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arrive, ses adversaires ne manqueront pas d’épier toutes ses démarches pour! le faire tomber dans le filet. Je baise les mains de Votre Excellence.
De Votre Seigneurie illustrissime et excellentissime le très-humble serviteur,
. BATTISTINO STROZZI.
Le petit livre hérétique que nous avons mentionné fut brûlé à Rome, et le pape Paul III eût lancé l’excommunication contre toute l'académie de Modène si le cardinal Sadolet ne fût intervenu. Toujours enclin à la douceur, il écrivait à Castelvetro, le 12 juin 1542, que la veille, dans le consistoire, on avait élevé des doutes sur l’orthodoxie des académiciens; il était parvenu à apaiser le pontife; mais il les exhortait avec une tendresse toute paternelle à témoigner de leur attachement à l’Église catholique, et à écarter d'eux toute cause de soupçon. Sadolet reçut une réponse telle qu’il la désirait ; il en félicita les académiciens, et les engagea à adresser tous et de concert au souverain pontife une lettre dans laquelle ils se déclareraient vrais et fidèles enfants de l’Église romaine !. |
Ceux sur qui planaient des soupçons, essayaient de se justifier ou de s’excuser en écrivant à Sadolet. A la date du 2 juillet, Castelvetro assurait celui-ci que l'opinion qu'avait de lui l’illustre 'cardinal était très-vraie: « Jamais, » disait-il, « je n’eus de doctrine indigne d’un vrai « chrétien, je n'ai point mérité, je ne mérite point et e je ne mériterai jamais d'être soupçonné d'opinions « nouvelles inconnues à nos pères, ces hommes d’une « grande sainteté. » Et il s'étonnait que des calomnia-
(1) SADOLETI Ep. famil., vol. III, p. 817 et 319
Les.
académiciens accusés.
Leurs rétractations.
teurs poursuivissent ainsi un homme plongé dans ja retraite.
Alexandre Milani', dans une lettre du 3 juillet, remarque que ses études ont pour objet les lettres profanes aussi bien que les saintes Écritures. Il est ami de la paix, dit-il, et « rien n’est plus ennemi de la paix que les trou- « bles qu’apportent des opinions nouvelles. » Il rappelle que sa vie, « prise dans son extérieur, ne s’écarte en rien « des usages de la sainte Église romaine. »
Le 7 juillet 1542, Da Porto écrivait à Sadolet la lettre suivante : « Dieu, qui voit le fond des cœurs, sait si mes « opinions sont nouvelles ou dangereuses. Quand bien « même elles seraient telles, j'ai gardé un profond si- « lence, et, par tempérament, je répugne à troubler la « paix et à offenser aucune personne vivante : je n’aurais « pu nuire à quelqu'un qu’en tenant une conduite tout opposée. Dans mes opinions, dans mes actes, dans mes paroles, je ne me suis jamais éloigné ni ne m'éloigne- « rai jamais de la doctrine qu'a enseignée et qu’enseigne « l'Église catholique. Ainsi l’exige la profession du christianisme, et à me comporter autrement je ne trouve- « rais ni honneur ni profit; je ne puis croire que ces gentilshommes qui ont confié et qui confient à mes soins leur propre sang, leurs fils, eussent agi de la sorte, « s'ils m’avaient le moins du monde soupçonné d’im- « piété. » La réponse de Grillenzoni, datée du 3 juillet,
(1) Auteur de plusieurs opuscules et traductions fort loués par Castelvetro. On ne trouve pas son nom au bas du formulaire dont nous parierons; mais sur la fin de sa vie il fut soupçonné de nouvelles hérésies, dont il fit une abjuration non publique devant le cardinal Morone. Mais il paraît que cette abjuration secrete ne fut pas jugée suffisante, et il en
prit un tel chagrin qu'il mourut, âgé de cinquante-six ans environ, en
était plus étendue. Il racontait comment, douze ans plus tôt, un habitant de Crotone qui savait le grec, étant arrivé à Modène, lui, Castelvetro, Faloppio et d’autres l'avaient pris pour maître. Leur réunion fut nommée académie par le peuple, et les malveillants ajoutaient que l'on y interprétaitles saintes Écritures. Francois Da Porto
-étant venu se joindre à eux, leurs progrès dans l’étude
du grec augmentèrent; la médisance grandit, de telle sorte qu'on croyait qu’il n’était pas un chrétien, mais un turc. Les dominicains, continuait Grillenzoni, « voudraient « qu'à Modène il n’y eût pas d’autre littérature que la « leur; ils traitèrent notre académie de luthérienne. Ce
. € fut bien pis lorsque la ville elle-même eut assigné un
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« traitement à Porto, auquel peuvent rendre témoignage tous ceux qui le connaissent, et les gentilshommes de Bologne et ceux de Reggio dont il a été l'hôte, et l’évéque Morone et les moines de Saint-Pierre, avec lesquels
“ « ila toujours eu des relations. Mais, ajoutait Grillenzoni, « que dirai-je de moi, qui n’ai jamais vu ni l’ancien ni
« le nouveau Testament, ni aucun des auteurs sacrés ? « Je n’ai jamais étudié aucun auteur ecclésiastique; à « peine osé-je dérober une petite partie de mon temps au « soulagement des malades pour lire quelque chose de « Platon ; le connaître m'est plus désirable que de jouir « de l’estime des gens qui m'ont accusé dans leurs let- « tres. On n’a nullement prouvé que j’eusse des opinions « indignes d’un vrai chrétien; je crois pourtant qu'il vaut « mieux continuer cette lettre ; mon caractère ne me per- « met pas de dissimuler les choses laides que je vois dans notre ville, de me taire sur leurs auteurs, au nombre desquels je compte surtout les oisifs, les ignorants et les « hypocrites. Si je ne craignais de souiller les oreilles de
« Votre Seigneurie Révérendissime, je rapporterais des « faits généraux et particuliers qui lui montreraient que « les accusations dont nous sommes l’objet pourraient « se retourner bien mieux contre ceux qui les lancent. » Grillenzoni raconte qu’il empécha qu’on ne brûlât comme sorcière une pauvre vieille ignorante, qui s'était contredite dans le procès, qui n'était point relapse, et qui de-. mandait merci à Dieu les mains jointes. On l'avait cependant condamnée à mort. Enfin le vicaire, sans soumettre la cause à un nouvel examen, la délivra. « Les « dominicains ne veulent souffrir que les prédicateurs « qui traitent de matières élevées et philosophiques et « qui apportent dans la chaire d’interminables discus « sions; s’il s’en présente un qui veuille expliquer l'É « vangile, — et certes, il n’en vient pas beaucoup, — les « dominicains se mettent aussitôt à ses trousses. I ya « deux ans, lorsque le frère Bernardin* précha à Modène, « ils n’eurent point honte de dire qu’il ne préchait plus « aussi bien que de coutume; plusieurs disaient même « qu'il parlait trop du Christ, et qu'il n'avait pas nommé « une seule fois saint Géminien*, ou fait aucune dispute. » Que si le vicaire soupçonnait d'erreur Grillenzoni, il devait l'appeler, l'entendre, le corriger, avant de le dénoncer à Morone et à Rome. C'était la faute du vicaire si on lisait tel livre dans Modène; depuis la saisie de ce livre, il n’avait plus été question dans la ville de matières semblables. Que onze ou douze hommes du bas peuple disent quelque bouffonnerie; faudra-t-il pour cela incriminer les honnêtes gens ? Les coupables sont-ils donc tellement
(1) Ochin n’était encore ni apostat, ni condamné. | (2) Le saint patron de Modène.
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sous notre dépendance, qu'il faille à cause d’eux accuser des innocents? Grillenzoni terminait en remerciant le cardinal du paternel empressement qu'il avait mis à les avertir et à les protéger.
Le pape exhorta le duc de Ferrare, alors maître de Modène, à réprimer la licence de ces académiciens; et il en appela plusieurs successivement à Rome, pour qu'ils eussent à se justifier. |
L'’évèque de Modène était alors Jean Morone, né à Milan le 25 janvier 1509, d’Amabille Fisiraga, et de ce fameux chancelier Jérôme Morone qui fut l'appui des derniers Sforza, seigneurs de Milan, et la personnification de la politique de Machiavel.
Élevé d’abord dans sa famille et reçu docteur à Padoue, Jean fut remis en otage au pape Clément VII par son père, qui obtint ainsi l’argent nécessaire pour se racheter de la prison où il était retenu comme traître. Il devint ensuite aux mains du duc de Ferrare la caution d’une somme destinée à l’entretien de l’armée française. Très-jeune encore, il était sénateur de Milan : « cette dignité est la première de l’État, et un gros « traitement y est attaché. » Paul IL l’appela plus tard à l'évêché de Modène, qu'il lui avait déjà promis?. Jean eût mieux aimé poursuivre la carrière commencée: « car, di- « sait-il, ce qu'il laissait était quelque chose de préfé- « rable, à cause du rang qu'il occupait dans sa patrie,
(1) Lettres tirées d’un journal appartenant au cardinal Morone et déposé dans les archives secrètes du Vatican.
(2) « En compensation de l'évêché de Tortone, que N. S. avait injustement enlevé au comte Jean, mon fils, S. S. lui a conféré celui de Modène, bien qu’en ce qui me concerne je ne recherchasse pas autre chose qu’une juste compensation. » (Lettre du chancelier Morone, mars 1529, au t. III de l’ouvrage ayant pour titre Miscellanea di cose italiane.)
Jean Morone Sa
jeunesse.
« et des avantages qu'elle pouvait espérer de sa pré- < sence; sans compter l'amour qu'il avait pour elle, « pour sa mère et pour tous ses autres parents‘. » Èa 1530, il fut envoyé en qualité de nonce apostolique au» . près de Ferdinand, roi des Romains; il devait le décide au concile, à la réforme, à la guerre contre le Turc; c'é taient là les objets constants des missions d'alors (G). Le souverain pontife parut peu satisfait; la douceur dost Morone avait usé (H) était peut-être la cause de ce mécoe-tentement. On le rappela, et il eut à expliquer sa conduite. - Le pape l’écouta, et tandis que Morone « songeait à re
« tourner dans son diocèse pour voir s’il ne pourrait pas,
« à force de charité, laver Modène de la mauvaise réps-
« tation que l'amour desnouveautés théologiques lui avait
« faite en Italie et au dehors, » il fut chargé d’une mis : sion pour la diète de Spire (1541) et pour celle de Ratisbonne. A Ratisbonne, l'intérim fut décrété, et l’on perd : toute espérance de réunir les deux Églises (I).
Lorsqu’en 1542 Morone revint d'Allemagne dans ss : ville épiscopale, l'étendue du mal l’épouvanta. Il écrivait au cardinal Contarini à Bologne :«J’ai trouvé ici des choses « qui me peinentinfiniment etne me laissentaucunrepos; « je vois les périls; dans mon incertitudeje ne sais com- « ment je m’entirerai, pour le bien de ce troupeau queje « voudrais au prix de mon sang rattacher à Jésus-Christ,
et réhabiliter devant le monde. J'en rougis de honte;
(1) Cesont des paroles mêmes de son procès, dont nous avons fait déjà un ample usage, et sur lequel nous nous appuierons encore davantage dans ce discours. La copie, qui a été mise à profit par nous, composés de plus de six cents pages, a servi assurément à l’un des juges, ainsi que le prouvent les signes et les annotations qu'il y a faits. Mais, ainsi qu'il arrive trop souvent, les noms qui nous auraient donné des indices beaucoup plus sûrs, ont été passés sous silence.
LE CARDINAL MORONE. 489 partout où j'ai passé j'ai entendu dire, de toutes par 8 on m'écrit que cette ville est luthérienne. On ne peut nier que parmi les moines il ne règne une grande ignorance jointe à beaucoup d’audace et à peu de charité; néanmoins, de nombreux indices qui vont se réalisant, m’encouragent à accomplir la résolution que Dieu 7 « m'inspirera. »
b Dans ce but, Morone se proposait d’interroger les L Modénais touchant le purgatoire, le sacrifice de la messe, . la réalité du corps et du sang de Jésus-Christ dans lEucharistie, l’adoration du Saint-Sacrement, la con- . fession auriculaire, l’autorité législative de l’Église, l’in- ‘ tercession et l’invocation des saints, et aussi la gloire «des bienheureux qui, à en croire aucuns, n’étaient pas #ncore avec le Christ. Leurs réponses concorderaients avec l’enseignement de l’Église catholique ? Morone lèverait de leur renommée la tache d’infamie, et de son ropre cœur l’angoisse qui le torturait. Dans le cas congraire, il s'efforcerait, avec toute la charité possible, de Brocurer leur conversion. En attendant, Contarini s’engagea à rédiger une confessionde foi ou catéchisme à l’usage «de tous les chrétiens. Ce livre paraftraità Modène ; Morone déploierait son habileté pour le faire agréer par tout son | Socèse et pour y faire souscrire les habitants de Modène; 41 imiterait ainsi saint Jérôme qui, soupçonné d’aria- > nisme par l’évêque de Jérusalem, offrit de produire sa " gonfession de foi. | ® Morone envoya le formulaire au cardinal Cortese, alors ‘& Saint-Benoît de Mantoue. Cortese approuva les propositions qui yétaient contenues « comme catholiques, vraies « et pieuses, rédigées avec beaucoup de gravité et de « science, et ne laissant passer, sans examen, aucun des
Le formulaire.
Morone devient
sa suspect.
« points controversés à cette heure. » Il suggérait quelques expressions plus claires sur la nécessité des ceuvres, la transsubstantiation du pain et du vin, la grâce et le
libre arbitre. Il désirait que Morone signât le premier .
pour enlever tout prétexte à ceux dont il aurait à requérir la signature; qu’il fit signer aussi des personnes nœ suspectes, afin que les autres parussent plutôt rendre
témoignage à la vérité que donner une attestation de ear —
propre foi'. Mais les académiciens s’en effrayèrent. Free»
cois Da Porto allégua que son père était malade à Candie, |;
et s’en alla; le médecin Machella passa à Venise ; Philippe Valentini se prétendit malade; le chanoine Boniface Valestini déclara qu'il voulait vendre tous ses livres et ne plus s'occuper des saintes Écritures, « puisque les gens de bien ne peuvent plus étudier. » Tous se montrèrent récaki trants à signer ce formulaire; ils voulaient, disaient-ila, attendre la décision du concile. Morone, qui avait suggéré cet expédient, demanda au pape que l’on suspenéii la signature du formulaire, afin de ne pasdonner au monds un motif de croire que tous les académiciens étaient héré tiques, et pour ne pas faire jaillir de l’étincelle cachée sons la cendre un grand incendie, pareil à celui qu'avaient allumé en Allemagne les sévérités du cardinal Cajétan. Tant de douceur appela les soupçons sur Morone luimême, et le pape chargea six cardinaux d'examiner cette affaire ; l’un d’eux avait mission de faire à Modène la recherche des hérétiques. Morone avait été honoré de la pourpre; avec Parisio et Pole, il avait ouvert le cond de Trente; il avait été l’envoyé du Saint-Siége auprès de
(1) Lettre du 22 juin 1542. Le formulaire avec les signatures se troute au vol. I des ceuvres du cardinal Cortese.
l’empereur Charles-Quint, et à son retour il avait succédé à Contarini dans la légation de Bologne (J), en échangeant l'évêché de Modène contre celui de Novare. Il montra le : déplaisir que lui causait cette manière d’agir, et ne son- {i gea plus, comme Sadolet et Cortese, qu’à solliciter la signature des suspects dont le nombre s'était beaucoup accru. Repoussé d’abord, il obtint enfin les signatures du comte x Jean Castelvetro, de Louis Castelvetro, du chevalier Louis | du Four, de Jean-Baptiste Tassone, de Jérôme Mar- &uoli, d'Angelino Zocchi, de Barthélemi Fontana, d'An- «toine Grillenzone, de Pierre Baranzone, de Bernard Mat.gescotti, tous académiciens; de Jean Nicolas Fiordibello, ide Gaspard Rangone, des trois Bellincini, d'Alphonse Saiglolet, de Jean Poliziano, d’Elie Carandino, de Philippe Ealentino, de Barthélemi Grillenzoni , de Pellegrino “Degli Erri, de Faloppio. Le formulaire fut encore É souscrit par les cardinaux Sadolet, Morone, Cortese; le Fimouvel évêque de Modène, Gilles Foscarari, son vicaire, +.d’archiprétre, le prévôt, trois chanoines, les conservateurs Fde la ville, y apposèrent aussi leur signature (K).
‘teurs persista. A l’arrivée de Barthélemi Della Pergola, ü mineur conventuel, « qui préchait seulement l’évangile, * .« sans nommer jamais ni saints, ni saintes, ni docteur de | .«. l'Église, ne disait mot de caréme ni de jeûne, et abonfl <-:dait par cent autres choses dans le sens des académi- 16 ciens, » ceux-ci accouraient l’entendre, et se persua-
aient que l’on pourrait « aller au paradis en carrosse, pra puisque le Christ a payé pour nous. » Le cardinal Mo- ' rone n’en fut informé qu'après que ce moine fut parti de ° Modène, et obtint de lui la rétractation de quarante-six propositions. Celui-ci la fit de manière à ne montrer au-
È. Ce n'était là qu’un palliatif; l'opposition aux prédica-
L'opposition continue
cun repentir, et l’on publia en sa faveur une attestation qui fut couverte de signatures nombreuses.
Philippe Valentini était fils d’un éminent jurisconsulte: —
à en croire Castelvetro, sa jeunesse faisait présager bien plus de succès qu’il n’en obtint. Esprit ouvert aux espé» rances riantes, et par suite prompt à se désenchanter età perdre courage, il résolut d’abord de se faire moine ; è e
projet succéda celui de devenir vicaire de l’évêque Morone :
ou archiprétre de Modène. Toujours trompé dans sm attente, il renonça aux Ordres et se maria. A Padoue, À se lia d'amitié avec Bembo et avec Gheri, évêque de Fans: en 1536, le cardinal Contarini le choisit comme son a diteur à Bologne, et l’occupa surtout à l'étude de l’histoié
ecclésiastique. n
Au nombre des académiciens était aussi Pellegrino BW gli Erri, versé dans les langues grecque et hébraïque, €: traducteur des psaumes de David. (Ziletti, 1573.) On re» |
conte qu'un jour, dans l’officine où se tenaient les sk
ances académiques, on lui offrit une figue de belle appt :
rence; il la porta à sa bouche et la trouva pleine d’aloès. Cette plaisanterie l’indisposa contre ses collègues ; il ss rendit à Rome, entra au service du cardinal Cortese, di
ne md
dénonça à Paul III Valentini comme un des plus actiÿ ‘..
propagateurs de l’hérésie. Le pape écrivit à Hercule, due de Ferrare, dans un bref daté du 28 mai 1545: Relates est nobis quod in civitate Mutinæ hæresis lutherana increbuit, et quotidie magis increbrescit et diffunditur : quodque mgus mali author et caput est iniquitatis filius Philippus Valentini. Il lui recommandait de le faire saisir, et d’examiner ses livres et ses papiers; Valentini une fois arrêté, on réprimerait aisément ses complices, et l'on pourrait porter remède au mal.
LE CARDINAL MORONE. h93
Le duc crut devoir obtempérer à la demande du pape; sur son ordre Pellegrino, venu à Modène en qualité de commissaire apostolique, se rendit avec le capitaine de - justice au logis de Valentini, mais celui-ci s’était enfui; Valentini se rendit à Ferrare pour s’y plaindre de la ca- * lomnie dont il était l’objet ; il offrit une caution de mille écus, et demanda à se justifier. La ville de Modène vou- + Jet lui donner un témoignage d’estime, en le choisissant pour l’un de ses conservateurs ; mais Erri, à qui avaient ‘été remis les livres de l’inculpé, les envoya à Rome, où Ple pape avait donné l’ordre d'amener Valentini. Il se tint aché, et fit si bien que Madruzzi, prince évêque de Trente, dle nommat podestat de cette ville; il revint ensuite dans P° patrie et fut élu, en 1551, syndic général de Modène. sand éclatèrent les nouvelles poursuites contre Castel- Wetro, nous l’y verrons enveloppé.
Le duc publia un édit par lequel il interdisait les livres hérétiques ou suspects, et les controverses publiques ou rivées concernant les questions religieuses. La première tinfraction à cette loi devait être punie par une amende Kde cent écus ou par quatre coups d’estrapade ; la seconde, par une amende de deux mille écus ou par le bannissehi nent; à la troisième fois, on était passible de la confiscation des biens et même de la peine de mort. Le duc paraissait vouloir faire observer la loi : aussi l’académie se dispersa.
+ Louis Castelvetro demeura en paix dans sa patrie et dei vint même un des conservateurs de Modène; mais en 1543 “eommença entre lui et Annibal Caro une honteuse querolle que n’ont pu faire oublier même les infamies qui « déshonorent la littérature actuelle. Caro, attaché aux ‘ Farnèse, avait composé une ode en l’honneur de la fa-
Castelvetro et
h9k DISCOURS ZI.
mille royale de France ; il y engageait les Muses à se réfugier à l'ombre des grands lis d’or ; pour échapper à la monotonie de Pétrarque, il se lança dans l’extravagance & le précieux ; il confondit l’enflure avec le sublime, tls genre alambiqué avec l’ingénieux. Ce qui sort de Fordinaire flatte aisément les palais peu délicats ; en outre, les partisans de la maison Farnèse et les nombreux amis de Caro ne cessaient d’exalter ses vers. Castelvetro ne fot : pas de leur avis, et composa à ce sujet une satire qui! | laissa circuler.
Caro ressentit d’autant plus l’injure, qu'on l'y arali moins accoutumé; tour à tour lui-mème, ses amis, et lab même sous le nom de ses amis, composèrent des réposses, et toute la république des lettres fut en feu. Le du ; de Ferrare, des cardinaux, de hauts personnages, de ne bles dames, intervinrent pour amener la réconciliation des deux ennemis, mais ce fut inutilement. De part @ . d’autre, on se jetait à la face les pires accusations, vr même l’assassinat, et on en vin plus aisément encoret l'accusation alors en usage : celle d’hérésie. Qu’Anni bal Caro dénonçât Castelvetro au saint-office, cela n'était pas fort nécessaire, après ce que nous avons raconté. Les sorties de Caro étaient violentes : « Je crois, » disaitil, « que je serai forcé d'en finir par un tout autre moyæ: « advienne alors que pourra. » Dans ses écrits, il traite son adversaire de « philosophâtre, d’impie, d’ennemi ds Dieu, ne croyant à rien après la mort; » et il terminsai ainsi : « Je te recommande aux inquisiteurs, à la polie, et au grand diable d'enfer! (L)
Poursuite On était vers 1555; le zèle du cardinal Ghislieri se dé Castelvetro. ployait avec une grande sévérité. On commença à faire des enquêtes sur Castelvetro et sur Valentini, mais per
ordre de Rome; Foscarari, alors évéque de Modène, et
l’inquisiteur local ne se doutaient de rien. Le 1° octobre,
Paul IV écrivait au duc de Modène : « Testimoniis mul- . « torum, qui dignissimi sunt ut omnis eis fides adhibeae tur, nobiscertius in dies affirmatur esse aliquot Mutinæ, « qui hæreticis opinionibus ac pravitate adeo jam in- . « fecti sunt, ut, nisi præsentia remedia adhibeantur, . « maxime timendum sit ne brevi totam corrumpant civi- . « tatem. » En conséquence il l’exhorte dans le Seigneur, . en vertu de la sainte obéissance et au nom de Dieu, à i faire aussitôt etsans bruit arrêter Boniface Valentini, pré- ‘ tôt de la cathédrale (M), Philippe Valentini, Louis Castelf vetro, le libraire Gadaldino, et les envoyer à Bologne. On eut vent de cetordre, et la ville s’émut: les conservateurs protestèrent contre ce mode inaccoutumé d’appeler en ustice, surtout des hommes regardés comme gens de bien ‘et qui avaient souscrit le formulaire (17 juillet 1556). Le duc hésita, puis donna ordre de saisir l’imprimeur, non ‘sans protester qu’au point de vue religieux tout à Mo- ‘lane se passait en règle, et que le procès devait se juger ‘dans cette ville. Mais Rome insista, et le duc alla plus “avant. Valentini, envoyé à Rome, rétracta en prison les “erreurs qui lui étaient imputées ; le vieux Gadaldino, qu'on sccusait d’avoir vendu des livres infectés d’hérésie, fut e relâché, et mourut nonagénaire à Modène en 1568 (N). . - Le nouveau duc de Modène, Alphonse, protégeait Casè telvetro et Valentini; il empécha, paraît-il, de publier Fexcommunication qui avait été lancée contre eux par le : vice-légat de Bologne. Tous deux s'enfuirent, et à partir | de ce moment nous ne savons plus rien de Valentini. : Castelvetro vécut à Ferrare jusqu’en 1560. Il espérait que, ® grâce à l’intervention du duc, on lui ferait son procès à
Ferrare même; il alla ensuite à Rome, muni de la permission et d’une chaude recommandation du même prince qui écrivait à son ministre : « Messire Louis Castelvetro « se rend à Rome pour se justifier de quelques imputa- « tions d’hérésie. C’est un serviteur et un sujet qui m'est « cher; d’après ce qui m'aété rapporté, il est injustement « persécuté par ses ennemis. Prêtez-lui votre aide pour « qu'il ne soitpas traité mal, ni contraint de s’entretenir « à ses propres dépens, et qu'on ne lui fasse pas une « condition pire qu'aux autres accusés qui se sont pré- « sentés au saint-office. »
A Rome, Castelvetro fut placé, non en prison, mais dans le couvent de Santa Maria in Portico, libre d’avoir avec lui son frère Jean-Marie et de fréquenter qui bon lui semblerait. Thomas de Vigevano, chancelier de l’inquisition, commença à l’examiner. Il eut probablement recours aux moyens que mettent en usage les subalternes chargés d’instruire un procès, à savoir, effrayer l'accusé pour obtenir ses aveux; le fait est que Castelvetro, pris d'une crainte panique, s'enfuit. Le cardinal Farnèse écrivait au duc Alphonse, son neveu, le 11 décembre 1559: « Castelvetro avait été mandé à Rome dans ces derniers « temps pourse purger des reproches dont il était l’objet, « et, par une faveur insigne, il pouvait travailler à sa « défense hors de prison, Castelvetro s’est enfui soudain « de Rome, avant même quel’on eût commencé l’examen « de sa cause. Agir de la sorte, c'était s’avouer tacitement « coupable ; aussi lesrévérendissimes consulteurs de l’in- « quisition l'ont-ils traité comme ils ont accoutumé de « faire ceux qui sont convaincus d’hérésie. »
Je vous laisse à penser si Caro et les autres ennemis de Castelvetro profitèrent de cet événement pour solliciter
sa condamnation. Elle fut publiée par le saint-office le 26 novembre 1560; elle déclarait que Castelvetro, hérétique, fugitif et impénitent, avait encouru toutes les peines spirituelles et temporelles portées contre l’hérésie; que quiconque le pouvait, devait l’arrêter et l'envoyer prisonnier à Rome.
Castelvetro se retira à Chiavenne dans le pays des Grisons. Il ne paraît pas qu'il ait abjuré la foi maternelle. Il sollicita son pardon du concile de Trente, mais le pape exigea qu'il se présentàt au saint-office de Rome.
Jean-Marie Castelvetro n'était coupable que d’avoir accompagné son frère dans sa fuite de Rome, et ensuite en exil. Il méritait l’indulgence et non le châtiment. Aussi on acquiesça à ses instances, on eut pitié de ses prières, et il lui fut permis de rentrer dans sa patrie. François Da Porto s’en étant allé de Modène, demeura quelque temps dans le Frioul; il se rendit ensuite à Chiavenne ; enfin, il se résolut à aller trouver son ancienne protectrice, Renée de France. Lors de son passage par Genève, on l’engagea à s’y fixer et à accepter une chaire pourvue d’un bon traitement. François Da Porto retourna donc à Chiavenne pour prendre sa famille, et persuada à Castelvetro de venir avec lui; ce que Castelvetro fit en effet. À peine Renée de France sut-elle que Louis Castelvetro était à Genève, qu'elle lui écrivit de venir la rejoindre, ajoutant à cette invitation de magnifiques promesses. Castelvetro vieux et affligé à l’urètre d’une douloureuse infirmité, ne se crut point capable de se mettre en route, bien que la princesse lui offrit une litière ; il refusa l’argent qu'elle lui envoyait en renouvelant son invitation. Il quitta cependant Genève, et quoique Muratori prétende le contraire, il passa deux ans à Bâle, occupé à lire Dente, la Polijue d’Aristote et
Mort
de Castelvetro Son épitaphe.
d’autres auteurs. Il espéra trouver à Lyen un air et une nourriture meilleurs, et il y vécut deux ans, mais les guerres civiles, produites par les discordes religieuses, éclatèrent ; Castelvetro, fuyant une invasian, fut atteint par des soldats, et dépouillé de tout ce qu’il avait, même de ses livres et de ses manuscrits. Il trouva ensuite à Vienne protection auprès de Maximilien II d'Autriche, auquel il dédia sa Poétique; c'était le recueil de ses leçons fait par ses élèves. La peste le chassa de là, et ilretourna à Chiavenae où l'attendait le patronage de Rodolphe Salis, colonel de l’empereur, grand fauteur de la réforme parmi
. les Grisons. Il y mourut, et on grava sur sa tombe cette
épitaphe :
Memoria Lvdovici Castelvetrei mvtinen sis viri scientiæ judicii mo rum ac vite incomparabilis qvi dvm patriam ob improbo rvm hominvm sævitiam fvgit post decennalem peregrin ationem tandem hic in libero solo liber moriens libere quie scitanno ætatis svæ Lxvisalvtis vero nostre MDLXXI feb. xx.
Ce monument fut restauré en 1791 par les soins de Frédéric Salis. Il y ajouta un buste de Castelvetro qu’il plaça dans son jardin. Le jardin a changé de maître, mais le monument s’y voit encore (P).
Dans le procès dont nous venons de parler, Pierre Lauro, de Modène, ne figure point. Il avait traduit les Colloques d’Erasine, et les avait publiés à Venise, en 1549, avec une dédicace « à la très-illustre » et très-vertueuse « princesse M. Renée de France, duchesse de Ferrare. »
On seruit tenté de croire que la sévérité extirpa de Modène l’hérésie qui y était si répandue (Q.). Mais en 1835, à Verdeda, dans la campagne de Modène, en démurant'la porte d’une villa, propriété du comte Prina, laquelle avait autrefois appartenu aux Castelvetro, on y trouva une grande quantité de livres et de papiers. Comme on ne supposait à ces papiers aucune valeur, on les dispersa ; le propriétaire n’en put ensuite réunir que quelques-uns qu’il remit à l’archiprétre de Finale ; ils furent reconnus hérétiques et brûlés. Les livres furent vendus à la biblio- . thèque de Modène, qui posséda alors pour la première fois la Bible traduite par Luther‘. Plusieurs portaient la signature de Castelvetro. Dans l’un de ces livres était inséré le manuscrit : Trois pour un, de Jean-Marie Barbieri; ce manuscrit fut plus tard publié par Valdrighi qui, dans la préface, en raconte la découverte. Les fragments manuscrits, que les curieux ont pu recueillir, font supposer l'existence d’un ouvrage inédit de Castelvetro sur les matières religieuses, et d’une correspondance entre lui et Luther, Calvin et les autres hérésisrques. Cela nous prouverait que Muratori et Tiraboschi se sont trompés lorsque, par amour pour leur compatriote, ils se sont attachés à le laver de tout reproche d’hérésie.
L’Explication du Pater et la manière d'entendre la Messe, petit livre précieux et souvent réimprimé, passe pour être de Castelvetro; cet ouvrage le rangerait parmi ces hommes timorés dont nous parlions dans le premier dis-
(1) De même, Fontanini (Bibl. dell’ elog. italtana,, t. I, p. 119) raconte « qu’en 1723, en pratiquant des fouilles dans uue maison d’Urbin, on tréuva réunis ensemble certains livres de Braccioli, de B. Ochin, de Jean Valdès, et d’autres « ejusdem farinæ, » qui avaient été cachés dans un mur, pour les soustraire au bûcher, du temps de Paul IV. »
cours. Mais il paraît que Castelvetro a aussi traduit les Lieuz communs de Mélanchthon.
Un petit livre sur l'autorité de l'Église et des écrits des . anciens, traduit par Reprigone Rheo, avec quelques additions, a été trouvé dans les archives du château Saint- Ange; une note du temps indique que cette œuvre est de la main de Castelvetro, et la ressemblance du style confirme cette induction.
Dans les œuvres subséquentes de Castelvetro, on rencontre des propositions hérétiques ou du moins suspectes; mais sommes-nous certains qu'elles n’ont pas été interpolées par les éditeurs après sa mort?
Tout ce que nous venons de raconter s’éclaircit surtout par le procès qui fut intenté au cardinal Morone. Il n'est pas inoui quel’on attribue telle faute à ceux qui s’en montrentle plus éloignés, que l’on accuse de faux calculs un astronome, de solécismes unlettré, de désertion un grand patriote. En outre, les académiciens de Modène s'étaient évertués, comme de coutume, à faire croire que le cardinal Morone pensait comme eux: son éloignement naturel pour les mesures rigoureuses pouvait paraître de la connivence; ainsi courut le bruit qu'il n’avait pas sur la foi des pensées très-saines. Le soupçon une fois né, mille rumeurs insensées le corroborèrent, et créèrent cette tyrannie qui s appelle l'opinion publique. Cependant Jules III qui l’avait envoyé à la diète d’Augsbourg, en 1555,
(1) Dans les Nova amænitates literarix de Henri-Guillaume Klemmio, imprimées à Stuttgard en 1773, on trouve aussi Anecdota de Ludovico Castelvetro ejusque scriplis, in primis Locorum Melanchthonis in linguam ilalicam ab ipso translatorum editione. Cette traduction est minutieusement décrite par Brucker (Miscell. hist. philosoph., page 302); mais 1l n’en indique pas l'auteur. Fontanini affirme qu’elle est de Cas-
telvetro; mais probablement il a mis autant d’exagération à l’accuser que Muratori en a mis à le défendre,
LE CARDINAL MORONE. 501 se plaignait que l’inquisition, « par méchancet et par jalousie contre la papauté » inquiétât Pole et Morone; il se faisait tenir au courant du procès, taxant les accusateurs de lâches, et en instruisait Morone. Mais son successeur, le rigide PaulIV, au mois de juin 1557, le fitenfermer au château Saint-Ange avec Sanfelice évêque de la Cava, et l’évêque Foscarari de Modène, pour qu’il y subft un examen. |
Pierre-Paul Vergerio publia les chefs d'accusation portés contre Morone, si toutefois on peut lui attribuer l'opuscule anonyme rapporté aux Wolfi Lectiones memorabiles. Ils portaient en substance, que le cardinal, oublieux de sor salut et ingrat envers le pape qui l’avait comblé de bien faits, aspirait uniquement à connaître la véritable doctrine de Jésus-Christ, et avait dit à un certain prélat que l’article de la justification par la foi avait été refait avant et après le concile de Trente!t.
Pendant la tenue du concile, Morone écrivit è son vicaire de Modène de déclarer au peuple qu’il n’avait de confiance que dans le sang du Christ. Une autre fois, il exprima le désir que l’on convoquât en son nom tous les prêtres qui entendaient des confessions, et qu'on leur expliquât que ce n’est pas le prêtre, mais le Christ qui absout?. Une telle lettre réjouit grandement les luthériens de
(1) Morone n'avait rien dit de semblable, mais il avait prétendu qu'on aurait pu définir ce point plus clairement et qu'on pourrait encore le faire après le Concile, pourvu que l’Esprit-Saint l'inspirât.
(2) La lettre adressée à Jean-Dominique Sinibaldo existe au procès, et on y lit ce qui suit :
« Veillez avec soin sur les prêtres qui ont charge d’àmes ; renouvelszleyr souvent privatim et publice la même recommandation, et instruisezles surtout en ce qui concerne la rémission des péchés dans les confessions des pauvres ignorants, conformément à la doctrine éaise au concile de Cologne. »
ste DISCOURS XI.
Modène, et ils dirent : « Grâces à Dleu! le cardinal Mo- « rone est maintenant des nôtres! »
Morone professait que le pape a droit à l’obéissance, non pas comme vicaire de Jésus-Christ, mais comme prince temporel (R); que les bonnes œuvres, même accomplies en état de grâce, ne sont pas méritoires; que lui-même, en en pratiquant quelqu'une, par exemple en célébrant la messe, méritait l'enfer. Un prédicateur qui enseignait à Modène la justification dans un sens opposé à Luther, et le mérite des bonnes œuvres faites en état de grâce, fut par lui désavoué et renvoyé dela ville. A un autre qui passait pour luthérien, il permit de prêcher sur la justification, l’invocation des saints, la prédestination et d'autres points, d’après les opinions de Luther, pourvu qu’il ne touchât pas la question de l’Eucharistie. Telautre, qui préchait l’invocation des saints, reçut de lui l’ordre de précher seulement le Christ et l'Évangile, et non pas tant de mérites et tant de saints. Ayant appris que certains moines s'étaient scandalisés qu’il n’eùt point fait devant des reliques une profonde révérence, il les blâma et s’étonna de la vénération que leur inspiraient ces reliques. Il désapprouva aussi d'autres frères qui avaient chanté à haute voix : Reine notre avocate, priez pour nous.
Dans une conversation avec un savant moine, il exprima sur l’adoration de la sainte Croix une opinion hérétique.
Il interprélait ces paroles : « Il ne faut pas exciter à la « guerre les nations les uries contre les autres, » daris ce sens qu'il n'était pas licite de faire la guerre.
Il retenait et lisait les livres des hérétiques, et les donnait à lire. I) prit beaucoup de peine pour distribuer le
LE CARDINAL MORONE. 508 livre : du Bienfait du Christ, et il donna l’ordre à ua libraire hérétique ou suspect de vendre des livres de cette sorte, et de les donner même à ceux qui ne les payeraient pas; lui-même se chargerait de l’indemmiser. Il recevait chez lui des hérétiques ou des hommes suspects d’hérésie; il en avait de tels pour domestiques et d’autres pour amis, en particulier certains prélats. Il donnait de l’argent à des pauvres, hérétiques ou suspects; il-en favorisait d’autres. A Bologne, il avait promis que l’on ne porterait aucun décret contre aucun d’entre eux, ni qu'on ne ferait aucune arrestation, puisque Dieu lui-même les tolérait.
Tels sont les griefs allégués contre Morone, que nouslisons dans son procès. Ajoutons qu’il passait pour avoireu des sentiments catholiques jusqu’à l’époque où il se rendit au concile de Trente. Dans le trajet N....* l’assaillit avec de vigoureux arguments auxquels applaudissait Pole. On sut avec certitude que Morone avait fait fausse route quand, de retour à Modène, il s'excusa auprès de ses concitoyens de les avoir persécutés comme desluthériens. Il disait à Salmeron qui préchait avec une irréprochable orthodoxie : « Annoncez le Christ, et n’insistez « pas ainsi sur les mérites des saints et sur les nôtres. » Il lui fit même quitter Modène, et le remplaça par Barthélemi Pergola, frère mineur, connu comme luthérien, qui disait force choses scandaleuses, et affirmait que < monseigneur Moronel’avait envoyé à Modène pour pré- « cher le Christ sans alliage, et non pas toutes ces nou- « veautés et tous ces mérites. » Morone s'employa non sans peine à le sauver des persécutions (S).
(1) Contarini. Les noms sont supprimés : mais nous pourrions en suppléer beaucoup avec d’autres indications.
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Quand Morone fut envoyé comme légat à Bologne, Soranso, évêque de Bergame, et Carnesecchi‘, condamnés tous deux plus tard comme hérétiques, écrivirent à leurs coreligionnaires de Bologne une lettre pour les féliciter d’un choix si heureux, et les engager à ne rien gâter par des imprudences. Morone promit aux luthériens bolonais de ne pas exécuter les ordres qui lui viendraient de Rome contre eux, sans les prévenir à l'avance. Il avait aussi pour principe qu'il ne faut pas persécuter les dissidents, mais imiter Dieu qui pourrait les frapper d’une mort soudaine, et qui cependant les supporte; peut-être tels que nous appelons luthériens sont-ils meilleurs que nous.
Il parlait de la justification, non point d’après les définitions de Trente, mais conformément à l’accord fait entre Contarini et les luthériens d'Allemagne*. Son langage sur les mérites des saints paraissait exclure l'efficacité des œuvres et le libre arbitre, et il semblait se plaindre que les moines voulussent élever la Madone au-dessus de Jésus-Christ ?.
On élevait contre Morone des accusations directes, comme on dit de nos jours. Pergola surtout chargeait d’abord Morone; il se rétracta ensuite: enfin il soutint de nouveau que le cardinal avait des opinions erronées, qu'il avait été perverti par Pole. C'est de Morone que Pergola avait reçu l’ordre de précher le Christ sansalliage. D'après d’autres, Morone avait désapprouvé certaines pratiques;
(1) Sa lettre existe : on en a une autre postérieure, où il se plaint que Morone se montrât si rigide envers les dissidents de Bologne.
(2) Voir ci-dessous la note du Discours III, page 117.
(3) C'est la même accusation que faisait naguères aux catholiques le D’ Pusey dans son Eïrenicon : nous y re:iendrons.
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il avait jugé superstitieux de prendre la mesure de la chaire de Saint-Pierre que l’on exposait en public lors des grandes solennités de la basilique vaticane‘. Ces mesures étaiént ensuite vendues, et on les employait à ceindre les femmes en travail d’enfant. Morone avait dit que « nous avons fourni aux Allemands maints prétextes de « devenir hérétiques; si Rome s'était réformée, ils eus- « sent pu aisément revenir à la foi. » D’après lui encore, le cardinal Pole « voudrait que l’on fit disparaître en « grande partie la chancellerie et la pénitencerie ; qu’on « nommàt des évêques qui sussent précher; que les cures « ne fussent pas données à des courtisans ; qu'on laissât « aux évêques leur juridiction entière et qu’on n’appelât « à l’épiscopat que des hommes qui en fussent dignes, « selon l'usage de l'Église primitive. »
Un supérieur de dominicains que Morone avait appelé à Modène pour l’aider, déposa qu’une fois celui-ci « dit certaines choses de oratione crucis qui n'étaient pas conformes à la vérité de la sainte foi. Comme le père maître ne disait rien : — Monseigneur, fis-je, les choses que vous dites sont contraires à la foi. Lui de répondre : Je retire ce que j'ai dit, car je suis peu au courant de ces matières. J’ajoutai : Puisque votre seigneurie révérendissime ignore ces choses, elle n’en devrait point parler, afin de n’errer pas et de n'être pas notée d'erreur. Par amour pour votre seigneurie révérendissime, je lui dirai d’être plus réservée à l’avenir de peur qu'elle n’acquière le renom de luthérien. Le père régent de Saint-Dominique a surtout appelé mon attention sur ce point, que votre seigneurie révéren-
(1) Aujourd'hui son exposition est permanente.
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dissime paraît ne pas avoir sur les saints des senti- « ments orthodoxes ; elle n’a pas fait devant le corps de e saint Dominique la révérence que font tous les autres, « elle n’a pas fléchi le genou jusqu’à terre. — Se vous.re- « mercie, répondit Morone, et je m'efforcerai de ne pas « donner lieu à ce qu'on m'accuse de luthéranisme ou « de toute autre espèce d’hérésie. Mais quant à la révé- « rence devant le corps de:saint Dominique, je vous dirai « que j'ai fait ce que je devais faire. Je sais que j'ai scan- « dalisé bon nombre de vos frères, hommes d’ailleurs « doctes et sages, qui font plus de révérences à la tête de « saint Dominique qu'au corps de Jésus-Christ, qui allu- « ment devant cette relique plus de lampes et de cierges « que devant le Très-Saint-Sacrement. En voyant tous vos « frères agenouillés tandis qu’ils me montraient la tête du « saint, je disais en moi-même: Comment pourrait-on mon- « trer au Très-Saint-Sacrement plus de respect qu'à cctte « relique ? Et je me tins debout la barrette à la main. » Ce volumineux procès nous apprend bien des choses à notre propos. Pour ne pas sortir de Modène, mentionnons les lettres que Dominique Morando, curé de la paroisse de Saint-Jacques à Crémone, écrivait au vicaire de Modène.
(1) L’objection attribuée à Morone est plus spécieuse que solide. Fénelon, traitant, dans une lettre au P. de La Chaise, de l'affaire des cérémonies chinoises, écrivait : « Nous savons, par notre propre expérience, que les signes qui expriment le culte religieux peuvent varier selon les temps et les usages de chaque nation... On rénd le vendredi saint à un crucifix d'argent où de cuivre des honneurs extérieurs qui sont plus grands que ceux qu’on rend à Jésus-Christ, même quand on l’expose sur l’autel.... Les protestants mêmes, qui sont si ombrageux sur le culte divin, et qui auraient horreur de saluer en passant une image du Sauveur crucifié, ont réglé cependant que chaque proposant se mettra à genoux devant le ministre qui lui impose les mains... J'ajouterai qu’il est certains honneurs exclusivement réservés à l’Eucharistie et qui montrent la distance immense qui, dans l'esprit de l'Eglise, sépare le culte des saints de celui du Saint-Sacrement. (\ote du traducteur.)
LE CARDINAL MORONE. 507 Dans l’une d’elles, il lui disait que, pendant la semaine sainte, les confessions étaient peu nombreuses et les offices négligés. Tandis qu'il bénissait l’eau baptismale, ajoutait-il,on avait tiré par la fenêtre un coup d’arquebuse, et la balle avait atteint l'autel, non sans causer un grand trouble dans toute l'assistance. Le second jour de Pâques, d’autres mécréants blessèrent un pauvre désarmé quise tenait devant l’église; le pauvre s'étant réfugié dans le lieu saint, on voulut l'y poursuivre. « Ce sont gens qui « ne craignent ni Dieu ni les hommes, qui ne peuvent souffrir qu’on leur dise la vérité, et qui tourmentent ceux qui voudraient l'entendre. Mais ces derniers ne sont que trois ou quatre. Le Seigneur m'a fait connattre qu’il ne veut pas que je dépende des hommes, car ceux-là que je pensais devoir être favorables à la bonne cause, sont ceux qui m'ont le plus contrarié. Le motif de cette opposition, c’est que je n’ai pas permis que l’on profanât l’église par des jeux, des banquets, et autres choses semblables. » Cette lettre est d'avril 1541. Dans une lettre du 7 janvier, nous lisons :
« Il paraît qu’à Crémone' et hors de Crémone, règne « cette maladie (le luthéranisme).
« Dans un entretien avec don Geronimo, je lui deman- « dai quelle doctrine il avait enseignée à ces gens. — Le « pur évangile, répondit-il. Voulant en savoir davantage, » je lui demandai s’il avait préché quelque doctrine des « temps présents. Il me répondit : Je les ai détournés
AR
(1) Hortensius Laudi, dans son Commentario delle cose notabili e mostruose d'Italia, dit : J'ai failli esquiver Vérone, parce qu’on m'avait dit que je n’y eutendrais que blasshémer Dieu, maudire la cour céleste, jurer et parjurer, et que j'y seras témoin chaque jour de mille intrigues.
« des pèlerinages et de la visite des statues et images des « saints. Je m’enquis s’il avait parlé du sacrement de « l’autel. J'ai prêché, dit-il, que c’est un souvenir des « bienfaits que nous avons reçus de Jésus-Christ. J’ai « conféré là-dessus avec monseigneur (Morone), qui est « du même sentiment que moi. A la question que je lui « fis, s’il avait dit que le corps de Jésus-Christ est réelle- « ment dans l’Eucharistie, et qu'il y était en raison de la « transsubstantiation, il me répondit qu’il n’en avaitrien « dit, parce qu’il ne croyait pas ces hommes capables de « l'entendre. Il est bien certain que Geronimo n’entrete- « nait pas la lampe allumée devant le Saint-Sacrement.»
Le vicaire de Modène, à qui ces lettres étaient adressées, écrivait à Morone, à Bologne, le 1° mars 1541 :
« D'après tout ce que j'apprends, la secte va son train « etgagne toujours, sans qu'il se rencontre quelqu'un « pour la dénoncer. J'en ai averti Rome par monseigneur « Jean-Baptiste Guidobono; avec toute la discrétion né- « cessaire pour n'être pas découvert, j'ai donné mon avis s sur les mesures de prudence à prendre. » Il ajoute que, ne pouvant avoir des prédicants hérétiques, on fait des lectures, ce qui met le trouble dans la ville et dans l’Église. Il s'occupe beaucoup, dans sa lettre, des prédicateurs, et en particulier d’un augustin. « Si je l’eusse laissé pour- « suivre, la secte se fût multipliée à ce point que la cathé- « drale aurait été bientôt vide; la secte mettait en usage « les invitations, les conseils, les prières, les procédés de « toute sorte, pour recruter des auditeurs au moine au- « gustin. »
À la date du 26 octobre 1540, il écrivait :
« Toute cette famille (la famille de Lucrèce Pica, veuve « Rangoni) est intimement liée avec messire Boniface,
« lequel a la réputation d’être un parfait luthérien. Elle « s’est mise à étudier le Nouveau Testament, et se fait « faire des lectures par certains étrangers qui passent « pour luthériens, et qui, durant le caréme, couraient « de boutique en boutique pour y répandre leur luthé- « ranisme empesté; aussi la ville en est-elle infectée. Ce « n’est pas qu'aucun soit venu faire la moindre déposi- « tion : mais en général on jase sur celui-ci ou sur celui- « là.... Deux fois j'ai fait parler à messire Boniface des « hérésies que vont semant dans la ville lui et un saint « hommede clerc, le précepteur domestique deses enfants. « Ce pieux clerc disait publiquement dans la sacristie que « l'on ne doit pas réciter l'office... Parmiles ministres de « l’Antechrist, il y en a deux: l’un est un sicilien nommé « Philenus ou Paul (on change de nom à sa guise); c’est «-un prédicateur franciscain défroqué. Il s’est enfui de « divers pays. Il a sur les épaules un procès pour crime < d'homicide et d’hérésie ; il a quitté Bologne en fugitif, « etila été arrété ici, proche de Modène, dans un village « dont il voulait pervertir les habitants ; le duc de Mo- « dène y a envoyé un dominicain chargé de l’examiner, « de concert avec l'inquisiteur de Bologne. Je voulais « comme de raison prendre part à ce procès; mais l’in- « quisiteur de Bologne me dit que l’inculpé ressortissait « de son tribunal, où l'on avait déjà commencé à ins- « truire contre lui; il me promit que s’il s’élevait quel- « que accusation contre un des diocésains de Modène, « j'en recevrais notification, afin que je puisse faire mon « devoir en conséquence... Les intercesseurs ne man- « quent pas à cecoquin ; ils prétendent qu’on le calomnie « à cause de sa science des Ecritures et de sa connais- « sance du platonisme. »
PE
Défense de Morone.
510 DISCOURS XL ‘« L'autre prédicant hérétique était aussi étranger et
« fugitif, faisant la même besogne luthérienne ; il s’ap- « pelait Turchetto; c'est le fils d'un eertain Turco au « Turca, très-cher à nos académiciens; partant il ensei- « gnait l'Évangile à messire Boniface....
« Ilya ici deux moines : l'un plein de courage, lettré, « envoyé par le duc; l’autre vieil habitué de l'inquisition, « intrépide, d’une bonne famille de Bologne. »
Dans une lettre du 21 avril 1541, on lit: « La secte (ut « audio) ira toujours son train, si le duc ne remue pas.
< Je crois bien que si on lui dénoncait quelque coupable,
« il séveillerait, mais personne ne veut faire de dénon- « ciation, ni à moi, ni à l’inquisiteur. » On s'imagine aisément ce que dut souffrir le cardinal Morone dans une si longue captivité et parmi une telle procédure. Outre les interrogatoires oraux, on lui communiqua les accusations dont il était l’objet, sans toutefois lui livrer le nom des témoins, et il put écrire sa défense. Nous l'avons et il ne nous paraît pas inutile de la publier dans toute son étendue :
Le 12 juillet 1557 sont venus me trouver, dans le château Saint- Ange, à Rome, mes révérendissimes ct illustrissimes seigneurs les cardinaux de Pise, Reomano, Spolétain et Alexandrin, de la part de Notre Saint-Père le Pape Paul IV. Ils me firent leurs condoléances sur la peine où j'étais pour cause de religion; ils m'exprimèrent les paternels sentiments de Sa Sainteté, et m'engagèrent à tout dire, de moi-même et en toute vérité; si j'y allais avec franchise, quand bien même j’aurais besoin de pardon, Sa Sainteté ne m'en laisserait pas manquer.
D'abord je priai Dieu, pour l’amour de son Fils unique, Jésus- Christ notre Sauveur, de vouloir bien m'inspirer des paroles qui pussent honorer et glorifier sa divine majesté, être utiles au salut de mon âme, satisfaire l'intelligence droite et pieuse de Sa Sainteté et de Leurs Seigneuries révérendissimes. Je m'offris ensuite
à dire ingénàment tout ce dont je me souviendrais; je rappelai au cardinal Alexandrin qu’une fois déjà je m'étais offert à cette enquête, et qu’au début du pontificat de Sa Sainteté, j'avais demandé des examinateurs; j'espère que Sa Sainteté ne l’a pas oublié.
Je dis que j'étais né parmi des chrétiens, sous l’obéissance du Saint-Siége apostolique et de la sainte Église romaine, mère et maitresse de toutes les Églises, que je voulais mourir dans son sein, soumettant tous mes actes, toutes mes pensées et tous mes sentiments à son tribunal; je n’ai jamais voulu et ne voudrai jamais, Dieu aidant, me séparer d’elle, en aucune manière. Je dis encore que, dans mon intime conviction, nul ne peut se sauver hors de cette sainte Église romaine, dont le chef est le pape Paul IV, vicaire du Christ sur la terre et successeur de saint Pierre.
Je. ne suis, ajoutai-je, ni théologien ni canoniste ; je ne suis qu'un ignorant; j'ai reçu de la nature une pauvre mémoire que mes traverses et mes ennuis continuels ont encore affaiblie. Je prie les révérendissimes seigneurs de m’apprendre comment je les pourrai contenter dans la présente affaire, car je suis prêt à dire tout ce dont je me souviendrai.
Je rappelai encore, avec respect et pour attester mes sentiments de parfaite religion, qu'avant et après mon entrée dans le conclave, mon dévouement au service de Dieu et mon estime pour les rares vertus de Sa. Saintet6 m'inspirèrent la résolution de favoriser la promotion de sa Béatitude; c’est ce que j'ai fait, la chose est notoire.Je connaissais le zèle de Sa Sainteté, etje n’eusse point agi de la sorte, si j'avais eu sur la religion des sentiments mauvais. Je commençais ainsi à dire spontanément diverses choses que j'écrirai ici avec d'autres, comme me l'ont conseillé les révérendissimes cardinaux.
Des livres hérétiques
J'aiététrois foisenvoyé comme nonce en Allemagne par Paul III; une autre fois par Jules III ; le susdit pape Paul III m'a fait trois fois son lézat : une fois au concile de Trente, en 1543, si je m'en souviens bien; une autre fois à Bologne; et auprès de l’empereur, pour négocier la paix entre lui etle roi de France. J'ai eu, dans ces légations, des pouvoirs très-amples, comme c'était l'usage avant que le pape actuel les restreignit. Quand j'allai en Alle-
512 DISCOURS xl.
magne pour la première fois, il était question de tenir le concile: je rassemblai tous les livres des luthériens et des autres hérétiques que je pus me procurer, pour les faire examiner par des catholiques ; ceux-ci devaient en extraire les propositions fausses et faciliter ainsi au concile la réfutation de ces erreurs. J'ai donné à différents théologiens des livres ou de l'argent pour en acheter et faire des extraits. Il advint que, par mes soins, grand nombre de livres furent composés contre les luthériens par des catholiques allemands; il est aisé de les trouver; par exemple, ceux de Jean Fabre, évêque de Vienne, d’Albert Pighius, de Cocleus, de Casio et d’autres encore.
En retournant en Italie la première fois, je passai par Trente ; le révérendissime feu évêque, sachant quelle était alors ma préoccupation, me donna d’autres livres hérétiques qu’il avait recueillis dans le même but; il désirait que le Saint-Père fit faire en Italie, par quelques bons théologiens, un travail analogue à celui qui s'était fait en Allemagne. Ces livres furent portés à Modène. Je me rendais à Rome eu toute diligence, et je ne pouvais pas commodément les prendre avec moi; je les fis déposer dans un monastère de religieuses; ils furent placés dans une caisse que l’on ferma ensuite avec des clous, pour qu'ils ne pussent tomber aux mains d'autrui. A mon arrivée à Rome, entre autres relations que je fis à Sa Sainteté, je lui parlai de l’ordre mentionné plus haut, et lui demandai à qui elle voulait que l’on donnât les livres du cardinal-évêque de Trente. Elle me dit de les garder jusqu’à ee qu'elle se fût décidée. Après peu de jours passés à Rome, je regus la permission d’aller en Lombardie mettre ordre à mes affaires domestiques. Mais comme je devai presque à l’importunité de mes instances d’être revenu en Italie, Sa Sainteté m’ordonna de retourner en Allemagne le plus vite possible. J’obéis et repris la route de l'Allemagne. Rappelé par Sa Sainteté en Italie, passant à Modène, je fis porter les livres du couvent à l'évêché, car je craignais que dans le monastère on ne les ouvrit. Je les laissai au palais de l’évêque ; rencontrant, si j'ai bonne mémoire, frère Reginald de Mantoue, excellent et docte catholique, je lui remis les œuvres de Pélican. Je les fis relier à Modène avec d’autres livres, afin qu’il lui fût plus aisé ensuite d’en étudier et d’en mettre en relief les hérésies. Le bon père peina à cette lecture pendant plusieurs jours, et me dit ensuite qu’il n’avait pas le courage de l’achever, les volumes étant trop gros et regorgeant d'hérésies. Et pour en finir avec leur histoire, ils furent, avec d’autres
livres, portés ici à Rome, où j'en ai fait relier quelques-uns que j'ai lus en partie, et en dernier lieu je les envoyai à la bibliothèque apostolique par le ministère de dom Guglielmo, protonotaire apostolique. Je ne sache pas qu’il en reste un seul chez moi, quoique je n’aie pas songé à m'en assurer. Il est vrai que j'ai conservé quelques bibles hébraïques, avec la traduction d’Amastero ; j'ai conservé aussi toutes les autres bibles que j'avais ; elles sont, je crois, au nombre de six ou sept, de diverses espèces. Afin d'entendre mieux le sens littéral de l'Écriture, j'ai toujours aimé à avoir plusieurs traductions, pour les comparer l’une avec l’autre.
Ces voyages des livres ont pu inspirer quelque soupçon à beaucoup de personnes, surtout aux libraires, aux relieurs, et à tous ceux qui savaient ou se doutaient que j'avais ces livres, sans savoir que j'avais la permission de les avoir, et sans savoir non plus le motif de cette permission.
La lecture de ces livres m'avait appris avec quel art les hérétiques mélaient le poison dans leurs écrits; aussi ai-je maintes fois prié le pape Paul III de révoquer tant de permissions, grâce auxquelles on pouvait garder de tels livres, et d'interdire à la Pénitencerie d'octroyer de pareilles licences. Je l’ai souvent rappelé au révérendissime cardinal de Sainte-Croix, mon voisin de chapelle et de consistoire ; Sa Seigneurie révérendissime me disait que telle était aussi l’opinion des assesseurs du saint-office. Je crois même en avoir parlé plusieurs fois au révérendissime cardinal de Saint-Jacques.
Je dirai en outre qu’étant légat à Bologne, j'appris par un émissaire qu’on expédiait à Lucques, par Bologne, un ballot de livres luthériens. Aussitôt je le fis saisir et l’envoyai à l’inquisiteur, frère Léandre, en lui indiquant les nom et prénom du destinataire, révélés par la lettre que devait remettre le muletier chargé de ces livres.
De la justification.
La dernière fois que je fus envoyé par Paul III en Allemagne, à la diète de Ratisbonne, où le révérendissime Contarini fut aussi légat, le dessein de l’empereur était de rétablir la concorde dans le pays, en proie aux troubles, aux soupçons mutuels, et impuissant à se secourir lui-même dans ses besoins. Sa Majesté proposa de faire composer un livre, pour la rédaction duquel on désigna douze catholiques. Quatre furentnommés par nous, quatre
par l’empereur et quatre par les princes catholiques, si ma mémoire re me trompe. Les nôtres étaient, outre le révérendissime légat, le maître du sacré palais qui fut plus tard le cardinal Badia, Albert Pighius, et le docteur Scotto, aveugle, qui dans la suite devint archevêque. L'empereur désigna certains espagnols : un docteur Ortize, del Maluendo, et deux astres dont le nom m'’échappe. Les princes catholiques choisirent Groppero, monseigneur Jules Fulgo, alors évêque de Nuremberg, le docteur Ecchius, et aussi, je pense, Cocleus. Dans cette réunion, on traita l’article de la justifieation, et l’on s'aceorda sur ce point; on peut voir, pour s’en convaincre, un livre imprimé dans les actes de la diète de Ratisbonne, livre que j’aï dams mon cabinet.
J'ai toujours assisté aux conférences comme monce et non comme théologien, et je ne parlais pas. Quoique j’entendisse énoncer divers sentiments sur ce point, je me tins à ce qui avait été décidé, car je ne voyais pas qu'il fût possible de donner une solution metllewre. Au bout d'ux peu de temps, les luthériens commeneèrent à écrire que le colloque avait résolu la question en leur faveur, le sens de cette déeision étant susceptible d’interprétations différentes ; les catholiques soutenaient ie contraire, et de part et d'autre on publia divers ouvrages. Pour moi, qui avais assisté à la décision de l'assemblée, qui savais que nos théologiens étaient doctes et notoirerment catholiques, je défendais à l’oceasion ce qu'iis avaient décidé, et je croyais qu'on le pourait défendre. La foi dont il y est question, per quam justifeamur, est fides viva et efficax, que per dilectionem operatur. D'ailleurs, à la fin du chapître, il était dit qu'il fallait joindre à la matière de la foi, la doct'äne des sacrements et des bonnes œuvres. J'ai entendu dire par beaucoup de savants que tout avait été bien décidé, et je m’y tins jusqu’à ce que le concile de Trente eût défini cet article. Quand il l’eut défini, je m'arrêtai à sa définition. I! est vrai que le concile n’a pas encore reçu l'approbation authentique du pape, sans laquelle les conciles ne sont pas obligatoires. Néanmoins, comme je l’ai dit, j'ai acquiescé à cette définition; par la grâce de Dieu, je m'y suis tenu, m'y tiens et m’y tiendrai tant que je vivrai, si, comme je le crois, l’Église n’y change rien.
Les révérendissimes personnages qui sont venus me voir, m'ont dit de bien chercher dans ma mémoire si, depuis le concile, je n’ai rien dit ou écrit sur les matières décidées par lui. J'y ai longtemps pensé et repensé, et je ne puis me rappeler avoir rien écrit ou dit là-dessus. Toutes les fois que j'ai parlé de ces ma-
tières, j'ai toujours dit : « Le ooncile l’a ainsi défini ; » car j'étais résolu à m'en tenir à ses décrets, et je n’ai écrit ou publié aucuge œuvre hors ce que j'ai écrit pour m'exercer et m’instruire. J'ai expliqué quatre ou cinq psaumes, il ya quelques années, à savoir, les psaumes : Benodicam Dominum in omni tempore ; Misoricordias Domini in eternum oantabo; Dominus regit me, nihil mihi deerit ; Laudate Dominum omnes gentes; In convertando Dominus captivie tatem Sion. J'ai écrit aussi sur les deux Épitrea de saint Pierre, mais je n’ai pas revu mon travail. Peut-être aura-t-on mia la main sur ces divers écrits; j'ignore où ils peuvent se trouver ; mais je désire et demande que s’il s’y rencontre quelque chose qui déplaise, on l'interprète d'une manière bienveillante ‘; je soumets le tout à la censure de qui de droit. D'ailleurs, aucun de ces travaux n’était achevé. Et en cherchant bien à me rappelar, comme je l’ai dit, si je n'ai pas écrit autre chose, en y pensant et y repensant bien, il me vint à l'esprit que, — il y a longues années de cela, était-ce avant ou après le décret du concile? je ne m’en souviens pas; — on me remit un écrit de la part de monseigneur Louis Priuli ou de Flaminio; cet écrit était, me dit-on, du cardinal Pole. Dans une visite qu’il me fit, l’archevéque d’Otrante me l'enleva des mains; je ne lus pas cette pièce, et je ne sais si elle me fut rendue. Comme je l’ai dit, n’ayant pas lu cet écrit, je ne puis avec vérité me rappeler le sujet dont il traite, Il se pourrait qu'il cone tint quelque autre chose; je l’ignore; et si je m’en souviens, je le dirai en toute sincérité.
Puisque nous sommes en train de parler du cardinal Pele, et que plus d’une fois j'ai entendu qu’il était soupçonné, je veux dire ingénüment, et coram Deo, ce que je pense de ses sentiments sur la matière de la justification. Lui-môme a donné son avis par écrit au concile; on pourra le retrouver parmi les agtes da l'assemblée, car je ne me rappelle pas qu'il soit dans mes papiers, Après le concile, dans un seul entretien qu'il eut aves moi, il ne me parla
(1) Le pape Benoît XIV, dans sa constitution Sollicita ae provida, recommande aux théologiens chargés del'examen des livres, de prentre dans un bon sens, et de rectifier s’il se peut per une interprétation bienveillante, les expressions ambiguËs qui auraiest pu échapper à un écrivain d’ailleurs notoirement catholigne. « Quod si qmbigua quadam exciderint auctori qui alioquin catholicus sit, et integra religionis docs trinaque fama, æquitas ipsa postulare videtur, ut ejus dicta benigne, quantum licuerit, explicata, in bonam partem accipiantur. » (Note du traducteur.)
516 DISCOURS xl.
pas de la substance du décret, mais il me dit qu'il eût désiré un autre ordre dans la rédaction ; il lui semblait qu'on avait mis ensemble des choses qu’il aurait mieux valu diviser en plusieurs articles. Pour le reste de sa doctrine, autant que j’ai pu la connaitre et qu'il m’en souvient, le révérendissime cardinal tendait par ses discours à rabaisser l’homme, à représenter les grands maux qui sont dans l’homme, par suite du péché de notre premier père ; il aimait à s'étendre là-dessus, au point de dire quelquefois qu'il aurait ét6 bon, pour mortifier le vieil homme, que nous fussions comme morts et ensevelis avec le Christ, et ressuscités avec lui, afin de ambulare in novitate vite. Il avait coutume d’exalter ensuite la charité et la grâce immenses de Dieu, qui s’est manifestée et donnée à nous dans son Fils. Il ne se rassasiait pas d’en parler avec une incroyable allégresse. Si parfois il lui arrivait de parler des événements de ce monde, il montrait une grande confiance en la Providence divine, et ils’en rapportait tellement à elle pour ses propres affaires, que je m'en étonnais, ne trouvant pas en moi un sentiment d’aussi complet abandon. Quant au détail des dogmes, Dieu sait que je n'en ai jamais conféré avec le cardinal en particulier.
Un jour cependant on me parla d’un Ferrarais, parent de Savonarole, à ce qu'il disait, — il passait par Bologne, et jel’ai vu alors seulement. Ce Ferrarais était venu exprès, pour l'amour de Dieu, afin de m’apprendre que le cardinal Pole ne croyait pas au Purgatoire. Je me souvins de cette accusation, et quand je me trouvai avec Sa Seigneurie révérendissime, pour le sonder je lui dis qu’en Italie grand nombre de personnes niaient le Purgatoire. Elle aussitôt de me répondre : « Bien présomptueux et bien téméraires sont ceux qui le nient, puisque l’Église y croit. »
Une autre fois, dans une conversation sur des vers de Flaminio, je lui dis que les murmures du public lui reprochaient d’avoir pour hôte un tel homme, élève disait-on, de Valdès et de frère Bernardin de Sienne. Le cardinal me répondit: « J'ai vu le bel esprit et la belle Littérature de Flaminio; j'ai craint qu’il nefit grand mals’il devenait hérétique, et je m’occupai tout doucement de le ramener dans la bonne voie ; j'espère qu'il est gagné à l'Église de Dieu. Ceux qui me blàment doivent plutôt me louer pour une telle action. » Je ne me rappelle pas avoir dit outre cela rien de particulier au cardinal Pole.
Je reçus un jour de Flaminio un ouvrage espagnol sur les Psaumes, composé par Valdès. Je n’ai jamais vu ce Valdès. Ce
livre était, me disait-on, un beau livre, et je devais le lire. J'en lus un peu, mais comme je n’entends guère l'espagnol, et que l’homme se lasse de lire tout ce qui s’écrit, je rendis l'ouvrage. ‘ On me remit aussi certaines questions, réunies en un volume, que l'on disait émaner de Valdès. Je n'y jetai même pas les yeux, et j'ignore ce qui s’en est suivi. Plus tard, j'ai entendu dire beaucoup de mal de ce Valdès, comme auteur d'hérésies à Naples. Je dirai, pour en finir avec le révérendissime Pole, que monseigneur Louis Priuli et l’archevêque de Salerne sont, je pense, mieux instruits de sa doctrine que n’importe qui; je sais que l’archevéque a vu beaucoup de ses écrits pour les corriger. C’est un homme docte .qui peut en juger au vrai, tandis que mci je ne suis pas savant et n’ai guère vu de ses ouvrages.
Du livre du Bienfait du Christ.
Il y a bien des années, les choses de la religion allaient en Italie presque sans règle; l’inquisition n’était pas encore bien établie ni bien vigoureuse; dans chaque endroit on parlait dogmes; chacun faisait le théologien; on composait des livres passim ; les livres se vendaient partout sans discernement: dans beaucoup de lieux, il n’y avait pas d’inquisiteurs, et dans beaucoup d’autres lieux, les inquisiteurs avaient peu d’autorité; en un mot, il était presque permis ou du moins toléré que chacun agit et parlàt selon son caprice. Dans ce temps-là, on introduisit à Modène un petit livre dont le titre était: Le Bienfait du Christ; si j'ai bonne mémoire, il me fut donné par un libraire Picciolino, qui avait l’habit du tiers ordre; il avait nom, je crois, maitre Antoine. Je Jas et pour ainsi dire je dévorai avidement ce petit livre. J'y trouvai beaucoup de spiritualité; j'ai gardé en particulier un souvenir très-doux du chapitre sur la Communion; comme j'avais la persuasion que les livres hérétiques sont opposés à tous les sacrements, il ne me vint pas à l'esprit qu’un livre qui parlait si bien de l’Eucharistie pût recéler quelque erreur, et je me réjouis granmentqu’il me fût tombé entre les mains. J’ordonnai au libraire ce m'en envoyer plusieurs exemplaires. Je montrai ce livre à mor vicaire, qui est depuis trente ans à Modène, et qui fut toujours bon catholique; il le trouva fort pieux, et telle fut aussi l’impression de tous ceux qui le lurent.
Au bout de quelque temps, j’eus vent que l’on chuchotait contre ce livre. J'étais déjà de retour à Rome; je demandai au cardinal
Cortese, un des révérendissimes inquisiteurs, quel était l’avis de Sa Seigneurie sur ce livre. Il me répondit en propres termes : « Quand je me lève le matin, je prends pour premier cordial ce Bienfait du Christ. » Toutefois, les mauvais bruits qui couraient sur ce livre ne s’apaisaient pas; les avis sur ce livre étaient partagés; je le laissai là et nel’ai pas vu depuis; à vrai dire, de tout ce que contient cet ouvrage, je ne me rappelle que l’exhortation à recevoir le corps et le sang de notre Rédempteur. Sile livre avait été prohibé, ou que j’y eusse découvert quelque doctrine perverse, je ne l’aurais pas laissé vendre. On ne peut donc me reprocher qu’un défaut d'attention et qu’une négligence. Quelque chose de semblable m'est arrivé à l’occasion d’un autre livre que j'avais toujours cru bon et pieux ; il se nomme Le Concile de Cologne. Monseigneur Jean Matthieu (Giberti), évêque de Vérone, l'avait fait imprimer et distribuer à ses curés; j'appris ensuite qu’il s’y trouve des expressions malheureuses et des doctrines suspectes d’hérésie, pour ne pas dire des hérésies. Et de mêmes, je reçus avis, au bout de quelques jours, que les sermons de Savonarole renfermaient des hérésies ; jusqu'alors, je ne les avais pas apergues. Je puis donc dire que lorsqu'un livre paraît bon et n’est pas interdit, quoiqu'il contienne quelque chose de répréhensible, il est facile même à plus savant que moi de s’y tromper et de n’en pas découvrir les erreurs. Mais je ne prends pas la défense du livre, et j'en laisse la censure au Siége apostolique, auquel je veux toujours obéir; je condamne le livre en question dans tous les points contraires à la vérité catholique, et puisqu'il peut s’y rencontrer des passages fâcheux dont je n’ai pas un souvenir précis, je m’en rapporte en tout à la vérité. Je pense avoir dit en somme tout ce dont je me souviens: je veux ajouter encore un détail, pour mettre plus à nu la sincérité de mon âme. Étant au conclave, j’entendis murmurer contre moi à l'occasion de ce livre ; je le dfs au cardinal de Trente. « Je lai in deliciis relié en or dans mon logis, » répondit le cardinal. Je l’engageai à l’abandonner, puisque ce livre prétait à controverse. J'ajouterai que je n'ai pu savoir que depuis quelques années de qui était cet ouvrage. On l’attribuait à Flaminio, mais Flaminio niait qu'il en fût l’auteur. Depuis, j’ai appris qu'il était l’œuvre d’un moine bénédictin, sicilien, je crois, ou du royaume de Naples, dont je n'ai pas su le nom.
Sur le frère Bernard.
Pendant mon épiscopat à Modène, il y avait des têtes montées et mal tournées; et les magistrats civils m’étaient peu favorables. J'avais la persuasion, confirmée par l'expérience, que l’on ne pouvait avant l'exécution pourvoir à tous les inoonvénients. Je me demandai si, en leur montrant de la douceur et de la confiance, je ne parviendrais pas à déconvrir tout le mal dont il m'était impossible d’avoir connaissance à l’aide de dépositions, puisque personne ne voulait s’y prêter. Pour atteindre ce but et éviter toute rumeur, je tâchai d’avoir des prédicateurs de bonne et saine doctrine, d’un esprit conciliant qui pùt faire porter des fruits à leurs âmes. J’avais grand’peine à en trouver. Sur ces entrefaites, et peu de temps après ma promotion au cardinalat, on me mit entre les mains un frère Bernard, de Viterbe, je pense; bon moine, au dire du révérendissime Pole, de Priuli et d’autres, et très-apte à remplir mon dessein. Je connaissais peu dans ce temps-là le cardinal Pole; étant encore in minoribus, je ne l'avais vu qu’une fois en passant par Viterbe, où il était légat. Mais après avoir demandé des informations etiam auprès de ses confrères, je l’envoyai prêcher à Modène au moment même où je venais d’être nommé subitement légat au concile.
A Modène, ce moine se comportait bien, comme me l'apprenaient mon vicaire et d’autres personnes encore, et il était l’auteur de mainte œuvre excellente; on lui devait, entre autres, l’établissement des prières des quarante heures. Peu de temps auparavant, je m'étais trouvé à Modène, et j'avais convoqué autour de moi bon nombre de prêtres, curés de la montagne, pour les examiner et voir s'ils étaient capables de remplir leur office. Au premier rang de ces prêtres, se trouvait un curé de Monte- Cretlto, si je ne me trompe, homme âgé; interrogé par moi sur le sacrement de pénitence, il ne trouvait pas moyen de résoudre cette difficulté : commert Dieu, juste et miséricordieux tout ensemble, pouvait remettre les péchés à lui pauvre pécheur, et aux . autres hommes. Je lui dis que nos péchés méritaient la justice sévère de Dieu, mais que, pour les vrais pénitents bien confessés, etc., cette justice se tournait en miséricorde, en vertu des mérites de J6sus-Christ, qui a souffert la mort de la Croix pour fléchir son Père et procurer notre salut. Ce prêtre se mit à pleurer, et, tombant à genoux, il rendit d’abondantes actions de grâces à Dieu et à moi-
même, parce que je lui avais montré comment il pourrait obtenir la r6mission de ses fautes. Jusqu’alors il avait douté que Dieu, qui esi juste, voulût user de miséricorde envers les pécheurs.
Étant légat au concile de Trente, pendant le carême, je me rappelai cet incident, et j'écrivis à mon vicaire de donner certains avertissements aux prédicateurs. Ils devaient exhorter les fidèles à se confesser, mais leur dire d'espérer la rémission de leurs fautes par le Christ; le même avertissement devait être donné à tous les religieux des divers ordres chargés d'entendre les confessions, et à tous les curés. Le vicaire lut ma lettre au prédicateur; celui-ci, pensant peut-être bien faire, voulut la lire en public; de là, de grands chuchotements; les méchants la disaient autre qu’elle n’était en effet. Je fus averti de tout cela par le vicaire ; bien qu’il y eût déjà porté remède, je lui écrivis aussitôt de faire observer dans les confessions les formes prescrites par Le Concile de Cologne imprimé à Vérone; et mon ordre fut exécuté. Un an après environ, frère Bernard me dénonça à l’inquisition à propos de tout ceci. Je l’appris du pape Jules III, qui m'envoya le maitre du sacré palais; c'était alors l’archevèque Cenza. Je fis venir les lettres qui étaient encore à Modène; Sa Sainteté les vit, je pense, et le moine rétracta ce qu'il avait dit à tort contre moi. En m’envoyant comme légat en Allemagne, Sa Sainteté m’apprit qu’on avait voulu m'intenter un procès; elle discourut avec moi sur ces matières, et surtout sur la matière de la justification, traitée par le cardinal Contarini (on sait que ce qu'il a fait là-bas à ce sujet s'appelle l'accord de Ratisbonne;; elle me parla des autres dénonciations faites contre moi, puis m'embrassa tendrement, en me disant que, s’il en était besoin, elie me donnait la bénédiction et l’absolution de tout in nomine Pairis, et Filii, et Spiritus Sancti. Elle me dit en versant des larmes qu’elle espérait que, par mes efforts, on parviendrait à ramener l'Allemagne à l’ancienne et vraie religion. Elle m’adressa e:core sur ce sujet d'autres paroles qu'il n’est pas nécessaire de rapporter ici.
De Salmeron.
Étant à Trente, j'ai envoyé le jésuite Salmeron prêcher à Modène, car j’ai toujours aimé la compagnie de Jésus. En Allemagne, j'eus pour confesseur, tant qu’il vécut, le P. Pierre Lefebvre, jésuite, excellent religieux ; après sa mort, quand cela m'était possible, J'avais recours à Claudele Jay, de la mêmecompagnie. S1lme:on me
paraissait bien instruit etbien armé contre les luthériens; je pensai qu’il conviendrait à Modène. Il y alla, et commença à remplir son office ; les académiciens, qui, à son endroit, étaient suspects, élevèrent contre lui des rumeurs, et le gouverneur de Modène reprocha au prédicateur d’user d’injures, parce que Salmeron appelait ces gens par le nom qu’ils méritaient. Le concile ayant interrompu ses sessions, je retournai à Modène; j'assistai au sermon de Salmeron, et je l’entendis exalter tellement les mérites des œuvres, qu'il me sembla donner par là aux hommes l’occasion d'être plus arrogants et superbes envers Dieu. Je l’appelai en particulier, nous commengàmes une conférence à nous deux, et nous en viimes au point en question. Lui, jeune, hardi, savant, me parlait vivement et, je le crois maintenant, avec un zèle pieux. J'eus peu de patience ; moins poli que mon interlocuteur, etirrité par ses discours, je me levai le premier, et lui dis, je pense, mainte sottise. Je me rappelle celle-ci seulement : que je ne connaissais pas tous ces mérites; que même en disant la messe, la plus sainte des œuvres que l’homme puisse accomplir, je faisais un péché. Salmeron me répliqua que c’était là une opinion mauvaise; elle l’est, en effet, si on entend que dire la mpsse est un péché ; mais ma pensée était que, encore qu'aucune action ne soit plus agréable à Dieu que la célébration du sacrifice, il m'arrivait souvent, à cause de mon peu de dévotion et de respect, et des distractions de mon esprit, d'être forcé de me repentir des manquements commis dans un si grand mystère.
Toutefois, je sais que j’ai mal agi dans cette rencontre, et plus tard j'ai réparé mes torts envers Salmeron , non-seulement par des paroles, mais par des actes. Pour procurer la gloire de Dieu et le bien des Ames, et pour montrer à Modène que j’approuve la doctrine de la compagnie de Jésus, j'ai contribué, il y a longues années et je contribue encore, par un don annuel de cinquante écus d'or, à entretenir dans cette ville un collége de la compagnie. (T) Je suis ici, non pour me glorifier, chose mauvaise, car toute gloire appartient à Dieu, mais pour prouver avec évidence mon dévouement à la religion; je dirai donc que, voilà bien des années de cela! voyant que la religion en Allemagne marchait à sa ruine, faute de ministres qui eussent une doctrine sainte et de bonnes mœurs, je fus le premier à proposer l'érection du collége germanique à Rome. Dans ce collége, des jeunes gens devaient être formés à la sainte doctrine et aux bonnes mœurs sous la direction des Pères de la compagnie de Jésus, pour être ensuite en-
voyés en Allemagne et y travailler in vinca Domini. Depuis la fondation de ce collége jusqu’à présent, beaucoup d’années se sont écoulées, et chaque année j’ai donné plus de cent 6cus de ma pauvreté. C’est une preuve incessante que j’approuve et suis la doctrine enseignée par ces Pères. On peut s'assurer de ce que j'avance.
Des Œuvres et des Mérites.
Comme j'ai touché la question de nos mérites et de nos bonnes œuvres, je veux développer ma pensée sur ce point. Jamais je n’ai douté que les bonnes œuvres ne soient nécessaires au salut, quand elles nous sont possibles ; ni que, faites en état de grâce, elles ne méritent tout ce que le Sauveur nous a promis, non-seulement les biens terrestres , mais encore la vie éternelle. Je trouve cette vérité fondée sur l'Écriture et tenue par toute la sainte Église. Mais comme nous sommes d'une nature superbe et comme nous cherchons toujours à nous élever nous-mêmes, ayant appris par mes lectures continuelles combien la vraie humilité est agréable à Dieu, j'ai dit souvent que , lorsque je me présente devant Dieu, je ne puis mettre ma confiance dans mes mérites, ni dans mes œuvres, car elles sont en petit nombre et très-imparfaites, tandis que mes péchés sont graves. J'ai lu, il y a bien des années, dans la vie de saint Bernard, qu’étant malade, et près de mourir, il fut traduit devant le tribunal du Seigneur, in excessu mentis. L'ennemi s’y présenta aussi, et lui reprocha toutes ses fautes. Quand ce fut à saint Bernard de parler, il dit ces paroles : Fateor non sum dignus ego, nec propriis possum meritis obtinere regnum cœlorum ; duplici jure tilud obtinet Dominus meus heres, hereditate Patris et merito passionis, altera ipse contentus, alterum mihi donat, ex cujus dono jure illud mihi vendicans non confundor. Dans beaucoup de livres de spiritualité, j'ai retrouvé la même pensée, comme dit Ludelphe le chartreux in Tita Christi: Caveat prudenter fidelis peccator ne unquam, in quocumque statu fuerit, confidentiam in suis meritis habeat, sed tanquam mendicus pauperculus omnino nudus ad eleemosynam dominicam mendicandam semper vacuus accedat; hoc autem faciat non quasi ex humilitate facti merita sua abscondens, sed certissime sciens quod non justificabitur in conspectu Dei omnés vivens ; etiam solius cogitationis nostre non possumus rationem reddere, si ipse voluerit nobiscum în judicium intrare. D'autres textes semblables se lisent dans les livres de piété. Ayant conscience de
mes péchés, et du peu de bien que j'ai fait (hélas! je m’en afflige), j'ai dit souvent qu’entre Dieu et moi je ne veux pas qu'il s'agisse de mes mérites, mais que je désire entrer dans le ciel par sa miséricorde et par les mérites de Jésus-Christ, conformément à ces paroles du Canon : Non estimator meriti sed venix, quæsumus , largitor admitte. Je parle ainsi sans avoir égard aux bonnes œuvres, dans lesquelles je veux m’exercer tant que ie vivrai; je pourrai même dire sans orgueil que j’en fais toujours quelques-unes. Je voudrais, il est vrai, et j'aurais pu en accomplir un plus grand nombre envers Dieu, envers le prochain, envers moi-même. Je m'afflige de cette négligence. Malgré le petit nombre et les lacunes de mes bonnes actions, et quoique mes dettes les dépassent de beaucoup, je sais que Dieu les récompense , comme il plait à son infinie libéralité. Toutefois, je ne m’assure point en elles, et je m’abandonne à cette miséricorde immense dont je sais avoir si grand besoin. Aussi l’ai-je dit souvent : s’il est un homme, quelque comblé de grâce et de mérites qu’il se sente, qui puisse avec leur seul appui se tenir debout devant Dieu, je n’y contredis pas; qu’il fasse ce qui lui est possible et qui ne me l’est pas. Tel a ét6 mon sentiment et mon langage presque habituel touchant les bonnes œuvres et les mérites ; s’il s'y rencontre quelque erreur, je m’en rapporte, etc.
Sur les aumônes faites à des personnes suspectes.
On m'a dit de chercher dans mes mémoires si je n’avais jamais fait l’'aumône à des personnes suspectes. J'ai répondu que, lorsque j'avais de l'argent, j'en donnais volontiers toutes les fois que l’on m’en demandait, conformément à cette parole de l’Évangile : Omni petenti te tribue, et à cette autre : Estote perfecti sicut et Pater vester cœlestis perfectus est, qui solem suum facit oririsuper bonos et malos. J'ai beaucoup donné sans exclure personne, avec l’intention toutefois de donner pour l’amour de Dieu, à qui seul sont connus ceux qui doivent un jour remplir le ciel. A dire vrai, j'ai fait l’aumône à des soldats, à des gentilshommes, à des courtisanes, mais toujours en dirigeant mon intention vers Dieu. Sans doute, je l’ai plus souvent et plus volontiers faite à ceux que je croyais gens de bien, encore que mainte fois j'aie 6t6 trompé; ainsi, je l’ai ét6 par un prêtre nommé Laurent Davitico, à qui j'ai donné plusieurs dizaines d’écus. En Allemagne, j'ai souvent donné de l'argent à beaucoup de luthériens, et je leur ai fait
aussi cadeau de diverses choses, gobelets d'argent, anneaux, colliers, médailles, etc., afin d'arriver à convaître leurs secrets, et d’en tirer parti à l’occasion pour mon ministère. J'ai fait encore de ces dons à quelques prédicateurs luthériens , mais avec l’intention de les gagner, comme il m'est arrivé un jour à Spire. Là, par la grâce de Dieu, un augustin défroqué , prédicateur luthérien, très-hostile au Saint-Siége, à qui j'avais montré de la bonté et donné d’un coup trente florins d’or, redevint catholique et re- -prit l’habit de son ordre; il s’ensuivit que la ville ne devint pas entièrement luthérienne, ce qui serait advenu, si cet homme n’avait pas changé.
Dans toute cette déposition, je me suis efforcé de faire connaître ma présomption, ma partialité même, si l’on veut, mais elles partaient d’un bon sentiment. Ma présomption allait si loin que, ayant vécu de longues années en Allemagne, je m'étais persuadé que Dicu me destinait à ramener cette province dans l’obédience et dans le sein de l'unique religion. Je me savais universellement aimé, j’avais bonne opinion de moi, et je comptais sur la ressemblance de nos caractères; les Allemands ne craignaient pas d'être trompés par moi, et moi je connaissais leur humeur et le moyen de m’y prendre avec eux. Tel était le but que je poursuivais, non sans un peu de vanité : aussi m'efforçais-je en toute rencontre de faire des choses agréables à cette nation, en quelque lieu que je me trouvasse , et particulièrement à Bologne où j'étais légat. Je ne croyais pas qu'il y eût là des adeptes du luthérianisme, et je n’en fis aucune recherche; s'ils n’y avaient pas donné de scandales, je ne leur aurais rien dit; et je leur accordais diverses faveurs, par exemple le droit de porter les armes. Je le savais, grande était en Allemagne la curiosité de connaître les événements d'Italie; je tâchais de ne pas me faire un renom de persécuteur des luthériens, afin de pouvoir les gagner, si telle était la volonté de Dieu. J'avais agi de même à Trente lorsque j'étais légat au concile; dans l’espérance de les attirer, j'essayai quelquefois en public de les défendre sur plusieurs points; je n’ignorais pas qu'ils avaient à Trente de nombreux émissaires. Cela peut-être a fait naître des soupçons sur moi. Mais il me semblait convenable qu’il y eût en Italie quelqu'un dont les luthériens n’eussent point tout à fait horreur, et je ne pensais pas qu'on pôt à cause de cela me soupçonner, moi qui pendant tant d'années ai travaillé au service du Saint-
iége.
Je le confesse, l’amour-propre m'a induit en erreur; si j'avais bien considéré mon insuffisance, je n’aurais pas conçu une telle présomption, et je n’eusse pas fait les actes que j'ai rapportés plus haut.
Parmi les personnes suspectes à qui j'ai pu donner quelque chose, je crois me rappeler un gentilhomme sicilien, don Barthélemi Spatafora, auquel, à Rome même, j'ai fait présent d’un collier. Il avait été acquitté, disait-il, par jugement du révérendissime Sfondrate ; je le trouvai aimable et poli; il était pauvre et désirait s’en retourner chez lui.
Pendant que j'étais légat à Bologne, quelqu’un vint me voir et me recommander les procès de certains gentilshommes de la famille Desideri ou Ghisleri, si je ne me trompe. Jai oublié le nom du solliciteur; mais il avait le teint brun, l’extérieur mortifié; il parlait sans cesse de Jésus-Christ; à l’entendre, ses patrons étaient de bons chrétiens; les poursuites dont ils étaient l’objet avaient la religion pour prétexte et la haine pour mobile. En outre, beaucoup de gentilshommes, parents et amis des susdits, selon l’usage de Bologne, venaient me les recommander. Il se peut, comme me l’a rappelé le révérendissime monseigneur Reomano, je n’en ai aucun souvenir, à dix ans de date; il se peut que i’aie dit : Si un ordre vient de Rome, je vous en avertirai. Si j'ai parlé ainsi, ç'a été pour montrer de la bienveillance aux solliciteurs, et pour les renvoyer avec de bonnes paroles, comme on a coutume de faire. Mais je n'ai pas agi ainsi, et je n’eusse point agi de la sorte si l'ordre fût arrivé; je l’aurais fait exécuter, comme je faisais toutes les fois que besoin était; les dominicains de Bologne peuvent attester que jamais ils ne m’en ont requis en vain; l'archevêque de Conza s’en souviendrait aisément, car il a ét6 prieur du couvent de Bologne. Je crois avoir fait mes preuves; j'ai même donné, je crois, de l’argent à l'inquisition pour qu'elle le distribuât en aumônes, et pour aider l'institution qui manquait de ressources. L’individu dont j'ai parlé me demanda un jour des secours pour de pauvres gens, bons chrétiens, me disait-il, chargés de femmes et d’enfants, sans gite et fort malheureux. Je les lui donnai pour l’amour de Diéu, mais je ne sais ce qui advint; je ne le revis pas, et j'ignore s’il donna cet argent ou s’il le retint.
Une autre fois, il vint chez moi, et essaya d’entrer dans mon intimité et de s’entretenir avec moi sur les matières religieuses. Les affaires du gouvernement me surchargeaient, et il me dé-
plaisait de traiter des matières de religion, surtout avec des laïques. Autant que je m'en souviens, je crois lui avoir dit en substance que, s’il était bon chrétien, il lui devait suffire qu’on ne lui enlevàt pas Jésus-Christ; que pour le reste, il pouvait et devait prendre le tout en bien.
Ce même individu m’apporta, je pense, un livre luthérien, contra Judzos. Je le pris; et comme cet ouvrage était écrit contre les juifs qui étaient nombreux à Bologne et en faveur auprès des chrétiens, je le remis à l'inquisiteur pour qu’il l’examinât. L’inquisiteur me le rendit en me disant que, si l’auteur n’eùt ét6 mauvais, le livre serait fort bon; il renouvelait les vieux arguments en usage contre les ennemis de notre foi, et ne manquait ni de force ni d'autorité pour les convertir. L’inquisiteur me laissa le livre, et nous conférâmes sur les moyens d’en tirer parti et de le répandre. J'avais beaucoup d’occupations, l'inquisiteur n’était guère en état de répandre cet ouvrage, et cependant il ne convenait pas de donner une telle commission à un autre. Il ne fut donc plus question de notre projet, et le livre fut, je crois, placé avec les autres dans la bibliothèque apostolique. Je ne pense pas avoir eu le temps de le lire ; à lire et à écrire je n'ai ni aptitude, ni goût. Je ne veux cependant pas affirmer absolument que ce livre m’a été donné par la personne dont j'ai déjà parlé ; il y a de cela bien des années, et je n’ai point de ce fait un souvenir précis; toutefois, je ne puis me rappeler que ce livre m’ait été remis par un autre. On m'a remis ce livre, comme je l’ai dit, et je m'en rapporte à la vérité. Je ne me souviens pas d’avoir vu cet homme depuis lors, et je regrette de ne pas me rappeler son nom, mais il était, comme j'ai dit, agent des Ghisleri ou Desideri, |
Sur les reliques des Saints.
Ici j'oserai prier le Saint-Père de vouloir bien faire une enquête auprès de mes vice-légats : ils diront si, dans mon gouvernement, j'étais soucieux de l'intégrité de notre foi et du bien de tous; mes ordonnances, mes proclamations, etiam dans les choses de religion, peuvent en rendre témoignage. Cela a duré quatre ans, pendant lesquels je n’omis jamais d’assister à aucun office public ou privé , afin de donner bon exemple et de maintenir le peuple dans l’ancienne religion.
Je me rappelle (puisque le cardinal Alexandrin a dit que j'é-
tais accusé de penser mal des reliques des Saints), que jamais je n’ai négligé d'aller visiter solennellement les reliques de saint Étienne, et d'accompagner la Madone de saint Luc, selon l'usage de la ville. J'allais toujours à pied, ce que ne faisaient pas mes prédécesseurs; j’accomplissais cet acte avec simplicité et dévotion, et bien des gens me blàmaient, sous prétexte que j’avilissais ma dignité. Pour continuer de répondre à cette objection qui m'est faite touchant les reliques des Saints, je dirai quelle grande affection j'ai toujours portée et je porte encore aux glorieux Saints, vrais amis de Dieu. Ils ont été, pendant leur vie, !e temple de Dieu; la sainteté divine a résidé en eux; et après leur mort, ils sont devenus consorfes divine natura, comme dit saint Pierre. J’admirais qu'on doutàt de ma croyance sur ce point, comme s’il ne . m’eût pas été manifeste par l'Écriture que non-seulement la frange du manteau du Sanveur guérissait l’hémorrolsse, sed umbra Petri et semicinciia Pauli sanabant infirmos. J'ai cherché la source de ces soupçons dont j'étais l’objet ; je me suis rappelé que, m’entretenant je ne sais avec qui, j'ai dit quelquefois que l’on montrait à Rome des reliques dont l’authenticité m'inspirait des doutes. par exemple, le foin dans la crèche que l’on voit à Sainte-Marie- Majeure ; les cheveux et la chemise de la Madeleine. J'ai raconté les impostures que commettent certains fripons dans les campagnes; pour ramasser de l'argent, ils exposent quelque ossement d'âne ou de cheval, en disant que ce sont ces reliques. J'ai blâmé cette fraude, comme je blàme aussi les fables que forgent maimts quêteurs, qui introduisent ainsi maintes superstitions. J'ai dit que l'on devait mettre ordre à cet abus. Mais quant aux vraies reliques, j'ai toujours eu pour elles un grand respect, et j'en ai douné la preuve en tout lieu, public ou privé; etiam nunc, on peut voir qu'ici même, au cnitezu Saint-Ange, j'ai une croix d’argent pleine de reliques, laquelle depuis au moins douze années me suit partout. Sur ce point encore, j'ai pu pécher par la négligence que je porte dans toutes mes actions; je suis coutumier de ce défaut comme le sont la plupart des hommes; et ce défaut m'est commun avec quantité de gens qui n’en peuvent garantir leurs meilleurs actes. J'ai regret d'avoir dit ces choses, qui surtout dans le temps présent ne peuvent servir ad ædificetionem; j'ai regretté encore d’avoir, après diner su à table même , parlé contre les moines, c’est-à-dire contre la multiplicité des ordres. Entre autres choses, il me souvient d'avoir dit : Omnis plantatio, quam non plantevit Pater meus cœlestis, eradica-
bitur. Je ne prétendais point blämer les ordres religieux vraiment bons, qui tendent à la perfection ; je les ai toujours grandement protégés, et ils le savent. Mais j’ai parlé contre cette variété qui existe, non-seulement entre les ordres, mais entre les branches diverses du même ordre ; je n’aimais pas les nouveautés, et la vie peu édifiante de beaucoup de leurs membres. Le cardinal Alexandrin m'a recommandé de bien chercher dans ma mémoire si je n’avais pas eu des pensées erronées sur l’intercession des Saints. J'ai répondu que j'ai toujours cru que les Saints sont nos intercesseurs auprès de Dieu. Oui, je le crois, caritas manet, et elle est d’autant plus grande chez les Saints qu’ils n’ont plus besoin de prière pour eux-mêmes; leurs prières n’ont que nous pour objet. Il est bien vrai que ce point de l’intercession des Saints m'a parfois donné un peu de peine. Mieux valût, à mon sens, adresser à Dieu les prières dans lesquelles on implore le secours des Saints (telles sont les prières du missel et du bréviaire), que de les adresser directement aux Saints comme on fait dans les litanies. Dans les prières de la première espèce, on demande à Dieu l’intercession des Saints, per Dominum nostrum Jesum Christum, selon la coutume de l'Église. Une autre chose aussi me faisait peine ; je ne savais comment des créatures pouvaient de si loin entendre nos prières, car c’est le propre de Dieu de voir et d’entendre tout, etiam corda et cogitationes hominum. Mais ce doute ne dura pas longtemps; je vis que saint Léon adressait ses prières à saint Pierre, saint Bernard et saint Augustin à la glorieuse Vierge, et mon cher Ludolphe le Chartreux, que je lis souvent, à divers saints, dans les prières qui suivent ses sermons. Dans le temps que dura ce doute, je gardai cependant l’usage de l’Église, soumettant mon esprit, et disant ordinairement, pendant le carême, les litanies avec les sept psaumes ; je disais aussi d'ordinaire l’antienne, Sancti Dei omnes, intercedere dignemini pro nostra omniumque salute. J'ai bien interrogé quelquefois pour éclaircir ce doute, qui s’évanouit lorsque je lus dans saint Thomas que les Saints voient en Dieu les choses d’ici-bas, et je demeurai dès lorstranquille et sans aucun scrupule. Je demeurai aussi tranquille sur le Salve Regina. que je n’omis jamais de réciter après l'office, sauf le temps où cette antienne se remplace par le Regina cœli lætare. Il est vrai que j'ai dit quelquefois sans réflexion au premier vonu, que j'eusse voulu voir remplacer ces trois mots : Vita, dulcedo et spes nostra, par vitæ dulcedinis et spei nostræ en les rattachant à mater
misericordiæ. De la sorte, ces expressions se fussent clairement rapportées au Christ qui est proprement vita, dulcedo et spes nostra, comme le dit l’Écriture en cent endroits; au Christ, dis-je, dont Marie est la mère. Mais ici non plus ce doute ne me chagrinait pas; je savais que, en vertu d’une participation à l’action divine, ces paroles peuvent se dire non-seulement de la Madone, Mère de Dieu, pleine de gràces et toujours Vierge glorieuse, mais encore des autres saints. Le Sauveur qui disait de lui -mème : Ego sum lux mundi, disait à ses apôtres: Vos estis lux mundi; mais les apôtres n'étaient tels que dans un sens mystérieux, par participation et non par nature ‘.
En conséquence, j’ai récité le Salve Regina tel qu'il est, je l’ai fait chanter dans toutes mes églises selon l’usage, et quand j'ai assisté au chant de cette antienne,je me suis toujours agenouillé. Je n'ai pas agi différemment en Allemagne, quoique les paroles que je viens de rapporter aient pu faire naître des doutes sur mon compte dans certains esprits. Un jour, par exemple, en causant, j'avais dit en toute simplicité à don Laurent Davitico : « J'aime qu'on ait recours aux saints, mais je goûte je ne sais quel contentement plus grand lorsque je recours au Christ, et que je répands mon cœur à ses pieds. '» Don Laurent ne put
souffrir mes paroles; plus tard, il vint me demander pardon à genoux de ce qu’il m'avait calomnié ; il ne pouvait, disait-il, célébrer la messe si je ne lui pardonnais, et je lui pardonnai en
(1) L’objection qui trouble Morone et qu'ont formulée au dernier siècle des esprits plus ignorants peut-être et certainement moins humbles que lui, a été réfutée par Mgr l’évêque de Blois, dans son Instruction pastorale sur le rétablissement de la liturgie romaine. Après avoir cité les antiennes où la sainte Vierge « est représentée comme ayant dans l'Église cette action puissante que célébrait saint Cyrille dans le concile d’Ephèse, » l’éminent prélat continue : « L’on a vu des catholiques assez étrangers aux principes d’une forte théologie pour être embarrassés de cette doctrine devant l'hérésie. Ne nous plaignons pas qu'ils n'aient pas su comment les théologiens les plus exacts tels que Suarez, les philosophes les moins suspects d’exagérer l’action de la créature , Malebranche, par exemple, ont fait admirer l'exactitude, les raisons profondes de ce langage; mais ne nous serait-il pas permis, du moins, de leur demander : N’avez-vous pas entendu Jésus-Christ dire aux apôtres :« Vous êtes la lumière du monde, » quoique saint Jean nous dise : « Lui seul est la vraie lumière? » N'avez-vous pas entendu l’apôtre de la grâce nous dire qu'il travaille à sauver les Ames, et saint Jacques ne parle-t-il pas de chrétiens qui convertissent leurs frères ? » (Note du traducteur.) I
Je puis avoir dit encore quelques aütres choses, comme il s’en dit inter poonla et ratione disputandi et cofloquendi. Je ne m'en rappelle aucune, mais quand bien même je l’aurais avancée, je veux la tenir comme non dite, car elle ne provenait pas d'une mauvaise racine. Elle a été dite ou par ignorance, ou pour exciter les réparties d'autrui, pour entretenir la discussion, après diner, par manière de passe-temps enfin; ainsi fait-on d'ordinaire, et cependant in multiloquio non deest-peccatum.
J'ai pu encore éveiller les soupçons sur mon compte par mes entretiens avec des personnes qui ont plus tard mis à nu leurs mauvais sentiments concernant la religion. J'ai manqué de prudence; et néanmoins tous ceux que j'ai pratiqués n’ont jamais, dans leurs entretiens avec moi, abordé rien qui eût traït aux articles de foi, ni aux sacrements, ni à aucune matière essentielle à mon souvenir, hormis l’article de la justification, comme je lai dit plus haut. En cela même, je crois que ni eux ni moi n’étions d'accord; si plusieurs d’entre eux ont cru que pour le salut il n’est besoin ni d'œuvres ni de sacrements, ils ont cru tout le contraire de ce que j’ai cru et que je crois. Souvent j’entendais dire, par exemple, d’un certain Apollinio, chapelain du cardinal Pole, qui fut prisonnier de l’Inquisition, que lui et ses amis niaient les sacrements ; j’en étais stupéfait, et j'ai dit souvent : Leur manière d'entendre la justification n’est pas la même que la mienne, car elles ont des conséquences bien différentes. Eux nient les sacrements et les œuvres; tout pécheur que je suis, je
l’Assomption, un évangile en apparence si étrange à la Mère de Dieu: « Marie conservait toutes ces choses dans son cœur... Mais quand elle eut perdu son Fils, changea-t-elle d’occupation? Marie méditait Jésus... Que ht l'Evangile au jour de son Assomption glorieuse? L’Evangile de Marie, sœur de Lazare, assise aux pieds du Sauveur et écoutant sa parole. Depuis l'absence du Sauveur, l’Eglise ne trouve plus rien pour Marie, mère de Dieu. dans le trésor de ses Écritures, et elle : emprunte pour ainsi dire d’une autre Marie l'Evangile de la divine contemplation..... Le silence de l’Ecriture sur cette divine mère est plus grand et plus éloquent que tous les discours.» (Elévations sur les Mysteres, XX° semaine, IX° élévation.) Dans l’épttre du jour de l’Assomption, l’Eglise Romaine applique à la sainte Vierge un passage du livre de l’Ecclésiastique. Ce fragment a pour objet principal le Verbe, sagesse du Père, mais il se rapporte aussi à Marie dont la prédestination à la maternité divine est, si l'on peut ainsi parler, contemporaine du décret
de l’Incarnation et a, comme ce décret, sa date dans l'éternité. (Note du traducteur.) ne
Parmi eux, il en était tant d’obstinés, qui se croyaient fort savants, et qui avaient à la cour du duc de Ferrare des parents, des amis, pour les défendre. Je nommai plusieurs de ceux que je soupçonnais , et qui appartenaient à l’académie. En outre, je nommai encore le prévôt Boniface Valentino, dont je. ne dirai rien, puisqu’en tout ‘temps il a fait profession de me vouloir du mal et de me causer des déplaisirs.
Jappelai une fois à Modène un prédicateur nommé Pergola, de l’ordre de Saint-François, qui, l’année précédente, avait prêché à son honneur ici même, dans l’église de Saint-Laurent in Damaso, et je l’obtins par l'intermédiaire du cardinal Carpi, protecteur des Franciscains. Vers le temps de Pâques, mon vicaire m'écrivit que ce père était fort suspect, et avait dit maintes choses qui n’étaient pas bien. Je le fis venir à Bologne. et je le mis entre les mains de frère Louis Beccatello, alors inquisiteur è Bologne. On examina tous les sermons qu’il avait préchés; l’exa men achevé et la sentence rendue, de concert avec l’inquisiteur. je le renvoyai à Modène; j’exigeai que, dans deux ou trois sermons, le moine s’expliquât et se rétractât, point par point, comme l’avait ordonné l’inquisiteur ; par mes soins, un notaire fut présent à la rétractation et en prit acte. Le moine fut ensuite puni par ses supérieurs, et je n'en ai plus entendu parler. Les actes de ce procès doivent étre dans mes papiers; du moins ils y étaient autrefois.
Je reviens à mes relations avec les suspects. J'eus amitié avec l'évêque de Bergame, Soranzo ; cette amitié commença à Padoue en 15)4!, quand j'y allai étudier ; le cardinal Carpi le sait bien, car en ce temps il faisait encore ses études. Je renouvelai cette amitié avec Soranzo à Rome même, lorsqu'il était camérier du pape ; ensuite il fut créé évêque. Je m’étonnais beaucoup en le voyant faire le réformé ; il parlait sans cesse de Jésus-Christ; à la fin, on commença à découvrir qu'il était luthérien; on l’appela à Rome, et on le mit au château Saint-Ange. Il vint une fois me voir; il prétendait qu’on devait permettre aux prêtres de prendre femme, et que le cardinal Sfondrate avait souffert un prêtre marié. Je le contredis. Plus tard, à ce que j'entends, il rétracta cette assertion et d’autres encore ; il recouvra la liberté; et depuis 1ors je n'ai plus eu commerce avec lui.
J'étais lié aussi avec la marquise de Pescara, qui à Naples, quand je fus nommé évêque de Modène, me donna deux rochets
(1) Il y a certainement erreur de date.
l'archevêque ma faisait la réponse que j'ai déjà rapportée. Puisss la vérité être mise à sa place! Je sais encore que don Jean avait lu des livres luthériens, mais il m’a dit en avoir la permission; il avait lu aussi, autant que j'ai pu comprendre, les livres de Valdès, qui avait ét6 fort de ses amis. Telles sont les choses que, jusqu’à présent, en y pensant et y repensant autant que me ls permet cette affliction qui m'a enlevé le sommeil, j'ai pu me rappeler avoir faites ou dites; ce sont elles qui m'ont plongé dans cette calamité. Dès le commencement , j'ai dit que je suis fils de l’Église romaine et serviteur du souverain pontife; je ré» pète que je veux, avec l’aide de Dieu, persévérer dans ces sentiments ; aussi je me soumets, moi, tous mes actes et toutes mes opinions, au droit et saint jugement de Sa Sainteté, et je suis prôt à lui rendre telle obéissance qu’il lui plaira. Si le souvenir d'autres faits me. revient à l'esprit, je les rapporterai sincèrement; il s’agit de choses déjà bien vieilles et sur lesquelles, en ce qu’elles ont de suspect, je-n’ai pas hésité à me soumettre spon tanément. Je supplie humblement Sa Sainteté de se montrer à mon égard aussi paternelle et aussi miséricordieuse que ma:situation lui semblera le demander. Qu’à l'exemple de Celui dont Sa Sainteté est le vicaire, et qui tout ensemble est le juge et l'avocat des pécheurs, le pape veuille bien être auprès de luimême plutôt mon avocat que mon juge, qu’il me donne sa protection paternelle et qu’il me retire de tant d’afflictions et de misères où je me trouve.
Au château Saint-Ange, le 18 juin 1557.
Moi Jean, cardinal Morone, j'ai écrit et souscrit de ma propre main.
Morone, cependant, resta quelque temps encore en prison. Paul IV offrait de le délivrer, mais « par miséri- « corde et quoiqu’il trouvât chez Morone quelques-unes « de ces erreurs, que l’on peut dire communes aujourd'hui; » le cardinal exigeait que son innocence fût bien constatée, et il demeura au château Saint-Ange, tant que le Pape vécut. A la mort de Paul IV, en 1559, il obtint d'entrer au conclave; il y fut déclaré innocent, son procès fut mis à néant, et Sanfelice aussi fut acquitté. Pie IV ccrfirma
Absolution de Morone.
Nos igitur, hac causa inter procuratorem seu officium prædictos ex una, et dilectum filium Joannem præfatum parte ex altera, coram nobis et de mandato nostro coram præfatis cardinalibus sic pendente, habita prius relatione præfata, et de meritis totius causæ etiam alias ad plenum informati, Domini Nostri Jesu Christi nomine invocato, per hanc nostram definitivam sententiam, quam in supremo justitiæ throno pro tribunali sedentes, et solum Deum pra oculis habentes, de illorum ct aliorum sacre paginæ, etjurisperitorum consilio, ferimus in his scriptis, prononciamus, sententiamus, et diffinimus, capturam et carcerationem dicti Joannis, alias tempore pontificatus Pauli prædicti, et forsan de ejus mandato, nullis peenitus ad id legitimis indiciis præcedentibus factam. Necnon Inquisitionem contra eum formatum, et totum processum contra ipsum Joannem cardinalem factum, præ:ertim ex defectu forma in capitulis conclavis ejusdem Pauli contra hujusmodi cardinalem necessarie, non servatæ, nulliter et de facto, ac inique et injuste processisse, prout etiam sicut de facto processerunt, annullamus et irritamus, nulliusque momenti fuisse decernimus. Et nihilominns dicimus et judicamus etiam ex tali processu ipsum Joannem cardinalem nequaquam fuisse aut esse de haresi,.aut quibusque delictis et criminibus hæresim et hæreticam pravitatem seu ejus suspitionem quomodolibet concernentibus culpabilem, convictum, aut confessum, aut deprehensum, aut aliquo modo suspectum, aut etiam legitime diffamatum, sed in omnibus iis, que contra eum pro parte fisci et offici] præfati (ut præfertur) prætendebantur, innocentissimum, et nudum culpa, sed omni prorsus suspitione carentem. Quinimo ex deductis pro parte ipsius Joannis cardinalis constare dicimus et judicamus, ipsum tam in illis articulis, quam in omnibus alijs sanctam Christi fidem, et christianam religionem concernentibus, bene, sancte, catholice, ac secundum sancte romana Ecclesiæ et sanctorum Patrum traditiones omni tempore sensisse et tenuisse, et ita non solum verbis, sed etiam operibus ubique semper testatum esse, et pro tali ab omnibus probis et catholicis viris semper habitum, et reputatum fuisse ubique locorum.
Idcirco illum ab omnibus et singulis contra eum, ut præfertur, pro parte fisci seu officii sanctæ inquisitionis prætensis imputationibus, et a quibusvis aliis in processu fisci contentis alligatis et positis, tamquam innocentem et innocentissimum, omnique prætensæ hæresis culpa, macula et suspitione carentem absolvendum et liberandum fore et esse, prout absolvimus et libera-
LE CARDINAL MORONE. 539 Morone et,, sans lui rien dire, mit en présence du cardinal les deux dénonciateurs, qui avouèrent avoir calomnié dans l'espoir d’une récompense. Morone mourut à Rome ex 1580. Une vie de ce cardinal a été publiée par Jean- Georges Frick, professeur à Ulm, dans le tome XII des Amoenitates lüeraris de Seheethern ; on y fait grand étalage des hérésies qui lui furent impuiées :.
Les choses se: passèrent de la même façon par rapport à Egidio Foscarari, dominicain bolonais, aussi docte que pieux, et qui, devenu évèque de Modène, distribuaié aux pauvres, non-seulement les revenus épiscopaux qui ne dépassaient pas mille ducats, mais encore tout l’argent qu’il avait en propre ou qui lui venait des largesses d’autrui. Les pères Quétif et Echard, dans les Écrivains de l'ordre des Prédicateurs, racontent comment Petri sedem ascendit Paulus IV, capularis senex et effetæ jam ætatis, asperioribus paulo moribus et senili morositate suspicionibus obnoxius, qui astu delusus et circumventus æmulorum occulto, fidei postulatos apud se Joannem card, Moronum, inculpat> vile pectorisque magnanimi virum, atate meritisque gravem.... et Ægidium nostrum, zelo præcipiti comprehendi, inque molem Hadrianam, XXI Januarii MDLVIII detrudi jussil.
Les accusations dirigées contre Foscarari étaient moins directes ; les auteurs de lettres ananymes ou de vagues dénonciations n’osèrent pas se découvrir ou soutenir leurs accusations, et le 18 juin 1558 Foscarari fut mis en liberté, en donnant caution qu'il comparattrait devant le saint- * office dès qu’il en serait requis. Pie IV ayant succédé à
(1) M. Cantù a publié une monographie du card. Morone, toms X des Mémoires de l'Institut Lombard des sciences et Lettres, séance du 8 novemhre 1866.
Egidio Foscarari.
lui. Nous jugeons que tout fidèle chrétien doit le tenir comme investi des mêmes état, grade, dignité et honneur qu'il possédait avant son emprisonnement, car il n’a rien perdu de son honneur et de sa réputation, et ledit révérendissime père Egidio évêque de Modène doit être recu par son clergé et par son peuple avec toutes les marques d'honneur et de respect dues à un évêque légitime et catholique. En tout et partout, ils devront humblement accepter ses salutaires commandements et ses ordres, comme si jamais il n'avait été arrêté et emprisonné. De même nous mettons à néant, cassons, et voulons qu’on tienne pour nul et comme ne pouvant avoir dans l’avenir aucun effet fâcheux, l'engagement pris sous caution par le père Egidio de se présenter devant l’inquisition dès qu'il en serait requis, comme il est dit dans nos actes. Nous décidons et déclarons que dorénavant il ne pourra plus étre inquiété. Nons avons donné ordre que les préseutes lettres soient regardées comme déclaratoires, afin que jamais à l’avenir il ne puisse naître de soupçons sur sa doctrine et sur l'intégrité de sa vie.
« Donné à Rome dans notre sacré et apostolique palais, le premier janvier de l’an MDLX, la première année du pontificat de notre très-saint père le pape Pie IV. »
Foscarari retourna alors dans son évéché, où on lui fit un accueil joyeux. Il érigea dans sa ville un établissement destiné aux filles repenties, et construisit une partie de la demeure épiscopale. Il dut se rendre au concile de Trente, et ensuite il fut appelé à Rome, pour y travailler à la rédaction du catéchisme, en compagnie de frère Léonard Marini, archevêque de Lanciano, et de frère François Foreiro, portugais. De concert aussi avec eux, il réforma le missel et le bréviaire. C’est à Rome qu'il
s'endormit dans le Seigneur, en 1564, dans sa cinquantedeuxième année ‘.
(1) Nous ajouterons que l’illustre théologien Bertani que nous avons nommé plus haut, dominicain et cardinal, fut accusé d’hérésie pour avoir approuvé certains livres contenant des propositions dangereuses; mais il demanda pardon au pape.
(A) — Non tam exemplis rationibusque actum est, quam conviciis ac maledictis : nec christiana pietate sed canina facundia.... Nec jurgiis modum sed, quod dictu nefas est, jocis et scommatis libros referserunt. Quin vero qui veritatis indagandæ stadio scribunt, mites modestosque semetipsos exhibeant, Christi exemplo, qui cum esset veritas, in se ipso quoque mansuetudinem prædicavit, tantumque abfuit ut ultro maledixerit, ut etiam, quod Petrus ait, maledicenti non minaretur.
(B) — Ulric Valenio qui le premier contesta la venne de saint Pierre à Rome, fut réfuté même par des écrivains non catheliques : Guillaume Cave, Hammond, Grotius, Pearson, Bloudel, Chamier, Patrice Guinio, Balthazar Babelio, Thomas Ittig, Jean Le Clerc, Samuel Basnage, Newton, Joseph Scaliger, Jean Pappio, etc.
Les œuvres de Cortese ont été recueillies par le marquis J. B. Cortese, et imprimées par Comino à Padoue en 1774, en deux tomes, sous ce titre: GREGORII CORTESII monachi cassinatis S. R. E. cardinalis omnia qua huc usque colligi potuerunt, sive ab eo soripia, sive ad illum spectantia. Outre les vers, on y trouve une élégante description dn sac de Gênes, en 1522, ses leftres italiennes écrites pour la plupart à Contarini, et d’autres lettres latines qui, suivant la parole de Bembo, ne sentaient pas le frère, ce en quoi il a d’autant plus de mérite que delet maculam jam per tot saecula inustam illi hominum generi de ne pas savoir écrire élégamment. » Enfin, une édition du NouveauTestament, collationnée sur les textes grecs.
(C) — Il écrivait à Jean-François Bini, le 20 août 1538 :
«.…. Il me semble que vous me pensez et croyez irrité à cause des censures. Je ne serais pas chrétien s’il en était ainsi, et je serais bien arrogant de vouloir enlever à chacun la liberté de dire et d'écrire ce qui lui vient à la pensée. Les censures ne me dé-
écus par mois pour son entretien, et cette provision avec les émoluments du chapeau suffit pour ses dépenses ordinaires, et cela pourra suffire jusqu’à ce que Dieu lui en envoie d’autres. Il nous est arrivé de Carpentras Paul Sadolet , jeune homme instruit et distingué , en faveur duquel son oncle a renoncé à son évèché. Votre Excellence sait, je crois, tout le tracas que lui a donné le maitre du sacré palais à propos de son commentaire sur l’Épitre de saint Paul aux Romains, en l’accusant d’hérésie, et en défendant la vente de son livre. L’évèque a envoyé ici au pape une belle apologie, et il y eut une grosse escarmouche entre lui et ce moine son compatriote (Badia); mais grâce à l'intervention du cardinal, la paix fut faite, au grand honneur de l’évêque. Les livres ont 6t6 approuvés et remis en circulation. Paul Sadolet a apporté ici le livre de son oncle, si désiré, l’Hortensius qui est entre nos mains; et il nous dit qu'il écrit maintenant De Gloria, pour réparer une si grande perte. » (Il s'agit ici de la perte du traité De Gloria de Cicéron.)
(E) — A l’appui des bonnes relations qui existaient entre Sadolet et Mélanchthon, et des espérances que le cardinal avait conçues sur la conversion de ce dernier, nous allons citer uh curieux document. C’est une lettre, datée de Pordenone le 21 février 1539, adressée par le nonce Jérôme Rorario au cardinal Verulano, ainsi conçue”:
« J'ai écrit le 17 courant au révérend Sadolet et à Votre Seigneurie illustrissime pour leur faire part du voyage de mon compatriote Michel Brazetto, qui, parti d'ici il y a trois mois pour aller à Wittemberg, a eu avec Philippe Mélanchthon des rapports d'amitié si intimes, que celui-ci lui a ouvert tout son cœur, et lui a fait connaitre ses bonnes dispositions pour le siége apostolique. Ce fait nous est attesté etiam par une lettre qu’écrivit Mélanchthon au révérend Sadolet en réponse à une missive de Sa Sainteté révérendissime. Quant à moi, ceci me fait concevair de solides espérances, que j'appuie du reste sur une hypothèse bien naturelle, à savoir que Mélanchthon étant le plus grand érudit de l'Allemagne, et n'ayant pas jusqu'ici d’égaux dans aucun autre pays, il faut penser qu’il connaît la voie de la vérité. Or, connaissant la vérité, étant très-pauvre et ayant un fils, on ne peut admettre qu'il veuille vivre pauvre et damné, et laisser après lui ce fils dans la même position, que dis-je ? lui léguer une pauvreté plus grande et une damnatÿon plus certaine encore, alors qu'il peut encore pourvoir À l’une et prévenir l’autre. Cette hypothèse :
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voix, comme tout autre évêque. Quant à la restitution des biens ecclésiastiques, ils prétendent qu'ils n’y sont pas tenus, parce qu'ils en font va meilleur usage que les premiers possesseurs, et ils s'offrent à en rendre compte. » (23 juillet 1540, Arch. Vatic.)
Le cardinal Farnèse, dans sa réponse, dit entre autre choses qu’il trouve étrange qu'on veuille faire traiter des questions de dogme par des princes, et non des théologiens, et que le duc Louis de Bavière n'ait pas amené avec lui Eckius, si non pour l'aider de ses conseils. Eckius est assurément l’homme le plus habile en cette matière qu'il y ait eu jamais en Allemagne, et il n’est pas si intraitable que le représentent ses adversaires, qui, sous ce prétexte, le repoussent par la crainte qu'ils ont de lui. « C'est vraiment extraordinaire que nos adversaires envoient qui ils veulent et quand il leur fait plaisir, et qu'ils imposent aux ca- . tholiques la condition de ne pouvoir envoyer au concile que ceux qui sont agréables aux hérétiques. » (Rome, 24 juillet 1540.)
(H) — Outre la douceur, Morone montre déjà dans sa légation, comme il montrera plus tard dans son procès, le peu de confiance qu'il a en lui-même, le désir d’abandonner les affaires, et le besoin qu'il éprouvait d’avoir l’appui d’un co-légat. L'évèque d’Aquila écrivait de Worms, le 8 janvier 1541, au cardinal Farnèse : « Mutinensis est satis turbato animo, excusat se a negociis, credo prudenti consilio quia prudens est et perspicacis ingenii ; nunquam tameau potuit induci ut semel tantum una cum Feltrensi voluerit tractare causam : imo dicit se velle ad Urbem proficisci vel ad regem Romanorum. Excito ejus animum, quantum possum omni studio foveo, confirmo; dignus enim est ut ametur, sed video animi obstinationem : hodie enim confirmavit se omnino deliberasse de reccssu, et nolle futuris comitiis interesse. »
(I) — Dans les Monumenta Vaticana, historiam ecclessaticam sæculi XVI illustrantia, (Fribourg, 1861), on trouve une série de lettres de Morone écrites d’Allemagne au cardinal Farnèse dans les années 1540, 41 et 42. Entre autres passages, nous noterons celui-ci : € Le duc Guillaume de Bavière m'a fait dire, comme étant une chose certaine, que les protestants sont très-résolue à ne vouloir jamais reconnaitre le siége apostolique; qu'avant tout ils doivent protester, que, s'ils font une concession quelconque à la religion ancienne, ils entendent la faire en vertu de l’autorité et du commandement de l’empereur, et non point dans la pensée d’obéir ou de reconnaitre en aucune façon la supériorité du pape et celle de l’Église romaine.» (Ratisbonne, 15 avril 1541.)
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS XI. ‘547 voix, ar er
Louis de Bavière n'ait pas amené avec lui Eckius, si non pour l'aider de ses conseils. Eckius est assurément l'homme le plus habile en cette matière qu’il y ait eu jamais
n'est, pas si intraitable que le représentent ses adversaires, qui, sous ce prétexte, le repoussent par la crainte qu’ils ont de lui. « C’est vraiment extraordinaire que nos adversaires envoient qui ils veulent et quand il leur fait plaisir, et qu'ils imposent aux catholiques la condition de ne pouvoir envoyer au concile que ceux qui sont agréables aux hérétiques. » (Rome, 2 juillet 1540.)
{H)— Outre la douceur, Morone montre déjà dans sa légation, |
comme il montrera plus tard dans son procès, le peu de confiance qu’il a en lui-même, le désir d'abandonner les affaires, et le besoin qu'il éprouvait d’avoir l'appui d'un co-légat. L'évêque d'Aquila écrivait de Worms, le 8 janvier 1541, au cardinal Far= nèse : « Mutinensis est satis turbato animo, excusat se a negociis, credo prudenti consilio quia prudens.est et perspicacis ingenii; nunquam tamen potuit induci ut semel tantum una cum Feltrensi voluerit tractare causam : imo dicit se velle ad Urbem proficisci vel ad regem Romanorum. Excito ejus animum, quantum possum ‘omni studio foveo, confirmo; dignus enim est ut ametur, sed video animi obstinationem : hodie enim confirmavit se omuino deliberasse de recessu, et nolle futuris comitiis interesse, »
(I) — Dans les Monumenta Vaticana, historiam ecclesiaticam sæculi XVI illustrantia, (Fribourg, 1861), on trouve une série de lettres de Morone écrites d'Allemagne au cardinal Farnèse dans les années 1540, 41 et 42. Entre autres passages, nous noterons celui-ci : « Le due Guillaume de Bavière m'a fait dire, comme étant une chose certaine, que les protestants sont , très-résolue à ne vouloir jamais recopnaitre le siége apostolique; qu'avant tout ils doivent protester, que, s'ils font une concession quelconque à la religion ancienne, ils entendent la faire en vertu de l’autorilé et du commandement de l'empereur, et non point dans la pensée d’obéir ou de reconnaitre en aucune façon la supériorité du pape et celle de l’Église romaine.» (Ratisbonne, 15 avril 1541.)
que trois des conservateurs qui souscrivirent. Alors le cardinal Sadolet modifia les articles. On fit revenir Frangois Greco; mais comme il avait été poursuivi en dehors de la ville, il semble que l’évêque ne voulût pas de sa souscription, ce dont les académiciens se plaignirent, et ils le conduisirent dans la communauté, où il se déclara prêt à souscrire, ajoutant qu’il entendait être maintenu dans sa chaire de grec. Toute la ville est en révolution.
L’inquisiteur présente au gouverneur des lettres ducales, ex joignant à ce fonctionanire de lui prêter l'appui du bras séculies tontre les hérétiques qui sont à Modène.
Remarques que les sermons du franciscain Dalla Pergala étaient suivis fort assidàment par le gouverneur et par beaucoup de monde; le frère regut des reproches de son provincial : Morone le protége, l’inquisition lui ordonne de justifier quarante-six de ses propositions et il sort vainqueur de l’épreuve. Il dit qu'il ne préchait que l'Évangile, qu’il ne nommait pas les saints, ni les pénitences quadragésimales; il affirmait que le Christ avait payé pour nous. Il y a plus de vingt-cinq académiciens qui assistent à ses sermons, et parmi eux le libraire André qui, le premier, introduisit à Modène des livres hérétiques, livres qui furent ensuite brûlés à Rome. Le chroniqueur dit que Pergola a été envoyé à Modène par Morone, et que de retour à Venise il fut mis en prison par ses supérieurs. .
Un chanoine régulier examine de concert avec les inquisiteurs un livre sans date, qu’il avait trouvé dans la chambre de Lucrèce Rangoni, et accuse l’auteur anonyme de ce livre devant le vi caire de l’évêque : du haut de la chaire il invite ceux qui détiennent des livres prohibés à les lui apporter.
À Bologne comme à Modène, ce livre que les académiciens vantent, est brûlé comme hérétique.
Aux archives d’État, jadis archives secrètes de la maison d’Este, nous avons copié le fragment suivant du rapport envoyé à Ferrare par François Villa, gouverneur de Modène, au duc, par l'entremise de son chancelier M. Gentile Albino, le 12 août 1542.
« Et d’abord, je dois avertir S. E. que, sur les instances du révérendissime cardinal (en vertu d’un bref de Sa Sainteté), certaines personnes de Modène doivent apposer. leur signature à une formule qui sera jointe à ces instructions : cependant elles soulèvent des difficultés et refusent même de È
soit plus grand docteur que lui. Je n'ai guère vu de grammairien de la force de ce Modénois, soit ici, soit dans les commentaires sur la Poétique d’Aristote. Il faut avouer pourtant qu'il pèche par trop de subtilité, et qu’au reste c'était un ennemi public, qui ne pouvait souffrir le mérite ni la réputation de personne. » (Lettre 5 du livre V de l'année 1640). Dans les œuvres de Chevreau, page 330, édit. La Haye 1697, on lit une lettre de celui-ci à M. de la Ménarderie, où il dit : « Je viens d'achever de lire votre Poétique, où vous traitez Castelvetro d’une étrange sorte. Et peutêtre qu’autrefois vous n’eussiez pas trouvé votre compte, s’il est vrai, ce que Pasquin lui a reproché en quelque endroit, qu'il passait de la langue aux mains, de la plume au fer, de l'encre au sang, et qu'il avait fait assassiner un fort galant homme qui avait pris la liberté de lui contredire. »
(M) — Morone, à qui l'on demandait s'il avait des ennemis à Modène , répondit : « Je n’en ai point, à l'exception de Boniface Valentino, le prévôt de Modène, qui m’a constamment fait de l'opposition dans toutes les mesures que j'ai prises pour le gouvernement de mon diocèse, et qui a eu des inimitiés particulières avec mon vicaire que je favorisais, et avec l’archiprètre don André Accolti, mon confesseur.... Ce Valentino se liguait avec certaines personnes contre moi pour empêcher... et il disait : Je sais que j'ai tort, mais je veux chicaner pour jouer pièce au cardinal. »
(N) — Tassoni que nous avons cité raconte :
1558, « De anno antecedenti, videlicet 1557 D. Bonifacius Valentinus canonicus et præpositus ecclesiæ cathedralis mutinensis et D. Filippus Valentinus doctor et consobrinusejus, et D. Ludovicus Castelvetrus doctor, et quidam D. Antonius Gadaldinus bibliothecarius citati fuerumt Roma ab inquisitoribus hereticæ pravitatis ad respondendum de fide : tandem Gadaldinus, et D. Bonifacius missi sunt Romam sub custodia, et in carcere inquisitionis clausi : aliis duobus, videlicet D. Ludovico Castelvetro et D. Filippo; fu gientibus. Qui per contumaciam excomunicati, et omnibus honoribus privati sunt. Sed quum D. Bonifacius examinatus, confessus fuissetomneserrores et opiniones suas, et retractasset, et abjurasset eas, liberatus fuit a carcere, injuncta peenitentia quod publice in ecclesia super Minerva ad altare S. Crucis ante et post debeat alta voce abjurare omnes hæreses, in quibus per multos annos fuerat involutus. Et sic die 6 maji 1558 in dicta ecclesia Rome abjuravit. Postea Mutinæ reversus, in die Pentecostis post prædi-
Daus l'Indez librorum prohibitorum et expugnandorum novissimus (Madrid 1667), dans lequel on désigne les endroits à enlever ou à corriger dans les auteurs, le titre de Castelvetro occupe plusieurs colonnes. On commence par son commentaire de Pétrarque, édité à Bâle en 1582. On s'étend de plus sur la Poétique d'Aristote, en substituant par exemple maire à ‘évêque, chevalier à abbé, secte à religion païenne, maitre à prêtre, etc.
Un certain Jacques Castelvetro, aussi Modénais, qui n'était pas le neveu de Louis, embrassa les nouvelles opinions religieuses. Il publia à Bâle en 1562 les œuvres de Louis, et entre autres un livre contre le concile de Trente, inséré dans la bibliothèque Viziana. Il fit aussi paraitre à Londres divers classiques italiens. A son arrivée à Venise, il fut arrêté par ordre du saintoffice, mais l’ambassadeur Arrigo Voltone réussit à le faire échapper, en 1611.
De nos jours où la frénésie d'élever des monuments a gagné tous les esprits, les Modénais ont demandé les cendres de Castelvetro pour les transporter dans leur ville, mais on leur en demanda un prix exagéré.
(P)— Dans une vie de Castelvetro, écrite par un contemporain, et trouvée par Tiraboschi, on raconte que Louis voulut faire interdire son frère Paul comme prodigue. Celui-ci, ayant eu connaissance de ce projet, en fut irrité, et songea À s’en venger. S’étant abouché avec Pierre Bertano, moine, cardinal et l'ennemi de Castelvetro, il l'accusa de concert avec lui à Rome, sur les poursuites intentées par Caro.
Le père Laderchi à la date de 1571, rapports que « finalement Louis Castelvetro ainsi que le pseudo évêque Jean Merlino moururent dans l’hérésie ; le châtiment exercé par la justice divine sur ces insignes hérétiques fit bien voir que l'Église n’avait pas remporté un moins beau triomphe sur les hérétiques que sur les infidèles. » C'était précisément l’année de la bataille de Lépante.
Vergerio écrivait au duc Albert, le 15 mars 1561 :
« Trois personnages remarquables ont été bannis d'Italie pour la cause de l'Évangile, un évêque, un abbé et un professeur de littérature grecque, François Da Porto, surnommé Greca. Il a vécu quelque temps à Ferrare; il a cinquante ans, femme et enfants, et pourrait venir à Regiomonte dans l’école de Votre Altesse ; je crois qu’il se contenterait de deux cents florins. Si Dieu inspirait à Votre Altesse de désirer Porto pour son école, j'oserais lui affirmer que, pour ce qui est de la littérature grecque,
arrivaient, et sous le nom des personnes auxquelles ils se rapportent. On a bien voulu nous communiquer d’autres documents, parmi lesquels je citerai la chronique inédite de Tassoni, où à l’année 1561 on lit ce qui suit : « Cum, jam pluribus mensibus elapsis, dominus Ludovicus Castelvetrus, dominus Philippus Valentinus doctores mutinenses accusati fuissent de hæresi lutherana, et citati Romæ, sed non comparuissent, et sicut contumaces condemnati fuissent, tandem de anno 1560 dominus Ludovicus, habito salvoconductu, ad purgandam calumniam Romæ se transtulit, una cum domino Joanne Maria fratre suo. Et sic ab inquisitoribus ter examinatus, timens ne quid deterius sibi contingeret, noctu clam aufugit, et sic ab inquisitoribus condemnatus, tali sententia percussus est. »
Suit un fragment de la sentence publiée par les cardinaux inquisiteurs de la perversité hérétique, où Castelvetro est déclaré hérétique impénitent, et atteint par les censures.
Le chroniqueur, en parlant plus bas de Lanfranco Fontana, noble modénais, dit que, après avoir été banni par le duc Alphonse d'Este, il embrassa, plusieurs années après la religion luthérienne en France.
(R) — Il répondait encore:
« Tandis que j’ai servi Paul III comme nonce en Allemagne, j'ai toujours voulu garder le rang qui convient à un nonce apostolique, placé par sa position au-dessus de tous les autres ambassadeurs de l’empereur et du roi, et au-dessus de tous les princes de l'empire, etiam les électeurs et ecclésiastiques. Ce rang, je n’aurais jamais pu le faire observer mordicus, si je l’eusse regardé comme étant celui d’un prince séculier. En outre, j'étais muni de pleins pouvoirs, dont j’usais dans toute l’Allemagne selon le besoin. Dans l'hypothèse où le pape n’eût été qu’un simple prince temporel, et même s’il n’eût pas été pape universel, ces pouvoirs il n’eût pu me les donner pour en faire usage dans les provinces étrangères à sa souveraineté. » (Procès du cardinal Morone. )
(S) — Ce Pergola avoue qu’il a professé l'opinion luthérienne sur la justification et sur l’invocation des saints. Il rapporta que, lors du procès qui lui fut fait, Morone et monseigneur Lodovico (Castelvetro) lui offrirent les moyens de fuir d’Italie, et qu'il n’en voulut pas.
Tassoi, que nous avons déjà cité, écrit:
« De anno 1544, pro tempore quadragesim®, in ecclesia cathe-
«a Serez-vous assez aveugles, assez coquins, assez ennemis de Dieu et assez inconsidérés pour faire encore un pape de Morone, qui est ennemi de la Vierge et des saints ?
« Ne savez-vous pas, vous tous insensés que vous êtes, que le cardinal a de mauvaises opinions sur la foi, que peu s’en est fallu qu’il n’ait chanté la palinodie en compagnie de monseigneur d'Angleterre et de ses pareils ?
« Gardez-vous bien de vous laisser tenter par le diable, afin de n’èétre pas assaillis par la mauvaise fortune, et de ne pas payer bien cher votre folie.
« Ne vous préparez pas des difficultés, sots que vous êtes, n’allez pas faire de l’Italie une nouvelle Allemagne, et ruiner la prétraille.
« Laissez dire qu'il est aussi de Milan, et que ce serait une énormité de rendre le pontificat en quelque sorte héréditaire, et que nécessairement celui qui a mal guidé un petit troupeau ne peut convenablement donner des règles et des lois au monde.
« Mais pourquoi ne pas chosir Verceli ou Borromée? etc.
« Puisqu’on en est venu à un enchainement de circonstances semblables, je n’ai pas d'autre désir, je ne souhaite rien autre chose, sinon que Morone ne soit pas nommé pape. »
L’Angleterre signifie Pole. Le pape qui avait précédé était milanais, et cousin de Morone.
Celio Curione. Les Pasquinades.
Jérôme Roterio, dit Curione parce qu'il était né à celio curione. Chieri, et Charlotte Montrolier, dame d’honneur de la duchesse Blanche de Savoie, d’une noble et riche famille de Moncalieri, donnèrent le jour à Celio Secondo, le dernier de leurs vingt-trois enfants. Orphelin à neuf ans, il vint demeurer à Turin chez sa tante Madeleine et étudia à l’université sous Georges Carrare, Dominique Macaro, Jean Breme et le milanais Sfondrati, qui plus tard fut cardinal. C’est là qu’il connut les livres et les doctrines des protestants, et qu'après en avoir bu le poison, il se concerta pour un projet de fuite en Allemagne avec Jean Cornelio et Francois Guarini. Il fut arrété dans le val d'Aoste; le cardinal Boniface, évêque d'Ivrée, le fit enfermer dans la forteresse de Caprano, et deux mois plus tard dans le monastère de Saint-Bénigne, pour le faire rentrer dans la vraie foi. Mais s’obstinant dans celle qu’il s'était faite, il se moquait des moines de cette communauté; à certaines reliques, objet de leur vénération, il substitua une Bible; enfin parvenu à s’échapper, il parcouru diverses villes, et s'arrêta à Milan où il obtint une chaire. |
Milan était alors fort malheureuse sous le gouvernement des Espagnols, et un grand nombre de ses citoyens
avaient cherché un refuge à la campagne, entre autres les membres de la famille Isacchi à Barzago en Brianza; le chef de cette famille, après avoir accueilli Curione, lui donna sa fille en mariage.
Curione, aussitôt qu'il crut pouvoir le faire sans péril, retourna dans sa patrie pour recueillir la succession de ses frères, à partager avec une sœur, la seule qui eût survécu. Un jour qu'il assistait, à Castiglione, au sermon d’un dominicain de Turin, celui-ci fulmina contre Luther, en l’accusant de devoir tout son crédit en Allemagne à sa complaisance pour les mœurs licencieuses, et de ne faire que glisser sur l'exposé de sa doctrine... Celio lui cria : « Vous mentez; » et en même temps il exhibait les ceuvres de l’hérésiarque. Cette sortie lui valut une rigoureuse captivité à Turin : mais là, feignant de se résigner à un châtiment mérité et simulant une maladie, il aurait obtenu du geôlier qu’il ne lui enchafnit qu'une seule jambe alternativement; dans cette opération il aurait réussi à introduire une jambe postiche, et, ainsi dégagé, il aurait pris la fuite. Ce sont là de ces historiettes reproduites encore de nos jours, à l’aide desquelles on espère donner une couleur romanesque à la corruption d'un gardien ou au dévouement d’un ami. Il arriva alors, ce qui arriverait encore ; on fit beaucoup de bruit à cette occasion : le fait fut attribué à la magie, et Curione se crut obligé d'en raconter les miraculeuses circonstances dans le dialogue suivant :
Lucius. — Ou je me trompe, ou j’ai la berlue, ou celui qui s’avance vers moi est bien mon cher Probus, à moins que ce ne soit son ombre. Je sais avec quelle cruauté il a été traité pendant ces dernières années par les nouveaux Caïphes. Mais qui que ce
soit, puisqu'il a le visage de Probus, je le saluerai comme Probus. Bonjour, Probus.
Progus. — Bonjour, mon cher Lucius. Mais dis-moi, au nom de Jésus : d’où venait ton hésitation à ma vue?
Lucius. — Je craignais je ne sais quoi ; c’est bien lui, ce n'est pas lui, me disais-je.
ProBus. — Pourquoi donc? N’ai-je pas la même cape, la même barbe, le même visage.
Lucrus. — Le même, en effet; mais cependant combien il est changé! Depuis ta sortie de prison comme tu es pâle et maigre!
| ProBus. — Mais l'intelligence ! elle est restée égale à ellemême, elle n’est en rien changée, si ce n’est qu'elle s'est agrandie.
Lucius. — Il est donc vrai, la mère de la prudence, c’est la patience au milieu de cruelles épreuves.
ProBus. — Tu vas être bien instruit de mes périls, si tu as le temps d'écouter comment j’ai pu y échapper.
Lucius. — Oh! dis-le-moi, si tu m'aimes. Quand je suis revenu ici, j'ai entendu dire qu’à l’aide d’enchantements tu avais brisé tes ceps et pris la fuite, et je ne puis te dire quelle joie j'en éprouvai..... Je pressens dans mon cœur quelque chose d’extraordinaire et digne de Probus.
ProBus. — Comment je fus pris, tu le sais.
Lucius.— Je ne le sais que trop: Satan, une fois de plus, lance ses satellites contre lesserviteurs du Christ pour étouffer la vérité.
ProBus. — C'est bien cela; mais la vérité vaincra. Après m’avoir mené en plusieurs prisons, ne me croyant jamais en lieu sûr, ils m’enfermèrent enfin dans un cachot mieux défendu encore que la prison Tullienne. Ce cachot est située entre les lieux d'aisance et deux autres chambres : dans l’une couche le geôlier en chef, dans l’autre les gardiens. C’est là qu’on me conduit à la nuit pleine et par de longs corridors, là qu’on me serre les jambes dans des ceps de bois d’une grosseur énorme. Pendant que mes persécuteurs se demandent, cherchent, se consultent entre eux pour savoir ce qu’ils feront de moi, je ne cesse pas de prier Dieu avec des gémissements et des supplications; lui demandant si je pouvais servir sa gloire, de me tirer des mains des impies. Je continuai ainsi pendant plusieurs jours, et Jésus-Christ me venant
en aide m'ouvrit enfin une voie que je m’empressai de suivre sans nulle crainte.
Lucius. — Jusqu'ici je ne vois point intervenir l'art magique, car Jésus-Christ ne souffre point de semblables pratiques.
ProBus. — Tu vas voir. J'étais sous la garde d’un jeune homme. Je commençai à le prier de dégager des ceps l’un de mes pieds : ne suffisait-il pas que je fusse attaché par l’autre? Je ne suis, disais-je, ni Briarrée aux cent bras, ni un Dédale pour pouvoir enlever un tel poids ou fendre les airs. Ce gardien, qui n’était pas d'humeur méchante, se laissa persuader et dégagea l’un de mes pieds.
Lucius. — Hé quoi! espériez-vous par hasard, marchant sur un seul pied, entrainer un tel poids.
ProBus. — Nous n’y sommes pas encore. Je passe ainsi un jour, puis un autre, après quoije m'occupe de l’autre côté. J'avais une chemise de linon ou pour mieux dire de limon ‘. Je l’ôtai et j'en remplis la partie de mon caleçon correspondant à la jambe libre, en ajustant au bout mon soulier de façon à donner au tout l'apparence d’une jambe, et en y bourrant tout ce que je pus trouver de solide pour donner de la rigidité. Je m’ingéniai alors, et je découvris un bâton sous un banc. Ayant étendu la main autant que je le pus, car j'étais étendu par terre, je pris ce bâto et l’introduisit dans la fausse jambe. Alors, repliant la vraie sous mon vêtement, je lui substituai celle-ci et je fis l'épreuve pour voir si mon stratagème réussirait.
Lucius. — A quoi ne peut-on pas réussir quand Dieu le veut?
ProBus. — Tu as raison, car Paul a dit: Qui peut résister à la volonté de Dieu ?
Lucius. — Mais je ne comprends pas encore ce que tu projetais.
Progus. — Tu vas le savoir. Le lendemain vers la vingtième heure, mon jeune homme revient et me demande : « Comment allez-vous? — Je n’irais pas mal, répondis-je, si vous me permettiez d'échanger avec celle-ci la jambe prise dans les ceps, afin que la prisonniére puisse se reposer à son tour. » Il y consent.
Lucius. — Ah bravo! le tour est bon. Mais restaient encore toutes les portes fermées, les gardiens, les longs corridors non explorés; comment se tirer de là?
ProBus. — 0 Lucius, les voies du Seigneur sont multiples. Ne
(1) L’italien dit: «di lino, o direi meglio di limo. Il y a là un jeu de mut que nous avons essayé de rendre en français (N. des traducteurs.)
te disais-je pas tout àl’heure que rien n'arrive sans la volonté de Dieu? La nuit vient. On m'apporte le souper, et tout troublé que j'étais par l’espérance et la crainte, pour ne pas donner de soupgon, je mangeai quelque peu; on alla se coucher, et je restai seul. J’allai d'abord d’une porte à l’autre à pas de loup, écoutant, m'arrêtant, retenant mon souffle, tendant l'oreille pour écouter si on dormait, si quelqu'un parlait ou se remuait. Quand je me fus assuré que tout était tranquille, je dégageai la fausse jambe, je remis ma chemise, et je me disposai à partir; mais auparavant j'implorai le Seigneur par une rapide prière.
Lucius. — C'était d’un bon chrétien, car le Seigneur dans saint Matthieu nous avertit qu’il ne faut pas prier longuement, et le docteur des nations déteste la Barrokoylav'. As-tu fait un vœu comme on en fait d'ordinaire dans les heures de péril?
ProBus. — Oui, assurément, et le plus grand, le plus saint de tous les vœux.
Lucius. — Peut-être un vœu de religion?
ProBus. — De quelle religion parles-tu ?
Lucius. — Je ne sais : il y a la religion des franciscains, celle des daminicains, des bénédictins, et six cents autres peut-être.
ProBus. — Paul enseigne que le Christ n’est point divisé et que les chrétiens ne sont point baptisés au nom d’un homme. Le Christ lui-même avait prédit que tout royaume divisé périrait.
Lucrus. — Tu as donc fait vœu de visiter Saint-Jacques de Compostelle ou la Madone de Lorette; ces sanctuaires où l’on
. voit tant d’ex-voto de condamnés ?
ProBus. — Le Christ nous défend de le chercher hors de luimême : il est partout, principalement dans le cœur humain, que Paul appelle le temple de Dieu.
Lucius. — Mais suivant un grand nombre, le pèlerinage par excellence, c’est celui de Terre Sainte; et le pape n’en dispense pas facilement. N'est-ce point la terre que touchèrent les pieds mêmes du Christ ?
ProBus. — Cela est vrai; mais n’a-t-il pas dit par la bouche du prophète: Le ciel est ma demeure, la terre est l'escabeau de mes pieds? Et je ne vois pas que les pèlerins de Jérusalem nous en reviennent meilleurs. Le ciel change et non pas l'âme pour celui qui traverse la mer, dit le poëte.
(1) Bartodoyfav. Battologie, patenôtres routinières et sans fin.
Lucius. -- S'il ne s’agit pas du vœu de chasteté, je ne saurais dire quel autre vœu tu as pu faire.
ProBus. — Tu dois le savoir; mais, puisque tu le veux, je te réponds que la chasteté est une de ces choses que l’homme peut promettre, mais Dieu seul peut la faire observer. ll y a donc là témérité et folie à promettre ce qu’on ne peut tenir, et même dans l’état du mariage, n'est-ce pas garder la chasteté que de garder la fidélité et l'intégrité maritale?
Lucius. — En somme, quel fut ton vœu ?
ProBus. — Je vouai ma personne et tous mes intérêts à Jésus- Christ notre Sauveur; je le suppliai de ne plus me laisser désormais en proie à mes passions, mais de m'attirer à lui par son esprit, et de vouloir bien se servir de moi, comme d’un vase de terre pour sa gloire.
Luarus. — O vœu vraiment chrétien, que tous ont fait à la piscine mystique, et que bien peu observent, mais en revanche on offre à Dieu tous ces ex-voto qui pendent aux murs.
ProBus. — Après ma prière, je me sentis plus léger ; je cherchai à gauche les lieux d’aisance. Là un premier rayon de lumière vint me frapper, et presque aussitôt la porte qui d’ordinaire criait sur ses gonds s’ouvrit aussi silencieusement que si elle fût restée immobile.
Lucius. — Et tu n’eus pas même besoin de clef?
ProBus. — Non ; elle était seulement fermée au verrou intérieur. Je sors donc, glissant à tâtons sur le palier pour m’engager par une seconde porte dans l’escalier. Je descends et je trouve en bas une porte fermée par le plus solide des cadenas.
Lucius. — Voilà que tu tiens le loup par les oreilles!
ProBus. — Sans doute, si le Christ n'était venu à mon aide. Je remonte l’escalier, et dans cette ascension j’avise une fenêtre et je mesure la hauteur par le nombre des degrés, ne pouvant, tant la nuit était noire, découvrir le sol de la cour. La hauteur ne dépassait pas dix pieds, je résolus donc de m’aventurer; je jetai d’abord ma cappe pour amortir ma chute, puis je sautai moimême.
Lucius. — Et il ne t'arriva rien dans ce saut ?
ProBus. — Rien, par la grâce de Dieu. Je vais droit à la porte du milieu, espérant qu'elle n'était fermée que par une barre intérieure, comme il arrive quelquefois ; mais au contraire je trouve et cadenas et serrures. Alors je tourne du côté du jardin et j'essaye d’escalader le mur, mais en vain. J'avais déjà perdu
une heure; j'étais plus mort que vif et je ne cherchais plus à m’échapper, mais à me résigner à la mort. Et pourquoi souris-tu ?
Lucius. — Ne me racontes-tu pas ceci après être échappé au péril ? il me vient à la pensée le proverbe : « Le loup tourne autour de la source. » Peut-être ne prends-tu pas plaisir à te rap- . peler de telles épreuves. Mais je voudrais qu’elles fussent : connues de tous ces nouveaux Saddueéens, pour la gloire de Dieu et pour leur confusion.
ProBus. — Oui, s'ils se convertissaient : mais le feu ne s'éteint point avec des bûches ou de l’huile, il y trouve au contraire un aliment.
Lucius — Il faut donc les laisser B.
ProBus. — Je le crois, jusqu’au jour où le Seigneur les brisera d’un souffle de sa bouche. Le temps est proche où celui qui prévarique, prévariquera davantage, où celui qui est déjà souillé s’enfoncera davantage dans le bourbier, et où le juste deviendra plus juste et plus saint. Mais le Père céleste ne permettra point que nous soyons tentés au delà de nos forces. DE
Lucrus. — Mais moi je suis dans l'angoisse de savoir comment” tu as escaladé le mur, puisque tu ne pouvais ni rester en bas, ni remonter par la fenêtre d’où tu étais sauté.
ProBus. — Qui pouvait me fournir les moyens de salut, sinon Dieu? Quel autre pouvait me tirer de là ?
Lucius. — Peut-être as-tu ouvert quelque petite porte avec l’aide de Dieu?
ProBus. — Ce n’est point cela. Au moment où je me désespérais en face de semblables obstacles, je vis briller une étoile d’un éclat extraordinaire, comparable à celui de la lune. Et pour que tu ne la prennes pas pour l'étoile de Vénus, sache que la nuit était arrivée au milieu de sa course.Quand je m’assis sur la crète du mur, la septième heure sonnait, et nous étions en hiver. Fallait-il me réjouir ou m'effrayer à propos de cette étoile? Certes, sa clarté m’eût fait découvrir, si quelque geôlier avait fait bonne garde. Mais ils étaient profondément endormis, et moi qui veillais pour mon salut, je crus devoir profiter de cette lumière céleste. Je me mis donc à examiner le mur dans toute sa longueur, et je découvris un angle assez endommagé par le temps pour offrir prise à mes pieds et à mes mains. Je commençai à grimper; mais à peine avais-]je quitté terre, que la pierre sur laquelle je m’appuyais tomba enm'entrainant avec un grand bruit.
Lucius. — .... Et tu ne te cassas pas quelque membre?
ProBus. — Aucun, Lucius; il me sembla que je tombais surun lit moelleux. Je tressaillis jusqu'au fond de mes entrailles; je -* croyais déjà voir accourir au bruit tout le monde, et cependant personne ne bougea. Je tendis quelques instants les oreilles et les yeux, et comme je ne vis personne venir, je grimpai de plus belle, et finalement je memis à califourchon sur le mur. Puis après être descendu avec précaution de l’autre côté, je pus avec l’aide de Dieu gagner la maison de Philoxène Nucéo, homme dont tu connais la science et la piété, qui est plein de dévouement pour moi et tous les fidèles. Tels sont les enchantements auxquels je dois mon salut : ne faut-il pas reconnaître plutôt que ce salut, je le dois au Christ.
Lucius. — Je ne vois pas vraiment en quoi ta délivrance dif- - fère de celle de saint Pierre apôtre. En effet, n’étions-nous pas °° en prières pour toi, nous tous les vrais adorateurs du Christ, et n’est-ce pas l'esprit de Dieu qui t'excita quand tu ne songeais pas à fuir? Personne n’a jamais entendu parler d’une telle délivrance, et qui pourrait douter que la lumière de ton étoile ne fût véritablement la splendeur de l’ange?
Curione se réfugia à Salo, et obtint peu après une chaire à Pavie. Quoiqu'il transpiràt bien quelque chose de ses opinions, on n’osa pas pendant trois années l'arréter, parce que les étudiants veillaient à sa défense. Cependant, sur les instances du pape, le sénat de Milan fit cesser ce scandale. Curione se retira à Venise, puis à Ferrare, où la duchesse Renée lui donna des lettres de recommandation qui lui valurent une chaire à Lucques. Mais comme le pape continuait à demander qu’on consignât l'hérétique entre ses mains, la petite république lui conseilla de changer d'air. Entré en Suisse, il devint maître et recteur à l’école de Lausanne, puis, en 1547, à celle de Bâle, qu’il ne voulut plus quitter, quelque offre qu’on lui fit. Une fois il risqua de retourner à Lucques pour prendre sa femme et ses enfants; mais pendant qu'il se reposait à Pescia, le commissaire du saint-office
se présenta pour l’arréter. Il ne perdit pas la téte, et brandissant un couteau de table, il profita de la surprise des suppòts pour s’échapper.
Il a laissé beaucoup d’ouvrages où sa malice protestante se donne libre carrière, entre autres une rareté, les Pasquillorum tomi duo, livres que l’index signale en donnant à l’auteur le nom de Curius Cœlius Noratius et de Curio Cœlius secundus. C’est un recueil de pasquinades et de satires diverses éditées par Oporino en 1544.
Le recueil débute par une pièce de vers intitulée De seipso et origine sua. Pasquin y raconte qu'il n'est autre que Lica, celui qui porta à Hercule, de la part de Déjanire, la fatale chemise, cause de la mort du héros qui, on le sait, avant d’expirer, lança en l’air le malheureux envoyé; il retomba, dit Curione, dans l’Eubée, sur un rocher d’où il souleva tant de tempêtes, que Neptune le chassa à coups de trident sur la terre ferme; depuis, il réside à Rome où une foule de pédagogues lui rendent chaque année les honneurs qui lui sont dus.
Il n’y a pas de preuve directe pour attribuer ce recueil à Curione pas plus que le Pasquillus theologastes adressé à Luther, mais on peut les donner comme étant bien de lui.
Ce dialogue parut peut-être dans l'origine en langue italienne sous ce titre : Pasquin en extase, conversation entre Marforio et Pasquin. On en trouve un exemplaire manuscrit dans cette langue à la bibliothèque ducale de Gotha, et on y remarque quelques passages qui manquent dans l'édition latine, par exemple celui relatif à Jean Valdès, que nous donnons plus bas. :
Il parut ensuite à Genève un Pasquillus extaticus, non ile prior sed totus plane aller auctus et expositus; et aussi
Ses œuvres.
970 DISCOURS Xl.
Pasquino in estasi, nuovo e molto più pieno che'l primo, col viaggio all’ inferno : Roma, nella bottega di Pasquino « l'istanza di Papa Paulo Farnese'. Quoique cette dernière indication soit évidemment une plaisanterie du satirique, elle semble indiquer que la pièce est antérieure à l'année 1549; nous trouvons d’ailleurs en appendice: Questioni di Pasquino da disputare nel concilio di Trento, che mostrava di voler fare il papa.
Ce fut un des livres qui eurent le plus de vogue à cette époque, et il est de ceux qui d’ordinaire font le plus de mal, car ils pervertissent le bon sens et la morale en employant le rire au lieu de bonnes raisons et en ravalant l'homme au niveau du singe: En voici l’analyse :
MaRFORIO. — Quelle nouvelle, Pasquin? Comme tu es beau et radieux !
PASQuIN. — Comme celui qui a vu le roi du ciel. Ne sais-tu pas qu'au sortir de son entretien avec l'Éternel, Moïse resplendissait de lumière!
MarForio. — Je le sais, mais quoi? Est-ce que par hasard les pierres vont aujourd’hui au ciel?
PASQUIN. — Pourquoi t'en étonner, quand tu y vois monter tous les jours des moines, des abbés, des prêtres, des évêques, des papes avec des ventres qui pèsent dix fois plus que toute ma personne.
Marrorio. — Mais, du moins, cesont des hommes et non des pierres.
Pasquin. — Ne sais-tu pas que ceux qui gouvernent le monde et l'Eglise ont l'oreille dure, qu'il faut des pierres pour les frapper, et qu’il en faut surtout pour chasser cet essaim de flatteurs bourdonnant à l’entour ?
Marrorio. — Et qui t’a donné cette charge à toi? As-tu licence du pape?
(1) Pasquin en extase, nouvelle édition, beaucoup plus ample que la première; avec le voyage de l'enfer. Rome, dans la boutique de Pasquin, par instance du pape Paul Farnèse. Date inutile; remarquer que l’indication et la provenance sont mensongères.
Pasquin. — C'est la nécessité qui me force à parler : nos contemporains ont grand besoin d’entendre la vérité : ceux qui pourraient la dire se taisent : il faut donc que les pierres parlent, comme le commande l’Évangile.
Alors il raconte comment, s'étant reposé dans une grotte voisine du Colysée, il s’y endormit, et comment du milieu d’un globe de feu lui apparut un vieillard, Hiérosataniel, le chef des vrais voyants, qui lui offrit de lui montrer le ciel; « mais aujourd'hui il y a deux ciels, l’un éternel où monta le Christ, où iront les fidèles, où Dieu, entouré de ses anges, nous jugera tous; l’autre, fait de main d'homme, et fabriqué, assez mal même, par le pape. » Pasquin demande à voir celui-ci : grande cité, où entrait une foule de mauvais anges, chargés de suppliques, de pétitions, de chapelets, de rosaires, de cire pour les bulles, d'argent, d'or, de cachets, d'images, de scapulaires, de pierres précieuses ; d’autres en sortaient portant la paix, la guerre, les orages, la foudre, la tempête et tout ce que les gens crédules aiment et qraignent. Une seule porte sert aux mortels, elle est faite d’un marbre grossier et qui a pour ornements la donation de Constantin avec les trophées des papes humiliant les rois et mettant le pied sur la tête des empereurs. |
Le vieillard qui la gardait, entendant nommer Pasquin, ne voulut pas le recevoir, et lui dit que ce ciel n’était pas fait pour les bouffons et pour les batteleurs.
Le guide consola son compagnon, en lui disant qu'il connaissait une brèche ouverte par Luther et Zwingle suivant les préceptes de Paul, pour faire écrouler ce ciel. A l'entrée flottaient deux bannières, sur lesquelles on lisait ces versets de l'Évangile : « Dans le silence et l'espé-
rance sera votre force. — Venez à moi vous qui souffrez et gui êles fatigués, et je vous aiderai. »
En approchant de cette difficile entrée, ils rencontrent un vieillard à longue barbe, sur la tunique duquel étaient brodées les lettres V. D. M. I. Æ. (Verbum Dei manet in ælernum). Celui-ci ne veut pas laisser entrer Pasquin, sans l'avoir au préalable examiné sur la foi. Et il lui demande : « Quel est le chef de l'Église ? le Christ ou le Pape ?
— Tous deux, répondis-je.
— Donc, l'Église est bicéphale, eh!
— Non, non. Je plaisantais; elle n’a jamais eu et elle n’a qu’une seule tête, Jésus-Christ; celui qui met sur ses épaules la tête du Pape, en fait une espèce de Cerbère. »
Ici le vieillard l’embrasse, et le mène vers les autres en l'appelant frère.
Là il trouve Frédéric de Saxe, excellent prince, qui ouvrit toutes les portes à l'Évangile; Zwingle, Capiton, OEcolampade, d'autres Allemands, beaucoup de Suisses, bon nombre de Français, assez d’Italiens et quelques Espagnols. Il y avait parmi les Italiens Jérôme Galateo de Venise, qui pendant onze années souffrit avec constance et mourut pour l'Évangile dans les ténèbres d’un cachot. Il vit aussi un Espagnol, noble comme chevalier de César, mais plus noble comme chevalier du Christ, Jean Valdès, vir summa religione, fide, eruditione, qui Neapoli diem obiit supremum, egregiis relictis ad hoc cœlum exciden= dum instrumentis.
En poursuivant, il voit les murs qui composent cette cité, formés de rosaires, de tonsures, de cordons, de sandales, d’instruments de mortification, de chaussures monacales, de poissons, d'œufs, de mitres, de cire, de bulles, le tout relié, avec des lampes allumées et des ten-
tures de soie. Elle avait quatre portes, la Superstition, l'Ignorance, l’Hypocrisie et l’Orgueil. Mais tout était miné, sans que les moines qui la gardaient s’en apercussent. Après étre entré, il visite le quartier qu'habitent les moines et les ermites, dont il estropie les noms burlesques; puis les nonces, puisles confesseurs, puis les grands docteurs, qui s’épuisaient à extraire de l’Ancien et du Nouveau Testament ce qui convenait à leur église, les dtmes, les mitres, les encensements, les sacrifices des Lévites, et qui ne veulent pas de femmes légitimes en disant que la loi nouvelle permet seulement les concubines, et pire encore. Au lieu des évangélistes, on voit pulluler des docteurs, des rédacteurs de décrétales, et des bulles sur l’infaillibilité du pape.
Quand il eut vu ceci et d'autres choses encore, il pria le vieillard de le reconduire sur la terre, et crut inutile de voir l’enfer, dès l’instant qu'il a vu le ciel des papes.
A Bale, Curione fit imprimer De amplitudine regni Dei, où il soutenait que le nombre des élus surpasse de beaucoup celui des damnés, ce qui lui mit à dos Bullinger, Vergerio et d’autres qui le tancèrent vertement comme pélagien. Il fit un traité De l'antique autorité de l'Église du Christ; il composa différents opuscules, entre autres une « lettre aux frères répandus dans le royaume de Babylone » : il paraphrasa le commencement de l'Évangile selon saint Jean, et il mit une préface de douze pages au livre intitulé : Le cento et dieci diuine considerationi del S. Giouani Valdesso, nelle quali si ragiona delle cose più utili, più necessarie et più perfette della christiana professione, ouvrage que peut-être il avait traduit, et qui, bien que sans date, paraît avoir été imprimé par Oporino ou par Guarino.
Grand cicéronien, il a laissé beaucoup de travaux de philologie : il augmenta le dictionnaire de Nizolio; il publia une édition des œuvres du fameux helléniste Guillaume Buddée ; il fit le Thesaurus lingua latine ainsi que des commentaires sur Aristote; il traduisit en latin vingt livres de l'Histoire d’Italie de Guichardin (A.) Beaucoup de ses lettres ont été imprimées; d’autres sont encore manuscrites dans la bibliothèque de Bâle; elles .sont adressées aux chefs et aux principaux personnages de la réforme, tels que Bullinger, Musculus, Cardan, Eraste, Gesner, Stuven, Brenz, Borrhaus, Vadian, Valeario, Gribaldi, Castalion, Mélanchton. Ce dernier donne de grands éloges à son beau style, en lui appliquant à ce propos ce vers d’Homère :
Zol d'Evi putv popph Erewy, Eve Sì ppévec cb.
Il disait d'Érasme que sursum, deorsum, huc atque illuc agebatur.... inter cœlum papisticum et chrisltianum.
s vicissitudes, Il accueillit dans sa maison les jeunes Italiens qui venaient se faire instruire dans le protestantisme, entre autres Jean-Baptiste Bernardini de Lucques. Il donna sa fille Violante en mariage à Zanchi, autre réfugié italien, et il la vit mourir en 1556. Il existe à la Bibliothèque de Bâle des lettres très-tendres du père et de l'époux sur cette perte, où ils expriment l'espoir de lui étre un jour réunis. Voici son épitaphe, qui fut placée dans l'église de Strasbourg : D. 0. M. S. Violanthi Curioni C. S. C. îtali f., conjugi santis. clariss. ob singularem probitatem, industriam, candorem, fidem, amorem, admirabilem in longiss. et graviss. morbo constantiam, patientiam, pietatem incomparabili : Hieronymus Zanchius italus optime mærenti meestiss. p. tertio puerperio eoque infausto, ad Christum Jesum,
quem sincera coluit religione cupidiss. concessit, cum quo vivit beata illam expectans diem qua suo corpori reddita, integra immortalitate fruetur. An. sal. mpLvi, xi Nov. ætat. sug, ann. XXII.
Curione perdit dans la peste de 1564 trois filles, de seize, dix-sept et dix-huit ans; il en déplore la mort avec le cœur d’un père dans ses lettres manuscrites, où il loue leur esprit, leurs vertus et leur affection (B). Il conduisit alors à Zurich sa femme, qui put chercher des consolations près des nombreuses familles italiennes réfugiées dans cette ville et parler sa langue natale, dans laquelle elle ne pouvait plus, hélas! s’entretenir avec ses filles. Revenu à Bâle, Curione vit encore mourir son fils Horace, qui était professeur de médecine à Pise et qui a traduit en latin quelques discours d’Ochin.
Ses autres fils, Ange et Augustin, suivirent les mêmes errements : le dernier, mort en 1566, avait écrit l’histoire des Sarrasins et celle de l'Amérique. Ils étaient nés à Lucques et avaient fait leurs études en Italie avec leur frère Léon, qui épousa Flaminia, de la famille des Muralto de Locarno; il fut prisonnier en France au temps des guerres civiles, joua un grand rôle en Pologne et fut ambassadeur près de diverses cours.
Celio Secondo mourut le 25 novembre 1569 : il fut inhumé dans la cathédrale de Bâle près des autres membres de sa famille, et sa femme vint l'y rejoindre le 12 mai 1587. |
Voici l’épitaphe de Curione :
Hospes, mane et disce. Non Caœlius hic, sed Cœlii cwpa, imo onua : spiritum Christus habet : cætera nomen vera pietatis, humanitatis, insignisque constantiz. Quum cwpa in DE tunc vere erit Cœlius Secundus Curio hospes. Si
didicisti vale. Reliquit xtat. sue ann. Lxvir. salut. MDLX!X ad vm kal. dec.
D’une finesse d’esprit excessive, disent ses coreligionnaires, il ne savait pas se restreindre à la simplicité de l’Écriture, et il laissait son imagination aller au delà des limites de la révélation‘. Pour qu'on ne pùt l’accuser d'avoir été anti-trinitaire, dans son testament, dont le manuscrit existe à la bibliothèque municipale de Bâle, il confesse qu’il croit en Dieu le Père, en son Fils unique et au Saint-Esprit, et qu'il reconnaît en Jésus-Christ, vrai Fils de Dieu et vrai homme, l’unique médiateur entre Dieu et nous.
(1) Voyez Vita C. S. Curionis; de mirabili sua e rinculis ac ipsis dira necis faucibus liberatione dialogus. ScuoLHORN, Amenit. eccles., page 258.
C. ScumIDT, L.S. Curioni, dans Zeitchrift fur die historische Theologie, C. W. NiEDER, 1860, fasc. IV.
AU DISCOURS ZII.
(A) — Œuvres de Curione, mentionnées par Stuprano dans son Oratio de C. S. Curionis vita.
Encomio della noce: lavoro giovanile.
Probo, dialogo.
Il ragno, sulla providenza di Dio.
Della immortalità delle anime.
D’una pia educazione ai figli.
Parafrasi del principio del vangelo di san Giovanni. Paradossi cristiani.
Esortazione alla religione.
Orazione sulle buone arti.
Encomio degli scrittori.
Encomio di chi muor per la patria : orazioni funebri. Orazioni contro Antonio Floribello.
Dell’ antica autorità della Chiesa di Cristo. L’instituzione della cristiana religione.
Della dottrina puerile et delle lettere, libri cinque. Grammatica latina. Libro del perfetto grammatico. Somma di tutto l’artifizio nel dissertare e nel trattare. Compendio della dialettica di Perionio.
Commentarj contro Perionio.
Storia della guerra maltese.
Dei pesi dei Romani.
Continuazione della guerra sabellica.
Orazioni di Diogene tradotte dal greco.
Rettorica d’Ermogene.
Nizolio arrichito.
Tesoro della lingua latina corretto ed accrescinto.
(B) — Angela, Coeli, Felici, puellis nobilissimis castissimisque, quarum ingenium, candor, industria, pudor, pietas, morum
elegantia et sanctitas, grata Deo, multis nota, probata bonis, parentibus jucunda fuerunt, Coelius Secundus Curio pater et Margarita Isacia mater itali, tribus filiabus præstantissimis, dulcissimis carissimisque ut earum quod mortale fuit in beate reparationis spem conderetur, h. m. p. migrarunt ad Deum in maxima hujus urbis pestilentia mense aug. anno sal. hum. MDLXIV, ætat. singular. an. XVIII, XVII, XVI.
Vivit ut exigua lucens in lampade fiamma, Sic nos æternum vivimus ante Deum.
Surgemus vive, lacrymas cohibete, parentes, Quum tuba supremum fuderit alma sonum.
Pie IV. — Le concile de Trente.
Pour rendre méritoire la vie, ce combat dont l'enjeu est Importanoo l'éternelle jouissance de Dieu, il fallait asser de lumière conciles. pour éclairer la foi, et asser de ténèbres pour qu’elle conservât des voiles : sans ces ténèbres, l’évidence aurait frappé l’âme, et par suite eussent disparu l'équilibre entre le bien et le mal, la possibilité de pécher, l'action de l'homme sur sa propre destinée, et le mérite de la sainteté (A). Mais de là aussi la lutte incessante de l'erreur contre la chaire de vérité : elle est élevée, celte chaire, entre l'obscénité du vieux monde et la barbarie du nouveau, contre la servitude de la pensée; elle se conserve dans cette liberté de la pensée, qui ne consiste pas dans une indépendance absolue, mais dans l’absence de tout obstacle à reconnaître la vérité et à développer l’intelligence dans la sphère de l’intelligibie.
L'Église, toutes les fois qu’elle a été déchirée par quelque grande hérésie, s’est serrée dans un concile autour du successeur « du grand homme à qui Notre-Seigneur à laissé les clefs ‘ » pour prononcer « quod visum est nobis ei Spirilui sancio. » Si la foi divine est la source vive de ia
(1) ... del gran viro, A cui nostro Signor lasciò le chiavi.
Danses. Paradis, ch. xxmv, v. 96.
vraie civilisation, combien n’importe-t-il pas de la conserver dans toute sa pureté, d’unir tous les peuples du monde dans les croyances comme dans le culte, de retremper la société au dedans en corrigeant les mœurs, surtout celles du clergé, de la défendre au dehors contre les ennemis communs, enfin de répandre des flots de vérité et de vie sur tout ce qu’il y a de noble, de beau, de généreux dans la nature humaine? Ces définitions n’ont rien introduit de nouveau dans ce monde; est-ce que toutes les connaissances de l’homme, est-ce que notre intelligence elle-même, sont autre chose que des traditions ? Jésus-Christ lui-même ne nous a rien apporté de nouveau, mais il a révélé ce qui était encore sous le voile. L'Église elle-même ne fait que déclarer encore aujourd’hui ce qu'elle croyait hier ; elle change seulement l'expression pour rendre plus claire, plus complète, plus explicite, une croyance qui est toujours la même.
La définition infaillible porte sur la matière et sur la forme. La première vient de l'épiscopat, la seconde du pontife; tout évêque parle dans le concile, il atteste la croyance de son Église : ainsi donc le consentement de tous les évêques représente le consentement de toutes les Églises. Le pape, chef inséparable de l’épiscopat, n’est pas le plus profond théologien, ni le plus savant canoniste, ni le plus habile dialecticien, pas même le plus pieux, ni le plus saint, mais celui que la prière du Christ garantit des erreurs humaines; celui qui n’invente rien, qui n’ajoute point la moindre pensée au trésor surabondant des pensées, mais qui déclare : « ceci est vrai. » Il se défie de son savoir, et par suite il interroge, il provoque la discussion ; mais il ne se défie plus quand il s'agit de son indéfectibi-
lité; il convoque le concile, il le préside, il le sanctionne et le déclare infaillible.
Que les esprits sceptiques se moquent de tels mérites : nous nous adressons aux esprits sérieux et loyaux. Et ceux-ci savent que tous les conciles, depuis celui de Nicée jusqu’à celui de Trente, même au point de vue mondain, furent les assemblées les plus admirables que nous signale l’histoire, si on considère la dignité des personnes qui y assistèrent, la grandeur des questions qu’on y agita et l'élévation des idées qui dépassent les limites des pays, des nationalités et du temps. Ces idées sont fondées sur des principes irréfragables et sont inspirées par une générosité non point abstraite, mais effective et jamais démentie. Là furent prises les décisions les plus graves, les plus prudentes, les plus élevées ; on y arréta les institutions les plus sages pour la conduite de l’Église, les plus importantes pour Ja paix des Ames et le salut du monde, sans qu’il ait jamais été nécessaire de les abolir ou de les corriger.
Ce remède si efficace dans les temps où l’on n’avait pas encore mis en doute l’autorité de l’Eglise, nous l’avons entendu proposer au moment où éclata la grande réforme. Les protestants en appelaient des excommunications du pape au concile ; les catholiques avaient la confiance que, dans cette réunion, il suffirait d’opposer le sentiment universel et antique aux opinions particulières et nouvelles. L'empereur, le roi de France, les princes d'Allemagne, les ecclésiastiques, Luther, criaient : le concile, le concile. Mais le désiraient-ils, le demandaient-ils sincèrement ? Les champions du pouvoir pontifical ne croyaient pas cette assemblée nécessaire ; suivant eux, ils s'était écoulé trop peu de temps depuis le dernier concile,
Hésitations
e Clément VII.
et ne pouvait-on pas à toutes les négations nouvelles opposer les affirmations antiques et précises? Cependant, pressés par leurs adversaires, se rappelant d'ailleurs qu’un concile avait toujours été pour l’Église un moyen puissant de réprimer les hérésies et de faire cesser les schismes, ils consentirent à la convocation. Il s'agissait de discuter, non plus des questions particulières comme à Constance, mais bien l'essence même de l’Église ; et dans le bouillonnement des esprits, combien n'était-il pas dangereux de le convoquer, difficile de le contenir dans de justes limites, et d'empêcher qu'à la façon de celui [de Bâle il ne se déclaràt supérieur au pontife lui même ? .
Charles-Quint, comme empereur, pouvait désirer l’humiliation des papes. En résistant toujours à la domination étrangère, n’avaient-ils pas tenu en bride ses prédécesseurs, n’avaient-ils pas, avec Jean XXII, proclamé que l'Italie devait être détachée de l’empire, avec Jules II, qu'il fallait en chasser les étrangers? Mais, d’un autre côté, flamand et espagnol, roi catholique d'Espagne et chef du saint empire romain, il ne pouvait sortir de l'orthodoæie. Roi de Naples et rival deFranc ois, il ne pouvait se faire l'ennemi du pape ; cosmopolite, il ne pouvait se restreindre à la politique allemande. Il sentait l'autorité ébranlée, il trouvait insupportable qu'un moine avec ses syllogismes hardis se mît en travers de son ambition démesurée : il eraignait que les princes de l'empire ne profitassent des innovations religieuses pour s’émanciper de César comme de Pierre, et que tout cela ne produisît une diversion désastreuse au moment même où les Turcs étaient plus menaçants que jamais. Il restait donc eatholique, ne fùt-ce que par calcul : il avait conclu
avec Léon X un accord où les intérêts mondains tenaient une large place; mais, quand il eut vaincu à Pavie son rival Francois 1‘, ne sentant plus le besoin d’avoir dans Luther l’épouvantail des papes, et dans les papes le contre-poids de la puissance française, il changea de langage; il reprocha au pape de tergiverser et lui déclara que, pour peu que le concile fût encore retardé, il le réunirait lui-même.
François 1‘ de France prétendit que le concile devait être libre de traiter toutes les questions et comme bon lui semblerait; et néanmoins, imitant en cela l'empereur, il faisait, comme roi, promulguer par ses théologiens particuliers des décisions sur des matières de foi, ce qui entravait encore plus les négociations si scabreuses qu'on avait entamées. Clément VII, pape illégitime quant à la naissance, et considéré par quelques-uns comme peu légiÿme quant à l'élection, en prit plus d'ombrage ; aussi opposa-t-il à la réunion du concile des délais et des prétextes, disant qu’ilétait inutile et dangereux; inutile, parce que l’hérésie de Luther ayant été déjà condamnée par les édits impériaux, il suffisait de les faire exécuter ; dangereux, parce qu'il aurait l’air de remettre en question les anciennes décisions de l’Église, et parce que tous ces esprits turbulents, en se rapprochant, pouvaient arracher au pape ou à l'empereur des concessions, dont ils auraient plus tard à se repentir. Si cependant l’empereur en raconndissait la convenance, il n’avait qu’à le convoquer au nom du pape, à condition que les hérétiques promissent de s’y soumettre; quant aux articles à discuter, on devait au préalable les mettre par écrit, pour composer ce qu’aujourd’hni nous appelons l'ordre du jour, afin de perdre moins de temps et d'éviter les digressions (B)
Obstacles et
dangers.
Hubert Gambara, nonce apostolique, s’expliqua plus clairement; il exposa que les luthériens demandaient le concile et promettaient de s’y soumettre; qu’on devait uniquement s'occuper de la guerre contre les Turcs et de l'extinction de l’hérésie, et non pas de la réforme de l'Église ; que le concile devait se tenir en Italie, qu’enfin le droit de voter devait être réservé exclusivement à ceux à qui il appartient d’après les canons. Par cette déclaration, Clément indisposait même les catholiques; sans compter que pour satisfaire les ambitions de sa famille, il exigeait les dtmes du clergé, et les affermait : le clergé de Ferrare les ayant refusées, il mit la ville en interdit. A Parme aussi, les prêtres s'étaient récriés contre les exactions des percepteurs; et voici qu’arrive Vincent Canina, commissaire papal, qui fait afficher des placards menaçants. Les prêtres s’obstinent dans leur refus; bien plus, ils s’insurgent : le peuple vient à leur secours, et le commissaire est massacré et mis en pièces. De semblables faits se reproduisirent ailleurs.
On vit ensuite éclater la guerre pour la Sainte-Ligue, qui amena les Allemands à saccager Rome. Parmi les conditions mises alors par Charles-Quint à la délivrance de Clément VII, était la convocation du concile ; mais à peine le pape se fut-il senti appuyé de nouveau par Ja France, à cause du mariage de sa nièce Catherine, qu’il se mit à accumuler les retards et les prétextes. |
Cependant à Rome on était tombé d’accord sur l’opportunité d’un concile, dans l'espoir non plus qu’il pourrait raviver les branches desséchées, mais que du moins il communiquerait une séve nouvelle au tronc indéfectible. Au concile de Constance, on avait vu l’aristocratie
ecclésiastique * s'élever contre le pouvoir monarchique du pape, sans s’apercevoir que la démocratie s’aguerrissait contre elle. On ne voulait pas cependant faire disparaître le lien qui existe entre l'autorité et l’homme qui l’exergait, mais au contraire faire la séparation entre les actes légaux et les abus. La papauté est la plus haute des autorités, la plus absolue, l’autorité irréformable, essentiellement attachée à la personne qui en est légitimement investie. Il ne faut pas séparer l’autorité de la personne, mais bien la personne des abus. Nous avons vu à quels excès se laissa aller le concile de Bâle. Maintenant pourrait-on réussir à ramener les brebis sous la houlette d’un seul pasteur, comme on l’avait fait à Nicée ? | L'Église déclare qu’elle est l’unique dépositaire et l'unique interprète de la parole divine, et partant, qu'elle est infaillible pour prononcer ce que tous doivent croire; les protestants attribuent à chacun le droit d'interpréter à sa manière les saintes Écritures, substituant ainsi à l’autorité collective la capacité individuelle. Ce dissentiment radical était toute possibilité d'accord : au point où l’on en était arrivé, chacun avait pris parti ; les opinions religieuses s'étaient enchevétrées avec les intérêts politiques ; le monde était divisé en deux camps humainement irréconciliables, en sorte que l'assemblée, ne pouvant faire de transaction, ni décider autrement que ne l'avait fait l'Église, en était réduite dès maintenant à «faire une longue et consciencieuse révision de l'ensemble des dogmes catholiques. » Mais les adversaires tergiversaient avec cet artifice ordinaire qui consiste à exagérer la
(1) Gérard Dacherio avait intitulé son livre : Historia magnatum in Constantiensi Concilio.
demande. Ils prétendaient que le pape comparût au concile non pas comme président, mais comme simple membre, et que les novateurs aussi y eussent voix délibérative, ce qui équivalait déjà à reconnaître officiellement la scission.
Ces subterfuges ne cessèrent plus. Si les papes pressaient pour le concile, on disait : « Le temps manque pour le préparer; ils brusquent exprès la convocation, pour qu’il y ait moins d’assistants, et que les Italiens, qui leur sont dévoués, y dominent. » Si au contraire les papes apportaient des retards à sa réunion, on les accusait de ne la vouloir qu'en paroles, de faire surgir les difficultés, et de s’empétrer dans des toiles d'araignées. Le pape voulait-il marcher seul de l'avant? on criait à l’arrogance, on lui reprochait de préjuger la question de suprématie. S’adressait-il aux rois et à l'empereur? On disait que le pape voulait rejeter sur ceux-ci tout l’odieux : accusations banales qui se reproduisent à toutes les époques en de semblables circonstances.
Le concile avait été, en 1537, indiqué à Mantoue : mais le duc prétendait que le pape devait y entretenir une garde militaire pour garantir la sécurité; le pape, lui, n’en voulait point pour ne pas avoir l'air d'exercer une pression sur les membres de l’assemblée. On proposa donc une ville de la Vénétie, et on choisit Vicence : mais cette ville n'ayant pas été acceptée, on mit en avant Ferrare, Bologne, Cambrai, puis plusieurs autres parmi celles si nombreuses alors qui étaient ou libres, ou soumises a des princes indépendants, et pour toutes on trouvait des objections. Les plus fortes venaient du patriotisme allemand, que le choix de tout pays italien effarouchait; huit années s’écoulèrent en propositions et
en refus, avant qu'on se füt arrêté au choix de Trente, ville italienne encore, mais située sur les confins de l'Allemagne, et indépendante comme principauté sous le sceptre de son évêque.
Cette ville n’avait pas été complétement préservée du levain du luthérianisme, et en 1536, sous le gouvernement de l’évêque Bernard Cles, il avait produit une agitation qui aboutit à une révolte ouverte contre les seigneurs. L’évéque tenta, mais en vain, de calmer les chefs des habitants des vallées ; il dut se retirer à Riva, tandis que ceux des vallées de Sugana et de Non essayaient de prendre Trente de vive force. Les milices de l’évêque réussirent à calmer la sédition, et beaucoup de révoltés furent ou décapités, ou pendus, ou mutilés, ou jetés en prison.
Nous avons montré ailleurs quel zèle avaient déployé Sadolet, Aléandre, Morone et autres, pour ramener les esprits à consentir à la tenue du concile ; mais, outre que les protestants s’y refusaient (C), on ne pouvait faire un pas sans rencontrer l'opposition pointilleuse des princes ca-
tholiques et celle des prélats de chaque nation. Après
qu'il eut été longtemps annoncé lorsque le pape ne le voulait pas, puis refusé lorsque le pape l'avait accepté; après qu'on eut demandé d’abord qu'il n’y eût pas de troupes à Trente, de peur de compromettre la liberté de la discussion, puis qu'il y en eût pour là sécurité commune, le concile y fut enfin ouvert le 13 décembre 1545. Paul III, qui aspirait sincèrement à le voir s'ouvrir (D), avait expédié à cet etfet en Allemagne Hugues Rangone, puis il envoya pour le présider, comme anges de la pair, les cardinaux Jean-Marie Ciocchi del Monte et Marcel Cervini, qui plus tard devinrent papes, et l'anglais Réginald
Première réunion a Trente.
Pole, qui faillit bien l’être. Les légats firent une communication, aux termes de laquelle le concile était rassemblé pour trois objets : 1°l’extirpation des hérésies qui n’avaient point été suscitées par eux, mais provenaient de la négligence à défendre les bonnes doctrines et à arracher l’ivraie; 2° l’amendement des mœurs corrompues, puisqu'il était manifeste que les ecclésiastiques étaient corrompus et corrupteurs ; 3° les moyens de pourvoir à la guerre civile que l’hérésie avait allumée entre les chrétiens, et à la guerre extérieure avec les Turcs.
La première séance, à laquelle assistèrent vingt-cinq évêques, traîna en longueur sur les préséances, sur le cérémonial, sur les formalités, sur le mode de voter, et jusque sur le titre à donner à l'assemblée : pertes de temps que nous voyons se renouveler à chaque instant dans des assemblées qui ne sont pas composées de moines et de cardinaux, et qu’a recueillies avec un soin vraiment puéril frà Paolo Sarpi, comme pourrait le faire de nos jours un gazetier. En 1547, on vit éclater des fièvres pernicieuses accompagnées de pétéchies, en sorte que le médecin Fracastor déclara imminent le danger de la peste, et, ajoutant qu'il avait été appelé pour soigner les maladies ordinaires et non pas les maladies contagieuses, il partit au plus vite. Les légats protestèrent qu'ils feraient ce que les Pères décideraient, et quarante, sur cinquante qu'ils étaient, opinèrent pour le transfert du concile en un autre lieu.
Une guerre ouverte venait alors d’éclater entre la ligue de Smalkalde, composée des princes protestants, et l'empereur. On envoya à celui-ci d'Italie 12,000 fantassins et 500 chevaux, outre 200 que lui envoya le duc de
Toscane, et 100, celui de Ferrare, conduits par de fa-
meux capitaines, ayant pour commandant en chef Octave Farnèse; enfin 6,000 soldats d’élite recrutés dans les possessions autrichiennes de Naples et de la Lombardie. Le passage de ces troupes, et plus encore l’approche de Maurice de Saxe, ennemi aventureux de l’empereur et des catholiques, troublèrent le concile; aussi, après la septième session qui se tint le 3 mars 1547, on décréta de le transférer à Bologne. Dans cette résidence, le concile n'avança pas ses travaux. Jules III, en décembre 1550, le rétablit à Trente, où en 1551 et en 15528se tint la seizième session : la clôture en fut prononcée lorsque la guerre frappait aux portes de cette ville.
Ce fut alors que mourut Paul IV, de qui on a dit tant de mal, et dont nous voudrions ici seulement rappeler la constitution Etsi romanum pontificem, où il condamna les diplomates romains qui avaient recours aux courbettes, aux flatteries, aux courtisaneries pour obtenir des gràces ou des bénéfices, et se recommander pour l’avancement. Il avait indisposé les cours en leur montrant qu’une puissance, que les protestants déclaraient morte, savait encore se lever et émouvoir par ses menaces; aussi les intrigues suscitées par elles firent que le conclave qui eut lieu, se prolongea deux mois et demi au milieu des luttes de vingt-deux compétiteurs à la tiare, dont quelques-uns avaient un grand mérite (E). Pour conserver dans la foi les Français qui donnaient de l'inquiétude, les cardinaux inclinaient à choisir un pape de cette nation, mais ils craignaient que l’élu ne renouvelât l’exil d’Avignon. | Jean-Ange, de la famille des Médici de Milan, qui n’a aucun rapport avec la famille florentine de ce nom, était frère de Jean-Jacques Médici, capitaine d’aventuriers,
Pie IV.
connu sous le nom de Medeghino, qui, ayant fait son chemin à la pointe de l'épée, comme il arrive dans des temps malheureux, avait conquis le titre de marquis de Marignano. Son frère, qui était prélat, bon jurisconsulte, avait obtenu plusieurs bénéfices, dont quelques-uns n'étaient que de simples titres; au conclave de 1559, il l’emporta sur tous ses autres concurrents, et prit le nom de Pie IV. En parcourant les rapports si différents des ambassadeurs et des ministres résidents, on comprend combien on doit faire peu de cas de semblables documents (F). Pour quelques-uns, te pape est paresseux, ignorant des affaires; pour d’autres, d’une activité dévorante, allant vite en besogne, et voulant tout faire par lui-même. L'un le dit sobre et avare; pour d’autres, il dépense trop en constructions; il en est qui l’accusent de laisser tout faire au cardinal Borromée, homme froid, peu pratique dans les affaires du monde et sans résolution; un autre ajoutera qu'il absout de tout péché pourvu qu'on paye, et le cardinal d’Augsbourg prétendait lui avoir entendu dire dans le conclave qu’il n'était pas loin de consentir au mariage des prétres et à la communion sous les deux espèces.
En fait, Pie IV croyait l’autorité des princes nécessaire pour soutenircelle des papes, et par suite sa politique fut plus cosmopolite que nationale. Bien que tenant à l’Autriche comme Milanais, il ne prit jamais part è la guerre; il procura à Rome des années prospères; il donnait dans le Belvédère audience aux ambassadeurs, sans
cérémonie ; et quand il chevauchait, il accueillait qui- conque voulait lui parler; il lisait les historiens et les poëtes modernes. Pour mettre le Vatican à l’abri des attaques, il fit une forteresse de toute la cité Léonine; il
ajouta au palais de nombreux embellissements, et notamment la Sala regia, où il fit peindre par Joseph Salviati les fastes de l'histoire des papes, avec des inscriptions composées par une commission spéciale, et entre autres la scène de Frédéric Barberousse prosterné aux pieds d’Alexandre III, à Venise,
La construction de ces édifices, et les armements contre les Tures et les huguenots entrainèrent Pie IV à de grandes dépenses; les Romains, qui les payaient, s’en vengèrent par des satires : un assassin tira sur lui; mis à la torture, il dit qu'il avait été poussé à cela par son ange gardien. Le pape fit faire un rigoureux procès aux trois neveux de Paul IV, et il les laissa exécuter, sans en excepter le cardinal-diacre. Le supplice d'un prince de l'Église était une nouvearté qui étonna le monde. Tous brûlaient du désir de connaître le procès, mais personne ne le vit tout entier, pas même l'accusé ni son défenseur ; aussi la médisance a-t-elle prétendu que cette condamnation servit motns les intérêts de la justice que les rancunes de l'Espagne contre cette famille, qui s'était vantée de pouvoir enlever à cette puissance le royaume de Naples. Pie IV a dit à l’historien Pallavicini que rien ne lui avait tant coûté que cette condamnation, mais qu'il avait dù
(1) L'inscription porte : Alexander papa III, Federici I imperatoris iram et impetum fugiens, abdit se Venetiis. Cognitum et d senatu perhonorifice susceptum, Othone imperatoris filio navali prælio à Venetis victe captoque, Federicus pace facta supplex adorat, fidem et obedientiam pollicitus. Ita pontifici sua dignitas veneta reipublicæ beneficio restiluta MCLXXVII. Cette dernière phrase fut supprimée lorsque survinrent des dissidencesavecla république vénitienne. On trouve le même fait peint à Venise au palais ducal, tant le libéralismedu moyen âge était différent de celui d'aujourd'hui, qui se scandalise en voyant le représentant de la force et de l'Etat se oourber devant le représentant de la justice et du peuple. (Voir la note du Discours Ill des Précurseurs,
page 102.)
«Charles Borromée.
laisser libre cours à la justice, pour la lecon des neveux de papes à l’avenir!.
Et cependant Pie IV lui-mème ne se garda point de favoriser ses neveux : il fit général de l’Église, aux appointements de mille écus par mois, Frédéric Borromée, fils d’une de ses sœurs; il lui fit épouser une fille du duc d'Urbin, obtint pour lui la principauté d'Oria, et il songeait à lui assurer le duché de Camerino, lorsqu'il fut
| ravi à tant de brillantes espérances.
Cette fin inattendue fut un solennel avertissement pour son frère Charles. Il avait à peine vingt-trois ans, et déjà le pape, son oncle, lui avait donné l’archevêéché de Milan et peu après la pourpre, quoiqu'il ne fùt pas encore dans les ordres (1560). Bénéfices et charges s’accumulaient sur sa téte! Il fut légat a latere de Bologne, de Ravenne, puis de l’Italie tout entière. Il étaitabbé et commendataire d’au moins douze églises dans divers pays, archiprètre de Sainte-Marie-Majeure, grand pénitencier de la sainte Église, protecteur du royaume de Portugal, des cantons catholiques de la Suisse, de la basse Allemagne, des franciscains et des humiliés, des chanoines réguliers de Sainte-Croix à Coimbre; des chevaliers de Malte et du Christ; si bien, qu’en y joignant le comté d’Arona, sur le lac Majeur, et la principauté d'Oria, dans le pays de Naples, il jouissait d’un revenu d’au moins 90,000 sequins. Il avait pour belle-sœur une duchesse d’Urbin; une de ses sœurs avait épousé un Gonzague, prince de Molfetta; une autre, un prince de Venosa; une
(1) Pie V fit reviser cette cause; la condamnation fut déclarée injuste, et on trancha la tête à Alexandre Pallantieri qui avait instruitle procès. On brûla les pièces du procès, ce qui n’a pas permis à la postérité de le reviser en dernier ressort.
troisième, le prince Colonna, vice-roi de Sicile. Il menait un train de prince, lorsque la mort de son frère Frédéric le ramena aux graves pensées de la tombe; de ce jour, le nom de Charles Borromée rappelle un des prélats qui ont le plus honoré l’Église et qui ont travaillé avec le plus d’ardeur à la réformer. Il ne voulut plus cumuler toutes ces charges; pour corriger par son exemple le faste et les désordres des princes séculiers et ecclésiastiques de : Rome, il congédia quatre-vingts personnes de sa suite et ne garda des séculiers près de lui que pour les bas emplois; il réduisit de 90,000 sequins à 20,000 la dépense de sa maison; aux fêtes splendides, aux réunions bruyantes auxquelles son palais s’ouvrait d'ordinaire, il fit succéder l'assemblée hebdomadaire d’une académie pour les lettres et la morale, qu’on appela les Notti Vaticane. Il engagea le pape à édifier Sainte-Marie des Anges et la superbe Chartreuse de Rome; on lui doit la construction de beaucoup d'églises dans toute l'Italie et la fondation de l’université de Bologne. La reconnaissance des pauvres a conservé à Rome, dans la chapelle d’Ara-Cœli, la bourse dont il se servit pour distribuer aux nécessiteux en un seul jour quarante mille écus, et dans un autre vingt mille.
Au lieu de vivre à Rome, comme c'était la coufume de beaucoup trop d’évêques, ou à la cour, ou dans les nonciatures, il s'empressa de retourner à son siége de Milan. Depuis quarante ans cet évêché constituait une commende qui passait en quelque sorte à titre héréditaire aux cadets de la maison d'Este qui n’y résidaient pas et qui la faisaient gérer par un vicaire. Aussi la discipline s’y était-elle relachée ; il n’y avait plus ni piété, ni bonnes mœurs parmi les prêtres qui, bien loin de veiller sur l'âme du prochain,