‹ Les hérétique d'Italie (volume 2)Chapitre 9 sur 22 · Voir YotxcH, Aonio Paleario, vol. I · texte numérisé non relu

Voir YotxcH, Aonio Paleario, vol. I

La duchesse Renée.

on ne peut imaginer de génération plus dangereuse que ces hommes. »

Marguerite, fille d’une mère aux mœursrelâchées, mariée à un ignorant sans consistance, le ducd’Alençon, puis au roi de Navarre, composa des nouvelles qui feraient le digne pendant de celles de Boccace. Après l’année 1521, elle préta volontiers l'oreille à JacquesLefèvre qui, l’un des premiers en France, soutint qu’il fallait recourir directement à la Bible, et l’interpréter chacun suivant son propre jugement. Marguerite se mit à la lire, et comme elle avait beaucoup d'influence sur toute la politique de FrançoisIr, elle crut un instant l’entrafner dans le parti de la réforme; elle le détermina à venir entendre les sermons de Lefèvre, et il en parut touché non moins que Louise de Savoie.

Mais François etLouise, bien loin de céder à cesimpressions, commencèrent les persécutivns avec la cruauté que nous savons.Marguerite au contraire embrassa la foi nouvelle, et excita un grand scandale chez les catholiques par son Miroir de l'âme pécheresse, livre oùelleattribue tout à la grâce, et où elle ne dit pas un mot de la confession, des indulgences, du purgatoire!.

C’est à l’école de cette princesse et à celle des premiers réformés qu’elle connut à Nérac et à Paris, que s’initia aux erreurs de Calvin la fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne, la duchesse Renée (1510 à 1576), à qui la couronne de France eût fait retour si la loi salique n’en ex-

1. On trouve à la bibliothèque Magliabecchiana de Florence (classe VII, liasse 346) des vers latins manuscrits sur le retour en France de la reine Marguerite, dont voici un échantillon :

O patria, o arces, o dulcia tecta parentum, Unde avus, unde pater, tres unde ex ordine fratres Scepta tulere mei, mene o agnoscitis, arces?

Rlmait pas les femmes. La noblesse de sa naissance et la œlture achevée de son esprit, à défaut des avantages de Ba beauté, lui réservaient une très-haute alliance: elle fut mise à Charles-Quint, à Henri VIII d’Angleterre, à hbechin marquis de Brandebourg, mais des raisons poli- Miques riorent toujours contrecarrer ces projets d'union: Meconsétable de Bourbon la demanda aussi en mariage; Bitée elle fut fiancée à Hercule II d'Este, duc de Ferrare ù juillet 1527), dans l’espoir qu’une telle alliance assu- Huit à la France la possession du Milanais. Le duc lui fit résent de joyaux pour une somme decent mille sequins ; Psaoces furent célébrées avec une grande pompe à Paris M2 juin 1528: et, à peine l'Italie avait-elle vu cesser les Msminations sanglantes, conséquences du sac de Rome de la disette, que les jeunes époux vinrent à Fer-

où ils s’établirent dans la magnifique et délicieuse

Failla du Belvéder sur les bords du P6, résidence embelsile par les peintures du Dosso, et sur laquelle, ceux qui l'ont vue avant sa destruction, ne tarissent pas Csducsrivalisaientavecles princes des autres dynasties, “fi d'élever leur petit État au premier rang; ilsne se con- «fentaient pas d’embellir leur capitale par des monuments, ‘des tableaux, des bibliothèques, mais ils voulaient encore Filustrer par la présence d'hommes de mérite, qu'ils choyaient dans leurs palais, et que le peuple voyait de bon cell. Ils faisaient acheter des manuscrits anciens, représenbar des comédies de l'antiquité ; ils assignaient aux lettrés le tous pays des habitations, des pensions, des chaires : l’Université florissante de Ferrare; entre autres, on wut citer le comique Pandolphe Colenuccio, lérudit suarini, Calcagnini, Mainardi, Brasavola, l’antiquaire

La cour de Ferrare.

Constant Landi, Lilio Gregorio Giraldi qui dédia son Histoire des poëtes à la duchesse Rénée, Alexandre Sessi, auteur des Numinum et heroum origines. A l'académie degli Elevati, fondée par Albert Lollio, et dans d’autres encore, on improvisait soit des vers, soit des dissertations. Et de même que les érudits faisaient l'ornement de Venise, les artistes celui de Florence, de même les poétes illustraient Ferrare, ce qui avait fait dire au satirique qu'elle en abritait autant dans son enceinte qu’il y avait de grenouilles dans son territoire‘. Le Ferrarais Bojardo, comte de Scandiano, traduisait du grec Hérodote et composait des églogues latines et des comédies pleines de verve comique. Il prépara par son Rolland l'amoureux toutes les inventions que le lecteur voit se dérouler avec une incomparable mais bien dangereuse grâce dans le poëme du Ferrarais Arioste, qui en parlant de sa patrie disait hardiment :

Chi vuol andar attorno, attorno vada,

Vegga Inghilterra, Ungheria, Francia, Spagna;

A me piace abitar la mia contrada*.

Ses vers harmonieux retentissaient encore aux oreilles de ses contemporains, ainsi que ceux de Bernardo Tasso qui préludaient à l'harmonie bien supérieure des poésies de son fils Torquato. Barthelemy Riccio versifiait sur la gloire : Manzolli faisait des satires; Flaminio composait des phaleuces à la mode de Catulle; les deux

(1) Nam tot Ferraria vates Quot ranas tellus ferrariensis habet.

BARTH. PAG. PRIGNANI.

(2) Que celui qui veut faire son tour, le fasse ; qu'il aille visiter l’An-

gleterre, la Hongrie, la France, l'Espagne; quant à moi, j'aime à habiter mon pays.

#Bkrozzi faisaient des vers latins; Marcellus Palingenius Élellatus (c’est-à-dire Pierre Ange Manzolli della Stel- Bata) composait le Zodiacus vite, poëme où il n'épargne bles moines, ni les prêtres, ni les pontifes, et où cepen- Mint dans la préface il se soumet au jugement de l’Église. Bersque Paul III passa par Ferrare, on y représenta les Mblphes de Térence, qui eurent pour acteurs les enfants él duchesse Renée, Anne jouant le rôle d’amoureux, Sonore celui de la jeune fille, Alphonse celui du jeune hane, Louis celui de l'esclave, et Lucrèce récitant le monue.

BGertes les éloges accordés aux derniers rejetons de la Bille d'Este de Ferrare furent en partie des éloges posfiewes ; ils ne leur furent prodigués que pour jouer ee au gouvernement papal qui les avait remplacés. bear rester dans le vrai, ces joies n’étaient pas autres que Ass joies de la cour, car pendant cette période, le pays, raagé par des inondations considérables, se dépeuplait de eur en jour; pourtant on le soumettait à de nouveaux dempdts, et on lui interdisait la chasse sous des peines si É beères, qu’il y avait même des édits portant peine de sert contre les braconniers.

È sette cour se plaisait d’ordinaire dans desdisputes théo- Hgiques. Une entre autres qui s’y débattait, c'était celle Conception immaculée de la Vierge Marie, défendue x er les franciscains et attaquée par certains dominicains. FCe fait ne doit point entratner de blame ni pour l'Ordre ‘tout entier ni pour ses membres, attendu que l'Église m'avait pas encore défini ce dogme, ce qui faisait dire à saint Antonin : Non sit determinatum per Ecclesiam Virginem esse conceptam in peccato originali, vel non propter quod, absque prajudicio salutis, licet unicuique tenere alteram opi-

La duchesse Renée accueille ‘les novateurs,

nionem que sibi placeat*. Hercule, duc de Ferrare, désirs entendre cette discussion: Vincent Bandelli, qui fut plus tard général des dominicains, soutint la thèse contraie tandis que saint Bernardin de Feltre était le championde l’immaculée conception. On n’arriva à aucune conclusisa, mais Bandelli publia sur le débat un rapport, qui fut mis à l'index par Sixte IV comme étant injurieux pour las db fenseurs du privilége.

Ceci se passait en 1476; l’année suivante Sixte IV pe mit qu’une nouvelle discussion sur ce sujet eût ken en sa présence, et Francois de Brescia général des fre ciscains eut encore pour contradicteur Bandelli, qui pistard en 1494 fit imprimer un office destiné à remplacer e lui de l’immaculée conception approuvé par Sixte IV, dis lequel il soutenait que Marie avait été conçue avec la tadiedu péché originel, et qu’elle ne fut sanctifiée qu'a. qu’elle eut recu la vie. Il se tint aussi dans cette mine année 1494, en présence du duc Hercule, un chapitre com posé de tous les frères de la province sous le géné Joachim Torriano, assisté de plusieurs savants, à la tète desquels était Jean Pic de la Mirandole; des thèses y fare soutenues principalement par celui qui plus tard derist le cardinal Caiétan et qui dans d’autres occasions e pour contradicteur Barthélemi Spina.

Cette passion pour les disputes religieuses s’accrut e&core à l’arrivée dela duchesse Rénée, jalouse de rival” avec la reine Marguerite, et de faire de Ferrare ce qua: cette dernière avait fait de la Navarre, un nid pour hs penseurs des nouvelles sectes. Savante en histoire, @ linguistique, en mathématiques, en théologie, et d'une

(1) Summa pars, I, tit. VIII, cap. 1.

rès-attrayante conversation, elle avait appris l’astrofigie du napolitain Luca Guarino : elle parlait l’itaden aussi bien que le francais; mal partagée au physique, eat pourtant un port majestueux, elle avait un esprit mmbti] et délicat‘. Elle prit pour secrétaire Bernardo Tasso. de ressentiments contre les papes Jules II et Wien X, à raison des torts qu’ils avaient causés à son père tant de manières, elle leur contesta leur suzeraineté fait par leur refuser l’obéissance, parce qu’en sa quaté de femme elle ne pouvait faire davantage. Lorsque per Ja troisième fois elle redevint enceinte, le poëte pais Marot la félicitait dans une élégie d’avoir conçu des temps si fortunés, et lui promettait la ruine future pe et du Saint-Siége, l'ennemi de sa maison. Nous #ons louée comme une très-sainte dme par Brucioli la dédicace qu’il lui fit de la Bible; pour un modèle da piété par Belussi dans ses annotations aux Femmes il- | de Boccace, par Jean-François Virginio Brescian eus la dédicace qu’il lui fit de ses Lettres, qui parurent au ‘llique sévère Fontanini semées de phrases hétérodoxes, Même sa Paraphrase sur les Épitres de saint Paul. # Wieus aimons à rappeler ici comme l’àme de cette prin- | ee débordait de charité, spécialement envers les Fran- : Qt qui revenaient de la guerre blessés, malades et sans r#emources ; s’ilarrivait à cette occasion que quelqu'un lui PMprechét ses dépenses excessives : « Que voulez-vous ? Ce | Si des Français, répondait-elle, des compatriotes, qui ; Mont été mes sujets si j'avais eu de la barbe au menton.» ‘ * Señ fantaisie, soit conviction, elle fit de la cour de

. (1) Nous empruntons ces éloges au Gascon Brantôme, puis à Varillas, eragère les byperboles de celui-ci, comme le ferait un journaliste

Ferrare un foyer de pratiques anticatholiques; elle yfi- | sait servir desaliments gras les jours maigres ; elle tons des assemblées religieuses dans le palais de Saint-Frangas et probablement elle y faisait chanter la messe des mg points, telle qu’elle avait été inventée à la cour de Ms varre, c'est-à-dire : 1° sans communion publique; 2° ss. élévation de l’hostie; 3° sans adoration des espàeez 4° sans oblation du pain et du vin; 5° sans la commé». moration de la Vierge et des saints; 6° sans la fractità du pain à l’autel; 7° par un prétre marié.

- Outre Aonio Paleario, Pierre Vergnanini, Francois Pos de l’île de Crète, Lisias Fileno, elle recueillit à sa cour rôme Bolsec,carme français, qui, ayant reçu un blAme peu ses prédications trop libres, jeta le froc, prit femme,@& exerça la médecine ; ensuite, ayant trompé la duchesse s’étant fait son calomniateur, il fut chassé de Ferrare. Étazfa allé à Genève, il y professa des opinions qui l’en firent bee: nir, et il écrivit des libelles violents contre les chefs dela réforme. Louis Doménichi, ayant été arrêté à Flores pour avoir fait imprimer la Nicomediana de Calvin, la és chesse Renée écrivit à ce sujet au grand duc une lettre datés de Consandolo le 20 mai 1552, comme elle avait fait une. autre fois en faveur de Sébastien Dedi de Castrocaro. On remarque plus particulièrement l'asile qu’elle dons : à Calvin. Celui-ci, poursuivi en France par la Sorbonse, vint se réfugier en 1536 près de la duchesse Renée 8088 le pseudonyme de Charles d'Esperville. Jeune et powttant ayant toujours un air grave et sérieux, doué d'uno science profonde, d’une grande onction dans ses discours; il retirait de grands fruits de son apostolat; un momest même il espéra réussir en Italie mieux que ne l’&vaient pu. faire Luther et Zwingle. Il avait avec lui en qualité de

secrétaire Marot déjà cité, poëte qui tuaduisit en vers les gsaumes qu'on chantait au milieu des mouvements ré- “mlutionnaires d’alors, comme on chante la Marseillaise dans les nôtres. (A) D’autres aussi arrivaient à Ferrare, Atpairiés pour cause de religion. Madame de Soubise, igavernante de la duchesse Renée, avait avec elle sa fille "a de Parthenay, et son fils Jean, qui plus tard, sous nom de sire de Soubise, fut un des chefs des huguemie France, Les frères Jean et Chilian Sinapi originaipes d'Allemagne, réformés et amis de Luther, dont le nier avait converti et épousé Francoise Buscironi de rare (1538), étaient venus à cette université pour y ensigner la langue grecque, et inculquaient peu à peu des maumes hétérodoxes aux trois enfants de Renée. Cette peumesse donna à sa fille pour compagne Olympe, fille Airio Pellégrino Morato, qui avait déjà, elle aussi, une st e d’hérésie. E#Iarcule II, tils d’Alphonse Ie et de la fameuse Lucrèce s était frère du cardinal Hippolyte, évèque de Fermes, de Milan, et de je ne sais combien d’autres lieux, É. faillit être pape après Jules III. Ce fut ce duc qui bâtir la célèbre villa d’Este à Tivoli, et qui protégea «i hommes de lettres : sa fastueuse générosité n’est if@morée d'aucun de ceux qui connaissent les péripé-

ds de l’Arioste et le mot qui est devenu proverbial.

‘roule eut une cour splendide : il introduisit à Ferrare Pet de tisser les tapisseries à la mode de Flandre; il tiustruisit le palais de Coparo et la délicieuse villa de Matagnola ; il abolit la liberté des duels qui existait enere dans ses Etats; il rassembla un cabinet de médailles, ‘Mais il était bien loin de l’habileté politique et de la science Militaire de son père; et par-dessus tout il avait de la

Hercule II, son mari, les expulse.

Lettre duduc Henri II.

infligerait uue juste condamnation aux personnes soupconnées de professer les fausses doctrines.

Cet ordre fut exécuté : le mari tint pendant quelque temps la duchesse sa femme et vingt-quatre personnes de son entourage renfermées dans le château de Consandolo, distant de Ferrare de 30 kilomètres; mais là, aussi bien qu’à Argenta, elles répandirent leurs doctrines. Le duc sévissait et pardonnait tour à tour sans aucun résultat, enfermant la duchesse tantôt dans le palais de Saint- Francois, tantòt dans les appartements du palais royal qui donnent sur la facade de la cathédrale, en compagnie seulement de deux demoiselles. Calvin envoyait à Renée du réconfort et des messages par l'entremise de Lyon Jamet, secrétaire de la duchesse, et, lui disait-il, « Puijs « doncq, madame, qu'il a pleu à ce bon Seigneur Dieu par « sa miséricorde infinie de vous visiter par la congnois- « sance de son nom, de vous illuminer en la vérité de « son sainct Évangile, recongnoissez votre vocation à laquelle il vous appelle. Car il nous a retirés des abysmes « de ténèbres où nous étions devenus captifs, affin que « nous suivions droictement sa lumière sans décli- « ner‘. » Une fois entre autres qu'il la croyait tombée, il écrivit à Farel : De Ducissa Ferrariensi tristis nuncius et certior quam vellem ; minis et probris victam cecidisse. Quid dicam nisi rarum în proceribus esse consiantiæ exemplum ? Mais il se trompait; car le duc rapportait ainsi au roi de France la ténacité de sa femme :.

« Sire, je baise les mains de Votre Majesté, et je me recommande aussi humblement que je le puis à ses bonnes grâces.

(1) Lettres de Calvin, t. I, p. 54.

(2) Voir à la bibliothèque impériale de Paris, cod. 8645, liasse 56, cette lettre en mauvais italien.

« Sire, bien que le caractère des temps soit tel, a12 je devrais jusqu’à un certain point rougir à la pensée que j'importune les oreilles de Votre Majesté en attirant son attention sur de tristes détails de mon intérieur ; néanmoins, le sincère et affectueux dévouement que j'ai pour Votre Majesté, joint à l'expérience que j'ai de sa bonté et de sa prudence, me donnent tout à la fois l’espérance et la confiance qu’elle devra plutôt m’ercuser que de me savoir mauvais gré, si je la fatigue en ce moment, en lui communiquant une partie de mes ennuis qui sont tels que jusqu'ici je les ai tenus secrets, à cause du respect que je porte et que je porterai toujours aux rejetons de la famille royale de France. Toutefois, je reconnais que mon silence, outre les autres graves inconvénients qu il pourrait avoir, imprimerait, dans cette circonstance où il s'agit de la religion, une tache particulière à ma conscience et à l'honneur de ma maison : c’est pourquoi, afin de ne pas employer, dans cette déplaisante matière, de belles paroles, je raconterai le plus brièvement possible à Votre Majesté tout ce qui m'arrive.

e Sire , madame la duchesse, mon épouse, vint avec moi en Italie il y a déjà xxv ans : elle était alors fidèle observatrice de la religion et de la foi catholiques : aussi sa manière de vivre, de parler, de procéder, et en résumé toutes ses actions donnaient au monde un tel parfum et indice de vraie vertu, que chacun en éprouvait une extrême consolation; on pouvait bien reconnaitre en elle une princesse vraiment née de sang royal, élevée au milieu d'une cour et d'une société éminemment chrétiennes. Cet état fut de courte durée : en effet, elle prêt l'oreille à que!ques ribauds luthériens dont on verrait le monde aujourd'hui rempli, ainsi du reste que Votre Majesté le sait mieux que moi, si les princes très-chrétiens n’eussent pris à cet égard des mesures très-sévères. Elle commença à changer d'opinion, et peu à peu elle s'engagea si fort dans cette nouvelle et perverse religion, que depuis un certain temps déjà elle ne s’inquiète plus ni des sacrements ni de la messe, ni de la confession ni de la communion, pratiques tant recommandées par Dieu et la sainte Église et si nécessaires à la vie chrétienne. Voici un témoignage de ce que j’avance : ces jours passés, Hippolyte des Putti, un de ses plus chers serviteurs, à la suite d’une longue maladie, ayant été en danger de mourir (il est mort depuis), je rappelai bien par trois ou quatre fois à susdite madame mon épouse que de toute manière je voulais qu'elle le fit confesser et communier, pour ne point

donner à cette ville le scandale de le voir mourir en hérétique comme elle l’entendait, ajoutant que la mauvaise renommée qu'elle s'était acquise partout, spécialement au point de vue catholique, ferait retomber sur elle toute la responsabilité de cette mort impie. Cependant je ne pus jamais la faire obéir: au contraire, on peut dire qu'elle alla jusqu'à se moquer de mon affectueuse reoommandalion , disant que le susdit Hippolyte était en paix avec Dieu et n’avait pas besoin d’autre confession. C’est pourquoi, jugeant combien son obstination était déplorable au point de vue de la gloire de Dieu, et quel stigmate d’éternelle infamie elle imprimerait à ma maison, j’eus recours aux prières, aux exbortations, aux supplications mille et mille fois réitérées, afin que, par amour de Dieu notre Seigneur, au nom de l'honneur de sa postérité et de la mienne, elle se dépouillât de semblables fantaisies hérétiques, et ne se laissât tourner la tête par ses prédicateurs, charlatans et ribauds, qui ne sont bons qu’à renvoyer. J’ajoutai qu'elle ne devait pas croire à leurs paroles, puisque bon nombre d’entre eux étaient déjà passés par les mains de l’inquisition, et avaient fait leur abjuration publique à la cathédrale de cette ville, mais qu’elle devait suivre la religion dont elle avait fait l’apprentissage è l’école des sérénissimes rois ses père et mère, cette religion, heureux souvenir de sa jeunesse, que la sérénissime reine, mère de Votre Majesté et sa propre sœur à elle, a toujours observée tant qu’elle a vécu, sans parler des autres grands princes chrétiens. Je joignis à ces motifs tous ceux du reste qui me sem blèrent à propos pour l’exhorter et la décider à éloigner de son esprit les détestables opinions qu’elle avait; opinions que depuis bien des annéesj’ai dissimuléesetsouffertes du mieux que j'ai pu, et cela au souverain déplaisir de ma famille, pour l’opprobre singulière des miens, et au grand mécontentement de tous mes sujets et serviteurs. J'avais espéré qu’elle reviendrait d'elle-même à résipiscence, sans me forcer à publier ce que j’eusse désiré tenir caché à tout le monde, tant pour l’honneur du sang royal de France, que pour l'honneur propre de ma maison. Je reconnus que cet état empirait de jour en jour, et que, même le jour de Noël, on n’entendait pas la messe dans la maison de ma susdite épouse. Dès lors 11 ne me parut pas convenable de laisser élever mes deux filles déjà grandes, l’une âgée de dix-huit ans, l’autre de seize, dans cette fausse religion, qui, si elle eût pénétré au fond de leurs âmes, et eût été acceptée par elles comme étant la vraie, les aurait plongées pour toute leur vie dans l’hérésie

luthérienne, à l'exemple et suivant les conseils de leur mère. Considérant, qu'outre l’offense causée è Dieu, il pourrait surgir anssi de graves obstacles à leur mariage avec des princes chrétiens, et cela d'autant plus que la nouvelle de l’hérésie de la mère s'était déjà répandue dans toute l'Italie, au grand péril de ma renommée, je me suis decidé à dire moi-même à la susdite madame, dans un langage aussi modéré que possible, que jejvoulais absolument que mes filles entendissent habituellement la messe, qu'elles se confessassent et communiassent pour la prochaine solennité de Pâques, qu'en somme elles vécussent à l'avenir de la même manière que moi, et comme elle-même avait coutume de faire lorsqu'elle vint de France, la priant avec instances de ne pas s'opposer à ma juste et pieuse volonté. Elle n'acquiessa à rien de ce que je lui demandais; bien plus, elle me dit nettement que la messe est une idolàtrie, puis elle ajouta d'autres paroles si inconvenantes, que je n'oserais et ne pourrais les répéter sans rougir; elle eut encore le courage, en ma présence, d’exhorter mes filles non-seulement à me désobéir en ce point, mais encore à persévérer dans la voie où elles étaient engagées, cherchant à leur persuader que ma religion et celle de beaucoup d’autres princes n’était pas la vraie; et elle mit à ces recommandations tant d'ardeur et tant d'arrogance, que quiconque l'eut entendue parler de la sorte, m'aurait regardé comme un homme plus patent que Job, moi qui supportais, uniquement par respect pour Votre Majesté, tant d’injurieuses paroles que le mari le plus indalgent ne saurait endurer.

Elle alla plus loin encore : en effet, j'envoya le lsndemain un de mes chapelains pour dire la messe à mes susdites filles, et elle le renvoya sans lui laisser célébrer la messe, malgré que je lui eusse dit la veille au soir et à elle-même, que je voulais à tout prix être obéi en ce point, et que si elle s'opposait à l’exécution de ma volonté, je la ferais partir. Aussi, me voyant contraint de remédier par un moyen ou par un autre à un sì grand scandale, et désirant en cette occasion employer de préférence les moyens doux aux procédés rigoureux, je priài monscignsur : évèque de Lodève, que j'ai ici près de moi et que je vénère comme l'ambassadeur de Votre Majesté, de vouloir bien essayer de toucher son âme, afin qu'elle abandonnât ses opinions chimériques, qui de toutes manières lui serviraient bien peu, puisque je suis déterminé à ce que mes filles vivent comme je le fais moi-même. En résumé, d'après les rapports que Sa Seigneurie m'a faits à mon grand

déplaisir, j'ai su que, malgré les deux démarches qu'elle a toniées près d’elle avec une chaleureuse insistance, il lui a été impossible de l’arracher à ses convictions opiniâtres, ce qui m'a causé cet ee trême chagrin que Votre Majesté si compatissante peut biensins— giner. Aussi, je ne savais plus que faire dans une négociation quili devenait génante etde moins en moins honorable, car elle nant pas voulu écouter le moins du monde trois de ses plus ans seigneurs français que j'avais envoyés près d'elle, outre le ssl . monseigneur de Lodève, et Brassavola mon médecin employé = moi au même office. Je les avais tous chargés d’user de tous ke moyens possibles pour la détourner pacifiquement de ses diseliques intentions. Pressé par la Semaine sainte qui approchait, vendredi des Rameaux, je pris donc le parti de lui faire suole, ” par l'entremise de dona Giulia, ma belle-sœur, jeune femme peer fondément catholique et honorable, et sœur du duc d’Urbin, qui; faute par elle de laisser à mes dites filles la faculté d’entendre habituellement la messe, de se confesser et de communier, je les lui retirerais pour les confier quant à présent à la garde demt très-honorée sœur, près de qui elles pourraient, en compagnie de susdite dona Giulia, vivre en catholiques pendant ces saints jours, ajoutant qu’elles y resteraient jusqu’à ce que j'aie pourvu dif» remment à leur situation. C’est ainsi que, la susdite madame mon épouse se voyant à la veille de perdre ses enfants, si elit continuait à s'opposer à une œuvre si honnête et si sainte, let permit, en signe d’apaisement, d'entendre la messe, de se conf ser et de communier; mais elle ne fit pas cette concession ses l'accompagner de tant de larmes, de difficultés et de paroles, qui serait impossible de retracer cette scène ; car, entre autres diff cultés, elle en souleva une sur la personne du confesseur que js vais envoyé à mes filles; et pourtant c’était un prêtre d’une vis exemplaire, d’une science éprouvée, que j'avais choisi précisémæ : à cause de sa qualité de Français, espérant que pour ce motif à devrait lui être moins odieux, que même il pourrait, mieux qua tout autre, faire aussi quelque bien à la mère, et la remettre dans le bon chemin. Somme toute, rien ne m'a réussi : le pro» tre n'ayant pas voulu confesser mes dites filles de la manière qu’elle le voulait, non-seulement elle refusa de l'écouter, maisil parait qu'elle le traite comme un diable, et d’après ce que j'a prends elle ne cesse de tourmenter et souvent même de frappæ” nos pauvres filles, en leur faisant ses exhortations habituelles; elle se montre indignée et mécontente de ce qu’elles n’aient pas

voulu la croire et de ce qu’elles eussent abandonné la mauvaise religion qu'elle leur a toujours fait enseigner par le passé.

« C’est pourquoi, sachant que ce qui était arrivé de bon jusqu'ici doit être attribué plutôt à la crainte de perdre ses filles qu’à un changement de volonté et d'opinion, je reconnais également qu'il est impossible que mes filles soient et se conservent catholiques près de leur mère, laquelle fait profession d’être hérétique, et qu'à la fin je serai contraint de les enlever d’auprès d'elle pour les mettre sous la garde de personnes chrétiennes, au cas ô6ù elle-même ne reconnaitrait pas ses erreurs et ne reviendrait pas à la pratique de la vraie et légitime religion. J'ai voulu, Sire, pour remplir un devoir, rendre compte de tout ce qui s’est passé à Votre Majesté, comme à mon seigneur et maitre; en cette qualité, Je veux qu'elle soit informée de tous mes malheurs, afin qu'elle daigne avoir pitié du trouble et du changement que subit à son foyer un de ses plus fidèles et de ses plus obéissants serviteurs, en butte aux tourments que lui cause celle dont il devrait plutôt attendre des consolations.

« Comme je suppose que monseigneur de Lodève, ou ne lui écrira pas, ou, s’il lui écrit, ne lui donnera point vraisemblablement tous les détails de la présente affaire, et cela pour ne pas dire une chose qui pourrait déplaire à la susdite madame mon épouse, je prie Votre Majesté de vouloir bien envoyer un bon théologien, un catholique bien instruit en semblables matières, qui examinera s’il n’y a pas un remède à opposer à un si grand mal, et qui fera toutes les instances possibles afin de retirer la dite duchesse d’une hérésie si monstrueuse. Que si, pour ne pas donner un prétexte à la foule de parler plus qu’elle ne l’a fait déjà sur ce sujet, Votre Majesté trouve préférable et plus expédient de manifester sa volonté en cette affaire par une lettre de sa main, au lieu d’envoyer le susdit théologien, je la prie de vouloir bien l'écrire en termes si chaleureux que la susdite duchesse sache bien qu’en revenant à la vraie religion, elle me trouverait très-heureux de lui laisser ses filles, comme elle les a toujours eues par le passé, et qu’elle ferait à tous égards une action digne de Votre Majesté, qui l'aurait pour très-agréable. Il faut qu'elle sache bien aussi de vous, qu’en persévérant dans ses coupables opinions, elle sera en tout et partout abandonnée de Votre Majesté comme une personne indigne d’appartenir à la très- chrétienne famille royale de France, et de porter son nom.

« Que Votre Majesté ne s'étonne point si je lui recommande

Fin de la duchesse Renée.

bien respectueusement d'employer des paroles si rudes dans la lettre qu'elle doit écrire, parce qu'ayant, non moins que toutes les personnes qui lui ont parlé, trouvé dans la susdite madame la duchesse une dureté et une obstination incroyables, je ne suis pas même sûr, à moins que Dieu n’y mette sa sainte main, qu'avec tout cela elle se laisse convaincre et qu'elle arrive de bon gré à abandonner les dites hérésies. Aussi, lorsque Votre Majesté sera décidée à lui écrire, pour l’objet ci-dessus spécifié, je la supplie de charger en même temps le susdit monseigneur de Lodève de lui parler, en conformité de ce qu’elle-même lui aura écrit, et cela aussi vigoureusement qu’il convient à l'importance d’une négociation où il s’agit de l’honneur de Dieu, de celui de la sérénissime famille royale de France, et en même temps de celui de ma maison. Enfin, comme cette affaire me tient autant à cœur qu’elle le peut penser, Votre Majesté peut être assurée que tout ce qu’il plaira à sa bienveillance de faire pour une œuvre aussi bonne, pour une aussi sainte action, je le recevrai comme une grâce singulière, et lui en aurai une perpétuelle et immortelle obligation. Sur quoi, je prie Dieu, Sire, après m'être de nouveau recommandé bien humblement à vos bonnes grâces, de vous accorder l’accomplissement de tous vos désirs.

« De Ferrare, le xxvir mars 1554.

« Son très-dévoué et très-obéissant serviteur et vassal, « Le Duc DE FERRARE. »

C'est vraiment alors que Marot put dire dans ses vers de la duchesse Renée : « Elle ne voit personne dont elle n’ait à se plaindre : les montagnes se dressent entre elles et ses amis; elle méle ses larmes à son vin. » (B) Lasse enfin de rester séparée de ses enfants, elle fit une espèce de rétractation (1556) entre les mains du jésuite Pelletario, se confessa et communia en déclarant qu'elle croyait à l’Eglise catholique, mais sans vouloir ajouter l’épithète de romaine. Son mari se calma et n'eut

plus de défiance ; il lui rendit ses filles etle palais de Saint-

François, et à sa mort, arrivée en 1560, il la laissa usufruitière de ce palais et de la moitié de la terre de Belri-

guardo, tant qu'elle vivra en bonne catholique, dit le testament. Son fils Alphonse, qui se trouvait éloigné, accourut, et après avoir fait son entrée solennelle à Ferrare le 19 mai 1560, alla prêter hommage au pape, son suzerain. Le pape lui fit entendre ses doléances au sujet de la duchesse, qui s’obstinait dans ses hérésies; son fils lui intima donc l’ordre de les abjurer ou de partir.

De fait elle partit avec une suite de trois cents personnes et établit sa cour au château de Montargis, où elle fit profession solennelle de calvinisme, donnant asile aux persécutés, et entretenant une correspondance avec Calvin. Cet hérésiarque eut parfois avec elle des disputes, parce qu’il ne la voyait pas bien résolue à abandonner le culte des saints et certaines autres pratiques; néanmoins il lui écrivait ce qui suit:

« Je scay que vous avez esté comme une mère nourri- « cière des povres fidèles, des chassés qui ne scavoient où « se retirer. Je scay bien que princesse ne regardant que «le monde auroit honte qu’on appelast son chasteau ung « hostel-Dieu, mais je ne vous scaurois faire plus grand « honneur que de parler ainsy, pour louer etrecongnoistre « l'humanité de laquelle vous avez usé enversles enfants « de Dieu qui ont eu leur refuge à vous‘. »

Ce même Alphonse et ses sœurs Léonore et Lucrèce sont restés célèbres pour le rôle qu'ils jouèrent dans les

(1) Lettre du 10 mai 1563. On conserve dans la bibliothèque de Modène un joli petit manuscrit de prières appartenant à la duchesse Rénée, où elle est représentée toute revêtue d'or, ayant aussi un voile d’or sur la tête. (Voir Mem. della Deputazione di Storia Patria di Modena, vol. 11, 1864.) Au château, on montre une chapelle qu’elle fit construire, où règnent tout autour un entablement et des revêtements de marbre, ce qui empèchait d'y mettre des statues ou des images.

aventures de Torquato Tasso. La duchesse Renée, pour exciter l’émulation de son autre fille Anna, qui avait reçu les leçons de Sinapio dont nous avons parlé plus haut, lui avait donné pour compagne Olympe Morata. Anna puisa dans les entretiens et ensuite dans les lettres de celle-ci des idées d’indépendance religieuse, qu’elle n'a ‘bandonna même pas lorsqu’elle fut devenue la femmede duc de Guise, chef du parti catholique en France; l’hiatorien de Thou assure qu’elle ne cessait d’exhorter la reine Catherine à adoucir les rigueurs qu’on déployait contre les huguenots. C’est à cette princesse que Brucioli dédiait sa traduction de la Bible, précédée d’une préface de vingt-deux pages.

Le duc de Guise, dit-on, fit porter auchâteaude Montar-

gis cette menace qu'il le prendrait d’assaut, parce ques | belle-mère y recevait des huguenots, et la duchesse Renée .

aurait répondu au hérault: « Avise ton maître que je monterai moi-même sur le donjon, et je verrai s’il 086 attaquer une fille de roi'; le ciel et la terre vengeraient a pareil attentat sur sa personne et sur toute sa race, e méme jusque sur les enfants au berceau. »

Mais lorsque le duc eut été assassiné par le fanatique Poltrot en face d'Orléans, alors que les prédicants en exprimaient du haut de la chaire toute leurjoie,la duchesse, se rappelant qu'il était son gendre, se plaignit amèrement à Calvin qui, dans sa réponse, ne blâmepas l’assassinat commis au nom de la religion. Si le mal fachait à tous les gens de bien, monseigneur de Guise, qui avait allumé le flambeau, ne pouvait pas être épargné. Et de moi combien Jai toujours prié Dieu de lui faire merci, si est ce que j'ai souvent désiré que Dieu mit la main sur lui pour en délivrer son Eglise s’il ne le voulait convertir... Cependant de le

damner c’est aller trop avant, si non qu'on eût certaine marque et infaillible de sa réprobation!.

On prétend quela duchesse Renée trempa dans la con- Juration des Fiesques à Gênes, pour donner la prépondé- | France à la France sur l’Autriche en Italie. Elle mourut le 2 juillet 1575, après avoir vu la ruine de la maison d’Este, J'assassinat de son gendre par les protestants, et le massacre des protestants par les catholiques. Tels sont les fruits qu’on recueille pour avoir semé la discorde dans la . «hrétienté.

. errare avait aussi vu naître Emmanuel Tremelli, qui, grâce aux soins du poëte Flaminio et du cardinal Pole, s'était converti du judaïsme au catholicisme, mais qui ne . lérda pas à se laisser gagner par les opinions protestantes . Mans sa patrie et à Lucques. Pour ne point les répudier, il passa avec Pierre Martyr Vermigli à Strasbourg, et de ‘à en Angleterre : ensuite il alla enseigner l’hébreu à Heiéelberg, à Metz et à Sedan, où il mourut, laissant divers . “@uvrages et la traduction en latin de la Bible syriaque, ‘ainsi que celle de l’Ancien Testament d’après le texte hébreu.

Une certaine Catherine Copa de Ferrare, étant allée à ‘ Genève pour rejoindre son fils exilé, blâma hautement le - supplice que Calvin y avait fait subir à Servet ; cette con- ‘ duite lui valut d’être condamnée à faire amende honora- ‘ble à Dieu, et elle reçut l’ordre de partir dans les vingtquatre heures, sous peine de mort.

On serait tenté de croire que Ferrare fut dès lors purgée ‘ de l’hérésie, parce que dans les archives de la maison

(1) Lettres de Calvin, recueillies par G. Bonnet. Paris, 1855, t. II, p. 663.

Autres hérétiques de

Ferrare.

d’Este on trouve une quantité de lettres écrites au duc par saint Charles, par saint Ignace, et par saint François de Borgia, qui sont pleines d’éloges pour sa piété, et où il est parlé de l'introduction des jésuites dans cette ville. Frère Ghislieri, devenu plus tard le pape Pie V, demanda au même duc l'arrestation de certains mauvais prêtres, de juifs sédueteurs et de vauriens, mais jamais celle d’aucun luthérien.

Néanmoins le 23 mai 1551, l’année même de l’établissement du saint-office à Ferrare et de l'installation des jésuites, un érudit, don Giorgio Siculo, y fut, dit-on, sans autre forme de procès pendu à une fenêtre. Dans la correspondance du ministre résidant de Toscane à Venise, en 1565, je trouve qu’on découvrit dans cette ville que l’ambassadeur de Ferrare qui venait de mourir était un huguenot. Frizzi raconte qu’en 1568 l’inquisition arréta seize personnes, parmi lesquelles il y avait plus d'un médecin et plus d’un ecclésiastique, imbus des erreurs des georgiens, des monothélites et autres, etqueles uns furent condamnés aux galères, les autres à avoir la tête tranchée ; un document récemment publié par Cittadella nous fait connaître les noms de ces derniers.

Dans la correspondance de Bullinger, je trouve à son adresse une lettre de Tobie Eglino, datée de Coire le 19 janvier 1571, où est décrit un horrible tremblement de terre ; le ministre protestant de Sils dans l’Engadine supérieure, de nation italienne, lui assura, ajoute-t-il, que le chevalier Salis avait recu une lettre, d’après laquelle l’inquisiteur de Ferrare avait renfermé dans un lieu étroit quinze moines soupconnés de luthéranisme, puis les y avait fait étouffer par la fumée. Le tremblement de terre ayant continué de faire des ravages, l'inquisiteur avait dit

an duc que de tels désastres provenaient de ce qu'on ne chatiait pas assez les hérétiques ; et le duc avait répondu que, tout au contraire, c'était lui inquisiteur qui était réellement la cause de ces châtiments et qu'ils étaient la conséquence, non pas d’un excès de modération, mais de l’effusion du sang qu’il avait ordonnée.

De là naquirent de graves soupçons contre le duc, si bien que le pape le mit en demeure de déclarer pour quelle religion il tenait.

Pellegrino Morato, natif de Mantoue et professeur de belles-lettres à Ferrare, publia un Rimario di tutte cadentie di Dante e Petrarca (1528), et une paraphrase du Pater noster (1526). Soupconné d'avoir écrit un livre d’opinions hétérodoxes, il fut contraint de s’éloigner de Ferrare (1533): il fut ensuite professeur à Vicence età Césène sous le nom de Fulvio, jusqu’à ce que, grâce aux instances de Calcagnini, on le recùt de nouveau à Ferrare (1539).

Nous avons déjà nommé sa fille Olympe, à qui il avait

donné une éducation complète. A douze ans elle savait -

le grec et le latin, et à seize ans elle écrivait dans ces deux langues des dialogues à l’imitation de ceux de Cicéron et de Platon ; elle apprit la rhétorique et la philosophie ; elle versifiait avec goût et élégance, ainsi que le prouvent sa Laus L. Mutii Scevolz, l'apologie de Cicéron contre Calcagnini, la traduction des deux premières nouvelles de Boccace et divers dialogues, poésies et lettres. Sardi, dans la dédicace qu'il lui fit de son traité De triplici philosophia, admirait son habileté dans la langue grecque et ses connaissances philosophiques.

Placée par la duchesse Renée à la cour en qualité de

(1) Dictionnaire de toutes les rimes de Dante et de Pétrarque.

Olympe Morata.

demoiselle de compagnie de sa fille Anne, elle lisait avec celle-ci l’Écriture dans le texte grec; mais, habituée au goût classique, elle éprouvait du dégoût pour la simplicité biblique. Elle fut peut-être renvoyée de la cour à cause des opinions hétérodoxes qu'elle avait puisées aux leçons de son père et à celles de Sinapi ; elle assista son père gravement malade, qui mourut en 1548. Elle aima André Grunther, jeune protestant allemand, ami des Sinapi et docteur en médecine de cette université, et elle épousa : celui-ci fut forcé pour affaires de se rendre au plus vite en Allemagne ; Olympe resta seule et désolée, et lorsqu'elle put le rejoindre en 1550, elle s'établit avec d’autres compatriotes à Heidelberg, où elle enseigna le grec.

De cette résidence, elle déplorait les tourments endurés par ses coreligionnaires restés à Ferrare, et elle écrivait à Vergerio : « Nous avons des nouvelles de Ferrare par « l'intermédiaire de personnes pieuses. La fermeté des « uns nous console, la défection des autres nous afflige. « Ma mère est restée ferme contre la tempéte. Elle fera « en sorte de sortir avec ma sceur de cette Babylone, et « de me rejoindre dans ce pays. »

Elle entretenait une correspondance avec la princesse Lavinie Della Rovère de la maison d’Urbin, et elle lui écrivait : « Je vous adresse par une voie sûre certains ouvra- « ges de Martin Luther; leur lecture m’a fait du bien, et « j'espère que vous aussi vous pourrez y puiser des con- « solations. Appliquez-vous toujours davantage à ces « saintes études. Croyez-vous que Dieu puisse mentir ? « Croyez-vous qu’il ait fait tant de promesses à ses dis- « Ciples pour ne plus se les rappeler à l’heure du besoin ? » Elle lui envoie aussi une dissertation sur la vraie félicité.

Elle déclare à Célio Curione, dont nous parlerons plus tard, et qu'elle avait connu à Augsbourg, qu'elle n’a pas l'intention de retourner en Italie. « Vous n’ignorez pas « (dit-elle) quel danger l’on court à professer le christia- « nisme dans un pays où le pouvoir de l’Antechrist est si « grand. La rage de ses séides s’est étendue à toute l’Ita- « lie; vous connaissez la triste fin de Fannio, homme « pieux et d’un grand courage, qui, après être resté deux < ans en prison, sans que les menaces de mort ou l'a- < mour de sa femme et de ses enfants aient pu lui faire « renoncer à la foi, a été étranglé, et dont le corps a été « brûlé; et comme si ces atrocités ne suffisaient pas, ses « ossements ont été jetés dans le PO. »

Sous le règne de Paul IV, Olympe Morata écrivait d’Heidelberg au mois de février 1555 à Chilian Sinapi : « Les « lettres qui m'’arrivent de l'Italie me prouvent que la « persécution sévit à Ferrare contre le christianisme, et « qu’elle n’épargne ni grands, ni petits; les uns ont été « emprisonnés, les autres bannis, d’autres n’ont dû « leur salut qu'à la fuite. »

Elle écrivait à Anna son élève pour intercéder en faveur des croyants; elle l'exhortait en même temps à étudier les Ecritures et à imiter le Christ.

Elle eut beaucoup à souffrir des douleurs ordinaires de l’exil, et bien plus encore des misères du siége de Schweinfort en 1553, qui dura quatorze mois, et pendant lequel elle fut forcée de rester langtemps cachée dans une cave, puis fut dépouillée de tout, hors la chemise, sur la place publique. S'étant enfuie à Hamelburg, avec une robe que lui avait prétée une vieille femme, elle erra à travers la Franconie jusqu’à ce que le comte d’Erbach l’accueillit elle et son mari, qui fut ensuite nommé professeur de

suivante : « An Dieu immortel, à la vertu et à la mémoire d’Olympe fille du très-savant Fulvio Moraéo, épouse chérie du médecin André Gunther, à celle chez qui.l’esprit, le talent et la connaissance exceptionnelle des deux lan. gues, l’honnéteté des mœurs, et le souverain amour de la piété dépassèrent de beaucoup la mesure ordinaire. Ce jugement porté par les hommes sur sa vie a trouvé sa confirmation tout à la fois dans une bienheureuse mort qu’elle a endurée saintement et paisiblement, et dans le témoignage divin. Elle mourut sur le sol étranger l’année 1555 de la rédemption, de son âge laXXIX°. Elle est ici ensevelie avec son mari et son frère Émile. »

Célio Calcagnini, qui vantait beaucoup les traductions et les prières d’Olympe Morata, en déplora la mort dans des élégies'. Sur la maison qui lui avait appartenu, l’Académie d’Heidelberg fit graver le distique suivant:

Vilis et exilis domus hæc quamvis, habitatrix Clara tamen claram reddidit ac celebrem.

Une partie de ses ceuvres périt dans l’incendie de Schweinfurt, entre autres les observations sur Homère, et les dialogues grecs et latins. De l’autre, qui se compose, outre quarante-deux lettres, de trois discours sur les paradoxes de Cicéron, de dialogues, de prières latines et de poésies grecques, Célio Curione a fait un recueil, imprimé

(1) Calcagnini fut en butte aux soupcons ordinaires en pareil cas, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut; mais Erasme lui faisait ses félicitations pour son travail sur le libre arbitre: Libellus tuus de libero arbitrio, mi Celi, usque adeo mihi placuit, etc. Ce livre cependant est at tribué par Barotti, son biographe, au dominicain Vincent Giaccari de- Lugo, qui l’aurait composé sur les instances de Calcagnini. Ce dernier se montra d'abord favorable au divorce d’Henri VIII qui l’avait fait interroger à ce sujet; mais après s’être concerté avec de bons catholiques,

il changea d'opinion.

à Bale (C), qu’il a dédié à la reine Élisabeth d’Angleterre en 1558. Cet ouvrage, bien vite épuisé, fut réimprimé en 1562; puis en 1570 et en 1580 il en parut deux éditions nouvelles, accompagnées de notes. »

(A) — Ailleurs Marot disait :

De luthérianiste ils m'ont donné le nom :

Que droit ce soit, je réponds que non.

Les psaumes de Marot ont été imprimés avec l'approbation de la Sorbonne et de la faculté de théologie de Paris, et avec la déclaration ordinaire quele livre ne renfermait rien de contraire à l'Église catholique.

Parmi ses poésies, il y en a une qui porte ce titre : € A mes amis, lorsque, après avoir quitté la reine de Navarre, je fus requ dans le palais et dans les États de madame Renée, duchesse de Ferrare. »

Mes amis, j’ay changé ma dame :

Une autre a dessus moy puissance, Née deux fois, de nom et d’ame, Enfant du roy par sa naissance; Enfant du ciel par connoissance De celuy qui lasauvera ; ‘

De sorte, quand l’autre saura Comment je l’ay telle choisie,

Je suis bien sûr qu’elie en aura Plus d’aise que de jalousie.

Dans l’Épitre xx, il dit ce qu'il a appris en Italie :

Depuis un peu je parle sobrement, Gar ces Lombards avec qui je chemine M'ont fort appris à faire bonne mine, A un mot seul de Dieu ne deviser,

A parler peu, et à poltroniser.

(B) — De cent couleurs en une heure elle change, En ses repas poires d'angoisse mange, Et en son vin de larmes fait meslange, Tout par ennuy.

Enruy recou da costé de celuy

Qui estre deuts sa joye et son appuy,

Ennuy plus grief que s’il venait d’aultruy, Et plus à craindre.

Elle ne voit ceux à qui se veult plaindre, Son œil rayant si loing ne peult atteindre, Et puis les monts pour se bien lui estraindre Sont entre deux.

etc.

(MarorT. Cantique XXI, à la reine de Navarre, p. 316,t II, de l'édition de La Haye, 1731.)

{C) — Olimpiæ Moratæ fœminæ doctissimæ ac plane divisa opera .omnia quæ hactenus inveniri potuerunt cum eruditoram testimoniis et laudibus. Quibus Coelii Secundi selectæ epistola et orationes accesserunt. |

Dans :’épitaphe de Morata, Curione méla les dieux de la mythologie avec le Christ.

Qui sparsum violis humum, viator, Panchæoque stupes odore passim Fragrare omnia, jam benignus audi.

Treis nosti Charites, novemque Musas Scriptis precelebres vetustiorum :

Quei quantum est alibi venustioris Artis vel lepidæ eruditionis,

Harum pectora nutriente Phobo, flatu Illo, quem perhibet chorus sacrorum Vatum de ætheriis plagis venire, Consensu tribuunt pari poeta.

Hoc quam forte putas tegi sepulcro, Musarum decima est, Charisque quarta.

Hanc quod progenitam ferunt Olympo Vatem, Pallas OLIMPIAM vocavit.

At cur FuLvia nomen inditum illi est?

Fulvi scilicet hac quod instar auri Explorata malis laboriosis,

Et fatis agitata sæpe duris,

Auro purior attamen reperta est:

Seu fulva quod avis modo, beatos Inter vivere cælites sueta,

Terras liquerit ocyus jacentes.

Quod vero ingenio valens sagaci Rari dotibus ingeni puellas

Inter fulserit eruditione,

Castis prædita moribus bonisque, MORATA est ideo vocata vulgo.

Hanc Christus Dominus dedit videndam Terris : at simul ac flagrare vidit Hanc desiderio sui, repente

In cælum rapuit, sibique junxit.

Firmo fædere connubi ligatam

Qui cum nunc placidam capit quietem Consors perpetua beatitatis.

At tu vive, vale diu, viator Virtutemque animo colas probato, Que te sola potest beare cælo.

Pierre-Paul Vergerio, évêque de Cape d'Istria,

L'électeur palatin Frédéric le Sage, qui avait une passion toute particulière pour les reliques, en faisait chercher dans toutes les parties du monde, et les enfermait dans des coffrets et des reliquaires en bois, en verre, en ébène, ornés de pierres précieuses, d'argent et d'or. Il avait chargé plusieurs personnes d’en recueillir pour lui, entre autres le moine Burckhard baron de Schenk, que plus tard les prédications de Luther firent changer de religion. Séjournant à Venise pour y poursuivre ces recherches, à la date du i9 septembre 1520, il annonçait qu’on avait introduit dans cette ville plusieurs ouvrages de Luther, et que le pape et le patriarche en avaient prohibé la vente ; puis, le 5 avril suivant, il ajoute que, par ordre du pape, le patriarche fit lire dans toutes les églises une sentence d’excommunication contre Luther et contre tous les détenteurs de ses ouvrages.

Schehk connut danscette ville Pierre-Paul Vergerio ou plutôt Verzerio, parce que sa famille avait dans son écusson un chou vert (en italien verza). Cette noble famille, originaire de Capo d'Istria, avait produit un siècle auparavant un érudit fameux, qui vécut à la cour des Carrare de Padoue, dont il célébra les gloires. Pierre-Paul eut trois frères : Jacques, Aurélien et Jean-Raptiste, qui tous se

Jeunesse de

Vergerio.

ture d'Allemagne près du oi Ferdinand. .

légation était d'obtenir que les doctrines ; AT re

‘les moyens possibles, e

ments à Faber, à moe

‘autres champions de la religion c: 16, *. ergerio reçut en pren.

pereur, qui l’investit-d’un bénéfice, Les a

PIERRE-PAUL VERGERIO. 379

can nous ont conservé plusieurs lettres qu’il écrivit pendant son séjour dans ce pays". Dans celle du'22 septembre 1333, adressée à Jacob Salviati, # montre combien sl serait ‘important, pour mieux pourvoir aux besoins de FÉglise, que le Saint-Siége fit au moins une trêve avec les “Purcs. Et, si on Jugeait peu digne de la proposer dirsctement au nom du pape, il offre d’entrer fui-même en Forquie, sous le prétexte de retourner dans sa patrie “pour affaires; et là, grâce à sa connaïssance de ia lamgue ét grâce à l'absence de tout caractère officiel, il pourret facilement passer à Constantinople, et traiter sous ‘qmraim de la paix. Il trouvait des facilités de plus dans la . ienveillance du baïlo’ Alvise ‘Gritti, ayant fait le pané- ‘ “igrique de son père qui avait été doge.

“#@ans d'autres lettres a&ressées à monseigneur Carne- ‘Secchi, il montre combien l’empereur d'Allemagne appré- “frendait les suites de l'enttrevue du pape et du roi de "France à Marseille, et celles du mariage qui aHaït se con- ° *&ture entre Henri ‘fils de Francois 1° et Catherine de Mé- ‘ &icis, nièce de Clément VII. Il proteste à plusieurs reprises de son « ardeur à servir l’Église avec une foi très- < sincère, tar, dit-il, j'ai abandonné ma vie antérieure et « ‘toute autre occupation pour me dévouer à elle jusqu’à . « Ta mort, quoique je n°aie jamais eu‘aucune ricompense -< mi aucune faveur, mais je les recevrai, je l'espère, de « Jésus-Christ. » (18 mars 1584.) La lettre qu’il ‘adressa le 27 août 1534 au sénat de Ve- ‘mise est plus remarquable ; il y ‘décrit le dommage causé

(1) Nuntiatura Germaniz, vol. IV.

(2) Baïlo, en dialecte lombard, signifie juge-consul. C'était le résident de Venise à Constantinople, dont l'emploi était fort important et fort Yucratif.'(Note des Traducteurs.)

Il poursuit les Rérétiques

Vénétie.

nets LR

pandre aussi en Italie ce poison

C’est pourquoi ils ont chargé un

qui habite Augsbourg, de co

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