SAINT MATTHIEU, XXII
(2) Marc Mantova Benavides, docte jurisconsulte et professeur à Padoue, écrivit un livre intitulé Del Concilio, où il examine quelles sont les personnes qui ont droit d'y assister, et en quelles qualités; il déplore que beaucoup de cardinaux et de prélats s’y entendent si peu en fait d’études sérieuses, et s'occupent de philosophie et de belles-lettres plutôt que des canons et des Ecritures; il examine ensuite les divers conciles qui ont précédé, et pose la question de savoir si le concile est supérieur au pape. Bien qu'il n’ait pas épargné les désordres des ecclésiastiques, il fut loué pourtant par Paul III et reçut des applaudissements de Rome. |
Incidents.
Formalites.
Objections.
LE CONCILE DE TRENTE. 603 on dispute pour savoir s'il faut le considérer comme un nouveau-concile, ou comme la suite du premier. n
Les prélats, auxquels on avait fait de pressantes invi tations, me venaient pas; il fallait donc ou ajourner l’ouverture, ebalors on disait quele papela retardaitexprès; ou bien.on l'ouvrait, et alors on se récriait contre le petit nombre des assistants, disant qu'il n'y avait que des Italiens et que, partant, la chrétienté toutentière n'y était pas représentée. Le roi de France, professant le plus grand respect pour les clefs de Saint-Pierre, protestait contre la réunion du concile, faite tandis que le pape était en rupture avec lui, el alors que le nombre des cardinaux français se trouvait si restreint. Les princes se plaignaient de la lenteur : et pourtant elle provenait de leurs prétentions et de leurs brigues, parce qu'ils s'effrayaient
+ de certaines réformes et voulaient faire servir le.concile à leurs desseins particuliers. L'Espagne songeait à épouvanter les Belges révoltés ; la France et l'Empire, à abaisser ou à caresser les huguenots et les Juthériens. Puis l'empereur demandait non-seulement la réforme du pape et de sa cour, celle des bréviaires, des légendaires, des sermonnaires, mais encore la communion sous les deux espèces. L'Espagne voulait qu’on déclaràt que les évè ques exerçaient leur ministère.en vertu d’une institution divine, et non parune émanation- du pouvoir papal, etque dès lors ils étaient indépendants; la France défenduit les décrets de Bâle et la supériorité des conciles sur le pape, et, par la bouche du cardinal de Lorraine elle demandait le mariage des prêtres, l’usage du calice, la liturgie en langue vulgaire, tant que les bouleversements de France ne permettraient pas de se rapprocher des papalins.
‘Bidevenait fort difficile d'amener l’empereur Ferdinand
arrêtées d’avance ; quant aux émigrés d’Italie, ils le répudiaient de toutes leurs forces. Mais au sein méme du concile, on se plaignait que, la discussion ne fût pas libre (K), que tout vint de Rome déjà préparé et délibéré, ce qui faisait dire à Frà Paolo Sarpi, que le Saint-Esprit voyageail en valise par la poste; que les prélats prenaient trop de soucis de la grandeur pontificale, qu’enfin le concile était mené au gré des Italiens.
Le mot Italiens était une qualification générique, comme celle qu’on invente pour désigner les partis, et on l’appliquait à tous ceux qui se faisaient les chauds partisans des prérogatives romaines. L'habitude qu'a l'Église d’attribuer à chaque homme de l’importance en raison de ses mérites personnels, et non de sa naissance, devait faire préférer le vote par tête au vote par nation : de là, dérivait la prépondérance des Italiens; car, en face de quatrevingt-trois prélats que comptaient au concile tous les autres pays ensemble, l'Italie, à elle toute seule, en avait cent quatre-vingt-sept. Les présidents du concile, à la date du 1° juin 1563, écrivaient au cardinal Borromée pour informer ie pape de la marche des affaires, et entre autres détails lui rapportaient ceci :
« Comme les membres du concile appartiennent à trois nations principales, l'Italie, l'Espagne et la France, de même ils se divisent en trois factions qui ont chacune leurs prétentions et leur but ; aussi les voit-on toujours se diriger par leurs passions et leurs intérêts. Les Italiens, qui, même quand ils ne sont pas unanimes, composent la majorité à raison même de leur grand nombre, ont toujours l'œil ouvert à ce qui peut faire plaisir à Votre Sainteté, et à la conservation de la cour de Rome : quelle que soit la proposition qu’on leur soumette, et quelle que soit son importance, ils ne se laissent dominer par aucune autre considération pour l’accepter ou la repousser, que celle de savoir si elle est faite dans l'intérêt ou au préjudice de Sa Sainteté et de la cour. »
Les Italiens dominent au concile.
LE CONCILE DE TRENTE. 607 de ligne de conduite dans la réglementation des sémipaires.
A la liste des noms fameux que nous venons de donner, ajoutons le docte évêque de Troia, Seriprando, jadis secrétaire du célèbre cardinal Egidius de Viterbe ; Bertani, auteur d'un commentaire sur saint Thomas et d’un traité sur le pouvoir temporel du pape; Alvise Lippomano (1559), Jérôme Accolti et Hercule Gonzague qui, nommé à quinze ans évêque de Mantoue par Léon X, à vingtdeux ans créé cardinal par Clément VIL se fit remarquer par sa prudence dans le maniement des affaires, par son application et par sa piété.
Le bolonais Laurent Campeggi, évèque de Feltre, puis de Bologne, nonce en Angleterre à l’occasion du divorce d'Henri VIII, et à la diète d’Augsbourg (— 1539) eut un fils, Alexandre, qui fut cardinal et comme son père évéque de Bologne : celui-ci embellit l’église de Sainte-Pétrone, introduisit les jésuites, et favorisa les augustins et les capucins. Prolégat à Avignon, il combattit les vaudois, et lorsque le concile fut transféré momentanément à Bologne, il le reçut dans sa maison, où logesient quatre autres évêques de sa propre famille (— 1554).
Chez Augustin Valier, évêque de Vérone, on ne savait ce que l’on devait le plus admirer, ou de sa rare érudition ou de sa conscience à l’abri de toute souillure ; il composa cent vingt-huit ouvrages, mais en publia fort peu, et parmi eux une Histoire de Venise : il combatiit à outrance la barbarie scolastisque et la terreur qu’inspiraient les comètes ; dans sa Rethorica ecclesiastica, plusieurs fois réimprimée, il indiqua le premier une source féconde de fausses légendes. Elles provenaient, suivant lui, des compositions qu'on donnait à faire dans les monastères sur le martyre
botanique et l’Académie des Enflammés (degli Infiammati), traduisit et commenta Vitrave, et laissa une très-belle relation de son ambassade près d’Édouard VI d’Angleterre. Du méme pays étaient Jean-Antoine Volpi et Antoine Minturno, hommes de lettres du premier mérite; Honorat Fascitello, évêque d'Isola, auteur de lettres et de poésies estimées ; Marc-Antoine Flaminio et l'évêque Vida qu’on avait salués comme un nouveau Catulle et un nouveau Virgile ; Isidore Clario, grand jurisconsulte; Taddée Cucchi de Chiari, qui corrigea la Vulgate en la confrontant avec les textes hébraïque et grec, sans négliger l’exégèse des protestants ; Louis Beccadelli, éminent littérateur, ami de Bembo, de Contarini, de Pole, dont il écrivit la vie, qui administra divers évéchés, devint plus tard évêque de Raguse et prévôt de Prato, où il mourut en odeur de sainteté.
Le milanais Primo del Conte, un des premiers compagnons de saint Jérôme Miani, avait été envoyé'en Allemagne pour s'opposer à l’hérésie. A son retour dans sa patrie, les couvents le recherchèrent à l’envi pour enseigner la théologie et les langues orientales, et Volpi, évêque de Côme, se servit de lui pour combattre les hérétiques‘de la Valteline. A Milan et à Côme, Conte était l'arbitre souverain dans le choix des professeurs de belles-lettres ; on le chargea aussi de préparer les matières pour le concile, auquel il assista comme théologien du cardinal Visconti, évêque de Vintimille. L'illustre jurisconsulte cardinal Paleotto était sans cesse consulté par les Pères : il écrivit les actes du concile, actes dont Raynaldi s’est beaucoup aidé.
Le calabrais Guillaume Sirleto, véritable bibliothèque ambulante, parlait français, latin, grec, hébreu, si bien
Le prédicateur Musso.
610 DISCOURS XIIL que depuis trois cents ans, disait-on, on n'avait pas vu de cardinal plus érudit, ce qui l’empécha de devenir pape, parce qu'on craignait que ses études ne l'absorbassent trop. Enseveli pour ainsi dire dans la bibliothèque Vaticane, il s'occupait uniquement d'aider les autres dans leurs ouvrages, et ne publia aucun des siens. Il pourvoyait de textes et d'arguments les champions du concile, en sorte que le cardinal Seriprando lui écrivait de Trente que ses opinions sur les questions pendantes avaient été fort bien reçues, et il concluait que Sirleto, en restant à Rome, rendait plus de services au concile, que s’il fût venu en compagnie de cinquante prélats ‘. Et pourtant un tel homme ne dédaignait pas de rassembler autour de lui les enfants qui arrivaient sur la place Navone avec des fagots de bois, pour les instruire sur le catéchisme. Parmi les membres du concile qui brillèrent par leur éloquence comme prédicateurs, citons Alexis Stradella de Fivizzano, François Visdomini de Ferrare, Barthélemy Baffi de Lucignano. Cornelius Musso de Plaisance, à la fleur de son âge, faisait à Padoue des leçons sur les épîtres de saint Paul, lorsque survint un prédicateur qui les interpréta dans un sens différent. Ce dernier ayant rencontré des approbateurs, il s’ensuivit des troubles, qui durèrent jusqu’à ce que le cardinal Campeggi, légat à Bologne, eùt fait chasser les novateurs. Il recommanda Musso à Paul II, qui l’appela à Rome, où il succéda à Saint-Laurent in Damaso à Ochin, contre qui il écrivit des discours et des livres de polémique. Il présentait Ochin comme un transfuge ecclésiastique, et il chercha même
(1) Voir Lacomarsini, dans ses notes sur Poggiano, professeur de Saint-Charles, qui devint plus tard cardinal.
à le convertir dans des entretiens particuliers. Le premier jour du carème de l'an 1548, comme il préchait à Bologne , il vit se lever dans son auditoire un servite pour lui faire des objections. Plus tard, le pape nomma Musso évêque de Bitonto et voulut qu'il résidât à la cour, afin que chaque jour il lui fit en latin une homélie sur l'évangile, soit dans sa chambre, soit pendant son repas ; manière de procéder déjà bien différente de celle en usage au temps de Léon X, où, après le sermon, commençaient les objections que l’orateur combattait. Celuici disputa souvent avec un clerc, qui devint plus tard Pie IV, et qui employa Musso aa même office.
Oa lui décernait les plus grands éloges pour avoir banni de la chaire les subtilités de la scolastique, les déclamations ridicules, les citations affectées d’auteurs profanes, et pour y avoir substitué une prédication solide, pieuse et conforme à l’évangile. Jérôme Imperiali l'appelle l’Isocrate italien; d’après lui, il ne manquerait | à Musso ni la vigueur de Démosthènes, ni l'abondance de Cicéron, ni la grâce de Quinte-Curce, ni la majesté de Tite-Live. Bien des œuvres de ce temps lui furent dédiées; monseigneur Della Casa lui consacra son ode sur l’éloquence; Bernardin Tomitano, médecin et recteur de l’université de Padoue, composa un discours sur son génie oratoire, et lui fit frapper une médaille portant un cygne, et autour la légende Divinum sibicanit et orbi. Pour les cardinaux Gontarini et Bembo, Musso « n'était ni philosophe, ni orateur, mais una ange qui persuadait le monde. »
Ce « Chrysostôme italien » fut choisi pour faire le discours d'ouverture du concile; il eut un grand succès, car il « y déploya une habileté consommée, il 7 sema les ornements de la rhétorique, comme une pluie de ru-
bis et de diamants; il le parfuma de tous les précieux onguents d’Aristote, d'Hippocrate, de Cicéron, et de tous les sages préceptes d’Hermogènes. » Cet éloge, donné à son discours par un gazetier du temps, Hortensius Lando, suffirait à le condamner, quand même nous n’en posséderions pas le texte. L’orateur fut peut-être mal apprécié par la malice des adversaires, mais assurément il est bien loin d’avoir la dignité qu'il convenait de garder en face de l’assemblée la plus auguste qu'on eùt réunie depuis bien des siècles. Musso donne aux trois nonces des éloges tirés du nom même de chacun d'eux; il apostrophait l’écho des montagnes de Trente; et (tant la mythologie était incarnée en lui) il citait l'exemple des poëtes faisant tenir un conseil aux Dieux pour inviter les prélats à se rendre à Trente, comme s’il se füt agi des preux de la Grèce appelés dans le cheval de Troie.
On avait prescrit aux théologiens d'émettre leur avis, en l’appuyant sur les saintes Écritures, sur la tradition apostolique, sur les synodes, sur les constitutions et les décisions émanées des souverains pontifes et des saints Pères, sur l’accord unanime de l'Église catholique, le tout en termes concis, et en éliminant les questions inutiles et les disputes opiniâtres. Personne ne s’avisera pourtant de croire que tout se passât toujours sans bruit; souvent les légats durent rappeler les champions aux lois de la charité et de la modestie; mais en somme, il n’y avait qu'un conflit intérieur, tous partant de points admis, et finissant par s'accorder sur les décisions à prendre.
Il appartient à ceux qui écrivent des monographies historiques de développer le rôle que jouèrent dans cette Iliade l'élément humain, les luttes, les partis et leurs manœuvres; ce qu'il y a réellement d'important, c’est
de rapporter la sentence finale, le visum est sur lequel tombèrent d’accord toutes les nations, tous les âges, toutes les passions. A n’examiner le concile de Trente qu'au point de vue extérieur, on reste convaincu que, si sur quelques-unes de ses décisions la politique parut avoir une certaine influence, la plupart cependant ont été inspirées par la conviction et par la conscience; elles ont été dictées avec une clarté et une élégance d’expressions remarquables : elles ont autant que possible mis le mystère à la portée de la raison humaine et favorisé le sentiment, tandis que les protestants le vilipendaient. Plutôt que de réfuter Luther et les autres hérétiques, le concile entreprit de diriger la chrétienté tout entière devenue politique et raisonneuse, et de lui donner une explication rigoureuse et péremptoire des doctrines, en écartant toute contradiction ou divergence et en repoussant toute transaction, toute confusion dans les termes et dans la portée des définitions : cette étonnante précision avait été préparée par les habitudes scolastiques que tempérait alors la correction classique. Et comme l’hérésie luthérienne avait été la synthèse de toutes les hérésies, le concile de Trente fut à son] tour la synthèse de tous les conciles qui avaient donné des définitions sur quelque sujet que ce fût.
Les décisions sont rédigées ou sous la forme d'un traité qui présente le dogme, même dans ses détails, avec le titre de Decretum ou de Doctrina; ou sous la forme de sentences concises, absolues, et avec le titre de Canones, qui proscrivent les erreurs de foi; ou sous la forme de prescriptions disciplinaires, appelées Decretum de reformatione.
Quoique nous ayons dans cet ouvrage évité la forme
Canons doctrinaux.
doctrinale, nous ne croyons pas pouvoir omettre ici l’exposition de l'ensemble des croyancés universelles dans leurs divergences avec les croyences particulières.
Les premières sessions s'étaient déjà prononcées sur les divergences capitales, afin d’enlever toutes les équivoques à l’aide desquelles on avait essayé, pendant quelque temps, de ramener les dissidents.
Sur l’essence de Dieu, les catholiques étaient d'accord avec les Églises orthodoxes des protestants.
- L'homme fut créé en possession de son libre arbitre ; aussi, c'est sur lui que ses fautes retombent tout entières.
Le péché originel fut proclamé, non par un décret doctrinal, mais par la condamnation de ceux qui le niaient. On ajouta que, en déclarant tous les hommes atteints par la faute d'Adam, on ne comprenait point dans ce noinbre la Bienheureuse Vierge, par respect pour la bulle de Sixte 1V sur l’Immaculée Conception, controversée entre les scotistes et les thomistes*. Par ce péché, l’homme perdit la justice et la sainteté primitive; il s’attira le courroux et la vengeance de Dieu; il fut dégradé dans son âme et dans son corps, et devint sujet à la mort. Ce péché et les suites de ce péché se transmettent à la race d'Adam, de telle sorte que nul homme ne peut accomplir un acte agréable à Dieu, ni devenir juste, sans la médiation de Jésus-Christ (M). La liberté est affaiblie, nea perdue; par conséquent, toutes les actions humaines ne sont pas des péchés. En résumé, l’homme a gardé la liberté
(1) Les principaux défenseurs de l’immaculée conception furent le cardinale Pole, que nous avons déjà plusieurs fois nommé, et le cardinal Pacheco.
morale, trop attestée par le pouvoir qu'il a de se tromper et de faire le mal; le libre arbitre, par lequel il peut entrer dans le plan de la rédemption, comme il pouvait ne pas sortir du plan primitif de la création.
Au contraire, les protestants disaient que l’homme est prédestiné au salut ou à la perdition; les mots de liberté, de libre arbitre, ne se trouvent pas dans l’Écriture et sont des inventions des scolastiques; c’est Dieu qui fait tout, le bien comme le mal; les hommes naissentavec le péché, avec la concupiscence, c’est-à-dire avec une aversion positive pour la loi et avec la haine de Dieu; sans crainte de Dieu et sans confiance en lui, ils n’ont plus ni intelligence ni désir du royaume de Dieu; les péchés actuels ne sont que des manifestations du péché héréditaire.
D'après les catholiques, le pécheur est rappelé à la grâce par une miséricorde de Dieu, en vue des mérites du Rédempteur, et par le moyen de la révélation évangélique; l’Esprit-Saint réveille ses facultés assoupies et l’amène à céder à l’impulsion céleste. Si le pécheur prête l'oreille, le premier effet de cette docilité, c'est la foi dans la parole de Dieu, et dans cette vérité que Dieu a aimé le monde au point de lui donner son Fils unique. Dans quel abime de corruption gisait le monde, puisqu’il ne pouvait en étre retiré que par l’intervention du Fils de Dieu! L'homme s’abandonne à la miséricorde du Sauveur, espère en ses mérites ; à la vue de cette charité infinie, il sent se ranimer en lui une étincelle d'amour, déteste son péché et s’en repent. Arrivé à ce point, avec son libre consentement, il est justifié; c’est-à-dire que le Saint- Esprit répand dans l'âme la grâce sanctifiante et l’amour de Dieu; renouvelé ainsi, le chrétien: produit des œuvres bonnes et méritoires, et devient participant du royaume
céleste ; mais il ne peut étre certain de sa justification que par une révélation spéciale!.
L'homme et Dieu coopèrent donc; Dieu réveille le pécheur, avant que celui-ci puisse mériter et même tant soit peu désirer cette grâce; mais le pécheur doit correspondre librement à l’appel divin, et alors seulement il est relevé. L’Esprit-Saint n’agit pas d'une manière né- . ‘ cessitante; à sa propre toute-puissance, il donne pour limite la liberté de l'homme que le péché originel n'a point détruite.
En ceci (nous le répétons) consiste la différence fondamentale qui sépare de nous les protestants. Ils professent que le pécheur, épouvanté par son impuissance d’accomplir la loi qui lui est préchée, voit cependant que Jésus- Christ enlève les péchés du monde, et que la foi justifie par elle-même. Il s’attache donc aux mérites du Sauveur, en vertu desquels Dieu déclare juste et saint le fidèle, bien qu'il ne le soit pas, et bien qu’il continue à porter la souillure originelle et celle des autres péchés. La foi justifiante ne demeure pas seule; à elle vient se joindre la sanctification qui se manifeste par les bonnes œuvres. La justification et la sanctification ne doivent pas cependant se confondre; autrement on n’obtiendrait pas la certitude de la rémission des péchés et du salut éternel. L'œuvre de la régénération revient entièrement à l’Esprit-Saint; toute la gloire en est à Dieu, aucune à l'homme.
Ainsi parlent les luthériens. Calvin, au contraire, éta-
(1) Il s’agit ici, d'après les termes mêmes du concile, d’une certitude de foi. « .... cum nullus scire valeat certitudine fidei, cui non potest
« subire falsum, se, ;gratiam Dei esse consecutum. » (Sess. VI de Justificatione, cap. IX.)
blit un lien intime entre la justification et la sanctification; Dieu opère seulement dans ceux .qu'il a prédestinés ab æterno. Quand on a admis que le péché originel a entièrement détruit les facultés de l'homme, il n’y a plus lieu à la libre coopération; on ne peut même plus reconnaître en l’homme la capacité de recevoir l’action divine. Pour eux donc, la justification est un jugement par lequel Dieu délivre l’homme des peines du péché, mais non du péché même; pour les catholiques, elle comprend tout ensemble la rémission des peines dues au péché, et la sanctification moyennant l’acte divin qui justifie.
Les protestants rejettent la distinction entre la foi vive et la foi morte. Ils sont persuadés que, même après la justification, l'essence criminelle subsistant dans l’homme, ils ne peuvent faire d’actions agréables au Seigneur. Ils en vinrent cependant quelquefois à les dire nécessaires, mais dans quel sens ? Je ne le saisis pas.
Après des discussions qui montrèrent quelle variété d'opinions courait] sur ce point si capital (N), le concile reconnut que nos péchés nous sont remis gratuitement par la miséricorde divine; qu’ils ne sont pas seulement couverts, mais détruits par le sang de Jésus-Christ, dont la justice n’est pas imputée, mais actuellement communiquée aux fidèles par l’opération de l’Esprit-Saint. Toutefois, la chair ne se révolte que trop contre l'esprit, parce que notre justice n’est point parfaite; aussi le continuel, gémissement de l’âme pénitente est-il nécessaire.
Quant au mérite des œuvres, la vie éternelle est une grâce miséricordieusement promise, et une récompense donnée aux bonnes actions dont la valeur provient de la grâce sanctifiante. Le libre arbitre ne peut nous diriger vers la béatitude éternelle, s’il n’est mu par l’Esprit-
Saint; mais les préceptes, les exhortations, les promesses et les menaces de l’évangile montrent suffisamment que nous opérons notre salut par un mouvement de notre propre volonté, aidée de la gràce. Bien que, dit le concile, « les saintes Écritures fassent grand cas des bonnes œuvres; que, d’après la promesse de Jésus- Christ, même un verre d’eau donné à un pauvre ne reste pas sans récompense ; qu'au témoignage de saint Paul, un moment de souffrance en ce monde doive produire un poids éternel de gloire; cependant, le chrétien n’a garde de se confier et de se glorifier eu lui-mème: il met sa confiance en Notre-Seigneur, dont la bonté est si grande qu'il veut que ses dons deviennent les mérites de ceux qui les reçoivent. »
En somme, les péchés nous sont remis par pure miséricorde et par les mérites de Jésus-Christ; la justice qui est mise en nous par le Saint-Esprit, nous la devons à une libéralité gratuite; nos bonnes œuvres sont pareillement des dons de la grâce. Après cela, Bossuet trouve étrange que les protestants, se soient séparés de nous à cause de ce point, tenu pour essentiel à l’origine, et que les personnes sensées ne regardent plus comme tel (0).
L'Eglise entend par bonnes œuvres les actes moraux de l’homme justifié en Jésus-Christ, ou les fruits de la volonté rectifiée et de l’amour inspiré par la foi. On aomme méritoires celles qui sont produites par notre libre arbitre dans la vertu de Jésus-Christ. Et quand on dit que le chrétien doit mériter la vie éternelle, on entend
(1) Session XIV, c. 8. C'est l'expression même de saint Augustin, que Dieu couronne ses propres dons, en courdnnant les mérites de ses serviteurs. (Voir notre volume La RÉFORME EN IraLIE : Les Précurseurs. page 626.)
LE CONCILE DE TRENTE. 619 qu'il doit s’en rendre digne à l’aide du Sauveur. Il y a des bonnes œuvres qui vont au delà des préceptes et des œuvres surérogatoires, que l'on peut omettre sans blesser la loi suprême de la charité.
Mais lorsque les protestants soutiennent l’inutilité des œuvres en général, ils entendent surtout les sacrements, que nous tenons pour nécessaires, et qui ont été fixés au nombre de sept, selon l’enseignement de Pierre Lombard, appuyé sur la tradition. La fin de l'institution des sacrements, au dire des protestants, c’est d'assurer les fidèles que leur faute a été remise, de les eonsoler, de les détivrer de la crainte de la loi; comme la circoncision, ce sont de purs témoignages des décrets divins sur l’homme; le baptème et la cène n’apportent de fruits qu'autant que celui qui les reçoit croit que ses péchés lui sont pardonpés. Le mariage ni l’ordre ne servent à rien pour ce but; le baptême ne devra être reçu que quand on est capable de le comprendre; la confirmation n’est qu’une répétition du baptême: lextrême-onction est remplacée par la cène, qui doit réconforter l’homme effrayé par le silence éternel de cet infini mystérieux dans lequel il va tomber. Les protestants rejettent bien plus encore la confession; on peut y recourir pour demander conseil ou pour soulager sa conscience; mais l’absolution ne peut venir du prêtre, elle ne vient que de Dieu. Ils ont admis d’abord que le corps et le sang de Jésus-Christ étaient distribués dans la còne, avec le pain et le vin; mais Carlostadt attaqua la présence réelle; Zwingle et OEcolampade la rejetèrent absolument. Au dire de Zwingle, les sacrements ne sont que de pures cérémonies; quiconque a besoin d’être consolé par eux n’a point la vraie foi.
D’après les catholiques, par les sacrements commence
Les sacrements.
la vraie justice; quand on l’a perdue, c’est là qu’on la recouvre, car ce sont dessignes sensibles institués par Dieu, et possédant la vertu, non-seulement de signifier, mais de produire la sainteté et la justice. Les symboles de l’ancienne alliance ne conféraient pas la vertu justifiante par laquelle l’homme s’unit à Dieu; c’est le propre des sacrements‘. L’oeuvre accomplie par Dieu dans les sacrements n’exclut pas cependant l'activité humaine, car elle exige des dispositions chez ceux qui veulent les recevoir.
Au fait moral de la justification concourent nécessairement le tribunal de Dieu et celui de l'homme. C’est Dieu qui remet les péchés par le moyen de ses ministres ; seul, il peut enlever la faute et rendre à l’âme ses droits à l'héritage céleste; mais le pardon n'est pas accordé si l’homme d’abord n’a point prononcé contre lui-même un verdict de culpabilité, en se reconnaissant digne de ch4timent. Le tribunal de l’homme doit être un tribunal de justice et de peine; le tribunal de Dieu est un tribunal de miséricorde et de grâce, quand il a été apaisé par le repentir. Toutefois, la conscience ne se condamne pas proprement elle-même: elle rend simplement témoignage à l'acte juridique de Dieu qui s’exerce sur le coupable; celui-ci peut y acquiescer ou y contredire; il peut rétablir l’ordre par l’expiation ou le troubler en résistant à son auteur.
Dans la consécration, le pain et le vin se changent au vrai corps et au vrai sang de Jésus-Christ. En conséquence,
(1) Si l’on admet avec Luther que les sacrements donnent la grâce uniquement parce qu'ils excitent la foi, il s'ensuit que les sacrements de la loi antique possédaient la même vertu, et pourtant ces derniers n'étaient qu’un pur signe de la grâce, tandis que ceux de la nouvelle la contiennent et la produisent.
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LE CONCILE DE TRENTE. 621 notre être se transforme dans l’union avec le Rédempteur qui vit en nous.
On avait proclamé cette vérité lorsque le nominalisme, panthéisme mystique, confondait Dieu avec l’homme; aussi l’Église erprima-t-elle alors d’une manière plus nette la distinction qui existe entre l’un et l’autre; et dans la fête du Corpus Domini elle célébra le Christ, vraiment extérieur à l’homme et s’approchant de lui par bonté. En vertu d'une pure règle disciplinaire,’ on distribua l’eucharistie sous une seule espèce; le fidèle sait que le Christ est tout entier sous les deux espèces et sous chacune; et il n'est pas nécessaire, pour s’unir réellement à Jésus- Christ, de joindre à l'espèce du pain quelques gouttes de l’autre espèce (P).
Le concile définit que le mariage est un vrai sacrement; que l’Église a pu, par sa propre autorité, établir des empêchements dirimants qui en annulent tous les effets, humains et divins; que des juges ecclésiastiques ressortissent les causes matrimoniales concernant le lien et la validité de l’acte (Q).
Elle n’est donc pas seulement insensée, elle est perverse la loi qui dénature le sacrement des âmes et l’abaisse à ce point de n’étre plus qu’un contrat des corps; qui fait qu’un maire, un officier public, par sa simple autorité municipale, ordonne à une enfant, formée à la pudeur et au jaloux amour de la plus précieuse des fleurs, de se donner à un homme en vertu d’un contrat et au nom de la liberté de la chair, sans cette bénédiction qui prescrit l'amour et consacre la transmission de la vie. Ce que Mirabeau lui-même déclarait le plus grand attentat du pouvoir politique contre le pouvoir religieux, ouvre la voie aux libres unions et aux libres abandons.
L'Église,
622 DISCOURS XUI.
Heureusement les hommes sont moins serviles que les législateurs; ils écoutent moins l'opinion publique que leur conscience, et ils corrigent ainsi, dans la pratique, la brutalité des despotes et les sophismes des parlements.
L'Église est en même temps une institution divine et humaine. Le mot d’Église indique toujours dans les Écritures une société visible. Le Christ lui a promis lindéfectibilité; et puisqu'elle n’est visible que par la profession de la vérité, il faut qu’elle la professe toujours. Cela implique qu'elle est infaillible, et que personne ne peut s’écarter de ses enseignements".
Pour étre admis dans l’Église invisible, le baptême spirituel suffit; pour y vivre, il suffit d’un aliment immatériel; mais à l’Église visible, précisément parce qu’elle est telle, outre le baptême d’esprit, il faut un baptême extérieur; outre la nourriture de la parole de Jésus- Christ, il faut la nourriture du corps de Jésus-Christ, et un sacrifice qui, comme le sacrement, tombe sous les sens. Le sacrifice et le sacerdoce sont unis dans toute loi; puisque, dans le nouveau Testament, le sacrifice est visible, le sacerdoce doit l’étre aussi; en vertu de l’institution divine, il a recu le pouvoir de consacrer, d’offrir, d’administrer l’eucharistie, de remettre ou de retenir les
(1) Saint Augustin définit l’Eglise populus fidelis per universum orbem
. dispersus. Après le schisme d'Orient, on l’a définie l’assemblée des per-
sonnes unies entre elles par la profession de la foi chrétienne etla participation aux mêmes sacrements, sous la supréme conduite du pape, premier vicaire du Christ. Les paroles de cette définition que nous mettons en italiques sont omises par l’Église grecque. L'Église protestante se nomme la congrégation des saints, dans laquelle l’évangile est enseign6 et les sacrements administrés comme il faut, (Confession d’Augsbourg, art. 7.) D'après les sociniens, l'Église visible est la réunion de ceux qui tiennent et enseignent la doctrine du salut. (Caféchisme de
Cracovie, page 108.)
péchés; dans ces acerdoce établi par Dieu, on s'élève, par divers ordres, des ministères inférieurs aux supérieurs ; au nombre des ordres supérieurs sont le diaconat et le sous-diaconat ; les ministres inférieurs sont les acolytes, les exorcistes, les lecteurs, les portiers. La grâce est conférée dans l’ordination; aussi l'ordre est-il un des sacrements qui impriment un caractère indélébile, et l’on a condamné ceux qui disent qu'après l'avoir reçu on peut devenir laïque, ou que tous les chrétiens sont revétus des mêmes pouvoirs spirituels. Le consentement ou l’autorité du magistrat séculier n’interviennent pas dans la promotion à l’épiscopat, au sacerdoce et aux autres degrés de la hiérarchie; ceux-là sont des larrons et non de vrais ministres de l'Église, qui sont appelés aux fonctions ecclésiastiques ou qui en sont investis par le peuple et par la puissance laïque. C'est du Ciel que vient la vocation au ministère ecclésiastique, à la dispensation de la parole et des sacrements ; mais cette vocation doit être reconnue et sanctionnée sur la terre; pour prendre part au ministère public de l’Église, il faut en recevoir le droit par la vertu d’un rite symbolique que les hommes accomplissent selon les prescriptions du Christ, c’est-à-dire . par la vertu d’un sacrement. La visibilité de l’Église implique une constitution d'après laquelle, d’un évêque à un évêque et d’un prêtre à un prêtre, on remonte jusqu’au Christ. C’est par un tel lien que les évêques se rattachent aux apôtres; et comme l'unité est nécessaire pour rassembler tous les fidèles dans une véritable éommunion, il faut un chef, institué par le Christ, visible comme l’Église est visible, et à qui tous doivent l’obéissance, puisque tous sont membres d'un même corps.
L'Église possède, transmet et interprète les livres livres saint.
saints, et nous les recevons d'elle comme des œuvres divines, avant même qu'en les lisant nous y ayons reconnu
la présence de l’esprit de Dieu; nous les recevons, comme dit un grand saint, parce que l’Église nous les donne, quand bien même nous y rencontrerions moins de traces de l'inspiration prophétique, comme, par exemple, dans , les livres historiques des Machabées ; ou de la sûreté critique, comme dans l’Épître de saint Jude, qui semble citer
le livre apocryphe d’Enoch (R).
Catholiques et protestants s’accordaient à regarder la Bible, et particulièrement le Nouveau Testament, comme la source de la vérité; il importait donc de fixer le nombre des livrescanoniques et l’ordre dans lequel on devait les lire (S), sauf toutefois que les uns en attribuaient l'interprétation à l’Église, les autres à l'individu. Pour les catholiques, l’infaillibilité de l’Église s’identifiait avec celle de l’épiscopat et du pape; quant aux dissidents, leur respect pour le livre les amena à donner un caractère miraculeux à la lettre, je dirai même aux pointsvoyelles introduits par les rabbins du moyen âge. Pour eux, la Bible manque du caractère de la certitude, car ils n'en ont qu’une traduction humaine; pour nous, elle a vraiment une autorité divine.
L'Église fut fondée par la prédication, c’est-à-dire par la parole; la parole ne perdit point son autorité quand elle fut écrite. Au même titre que l’Écriture, nous vénérons
(1) C'est là précisément l'opposé du rationalisme du dix-huitième siècle; par exemple, des idées de Tillotson ou de Buttler, quidisaient : Quiconque désire vraiment accomplir la volonté de Dieu, ne peut se laisser entraîner par les prétendues révélations. Qu'on lui propose une doctrine comme venant de Dieu, il la juge d’après les connaissances qu'il a de la nature et des perfections divines : y est-elle conforme? 1]
l’admet; si non, il la rejette, lors même qu’un ange descendrait du ciel pour la lui faire accepter.
donc la parole transmise de vive voix. Pour garantie de sa vérité, nous avons le fait de son acceptation par toutes les Églises chrétiennes depuisl’origine; et ce fait ne nous permet pas de croire qu'elle ait une autre source que l’enseignement des apôtres. La tradition est donc la croyance constante et universelle de l’Église, déposée dans les monuments historiques; aussi la nomme-t-on le criterium à l’aide duquel on interprète l’Écriture sainte. L'Église est la gardienne de l’une et de l’autre. Telles seraient, en résumé, les doctrines sur lesquelles les protestants et les catholiques ne s'entendent pas. Quand Bossuet en fit l’exposition, en énumérant les seules vérités définies par le concile de Trente, sans s'arrêter aux curiosités téméraires de la scolastique ni aux objections faites par des docteurs particuliers ou sur des points qui n'étaient pas universellement et nécessairement reçus, les adversaires furent étonnés d’être si peu éloignés de lui.
Quelquefois, les Pères ne pouvant s’accorder sur la La vie future. manière d'exprimer un article, lui donnèrent une formule négative, c’est-à-dire qu’ils condamnèrent la proposition contradictoire, ce qui n'implique pas que l’affirmation opposée soit toujours tenue pour entièrement vraie.
D’autres points sont exprimés en termes généraux, tels cependant qu'il faut bien se garder de les confondre avec les termes vagues ou ambigus; ceux-ci ne signifient rien, ou n’ont aucun sens précis; les termes généraux ne portent pas l’évidence jusqu’à la dernière précision, mais ils sont clairs néanmoins jusqu'à ce degré permis par les textes de l'Écriture et des saints Pères. Telle serait la question sur le point si controversé du purgatoire. Les âmes justes peuvent sortir de ce monde sans être