sur ce point seul il continua à se tenir sur la ré-
PIERRE-PAUL VERGERIO. 387
serve,sans rien laisser deviner. J'insistai, et je lui dis : «Comment se fait-il que tu le loves pour sa conduite récente vis-à-vis de ces deux hommes pieux? — Je ne sais, » répondit-il. Mais revenant à ce que j'ai dit de ce docteur anglais, il faut bien faire attention que ce roi, ayant eu connaissance des intentions de notre seigneur, et étant aussi riche de deniers qu’il l’est, aura dépèché cet envoyé, et en dépêchera d’autres encore pour exciter les princes et les États adhérents à cette secte. Ceux-ci, tout pleins d’une haine concentrée contre le Saint-Siége, attirés encore par l’appât de l'or que selon toute apparence le roi voudra et pourra en pa- ‘reille occasion prodiguer largement, étant d'ailleurs de leur nature très-faciles à corrompre et amoureux de nouveautés, et peut-être aussi, pour un grand nombre, étant peu dévoués à l’empereur, pourraient faire en un instant un soulèvement général et dangereux. Je répète que cest ma faible opinion, laquelle j'ai déjà consignée par écrit, qu'on pourrait, avec bien plus d'à-propos, préparer au futur concile une expédition contre Luther, car à cette époque il y aurait à espérer, qu’à l’aide de bons procédés, on pourrait rallier au Siége apostolique une notable partie de ces princes, au lieu qu'en voulant agir maintenant la majeure partie nous serait ouvertement hostile. Et remarquez bien que je crois reconnaître que ces boute-feux interprètent à leur façon ce que fait maintenant Sa Sainteté. Suivant eux, ce pape, qui a résolu d’extirper les hérésies de vive force et avec les armes, ne veut pas commencer par l’Allemagne pour une considération qui lui est personnelle, mais il cherche à exciter les princes chrétiens à faire la guerre au roi d'Angleterre, en prenant occasion de venger la mort du cardinal Roffense. Puis, pour ne pas être traversé dans ses desseins par l'Allemagne, qui a commencé la première à épouser plusieurs des opinions que soutient maintenant ce monarque, il l'entretient dans l'espérance et préparation du futur concile, contre lequel il ferait ensuite tout ce qu'il pourrait, si par hasard il avait le bonheur de vaincre, ou bien de gagner l'Angleterre à sa cause. Ils font courir le truit que ce malheureux frère Martin m'a dit des paroles qui sont tout a fait inspirées par ce sentiment; c'est pourquoi, tant que mes Allemands auront cette pensée en tête, soupçonneux comme ils sont et tant qu'ils pourront craindre que la fête de l'Angleterre ne soit leur vigile, il est fort douteux qu'ils renoncent à faire tout ce qu’ils pourront et plus que d'autres ne le croient, et cela tant par voies ouvertes, que par de sourdes menées pou” la défense de
888 DISCOURS Xe
cet hérésiarque. Et quand même leurs efforts n'auraient pes d’autres résultats, ils pourraient du moins jeter du trouble, ce qui empêcherait pour le moment le concile de s’assembler, en du moins de pouvoir exécuter facilement contre eux ses déc sions : un pareil résultat serait un grand malheur pour le ponti» ficat d’un pasteur aussi saint. Que ce concile doive produire d’ex-. cellents résultats et doive contribuer grandement à la gloire éternelle de Dieu et du pape Paul III, c’est pour moi une est, rance qui dépasse toutes les autres, et cela par suite de l’inclina» tion que je reconnais chez ces princes, et aussi parce que j'ai va
de près ce Martin Luther, qui n’a pas plus de nerf et de jugement |
qu’une bête. J'ose prédire que la seule convocation du concila,
que notre seigneur doit ordonner bientôt, aura pour résultat de
faire croire définitivement aux princes et aux peuples qu’on agi
sérieusement ; qu’elle suffira pour abattre et affaiblir l'audace etla
folie de Luther et celles de tous ses sectateurs insensés : au can. traire, elles me parattraient devoir se fortifier et s’accroitre ss limite, si le concile était différé pour un motif quelconque, par
l'effet seul du bruit qui se répandrait dans le public que le page n'ose pas le rassembler. Telle a été depuis plusieurs années h
lance d’Achille, qui leur a servi à émouvoir le vulgaire, sachant bien qu’ils ne pouvaient défendre autrement leur cause.
« Je vous ai fait mention de Pomeranus, et je n’ai rien dit de pius de lui. C’est une des autorités de leur synagogue, le curé ès . Wittemberg, et celui qui est chargé de l’imposition des mains & de l’ordination des prêtres dans toute cette secte ; lui-même me disait qu’il avait reçu ce pouvoir, et qu'il le tenait de Martia & des autres membres composant l’académie, qu’enfin il continuait à observer dans les ordinations les rites à nous transmis per saint Paul. Luther, ayant vu que je souriais en entendant ces paroles, se mit à dire comme avec une certaine impétuosité : Nes cogimur ita facere, et ordinantur viri qui sunt communiter apprebati. Je lui demandai ce qu'il fallait entendre par ces mots cogimur facere. Voulait-il dire : les protestants savent bies que ce qu’ils font est une absurdité, et que Pomeranus ns
peut avoir cette autorité qu'ils lui ont donnée. Il répondit que, |
étant méprisés par nos modèles de sainteté (ainsi nommait-il les évêques) qui ne voulaient ni les ordonner, ni les écouter, il étaient forcés de pourvoir aux exigences de la situation, et aux besoins de leurs Ames, et de donner ainsi, du consentement ès plusieurs bons chrétiens, le pouvoir à l'un d’eux pour remplir les
PIERRE-PAUL VERGERIO. 389
fonctions d’évéque. Votre Seigneurie verra par là quelle est la prudence de ces hommes; cette réponse appellera son atten- . tion, d’abord sur la grande folie dont ils font preuve en disant qu’ils accordent le pouvoir de imponendis manibus, et en confessant tout aussitôt leur impuissance à l’accorder ; ensuite sur ce point, que pour connaître leurs opinions actuelles, il ne faut pas s'attacher à ce qu’ils ont déjà dit ou écrit dans tant d'ouvrages par eux composés, mais à ce qu'ils font actuellement en réalité. Ainsi , dans les paroles ci-dessus, Martin Luther admettait les ordinations et les évêques, et néanmoins il désapprouvait d’ordi- . maire ces deux institutions avec cette inconséquence naturelle : Chez tous ceux qui n’ont pas de fondement certain. Mais ce qu'il ga de plus curieux, c’est qu’ils ont une autre échappatoire. Quand ” on leur reproche une si grande inconstance, ils font bien vite im- ‘ primer des livres avec leur nom ; puis, quand ils veulent, et qu'il leur parait utile, au point de vue de leurs opinions, de se conserver la faveur du peuple grossier et ignorant, ils nient carrément * qu'ils en sont les auteurs; ainsi ont-ils fait pour ces articles que “Vai envoyés deux fois à votre Seigneurie, et pour ceux qui parais- 3 @@&ient avoir été envoyés au roi de France, et que maintenant ils "mont affirmé n’avoir pas compris.
« Ce n’est pas tout ce qu’ont inventé ces beaux esprits. Écoutez: il y a mieux encore. Je sais de différents côtés, que ce sont eux qui ont composé les susdits articles, mais, comme ils ont appris que ceux-ci n'étaient point du goût des princes et des villes hérétiques, qui voudraient voir leurs maîtres bien décidés à affaiblir l'autorité du Siége apostolique, et à ne pas lui concéder aneun des points qu’ils lui accordaient dans ces articles, ils ont tout à coup nié qu'ils en fussent les auteurs, et ils ont publié maintenant un livre en langue allemande contre ces mêmes articles, et contre ceux qui, disent-ils, ont usurpé leur nom et même contrefait leur style. Ce sont, dis-je, des hommes remplis d'impostures et de faussetés ; et pourtant, monseigneur, ce sont eux qui en Allemagne, chez cette nation remarquable, ont le front et la hardiesse de dire (et ils le disent en effet.) qu'ils sont bien écoutés s’il plaît à Dieu, visum est Spiritui Sancto et nobis.
O temps! Oh! quelles sont nos misères!
« Mais quel dégoût vous éprouveriez à entendre surtout le récit - de leurs autres actions. Bien qu’il faille dire des choses qui se ressemblent extrèmement, je veux maintenant laisser de côté la question plus importante du serf-arbitre, comme ils l’appellent,
tu a * " %
390 DISCOURS x.
et celle des œuvres non nécessaires, et leur entêtement dérivant de la manie qu'ils ont de torturer et d’altérer expressément les Écritures; dans le chant des psaumes, un verset en latin est chanté par ceux qui font l'office de leurs prêtres poméraniens, un second en allemand par tout le peuple, d’après la traduction forcée et fausse de Luther, un troisième par les orgues. J’asaistai moi-même ce matin à l'office dans la chapelle du prince, situésà l’intérieur du château : * lorsque vint la consécration, après les is novations insensées qu'ils ont mises au lieu du canon (car pour rien au monde ils ne veulent admettre l’intercession des saints)ils « Chantent le Pater noster; et puis, élevant davantage la voix, ils pre noncent en allemand les paroles de la consécration ; d’où il sk ‘ qu’elles sont entrées dans le langage des enfants, des fous & d’autres, et qu’on les entend journellement retentir comme des chansonnettes dans leurs étuves et dans leurs bains : elles son redites au milieu de leurs ivrogneries sans fin, et jugez maintenant quel déshonneur et quelle honte ce doit être, non-seulement pour les assistants, mais pour le monde catholique tout entier quia permis qu'ils poussassent si loin l’impiété. Je parle avec amertume et avec une peine dont on ne peut se faire idée, mais aussi js les ai bien connus tels que je les peins, et pire même que je ne les saurais dire dans l’espace de mille ans. J'ai aussi vu toute cette nation les suivre aveuglément, et les regarder comme des prophètes d’une éminente sainteté.
« Je veux pourtant vous citer un ou deux autres faits de ces seetaires : entre l'épitre et l’évangile, tout le peuple, avec cet horrible accent allemand et dans son idiome vulgaire, criant à gorge déployée, fait entendre certaines imprécations abominables et certains propos insultants et déshonnétes composés en vers par frère Martin contre l’Église de Rome, contre ceux qui la dirigent et contre ceux qui continuent à demeurer dans son obéissance. Voilà ce qu’on appelle leur modestie, voilà la doctrine évangélique dont ils font profession : c’est ainsi qu'ils ont recours à ces folies et à ces impiétés, au moment où ils sont pour communier et s’unir au Christ. C’est seulement lorsqu'ils communient, (et ils communient toujours sub utraque), après avoir auparavant fait la confession auriculaire, qu’ils chantent cet office qu’ils ne veulent appeler ni messe, ni sacrifice, pour ne pas avoir l’air d’être avec les papistes; et cependant, dans cette cérémonie, ils usent de tous les ornements du sacerdoce, et ils observent à peu près tout le rituel prescrit par les pontifes et par l'Église.
PIERRE-PAUL VERGERIO. 391
« Quant au vendredi et au samedi (car je saute d'une matière à l’autre selon que me pousse mon indignation), Luther a dit qu’il approuverait la prescription non-seulement de s'abstenir deux fois la semaine de manger de la viande, mais encore de jeûner complétement; qu’il appartiendrait à l'empereur de l'établir, et il ajouta même que la seule raison pour laquelle les Allemands ne l'observaient pas, c’est qu’elle était décrétée par le pape : on peut voir dans ce fait une preuve évidente de la perversité dont j'ai qualifié son jugement, et de cette rage excessive qui déborde chez lui de tous côtés contre l’Église du Christ. Il y aurait donc, suivant lui, de bonnes raisons pour le faire, mais en fait, il est cause qu'on nele fait plus. Et cependant, il s’agit d’une règle établie par tant de Pères éminents et saints, confirmée par la pratique de tant de siècles, et il faudrait pour la suivre, qu'un empereur l’établit de nouveau! Est-ce que ce n’est pas la preuve qu’en voulant détruire les ordinations pontificales, on détruit par cela même l'élection de l’empereur, cette élection dont les Allemands sont si fiers : en effet, n’a-t-elle point été instituée par les pontifes. Comment tout ceci n’ouvrirait-il pas les yeux à d’autres qu’à frère Martin?
« Je ne voulus jamais répondre que par exception et en deux mots, pour ne pas paraitre inerte comme un tronc d'arbre, à la plupart de ces propositions que j'écoutais avec une véritable peine. Mais, arrivé à celle que je vais rapporter, je ne pus me contenir, lorsque après avoir béni et dit beaucoup de choses comme pour les approuver toutes, il a dit :« Pour nous maintenant, nous n’avons plus besoin de concile, car l’organisation d’après laquelle nous devons vivre avec nos évangéliques, est faite et définitivement établie ; mais la chrétienté en a besoin, pour que ceux qui n’ont pu encore connaître la vérité et les erreurs dans lesquelles elle a été si longtemps plongée, puissent la voir et la connaître. —Certes (dis-je), c'est par trop d’arrogance, è Luther; car tu me sembles avoir cette opinion, que, si la plus grande partie des hommes vertueux, sages et savants de tout l'univers s’assemblaient en concile (et il n’y a pas de doute que l’Esprit- Saint ne descende sur eux en ce moment solennel), ils ne prendraient aucune autre décision que celle qui te serait agréable. »
« Avec autant de témérité brutale que j'en avais mis à l’attaquer, Luther m’interrompit tout à coup et me dit : « Je viendrai bien au concile, et je veux perdre la tête si je ne défends pas
mes opinions contre tout le monde. » Et, le visage tout changé par ma foi au milieu de cet excès de fureur où il était, il laissa échapper cette parole: Hæc que exit ab ore meo, non est ira mei, sed ira Dei, et peu après cette autre, que je recueillis avidement de sa bouche : « Nous avons bien compris, a-t-il dit, que tu as été négocier avec le marquis Georges de Brandebourg, et que tu as proposé au nom du pape, comme siége de concile, entre autres villes, celle de Mantoue qui conviendrait parfaitement : soit qu'il ait lieu dans cette ville ou à Vérone, nous nous y rendrons voksetiers; » et il le répéta plusieurs fois. Je ne nierai pas que j'ai éprouvé un certain plaisir à entendre cette déclaration comme étant l'opinion de ce furibond; quoique je fusse étonné qu’il n'eùt pas dit tout aussitôt, que le pape n’avait pas le droit de déterminer le lieu où devait se tenir le concile et celui de le conve- , quer : mais c’est parce que je pense que son opinion sera par | tagée par son prince, avec lequel seul j'ai à négocier, et de qui i j'ai déjà pris l'avis non moins que celui des autres académicieg et de ses conseillers en cette matière, et aussi parce que je su certain qu’ils se sont déjà consultés entre eux sur la réponse quia | doit me faire. In summa summorum, frère Martin m'est appare. tel que je l’ai dépeint, et encore beaucoup plus insensé et plus furieux; que si, à une autre époque, d’autres l’ont conne peut être comme un homme grave et judicieux, ils ne doivent pois. s'étonner qu'il soit arrivé, ainsi que je l’ai écrit, à ce degré de vanité et de folie, car pour lui c’est une grande chose d’avoif vu grossir à l'infini le nombre de ses adhérents par suite des faut jugements de ceux qui ont mis leur foi en lui, et par la faute de certains hommes qui au commencement n'ont porté aucun ræ7 mède à cette situation : enfin, je crois que c’est la volonté dæ Jésus-Christ, que la tragédie de cet hérésiarque se termine d'ux€ manière extravagante et infâme.
a Si cette longue lettre semblait à votre Seigneurie un peu in convehante vis-à-vis de mes princes, et vis-à-vis de Luther” prenez-le en bonne part et attribuez-le à ce même zèle qui m'æ fait entreprendre volontiers un si grand voyage, pour servir las cause de la foi de Jésus-Christ. Je vous supplie en grâce de ne pas laisser aller cette lettre en des mains étrangères, car je dois vous prévenir que, par quelques méchants Allemands que vous avez à la cour, elle sera tout de suite envoyée en Allemagne, traduite en allemand, et qu’elle attirerait, ou pour mieux dire qu’elle accroitrait en ces temps des haines ‘
PIERRE-PAUL VERGERIO. 393
pleines de péril pour nous. Je me recommande à votre Sei-
gneurie.
« De Dresde, résidence du duc Georges de Saxe, le XII no-
vembre MDXXXV.
Vergerio était encore laïc, mais il reçut en un seul jour
de son frère Jean-Baptiste, évêque de Pola, tous les or- eté ant node
dres et même la consécration épiscopale pour occuper le siége de Madruse en Croatie, d'où il fut transféré plus tard à celui de Capo d'Istria sa patrie. Dans sa Rétractation il décrit avec les plus minutieux détails la cérémonie de son entrée épiscopale, la bénédiction, le saint chréme, le baptême d’une cloche, la prise d’habit d’un clerc, la consécration de l'église de Pirano, cérémonies qui alors excitaient chez lui un profond sentiment de piété, et dont il se moqua plus tard. Il alla à la conférence de Worms (1540) en qualité d’envoyé du roi de France, mais en réalité comme légat du pape: : il y prononça un très-beau discours De unitate et pace Ecclesiæ sur le texte Labora sicut bonus servus Christi Jesu, imprimé à Venise en 1542. Ily démontre par des preuves solides et dans un langage plein d’onction, la nécessité non d’un concile particulier, mais d’un concile général.
« Pour vous, è mes frères (disait-il entre autres choses), vous avez pris en main la cause du Christ et celle de l’Église.
D’abord, pensez que vous avez tous dans les mains le corps du Christ et le Christ son chef; ainsi, sans que je vous le dise, vous
(1) « Rob. Vancopius Paulo Ill; Vormatiæ 17 novembre 1540.
« Die V hujus mensis Vormaticam venit episcopus Justinopolitanus Catholicorum et Protestantium commercio ac colloquio (utrisque etiam ad commessationes sæpius invitatus) quamdiù hic fuit usus est. Putabatur a Germanis mandato christianissimi regis advenisse : ego ut id credam adduci non possum : fatebatur tamen se a majestate sua mille ducatis donatum, et ejusdem se servum esse. » Aux archives du Vatican, Nunciatura Germania, VIII, 19.
Il est e,
sur l'unité de l'Église.
devez comprendre quelle modération d'esprit, quelle pureté von devez avoir, et avec quelle dévotion, avec quel respect vous devez les traiter. Mettez toute confiance, toute espérance en Dis, et ne prenez nul souci des choses humaines, mais occupes-wet uniquement des choses célestes. Vous ne pourrez rien opérer, d vous n’avez avec vous l’auteur de la foi. Songez-y bien, l’homm n’est qu'une créature : il ne peut pas se reposer sur ses propres forces; la foi est un don du Créateur, qui procure et la justifie tion et le salut. Assurément ils sont nombreux les abus qu’on pt détruire : ce qu'il y aurait de mieux à faire, je le confesse, & serait de couper court à tout ce qui empêcke la gloire du Christ Que n’avons-nous la force de le faire! mais en son nom et par son sang, je vous supplie d’accorder quelque chose à not faiblesse ; souffrez que peu à peu nous retranchions ce qu s’est introduit peu à peu d’indigne de l’imitation et de la do» trine du Christ. Ne voyez-vous pas déjà combien de pastess | s'appliquent à l’amélioration de leur Église? Ne croyez pas qu Dieu ait fait cela en vain, car c’est un feu qui consume, coms dit saint Paul, et il espère que de ces étincelles jaillira une grandé: flamme qui chassera les ténèbres et déiruira la nuit de l'Égles Je n’entrerai pas ici dans des disputes avec lesthéologiens qui dé fendent les principes protestants. Quant au premier des articles proposés, aucun d’eux n’a attaqué l’essence de la divinité. Quasi au second, touchant le péché originel, et aux autres, soyez bitt persuadés que ni le temps, ni le lieu ne comportent le spectads de quelque logomachie, ni que vous vous mettiez pour ainsi dift en scène pour étaler la subtilité de vos esprits, la puissance dé votre éloquence, l’abondance de votre doctrine, l'étendue de votre mémoire. Il y a des sujets trop graves et trop sérieux à traiter: laissous donc de côté toute saillie de langage, toute ostentation. Ces orateurs anciens qui soutinrent de pareilles thèses furent des hommes doctes et vertueux, sans doute meilleurs que nous. Si dans l’âge suivant, insensiblement et par occasion, il a pu se glisser parmi les bonnes doctrines des abus et des superstitions, je crois qu'on doit les arracher par leurs racines, et débarrasser le froment de l’ivraie; mais observez dans toute leur force et avec leur pieux caractère ces institutions primitives, qui eurent assurément de bons commencements ; examinez si d’autres n’ont pas été intro» duites par les modernes, et si elles n’ont pas été transmises par les ancêtres, que dis-je? si elles ne viennent pas directement des apôtres. Les théologiens protestants rejettent d'ordinaire tout ce
sr
PIERRE-PAUL VERGERIO. 395
qui na pas été manifestement enseigné par le Christ et par ses disciples. Cependant, parmi nos doctrines et nos institutions que quelques-uns d'entre vous ont rejetées, toutes n'ont pas la même valeur : les unes sont plus, les autres moins saintes; les unes alimentent davantage la foi envers Dieu, les autres moins; il y en a dont l'existence est toute fraîche, d'autres qui sont anciennes et solidement organisées. La discussion de chaque article séparément est réservée à l'époque où (Dieu veui.le qu’elle arrivebient6t!), nous serons, moi aussi bien que le plus faible, ainsi que tous les représentants des autres nations, convoqués à cet effet. En attendant, en qualité de membres du mème corps, cherchons les moyens de nous entendre, de nous concilier, définissons la vérité, en sorte que personne ne pense ou n’enseigne différemment. Car ces dogmes étranges que certains docteurs ont mis en avant, ne peuvent être attribués à une autre cause qu à l’état de division et de déchirements où se trouve l’Église, à la licence qui règne dans l'enseignement, à ce point que tout écervelé discute à tort et à travers, grâce à la confusion des temps présents. Si nous suivons ce plan de conduite, notre Seigneur sera avec nous, et de lui, comme d'une source intarissable de tous les biens, sortiront en abondance, au lieu des rixes et des inimitiés, la réconciliation et l'amour; au lieu des périls, la sûreté; au lieu de la damnation éternelle, le salut et la vie qui ne doit pas finir. »
On voit clairement, par ce discours et par les lettres adressées à Vergerio, que les protestants eux-mêmes ne pensaient pas se séparer de l’unité catholique, et que de leur côté les catholiques n’avaient pas la prétention de : les exclure. Il est vrai que ce discours parut aux catholiques trop indulgent et trop ambigu, et que le pape sembla ne pas l’avoir pour agréable; bien plus, on a présumé qu’il renonca pour ce motif à donner à Vergerio le chapeau de cardinal qu’il lui destinait. Vergerio avait, il est vrai, fait preuve de zèle et de piété, mais quelque portés que nous soyons à l'indulgence pour cette époque, nous. nous étonnons à bon droit des relations d’amitié qu'il entretenait avec l’infime Pierre Arétin : elles étaient telles qu’il lui écrivait : « Nulle personne n’a eu pour vous plus
d'affection que moi. » Il l’appelait aussi un des plus grands génies du siècle, et il faisait grand cas de ses sentiments et de sa protection. Nous empruntons les détails de sa vie et ceux de son voyage en Allemagne aux lettres qu'il adressait à ce ribaud, à qui il écrivait le 2 juin 1539: « Je suis encore si bien sous le coup de mes impressions, que je voudrais que vous fissiez un sonnet en l’honneur de Luther, écrit dans le style de Pasquin ; car ce nom suffirait à le faire rechercher avec ardeur. »
Dès lors on eut des doutes sur la foi de Vergerio; j'en ai trouvé la trace dans une lettre de lui, datée de Worms le 26 décembre 1540 et adressée au cardinal de Brindes, où il lui raconte ses relations avec Bucer, avec Mélanchthon, avec Sturm, et où il se plaint des doutes qu'on élevait sur sa foi. « Si vous ne voulez pas croireque. « l'esprit de Dieu et la conscience me portent à faire ce « qui convient à un homme tel que moi, croyez-le da « moins au nom des intérêts temporels, c’est-à-dire des « biens qui m’attachent à l'Italie, où j'ai ma patrie, un « frère, un évéché.... Vraiment ce serait me faire injure « que de douter de ma foi. Vous soupçonnez sans doute chez « raoi une autre imperfection, que je ne chercherai point « à excuser, car je sais que j'en ai comme les autres et « plus peut-être; mais je ne saurais encourir le re- « proche de ne pas être prêt à défendre l’Église de touts « l’ardeur mon âme ; je la défendrai et je combattrai « pour elle dans la faible mesure de mes forces; je n'a- « jouterai rien, car j'espère que Dieu me donnera la « grâce de vivre, d'écrire et d’agir de telle sorte que j'illu- « minerai le monde.»
(1) Arch. Vat. Nunc'at. Germania, XV, 306. Voir au même, VIII,
PIERRE-PAUL VERGERIO. 397
A la date du 25 janvier 1541, l’évêque d’Aquila écrivait ; de Spire au cardinal Farnèse, dans une lettre à moitié latine, à moitié italienne, ainsi qu'il avait coutume de le F faire, ce qui suit :
« L'évêque de Wincester est ici, vir acris ingenii, avec . « une grande pompe, et multum dubitatur ne venerit ad « turbandum omnia, vel saltem impediendum. Est et ille e episcopus Vergerius, in domo oratoris regis christianis- | e simi, qui familiariter vizit cum Melanchthone et sociis, et . « sub umbra pietatis multa miscet*. »
- Assurément il s'était trouvé des gens qui avaient mur- -muré aux oreilles du pape que Vergerio avait pris en “Allemagne des opinions luthériennes, qu'il tenait sur le #aint-Siége des propos peu respectueux, et même mena- “gants. En effet, il déclarait hautement que ses prédécesk#eurs s’y étaient mal pris pour combattre Luther : « Lors- -« que pour le réfuter on a déjà vu écrire si maladroite- ‘a ment des hommes comme Sylvestre, Catarino, Latomo, e Nausea, dites-moi donc un peu, car je n’en sais rien, 5 « ce qui doit sortir de la plume d'un méchant petit évé- « que disciple du cardinal de Trente, pour toucher cet hé. “ « rétique jusqu’au fond du cœur.» Il faisait allusion à lui, et peut-être aux trois livres écrits en langue vulgaire, qu'il envoya, nous le savons, au roi de France. Pierre-Paul Vergerio ne tarda pas à se sentir ou fatigué, ou découragé par son peu de succès : aussi écrivit-il de France à Othon Vida une lettre, où il déplore les progrès
281. Jean Poggio, à la date du 15 février 1541, écrit au cardinal de Sainte-Croix : « Je désire savoir par V. E. quelle conduite je dois tenir vis-à-vis de Vergerio, odieux ici au delà de ce que l’on peut imaginer.
(1) Cette lettre se trouve aux archives de Florence , parmi les papiers Cervini, liasse IV, fol. 118.
28 relations
du luthéranisne et la négligence qu’on apportait à cultiver la vigne du Seigneur ; puis, méditant sur cette parole de l’évangile, Que sert à l'homme de gagner l'univers, s’il vient à perdre son ame, il se décidait à tourner le dos à ses rêves de fortune; et, disait-il : « Il vaudra mieux que « je vienne cultiver ce peu de vigne que j'ai sur cette « frontière allemande (designant par là l’Istrie), que je « voie à lesentourer d’une bonne haie et à les bien gar- « der, afin que je puisse en recueillir quelques fruits di- « gnes d’être offerts à Dieu; quant aux autres, qu'ils « prennent la résolution de se mettre à cultiver toute la « vigne à la fois. »
Vida l’encourageait à prendre ce parti (A): Vergerio se retira en effet dans sa patrie, et dans son évéché, où il commença un ouvrage Adversus apostatas Germania. Mais, soit que la lecture des livres qu’il se proposait de réfuter eùt fait sur son esprit une impression de nature à altérer sa foi, soit que le mécontentement qu’il ressentait l'eût porté aux critiques violentes, le fait est qu’il commença à introduire les nouvelles doctrines ; c’est ainsi que non-seulement il éloigna les couvents d'hommes de ceux de femmes, mais il enleva encore aux églises certaines images, surtout celles de saint Christophe et de saint Georges, et les ex-volo, niant le patronage spécial des saints dans certaines maladies : il fit même conduire sur un âne, la mître en tête, trois personnes qui prétendaient avoir assisté à une apparition de la Madone, et prit d’autres mesures qui sentaient l’impiété.
Vergerio appartenait à une des factions qui divisaient alors la ville; il faut peut-être attribuer à ce fait la persistance avec laquelle se répandaient des bruits fâcheux sur sa foi; mais il n’y a aucun doute qu’il n’entretint des
PIERRE- PAUL VERGERIO. 399
relations avec les hérésiarques d'Allemagne, et avec Marguerite reine de Navarre, zélée propagatrice des doctrines nouvelles. Il écrivait à son sujet au poële Louis Alamanni :
« Ni madame la marquise de Pescara, ni Votre Seigneurie, qui tous deux savez cependant si bien exprimer, soit de vive voix, soit dans vos écrits, ce que vous voulez, ni votre illustre cardinal Pole, ni Rome tout entière, me préchantla grandeur et la beauté de l’âme et celle du génie et la ferveur de l’esprit enflammé en Christ, ni l’ardente charité de la sérénissime reine de Navarre, vous n'avez su m'en dire autant que j'en ai en vérité appris hier lorsque Sa Majesté a bien voulu me permettre d'entendre pendant un instant ses rares accents; aussi ce jour m'a causé une joie inénarrable, bien certainement la plus grande que j'aie goûtée depuis déjà longtemps. »
Et une autre fois :
« Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, dans sa grande miséricorde, a suscité à notre époque remplie d'erreurs et de ténèbres, alors qu'on en avait le plus besoin, un esprit, une lumière, une vérité si claire, qui peuvent montrer aux autres où est, au milieu des nombreuses épines et des nombreux obstacles de ce siècle, le chemin le plus court et le plus sûr pour parvenir à la béatitude éternelle que le Christ a préparée à celui qui l’aime. Béni soit Dieu, qui, des extrêmes frontières d'Italie où il me fit naître, m'a fait venir, maintenant que j'ai le jugement plus mûr, au centre de la France, pour trouver et connaitre ce foyer destiné à fondre les glaces de mon cœur et à le réchauffer à son service: ce phare qui doit me faire tenir ferme sur le bon sentier, cette force d’esprit et de charité qui doivent entrainer mon intelligence et m’élever jusqu’à la connaissance de cette hérédité et de cette gloire incorruptible, sans tache, et qui ne peut se flétrir'. »
Alamanni lui ayant apporté une lettre de cette reine, Vergerio, dans son accusé de réception, s’écriait :
« Qu'elle est vraie cette doctrine, que Dieu justifie ses élus par sa grâce ! Je conserve encore le souvenir, et je le conserverai
(1) Pieuse lettre de Flaminio à son cousin César. Rome, 15 février
tant que je vivrai, d’avoir entendu Votre Majesté parler si biea sur cette doctrine, que moi, qui ai tant voyagé, je n’ai pas encore entendu aucune autre personne en parler mieux qu’elle. »
Il manifestait les mêmes sentiments dans deux lettres adressées à Vittoria Colonna.
« Personne ne me fait éprouver une plus grande satisfaction et de plus grandes consolations que cette reine, qui parait avoir reçu en naissant le don d’un langage plein de suavité, d’une apti» tude merveilleuse pour réchauffer les cœurs les plus froids du monde dans le service de Dieu. Parfois il m'arrive de rester huit ou dix jours sans paraître à la cour, etje vis dans quelque belle retraite, tout occupé à cultiver mon âme, età y semer intérieurement la parole divine; puis, je vais au foyer de la charité de Sa Majesté, et je sens qu'il me réchauffe le cœur, qu’il le fortifie, la dilate, et lui fait produire des fruits qui sont la connaissance de Dieu et de ce que je suis, et un désir ardent de me mettre exclssivement à son service. »
Une autre lettre adressée au cardinal Contarini traite d’un bout à l’autre des ressemblances qui existent entré le corps humain et le corps de l’Église, et sa conclusion est que tousles membres devraient s’aimer entre eux, tandis qu'il y a bien peu de charité et beaucoup d’hypocrisie.
« Je crois que Votre Seigneurie révérendissime, qui est tout mon bien, et qui connait toutes mes pensées, comprendra bien ce dont je lui parle, quoique, pour cette fois, mon langage soit presque énigmatique. Dieu veuille que j’aie assez de patience pour me taire, et qu’il ne me mette pas dans la nécessité de gémir, en me servant d'expressions plus claires et plus profondes que ne le sont celles-ci. »
Écrivant à Camille Valenti de Mantoue, il la félicite de s'être mise à étudier le latin pour lire les saintes Ecritures. A la même époque, il loue Othon Vida de s’être attaqué à un habitant de Lubiana qui préchait le luthéranisme, et il ajoute: « Je vous dis avecun profond chagrin que, par-
PIERRE-PAUL VERGERIO. 401
« tout où je vais, qu’il y a beaucoup de cette marchan- « dise saxonne, quelles que soient les rigueurs qu'on ait e employées dans beaucoup de pays en élevant des bû- « chers pour la détruire ; en résumé, partout l’état des cho- « ses va s’empirant. » Nous pouvons juger par ce passage de la longue lutte qui allait éclater entre les inclinations d'une part et les convenances de l’autre ; cependant Vergerio parvint aussi à entraîner dans ses opinions son frère i Jean-Baptiste, évêque de Pola.
.Au mois d’aoùt 1544, le célèbre Mgr Jean Della Casa : fat envoyé comme nonce apostolique près de la Signoria & Venise; élu cette même année à l’archevéché de Bé- ‘ vent, iln’avait pourtant pas encore recu les ordres mi- ‘“Rgurs en 1547. Ce détail caractérise bien l’époque non moins que le fait d'avoir écrit cet obscène chapitre sur “I Four, lui prélat, lui l'auteur de Galathée ‘. On lui “dénonça Vergerio : il le cita à comparaître devant lui à Venise, mais celui-ci s’y refusa, protestant qu’un évêque r. me devait pas être jugé par un évêque, et en appela au © concile: pendant ce temps, il continua si bien à précher ! l'erreur, que le docte Egnazio, dont il était l’hôte à Veb
2a per — n
. mise, le chassa de sa maison.
k Le 17 décembre 1545, Casa écrit à son protecteur le cardinal Farnèse :
« Ayant appris que l’évêque de Capo d'Istria ne se con- « tentait pas d'ambitionner avec ardeur de rester sur le « territoire de cette république, mais encore qu'il suivait « le cours de ses folies, je n'ai pas cru devoir le tolérer, e et j'ai envoyé un notaire à Brescia avec ordre de lui
- (1) Nec enim puduit eum, scelus omnium turpissimum, sed per Italism nimis notum atque Græciam, celebrare laudibus. (SLEIDAN, De statu religionis et reipublicæ, à l'année 1548.)