‹ Les hérétique d'Italie (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · HI · texte numérisé non relu

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renversées et dépeuplées ; dans beaucoup d'endroits,onne peut se procurer de viande d'aucune sorte. Entre Verceiä et Pavie, dans un espace de cinquante milles du pays le plus fertile du monde en vignes et en céréales, tout est désert ; nous ne vimes aucun homme ou aucune femme

travaillant aux champs; nous ne rencontràmes pas un

être vivant, excepté trois pauvres femmes qui grapil-

laient les raisins oubliés, car on n’a fait ni semailles, ni

moissons ; les vignes sont devenues sauvages, et les rai-

sins tombent en pourriture, sans que personne vienne

les récolter. Vigevano, ville prospère et fortifiée, n'est

plus qu’un amas de ruines et un désert; Pavie excite la

pitié ; dans les rues on voit les enfants qui tout en pleurs

demandent du pain, et qui meurent de faim. On nous a

dit, et le pape nous l’a confirmé, que la population de ces

districts et de beaucoup d’autres pays d'Italie a été

épuisée par la guerre, par la famine, par la peste, et qu'il

faudra bien des années avant que l'Italie ne revienne à

un état satisfaisant. Voilà l’œuvre des Français non moins

que celle des Impériaux. »

Tandis que Clément VII était prisonnier, le roi Ferdinand écrivait à son frère Charles-Quint de ne pas le laisser aller avant d’avoir mis ordre aux affaires de la chrétienté ; que c'était là l’unique remède à apporter aux maudites hérésies'. Plusieurs cardinaux s'assemblèrent à Plaisance pour prendre les mesures nécessitées par les douloureuses circonstances où l’on se trouvait, et pour pourvoir à la sécurité de l'Église. Ils songeaient à trans-

(1) Ferdinand écrivait à Charles-Quint : « La durée de la guerre a fait perdre de vue le préjudice causé à la religion et la nécessité d’y porter remède. Les conséquences furent l’emprisonnement du pape et la dévastation de Rome, qui ont causé”tant de scandale chez les catholiques,

firer le Saint-Siége à Avignon, hors de cette Italie devenue le champ de bataille des étrangers. Les rois de France et d'Angleterre appuyaient fortement, auprès des cardipeaux, up projet de l'exécution duquel ils eussent retiré en grand avantage. Beaucoup de personnes de droite intention y avaient adhéré; mais le cardinal François Cibo, légat de Bologne, qui avait su maintenir dans le devoir les Romagnes, accourut à Plaisance et leur fit abandonner, par de puissants motifs, une mesure qui eût porté le dernier coup à l'Italie et eût mis l’Église dans un péril imminent.

Cependant, après que Rome eut souffert par surcroît la famine et la peste; après que Clément VII eut subi un long emprisonnement ; que les Colonna et les Orsini eurent attisé le feu de ces discordes au milieu desquelles les Italiens s’enflamment d'autant plus de haine qu'ils sont frappés par des fléaux plus terribles; après qu'amisetensemis se furent gorgés des richesses du pays; lorsqu'on répétait partout que c'en était fait du pouvoir pontifical, on vit briller au front de ce pape accablé sous le poids de h fortune une nouvelle auréole de gloire mondaine. En effet, Charles-Quint voulut ètre couronné par Clément VII; et, au moment où l'Allemagne s'était flattée de contempler à cette occasion, humilié devant son empereur, le pape que ses prédécesseurs avaient tant de fois obligé à venir lui rendre hommage, on vit alors Charles- Quint déclarer publiquement qu’il se repentait des atro-

qui ont été un exemple de licence pour les méchants, et une cause de bardiesse et de réjouissance pour les hérétiques, en sorte que la con- «tagion des sectes luthériennes et les ambitions des princes ont dévasté l'Allemagne. (Gevay. Urkunde, etc., p. 66-70. Instruction pour Martin de Salinas, en date du 8 février 1529.) |

Amendes bonorable

de Charles-Quint.

cités commises à Rome en son nom; demander l’absolution pour ceux qui avaient commis ces excès ; s’obliger à faire restituer au Saint-Siége Modène et Reggio qui lui avaient été enlevées par le duc de Ferrare, ainsi que Cervia et Ravenne qui étaient occupées par les Vénitiens. On le vit également prendre des arrangements avec ces derniers pour les pays qui avaient été soustraits au roi de Naples dans Ja Pouille, et avec le pape pour réintégrer les Sforza dans leur duché de Milan; enfin se mettre lui et ses armées à la disposition du pontife, le faisant juge du moment où il devrait tirer l'épée ou la remettre dans le fourreau, et recevoir de sa main les insignes de chevalier de Saint-Pierre.

La solennité du couronnement fut une des plus splendides dont l’histoire ait conservé le souvenir. Ce lambeau de pourpre, percé à jour par les excommunications papales, et que ses prédécesseurs s’étaient jeté eux-mémes sur les épaules, ne représentait plus le centre séculier de la chrétienté, et cependant, lorsqu'il eut été consacré par l’onction du pontife, Charles-Quint pensa à le revétir de nouveau pour faire briller encore un rayon du droit divin au front du successeur de Charlemagne. Il n’eut pas le courage de procéder à cette cérémonie dans la métropole du christianisme naguère dévastée, mais il choisit à cet effet la cathédrale de Saint-Pétrone à Bologne, qui fut convertie en une basilique semblable à celle de Latran. On n'avait invité à la cérémonie ni les électeurs, ni aucun prince allemand, à l'exception de Philippe de Bavière ; au lieu de cavaliers germaniques, c’étaient des gens de toute nation commandés par Antoine de Leyva ; des pages et des hérauts espagnols ouvraient la marche; Boniface Paléologue, marquis de Montferrat,

portait le sceptre, le duc d'Urbin l’épée ; la couronne était portée par Charles de Savoie qui, à force de cautions et d’emprunts, s'était fait faire un habit d’une valeur de 300 mille écus'. L’empereur avait autour de lui pour le servir l'élite de la noblesse d'Italie, Médici, Pio, del Carretto, Gonzague, Pic, Trivulce, Dal Verme, Doria, Sanseverino. Après qu'on eut procédé, selon le cérémonial du rituel, à l’onction par le saint-chréme, Charles-Quint reçut la couronne de Charlemagne, en signe de souveraineté universelle sur la chrétienté, et jura de défendre les possessions, les dignités, les droits du pape et de l’Église *.

On eût dit que l'accord venait d’être renouvelé entre la crosse et l’épée, tandis qu’au contraire c'était la première qui succombait devant la seconde; la monarchie universelle s’en allait en lambeaux pour faire place à des souverainetés nationales, jalouses et rivales ; l'Italie s’affaissait dans la servitude étrangère, et pour la dernière fois l’empereur universel jurait loyauté et fidélité en face du ministre universel de la vérité et de la justice. C’en était fait de l'unité dans le monde comme dans l’Église ; les princes allaient redevenir de simples hommes, soutenus uniquement par la force, combattus par l'examen et par la révolte, sans cesse renversés par les révolutions, ne se fiant plus que dans leurs armées, jusqu’au jour où les

(1) « Il cherche à emprunter, voyre à pouvoir vendre pour fere son voyage : et pour aller jusque à Bouloingne ou la environ, il espère trouver moyen de soy équipper. » (Poupet de la Chaux. An den Kaiser. Lyon, 23 septembre 1529.)

(2) Chronique de l'arrivée et du séjour à Bologne de Clément VII

r le couronnement de Charles-Quint, par Gaetano Giordani, Bologna 1842. Il faut voir dans cet ouvrage la quantité de lettrés et d’autres illustres Italiens rassemblés pour cette solennité.)

armées, elles aussi, se mettraient à raisonner et à discuter ‘ J'obéissance et jusqu’à la réalisation du triomphe de l’individu qui se substitue lui-même au bien commun. Préludes Au nombre des conditions mises à la délivrance du concile. pape, était la convocation d’un concile général.

Ce désordre des esprits, cette négation de toute autorité épouvantait Charles-Quint, qui disait souvent au cardinal Campeggi que le concile était nécessaire, non pas tant pour réformer les ecclésiastiques, mais plus pour réformer les laïques, qui s'étaient écartés de la bonne voie, ajoutant que, s’il n’avait pas lieu, il croyait qu'avant dix ans on ne trouverait plus un homme qui pùt maintenir sous son obéissance, non pas des États, des royaumes et des empires, mais même dix familles!,

Mais la foi catholique tire sa force de son caractère d'unité et d’inaltérabilité. Parler de réformer la foi, c'était déjà une négation, ce n'était pas moins une contradiction qu'une impiété: c'était forcer le monde à croire à l'Église, tandis qu’elle-méme répudiait sa propre infaillibilité. Donc la demande que faisaient les réformés en ce sens était absurde.

Clément VII, de son côté, éprouvait une certaine répugnance à rassembler un concile, surtout parce qu'on discutait si le concile était oui ou non subordonné au pape. On a vu par l'exemple des derniers convoqués qu'à peine assemblé le concile se prétendait supérieur au pape; ce dernier refusait d'admettre cette prétention ; il en naissait un schisme : on élisait alors ua antipape, désordre qui, au milieu des agitations de l’époque, eût amené un

(1) Lettres de Campeggi à Saiviati, de l’année 1520. Monument Vutidana, par H. Lœmmer, p. 50 à 67.

immense bouleversement. Cependant Clément finit par y consentir et écrivit de sa propre main à Charles-Quint la lettre suivante :

Charissime in Christo fili noster, salutem et apostolicam benedictionem.

J'ai appris par une lettre écrite de la main même de Votre Majesté, par le rapport que m'a adressé l'ambassadeur Majo, et aussi par l’avis du Légat, que l'opinion de Votre Majesté et celle des sérénissimes électeurs et princes qui sont en bonne réputation de foi chrétienne, est qu’il est nécessaire, pour extirper les erreurs qui existent chez cette nation, de convoquer le Concile demandé, ce à quoi je consens , mais à la condition que les hérétiques se désistent de leurs erreurs, et s'engagent à vivre en bons catholiques, dans la foi et l'obéissance de notre sainte mère l'Église. M'étant consulté sur cette proposition avec ceux des cardinaux que j'ai délégués dans la cause de la foi, nous avons tous adopté avec un élan unanime cette résolution, qu’il fallait consentir promptement à la convocation du Concile et à toutes les mesures qui ont pour objet d’extirper les hérésies, parce que cette mesure importe au service de Dieu et au salut universel de la chrétienté. Il est vrai, que parmi ceux qui souhaitent ardemment ce salui, il en est beaucoup qui ne pensent pas que la convocation du Concile soit par elle seule un moyen sûr ou convenable pour l’atteindre, jageant qu'il est d'une grande imprudence pour l'Église de Dieu de consentir à ce qu’on recommence à discuter sur des points qui, à d'autres époques, ont été expliqués par des Conciles, et qui ont été observés pendant longtemps par tous les chrétiens : c'est qu'en effet le Saint-Siége avait pour habitude d’accorder les Conciles aux hérétiques, alors que leurs opinions, bien qu’erronées ou contraires au rite universel de l’Église, n’avaient pas encore été réprouvées ou condamnées. Mais vouloir maintenant mettre en doute les points sur lesquels les Conciles ont statu6, leur parait une cause de scandale, de mauvais exemple et un péril pour la dignité du Saint-Siége; ils n’espèrent pas davantage que Pautorité du nouveau Concile puisse apporter un remède plus efficace è ces erreurs, que ne le fait actuellement l'autorité des

(1) Voir la correspondances de Campeggi dans les Monumenta Vaticana, p. 64.

précédents Conciles, qu'ont honorés de leur présence tant de Pères éminents par leur sainteté et par leur science ; car, peut-on espérer de voir ceux qui n’ont tenu aucun compte des décisions ren= dues par ces Pères, observer une autre conduite en face des décisions qui interviendraient à l'avenir ? Les cardinaux ne peuvent se persuader, qu’en demandant un Concile, les hérétiques tendent à quelque but louable, mais, bien au contraire, ils seraient tentés de croire que les hérétiques, ainsi que c’est leur habitude, aient, sous ce prélexte, caché qnelque dessein pestilentiel pouvant ame ner une plus grande confusion et un plus grand désordre. Les susdits cardinaux inclinent d’autant plus à cette opinion, que le temps choisi pour la convocation du Concile leur paraît actuellement très-peu opportun, non pas tant à cause de la guerre qu’on pourrait redouier entre Chrétiens (guerre dont Votre Majesté parle avec tant de prudence), que pour celle dont nous sommes menacés par les Turcs, qui, comme le sait très-bien Votre Majesté, font des préparatifs immenses pour envahir l’année prochaine la chrétienté avec toutes les forces dont ils disposent. Comme il serait impossible à cette époque de faire les convocations pour le Concile, il semble qu'on doive bien réfléchir aux conséquences funestes que pourrait amener la situation: car, si au moment où l’attention serait concentrée sur le Concile, uns nouvelle guerre provoquée par les ennemis de la foi venait à éclater, il faudrait de deux choses l’une: ou s'occuper exclusivement du Concile, et alors négliger de prendre les mesures si nécessaires pour la défense de la chrétienté, ce qui serait pernicieux, ou pourvoir à la guerre, et alors laisser le Concile inachevé (ce qui est plus facile à dire qu’à faire), parce qu'en effet, en fermant le Concile, sans avoir obtenu la satisfaction qu’en attendent les nations, on pourrait facilement faire naître un schisme, ou quelque grave scandale dans l’Église de Dieu. Or, cette satisfaction universelle des nations, Votre Majesté et moi nous pouvons d’autant moins nous flatter de l'obtenir, qu’à part d’autres raisons, nous en trouvons la preuve dans l’expérience des difficultés que Votre Majesté éprouve maintenant à pouvoir, pour des causes si justes, disposer du plus faible contingent de cette seule nation. Ces difficultés augmenteraient facilement à l’époque où éclaterait le danger prévu, parce que les hérétiques et les méchants tireraient parti des circonstances critiques pour obtenir quelque concession dangereuse au point de vue de la sainte foi catholique. Pour alfermir cette foi, il n’y a pas de remède plus efficace, plus

conforme à la piété, et qui produise de plus grands biens, que la convocation du Concile, quand elle a lieu pour des causes, par des moyens et à des époques convenables ; au contraire il n’y a pas de remède plus dangereux, et qui puisse engendrer de plus grands maux, lorsque les circonstances au milieu desquelles il se réunit ne sont pas propices, ou s’il survient pendant sa réunion quelque événement de nature à le troubler. Ces motifs, ainsi que ceux qui ont en outre été allégués par les susdits cardinaux, auraient peut-être tenu mon esprit en suspens, si je ne me fusse rendu à l'autorité de Votre Majesté, qui fut toujours, je le sais, si religieuse, si vraiment catholique, si dévouée aux intérêts du Siége apostolique, et non moins prudente et circonspecte , et si je n’eusse considéré que personne mieux qu’Elle, à cause de sa présence au milieu de cette province, pour la guérison de laquelle on propose ce remède, n’est à même de savoir ce qui lui est nécessaire, et cela bien plus sûrement que ceux qui en sont éloignés. Je me range donc à son avis, bien persuadé qu’Elle ne peut désirer, ni proposer une mesure qui ne soit utile au service particulier et à l’intérét général de la chrétienté. Et cependant, tout en la priant d’abord d'examiner avec beaucoup de réflexion, et de bien peser tout ce qui a trait aux résultats susdits, je dis à Votre Majesté que je serai satisfait qu’Elle puisse, au cas où Elle le jugerait ainsi nécessaire, offrir et promettre la convocation du Concile, sous la condition pourtant, ainsi que le dit encore Votre Majesté dans sa lettre, que les hérétiques, renonçant à leurs erreurs, reviendront immédiatement aux pratiques de la religion catholique et à l’obéissance de notre sainte Mère l’Église, et qu'ils vivront suivant ses rites et sa doctrine, jusqu’à ce qu’il en ait été ordonné autrement par le Concile, aux décisions duquel ils s’engageront en tout et pour tout à se soumettre : sans ces conditions, il est évident pour tous que ce serait un grand scandale et un détestable exemple que de leur accorder le Concile. Pour ce motif, il est indispensable que Votre Majesté donne des instructions formelles, en sorte que l'exécution de ces conditions suive de près les promesses; afin que nous puissions être sûrs que les hérétiques, une fois la convocation du Concile obtenue, ne retombent pas dans leurs premières erreurs, car ce serait mettre le comble au scandale. Il deviendrait alors manifeste pour chacun, qu'en s’avançant ainsi dans cette voie, loin de pouvoir espérer la réforme des erreurs, comme Votre Majesté le désire, on n’en retirerait que des fruits pestilentiels et empoisonnés. C’est pourquoi nous sommes

persuadés que Votre Majesté nous avertira, et aussitôt l’avis donné par elle que les hérétiques acceptent et observent cette condition, alors on convoquera le Concile pour le temps qui sera jagé opportun. Votre Majesté peut être sûre que tout sera mené avec le plus de célérité possible, comme aussi Elle sait bien d’après les entretiens que nous avons eus ensemble à Bologne sur cette matière, ainsi que par les intentions qu’elle me connaît pour le bien universel, que je n’apporterai aucun retard. Je ne m'étendrai pas plus longuement sur ce sujet, parce que, pour tout ce qui touche les affaires publiques et mes propres affaires, j'ai, comme en moimême, dans Votre Majesté une confiance absolue et inébranlable. Je me persuade donc que Votre Majesté reconnaît que j'apporte dans mes rapports avec Elle toute la liberté et toute la sincérité possibles. Comme j’ai eu sous les yeux les articles que ces hérétiques ont proposés, je jugerais nécessaire que Votre Majesté les avertit de se restreindre uniquement aux points sur lesquels ils prétendent avoir le plus de sujets de douter, pour éviter les longueurs infinies, et diminuer autant que possible l'inconvénient d’avoir à traiter de nouveaux articles établis dans les autres Conciles. On déterminera en même temps le lieu où devra se faire la convocation, et à ce sujet, je prendrai volontiers l’avis de Votre Majesté; car, soit pour ma commodité personnelle, soit pour toute autre considération particulière, je n’ai pas de préférence pour un lieu plutôt que pour un autre, me souvenant d’ailleurs que Votre Majesté aura grandement à intervenir. Mais, quant à présent, comme il est absolument nécessaire que le Concile ne se réunisse pas ailleurs qu’en Italie, je croirais que Rome dûtconvenir à tous, à cause des grandes facilités qu’elle offre de pourvoir à l’entretien d'une multitude aussi considérable que celle qui s’y donnera rendez-vous de tous côtés, et aussi parce que la convocation de ce Concile n'a pas lieu pour cause de schisme existant dans l'Église de Dieu, ni pour dissensions entre des princes chrétiens, ce qui pourrait faire alléguer des motifs de suspicion pour certaines localités; mais parce qu’au contraire le seul but qu'on se propose c'est de délivrer la chrétienté des hérésies, et de préparer l'expédition contre les Infidèles, aussi parait-il trèsconvenable de le convoquer dans cette ville, qui est la tête de toute la chrétienté, et où dans le passé se sont assemblés tant de Conciles. Une autre raison me fait encore insister sur ce choix; si, après tant de calamités, Rome devait encore subir une longue absence de la Cour pontificale, ce serait comme un dernier coup

pour achever sa ruine. Si cependant Rome ne satisfaisait pas, bien qu'à mon avis elle devrait satisfaire, (car il serait possible de prendre les mesures nécessaires pour que personne n’alléguât contre elle son défaut de sécurité), nous avons Bologne, Plaisance, Mantoue, toutes cités convenables pour cette grande assemblée, comme le sait Votre Majesté : on pourrait choisir soit l’une d’entre elles, soit une autre que vous proposeriez.

Quant aux abus, j'attends la réponse du Légat, à qui j'ai fait écrire ces jours passés pour qu’il me donnât son avis sur les points où l’on désire une réforme : at, la réponse arrivée, on prendra de telles dispositions, que personne ne pourra ignorer mon intention de corriger les choses blâämables, et de satisfaire en tout ce qui sera possible aux observations cordiales et judicieuses qui ont été faites par Votre Majesté. Pour ne pas la fatiguer plus longtemps, je m'en réfère à tout ce que j'ai écrit sur ce sujet même au Légat, et aux entretiens que j'ai eus avec M. Majo, son ambassadeur. Sur ce, je prie constamment le Seigneur d'accorder è Votre Majesté l’accomplissement de tous ses désirs. De Rome, le dernier jour de Juillet 1530.

Le 18 novembre suivant, le pape revenait de nouveau sur cette même promesse, et ajoutait : « S’il convenait que je prisse à moi seul cette délibération, j'ai tant de confiance dans l’amour et la prudence de Votre Majesté que, sans plus tarder, je lui dirais que je veux absolument suivre en tous points ses avis et faire à son bon plaisir. Mais, comme ces intérêts se rattachent à l’Église tout entière et à la chrétienté, il faut, avant de donner | une réponse décisive, que je consulte les cardinaux etque je connaisse bien les dispositions des autres princes par rapport au concile. »

Cependant Clément VII, ainsi que le dit Guichardin, à cause même de sa grande sagacité, prévoyait toutes les chances possibles, par suite hésitait et se cherchait d'autres alliés. Il commença par avoir bon espoir daris les Suisses, et Aléandre écrivait de Bruxelles, le 14 novem-

bre 1531, à Sanga ce qui suit : « On voit par l’histoire que les grandes hérésies ne s’éteignent jamais que dans le sang. Si Dieu veut encore se servir de ce moyen pour détruire celle-ci, il semble qu'il ne puisse pas trouver de meilleur instrument que les Suisses, voisins de l'Italie, qu'on pourra entretenir à peu de frais en surveillant l'emploi des deniers et en donnant des subsides au jour le jour. Il n’en pourrait pas être de méme si l’entreprise se poursuivait au milieu de l'Allemagne, et qui plus est nous . serons délivrés de la crainte que l'Allemagne, à l’occasion d’une expédition générale contre les luthériens, ne se ligue tout entière contre nous... Les Suisses à nofre service ayant parmi eux plus d'arquebusiers et moins de piquiers, seront victorieux, parce qu'on sait bien que les autres Suisses s’effrayent et jettent leurs piques sitôt qu'ils ont aperçu les arquebuses...

« Je suis grandement étonné et je suis peiné de voir que dans une occasion si sainte, tous les rois, princes et peuples ne se remuent point pour contribuer à la guerre par quelque subside en argent. Je dis ceci surtout pour les seigneurs de Venise qui, de plusieurs côtés, vont devenir les voisins des luthériens, et si les Suisses . catholiques sont défaits, leur vigile serait la fête de ceux-ci !. »

Clément négociait avec d'autres, et Sanga écrivait de Rome le 12 septembre 1531 à Aléandre, nonce apostolique, que le duc de Ferrare cherchait tous les moyens possibles de nuire au pape et avait averti l’empereur de faire intercepter les lettres par lesquellesle pape s’engageait à tout envers l'Angleterre et la France, à la condi-

(1) Monxmenta Vaticana, LXIII

tion que le Concile n’aurait pas lieu. « Cette assertion est d’autant plus contraire à la vérité que personne ne sait mieux que Votre Seigneurie quelles preuves de bienveillance Sa Sainteté a données en cette circonstance. » Le pape qui s’en plaint, gémit dans la correspondance avec l’empereur, demande que les lettres originales soient produites et fait écrire à Aléandre qu'il ne doit pas se donner de repos, quoique l’empereur se montre trèsassuré des bonnes intentions de Sa Sainteté. « Et parlons ici franchement, vit-on jamais une fausseté plus qualifiée que celle-ci! ? »

A la fin Clément s’entendit avec la France. Ce fut toujours vers les gouvernants de ce pays que se tournèrent les papes dans leurs épreuves, qu'ils s’appellent Charlemagne ou Napoléon III. Ce pape, espérant donc que la France l’appuierait dans ses ambitions domestiques et qu’elle resterait fidèle à l’antique symbole, se mit en marche pour aller joindre François I°. La ville de Nice avait été assignée comme le lieu de l’entrevue, mais le duc de Savoie prit ombrage de l'entrée: prochaine des vais- : seaux pontificaux dans ce port; et le pape alla à Marseille (13 octobre 1533) sous le prétexte d'y conduire sa nièce Catherine, fille de Laurent de Médicis duc d’Urbin et de Madeleine de la Tourd’Auvergne, fiancée à Henri, second fils de Francois I‘. Cette entrevue, qui eut lieu en présence des grands dignitaires de Rome et de la France, fut aussi solennelle que celle qui eut lieu à Bologne avec l'empereur. Assis sur un trône élevé, le pontife reçut le roi, qui fléchit le genou devant lui, lui jura obéissance et lui baisa les pieds, la main et l’étole ; le fils aîné du roi fut admis

(1) Correspondance de Campeggi. Monum. Vatic. LVII.

à jouir de la même faveur ; les deux plus jeunes $£ls hi baisèrent la main et les pieds ; les autres personnages de la cour ne firent que lui baiser les pieds. L'archevêque de Paris, au nom de son souverain, déclara que le rei très-chrétien, en sa qualité de fils aîné de l’Eglise, le reconnaissait en toute humilité et dévotion comme le pontife et le vrai vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ; qu'il le vénérait comme le successeur de saint Pierre, et lui prétait serment d’obéissance et de fidélité, se mettant à son entière disposition, et cela avec tous les moyens en son pouvoir pour la défense de son auguste personne et celle du Saint-Siége apostolique, dela même manière que l'avaient fait ses prédécesseurs.

Mais si le roi, au retour de cette entrevue, donna des ordres sévères pour « intenter procès à quiconque serait convaincu du délit d'hérésie qui pullule et crott dans la bonne ville de Paris » (10 décembre 1543), il suivit d’autre part les conseils de la politique en soutenant la ligue de Smalkalde des protestants allemands contre Charles- Quint, empereur d’Allemagne : ce qui veut dire qu'il punissait celui qui n’allait pas à la messe, et qu’il favorisait en même temps ceux qui avaient détruit la messe.

Ce bon roi François, le protecteur des lettres, qui faisait construire ses palais par Le Primatice, les faisait décorer de peintures par Léonard, et orner par Benvenuto, ce roi qui voulut être armé chevalier par Bayard, le chevaljer sans peur et sans reproches, assistait en personne le 21 janvier 1535, à Paris, au supplice de six luthériens. On voyait s’avancer en procession les évêques, les docteurs de Sorbonne, les dignitaires du royaume, puis le roi, la tête découverte, tenant une torche à la main, et derrière lui les princes, les princesses et les

ADRIEN VI, PAPE RÉFORMATEUR. 95 gens de cour. L’archevêque portait le saint Sacrement, pour lequel on avait élevé six reposoirs, à côté de chacun desquels on avait dressé une potence et un bùcher. Le peuple trépignait d’impatience et prodiguait l’insulte aux malheureux condamnés, qu'il voulait même massacrer de ses propres mains ; ces infortunés étaient liés à une poutre suspendue au-dessus du bûcher, laquelle descendait à un moment donné pour les plonger dans les flammes, et cette horrible manœuvre continuait jusqu’à ce que les cordes fussent brùiées. Elle était commencée lorsque le roi s'avanca; arrivé à un de ces reposoirs, il céda la torche qu’il portait au cardinal de Lorraine, et se prosterna pour faire son adoration pendant que s’achevait le supplice des condamnés; un moment après, il reprit sa torche et continua son chemin. Quandil eut tini cette procession, il prononca un discours contre la secte perverse, déclarant à haute voix que s’il savait que l’un de ses membres fût infecté d’hérésie, ille couperait, et que si son fils était atteint de la même souillure, il le sacrifierait de a propre main".

Les persécutions continuèrent un certain temps; en iuin 1540 parut à Fontainebleau un édit qui enjoignait à chique bailli ou sénéchal, et à tous procureurs et avocats du roi, de faire rechercher les luthériens pour les livrer au jugement des cours suprêmes, à peine de perdre leur emploi.

Les nations n'ont donc pas le droit de se faire l’une à

1) e Et quant à moy qui suis vostre roy. si je scavais l’un de mes membres macuié Ou infecté de cette détestable erreur, non-seulement tous le baïülerais à le couper, mais davantage, si j'apercevais aucun de mes enfants entachez, je le voudrais moy-même sacrifier. » (Voir Théod. de Beze à l’année 1534, et Sismondi, Hist. des Francais, à Pannée 1835.)

l’autre des reproches : il vaut mieux pour elles désapprouver toutes les violences exercées à cette époque et apprendre cette tolérance tant vantée, et de nos jours cependant si peu pratiquée par les partis qui montrent tant d’acharnement et si peu de loyauté. Nous sommes heureux de constater que le pape Paul, aussitôt qu'il eut connaissance deces supplices, les désapprouva hautement, bien qu'ils eussent été infligés dans de bonnes intentions. Il rappelait que le Christ avait plutôt usé de miséricorde que de justice rigoureuse, et qu’on ne doit pas faire un désespéré d'un homme qui pouvait un jour se convertir‘.

(1) « Est à sçavoir que le bruit fut en juings 1535 que le pape Paul, adverti de l’exécrable justice et horrible que le Roy faisait en son royaume sur les luthériens, on dit qu’il manda au roy de France... qu'il pensait bien qu'il le fist en bonne part... néantmoins Dieu le créateur, luy estant en ce monde, a plus usé de miséricorde que de rigoureuse justice, et qu’il ne faut aucunes fois user de rigueur, et que c’est une cruelle mort que de faire brusler vif un homme, dont par ce il pourrait plus qu’autrement renoncer la foy et la loy. Parquoy le pape priait et requérait le roy par ses lettres, vouloir appaiser sa fureur et rigueur de justice, en leur faisant grâce et pardon. » (Journal d'un Bourgeois, p. 458.)

fi

(A) — Guichardin, qui, dans toutes ces affaires concernant l'Église et la Réforme, fait preuve de plus d’ignorance que de méchanceté, rapporte que les cardinaux donnèrent leur voix à cet Adrien pour faire du bruit, et seulement pour employer leur matinée : aussi restèrent-ils stupéfaits lorsqu'il fut élu. Pallavicini Pattaque sur ce fait. Paul Jove lui-même dit tout le contraire. Valeriano Pierio fit une satire violente contre cette élection, dont voici le passage tertuel :

Nil tale patribus facere se putantibus, Nihil minus volentibus Quam quem eligebant; nil minus poscentibus Quam quem vocabant. O mare!

O terra! votis Hadrianus omnibus Fit pontifex : sed omnibus, Quis credat ? invitis. Dedm vis hoc : Deùm Dem abditum hoc arbitrium est....

(B) — Pallavicini blame les instructions données par Adrien à Chéragat, disant qu’elles faisaient désirer chez le pape une plus grande prudence et une plus grande circonspection. La royauté du Vatican, qui est un composé de spirituel et de temporel, et aussi le gouvernement des petites sociétés religieuses, quoique simples et réformées, sont mieux administrés par une vertu médiocre accompagnée d’une grande prudence, que par une vertu portée jusqu à la sainteté, mais dépourvue de prudence... Celui qui révèle tout son cœur, se montre prodigue du don de la nature qui, en le lui faisant, avait créé le cœur impénétrable, et partage toutes ses armes avec l’adversaire.

Nous avons entendu faire les mêmes reproches à Pie IX.

(C)— Adrien fit une ligue avec Charles-Quint, conjointement avec divers princes italiens et les feudataires du Saint-Siége pour : sauver l'indépendance de l'Italie des attaques des Français, et il

la proclama solennellement à Sainte-Marie-Majeure, le5 août 1523. A cette occasion les panégyristes du pape s'efforcent de montrer en quel sens les clercs ne doivent point se servir des armes; ils disent qu’au cas où les armes spirituelles ne suffisent pas, le pape peut recourir aux armes temporelles pour se défendre lui-même, et avec lui les chrétiens. Enfin ils concluent que, comme prince temporel, le pape doit avoir une armée et des forteresses tout comme les autres souverains; et que celui qui lui nierait le droit d’être prince, bouleverserait les principes du droit naturel et de la législation, d’où les royaumes tirent leur légitimité; qu’enfin quiconque essaye de le renverser, est absolument comme celui qui prend un couteau par la pointe.— Voir ORTIZ, Description de voyage, etc. DE LaGua, son annotateur, BURMANN, etc.

Valdès.

Après le sac de Rome par les bandes de Charles-Quint, commencement alors que l’Europe était encore sous le coup de l’impres- Valdès. sion produite par les calamités et les misères qui en avaient été l'effet immédiat ou la conséquence, un jeune Espagnol composait un dialogue, où il suppose qu’uti soldat, qui a assisté à ce carnage, rencontre à Valladolid un archidiacre et le courtisan Lactancius, à qui il le raconte en détail. Lactancius ne peut revenir de son étonnement, en apprenant qu’un pape puisse faire la guerre, et la guerre à l’empereur; et il trouve que l'office du vicaire du Christ est tout autre. Le soldat lui répond qu’une pareille conduite n'excite pas le moindre étonnement en Italie, et qu’au contraire on ne fait nul cas d’un pape qui ne sait point recourir aux armes. Faisant ensuite le tableau de cette horrible catastrophe, il a soin de mettre en relief dans les détails ce qui déshonore le clergé; le courtisan l’y provoque par ses questions captieuses, et conclut en admirant les jugements de Dieu, qui a châtié ainsi la conduite scélérate du pape et des siens‘.

(1) On a de lui deux dialogues : L'un entre Mercure et Charon, dans lequel, outre de beaux et gracicux épisodes entremêlés de solides enseignements, on raconte les événements de la guerre, après l’année MDXXI:

l’autre entre Lactancius et un archidiacre , dans lequel on fait un récit détaillé et exact des événements qui se sont passés à Rome pendant

Aussi l’auteur attribuait-il les causes de la guerre au pape et à François I‘, en innocentant Charles-Quint, thèse qu’il avait développée dans un précédent dialogue entre Charon et Mercure, où il fait faire par les âmes qui arrivent pour traverser l’Achéron le récit de nombreux abus, et de l'opposition qui existe entre la doctrine et la pratique du christianisme ; faisant ensuite subir un examen à un théologien, à un moine, à un évéque, à une femme et ainsi de suite, il en tire des preuves évidentes de la corruption successive de la race humaine. Le goùt moderne trouverait bien étrange le procédé qui consiste à mettre en scène Charon et Mercure pour discuter sur l'Évangile; mais ce sont là de ces licences qu'on rencontre communément dans ces dialogues des morts.

L’auteur était Jean Valdès, personnage d’une haute naissance et d’un mérite reconnu à la cour d’Espagne.

Sa Le ton de ces dialogues, les accusations qu’il y avait casi ne. prodiguées aux papes et à l'Église indignèrent beaucoup de personnes, et Balthasar Castiglione de Mantoue, le cé-

lèbre auteur du Courtisan, qui en 1524 avait été envoyé comme nonce apostolique en Espagne et qui mourut à Tolède en 1529, crut de son devoir d’adresser au pape et

à l’empereur une dénonciation sévère contre Valdès. Celui-ci s’en plaignit, en disant que son dénonciateur avait manqué à la courtoisie dont il avait donné les préceptes,

eten prétendant qu’il avait condamné son livre sans l'avoir

lu. Castiglione lui répondit par une longue lettre, dans la-

l'année MDXXVII ; dialogues traduits et revus avec beaucoup de soin de l'espagnol en italien. In Vinegia con gratia et privilegio per anni dieci, sans indication de millésime : on suppose qu'ils ont été traduits par Bruccioli. Ils se composent de 148 feuillets in-8°. C’est sur cette traduction qu'a été faite la version françaice de 1565.

VALDÈS. 101 quelle il déclarait qu'il avait dénoncé ce livre en pleine connaissance de cause, et parce qu’il y avait trouvé une: quantité d'erreurs et de calomnies contre les cérémonies catholiques, contre les reliques, et contre la religion ellemême. Puis examinant son livre article par article, il ne lui pardonne pas de déclarer une impiété le fait de dire la messe en état de péché. Si un prêtre est un homme perverti, s’il va célébrer les saints mystères peu après avoir passé la nuit avec une femme, cela peut-il par hasard justifier le vol des ostensoirs et des encensoirs? C’est un bon emploi des richesses que de les dépenser en l’honneur de Dieu, car c'était l’avis des paiens eux-mêmes : aussi est-il de mauvais goût de tourner en dérision les magnificences du culte ? Il n’a pas moins tort, quand il excuse Luther, et qu'il trouve qu'il faudrait, avant de le condamner, se corriger des fautes qu’on lui reprochait. Quant à Valdès, il n’épargne aucun affront à Clément VII, et cela pour disculper l’empereur; cet empereur qui professait pour le pape des sentiments de respectueuse affection, en même temps qu'il le laissait dépouiller et outrager à ce point, que les Espagnols eux-mêmes se sentaient pris d’une douloureuse indignation au spectacle d'une pareille tragédie. Valdès seul exhortait Charles- Quint à retenir le pape captif, et à ne pas perdre, pendant qu'il l’avait ainsi sous la main, une si belle occasion pour émanciper la chrétienté. Serait-ce donc vous, nouveau réformateur des ordres religieux et des cérémonies chrétiennes, nouveau Lycurgue, nouveau législateur, hardi correcteur des saints conciles approuvés, vous, nouveau censeur des mœurs du genre humain, qui prétendriez que l’empereur doit réformer l'Église en retenant prisonniers le pape et les cardinaux? et vous penseriez

Ses œuvres.

qu’en se conduisant de la sorte le monarque, outre qu’il servirait Dieu, acquerrait encore dans le monde une gloire immortelle? Eh! quoi? voulez-vous donc entraîner l'empereur à commettre une action aussi impie?.... Aht impudent! ah! sacrilége! ah! démon sorti des enfers! Ne craignez-vous pas que Dieu envoie le feu du ciel pour vous brûler? Et enfin, passant de l'argumentation auzine vectives, il lui vante les douceurs du san-benito.

Comme ce n'était pas là un sujet où l’on pôt aller de l'avant, Valdès jugea prudent de quitter l’Espagne et de se réfugier à Naples, où le souverain était bien encore Charles-Quint, mais où les priviléges nationaux tenaient le Saint-Office en respect. Llorente, l’his» torien hableur de l’Inquisition, et de plus toujours mal informé, comme nous le montrerons, dit que Valdès abandonna l’Espagne parce qu’il avait été condamné comme hérétique. 11 ne le fut pas de son vivant, et ce ne fut qu'après sa mort qu'on le tint pourchef d’hérétiques, mais on ne précise pas le genre d’hérésies dont il se rendit coupable, et chaque Église dissidente voudrait le réclamer comme un de ses adeptes, sans en éxcepter la secte des Antitrinitaires. Ce qui est certain, c’est que Valdès peut être mis à la tête des réformés italiens. Ayant recu à Naples un accueil des plus sympathiques, il y remplit les fonctions de secrétaire du vice-roi Pedro de Toledo, et écrivit divers ouvrages, au nombre desquels les philologues vantent le dialogue sur les langues, dans lequel il fait discourir sur la plage de Naples deux Italiens et deux Espagnols.

Il introduisit dans cette ville, où il fit des prosélytes, les livres de Luther, de Bucer, et ceux des Anabaptistes qu'il avait connus en Allemagne. Il publia un commentaire

sur les Épîtres de saint Paul (Venise 1556), et des réflerions sur saint Matthieu et sur quelques psaumes, dédiées à Julia Gonzagua de la branche de Gazzuolo, duchesse de Trajetto à Fondi, dame d’une beauté si fameuse que le grand turc Soliman, désirant la voir, envoya le terrible Khair-Kddyn, dit Hariadan Barberousse, pour l’enlever, tentative qui aillit être couronnée de succès, un jour que cette princesse était à Fondi avec le pape Léon‘. Devenue plus tard veuve du fameux Vespasiano, elle adopta pour devise une amaranthe avec le mot Non moritura; étant venue à Naples en 1557 à l’occasion de certain procès, elle tenait dans sa maison un cercle, où l'on disputait sur des matières religieuses. On cite aussi comme étant de Valdès un Avis sur les interprètes de d'Écriture sainte, écrit dans lequel il soutient que nous avons été justifiés par la passion du Christ, et que nous peuvons connaître avec certitude notre sanctification. Dans le catalogue des livres prohibés, publié par Mgr Della Casa, on trouve indiqué un écrit ayant pour titre : Méthode à suivre dans l’enseignement et la prédication suivant les tendances primitives de la religion chrétienne, petit livre, composé seulement de treize feuilles in-8°?. Vergerio, en annotant ce catalogue, attribue cet opuscule à Valdès, et ne se lasse pas de lui donner des éloges,

(1) Les côtes d'Italie étaient alors inquiétées et pillées par des corsaires turcs, et parfois par des flottes. On peut citer particulièrement le débarquement qu'ils effectuèrent en 1480, à Otrante, et où ils s’empasèrent de huit cents citoyens, qui, plutôt que de renier la foi de leurs ancêtres, subirent la mort, et méritèrent d’être vénérés comme de bien- Deureux martyrs. C'est de ce fait que le chanoine Jean Scherillo a publié | récemment une intéressante relation. (Naples, 1865.)

(2) I! modo di tenere nell’ insegnare e nel predicare al principio della religione cristiana, libriccino, il quale è solamente di tredici carte in ottavo. »

104 DISCOURS li.

s'étonnant qu'on réprimande un homme qui prêche la doctrine du Christ en toute sincérité et prudence, tandis qu'on tolère et qu’on loue les sermons extravagants de Barletta, qui sont un tissu de bouffonneries et d’impiétés.

L'œuvre capitale de Valdès est celle qui a été imprimée à Bâle en 1550, sous le titre de : Les cent dix considérations divines du seigneur Jean Valdès, dans lesquelles on traite des choses les plus utiles, les plus nécessaires et les plus parfaites de la profession de foi chrétienne *. Dans la préface, Celio Secundo Curione, « serviteur de Jésus-Christ, à tous ceux qui ont été sanctifiés par Dieu le Père, qui ont été sauvés et rachetés par Jésus-Christ notre Seigneur, » souhaite : « que la miséricorde, la paix et l'amour de Dieu fructifient dans vos âmes. » Et il commence ainsi : « Voyez, mes frères, nous ne vous donnons pas les Cent nouvelles de Boccace, mais les Cent dix considérations de Valdès, et voici que je viens vous expliquer combien grande est leur importance. »

Curion poursuivant, dit : « Des nombreux auteurs qui écrivirent sur le christianisme, celui qui fit le mieux, le plus solidement et le plus divinement, fut Jean Valdès, après toutefois les apôtres et, les évangélistes. » Il en exalte les mérites, et il déclare que nous sommes tous redevables de ce grand et céleste trésor à Mgr Pierre Vergerio, qui a été comme l’instrument dont la divine Providence s’est servi pour le faire imprimer, afin qu’il pùt étre vu et possédé par tout le monde. « Que ce prélat, en venant d’Italie, où il avait abandonné son faux évéché pour se donner au véritable apostolat, auquel il se sentait

(1) « Le cento et dieci divine considerationi del signor Giovanni Val-

dessa, nelle quali si ragiona delle cose più utili, più necessarie et più perfette della cristiana professione. »

appelé par le Christ, emporta avec lui de très-belles compositions; qu’il fit ce qu'on fait ordinairement lorsque, dans l’incendie de sa maison ou dans le sac et la destruction de quelque cité, chacun sauve les objets les plus chers et les plus précieux qu’il possède chez lui; c’est ainsi qu'avait fait Vergerio : n’ayant rien au monde de plus cher que la gloire de notre seigneur Jésus-Christ, il n’emporta avec lui que les objets qui pouvaient servir à la propager et à la rendre magnifique. » Curione ajoute que ce livre avait été traduit de l’espagnol en italien par une personne de mérite. De Valdès, il raconte qu'il ne fréquenta pas beaucoup la cour après que le Christ lui eùt été révélé, mais qu'il alla se fixer en Italie, et qu'il passa la plus grande partie de sa vie à Naples, où par la suavité de sa doctrine et par la sainteté de sa vie il attira beaucoup de prosélytes au Christ, surtout parmi les gentilshommes et les chevaliers, sans compter aussi plusieurs dames très-célèbres. On eùt dit que Dieu l’avait choisi pour être le docteur et le pasteur des personnes nobles et illustres; quelques-uns des plus fameux prédicateurs d'Italie se sont formés à ses lumières.

mourut à Naples vers l’an 1540, «laissant d’autres belles et pieuses compositions, qui vous seront conservées, comme je l'espère, par les soins de Vergerio. » On commença à cette époque à voir circuler en Italie un opuscule intitulé Le Bienfait de la mort du Christ (del

Son livre

. Le Bienfait e

Benefizio della morte di Cristo), sans nom d'auteur, « afin “Gela

sans doute que le sujet vous impressionne plus que l'autorité attachée à son nom. » Nous ferons ailleurs quelques remarques sur cet auteur; pour le moment il suffira de dire que le livre a été attribué à un grand nombre d’écrivains, et qu'il a eu la fortune la plus bizarre, si bien

mort da Christ.

qu’on pourrait le prendre comme le type des vicissitudes de la réforme en Italie. Publié en 1542, imprimé peu après, répandu, dit-on, au nombre de quarante mille exemplaires, on réussit si bien à le supprimer, qu’on n’en trouvait plus un exemplaire. Schòlhorn et Gerdès, qui collectionnèrent avec tant de soin ce genre d'écrits, ne purent se le procurer; Mac Crie, Mac Aulay, Ranke le déclarèrentirréparablement perdu. Maisen 1774, un certain docteur Antoine Ferrario; de Naples, en avait déposé un exemplaire au collége de St-Jean, à Cambridge, accompagné d’une traduction française de 1552. C'est là que dernièrement il futtretrouvé; puis eu 1857, au même collége on en découvrit un autre qui avait appartenu successivement à Laure Ubaldina, à l'évêque Moore, enfin au roi George I, qui en fit don à cette bibliothèque. Une traduction en langue croate, éditée en 1563, avait été donnée par le célèbre philologue Kopitar à la bibliothèque de Lubiana, qui a aussi en dépôt un exemplaire du texte italien. Si le fait de la destruction de tous les exemplaires en italien peut nous donner une preuve de la puissance de l’Inquisition, on ne saurait s'expliquer pourquoi on n’a pas même réimprimé les traductions dont il y eut une si grande pénurie jusqu'en 1847, où le Révérend Ayre reproduisit la version anglaise, sur laquelle on fit une version italienne, imprimée à Pise en 1849, et une autre plus fidèle à Florence ; on découvrit enfin l’original, qui fut répandu par la société biblique, et c’estainsi qu’on est parvenu à le connaître et à en parler (A).

C'est un opusculeécrit en bon italien, dans lequel l’auteur affirme que Jésus-Christ ayant versé son sang pour notre salut, nous ne devons point endouter, mais que nous devons à cet égard vivre dans la plus grande quiétude Il

s'appuie sur des autorités antiques pour souienirque ceux qui tournent leur âme vers Jésus crucifié et se confient par son entremise en Celui qui ne peut tromper, sont délivrés de tout mal et jouissent du pardon de toutes leurs fautes.

Le péché originel (enseigne-t-il) fut la cause de nos maux, mais nous ne les connaissions point avant que la loi ne nous eùt été donnée. Le premier rôle de celle-ci a été précisément de nous faire connaître le péché; le second, de le rendre plus grave par cela même qu'elle nous a mis en gardecontre la concupiscence; le troisième, de faire voir le mépris de Dieu envers ceux qui n’observent pas la loi; le quatrième, d'inspirer la crainte à l’homme; le cinquième, de le forcer à s’adresser à Jésus-Christ, de qui dépendent uniquement la rémission des péchés, la justification et notre salut tout entier. Si le péché seul d'Adam a suffi, sans faute de notre part, à nous rendre tous pécheurs, à plus forte raison la justice du Christ devra nous rendre tous justes et fils de la grâce, sans notre coopération : cette grâce, en effet, ne saurait nous être bonne, si préalablement nous ne sommes pas devenus bons. Dieu ayant déjà puni chaque péché en la personne de son Filsbien-aimé, a accordé au genre humain un pardon général, dont profite quiconque croit à l'Evangile. Chacun doit donc reconnaître qu'il tire son propre salut du Christ seul, qu’en lui seul il doit se confier, et non dans ses œuvres propres. Cette sainte confiance pénètre dans nos cœurs par l'opération du Saint-Esprit, quisecommunique à nous par le moyen dela foi; etla foi ne vient jamais sans l'amour de Dieu. C’est pourquoi nous nous sentons excités par une ardeur joyeuse et efficace à faire de bonnes actions, puis nousnoussentons la force de les exécuter et de souffrir

tout pour l'amour et la gloire de notre Père plein deme miséricordes.

« D'après ce que nous avons dit (poursuit-il) on peut clairement entendre que le chrétien pieux ne doit douter ni de la rémission de ses péchés, ni de la grâce de Dieu : néanmoins, pour la plusgrande satisfaction du lecteur, je veux reproduire certains passages décisifs tirés des saints docteurs, qui confirment cette vérité. » Et il cite ici un très-grand nombre d’autorités, puis il reprend : « Que personne cependant n’aille croire avec les faux chrétiens qui abandonnent les mœurs antiques, que la vraie foi consiste à croire à la vie de Jésus-Christ comme on croit à celles de César et d'Alexandre, ou comme les Turcs croient au Coran. Une semblable foi ne renouvelle pas le cœur, ne le réchauffe pas dans l’amour de Dieu, ne produit pas les bonnes œuvres et les conversions qui proviennent seulement de la vraie foi, laquelle consiste dans une opération de Dieu en nous. La foi justifiante est semblable à une flamme qui ne peut transmettre la lumière; ainsi elle ne peut brûler le péché sans le concours des œuvres. Et de même qu'en voyant une flamme qui n’envoie pas de lumière, nous reconnaissons que c’est une flamme fausse et peinte, de même, lorsque nous n’apercevons pas en quelqu'un la lumière des bonnes œuvres, nous disons qu'il n’a pas la vraie foi . inspirée par Dieu‘. »

« Si la défiance vient à s'emparer de nous, recourons au sang de Jésus-Christ, répandu pour nous sur la croix, et distribué dans la dernière cène sous le voile du plus auguste des sacrements. Celui qui s'approche de la communion sans foi et sans amour, ne croyant pas que le corps du Seigneur est la vie et la rémission de tous les péchés, fait de Jésus-Christ un menteur, foule aux pieds le Fils de Dieu et atteste qu’il ne reconnaît pas au sang du Testament. par lequel il a été justifié, plus de valeur qu'à une chose commune et terrestre. Cependant, lorsque le chrétien commence à douter s'il a ou n’a pas reçu le pardon, c’est

(1) Sur cette nécessité des bonnes œuvres, on peut voir le.célèbre discours de Luther composé après sa sortie de l'asile de Wurtzbourg. En résumé on refusait uniquement l'efficacité aux seuls œuvres qui d'ordinaire profitent au clergé catholique. Voir la note F du discours XV, p. 602 de notre volume intitulé : La Réforme en Italie. — Les Précurseurs.

alors qu’il doit recourir à ce divin sacrement, qui lui assure le pardon de tous ses péchés.

« Saint Augustin a coutume d’appeler ce divin sacrement lien de charité et mystère d'unité, et il dit que tout chrétien qui reçoit le mystère de l’unité et ne conserve pas le lien de la paix, ne reçoit pas le mystère pour lui, mais comme un témoignage contre lui. Il faut donc que nous sachions comprendre que le Seigneur institua ce sacrement, non-seulement pour nous rendre certains

de la rémission des péchés, mais encore pour nous communiquer la sainte ardeur de la paix, de l’union et de la charité fraternelle ; car dans ce sacrement le Seigneur nous fait participants de son corps d’une manière si intime qu’il devient une même chose avec nous et nous avec lui. Et de même qu'il a un seul corps dont il nous fait participants, de même nous aussi, par l’effet de cette participation, nous ne formons plus qu’un seul corps entre nous. Cette union est représentée dans le sacrement par le pain, composé de beaucoup de grains mélés et pétris ensemble, en telle sorte qu'on ne peut plus distinguer l’un de l’autre. Il en doit être de même de nous tous ; nous devons être unis dans un tel accord d'esprit qu'aucune division ne puisse se glisser parmi nous. Or done, en recevant la très-sainte communion, nous devonsretenir dans notre pensée que nous sommes tous incorporés dans le Christ, tous membres d’un même corps, membres du Christ, dis-je, en sorte que nous ne pouvons plus ni offenser, ni déshonorer, ni mépriser aucun de nos frères, sans offenser, déshonorer, mépriser en même temps notre chef Jésus-Christ ; nous ne pouvons pas non plus être en désaccord avec qui que ce soit de nos frères sans être en opposition avec lui. Ainsi nous ne pouvons Faimer si nous n’aimons pas nos frères. Nous devons nous préparer au divin sacrement en excitant nos Ames à un amour ardentenvers notre prochain. Quel plus puissant aiguillon pour nous aimer mutuellement que de voir Jésus-Christ, non-seulement en se donnant lui-même à nous, nous inviter par le charme de l'exemple à nous sacrifier nous-mêmes les uns pour les autres, mais encore, en se communiquant lui-même à nous tous, faire si bien que nous devenions une seule et même chose avec lui?

Il conclut en recommandant la communion fréquente, et par suite la prière, la confiance en la prédestination, quels que soient les efforts du démon pour nous la ravir,

et pour nous faire croire que, si notre fragilité nous fait tomber dans le péché, nous devenons des vases de colère et des créatures abandonnées par le Saint-Esprit. Saint Augustin dit : «Aucun des saints n’est sans péché, et il ne cesse pas pour cela d’être saint s’il conserve la sainteté par ses aspirations. C'est un grand aveuglement que d’accuser les chrétiens de présomption lorsqu'ils se vantent de posséder l’Esprit-Saint; mais ne sait-on pas que sans le mérite de cette conviction ils ne seraient pas de vrais chrétiens ? La crainte servile décourage les réprouvés, mais l’amour filial réconforte les élus par la confiance que Dieu, dans sa miséricorde, les maintiendra en l’heureux état où il les a placés, et que leurs péchés leur ont été remis gratuitement. »

« Nous voici, dit Valdès, à la fin de ces entretiens, dans lesquels notre principal but a été de célébrer et de glorifier, selon nos faibles forces, le bienfait merveilleux que le chrétien a recu de Jésus-Christ crucifié, et de démontrer que la foi seule suffit à nous justifier, c’est-à-dire que Dieu considère comme justes tous ceux qui croient vraiment que Jésus-Christ a satisfait pour leurs péchés : et il en est ainsi, nonobstant cette comparaison que, comme la lumière ne peut être séparée de la flamme qui brûle par elle-même, ainsi les bonnes œuvres ne peuvent être séparées de la foi qui se justifie par elle seule. Cette trèssainte doctrine, qui exalte Jésus-Christ et qui abaisse l’orgueil humain, a été et sera toujours combattue par les chrétiens qui ont l’esprit troublé par l’erreur. Mais bienheureux celui qui, à l’imitation de saint Paul, se dépovillant de toutes ses justifications propres, ne veut d'autre justice que celle du Christ, et qui, après s’en être revêtu comme d'un vêtement, pourra paraître avec une entière

sécurité devant Dieu, et recevra de lui la bénédiction et l'héritage du ciel et de la terre, conjointement avec son Fils unique Jésus-Christ Notre-Seigneur, auquel soit rendue gloire dans tous les siècles, amen. »

Cet ouvrage fut dès l’abord reçu comme émanant d’un homme au sentiment droit, et on attribue l'énorme publicité qu’il eut à des personnes pieuses, à Flaminio, aux cardinaux Morone et Pole, à monseigneur Carnesecchi. On tarda peu cependant à s'apercevoir des erreurs qu’il renfermait; mais, sur ce point de la justification, les catholiques eux-mêmes n’étaient pas bien d’accord, attendu que c'était en grande partie une controverse de mots (B). Comme le dit Bossuet : il y avait plutôt un malentendu qu'une difficulté dans cette question... « Qui de nous, « ajoute-t-il, n’a pas toujours cru et enseigné que Jésus- « Christavait satisfaitsurabondamment pour les hommes, « et que le Père éternel, content de cetle satisfaction de « son Fils, nous traitait aussi favorablement que si nous « eussions nous-mêmes satisfait à sa justice? Si on ne « veut dire que cela, quand on dit que la justice de Jésus- « Christ nous est imputée, c'est une chose hors de doute, « et il ne fallait pas troubler tout l’univers, ni prendre le « titre de Réformateurs pour une doctrine si connue et « si avouée. Et le concile de Trente reconnaissait bien que « les mérites de Jésus-Christet de sa passion étaient ren- « dus nôtres par la justification, puisqu'il répète tant de « fois qu'ils nous y sont communiqués et que personne ne « peut être justifié sans cela‘. »

Donc, ce petit livre fut attribué à Valdès et plus encore à l’école qu’il forma à Naples. C'était là, en effet, qu'il

(1) Bossuet, Histoire des variations, liv. III, $ XXXIV.

donnés à

Valdè

réunissait dans sa joyeuse et pittoresque maison de la Chiaja l'élite de la noblesse napolitaine, des personnages remarquables par leurs talents, et des dames telles que celles qu'on appelait alors la Gonzaga, doîia Maria Brisefio, dofia Costanza d'Avalos et dofia Isabella Manriquez. C'est de lui que sortirent les principaux propagateurs de la réforme comme Ochin, Vermigli et Carnesecchi. C’est à ce dernier qu'écrivait Jacques Bonfadio‘ : « Où ironsnous maintenant que Valdès est mort? Certes, c'est une grande perte pour nous et pour l’univers, car Valdès était un des hommes les plus rares de l'Europe, et les écrits qu’il a laissés sur les Épitres desaint Paul et les Psaumes de David en seront une preuve irrécusable. C'était sans aucun doute un homme accompli dans ses actions, dans ses paroles et dans tous ses conseils; il gouvernait son corps maigre et débile avec une petite parcelle de son âme; l’autre partie, la plus considérable et ce qui constitue la pure intelligence, comme si elle se fût détachée

de son corps, s'élevait toujours à la contemplation des

vérités et des choses divines.

« J'unis mes regrets à ceux de monseigneur Marc-Antoine Flaminio, parce que lui plus que tout autre l’aimait et l’admirait. Pour moi, il me semble que, lorsque tant de qualités, tant de trésors littéraires et tant de vertus sont rassemblés dans une âme, tout cela conspire contre le corps et cherche à remonter le plus vite possible avec l’âme elle-même à la patrie d'où elle est descendue. »

Le deuil causé par la mort de cet esprit remarquable fut général, ainsi que l’atteste ce vers d'un poéte :

Valdesio ispanus scriptore superbiat orbis?.

(1) Lettere vulgari di diversi nobilissimi nomini. Vinegia, 1548. (2) On voudrait distinguer deux frères Valdès, Alphonse et Jean : le

Caracciolo, religieux de l'ordre de Saint-Nominique,quia laissé une vie manuscrite de Paul IV, à laquelle nous ferons de nombreux emprunts, rapporte ce qui suit : « On vit en 1535 venir à la suite de Charles-Quint un nommé Jean Valdès, noble espagnol, maisen même temps perfide hérétique. Ilétait (me dit le cardinal de Montréal qui se le rappelait bien) doué de belles apparences et de manières affables, sa voix était suave et sympathique : il se donnait pour un savant linguiste et un homme versé dans la science des saintes Écritures. Il s'établit à Naples et dans la Terre de Labour. Il eut trois disciples : frère Pierre Vermigli, chanoinerégulier et abbé de Saint-Pierre d’Ara, frère Bernardin Ochin de Sienne, et Marc-Antoine Flaminio, tous trois instruits surtout dans la linguistique et dans les littératures profanes. Or, ces philosophes, pendant leur séjour à Naples, afin des’attirer une plus nombreuse réunion de disciples, avaient réparti l’enseignement de l'Écriture sainte en plusieurs chaires : Vermigli commentait à Saint-Pierre d’Ara les épiîtres de saint Paul... Valdès dans sa maison faisait le même commentaire... Nos Pères aominicains découvrirent leurs hérésies à Naples, parce que notre Ordre poursuit impitoyablement les hérésies et fait profession de défendre la foi catholique. Voici la manière dont ils furent découverts par nos religieux. Et d’abord il est bon de savoir que Régnier Gualanda et Antoine Capponi, par suite des relations qu’ils eurent avec Valdèset Ochin, coururent risque eux aussi de se laisser

premier aurait été l'auteur des dialogues et le secrétaire de l’empereur sous Gattinara, avec lequel il assista au: couronnement de Charles-Quint puis au congrès d’Augsbourg. L'autre aurait été l’hérésiarque. Cette distinction ne me paraît pas claire. Les œuvres de Valdès furent réimprimées à Oxfort, en 1845, par la Société biblique.

imprudemmeut tacher quelque peu par cette poix (de l’hé— résie). Mais comme ils se confessaient près de nos Pères de Saint-Paul, ceux-ci,au moment où leur conduite éveil-

lait les soupçons, obtinrent d’eux qu'ils déclarassent tout

ce qu’ils avaient appris de ces mystérieux hérétiques.

C’est ainsi que nos Pères dominicains finirent par avoir

connaissance de la mauvaise graine que semaient ces

rétormateurs, et des réunions secrètes d'hommes et de

femmes qui avaient lieu sous leur direction. Lorsqu'on

les eut découvertes et qu'on eut écrit à leur sujet à

Rome au cardinal Caraffa, de l'Ordre des Théatins, ces

hérétiques s’enfuirent tous à Naples... Naples n'en resta pas moins empestée; car leur doctrine avait fait,

surtout parmi les maîtres d'école, tant de prosélytes,

que leur nombre atteignit le chiffre de trois mille, ainsi qu’on le vérifia plus tard lorsqu'ils se rétractèrent.

« La semence répandue par Ochin, fut cultivée par G. A. Mollio de Montalcino, par lefranciscain frère Angèle, confesseur du vice-roi, et par Lorenzo Romano, Sicilieo. Ce dernier commença par répandre ses opinions, en expliquant les psaumes et les épîtres de saint Paul, et en propageant le livre dit Il Benejisio di Cristo; mais ensuite il confessa ses erreurs au cardinal Ca-* raffa, qui l'engagea à dénoncer beaucoup de personnes, et même de grands personnages, et à faire une abjuration publique dans les cathédrales de Naples et de Caserte. »

Quelle était la doctrine de Valdès? Voilà ce qui n’est pas clair : les sociniens voudraient le revendiquer pour un des leurs, mais il semble qu’il ait eu sur la Trinité ses opinions à lui. On lit dans la bibliothèque des antitrinitaires : « De Jo. Valdesio quid dicendum? Qui scriptis publi-

cis sue eruditionis specimina nobis relinquens, scribit se de Deo ejusque Filio nihil aliud scire, quam quod unus sit Deus altissimus Christi Pater : et unus dominus noster Jesus Christus ejus Filius, qui conceptus est in uiero virginis ; unus et amborum Spiritus. Dans les lettres de Théodore de Bèze, nous trouvons qu’un ministre de l’Église française de Embden fut accusé d’avoir fait traduire les Considérations de Valdès, remplies de blasphèmes contre la parole de Dieu, sans les notes qui y avaient été ajoutées dans l'édition de Lyon. Ce ministre, ayant répondu qu'il n’y avait pas de blasphèmes dans cet ouvrage, et qu'on devait pouvoir louer la piété de Valdès autant à Embden qu’à Zurich, à Bâle et à Genève, on lui répliqua que cet ouvrage avait fait beaucoup de mal à l’Église de Naples; que c'était à cette source qu’Ochin avait puisé les fantaisies qui le perdirent; que beaucoup de personnes, qui avaient commencé par louer le livre des Considérations, changèrent d’opinion après l’avoir médité, et que le libraire qui l'avait imprimé à Lyon s’en repentit et en demanda pardon à Calvin!.

Le fait est que beaucoup de personnes adhérèrent aux doctrines de Valdès, mais Nicolas Balbani (C), qui fat ministre de l’Église italienne à Genève, rapporte que parmi les habitants de Naples convertis à la réforme, la plupart se contentaient d'accepter le dogme de la justification, condamnaient quelques superstitions, mais cependant n’avaient pas abandonné la messe et les autres cérémonies du culte catholique : lorsqu’ils furent persécutés, ils abjurèrent; quelques-uns furent mis à mort comme

(1) Beza, Ep. IV, p. 200, t. 1II, opp.

relaps, et parmi eux Caserta, qui avait entraîné Galéa

Caracciolo.

Nous nous étendrons davantage plus loin sur le compi de ce dernier et des autres hérétiques que nous avon cités dans le présent chapitre (D).

(A) — The benefit of Christ's death, reprinted in fac-simile from the italian edition of 1543, together with a french translation printed in 1551, to which is added an english version mado in 1548 by E. Courtenay earl of Devonshire, with an introduction by Churchill Babington. Londres 1855.

Nous connaissons cinq éditions en italien faites à Leipsick pose térieures à 1855 en allemand : à Hambourg et à Strasbourg en 1856 ; à Vevey et à Lausanne en 1856, et à Paris. On en fit une stéréotypée à Turin en 1860. Pour trouver l'édition originale, il suffisait de recourir à la bibliothèque de la Minerve à Rome, fondée par le cardinal Torrecremata, puis richement dotée par le cardinal Casanatta, qui fut bibliothécaire de la Vaticane (1620 à 1700). Les dominicains de ce couvent avaient la permission de lire toute espèce de livres, pour voir ceux qu’il fallait prohiber, ce qui fait qu’on rencontre dans cette bibliothèque une quantité de livres devenus très-rares et même uniques. Clément XI, en 1701, avait publié des instructions spéciales pour conserver ces livres à part, et les communiquer seulement à ceux munis d'une permission

(B) — On peut voir quelles grandes tergiversations il y eut dès le priacipe sur la question de la justification, par les accusations que le P. Spina dirigea contre Caterino, et par les défenses que celui-ci opposa contra schedulam Paulo III oblatam, in qua quin quaginta errorum Catharinus insimulabatur ; en effet la plupart de ces controverses roulent sur la justification et sur la prédestination.

Frère Jacques Nachiante, Florentin, évêque de Chioggia(1569), un des théologiens les plus fameux de cette époque, jouissait de la faveur des papes Paul III et Jules III. Fort apprécié au concile de Trente, il composa de nombreux ouvrages, dont quelquesuns ont trait à notre sujet, tels que : Enarratio marimi pontifi-

catus, marimive sacerdotii Jesu Christi. — De primatu Petri. —De - auctoritate Papa et concilii. — De Actis concilii approbandis per Papam. — De sacrosanctis Indulgentiis. — De expiatorio Missa Sacrificio. — De Natura et Sacramento evangelici Matrimonii. Cependant il eut des contradicteurs qui l’accusèrent d’erreurs sur l'essence de la liberté; mais il fut vengé de ces accusations par Thomassin, tom. III, traité IV, De Gratia, et par Reginaldo, De Mente Conc. Trid., p. II, cap. 77.

(C) — Vie de Galéas Caracciolo. — Dans le procès du cardinal Morone, intenté postérieurement à l’année 1555, et dont nous auroas à nous occuper par la suite, nous trouvons cette déposition d’un témoin, dont le nom, selon l’habitude, est tenu secret, comme ceux des autres personnes accusées en sous-ordre ; la voici :

« Voulant confesser ingénûment à VV. SS. Révérendissimes (les cardinaux inquisiteurs) toutes mes erreurs depuis le commencement jusqu’à la fin, je dis que, étant à Naples, il y a environ huit ans, peu de jours avant mon départ pour Basignano, accompagné par N. qui était à Naples ; voyant que j'avais commencéà quitter la mauvaise voie du monde, animé du désir de retourner au droit sentier des bonnes œuvres, il commença à me tenter sur l'article de la justification en vertu de laquelle nous sommes justes par le sang de Jésus et non par nos propres œuvres; puis il me fit voir plusieurs passages du Nouveau Testament, qui semblent en donner une démonstration évidents. Et alors je lui dis que j'é» tais satisfait. Ce qu'ayant dit à Valdès, avec lequel il conversait souvent comme avec N. et N. qui étaient encore à Nap!es, Valdès répondità N., selon ce qu’il me rapporta, qu’ilne fallait pas avoir confiance en moi, sachant que j'étais un homme très-chernel t c'est pourquoi ledit Valdès ne voulut pas que j’accompagnasse jamais N. chez lui, ni que j’assistasse à leurs conférences ou que je fusse informé de ce qui s’y passait. Cependant N. continuait à me précher et à me confirmer sur l’article de la justification,

« De retour à Naples dans la maison de N., j’allai visiter N. et lui portai certains écrits de N. sur deux ou trois chapitres de l'épitre de saint Paul aux Romains, où il parlait in extenso de la justification, conformément au petit livre del Benefizio di Criste ; etme demandant si N. les avait lus, je lui dis que je n’en savais rien, comme du reste c'était vrai.

« Il me questionna encore sur les opinions du cardinal Morone touchant la justification : je lui répondis que je ne savais rien

autre chose que kes éloges pompeux que N. st N. avaient faits à Treate sur sa belle âme, sou bei esprit, disantqu'il était passionné de l'amour de Diea et non des choses du monde; qu’il montrait biea qu'il était digne de ia jestificatioa par le Christ : et qu'à leurs yeux il était de plus en plus enflammé de l'amour de Dieu.

(D) — Ajoutons quelques détails bibliographiques relatifs à Valdès. L’original espagnol du iivre des Cent dix considérations est perdu ou impossible à retrouver : aussi en 1855 fut-il reproduit en cette langue d'après une traduction italienne attribuée à Celio Curione. A cette époque. on fit de même pour l’Aiphabet de la piété chrétienne. Le Cento considerazioni furent réimprimées à Halle en Saxe en 1860 : cette édition est enrichie d’une savante Vie de Valdès, dans laquelle on a soigneusement distingué Jean d’Alphonse. Alphonse aurait été le secrétaire de Charles-Quint, par ordre de qui il aurait traduit la Confession de Mélanchthon et fait le livre Pro religione christiana res gesiæ in comitiis Augusta Vindelicorum habitis, anno MDXXX, ainsi que la lettre dans laquelle Charles-Quint félicita les cantons catholiques de la victoire de Cappel, où fut tué Zwingle, en les appelant propugnatores invictos adversus eos qui ritus, hactenus summa religione observatos, înveriere , novaque dogmata ÿinvehere conantur. Il fut l’ami d'Érasme et de Pierre Martyr d’Angera, autant qu'ennemi de C:stiglioni ; il est l’auteur des deux Dialogues de Mercure et de Lattanzio.

Jean fut peut-être camérier du pape; s'étant ensuite établi à Naples, il écrivit le Dialogue sur la langue, où l’on trouve des obscénités peu compatibles avec la loyauté espagnole. Il s’attacha surtout à l'étude de l’Écriture sainte, et fit sur l’hébreu une traduction de plusieurs psaumes, ouvrage aujourd'hui perdu; il commenta l’épitre de saint Paul aux Romains et la première aux Corinthiens. Le dernier historien de la littérature espagnole (History of spanich literature by GeorGES TickNER, Boston 1865), relève les erreurs de Llorente et de M’ Crie relativement à Valdès; il ne parle pas du livre Del Beneficio di Cristo, et ne distingue pas deux frères. « Il remarque que ses vues religieuses sont, sans doute, beaucoup plus spirituelles qu’il n’était ordinaire de son temps, et que sa morale politique était généralement plus rigide : aussi faudrait-il peut-être aujourd’hui le considérer comme un adhérent de Luther, s’il n’avait professé une admiration sans limites pour l'Empereur, une complète déférence pour l'Église et le pape, et une croyance formelle en la présence

réelle dans l’Eucharistie. » Il faut voir les considérations dum méme Tickner sur les hérétiques espagnols et sur l’inquisition.

Brunet dit que le texte espagnol des Cento et dieci Conseva— zioni, a 6t6 imprimé pour la première fois à Londres en 1855, in-8° de 544 et 55 p. p. sous le titre de Ziento i diez Conzideraziones.

Il cite aussi une traduction française par Claude de Kerquifinen, Lyon, Claude Seneton, 1553, petit in-8, et Paris, Mathurin Prévost, 1565, in-16. (Voyez Manuel du Libraire, édit. 1864,

t. V, p. 103], au mot Valdesso ou Valdès.)

Premiers réformés italiens. Piété6 suspecte. Michel-Ange. Flaminio. Le cardinal Pole. Vittoria Colonna.

La politique infligeait à l’Italie de cruelles épreuves Caractà ta

qui compromettaient son indépendance; la nature y joi- ,

remiers ormateurs

gnit ses fléaux, et la patrie, au milieu de ses angoisses‘, d'Italie.

se sentit menacée d’un malheur plus grand encore, celui d'être divisée dans sa foi.

Nous nous sommes rendu compte de la manière dont le germe de la protestation religieuse s'était développé en Italie avant de se répandre ailleurs, en partie par les méditations des philosophes, en partie par les arguties des hommes de lettres, en partie par l’exagération de la piété.

On peut donc classer les réformateurs italiens en trois catégories. La première comprend ceux qui, dans leur passion pour les études et dans leur aveuglement pour les classiques, attribuaient à ces derniers une autorité égale ou semblable à celle de la Bible et des saints Pères; voulant l'émancipation de la raison humaine, ils ne supportaient pas même qu'elle fût génée par les liens de la foi,oubien ils distinguaient un ordre de vérités selon

(1) En 1530, la Lombardie eut ses récoltes dévastées par les sauterelles ; et il n’y eut pas une contrée dont les chroniques n’attestent les désolations.

la religion, un autre selon la philosophie; ou bien encor ils avaient la prétention de concilier celle-ci avec celle. par un éclectisme qui, en fait de foi, frise de près l’incré— dulité.

La deuxième comprend ceux qui, voyant la dépravatione se glisser dans l’Église de Dieu, et les ecclésiastiques se plonger dans les soucis mondains, ne se contentaient pas de condamner l’abus, mais censuraient l’Église en lui refusant l’autorité à elle, qui seule a le droit de réformer.

La troisième comprend ceux qui, se retirant d’un monde plein de souillures, s’exaltaient dans la pénitence et priaient Dieu de l’infliger à l’Église tout entière. Une orthodoxie rigoureuse poussant alors la haine au même degré que l'amour, finit par ne pas comprendre te qui s'écarte quelque peu de la foi. Une préoccupatiou morale exagérée et la croyance aveugle à la justice de Dieu entraînent les hommes à une sombre austérité qui exclut toute espèce de jouissances, et où la vie s'écoule au milieu de mortifications qui répugnent à la nature humaine, et encore plus au caractère italien. Nous avons déjà vu le type de ces réformés dans les disciples de Savonarole, qui, tout en désapprouvant beaucoup d'abus dans l’Église, s'étaient arrêtés en face de ses décisions et de la vénération que son essence doit inspirer. Un de ces hommes, Pierre-Paul Boscoli, condamné à mort à Florence pour crime de conjuration contre le gouvernement, appela Luca della Robbia, homme de lettres sérieux, et lui confia la mission de dire à un de leurs amis d'abandonner la littérature profane, qui produit la vanité chez ceux qui la cultivent, et de se consacrer tout entier aux études et à la pratique de la philosophie chrétienne. (NARDI.)

Il y a bien loin des excès de la piété, ou des hardiesses

PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 123 ie la pensée qui interprète sans doute, mais accepte sindrement le dogme exposé par l’Église, à la révolte de la raison individuelle et changeante qui s'élève contre la æoyance universelle et inaltérable : et les Italiens ne poussaient pas la fantaisie des réformes jusqu’au dessein de tout renverser.

A dire vrai, la liberté avec laquelle on censurait en Italie la cour de Rome, était un dérivatif à des colères auxquelles la répression même eût donné un nouvel aliment; et le voisinage de cette ville empéchait de confondre la sainteté des institutions avec les égarements des personnes. Tandis que les Allemands enviaient aux Italiens la papauté comme une source de richesse et de pouvoir, ceux-ci s’apercevaient qu’elle conservait à l'Italie cette importance qui, sous tout autre rapport, lui échappait, et qu'elle attirait chez eux affluence de personnes, d'affaires et d'argent. Tousles princes, toutes les familles nobles avaient un ou plusieurs de leurs membres dans le sacré Collége ou dans les prélatures : ils jouissaient de nches prébendes, qui étaient considérées comme les apapages des cadets d’illustres familles, et ils entraient en partage de l’autorité comme légats, nonces, protecteurs de royaumes, et électeurs du pape. Les artistes, grâce à . 4 libéralité des dévots, trouvaient dans les églises, dans les couvents, leurs principales commandes. Les hommes de lettres étaient reconnaissants envers les papes etles cardmaux, qui les prenaient pour secrétaires ou pour clients. Les classes inférieures n’avaient pas été gâtées par le paganisme ressuscité, et le raisonnement, dont l'usage ne s'étendait pas en dehors du cercle des savants, ne bouleversait pas la conscience du peuple. Enfin, Luther aurait pu exercer une influence sur les convictions profondes

d'un Dante, mais quel empire pouvait-il avoir chez #6s contemporains de l’Arioste qui plaisante de tout, qui pk &isante des dogmes et bien plus que Luther?

Combien de familles s'honoraient d’avoir donné des

prélats, des papes, et même quelque saint à l'Église ! Sans sortir de la Toscane, l’ordre des servites devait 2 des familles nobles du pays ses sept fondateurs, savoir = Buonfigliuolo Monaldini, Buonagiunta Manetti, Manet > dell’Antella, Amadio Amidei, Uguccione Uguccioni, Sos — tegno Sostegni, Alessio Falconieri. Les Ricci se glorifiaiere € de sainte Catherine; les Orsini, de saint André; les Fal — conieri, des bienheureuses Julienne et Carissime; le Pazzi, de sainte Madelaine ; les comtes Guidi, du bienhew reux Charles; les Soderini, de la bienheureuse Jeanne > les Vespignano, du bienheureux Jean; les Adimari, de Æ bienheureux Ubald; les della Rena de Certaldo, de 13 bienheureuse Julie; les Gambacurta de Pise, du bienheu—— reux Pierre, et ainsi de suite. En dehors de la Toscane» les Latiozi de Forli avaient eu le bienheureux Pellegrino 5 les Malatesta de Pesaro, la bienheureuse Michelina ; les Borromée de Padoue, sainte Justine; puis venaient toutes les familles de papes; enfin, lorsque l’histoire était muette, on y suppléait par des traditions et même par des fables, comme si une maison ne pouvait prétendre au titre d’illustre avant d’avoir donné un saint à l'Église. Et en vérité, quel plus beau titre de noblesse que celui de pouvoir compter parmi ses ancêtres des héros du paradis? et quelle impiété que de perdre et de profaner ces avantages et cet héritage des aïeux! Les nations ne renient le culte des souvenirs, que lorsqu'elles ont été gâtées par l’intrigue et l’esprit révolutionnaire.

C'est ce qui en général était aux Italiens l’envie de se jeter dans la réforme. L’Italie, ayant toujours été redevable de son plus grand lustre, de sa puissance et de ses richesses à la présence sur son territoire de ces pontifes, auxquels précisément on déclarait la guerre, l’intérêt qui poussait les étrangers vers la réforme en éloignait les Italiens. Ceux-ci devaient plutôt s’irriter contre ce Luther, qui ameutait les peuples d’Allemagne contre leur patrie, qui après avoir été la grande institutrice de ses compatriotes devenait leur victime.

Pour nous, ces raisons humaines ne voilent qu’à demi la grâce manifeste que Dieu accorda à l’Italie de ne pas ajouter encore à tant d’autres divisions organiques, celles des croyances et du culte.

Cependant elle se sentait encore ébranlée par les entreprises des petits tyrans contre les peuples, entreprises dont le résultat avait été de substituer presque partout au gouvernement républicain celui des princes absolus. Lu lutte n’était pas encore terminée, lorsqu'on commença à précher la réforme; et on aurait pu croire que, par suite de l’accord qui s'établit entre les diverses protestations contre l’autorité, les opposants, et surtout les émigrés, s’allieraient avec les dissidents, et chercheraient à en introduire les idées dans la patrie. Plus que -les autres, les Toscans pouvaient y être entraînés, eux dont les oppresseurs temporels étaient les papes et les cardinaux ; il eùt pu en être de même des Romains qui, trop souvent, se passaient le caprice de causer des ennuis à leur souverain. La question religieuse pouvait donc se compliquer de la question politique, et on eût pu revoir ces temps malheureux, où un pays se trouve véritablement gouverné du dehors par des exilés.

Rien de tout celà n’arriva, et quelques recherches «que nous ayons faites dans un autre ouvrage‘ sur les r#22nœuvres des réfugiés, nous n’avons pas trouvé la moincär"e trace de cette alliance.

Mais si la passion de la nouveauté n’envahit ni les peet2ples, ni les princes, et si ceux qui s'efforcaient de régies leur propre foi étaient peu nombreux, en comparaison «GP ceux qui la pratiquaient dans leur vie sans chercher Ie moins du monde à s’en rendre compte, ce serait une errett£” de croire que la réforme n’ait pas pris d'extension dans la péninsule, et n’y ait pas produit des conséquences civiles et politiques.

n£ème Seulement si, en Allemagne, la réforme fut le parti des embrasse princes, en France celui des nobles, en Italie, elle fut Fes principalement embrassée par les lettrés. Quand la prolettré8 tostation religieuse eut été formulée en Allemagne, la réputation étendue des savants italiens fit que les nova-

teurs étrangers sollicitèrent leur adhésion, et cherchèrent

à répandre dans l'Italie leurs propres écrits, en même

temps que la vivacité d'esprit des Italiens aiguillonnaiten

eux le désir d’entendre les prédications nouvelles. Quel-

ques savants italiens entretenaient une correspondance

avec les savants d'Allemagne; aussi vit-on les cardi-

naux Bembo et Sadolet échanger une suite de lettres

avec l’érudit Melanchthon, le principal apôtre de Luther,

celui qui aimait la paix et se posait en médiateur, mais

qui n’avait aucune initiative. Les étudiants allemands qui venaient en Italie, et surtout à Padoue et à Sienne 3

(1) Spigolature negli archivj di Toscana. Investigations d’un gispeur dans les Archives de Toscane.

(2) A Sienne, le pavé de l’église de Saint-Dominique est couvert d’épitaphes concernant des étudiants allemands.

pour achever leurs études, et les étudiants italiens qui allaient dans les universités d’Allemagne, contribuaient à la diffusion des nouvelles doctrines.

Dès l’année 1520, Burchard Schenk, gentilhomme allemand, écrivait à Spalatin, chapelain de l'électeur de Saxe, que Luther était estimé à Venise, et que ses livres circuhient, malgré la défense du patriarche; que le sénat eut * quelque répugnance à permettre qu'on publiât du haut de la chaire l'excommunication contre l'hérésiarque, et que même la publication ne se tit qu'après la sortie du peuple de l’église !. Luther lui-même se félicitait dans ses lettres de ce qu'un si grand nombre d'habitants de cette ville eussent écouté la parole de Dieu *, et il entretenait une correspondance avec le savant Jacques Ziegler, qui s'adonnait avec un grand zèle à y répandre les nouvelles doctrines. C’est de cette ville qu’étaient parties les lettres qui exhortaient Mélanchthon à ne pas hésiter dans la foi, et à ne pas trahir l’attente que les Italiens avaient de lui *.

A Venise, on réimprima l'explication du Pater de Luther, sans nom d’auteur; les Lieux communs de Mélanchthon, sous le titre de Principj della teologia di Ippolito da Terranegra. On employait ainsi les pseudonymes pour tromper l'autorité et échapper à ses recherches; et le Commeniaire des Psaumes de Bucer parut sous le nom de Arezio Felino, les ceuvres de Zwingle, sous celui de Coritio Pogelio, ou d'Abideno Corallo; c'est ainsi que Postel prenait le nom d'Helia Pandoches : Jules de Milan

(1) Seckendorf, Hist. Lutheranismi, t. I, p. 115.

(2) Lather’s sammuliche Schriften, t. XXI, p. 1092 (édit. Walch), Mélanchthon, opp. col. 598, 835, etc.

(3) Celes :ni, Acta comit. Aug., t. II, p. 274; t. III, p. 18.

changeait le sien en Jérôme de Savone : bien plus le Commentaire de Luther sur l’épftre aux Romains et le Traité de la justification passèrent comme les œuvres du cardinal Fregoso. Ces déguisements trompgient la surveillance; d’autres ouvrages arrivaient dans des tonneaux de vin de Bourgogne ou de Tokai, ou dans des ballots de draps et de cotonnades. François Calvi, originaire de Menaggio, sur le lac de Côme, d’où lui vint son surnom de Minicius, jadis imprimeur apostolique, exer- | çait le commerce des livres à Pavie, et allait à Bâle, chez Froben, pour chercher les œuvres de Luther, qu'il répandit en Lombardie.

Que dès les commencements de la réforme les doctrines nouvelles aient été accueillies en Italie, nous en trouvons une autre preuve dans Martin Bucer, qui traduisit de l’allemand en latin les Postilles de Luther, et qui, les ayant fait imprimer à Bâle en 1596, les dédia à ses frères d'Italie. Mais Bucer, qui rejetait la consubstantiation admise par Luther, en altéra différents passages : Luther, profondément irrité de ce procédé, lui écrivit des injures de la pire espèce, si bien que son pacifique adversaire fit réimprimer en partie les passages véritables, et y ajouta mème les lettres de Luther.

Le même Luther écrivait au vénitien Balthasar Altieri, secrétaire de l’ambassade d’Angleterre, pour lui recommander de se tenir en garde contre les doctrines sur l’eucharistie de Bucer, de Bullinger, de Pellicano, et d’autres encore, comme d’une hérésie pestilentielle : et en méme temps, pour répondre aux questions que lui adressaient les Italiens sur la présence réelle, il anathématisait Zwingle et OEcolampade, !« docteurs dangereux et faux prophètes. » Bucer, aimant :la paix, adressa

une longue lettre « aux vénérables et très-chers frères italiens, qui, à Bologne et à Modène, invoquent le Christ avec une foi pure, » où il se félicitait des progrès qu'il leur voyait faire dans la connaissance du Christ, laquelle ils communiquaient sans cesse à de nouveaux disciples; il y déplore qu'il se soit élevé entre eux des dissentiments sur l’eucharistie, et les engage à se contenter de savoir qu’ils se nourrissent de la chair et du sang du Christ, c'est-à-dire qu'ils vivent plus pleinement dans le Christ, et qu’il< le sentent toujours plus vivant en eux. Puis, il se met à développer la controverse née sur cette question, et termine en leur recommandant de recevoir ces sym boles avec dévotion, de ne pas les offenser en se livrant à leur égard à des recherches curieuses et profanes, manie dont il espère bien que les Allemands aussi finiront par se guérir !.

On possède une Jettre écrite de Bologne par quelques liens, en 1533, et adressée au sieur de Pianitz, ambassadeur du duc de Saxe près de l’empereur, laquelle atteste qu'ils approuvent l’Église protestante, et qu'ils insistent pour la convocation du Concile ®. La même année, on imprimait en italien le livre de Luther sur l'amendement et la correction de la vie chrétienne.

Clément VII, dans sa bulle du 15 janvier 1530, déplore que l'hérésie pestilentielle de Luther se soit attaquée dans diverses parties d'Italie, non-seulement à des personnes séculières, mais encore à des ecclésiastiques et à des réguliers, mendiants ou non, au point que quel-

(1) Argentorati, 10 septembre 1541.

(2) Seckendorf, Hist. Lutheranismi, lib. III, p. 68.

nu-9

ques-uns d'entre eux en: infectent d'autres par corsi: versations, et même: par prédications faites en publle: Aussi autorise-t-il les inquisiteurs dominicains à pre céder contre ceux-ci, et même les carmes ou d’autres moines des ordres mendiants, avec la faculté d’instituer des vicaires:et des commissaires. aptes à les remplaces, pourvu qu'ils soient âgés de trente ans; il eonférait es outre aux uns et aux autres le pouvoir d'absaudre ceux qui abandonnaient l'erreur. Il accorde de plus. grands priviléges aux croisés, milice que les inquisiteurs avaient instituée dans différents endroits pour en avoir aide et protection.

Paul III, par sa bulle du 14 janvier 1543, confirmait ces mesures, sur les informations qu'il avait reçues qu'à Bologne, à Milan et dans d’autres endroits, il y avait des séculiers et des religieux, qui alléguaient des indults et des priviléges, en vertu desquels ils se considéraient comme exempts de la juridiction des inquisiteurs, et ne

. se faisaient pas faute d'émettre et de discuter publiquement des propositions scandaleuses, erronées et quelquefois entachées d’hérésie, et cela au grand scandale des âmes et au péril de la foi.

Nous avons déjà vu comment le cardinal Sadolet se plaignait de la défection des esprits; et le cardinal Caraffa déclarait à Paul III que l’hérésie luthérienne avait infesté l’Italie, et séduit non-seulement des hommes d’État, mais aussi beaucoup de membres du clergé. Les espérances téméraires de quelques apostats sont un fait encore plus significatif.

Fgidius Egidius della Porta, issu d’une illustre famille de porta. Côme et moine augustin au couvent de cette ville, écrivait le 11 décembre 1525 à Zwingle, « l’éminent soldat

PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 131 du Christ, et qu'il vénère comme un père, » ce qui sait :

e Depuis un certain temps je désirais t'écrire, mais je n’ai pas os& le faire. Maintenant je me reproche cette pusillanimité en pensant que le Christ lui-même reçut sans distinctfon les gens m@rne de la plus basse extraction. Comme Paul, après la chute miraculeuse, entendit le Seigneur lui ordonner d’aller voir Ananie et de recevoir ses conseils, de même, si je ne suis pas Paul, s0ìs pour moi un autre Ananie et dirige-moi par tes paroles dans la vole du salut. Il y a quatorze ans que le zèle, à ce queje crois, et la piété, bien que ce ne fût pas une piété éclairée par la science, m’ont déterminé à quitter mes parents et à prendre l’habit des augustins, croyant avec les pélagiens pouvoir faire mon saïat par les œuvres; et depuis sept ans j'ai employé tous mes efforts à annoncer la parole de Dieu, mais dans quelle ignorance j'étais des bonnes lettres ! car je ne savaisrien du Christ, rien de Ia foi: attribuant toute puissance aux œuvres, j'enseignais aux matres à mettre leur confiance en elles. Et qui sait quels roisons j'ai répandus dans le champ du Seigneur ! Mais le bon Dieu n’a pes voulu que son serviteur périt pour l'éternité, et il m'a abattu à ses pieds où je m'écriai : Seigneur, que vouléz-vous que je fasse? Et mon cœur entendit une voix qui lui disait: Va trouver Ulric Zwingle et il te l’enseignera..... Désormais ce m'est pas toi, mais Dieu qui par toi me fera sortir des filets : et Pespère bien entrainer avec moi quelques frères. Nous autres nous ne connaissons n1 la langue grecque, ni la langue hébrafque, et peu la latine : nous voulons les apprendre, mais plus encore apprendre le Christ. Nous ajournerons notre visite jusqu’à Pâques, et pendant le caréme nous prècherons le Verbe de Dieu... Quand tu m'écriras, adresse ta lettre à André Mondino,

Puis au 15 décembre 1526, il lui écrivait de nouveau :

« Ta lettre m'a fait grand plaisir. Tu as agi avec beaucoup de prudence, en ne nous détournant pas de notre voyage et en ne nous ordonnant pas de le faire. Tu ignores que je suis réduit à l'extrême pauvreté. Tu pourras prier Dieu avec nous pour que sa volonté s’accomplisse au plus tôt. Je crains qu'on ait long-

temps à attendre le Testament que nous sommes en train de = duire. Nous sommes distraits par mille occupations; tantôt ess voyés à la quête, tantôt retenus au chœur pour les offices, tantemmma ici, tantôt là, dans les villages, sur les places publiques, nouspe—æ dons beaucoup de temps à des affaires de’ nulle importance. Con ment pourra-t-on donner une version correcte si on n’est pas aid É par la présence de quelque italien ? Mais laissons de côté ce sujet. Le Seigneur a suscité en moi son esprit, qu'il veut perfectionner par ton intermédiaire. Milan et ses environs sont tellement appauvzis par les suites de la guerre récente que beaucoup de gens aisés sont tombés dans la misère, sans compter le nombre considérable d’indigents qu’il y avait auparavant. La quantité des malheureuses que la misère a conduites à la prostitution est incalculable. En somme, la main de Dieu s’est tellement appesantie sur le peuple, que les hommes courroucés croient qu’on peut leur infliger toute espèce d’injures.

« Dieu se servira de toi pour porter remède à ces infortunes. Écris au duc de Milan une lettre de recommandation, et, s’il n’en tient pas compte, une lettre de menaces pour qu’il donne à ses sujets les moyens de subvenir à la nourriture de l’Ame et du corps, en prenant l'argent à ces moines bien nourris pour le distribuer au peuple ; qu'il laisse chacun précher la pure parole de Dieu, liberté qu’il pourra retirer s’il conçoit quelque scrupule pour l'usage qu’on en fera. Que si le duc conserve quelque défiance, qu’il jette les yeux sur le peuple allemand, qui en fait autant et avec avidité. Ajoute dans ta lettre qu'il affaiblira plus facilement la puissance de l’Antechrist, qui se confie dans ses richesses et s’en sert pour la perdition de plusieurs. Différents frères, qui ne sont pas dépourvus de piété et de science, me pressent de t'en conjurer au nom de Dieu. Invite le duc à écrire aux supérieurs de notre ordre, ou plutôt de notre secte, en employant les arguments que tu croiras les plus forts pour les arracher à ce fatras de règles, mais prends bien garde de ne pas les taxer d'ignorance, car ils sont extrêmement vaniteux et ils se dresseraient contre toi.

« .... Mais est-ce bien à moi à t'enseigner ce que tu as à faire? Le troisième dimanche après Pâques, les religieux se réuniront en chapitre pour faire l'examen et se déformer, je veux dire réformer. La lettre que je te demande, adresse-nous-la. Fais-leur voir par quelque exemple tiré des saintes Écritures que c’est la volonté de Dieu qu’on annonce sa parole avec simplicité et sans

fatras, et que ceux qui débitent leurs propres opinions comme des Oracles du ciel sont contre lui ‘. »

Les soldats descendus des Alpes pour ravager l'Italie, nuances furent des apôtres bien plus violents de la négation. les Charles-Quint, tout en se déclarant le protecteur de YÉglise, avait amené à sa suite un ramassis de soldats,

qu'il avait le plus souvent recrutés dans les pays les plus

infectés de l'Allemagne, et qui répandaient, sinon les doctrines nouvelles, tout au moins le mépris des anciennes, se plaisant à faire des affronts aux ecclésiastiques, et à les accabler de mauvais traitements ou d'insultes. Georges Freundsberg, qui avait créé les lansquenets, portait à son côté un lacet d'or, avec lequel il se vantait de vouloir étrangler, en la personne de Clément VII, le dernier des papes, et un autre d’argent qu’il réservait aux cardinaux. Les papes eux-mêmes, comme tous les autres princes, appelaient dans les guerres d'Italie des soldats suisses et allemands, qui devenaient des apôtres de l’hérésie, soit par la parole, soit par l’exemple.

Bossuet remarque avec raison qu’outre ceux qui demandent la réforme en révolutionnaires, il en est beaucoup d’autres qui le font sans amertume ni violence; ils déplorent les maux, mais c'est avec circonspection qu’ils proposent les remèdes, et ils ne voudraient jamais les obte-

. mir au prix d'une scission, qu’ils regardent comme le pire de tous les maux; ils supportent les ajournements sans dépit, en réfléchissant qu'ils peuvent toujours commencer par se réformer eux-mêmes; il n’ont pas oublié que le Christ commença par honorer la chaire de Moïse, alors

les réformés.

(1) Hottinger, eccl. sec. XVI, t. II, p. 611. — De Porta, Ref. eccl. ræticarum, lib. II, 5.

même que des pécheurs y étaient assis, et ils veulent qu la réforme s’accomplisse selon la divine institution d<« l'Église, pour la rétablir dans ses fondements primitifs» et non pour les ébranler.

Certains savants se passionnaient pour l'étude de la Bible comme ils l’eussent fait pour celle d’un manuserit récemment découvert. Ceux qui avaient fait la critique de certains abus de l’Église, éprouvaient une sorte de satisfaction à l'entendre répéter par les protestants et à pon» voir s’écrier : « Et moi aussi je l’avais bien dit et avant eux; et sion m’eñt écouté, tout ceci ne serait pas arrivé. » Tel autre se donnait volontiers la réputation d’un Libre penseur en adhérant à la critique des institutions antiques, aux épigrammes, à des raisonnements ne valant guère mieux que des épigrammes et qui viennent si facilement sur les lèvres, quand on n’a pas des notions suftisantes dans la matière en discussion.

Eu outre, il était devenu de mode d'affirmer quelque proposition condampable, et de favoriser quelque hérétique, par suite de la tendance irrésistible des esprits vers la désobéissance à l’autorité. D'autre part, le dégoût causé par la politique romaine inspirait le désir de se rapprocher de Dieu : il semblait que les réformateurs visasseni à ce but, soit en se laissant aller au mysticisme qui rapproche les Ames immédiatement de Dieu, soit en suppriwant le clergé comme médiateur entre l’homme et le créateur, Leurs discours remplis de pieuses pensées et de paroles saintes, leurs lamentations sur la corruption du siècle, grâce à la vigueur et à la liberté du langage, masquaient sous des dehors de zèle l'esprit de révolte. L'homme enclin à la contemplation plus qu’à l'examen devait surtout être ébranlé par les doutes qu’on lancait alors

PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 185 dass domaine de l'intelligence et de da foi, et dont l’invasion avait apporté le trouble dans les.consciences pures. Mais les gens scrupuleux, s'ils étaient offensés de da Derotions Yeille superstition, se sentaient aussi scandalisés de l'au- °rtendues dace présente. Ils penchaient à condamner le culte «des ; images, l’invocation des saints, les aignes matériels des | Woyances, comme la croix, les chapelets, les :scapulairea, i ed s'offusquaient surtout de l'ambition des papes et de © l'aridité de La cour romaine : cependant, ils sentaient le besoin d’appuyer la liberté sur l'autorité, pour ne pas tomber dans des perplexikés continuelles touchant les grandes questions de da présence réelle, de la prédestination et des mérites satisfactoires du Christ. On passait dela dissipation et.de la corruption à la dévotion. on allait même jusqu à l'associer avec une yie-coupable, etil n’était pas rare de voir se terminer pieusement uneezistence qui s'était écoulée dans les habitudes du péché. Le duc de Valentinois, qui fut un modèle de scélératesse raisonnée, sa chargeait de reliques; Vitellozze, qui était en guerre arec de pape, et qui succombait victime des trahisons de ce prince, le suppliait à la mort de le faire relever de l'excommunication qu'il avait encourue. Charles VIH, lors de son expédition d'Italie, partait avec lui ua grand . membre de reliques. Alexandre VI se faisait une gloire d’avoir acquis la lance avec laquelle le divin Rédemyteur fui transpercé sur la croix; il portait à son cou ane ampoule contenant les saintes espèces, et recanmandait à sa Lucrèce la dévotion envers Marie. Ludovic le More, ce prince plein d’astuce, le Cavour de son temps, multipliait les églises, et toute la auit qui précéda sa fuite de Milan, it veilla et pria dans l'Église de la Madone des Grâces, sur le tombeau de sa femme. Machiawel, un invpie

s’il en fut, a écrit des discours religieux, etune paraphrase sur le De profundis, où il exhorte le lecteur à « imiter saint François et saint Jérôme, qui pour réprimer l’aiguillon de la chair, et lui enlever tous les moyens de les in- duire en de coupables tentations, avaient coutume, le premier de se rouler sur des fagots d’épines, le second de se déchirer la poitrine avec un caillou. . . . .

Mais nous, aveuglés par la sensualité, en proie à toutes les erreurs, enveloppés dans les lacs du péché, nous nous trouvons dans les mains du diable; si nous voulons en sortir, il faut recourir à la pénitence et crier avec David : Miserere mei, Deus, et pleurer amèrement avec saint Pierre‘. »

Je ne citerai pas l’infàme Arétin, qui alternait avec les compositions les plus obscènes des sujets sacrés, vénal dans les unes comme dans les autres; mais l'Arioste et Cellini, et tous les grands artistes sentaient le besoin de se recueillir quelquefois en Dieu, et de se retremper dans l'exercice de ces pratiques dont ils avaient été nourris par leur mère. Georges Vasari prit plus d’une fois la ré-

solution de se retirer dans une pieuse solitude; « Ainsi, dit-il, j’offenserai moins Dieu, le prochain et moi-même, car en me livrant à la contemplation de Dieu, à la lecture, le temps se passera sans que je commette de péché, etsans que j’offense le prochain par la médisance. » S’étant en effet retiré chez les moines de Camaldoli, son esprit parvint à un degré de mysticisme, dont on aurait bien diffi-

(1) Machiavel observe que si la religion « n’eût pas été ramenée à la pureté primitive par saint François et par saint Dominique, elle serait complétement éteinte.» Pour nous, nous savons qu'elle ne sera jamais éteinte, mais il est bon de remarquer toute l'importance que le docte Florentin attribuait à c°8 réformateurs.

cilement une idée en voyant ses peintures, mais dont nous avons une preuve dans la lettre suivante, qu'il écrivait de cette retraite à Jean Pollastra :

« Soyez mille fois béni de Dieu, vous à qui je dois d’être venu à l’ermitage de Camaldoli; je ne pouvais rencontrer, pour me connaître moi-même, un lieu plus propice ; car, outre que je passe mon temps utilement en compagnie de ces saints religieux, qui ont en deux jours opéré en moi un si heureux et si salutaire changement que déjà je commence à connaitre à quel aveuglement me conduisait ma folle démence, j’aperçois ici sur ce sommet le plus élevé des Apennins, au milieu de ces sapins qui s’élancent avec leurs tiges droites, la perfection qu'on goûte dans le calme. De même que chaque année ces arbres poussent autour de leur tige une série de branches en forme de croix dans leur ascension en droite ligne vers le ciel; de même, et pour les imiter, ces saints ermites et avec eux ceux qui demeurent ici, abandonnant les vanités de la terre, s'élèvent jusqu’à Dieu par la ferveur de leur esprit dans les voies de la perfection, qui les rapprochent sans cesse davantage de lui. Ces arbres n'ont rien à redouter des tentations du démon et des vanités mondaines, et quoique cette retraite soit sans cesse ébranlée par la violence des vents et battue par la tempête, eux, ils se rient de nous, puisque, le calme rétabli dans l'air, ils se relèvent plus droits, plus radieux, plus fermes et plus parfaits qu'ils n’ont jamais été ; symbole en cela de ceux à qui le Ciel accorde la constance et la foi. Voilà le destin réservé aux âmes qui se mettent tout au service de Dieu.

J'ai vu et j’ai entretenu jusqu’à présent cinq vieillards, âgés chacun d’environ quatre -vingts ans, auxquels le Seigneur a communiqué la force de la perfection, si bien qu’il m’a semblé entendre parler cinq anges du Paradis; je suis tout stupéfait de voir des hommes parvenus à l’âge de la décrépitude se lever la nuit, et, comme des jeunes gens, au milieu des frimas, quitter leurs cellules, disséminées dans leur sainte solitude à une distance de cent cinquante pas, pour venir à l’église assister aux matines et à tous les offices du jour, le visage gai et content comme s'ils allaient à des noces. Sur ces hauteurs, le silence règne si complétement avec son muet langage, qu'à peine si l’on ose pousser un soupir, et les feuilles des sapins n’osent point elles-mêmes discourir avec les vents; les eaux toujours limpides coulent à tra-

vers tout l'ermitage dans certaines rigoles en bois qui les distr-# buent aux religieux en les portant d'une cellule à l’autre, sans en rien perdre et avec un ordre admirable. »

Michel-Ange Il les sentait encore bien davantage ces besoins de l’esprit, « Buonarotti Michel, plus qu'un mortel, un ange divin : » grandeintelligence et grand cœur, quiidéalise plus qu’il ne reproduit, et qui, comme artiste, représente l’harmonie des contrastes. Comme les hommes de ce siècle, il avait grandi au milieu de la recrudescence païenne : durant ses entretiens avec Laurent le Magnifique au jardin de Saint-Marc ou dans le palais de la Via Lerga, ou dans la villa de Careggi, voisine de Florence, il fat imbu deces idées paiennes, sous l’empire desquelles on croyaît avoir beaucoup fait pour le Christ lui-même, en lui faisant une place hospitalière dans l’Olympe. Mais grâce à cette vigueur qui ne lui permettait pas de s’attacher servilement aux conceptions d'autrui, il s’adonna à l’étude de la Bible, et « il lut avec beaucoup de soin et d'attention les saintes Écritures , tant l'Ancien que le Nouveau Testament, et fut un de ceux qui se fatiguèrent à ce travail; » ainsi écrivait Condivi du vivant même de Michel-Ange. Il avait suiviles sermons de frère Jérôme Savonarole, et il y puisa l'amour de la religion associé à l’amour de la patrie; mais, comme on a prétendu dénigrer son patriotisine, ainsi a-t-on fait pour sa foi. Grimm, dans sa récente biographie de Michel- Ange !, dit qu’il partageait les sentiments des protestants, et que spécialement il n’acceptait ni la nécessité des sacrements, ni le purgatoire, à ce point que, déplorant la

(1) Leben Michelangelo”s. Voyez en outre, et pour plus de détails, dans les Rime de M. A. Buonaretti, curate sugli autegrafi e pubticate da C. Guasti, Florence, 1863.

PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 139 Bert de son frère Jean-Simon, il aurait dit que peu im- Portait qu’il n’eût pas recu les sacrements.

Cette phrase est bien de Michel-Ange, mais si on la

Tattache À celles qui précèdent, elle a un sens tout difiélent; car il écrit à Léonard: « J'ai appris par ta dernière la mort de Jean-Simon. J'en ai ressenti une très-grande douleur, parce que j’espérais, malgré son grand âge, le voir encore avant sa mort, et aussi avant la mienne. Dieu l'a voulu aiosi, patience ! Il me serait donc particulièrement doux d'apprendre quelle fin il a faite, et s’il est mort confessé, communié et muni des autres sacrements de l’Église ; s'il les a reçus, cette nouvelle pourra adoucir ma douleur. »

Que lui répondit Léonard? c'est ce que nous devinons par la réplique de Michel-Ange : « Tu me mandes que, bien que mon frère n'ait pas pu recevoir tout ce que prescrit l’Église, il a eu cependant une bonne contrition ; eh bien, s’il en est ainsi, cela suffit pour son salut. »

Vous voyez, lecteur, comme en prenant une phrase isolée, on endénature le sens. Georges Vasari, qui avait pour Michel-Ange une véritable vénération, et qui ne faisait pas de légendes, raconte qu'il allait avec lui en pèlerinage d'église en église pour gagner le jubilé, tout en continuant leurs conversations artistiques. Et il lui dit une fois: «Si ces fatigues que j’endure ne profitent pas à mon Ame, je perds mon temps et ma peine. » Et ailleurs : « Aucune pensée ne naissait en lui que l’image de la mort n'y fût en quelque façon gravée... ce qui faisait voir qu'il se retirait vers Dieu... fl s’adonnait volontiers pendant sa vieillesse à des œuvres pieuses, qui pouvaient tourner à la gloire de Dieu... Il assistait beaucoup de pauvres, et dotait secrètement bon nombre de jeunes filles. »

Son frère étant tombé malade, il écrit à son père : «Ne vous tourmentez point, car Dieu ne nous a pas créés pour nous abandonner. » Et lorsqu'il était à Bologne pour couler en bronze la statue de Jules II, « Priez Dieu, disait-il, pour que je me fasse honneur dans cette opération, et que je contente le pape; » et il ajoutait : « Priez aussi pour lui. » Et quand il eut réussi: « J'estime que j'ai dù le succès aux prières de quelques bonnes âmes, qui m'ont obtenu de pouvoir aller jusqu’au bout, contre l'opinion de toute la ville de Bologne *. »

Il est bien vrai que, emporté contre les temps et contre Jules IT, il lui échappa quelquefois de ces algaradés fières comme tout ce qui venait de lui, et qu’il exprimait en vers, dont voici la traduction:

« Ici l'on convertit les calices en casques et en épées, et l’on vend le sang du Christ à pleine mesure ; les croix et les épines deviennent des lances et des rondaches, et le Christ lui-même perd patience.

« Mais qu’il n’arrive plus dans ces contrées, car son sang monterait jusqu'au ciel, et puisqu’à Rome on vend sa dépouille, et que les sentiers de tout-bien sont fermés. »

Mais sa foi ne défaillit jamais; loin de là: il regardait comme bienheureuses les populations de la campagne, qui honorent, aiment, craignent et prient Dieu au milieu de leurs travaux, de leurs troupeaux et de leurs champs, ces populations qui, n’étant agitées ni par le doute, ni par

(1) Nous trouvons un exemple de ce sentiment de piété qui se développe chez les artistes aux époques solennelles de leur vie, dans le fait tout récent que voici. Lorsque, dans le courant de janvier 1866, Papi fondit, à Florence, le David de Michel-Ange. au moment décisif de l'opération, l’artiste et ses apprentis se jetèrent à genoux, d’abord pour inter-

céder Dieu et les saints, et ensuite pour leur adresser des actions de grâces.

le peut-être, ni par le comment, ni par le triste pourquoi, adorent et prient le Seigneur avec la simplicité de la foi (A). Aussi plusieurs de ses poésies sont-elles l’écho de la prière et du repentir ; il recourt souvent à la miséricorde de Dieu, et il lui dit :

« Que ma vie passée, en frappant tes regards saints, n’éveille point ta justice, et que les bruits qui m'accusent, en montant jusqu’à ton oreille pure, ne provoquent point ton bras vengeur.

« Que l’effusion seule de ton sang lave mes fautes, et donne-moi, avec d'autant plus d’abondance que je suis vieux, un prompt secours et un pardon complet ».

Parmises papiers, nous avons découvert cette prière, non pas écrite de sa main, mais sur une feuille où se trouve une autre pièce écrite par lui.

« O Père très-haut, dont la bonté m'a fait chrétien uniquement pour me donner ton royaume, toi qui as créé monâme en la faisant sortir du néant, et qui l’as enfermée dans ce misérable corps comme dans une prison, accorde-moi la grâce de chanter tes louanges pendant tout le temps que je resterai dans cette prison ennemie de mon âme, dans laquelle toi seul me retiens ; car, en chantant tes louanges, tu me feras la grâce de faire du bien à mon prochain, d’en faire surtout à mes ennemis, et de te les recommander toujours. Accorde-moi encore cette grâce, Dieu de toute sainteté, que si, au départ de cette vie, je suis encore en proie aux passions sensuelles, je connaisse qu’elles ne blessent point mon âme; ear je me souviens de ton Fils très-saint qui mourut pour le salut du genre humain d’une mort si ignominieuse ; elle sera ma consolation et elle me fera toujours louer ton saint nom.

Amen. »

Et c’est d’un pareil homme que l’on voudrait faire un protestant!

Parmi ses vers, suivant un mélange trop en usage chez les poëtes italiens, il en est beaucoup consacrés à l'amour : un amour à la Pétrarque, dans lequel le poëte cares-

sant la beauté réelle, veut néanmoins la rehausser E" des sentiments platoniques. Tel fut l'amour que Mi

Ange eut pour la célèbre Vittoria Colonna, amour qui

fut point tout à fait exempt de passion, comme d’au

l'ont présumé, mais qui certainement fut une nobl2” passion, que la mort ensuite a rendu sublime. Il demandait appui et conseil à cette admirable dame, et il

lui disait :

« Tantôt sur le pied droit, tantôt sur le pied gauchs, je cherche, en changeant, mon salut ; entre le vice et la vertu mon cœur suspendu, travaille et me fatigue; je suis comme celui qui ne voit pas le ciel et qui dans tout sentier s’égare et tombe.

« Je tends la blanche page à vos écrits sacrés, afin que l’amour me détrompe et que la pitié y retrace la vérité; que l’âme ayant repris possession d'elle-même n’entraine pas vers les erreurs de notre époque le peu de jours qui me restent à vivre, et que je les coule moins en aveugle. Enfin de vous, 6 noble et sublime dame,

je désirerais savoir si dans le ciel l'humble repentir occupe une place moins élevée que l'a vertu parfaite. »

Puis quand elle mourut, il écrivait avec une sublime hardiesse de langage : « La mort m’a ravi un grand ami. » Et, le poéte revenant sans cesse sur sa perte, disait :

« Quel est mon refuge ? Où est encore pour moi le salut? Où

pourrai-je en trouver un autre et plus sûr et plus fort que les larmes et la PRIÈRE ? »

Intrépide comme il l'était, et passionnément épris du nouveau, il se sentait parfois subitement frappé de découragement ; alors il ne lisait plus que la Bible et Dante, il ne traitait plus que des sujets sacrés, et allait se réfugier sous les ailes de la miséricorde éternelle.

« La peinture et la sculpture ne peuvent plus apaiser la soif de

mOn âme tournée vers cet amour divin qui & ouvert ses bras sur la. Groix pour nous recevoir. »

Panizzi, dans l'édition anglaise du Rolland amoureux, a perni réimprimé un opuscule de l’évêque apostat Vergerio (B), autres OÙ ilaffirare que le Berni a semé ce poëme héroi-comique rétiques.

de doctrines anticatholiques qui ont été retranchées après la mort de l’auteur; il cite à l’appui dix-huit stances, qui

composent le prologue du XX° chant, et qui peuvent paraître assez lestes : Féditeur en conclut que les opiaions sentant l’hérésie étaient alors aussi communes en Italie, parmi les classes instruites, que le sont aujourd’hui les opinions libérales. Assertion douteuse, mais qui ne date pas d'hier; car d’autres écrivains déjà ont prétendu compter au nombre des réformés Manaolli, à raison de son livre intitulé Zodiacus vita, où déborde la haine contre le clergé, Alamanni, Trissin et bien d’autres, en mettant à tort sur la même ligne ceux qui condamnent les abus, et ceux qui prennent hautement pour base de leur doctrine la protestation de la raison individuelle, devenue l'unique interprète des livres saints.

Les réformés admettaient les principaux dogmes da christianisme, ils prétendaient même rappeler à leur observation l'Église égarée ; ils en niaient quelques-uns. En

|‘ conséquence, il est très-facile, même dans les discours et les écrits d'excellents catholiques, de trouver des expressions conformes à celles des protestants, ou tout au moiss l'intention commune de ramener les opinions vulgaires aux définitions vraies et aux interprétations autheatiques de l’Église. Celui qui n'examine pas l’ensemble en fait des adhérents des hérétiques. Mais fussent-ils tombés dans l'erreur, c'était plutôt la faute de leur intel-

ligence que de leur volonté : l’erreur sincère ne constitue pas l’hérésie; et lors même qu'elle en aurait les apparences, il convient de la distinguer de la rébellion volontaire et préméditée; et ils étaient plus excusables, quand le Concile de Trente n’avait pas encore si bien défini et exprimé tous les canons de la foi dans un iangage ac- . cessible à tous.

La doctrine catholique embrasse et met en harmonie l'élément divin et l’élément humain, l'élément terrestre et l'élément surnaturel, c’est-à-dire le principe mystique et le principe intellectuel. Cette harmonie fait l’admiration et le respect de ceux qui la contemplent. Il peut même arriver quelque rupture à cet équilibre, sans que pour cela celui qui l’a causé sorte du giron de l'Église catholique, à moins qu’il n’aille jusqu’au mépris de l’autorité ecclésiastique, et jusqu’à rompre les liens de la charité fraternelle.

Il est peu d’usage en Italie de décrire la vie de l’esprit, et de retracer les caractères, comme l'ont fait surtout en France les grands écrivains du dix-septième siècle : aussi nous est-il impossible d'assister aux luttes intérieures de ces âmes d'élite, et à ces angoisses de l’esprit, qui ne sont plus comprises par une génération en proie aux ténèbres du doute. Mais aujourd’hui même, celui qui voudrait voir comme les questions religieuses agitent profondément les plus graves penseurs et les cœurs les plus sensibles, chez un peuple sérieux, parce qu’il est libre non pas seulement dans ses institutions, mais en réalité, n’a qu’à lire dans Newmann, dans Pusey, dans Manning le récit des troubles et des émotions qu'ils éprouvèrent en 1851, alors qu’on discutait sur la nécessité du baptème, sur l'authenticité et l’inspiration divine

= saintes Écritures, sur le péché originel, sur les prohéties et sur l’incarnation de l’Esprit-Saint. Et cependant "était le siècle de la vapeur ei des télégraphes élecriques. | Quelque chose de semblable se passait en Italie au seizième siècle; c'est ce qui amena à confondre avec les réformés des personnes d'une grande piété qui, en menant une vie austère, en se réunissant ensemble pour parler de Dieu, pour faire des recherches théologiques, protestaient contre l'indifférence du grand nombre. Beaucoup ne voyaient que le côté moral de la prédication : Wthérienne: une piété peut-être inconsidérée, mais qui ambitionnait de voir renaître la pureté disparue de l'Ége; un désir de diminuer l’importance donnée aux céré- Monies extérieures et aux œuvres surérogatoires, afin de never d’autant la piété intérieure; une manière de déi brer les persécutions qu’on faisait à Ochin et à Pierre Martyr, tandis qu’on tolérait l’Arétin et le Franco; une tonfiance inaltérable dans les mérites de Jésus-Christ, qui n'empéchait pas ceux qui la goûtaient de s'apercevoir qu’elle perdait son mérite, en répudiant l'autorité et les sacrements institués par lui; enfin une impulsion i Raanime pour l'amendement du clergé, pour l’épuration duculte, mais sans la moindre intention de renverser les Mpes ou le culte, Outre que cela n'a rien à faire avec la question dogmatique de l'unité, que d’hommes à chaque époque adoptent un principe et n’en tirent point les conséquences (C) !

Telles étaient, croyons-nous, les intentions de Marc- Pt DA Antoine Flaminio. Ce citoyen de Vérone, bon médecin et élégant latiniste, traduisit les psaumes en odes latines, qui furent mises à l'index par Paul IV; il publia aussi

Fn psalmis brevis empositio (Alde 1545), ouvrage dédié à Paul H1, et il dit qu'il a été engagé à le composer par l'évêque Giberti, et à le publier par le cardinal Pole. Jéròme Muzio, fin connaisseur en fait d’hérésie, a noté ce livre, parce qu'en interprétant un verset du psaume XLV, Flaminio dit que « nous devons nous détacher de toutes œuvres, et que nous ne pouvons acquérir la vraie justice par nos efforts; » et ailleurs il avertit « qu'il faut lire avec circonspection les écrits de Flaminio ; il va même jusqu’à en déconseiller la lecture à ceux qui tremnent au christianisme : «car, dit-il, ses opinions pourraient faire plus de mal que son style ne pourrait causer de plaisir ?. » Les protestants donnent pour preuve de son apostasie l’ardeur qu’il avait pour le Christ et pour l’eucharistie, la persistance qu'il montre à ne point invoquer dans ses odes la vierge Marie et les saints, et à ne pas mentionner le purgatoire ; enfin le soin avec lequel il raconte, qu'ayant été malade, il dut sa guérison aux prières adressées par Caraffa à Dieu directement, sans l’intercession d’aucun saint (D). On peut voir quel cas il faut faire d’une semblable présomption, ainsi que de la piété qu’on trouve dans ses lettres’. La connaissance qu'il montre des saintes Écritures est une nouvelle preuve que leur étude n’était pas désertée, même par les catholiques. En 1535 Flaminio écrivait à Pierre Pamphili qu’il avait dit adieu à toute espèce d'étude, excepté à celle des choses divines, et qu'il se proposait de consacrer le reste de sa vie à méditer la foi chrétienne.

Les tendances de Flaminio ressortent de la lettre sui-

(1) Ttre testimonj fedeli, cap. xxxvI.

(2) Voyez Lettere volgari de l’année 1567.

vasmmie adressée à la signora Téodorina Pauli, datée de Ka piles le 12 février 1542.

æ Laffection que je porte à Votre Seignsurie pour l’amour qa” ele porte à Jésus-Christ Notre-Seigneur, ma faitécrire la lettre qe je lui ai écrite. Mais si j'ai été présomptueux ci arrogant, V. S. ne se montre que plus humble et modeste lorsqu'elle me pres de lui enseigner à bâtir sur le fondement qu’elle croit trouver dams ma lotire..... Je sais, par une certaine erpérience en cette

matière, qu'il y a trois choses qui sont d’un puissant secours pour l'édification de la vie spirituelle, à savoir : l’oraison mentale, ‘Padontion chrétienne et la méditation. Par oraisca mentale, festends un désir fervent d'abtanir de Dieu quelque grâce; or les eboses que nous devons surtout désirer obtenir de Dieu sont la foi, l'espérance et la charité ; et parce que l'homme peut toujours déeirer, par conséquent il peut toujours prier, ainsi que saint

Paul nous exborte à le faire. La foi chrétienne consiste à croire à - toutes les paroles de Dieu, et en particulier à l'Évangile du Christ.

L'Évangile n'est pas autre chose que la bienheuronse nouvelle

«us les Apôtres ont annoncée dans tout l’univers, en affirmant quele Fils unique de Dieu s’est revôtu de notre chair et a satisfsità la justice de son Père éternel pour t us nos péchés. Qui. eenque croit à cette bienheureuse nouvelle croit à l'Évangile : er - Oui qui, par un don de Dieu, a foi das l'Évangile, se sépare du royaume du monde et entre d:1ns le royaume de Dieu pour y jouir du pardon général : de créature charnelle il devient une créature spitituelle : d’enfant de colère il devieat enfant de la grâce, d'enfant d'Adam il devient enfant de Dieu ; guidé par l'Esprit-Sainé, B goûte une paix de conscience d'une suavité-admirable, il s’occarpe uniquement à mortifier les mouvements et les appétits de la chair, se reconnaissant mort avec son chef Jésus-Christ : il s’efforce de vivifier l'esprit et de mener une vie céleste, 36 recenasisant comme ressuscité avec le même Jésus-Christ. Tels sont, amee tant d’autres encore, les prodigieux effets que produit la foi wivante dans l'âme du chrétien; aussi devons-nons toujours eonfinner à prier avec instances le Seigneur Dieu de nousla donner, et de l’accroitre en nous si nous la possédens déjà. cL'espérance chrétienne consiste à attendre avec patiamce, avec mme sardsur et une allégresse continues, que Dieu accomplisse en mes les promesses qu'il a faites à tous Les membres de son Fils

chéri, en leur promettant de les rendre conformes à l'image a rieuse de ce Fils, ce qui sera réalisé alors que, la résurrection «= justes étant arrivée, nous serons glorifiés dans les âmes et di = les corps. Celui qui a cette espérance laisse toujours échapper *# son cœur ce cri sublime : Adveniat regnum tuum : royaume duo» l’avénement sera consommé, alors que Jésus-Christ, après 4 jugement universel, en fera la remise entre les;mains de son Pèx”"* éternel.

« La charité consiste à aimer Dieu pour lui-même et toute chos#” pour Dieu, en dirigeant toutes ses pensées, toutes ses paroles toutes ses actions pour la gloire de sa divine Majesté. C’est ce que ne pourra jamais faire celui qui ne croit pas à l'Évangile, et qui ne goûte pas en espérance les biens de la vie éternelle. Or le chrétien doit vivre dans un désir chrétien que Dieu accroisss en lui la foi, par laquelle il puisse se savoir justifié, et que pour lui devenu enfant de Dieu par les mérites du Christ, Dieu accroisse l'espérance, grâce à taquelle il peut attendre avec ardeur la résurrection des justes; que Dieu accroisse en lui la charité, grâce à laquelle il aimera Dieu de tout son cœur en haïssant l’égoïsme, source de tout péché. La charité alimente la foi et l'espérance, parce que l'amour amène facilement l’hommeà croire et à espérer. L'espérance de la vie éternelle fait que le chrétien se désintéresse des biens de la vie présente, et par suite est humble et modeste, humble dans la prospérité, courageux et patient dans l’adversité. La foi vive nous maintient incorporés au Christ, et conséquemment vivifiés par l'esprit du Christ, qui est un esprit très-fécond, et qui partant produit dans l’âme du vrai chrétien des fruits très-doux, comme le sont la charité et la joie, la paix, l’aménité, la bonté, la mansuétude, la fidélité et l’espérance. L'âme qui se sent entièrement privée de ces célestes fruits ou d’autres semblables, peut être assurée, comme dit saint Paul, qu’elle ne possède pas en elle l’esprit du Christ.

« L’adoration chrétienne doit se faire en esprit et en vérité : or donc le chrétien adore en esprit et en vérité, lorsqu'il s'humilie sous la main puissante de Dieu, bénissant son saint nom en tout temps etle remerciant de toute chose, qu'elle soit contraire ou favorable, car il doit tenir pour certain que rien ne lui arrive sans la volonté de Dieu ; que le chrétien, en y conformant la sienne, parvient ainsi à s'unir à Dieu, devient un même esprit avec lui, et jouit d’une tranquillité parfaite, à l'abri de tous les bruits confas et des erreurs de ce monde : c’est pourquoi les infirmités, la per-

=éaution, la pauvreté, la perte de ses enfants et toutes les autres adwersités vinssent-elles à fondresur lui, illes reçoit avecun visage joyeux et serein, sachant qu’elles lui arrivent par la volonté de Dieu, volonté dont il a fait la sienne propre en voulant ce que veuxt Dieu, qui a coutume de purifier dans la fournaise des -trika Lations les Ames de ses élus, en les conduisant à la félicité du parædispar cette même voie qu’asuivie son Fils unique Jésus-Christ. «x La méditation consiste à penser à Dieu, à ses perfections et «ax bienfaits que dans sa toute-puissance, sa sagesse et son infime bonté, ila si libéralement répartis à toutes les créatures et pæz-ticulièrement aux vrais chrétiens; elle consiste à penser à Jésus-Christ palpable et mortel, à Jésus-Christ impalpable et inmmnortel. En Jésus-Christ palpable et mortel , le chrétien comsidère l'humilité , la mansuétude, la charité, l’obéissance à Dieu, l'extrôme pauvreté , les ignominies et les persécutons continuelles par lui endurées, qui ont fini par le faire expirer cruellement sur le bois de la Croix. Tels sont les sujets gue médite chaque jour le vrai chrétien pour imiter son maitre, Pour devenir humble, doux, rempli d'amour, obéissant envers Dieu, pour affronter le mépris du monde, pour être patient et Constant dans les tribulations, pour porter sa croix chaque jour et suivre hardiment son seigneur et maitre. — En Jésus-Christ im palpable, immortel et glorifié, le chrétien considère qu’à cause de son obéissance Dieu l’a élevé à une sublime hauteur, et lui a mérité un nom, qui est au-dessus de tout autre nom; il considère que Jésus-Christ est notre pontife, parce qu'il intercède à toute heure pour nous; qu'il est notre Seigneur, parce qu'il nous a achetés et rachetés au prix infini de son sang; qu'il est notre roi, parce qu'il nous gouverne par son Saint-Esprit, aussi bien dans l'ordre temporel que dans l’ordre spirituel ; qu’il est notre chef, car de même que de la tête du corps humain se répand une vertu qui donne la vie et le sentiment à tout le corps, ainsi du Christ glorieux se répand dans ses membres mystiques une vertu divine, dont l'influence mystique leur donne une vie éternelle, les comble de dons et de sentiments spirituels et célestes. Le chrétien considère que Jésus-Christ a pour nous un amour infini, qu’il a Plus soin de nous que nous n’en avons nous-mêmes, qu'il couvre de sa pureté et de sa perfection toutes nos imperfections ; qu'il habite par son esprit dans nos âmes, et que finalement il Bts fera habiter avec lui dans le Paradis en nousfaisant participer à sa gloire. — Quel est celui qui, en considérant de l'œil de

la foi ces merveilles, ne serait pas embrasé du divin amour? a ne brolerait pas de tous les feux de la charité pour Diou et 4 le Christ ? qui ne considérerait pas, qui ne traiterait pas oomms

une fange vile tous les honneurs, toutes les richesses et tous les plaisirs du monde? qui ne consacrerait pas son Âme et son corps

à son Dieu et au Christ ?

« Ma chère dame, pensez toujours à Dieu et au Christ, et vous wènerez sur terre une vie céleste; vous verrez en toute chose Dieu et le Christ; vous ferez toute chose pour la gloire de Dieu et du Christ, et vous aimerez toute chose par amour de Dieu et du Christ. Ma chère et très-honorée dame en Christ, pour vous obéir, je me suis laissé aller à la présemption de vous parler des choses spirituelles, pour lesquelles je me reconnais fort peu de compétence; mais pour cette fois souffrez que je me fasse illusion; quant à l’avenir, je vous engage à chercher des personnes capables de soutenir une si noble charge, et à me laisser dans mon silence, priant le Seigneur Dieu de me donner des oreilles pour entendre le mystérieux langage qu'il parle à mon cœur. Je prie sa divine Majesté de vous accorder le don de toujours prier, adorer et méditer pour son amour et pour sagloire.

« Naples, le 12° jour de février MDXLII. »

Dans le Jugement sur les lettres des treize hommes illustres publiées par M. Denis Atanagi (Venise 1554) (qui pourrait bien être l’œuvre du susdit Vergerio) on lit que Flaminio, «seul parmi eux, avait quelque goût et connaissance du Christ et de la vérité, mais non pas sur tous les points, parce que Dieu ne découvre pas et ne révèle pas tous ses trésors à la fois, mais fragment par fragment. Il est un fait certain, c'est que, si Flaminio a compris la justification par la foi seule au Christ et la certitude de notre salut, de deux choses l’une : ou il n'a pas compris le sujet de l’eucharistie, ou il n’a pas osé le montrer tel qu'il est. »

‘ Et, après avoir relevé les contradictions, il ajoute: « Noustirons au moins cet avantage de cette lettre flaminienne, que, ayant démontré qu'il était en désaccordavec nous sur ces points, et que, n'ayant point dit qu’il y avait

divergence entre nous à l'endroit où nous nions que la transsubstantiation s'opère, et que cette oblation devait s'appliquer aux vivants et aux morts, et là où encore nous nions que la cène doive être divisée, ce que font ies papistes lorsqu'ils ne distribuent pas aux laïques l'espèce du vin; en ces trois points, au moins, Flaminio a fait voir qu'il considérait que nous avions raison. Quant à moi, je crois que, s'il et vécu, il eût été même dans toutes les questions plus avancé que nous, et qu’il fût entré dans nos opinions; je crois même que quiconque aurait pu lire le secret de son cœur aurait va qu'il y était déjà ene tré. » Cette conséquence nous semble absurde, bien qu’on la tire trop souvent.

Nous aurons occasion de reparler de lui dans le procès du cardinal Morone; qu'il nous suffise d'indiquer ici qu'il fut réputé auteur du livre /l Benefizio di Cristo, que nous avons analysé, ou (comme dit le P. Laderchi, historien de l'Église, écrivain plus recommandable pour sa piété que pour son esprit de critique) d’une apologie de ce mème livre N Benefizio. Laderchicroit que ce dernier est l’œuvre de Valdès, sans en donner des preuves ; mais il est assez notoire qu'on attribuait le livre et les apologies à des personnes distinctes, pour leur donner plus de crédit. Du reste Flaminio garda la dévotion à la messe; il croyait à la présence réelle, comme on le voît par une lettre écrite de Trente à monseigneur Carnesecchi, à qui il rappelle comment « dans les mois écoulés, ils s’entretenaient quelquefois ensemble sur le très-saint sacrement de l’autel et sur l’usage de la messe; » et il se plaint de ceux qui

e Demeurent très-obstinés dans leurs imaginations, ‘aveuglés par l'orgueil qui se cache facilement sous le faux zèle de la reli-

gion, et qui se mettent ainsi en péril de perdre l'honneur, a, tune et la vie; ne pouvant se figurer qu'ils ont été trompés par chair et le diable, ils s’obstinent dans leur égarement et dei. pent des censeurs implacables du prochain, en taxant d’impi l'interprétation universelle et l'usage perpétuel de l'Église et a? résistance de quiconque ne se fait pas l’esclave de leurs opinions. Que Dieu notre Seigneur les délivre de cette arrogance et de ce zèle plein d'amertume; qu'il leur donne la charité et la mansuétude d’esprit, et une si grande humilité qu’ils s’abstiennent de juger témérairement les dogmes et les usages de l'Église en condamnant rigoureusement tous ceux qui, avec une vraie humilité de cœur, la respectent et lui obéissent; puissent-ils commencer à croire que beaucoup de ceux qui ont été condamnés et sont regardés par eux comme des idolâtres et des impies, parce qu'ils ne croient pas ce qu’ils croient eux-mêmes, sont vraiment religieux, pieux et agréables à Dieu, et puissent-ils reconnaître par contre comme ennemi de Dieu et comme frappé par sa malédiction l’homme qui se laisse prendre à leur orgueilleuse présomption. «Quant à nous, Monseigneur, si nous ne voulons faire naufrage au milieu de ces écueils si dangereux, humilions-nous en présence de Dieu et ne nous laissons entrainer par aucune raison, quelque vraisemblable qu’elle nous paraisse, à nous séparer de la communion de l'Église catholique, récitant avec David : Vias tuas, Domine, demonstra mihi,et semitas tuas edoce me, quia tu es Deus salvator meus. Et sans aucun doute nous serons exaucés, nam bonus et rectus Dominus, propterea diriget mansuetos in judicio, docebit mites vias suas. Tandis que, en voulantjuger les choses divines avec la raison humaine, nous serons abandonnés de Dieu, et dans ce siècle querelleur nous nous unirons tellement à un des partis et nous haïrons tellement l’autre que nous perdrons absolument le bon sens et la charité, et que nous appellerons la lumière ténèbres, et les ténèbres lumière; ou bien, si nous nous persuadons que nous sommes riches et heureux, nous serons pauvres, malheureux et misérables pour ne pas savoir distinguer pretiosum à vili; cette science ne peut s’apprendre sansl’espritdu Christ, è qui soit la gloire dans l’éternité, amen. »

Il existe un précieux petitlivre, chef-d'œuvre de l’école mystique, comme la Somme de saint Thomas est le chefd'œuvre de l’école scolastique; production de ce moyen

PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 153 âge tant décrié, et d’un moine inconnu; livre qui est le plus lu après la Bible, à ce point qu’on a dit de lui qu'il serait le premier livre du monde si celle-là n'existait pas; qui a été imprimé pour le moins dix-huit cents fois, traduit dans toutes les langues, et qui, fait en vue des solitaires, est encore la consolation et le soutien même des personnes plongées dans le tourbillon des affaires. Je veux parler de l'Imüitation du Christ, élan d’une Ame qui, sans l'intermédiaire des prophètes ou des docteurs, et cependant employant leur langage, s’entretient avec Dieu et avec le Médiateur. Donc point de disputes, point de subtilités scolastiques, point de décisions particulières, mais les ardeurs de cet amour mystique qui absorbe la foi, des aspirations à la solitude pour se soustraire aux malheurs des temps, et écouter Dieu qui parle; passion pour la croix, considérée commesigne dusalutet de la vie,comme bouclier contre l’ennemi, comme la source des consolations célestes, donnant la vigueur à l’âme et les joies à l'esprit.

« Ainsi tout est dans la croix, et il n’est point d’autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du cœur que la voie de la croix ; il n'y en a aucune autre ou plus élevée au-dessus d'elle, ou plus sûre au-dessous. La croix est donc toujours préparée, elle vous attend partout, et vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous allier. Si vous rejetez une croix, vous en trouverez certainement une autre, et peut-être plus pesante. »

L'auteur de ce livre conduit à imiter le Christ par un langage si simple, si intime, que les réformés durent chercher à le ranger au nombre de leurs précurseurs, à moins de vouloir reconnaître que dans l'Église vivait toujours le vrai esprit évangélique. Mais ce petit livre d’or invoque les saints; l'initiation progressive amène le fidèle, par le moyen de l’abstinence, de l’ascétisme et de la

commu:ion, jusqu’à l'union, en sorte qu'il ne vere pas d’un iota des rites consacrés par notre Église, qu-

en le vénérant, montrait suffisamment que telle était as" pratique constante (E).

Flaminio en fait le plus grand éloge, et

« Je ne saurais, ‘dit-il, vous proposer aucun livre (je ne parle pas de l’Éoriture sainte) qui fût plus utile que ce petit livre De Imitatione Christi, du moment où vous ne voulez pas lire par curiosité, ni pour apprendre à raisonner et à disputer sur les choses du christianisme, maïs où vous voulez édifier votre Âme, et vous livrer à la pratique de la vie chrétienne, qui résume en elle touts la loi religieuse, la manière dont l’homme a reçu la grâce de l'Évangile, c’est-à-dire la justification par la foi. Il est bien vrai que je regrette une chose dans ce livre, je veux dire que je n'approuve pas la voie de la crainte dont il se sert souvent. Non point que je blàme toute sorte de crainte, mais je blame la crainte du châtiment, qui est le symptôme de l’infidélité ou d’une foi trèsfaible ; parce que si je crois fermement que le Christ a satisfait pour tous mes péchés, passés, présents et futurs, il est impossible que je craigne d’être condamné au jugement de Dieu ; surtout si je crois que la justice et la sainteté du Christ sont devenues miennes par la foi, comme je dois le croire si je veux être un vrai chrétien ‘, »

Le cardinal et historien Sforza Pallavicini blâme Flaminio « de couver dans son esprit des doctrines telles, que, pour ne pas être obligé de les combattre, il a refusé d'être envoyé comme secrétaire au concile de Trente; » et il ajoute que, dans les dernières années de sa vie, les entretiens salutaires qu’il avait eus avec le cardinal Pole l'avaient fait revenir de ses erreurs, écrire et mourir en vrai catholique. En effet, le cardinal Pole invita Flaminio à venir chez lui à Viterbe, et lorsqu'il fut choisi pour être un des légats au concile de Trente, il l’emmena avec lui. Flaminio mourut ensuite à l’âge de cinquante-deux ans,

(1) Lettre à Chartes Gualteruzzi, du 28 février 1542. -

et Pierre Vettori, en annonçant sa mort au cardinal Pole pen =” une lettre datée de Florence, le 13 avril 1550, se consolait en pensant « qu’il avait quitté la vie dans des sen-. « Hi ments de sainteté et de piété, et avec une fermeté e âme et une sérénité telles qu’on pouvait les attencire d'un homme qui, comme lui, avait été toute « sa vie imbu des principes de la vraie religion. » Le cardinal prit soin de le faire inhumer dans l’église des Anglais. | Aussi leshétérodoxes n’ont-ils inscrit dans leur catalo- cai al guae personne plus volontiers que le cardinal Réginald Pole. Pole (Pool). Né en Angleterre des ducs de Suffolck, il était . sorti du royaume pour avoir refusé son approbation au divorce de Henri VIII, contre qui, plus tard, il écrivit son Trai pour la défense de l’unité de l'Église. C'est pourquoi ce roi despotique fit décapiter son frère, son neveu, el Sa mère septuagénaire, tandis que ses autres parents 2e durent leur salut qu’à la fuite; il promit publique- Dtent unerécompense de cinquante mille écus à celui qui 8SSassinerait le cardinal, et de fait deux Anglais et (rois Italiens essayèrent de commettre ce crime, et l’un d’eux était un Bolonais qui avoua étre resté toute une saison À Trente dans la pensée d'accomplir ce forfait. - Par suite du long séjour qu'il fit en Italie, par les nombreuses relations qu’il y entretint et par la langue dont il se servit, Pole mérite d’être compté parmi les Italiens, et on peut le considérer comme le type achevé de ce nouvel esprit de piété, qui devait paraître aux réformés une véritable protestation contre le relâchement de la discipline reproché par eux aux catholiques. Le cardinal Cortèse lui avait appris à se passionner pour les études bibliques; ét lorsqu'il était légat apostolique à Liége, il

s’y entretenait de la manière qui est décrite par Priuli dans une lettre à Beccatelli, du 28 juin 1537‘ :

« Le matin chacun reste dans sa chambre jusqu’à une heure et demie avant le diner, heure à laquelle nous nous réunissons dans une petite chapelle privée, où nous psalmodions ensemble les petites heuressans chant, à la manière des Théatins. Monseigneur de Vérone est notre maître de chapelle. Les petites heures dites, on entend la messe, et peu après on dine : à côte de la table, on lit saint Bernard, puis on cause : Postquam vero exempta james epulis èst, l'évêque lit ordinairement un chapitre d'Eusèbe De Demonstratione evangelica; on continue, et l’on reprend ensuite quelque conversation honnête et agréable, qui dure jusqu’à une ou deux heures après midi; alors chacun retourne à sa chambre, où il demeure jusqu’à une heure et demie avant le souper : à cette heure nous chantons vêpres et complies; et puis le révérendissime légat s’est enfin laissé persuader de nouslire, alternis diebus, les épîtres de saint Paul; ila commencé par la première à Timothée, à la grande satisfaction de l’évêque et de nous tous. Oh! combien je désirerais vous voir, vous et notre très-digne évêque de Fano, assister à cette très-sainte lecture faite par ce très-saint homme avec tant de respect et d’humilité, et avec tant de bon sens, que certes je ne saurais désirer mieux, et je ne crois pas que l’affection me trompe cette fois. J'espère, grâce aux notes pri ses par moi sur l’ardoise, que je pourrai vous en donner un bon échantillon, quand il plaira au Seigneur que nous nous trouvions réunis. Peu après la lecture on soupe : on va ensuite, pendantune heure ou deux, en barque sur le fleuve, ou bien on se promène dans le jardin, en causant toujours sur des sujets qui conviennent à ces messieurs ; et souvent, très-souvent, que dis-je, même chaque jour, nous désirons et nous appelons Votre Éminence Révérendissime, et sa suite, à notre honnête entretien, et nous employons un bon espace de temps à remercier le Seigneur Dieu de tant de bienfaits qu’il daigne nous accorder. Oh ! combien de fois monseigneur le légat me répète : Certe deus nobis hæc otia fecit! Oh! combien nous lui en sommes reconnaissants etiam hoc nomine! et il ajoute toujours : Oh! pourquoi faut-il que monseigneur Contarini ne soit pas avec nous!

(1) Epistolarum R. Poli collectio II, CIV, publiée par le cardinal Quirini. .

Et Pole écrit de Carpentras à Contarini, et lui dit en * parlant de la chère compagnie de Priuli et d’autres :

« Quant à nous, pour notre consolation mutuelle, nous avons commencé à conférer ensemble sur les psaumes de ce grand prophète et roi, que Dieu avait choisi secundum cor suum, et aujourd'hbui nous en étions arrivés à ce psaume qui commence ainsi: Salvum me fac, Domine, quoniam defecit sanctus. »

En outre, le cardinal Pole remerciait Contarini gu nom de toute sa compagnie « pour le grand don de charité qui resplendit de plus en plus dans cette sainte entreprise de Modène, » faisant certainement allusion au catéchisme que le cardinal Contarini avait composé pour les mécréants de Modène, ainsi que nous aurons à en parler. En effet, on reprochait à Pole de se montrer trop indulgent envers les hérétiques, qu'il considérait comme des malades qui avaient besoin d’être guéris.

Tels étaient les sentiments qui inspiraient les réunions que Pole tenait à Viterbe, pendant qu'il y occupait le poste de légat du patrimoine de saint Pierre, réunions qu’on a représentées comme desassemblées d’incrédules. Des différentes lettres qui nous les dépeignent, nous ferons quelques extraits, et tout d’abord de celle de Pole à Contarini, le 9 décembre 1541.

« Je passe le‘reste du jour en cette sainte et utile compagnie du seigneur Carnesecchi et de monseigneur Marc-Antoine Flaminio notre ami. C’est en connaissance de cause que je la qualifie d'utile, car, le soir, monseigneur Flaminio nous nourrit, moi et la meilleure partie de la famille, de illo cibo qui non perit, de sorte que je ne sais quand j'ai ressenti une plus grande consolation ou une plus grande édification, et cela est si vrai qu’il ne me manque, pour être au comble de ce bien-être, que la présence de Votre Seigneurie Révérendissime. »

Sa lettre à

Caracciolo.

Des phrases semblables se retrouvent dans une lettre du 23 décembre, et dans une autre du 1° mai 1549 ;

« Quantau passage de saint Bernard, noté par Votre Seigneurie Révérendissime, où ce saint parle explicitement de la justice du Christ, nous l’avons trouvé et lu ensemble en compagnie de nos amis, et à la très-grande satisfaction de tous, méditant -ensuite sur quoi est fondée la doctriue de ce saint homme, et tout ensemble sa vie, je n’ai pas €16 surpris s’il parle plus clairement que les autres, ayant toute sa doctrine préparée et assise sur les saintes Écritures, qui dans leur sens profond ne préchent autre chose que cette justice, et ensuite ayant un aussi beau commentaire pour comprendre ce qu’il disait, que pouvait l’être la conformité de sa vie, qui lui offrait sans cesse l'expérience de la vérité qu'il venait d'apprendre ; et par cela même il devait être très-résolu dans ses doctrines. Si les autres adversaires de cette vérité entreprenaient d'examiner par ce moyen sur quoi elle se fonde, c’est-à-dire en se servant de ces deux règles des Écritures et de l'expérience, sans aucun doute il n’y aurait plus de controverses'. Nunc enim ideo errant quia nesciunt Scripturas et pofentiam Dei, qua est abscondita in Christo, è qui soit toujours tout honneur et toute louange pour avoir commencé à révéler cette sainte vérité, si salutaire et si nécessaire à savoir, en prenant pour instrument de cette révélation Votre Seigneurie Révé rendissime pour laquelle tous nous nous tenons obligés sans cesse de prier sa divine Majesté, uf confortet quod est operatus à sa gloire et au bénéfice de toute l'Église, comme nous avons tous fait, etin primis madame la marquise (Vittoria Colonna), qui ne cesse de se recommander à vous. »

La piété qui règne dans ces entretiens, ressort bien mieux de ce qu’écrivait alors Flaminio, et particulièrement de cette lettre adressée à Galéas Caracciolo, dont nous parlerons dans la suite :

« L’heureuse nouvelle que le seigneur Ferrante et le sei-

gneur Giovanni Francesco m’ont donnée de la sainte vocation de Votre Seigneurie a causé une très-grande joie non-séulement à

(1) Pole écrit mal l'italien, et l'abandonne de temps en temps pour reprendre le latin avec lequel il est plus familier. Mais, du reste, on

mOi, mais encore au très-révérendissime légat et aux autres seigmeurs; et maintenant, pour me confirmer cette bonne nouvelle et ppour accroître notre joie, Votre Seigneurie m'a fait l’honneur de m'adresser une lettre, qui est pour ainsi dire la ratificatian de ce que les susdits seigneurs m'avaient écrit. Très-honorable seignevr, lorsque je considère ces paroles de saint Paul : Vous voyez, mes fréres, votre vocation, et que parmi vous il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de nobles, mais que Dieu a choisi ceux que le monde regardast comme fous pour confondre les sages, ceux qui n'avaient awure autorité dans le monde, pour confondre les puissants, ceux qui dtcient méprisables pour détruire ce qu'il y a de noble, et ce qui n'est poas, pour confondre ce qui est; considérant, dis-je, ces paroles remzer-quables, il me semble reconnaître que Dieu Notre Seigneur î fait. une faveur toute particulière à Votre Seigneurie, en voulant yu'elle fût du nombre de ces rares personnes au cœur noble, Qu'il orne d’one noblesse incomparable, en les faisant ses enfants bien—zuimés par la foi véritable et vivante: et plus la faveur qu'elle a reçue de Dieu est grande, et plus je la vois obligée à vitre , comme il convient aux enfants chéris de Dieu, c’est-à-dire en Veillant è ce que les épines, qui sont les plaisirs, l'aveuglemen® causé par les richesses et l’ambition, n’étouffent point la sememce de l'Évangile qui a été semée dans son cœur : toutefois, je Sa is certain que le Seigneur, qui a commencé pour sa gloire l'œu w re de la sanctification en vous, l’achèvera pour la louange et lagloire de sa grâce, laquelle créera en vous un cœur si généreux, Que, comme auparavant, vous mettiez tous vos efforts à conseTvey l'honneur des chevaliers du monde, ainsi maintenant vous metêr-es tous vos soins à conserver l'honneur des enfants chéris de Dieu, qui doivent imiter de toutes leurs forces la perfection de leur père céleste, en reproduisant et réalisant ici-bas cette vie sante et divine que nous mènerons dans le ciel. € Mon très-honoré seigneur, dans toutes vos pensées, dans toutes vos paroles et dans toutes vos actions, souvenez-vous que noùS sommes devenus par Jésus-Christ enfants de Dieu, et soyez Frauadé que ce souvenir, engendré et conservé dans notre âme Par l'esprit du Christ, ne nous laissera pas facilement ni faire, ni

tura. pu voir par les documents que nous avons choisis que c'était alors l'usage constant de mêler à l’italien des mots latins, comme on y mêle èu)ouylhui des phrases françaises.

dire, ni penser une chose indigne de l’imitation de Jésus-Christ; que si nous voulons lui plaire, il est indispensable de nous résigner à déplaire aux hommes et à mépriser la gloire du monde pour.mériter la gloire aux yeux de Dieu ; car, ainsi que Jésus- Christ le démontre dans saint Jean, il est imposssible que quelqu'un puisse croire vraiment en Dieu, tant qu’il cherche la gloire des hommes qui, comme le dit David, sont plus vains que la vanité elle-même. Aussi est-ce faire acte de la plus grande folie et de la plus insigne bassesse que de tenir compte de leur jugement, alors que les enfants de Dieu doivent avoir toujours sous les yeux le jugement de Dieu qui voit non-seulement toutes nos actions, mais toutes les pensées secrètes et intimes de notre cœur. Or, comme il est impossible de plaire à Dieu et aux hommes du monde, quelle serait notre folie, si nous options de déplaire à Dieu pour plaire au monde ? Et si nous estimions chose honteuse pour une épouse, de vouloir plutôt plaire aux autres qu’à son époux, quel blâme n’encourra pas notre Ame si elle veut plutôt plaire aux autres qu’au Christ son époux bien-aimé ? Si le Christ, fils unique de Dieu selon la nature, a voulu non-seulement pour l'amour de nous souffrir les outrages du monde, mais encore les tourments horribles de la croix, pourquoi ne voudrions-nous pas, nous, pour la gloire du Christ, supporter avec joie les railleries des ennemis de Dieu? Ainsi donc, mon cher seigneur, armonsnous contre les calomnies et les outrages du monde d’un saint orgueil, et faisons fi de leurs railleries; bien plus, en notre qualité de vrais membres du Christ, ayons pitié de leur aveuglement, et prions notre Dieu de leur donner un rayon de cette sainte lumière qu’il nous a donnée à nous-mêmes, afin que, devenus les enfants de la lumière, ils soient affranchis de la misérable servitude du prince des ténèbres qui, par ses ministres, persécute le Christ et les membres du Christ : persécution qui, malgré le démon et ses suppôts, finit par servir à la gloire du Christ et au salut de ses membres, dont la joie est de souffrir pour le Christ, prédestinés qu'ils sont à régner avec le Christ. Quiconque a vraiment cette foi résiste facilement aux persécutions du démon, de la chair et du monde. C’est pourquoi, mon très-honoré seigneur, prions jour et nuit notre père éternel, pour qu’il accroisse en nousla foi et qu'il fasse produire à notre Ame ces fruits si doux et si excellents qu'elle produit d'ordinaire dans la bonne terre de tous les prédestinés à la vie éternelle ; afin que, notre foi étant féconde en bonnes œuvres, nous soyons Certains qu’elle n’est pas une foi feinte mais

moi, mais encore au très-révérendissime légat et aux autres seigneurs; et maintenant, pour me confirmer cette bonne nouvelle et pour accroître notre joie, Votre Seigneurie m’a fait l’honneur de m'adresser une lettre, qui est pour ainsi dire la ratification de ce que les susdits seigneurs m’avaient écrit. Très-honorable seigneur, lorsque je considère ces paroles de saint Paul: Vous voges, mes frères, votre vocation, et que parmi vous il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de nobles, mais que Dieu a choisi ceux que le monde regerdait comme fous pour confondre les sages, ceux qui n'avaient aucune autorité dans le monde, pour confondre les puissants, ceux qui étaient méprisables pour détruire ce qu'il y a de noble, et ce qui n'est pas, pour confondre ce qui est ; considérant, dis-je, ces paroles remarquables, il me semble reconnaître que Dieu Notre Seigneur a fait une faveur toute partieulière à Votre Seigneurie, en voulant qu'elle fot du nombre de ces rares personnes au cœur noble, qu'il orne d’ane noblesse incomparable, en les faisant ses enfants bien-aimés par la foi véritable et vivante; et plus la faveur qu’elle a reçue de Dieu est grande, et plus je la vois obligée à vivre, comme il convient aux enfants chéris de Dieu, c’est-à-dire en veillant è ce que les épines, qui sont les plaisirs, l'aveuglement causé par les richesses et l’ambition, n’étouffent point la semence de l'Évangile qui a été semée dans son cœur : toutefois, je suis certain que le Seigneur, qui a commencé pour sa gloire l'œuvre de la sanctification en vous, l’achèvera pour la louange et la gloire de sa grâce, laquelle créera en vous un cœur si généreux, afin que, comme auparavant, vous mettiez tous vos efforts à conserver l'honneur des chevaliers du monde, ainsi maintenant vous mettrez tous vos soins à conserver l'honneur des enfants chéris de Dieu, qui doivent imiter de toutes leurs forces la perfection de leur père céleste, en reproduisant et réalisant ici-bas cette vie sainte et divine que nous mènerons dans le ciel.

«e Mon très-honoré seigneur, dans toutes vos pensées, dans toutes vos paroles et dans toutes vos actions, souvenez-vous que nous sommes devenus par Jésus-Christ enfants de Dieu, et soyez persuadé que ce souvenir, engendré et conservé dans notre àme par l'esprit du Christ, ne nous laissera pas facilement ni faire, ni

aura pu voir par les documents que nous avons choisis que c'était alors l'usage constant de mèler à l'italien des mots latins, comme on y mêle aujougd’hui des phrases françaises.

fait reposer dans des pâturages délicieux et abondants, et il me . conduit le long des eaux raffraichissantes. Et à mesure qu’augmente la défiance qu’il a de lui-même et de toutes les créatures, et la confiance en Dieu, ne voulant, ni dans le ciel, ni sur laterre, d'autre sagesse, d’autres trésors, d'autre puissance, d'autre plaisir, d'autre gloire, d'autre faveur que celle de son Dieu, il s'écrie avec le même prophète : Seigneur, qu'ai-je au ciel, excepté vous? Sur la terre, je ne veux personne autre que vous : ma chair et mon cœur se consument du désir de vous posséder, Ô fortune de mon cœur! 6 Dieu qui êtes mon héritage pour l'éternité!

« Considérez que celui qui dit ces paroles pleines de douceur et d'humilité et jointes à des sentiments si généreux, que celui qui ne veut ni dans le ciel, ni sur la terre, rien autre chose que Dieu, considérez, dis-je, que cet homme était un roi très-puissant et très-riche. Mais il ne se laissait pas éblouir l'intelligence, ni corrompre le cœur par sa puissance et par ses richesses, sachant, par une grâce de Dieu, que toute la puissance et toutes les richesses sont de Dieu, et qu’en tant que propriété de Dieu, nous les devons posséder et dépenser pour la gloire de Dieu : c’est pourquoi on lit dans le premier livre intitulé les Paralipomènes, qu’en présence de tout le peuple, il prononga ces paroles sublimes : Seigneur qui étes le Dieu d'Israël, notre père, vous étes béni dans tous les siècles : c'est à vous, Seigneur, qu'appartient la grandeur, la puissance, la gloire et la victoire; et c'est à vous que sont dues les louanges ; car tout ce qui est dans le ciel et sur la terre est à vous; c'est à vous qu'il appartient de régner, et vous éles élevé au-dessus de tous les princes. Les richesses et la gloire sont à vous; c'est vous qui avez la souveraine puissance sur toutes les créatures; la force et l'autorité sont entre vos mains; vous possédez la grandeur et l’empire de tous. Maintenant donc, 6 notre Dieu! nous vous adressons nos actions de grâces, et nous louons votre saint nom. Mais qui suis-je, moi? et qui est mon peuple, pour pouvoir vous offrir toutes ces choses ? Tout est à vous, el nous ne vous avons présenté que ce que nous avons reçu de votre main; car nous sommes des étrangers et des voyageurs devant vous, ainsi que l'ont été tous nos pères. Nos jours sur la terre passent comme l'ombre, et nous n'y demeurons qu'un moment.

« O mon cher Seigneur, priez sans cesse le Dieu tout-puissant de vous faire la grâce de vous joindre à ce grand roi, et de vous humilier avec lui sérieusement sous la puissante main de sa di-

. fine majesté, laissant à Dieu toute la gloire, toute la puissance, pour recevoir de Dieu les célestes dons de sa grâce, qu’il communique seulement aux humbles, et dont il prive absolument les orgueilleux. Jérémie fait dire au Seigneur ces paroles : Que le sape ne se glorifie pas dans sa sagesse, que l’homme fort ne se glorifie pas non plus de sa force, et que le riche ne se glorifie pas de ses richesses : mais que celui qui se glorifie, se glorifie de me Connaitre, car je suis le Seigneur, qui exerce la miséricorde et la Justice sur la terre, c’est pourquoi voici les choses que j'aime, dit Je Seigneur. Si donc vous voulez vous glorifier, ne vous g'orifiez Point, à la manière de ceux qui ont l'âme basse et vile, dans les

richesses et dans la noblesse du sang. Que celui-là se glorifie

ces bassesses et ces vanités qui vit sous l’empire de la chair et du péché ; mais vous qui êtes entré dans le royaume de Dieu,

&lorifiez-vous que votre Dieu ait usé envers vous de sa miséri-

@rde, illuminant vos ténèbres, vous faisant connaître sa bonté,

faisant de vous, d'enfant de colère que vous étiez, son enfant, et

de l’esclave le plus méprisable du péché vous faisant devenir un noble citoyen du ciel, vous donnant enfin son Fils unique Jésus-

Christ, et avec lui tous les biens ; en sorte que, comme dit saint

Paul, le monde, la vie, la chair, le présent et l'avenir, toute

chose vous appartient dans le Christ, et par le Christ devient

Panique félicité de votre Ame. Ce genre de glorification convient

bien aux chrétiens; c’est ainsi qu'on exalte la miséricorde de

Dieu, et qu'on annihile l’orgueil humain, lequel dérobe à notre fime la connaissance de Dieu, voulant qu’elle se glorifie de Dieu et tout à la fois qu’elle se confie en elle-même. Cette glorification nous rend humbles dans les grandeurs, modestes dans la prospérité, patients dans l'adversité, courageux dans les dangers, bienfasants envers le prochain, fermes dans l'espérance, fervents dans l’oraison, pleins de l’amour de Dieu, exempts de l'amour immodéré de nous-mêmes et des choses du monde, et enfin elle fait de nous de vrais imitateurs du Christ, imitation à laquelle nous devons consacrer tous nos efforts, considérant comme vains 6 superflus tous autres efforts par rapport à ceux-ci.

e Trìs-honorable Seigneur, désirant accéder aux recommanions contenues dans la lettre de votre seigneurie, j'ai agi contrairement à ma règle, parce que, par la grâce de Dieu, recon- Baissant toujours davantage ma grande imperfection et mon Insaffisance, je reconnais aussi que je dois écouter et non parler, faire le disciple et non pas le maitre. Mais, pour cette fois, j'ai

voulu que la volonté de votre seigneurie prévalàt sur ma résolu tion. Le très-révérend légat a pour votre seigneurie l'affection qu'on a pour un frère chéri en Christ, et sera charmé de l’occasion que lui enverra le Seigneur Dieu de pouvoir lui donner effectivement des gages de son affection. Sa seigneurie révérendissime, et l’illustrissime marquise de Pescara envoient à votre seigneurie leurs salutations, et les autres gentilshommes se joignent à moi pour baiser sa main, priant de tout cœur Dieu notre Seigneur, de la faire devenir par sa grâce beaucoup plus pauvre d’esprit qu’elle n’est riche en châteaux et autres hiens temporels, afin que la pauvreté spirituelle la rende très-riche des biens célestes et éternels.

« De Viterbe, le 13 février 1543. »

Pole est Partout où il allait, Pole aimait ces assemblées. Étant

d'hérésie. venu un jour au monastère de Maguzzano, près de Brescia, il réunit autour de lui des moines docteset pieux, tels que Théophile Folengo, Alexis Ugoni, un autre de la famille des Ottoni, un Bornato, un Massato, qu’il excita tous à étudier la Bible. |

Lui-même composa plusieurs mémoires à propos du schisme d’Angleterre, et un en particulier sous le titre de : De l’unité de l'Église. Il fut cependant soupçonné d'hérésie, et sous le pontificat du rigide Paul IV, on voulait le mettre en prison : c'est alors, dit-on, qu’il écrivit une apologie, avec cette chaleur qu’apporte d'ordinaire un homme qui est accusé à tort. L’ayant ensuite relue à tête reposée, et y trouvant trop de traits mordants, il la jeta au feu en disant : « Il ne faut pas mettre à nu les hontes de ton père. »

Il était naturel que le cardinal Pole exercAt une grande influence sur les personnes qui l’entouraient (1); aussi Pierre-Paul Vergerio, avec les insinuations qui lui sont ordinaires, dit que Flaminio aurait embrassé les opinions luthériennes, s’il n’eût été retenu par le cardinal Pole.

Ce dernier, à l'en croire, « entendait ou plutôt faisait semblant d'entendre la justification par la seule foi du Christ, et enseîgnait cette doctrine aux personnes nombreuses qu’il avait dans sa maison (parmi lesquelles étaient Flaminio lui-même et messire Jean Morellio, mort ministre de l’Église des étrangers à Francfort); mais en attendant, il leur persuadait de se contenter de cette Connaissance secrète, et de ne pas tenir compte des abus et des erreurs de l’Église; il leur assurait qu’on peut faire des progrès à l'aide de la simple doctrine, en gardant le silence, en dissimulant et en esquivant la controverse. » Les amis de Pole (poursuit Vergerio) ont prétendu qu’il n’atiendait que le moment « de confesser cette doctrine ex face du pape ou de faire quelque coup d'éclat pour la gloire de Dieu; » mais, au lieu de cela, Pole fit revenir l'Angleterre au papisme, « et y a introduit tous les scandales, tous les abus, toutes les superstitions et les débauches papales, enfin jusqu’à une statue de Thomas de Cantorbéry !. »

En effet, la réforme avait opéré si peu sur les multi- RA tudes en Angleterre, qu’il suffit de l’avénement au trône pour i de la reine Marie pour y rétablir le catholicisme. Jules II +68 jsme envoya dans ce pays Pole, qui, en légat intelligent et angieterr. tolérant, sentit qu’il fallait donner l’absolution à ceux qui sétaient portés acheteurs des biens ecclésiastiques; mais Paul 1V persista à la refuser (rescissio alienationum) et Teroqua le cardinal Pole; aussitôt après cet événement, Élisabeth, la nouvelle reine, rétablit dans son état primi-

(1) Le cardinal Pole mourut en 1558 ; outre le traité ci-dessus cité :

tinitate ecclesia ad Henricum VIII, il en composa plusieurs autres,

telsque De concilio; De summo Pontificis Officio et Potestate; De Justifitallone; De Baptismo Constuntini.

tif l’Église schismatique. C’est alors que Paul IV s’écria =-

« Par les guerres nous perdons l'Allemagne, par la retraites du cardinal Pole, nous avons perdu l’Angleterre : nous voulons le concile nous voulons la réforme et la paix. »

Il n’est pas déplacé de remarquer en passant que l’Église anglicane a conservé un ensemble de dogmes, de sacrements, de rites, de prescriptions, d’observances, qui, plus que toute autre forme de protestantisme, la rapprochent de nous; c’est ainsi qu’elle se figure avoir un sacerdoce apostolique, qu’elle prétend à la pureté, à l’unité, à la perpétuité. Ajoutez à cela que son Common Prayer book, ou livre de prières, dans la plupart de ses pages pourrait tenir lieu d’un livre catholique; notre messe y est, on peut le dire, traduite : le même caractère se retrouve dans les Homélies, dans les Formulaires, dans les écrits de beaucoup de théologiens des premiers temps du schisme. Ce système pouvait cacher un piége pour insinuer les maximes hétérodoxes, en les enveloppant de tant de vérités. Aussi, dès le principe un grand nombre de catholiques s’y laissèrent prendre, si bien que l'Église dut intervenir pour les mettre en garde. C'est sur ces conformités que s’appuyent les puséystes dans leurs tentatives actuelles, pour réconcilier l'Église anglicane avec l’Église catholique (G).

Revenant maintenant à ces personnes pieuses qui voulaient substituer à la renaissance telle qu’elle se fit en Italie, fondée uniquement sur l’art et sur le sentiment du beau, une renaissance fondée sur la morale rigoureuse et sur son application positive, elles recouraient aux sources de la tradition, et quelques-unes d’entre elles, plus passionnées du sens moral, en venaient à supposer que la parole intérieure, c’est-à-dire la conscience et la raison,

sont supérieures à la lettre de la Bible, et se contentaient de développer le sentiment religieux, en se préoccupant moins des croyances positives. Les femmes sont toujours plus portées vers ce mysticisme, parce qu'il est le degré le plusélevé de l'affection, l’excès de l’abnégation, l'amour divin poussé parfois jusqu’à la passion; on en vit des exemples au quatorzième siècle chez sainte Catherine, au seizième chez sainte Thérèse, puis chez la bienheureuse de Chantal, chez Mme Guyon, chez Mme Bourguignon ; et jusque de nos jours chez la baronne de Krudner et chez les élèves de Saint-Martin, les marquises de Lusignan, de Coislin, de Chabannais, de Clermont-Tonnerre, chez la maréchale de Noailles et chez la duchesse de Bourbon. Une femme qui avait ces tendances mystiques, c'était Vittoria Colonna, qui, selon les protestants, fut convertie par Pole. Née de l’illustre famille romaine de ce nom en 1490, à Marino, fief appartenant à cette famille, elle fut fiancée à l’âge de cinq ans à François Ferrante d’Avalos, Marquis de Pescara, champion de l'Espagne en Italie : à l'âge de dix-neuf ans, elle devint son épouse, et vécut souvent à Pietralba, située au sommet du mont Ermo, plus souvent à Ischia. Son mari se signala par sa valeur etse couvrit de honte par le rôle d’espion qu’il joua dans l'affaire si connue du chancelier Morone, ce qui fit dire à l'écrivain milanais Ripamonti, qu’il n'y avait pas eu à tette époque de personnage tout à la fois plus infâme par 8a perfidie, ni plus illustre dans le métier des armes. En effet, ie marquis de Pescara eut une grande part aux victoîres remportées sur les Francais: il fut blessé et resta pri- Sonnieràlabataille de Ravenne le 11 avril 1512, et mourut encore jeune le 25 novembre 1525. Vittoria immortalisa dans ses élégies les entreprises de son époux et l’affection

Vittoria Colonna.

conjugale qu’elle lui avait vouée, en l’appelant son beau soleil : puis s’étant retirée à Rome chez les religieuses de Saint-Sylvestre in capite, elle eut beaucoup à souffrir à l’occasion des Colonna ses parents; elle se réfugia à Marino, pour y prier et offrir des rançons en faveur de la multitude des misérables qu'avait faits la terrible invasion; enfin, lorsque Paul III déclara la guerre aux Colonna (H), elle passa successivement au monastère de Saint-Paul d’Orviète, et en 1542 à celui de Sainte- Catherine à Viterbe.

Sept ans après son veuvage, vint à Naples l’espagnol Valdès; s'étant enflammée pour la lecture de l’évangile, gràce au discours de ce réformateur, elle ne trouvait plus de repos et de consolation que dans la parole de Dieu.

« Nous avons deux modes de sentir les excellentes et précieuses grâces du Ciel ; le premier consiste à méditer souvent les saintes Écritures, où éclate cette lumière, laquelle apparaît si vive et si étincelante à l'œil mortel.

« L’autre est de lever les yeux purs de notre cœur sur le livre de la croix, où Dieu lui-même se montre à nous si vivant et de si près, que l’âme alors ne peut se laisser tromper par les Jeux. »

Ailleurs, elle pousse cette exclamation :

« Ah! malheureuse! puissé-je voir des yeux de la foi, avec quel amour Dieu nous a créés, au prix de quels tourments il nous a rachetés et de quelle ingratitude nous sommes coupables envers celui qui nous a prodigués les dons célestes de sa bonté!

« Ah! puissé-je comprendre comme Jésus nous soutient, comme il nous dispense de sa main généreuse ses riches et précieux trésors! Il a soin de nous comme d’enfants qui ont reirouvé la vie en Lui; et ses soins sont plus tendres pour celui qui a plus d'amour et de confiance en Lui.

« Puissé-je voir, lorsque dans son vaste et éternel empire il couronne d’honneurs et de gloire un vaillant guerrier, comme il

l'ame d’une charité nouvelle et embrase son âme d’un feu nouvom.

æ Mais puisque, par ma faute, mon esprit rampant ne peut s’6lewerà ces sublimes hauteurs, puissé-je du moins faire l’expériexacede sa miséricorde | »

Ie sonnet suivant respire, d’un bout à l’autre, la coxafiance de Vittoria dans le sacrifice du Christ :

« Au milieu de la gelée et des brouillards qui m’entourent, je m’6lancesouventvers Dieu pour obtenir de lui le feu et la lumière, af defaire fondre les glaces de mon cœur au foyer ardent de sa chærité, et de découvrir, de chasser les voiles épais de mon inte ligence aux rayons de sa divine lumière.

« Etsi mon esprit est encore froid et obscurci par les ténèbres, CéBendant toutes ses pensées sont tournées vers le ciel et il me sexmable, dans ce profond silence, entendre une voix dont l'écho

ane uniquement dans l’âme. »

Wittoria ajoute :

« Cette voix me dit: Ne crains rien, car Jésus est venu au BOnde, quittant les profondeurs incommensurables de l’Océan de fon éternité, pour alléger le poids de toutes nos peines.

« Ses flots sont toujours plus paisibles et plus transparents pour le mautonnier qui, avec son fragile esquif, sur cette mer sans fond

s’æbandonne à son immense bonté (I). »

Ses poésies spirituelles, où prédominent l’art et la dialectique bien plus que l'imagination et le sentiment, COmptent cependant parmi les meilleures de l'époque : elles révèlent quelle pitié profonde devait pénétrer les ânes vertueuses, au moment où elles déploraient les malheurs de la patrie, en les attribuant à la dépravation des chrétiens et à la négligence des prélats. Aussi écrivait-elle :

« Pierre, j je vois désormais ton navire si chargé d'algues et de

ans, que si quelque vague l’assaille par côté et l’environne, il POu rra bien se briser et risquer de faire naufrage.

« Ton navire suit le courant de la mer agitée, non pasà 2 manière des barques légères et vides, mais surchargé qu'il est de la poupe à la proue, et d'un bord à l’autre ; il vogue à «#e grands périls.

« Ton vertueux successeur, dont les motifs les plus élevés carat insniré le choix, déploie souvent pour le conduire au port tou &e l’énerzie de son cœur et toute la dextérité de son bras.

« Mais sa volonté ne tarde pas à rencontrer l'opposition dei méchants: aussi tout le monde aperçoit que, sans ton aide, È travaille en vain. »

On cite surtout l’Élégie de la marquise de Pescara sur «dll passion du Christ, et la prière sur l’Ave Maria *, comma preuves de son adhésion aux doctrines nouvelles. No ferons ceperdant observer comment elle savait sor88 mettre sa raison à l’humilité chrétienne :

« Il en est peut-être qui trouveront insensé de ma part de vo€®# loir parler de ces choses éternelles, qui sont aussi supérieures @£ inaccessibles è l’œil humain qu’elles dépassent l’intelligence ef les agitations de ce monde.

« Ceux-là sont étrangers à la sphère de l'humilité, ils ne savent point quels triomphes elle peut remporter, tandis que la fumées des gloires de ce monde séduit en vain le cœur de l'homme.

« C'est l'humilité qui découvre à notre Ame les éternels et grands devoirs que je sens de mille manières profondément gravés dans mon cœur. C’est Dieu qui seul peut m'inspirer la prière qui obtient la vertu, qui brise et rejette les liens dont la langue est enlacée, afin qu’elle puisse chanter ses louanges.»

Elle exprime encore mieux ces sentiments dans cet autre sonnet que voici :

« Ce grand miracle de piété dont je sens par la grâce les deux points extrêmes, le divin et l'humain, qui se joignent en-

(1) Venise, Alde 1261. On trouve peu de renseignements dans la vie de l'illustre marquise, publiée à Paris, en 1856, par Lefèvre Derimier. Consultez de préférence Rime e lettere di Vittoria Colonna. Florence, 1860. Édition publiée d’après celle faite à Rome, par P. E. Visconti, pour l’usage de la famille.

semble aussi bien que Dieu est vrai homme, et l’homme est vrai Dieu, ce miracle élève si haut mes terrestres pensées et réchauffe si bien mes froides espérances, que mon cœur libre et affranchi ne gémit plus sous le poids de ses tentations et de ses « Jésus, de sa main percée, m’a mis au cou un joug doux et save, et il semble qu'il allége mon fardeau en faisant luire à mes yeux la lumière.

€ Aux âmes humbles il ouvre d’une clef mystérieuse le trésor dont il est avare, et qu’il ferme aux âmes emportées par l’or-

gueil. »

Vittoria Colonna alla à Ferrare en 1537 au temps de la duchesse Rénée, que nous verrons prendre chaudement le parti de Calvin : ce fut peut-être par l’entremise de la duchesse qu’elle noua des relations d'amitié avec Marguerite, reine de Navarre, coryphée des réformés de France, à laquelle elle adressa une lettre ainsi conçue :

«Le noble et religieux langage exprimé dans la très-gracieuse lettre de Votre Majesté, aurait dû m’enseigner ce silence sacré, qu'on offre au lieu de louanges à titre d'hommage à ce qui est divin. Mais craignant que ma révérence ne puisse passer pour de l’ingratitude, je prendrai la liberté, non pas certes de répondre, mais de ne pas me taire tout à fait, et cela seulement, comme pour remonter les contre-poids de l’horloge céleste de Votre Majesté, afin que, daignant dans sa bonté la faire sonner de nouveau, elle me marque distinctement les heures de ma vie troublée, jusqu’à ce que Dieu m’accorde la faveur d’entendre de sa bouche même parler de l’autre vie, ainsi qu’elle daigne m’en donner

l'espérance. Et si je puis obtenir de son infinie bonté une grâce aussi précieuse, je serai au comble de mes vœux, moi qui depuis si longtemps désirais ardemment avoir un guide, dont nous avons tous besoin, qui me montre le chemin dans ce long et difficile voyage de la vie, et pour m’exhorter en même temps par sa doctrine et par ses actions à triompher de la fatigue. Chacun devant à mon avis suivre les exemples donnés par des personnes de son sexe, comme étant mieux proportionnés à ses forces, et cette imitation réciproque étant la plus convenable, je me suis tournée

vers les femmes illustres d'Italie pour m’instruire à leur école % les imiter ; et bien que j’en visse beaucoup de vertueuses, je me jugeais pas cependant que toutes les autres dussent pour ais 2 dire prendre l’une d’elles pour modèle. On reconnaissait chez unse-4 seule d’entre elles, qui vivait hors d’Italie, l'existence des perfec= tions réunies de la volonté et du jugement... Assurément j «sli n'aurai pas un voyage bien difficile à faire pour illuminer mon ess prit et mettre en paix ma conscience ; et je ne pense pas qu'i — soit désagréable à Votre Majesté d’avoir près d’elle une personne avec qui elle pourra exercer les deux précieuses vertus dont elle est douée, c’est-à-dire l'humilité, car elle s’abaissera beaucoupmss en daignant m’instruire, et la charité, car elle rencontrera ensm moi de bien mauvaises dispositions pour recevoir ses grâces... Puissé-je du moins mettre à son service cette voix qui dans le désert de nos infortunes criait à toute l'Italie de préparer le chemin à l’arrivée de Votre Majesté ! Mais tandis qu’elle sera différée par suite de vos importantes et royales occupations, j'emploierai ce temps à parler d’elle avec le révérendissime de Ferrare, dont le bel esprit se révèle en toute espèce de sujets, et spécialement dans les hommages respectueux qu’il rend à Votre Majesté. Je me réjouis de voir briller dans ce seigneur les vertus à un tel point, qu’à leur excellence on les dirait les émules des vertus antiques, et pour nous redevenues nouvelles, tant nos yeux sont habitués à voir le mal. Nous en causons beaucoup avec le révérendissime Pole, dont la couversation est toujours au ciel, et qui ne regarde et ne s’occupe des affaires de ce monde que dans le seul intérêt du prochain; ce sujet revient fréquemment aussi dans mes entretiens avec le révérendissime Bembo, tout enflammé de zèle pour défricher avec succès la vigne du Seigneur !. »

La reine Marguerite remercie dans sa réponse Vittoria des éloges qu’elle lui avait donnés, protestant qu'elle ne les méritait guère.

« Par l’état intérieur de mon âme, je me sens si loin de la bonne opinion que vous avez de moi, que je voudrais n’avoir pas lu vos lettres, si ce n'était l’espérance qui m’anime, que, grâce à

vos bonnes prières, ces lettres me seront un aiguillon pour sortir de l’état où je suis, et commencer à courir près de vous... Pour

(1) Lettere volgari di nobilissime donne, etc. Le grand défaut de ce recueil est de ne pas indiquer la date des lettres.

atteindre ce résultat, j'ai besoin de la continuation de vos oraisons, et de la réception fréquente de vos bienfaisantes missives.... Plus que jamais je désire recevoir vos lettres, et encore plus d’être assez fortunée pour pouvoir dans ce monde vous entendre parler de la félicité de l’autre. »

Les expressions de la dévote marquise sont des concetti des cours du temps, bien plus qu’une adhésion donnée aux idées de la reine. Nous trouvons dans ses poésies des invocations à Marie, aux anges et aux saints, notamment à sainte Catherine et à saint François, « sur qui Jésus, comme sur un humble morceau de cire, imprima ses plaies cruelles avec le sceau de son amour si vivant. » Parfois elle envoie un Rédempteur en présent, et d'autres fois elle dit :

« Je vous envoie l’image de Celui qui sur la croix offrit sa poitrine au fer, pour en faire pleuvoir sur vous l’eau sainte qui s'en échappait comme un fleuve abondant.

« Cette croix, Seigneur, est le livre le plus éloquent que je connaisse, celui qui peut le mieux vous enseigner le moyen d'entrer un jour dans la source éternelle de la vie. »

Boverio, l’auteur des Annales des Capucins, nous raconte comment Vittoria Colonna entreprit à Ferrare de protéger les jésuites, introduits tout récemment, et comment elle assista même de sa bourse les capucins, en faveur desquels (raconte-t-il encore) elle intervint, sur les instances de frère Bernardin Ochin, qui depuis devint apostat, pour qu’ils pussent tenir leur chapitre général de l’année 1535. L’annaliste ajoute qu'elle alla trouver à cet effet le pape, et qu’elle lui fit violence pour obtenir de lui l’ordre de convocation. Et cependant ce fut à cette femme si noble et si zélée que Luca Contile dédia la Nice, œuvre qui n’est rien moins que chaste, bien que son auteur fùt secrétaire du cardinal de Trente.

Retirée, ainsi que nous l’avons dit, au couvent &” : Sainte-Catherine de Viterbe, Vittoria Colonna y avait des fréquents entretiens avec le cardinal Pole qui habitaitii® cette ville, avec Flaminio (J), avec Carnesecchi et d’autres amis, tous passionnés pour l'étude de la Bible. Il n'est — pas inutile de rapporter ici la lettre qu'elle écrivit au cardinal Cervini, qui plus tard devint pape sous le nom

de Marcel II:

Sa Viterbe, le 4 décembre 1542.

lettre au Illustrissime et révérendissime Monseigneur, cardina

Cervini. « Plus j'ai eu l’occasion de considérer les actions de révérendissime monseigneur d'Angleterre, et plus il m’a semblé reconpaître qu’il était un vrai et dévoué serviteur de Dieu. Aussi, lorsque par charité il daigne répondre à quelqu’une de mes demandes, je crois être sûre de ne pouvoir me tromper en suivant son avis. Et comme il m'a dit, que, selon son opinion, si je venais à recevoir de frère Bernardin (Ochin) une lettre ou toute autre communication, je l’envoyasse à votre Seigneurie révérendissime, sans faire d’autre réponse, sinon que cette mesure m'était prescrite, ayant reçu aujourd’hui la lettre ci-incluse avec le petit livre qu’elle verra, je les lui envoie : et le tout était dans un pli remis à la poste ici par une estafette venue de Bologne, sans autre écrit dedans. Je n’ai pas voulu employer d’autre intermédiaire pour lui faire parvenir ce paquet que celui de mon domestique ; que votre Seigneurie me pardonne donc la fatigue que je vais lui causer, bien que, comme elle le verra, il s'agisse d’un imprimé, et que Dieu notre Seigneur daigne conserver sa révérendissime personne en cette heureuse vie de sainteté qu'elle mène, et qu’on désire pour tous ses serviteurs.

« P.S. Je vois avec douleur que plus il(Ochin)pense s’excuser, et plus il se compromet, que plus il croit sauver les autres du naufrage, et plus il les expose au déluge, étant lui-même en dehors de l’arche qui donne et assure le salut. » -

Ce

quelle C'est ainsi que l’humilité sauvait de ces excès, auxquels

Ja mort parfois entraîne la concentration excessive de l’âme, lors contarin. Même qu’elle s'applique aux sentiments les plus légi-

ümes. Vittoria professait une grande admiration pour le cardinal Contarini, et lorsqu'il mourut à Bologne le 2% août 1542, elle en gémit, car

« Les grâces et les hautes vertus de la belle âme ennemie de toute bassesse, qui maintenant a pris son vol vers un rivage plus sûr, en domptant ces ondes courroucées et bourbeuses, pouvaient rendre au Tibre son antique gloire; elles auraient pu faire luire, pour notre belle patrie, illustrée par tant de triomphes, l'aurore de ce jour tant désiré, où, le laborieux effort obtenant sa juste récompense, notre âge eût goûté le bonheur sous le vaste abri du manteau de Saint-Pierre. »

Elle adressait à la même occasion ses condoléances à sœur Séraphine Contarini, et lui rappelait « les pieuses et dectueuses lettres qu'elle écrivait, alors qu'elle invitait ce frère bien-aimé à faire des vœux pour se retrouver avec elle dans la vraie patrie du ciel, etla demande qu'elle hi fit de commenter certains psaumes, demande qui faisit supposer qu'elle avait toujours imprimées dans son ceur la mort, la passion et la résurrection du Christ. Puis

. k Marquise de Pescara cite parmi les mérites du défunt:

© L'excellent et divin exemple qu’il donnait à chacun, et tout Ce qu’il avait fait d’utile et de grand pour l'Église, pour la paix & pour notre repos à tous. Mais nous devons être assurés que celui qui est l’ordre infaillible des rois, le seigneur et maître de nous tous, connaît le moment le meilleur et le plus propice pour retirer à lui ses membres. Nous n'avons perdu que le charme de son

éCtueuse conversation, et le profit de ses saints enseignetents.... Je n’ai plus maintenant d’autre attachement spirituel fue celui de l'illustrissime et révérendissime Mgr d’Angleterre (Pole), son unique, son intime et très-sincère ami, celui qui fut Pur lui plus qu’un frère et un fils : les regrets que lui a causés tette perte sont tels, que son Ame pieuse et forte, qui a su résister À tant d’assauts divers, semble s'être laissée aller à une douleur Qi dépasse toutes celles qu’il a pu éprouver dans ses autres

UYyes. »

Mais son principal attachement était pour le cardinal Pole : aussi, quand il partit pour le concile de Trente, toujours en butte aux menaces des assassins, elle le recommanda très-chaudement au cardinal Morone, et dans le procès fait plus tard à ce dernier, nous trouvons diverses lettres, auxquelles on pourrait prêter un sens équivoque (K). En voici une datée de Viterbe le 30 novembre :

Ses « Bien que Dieu m'’ait fourni plusieurs fois l’occasion efficace ltires 36 vous rendre de nombreux services, je ne pourrais assez témoicardinal gner à votre seigneurie le dévouement qu’elle m’inspire, ni la trop remercier de la sécurité qu'elle m’a donnée, alors que, avec une obligeance et un attachement si chrétiens, elle me dit que, établissant toute ma confiance en Christ, je devais être persuadée, qué votre seigneurie révérendissime ferait pour Mgr d'Angleterre tout ce qu’il lui serait possible, en espérant que le résultat de ses démarches répondrait absolument aux désirs de tous les serviteurs du Seigneur. Ayant appris depuis que votre seigneurie révérendissime, continuant à étendre sur lui sa sollicitude, lui en donnait des preuves de plus en plus manifestes, je m’en réjouis d'autant plus, et je me confirme dans l’espérance que votre seigneurie reconnaitra qu’il ne m’a pas été possible de lui épargner l’ennui de la présente lettre : je remercie en vous Dieu d’avoir enchaîné dans une union si intime, par le lien de la paix véritable, deux amis si chers, et de m'avoir faite leur servante, à ce point, que, même absente, j’éprouve un sentiment de consolation en songeant à la divine charité qui règne entre eux, surtout parce que mon extrême indignité me sauve du danger trop ordinaire de l’envie, fût-ce une envie sainte et bonne ; et je puis, dans mon humilité, me réjouir de ce que le Christ, notre unique seigneur et chef, notre bien, a voulu que vous missiez en commun vos abondants trésors et ses inestimables richesses, et de ce qu’il vous a choisis pour un but si élevé et si important. Dans ce couvent les chastes épouses du Christ ne cessent de le prier d’enlever tout obstacle et tout retard aux excellentes aspirations de vos seigneuries. Ces aspirations suivent et servent les desseins suprèmes de sa providence : aussi je demande à votre seigneurie de me commander par l’entremise de Monseigneur, qui, à cause de sa trop grande humilité et de ma trop grande indi-

PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 177 gnité, ne veut pas que je pense même à le servir, afin qu'il me permette de le servir en vous. Certes votre seigneurie révérendissime ne pourra faire un plus grand acte de charité que de me fournir l'occasion d’alléger l'obligation que j'ai contractée envers elle. Cette obligation pour moi va presque de pair avec le prix de mon âme, lorsque je le considère en Christ ; Mgr d'Angleterre interprète, me fait voir et sentir à tout moment l’importante vérité que Dieu a gravée au fond de son cœur, vérité que votre seigneurie révérendissime a contemplée et a saisie avec des lumières bien supérieures aux miennes. Plaise au Seigneur de donner à vos seigneurs l’augmentation de sa grâce, et de les favoriser autant qu'il est utile à sa gloire. »

« P. S. Je ne dois pas oublier de dire ceci à votre seigneurie, et pour ma confusion, que parfois, à l’imitation de la mère du jeune Tobie, quand la partie sensible de mon être laisse entendre des murmures craintifs sur les embôûches qu'on a dressées à monseigneur, tout aussitôt, la partie spirituelle lui répond : Satis fidelis est vir ille cum quo dimisimus eum. Ainsi votre seigmeurie voit qu'elle joue le rôle de l’ange. »

Plus tard, remerciant le cardinal Morone de tout ce qu'il avait fait pour ce monseigneur d'Angleterre, elle lui disait : « Quand je vous considère tous deux, monseigneur Pole et votre seigneurie révérendissime, réunis dans une même chambre, je ne m'étonne plus si, excités par un même zèle, vous ne vous lassez point de vous enfammer l’un l’autre, tandis que moi, sevle, froide et faible, en vous écrivant je me sens consolée par la certitude que vous priez ensemble le Seigneur notre Dieu pour moi, et que votre seigneurie daigne agréer mes services, a moment où assurément plus que jamais nos bonnes mères de ce couvent redoublent leurs oraisons à votre intention. »

Dans une autre lettre, la marquise de Pescara lui envie « sa grande humilité, » sachant combien est différente l’idée que s’en font ceux qui le connaissent dans le Christ ; elle regrette le temps où elle pouvait converser avec lui, nu— 12

« surtout leurs entretiens sur ce livre qu'on ouvre si couvent *. »

« J'avouerai à votre seigneurie que je n'ai eu à personne plus d'obligations qu’à Pole, maintenant surtout que, tant dans ses pensées que dans ses écrits, il ne daigne prononcer d'autre nom que celni de Jésus, ainsi que pourra s’en apercevoir votre seigneurie avec la grâce de Dieu. Plaise toujours à ce Dieu de le faire passer de consolation en consolation, jusqu’à ce qu’il ait obtenu la vraie et l’éternelle dans cette patrie, où il suffit de fixer les regards pour se sentir heureux dans notre voyage plein d’épreuves.

« Les tribulations que Pole souffre, les peines, les fatigues et les calomnies qu’il endure ne me causent aucune inquiétude, car les fondements de sa croyance sont trop fermes, son édifice est trop solide et trop bien soutenu sur les mille colonnes inébranlables de l'expérience, pour que toutes les tribulations ne soient pas des témoignages irrécusables de sa foi invinoible. Tout vent contraire allume le flambeau de son espérance, et quelle que soit l’oppasition que le monde fasse à 305 ackons, je vois toujours à la fin qu'elles sont de sa charité divine, enflammés et éteinte detelle manière que j’oserai dire, mon cher seigneur, par la grâce de Dieu, m'en être sentie embrasée d’une étincelle, si bien que je n’en conserve pas ta moitié ‘de l’amertume que j'aurais dû éorouver dans toutes les difficultés et les peines qui me sont survenues. Par ses manières chrétiennes pleines d'amour et de douccur,il a fait que, dafis l’espace de deux ans, je n’ai pas su où me tenir la téte.... mais dans ce chaos il m’a fait sentir que je devais lever les yeux d'une autre façon vers cette lumière, qui pouvait m'éclairer selon mes besoins, et non selon ma volonté. Et c’est ainsi que je fais, réputant que toute chose vient également du Christ, sachænt goûter avec une extrême joie les consolations lersque Dieu me les:en voie par vutre intermédiaire... Quand elles ne wiennent pas, je ne m'en contriste pas autani que j'avais cautume de le faire, mais je m'humilie, ou, pour mieux dire, je tâche de m'humilier.

« Je me trouve parfaïement dans ce silence (de Viterbe) et,

(1) Nous verrons par la suite qu'il y a des raisons de croire que le livre, dont il est ici question, serait le Brenfast du Christ.

par la grâce de Dieu, je l'apprécie d'autant mieux, que j'ai plus de eompassion pour votre seigneurie révérendissime : mais le Seigneur vous parle intérieurement avec tant de calme, que vous ne resontes pas les agitations du dehors, comme ma faiblesse me les faisait sentir.... Considérant l’état de votre seigneurie révérendissime, je ne sais si je dois avoir plus de commisération pour elle, soit quand elle est avec la fouls occupée à servir le Christ dans ses frères, soit quand elle se trouve seule avec le Christ, méditant sur ses frères : quand le corps est fatigué, at que le cœur désirs la solitude, alors surtout j’aperqois clairement que l’abondante source de toute grâce ne lui laisse pas une si grande soif sans lui donner souvent quelque breuvage raffraichissant, pour soutenir sa vie très-ohrétienne ou par l'espoir ou par la réalité.

« Comme votre seigneurie m'a dit de ns la louer jamais, il faut bien que je me taise. Si j'avais pu m'étendre sur ce sujet, votre seigneurie révérendissime aurait vu le chaos d’ignorance où j'étais plongée,.et le dédale d'erreurs où je me promanais en sécurité, revêtue de cat or au faux éclat qui fond à l'’irréaistible lumière de la foi et au creuset enflammé de la vraie charité, car mon corps est continuellement en mouvement pour trouver le repos, et mon âme eat toujours dans l'agitation pour avoir la paix. Aussi Dieu veuille qu'elle me dise de sa part fiat lux, et qu'elle me fasse voir que je ne suis rien, et que je dois trouver toute chose en Christ.

« .... Cannaissant la confiance que monseigneur a en votre aaigneurie, et le respect que lui portent monseigneur Luis (Priuli) et monseigneur Marc Antoine (Flaminio), je la supplie de leur rappeler souvent de veiller avec toute la diligence possible à sa garda, laissant an neci à votre seigneurie la protection vigilante de son intrépide foi, considérant que Dieu les a chpisis parmi tant d’autresde sesserviteurs pour me garder moi membre indigne du Christ, qui me paraît à moi-même toujours aller de travers, spit que je me tourne a dextris, suivant l'élan de son esprit, soft que je me tourne 4 sinisiris, suivant la concupiscence de ra chair.... »

Puis elle écrit au cardinal d'Angleterre :

« Noitre-Seigneur sait que si j'ai un désir inmedéné de m'entretenir avec votre seigneurie, c'est uniquement parce que je.vois en

elle une disposition de l’âme, telle que l'esprit seul peut la comprendre : car elle m'attire toujours en haut vers cette région lumineuse, où je ne puis longtemps m'arrêter sur ma propre misère : loin de là, par ses enseignements élevés et substantiels, elle me montre les grandeurs duciel etla bassesse etle néant de notre nature, pour rappeler qu’en nous voyant nous-mêmes asservies à ce néant, nous devons nous absorber en celui qui est toute chose. Et si j'ai de plus en plus besoin de parler à votre seigneurie, ce n’est pas à cause de l’anxiété, des doutes et de la peine que j’éprouve ou crains d’éprouver, et contre lesquels la bonté de Dieu m'a fortifiée, mais chaque fois que votre seigneurie me parle de ce prodigieux sacrifice, de nos destinées éternelles, de l'amour de Dieu pour nous qui a précédé le nôtre pour lui, et de ce pain mystérieux trouvé sur le sommet des montagnes et près des fontaines qu’elle dépeint...., elle donne des ailes à mon âme, assurée qu’elle est de s’envoler au nid, objet de ses désirs. Voilà pourquoi je parle avec votre seigneurie comme avec un intime ami de l’Époux qui me parlera par vous, et qui m’appelle à lui, et qui veut que je m’entretienne de ce sujet pour m'enflammer et me consoler. »

Ceux qui ont lu les écrits de sainte Thérèse et de la bienheureuse de Chantal ne seront point étonnés des élans de cette affection qui, chez une femme, marche presque toujours avec la vénération. Peut-être Priuli faisait-il à ce sujet quelques observations à Vittoria, qui lui répondait : « La chose est si parfaite, mon affection si juste, si légitime et si sainte, elle est si utile à mon âme, si chère et si agréable à Dieu, que je m'en retirerais seulement, comme on retire d'ordinaire l’âme de l’oraison trop tendue et de la douceur de l'esprit, pour exercer la charité en revenant au service du prochain, car avec monseigneur j'exerce davantage ma foi, en recevant absolument comme de Dieu tout ce qu'il fait; ainsi donc je suis toujours très-reconnaissante à mon très-doux et révérendissime Morone, qui, par tous les moyens, me donne tant de consolations. »

PREMIERS RÉFORNÉS ITALIENS. 181

Quelques-uns de nos lecteurs ont pu naguère assister à Paris aux réunions de Mme de Swetchine, et voir rassemblés, autour de cette intelligente grande dame russe, Lacordaire, de Falloux, Montalembert, Dupanloup et autres chefs de l’école catholique, — tous sentant le besoin intime de se communiquer leurs pensées sur les questions suprêmes, comme de partager la joie et la tristesse, et les graves enseignements de l’adversité, en voyant le respect du droit profondément ébranlé, et le lamentable spectacle des défections et des faiblesses. — Tous reconnaissaient que, pour arriver à l’oasis, il faut traverser le désert; ils avaient la ferme croyance que, si l’on n’envisage pas la vie au point de vue de Dieu, il est impossible de défaire cet écheveaù emmélé; enfin mécontents du monde et d'eux-mêmes, satisfaits de Dieu, ils acceptaient avec une aimable simplicité la solennelle expiation; ils s’encourageaient mutuellement à souffrir, dans la persuasion venue d'en haut que Dieu sait ce qu'il fait, et ils puisaient dans l’expérience des choses de ce monde la conviction que, sans les coups de l’adversité, nous aurions encore du fer, mais non de l’acier. Ceux qui ont été à même de voir cette réunion, se représenteront sans peine par la pensée une scène à peu près semblable chez la marquise de Pescara, cette femme poëte, entourée de personnes pieuses, et avides de se soustraire au douloureux supplice du doute. Eh! comment se fait-il qu'au milieu de tant d'efforts pour donner au passé une couleur dramatique, personne n'ait songé à faire revivre ces saintes et doctes conférences, qui durent se tenir alors à Viterbe entre ces Ames pieuses, tandis qu’en Allemagne les prédicateurs des nouveautés religieuses se déchiraient et s’anathématisaient les uns les autres ?

Vittoria mourut à Rome au commencement de fé- «=%vrier 1547, et nous savons en quels termes Michel. 4- Ange la pleura, lui qui regrettait amèremant. de.ne l’a— 2voir pas embrasse quand il la: vit morte.

Dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à citer d’au-—« 2 tres personnages, que la malice ou la légèreté ont faitff sn accuser d’hérésie, sans compter qu'il était devent: dee» Me mode entre adversaires de se renvoyer cette accusation, Æ2, par suite d'une déloyauté trop commune à toute époque; = 2; c'est ce qui fait dire au cardinal de Ravenne, dans unes 25 lettre au cardinal Contarini : « Gette ville est au su prème degré livrée à des partis, et on n’y trouverait® sil plus. personne qui n’ait été souillé par des factions = -: sitôt que l’occasion se présente, on la saisit et on se déi--® chire comme d’implacables ennemis‘. »

autres Frédéric Fregoso, de Gênes, très-savant helléniste et sn nhrétiques: hébraisant,. fut mêlé aux vicissitudesde sa patrie et de sat

‘rrissin’ famille et aux guerres contre les barbaresques : em ployé dans des négociations scabreuses, il fut cher aux“ hommes d’élite de ce temps; il avait réorganisé le diocèse de Guhbio, et était l’auteur du Pieux et très-chrétien traiÆ=m de l’Oraison. Cependant les protestants le comptent parus les leurs ®, mais c'était une supercherie de leur part car ils avaient apposé frauduleusement son nom à l'o—— puscule intitulé De la Justification et des œuvres, ainsi qu'a" la Préface à l'Épitre de saint Paul aux Romains:

Ruccellaj, dans son poëme des Abeilles, expose la doc- — trine de Pythagore, à savoir, que toutes les choses sont mues par une âme divine, qu’elles soient corporelles ou Æ%

Sa mort.

(1) Epistolæ card. Poll, m, 208.

(2) Gerdes, Specimen Itahæ reformatz, p. 262.

incorporelles, raisonnables om brutes, et que de cette âme previennent nos âmes et qu'elles retournent à elle: et il continue en ces termes :

« C'est toi, Ô Trissin, qui, le premier, dans ton langage clair et vif, as remis en lumière cette conception si belle et si sublime : toi qui le premier as foulé résohàment sous tes pieds les grands supplices de l’Achéron, en dissipant l’ignorance des mortels. » (Vers 698 à 704).

De ces vers, que je laisse louer à d'autres, on pourrait induire que poëte Georges Trissin a enseigné la doctrine de l’âme du monde; mais au lieu de nier ce point, comme d’autres l’ont fait', on pouvait y voir l’habitude, alors généralement répandue, de diseuter et de soutenir les opisions même les moins orthodoxes, ainsi que nous l’avons fait ressortir en parlant de l’école de Padoue, où précisément en professait la doctrine d'Averreès sur l’u niversalité de l’âme. Quant à l'autre partie du passage précité, on a affirmé que le Trissin tendhit à faire disparaître la erainte de l’enfer, en dissipant les nuages qui s’étaient formés dans les esprits sur cette croyance; mais ces vers ne sont qu'une imitation malheureuse &e Virgile *.

Trissin, génie paisible, qui parvint aux honneurs et aux emplois, qui fut même chargé de missions diplomatiques sous deux papes, sollicita l'honneur de porter la queve du manteau de Clément VIL au couronnement de Charles- Quint ; et cependant, dans son Jialia liberata, poëme que tout le monde connaît et que personne ne lit, il se déchaîne contre les prêtres, qui « ont si souvent leur cœur

(1) Voir Lettera di Gioranni Checozzi, dans l’édition du poëme Le Api de Rucellai faite à Padoue par Comino, en 1718.

(2) Felix qui... ineluctabile fatum Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari.

tourné vers la fortune, que pour de l'argent ils ven draient le monde. » Dans ce même ouvrage, il fait prédire= à Bélisaire par un ange la corruption où devait tomber la cour de Rome, si bien que les papes ne songeraient=plus qu’à engraisser leurs bâtards en les comblant de duchés, de seigneuries et de possessions; — à conférer imprudemment le chapeau de cardinal à leurs favoris et aux parents de leurs maîtresses; — à vendre des évéchés, des bénéfices, des priviléges, des dignités ou à en investir des personnes de mauvaise réputation; — à dispenser à prix d'argent des meilleures lois, à ne pas tenir leur parole, à passer leur existence au milieu des empoisonnements et des trahisons, à semer la discorde et le scandale entre les princes chrétiens, de façon que pendant ce temps les Turcs et les ennemis de la foi gagnent du terrain : et il conclut que le monde, quand il se reconnaîtra, corrigera ce déplorable gouvernement du peuple du Christ.

N'était-ce pas la même idée qui, dans le siècle précédent, avait amené certaines personnes pieuses à rêver la venue d'un pape angélique ? Du reste dire que la cour de Rome était corrompue, sa daterie vénale, sa politique scélérate; ne tenir plus compte des excommunications, se moquer des moines, désapprouver le trafic des indulgences, attaquer l'authenticité des Décrétales, nous l'& vons vu, c'était une habitude répandue partout en Italie. Aussi Trissin ne faisait-il que suivre la mode, et la liberté de son langage ne prouveraitrienautre chose quece que nous avons fait voir ailleurs, c’est-à-dire qu'on tolérait avec la plus grande facilité les déclamations contre | les abus, et qu’on les confessait même quand on ne pensait pas à les corriger.

De nos jours le libéralisme politique fait profession de vouloir la liberté, et les conservateurs prétendent le combattre, eux aussi (nos lecteurs le savent), au nom de la liberté : il en était de même alors du libéralisme religieux. Bien des gens étaient amenés à croire de bonne foi que, si la papauté avait eu droit à tous les respects comme nécessaire pour faire l'éducation des barbares, le temps était venu où l’on pouvait penser que la critique servirait à purifier l’Église et à consolider le dogme, car on n'avait pas encore vu, comme nous le voyons aujourd'hui, se succéder des doctrines toutes changeantes, toutes attaquables, sans autorité ni cohérence, au milieu desquelles les esprits ne s’enivraient plus que du doute. En général on savait, ou du moins on sentait, que réformer n’est pas détruire; que les réformes opportunes et durables doivent émaner de l’amour et non de la colère, de l'autorité qui dirige, et non de la violence qui engendre la confusion.

Mais celui qui est témoin des turpitudes de nos modernes acteurs du pugilat littéraire, ne s’étonnera pas qu’à cette époque chacun accusât ses ennemis d’hérésie. Pour ne pas parler de Muzio, de l’Arétin, de Franco et de ses pareils, Vasari taxe le Pérugin d’incrédule, tandis que son caractère et ses peintures nous le montrent tout autre. Ce biographe écrit même en parlant de l’illustre Léonard de Vinci que « il eut des fantaisies extraordinaires, en étudiant la philosophie des choses naturelles, qu'il s’appliqua à en comprendre les propriétés, en contemplant le mouvement du ciel, la planète de la lune, et la marche du soleil; mais qu'en se livrant à cette étude, il se forgea dans l'esprit un ensemble d'idées si hérétiques que, devenu étranger à toute espèce de reli-

La confusion chez

les dissidents.

186 DISCOURS IV. 4 gion, il mettait le bonheur d’être philusophe bien au-

dessus du bonheur d’être chrétian. » Ce n’est qu’à l’ar-

ticle de la mort, ajoute-t-il, que le célèbre artiste fit

profession de sa foi. En ceci, le eourtisan des Médicis

n'était pas mieux informé que lorsqu'il fait expiver Léo-

nard entre les bras de François Ie ; aussi a-t-il modifié

lui-même. cette assertion dans une autre édition. Nous

possédons en outre le testament que Léonard fit une

année avant sa mort, et comme un témognage de: la sin-

cère. piété qui l’a inspiré, nous y lisons : « Ju recom-

mande mon âme à notre Seigneur messire Dieu, à la glo-

rieuse Vierge Marie, à monseigneur saint Michel. » Il y

fonde pour le repos de son âme trente messes basses et

trois grand'messes à célébrer dans trois. églises apparte-. nant à des religieux à Amboise.

Les procédés mêmes de la réforme diminuaient le nombre de: ses sectateurs. Comment réveiller les consciences endormies avec un Credo vague et subordonné aux oscillations du doute? La Bible, la méditation, le libre examen! Ce sont là vraiment de beaux et bons moyens pour conduire à cette certitude qui est absolument indispensable pour agir ! Et je devrai me contenter de ces moyens, moi homme du peuple qui suis obligé de travailler six jours par semaine, à raison de quatorze heures par jour! Qui me parle de Dieu ? de la grâce? de la: justification ? Graves sujets sur lesquels peuvent bien discuter le savant, le riche, la grande dame oisive; libre à eux d'avoir là-dessus chacun leur système de croyance : mais moi pauvre, moi ignorant, moi infirme à l'hôpital, moi ouvrier attaché à une manufacture ? Non : il est impossible que Bieu ait mis à un tel prix mon salut. I n’a pas dû faire autrement, que de donner à l’humanité une

Ut PREMIERS RÉFORMÉS ITALIENS. 197

direction morale et intellectuelle, en constituant une

seciété dirigée par lui, gouvernée par lui, dans laquelle

une autorité humaine, extérieure, visible, partage son: amorité divine, et où l’homme-apparaisse comme instrument: de Dieu, comme le messager de la parole du maître éiernel, de cette parole qui tend toujours au ciel pendit qu'elle satisfait en nous le besoin intellectuel de la vénté, Le besoin moral du bien, le le besoin physique de la flicità.

Assi le peuple italien s’en tint au Eredo ancien. Outre les Armes pieuses qui reconnaissaient dans les nouvelles deetrines un tissu d’impiétés, la masse des fidèles ne Wyait pas sans peine le monde bouleversé par cet orgueil qui prétendait substituer l'autorité individuelle è celle de La ville éternelle. Ceux-là même qui eriaient bien but. que l’Église romaine avait besoin de correction, touvaient que les protestants s’y prenaient par trop mal pour la réaliser.

Chaque jour révélait davantage le caractère multiforme de la réforme; on la voyait en Allemagne, affermissant le pouvoir des princes; en France, factieuse avec les mrtis; en Angleterre, despotique et persécutrice; en cos, livrée aux excès du fanatisme; en Scandinavie, Sàlliant à la forme mônarchique; républicaise en Suisse, disolvante en Pologne. Les protestants étaient aussi intoléeants, et plus encore, que ceux dent ils s'étaient sépa- Ms, sans pouvoir comme eux s'appuyer sur l'autorité divime; dans ce péle-méle, chacun de leurs coreligion- Daires présumait au même titre étre en possession extlu-

Me dela vérité; un: consistoire excommuniait l’autre, & prédicant chassait l’autre : Bullinger, pasteur en chef À Zamsich, se plaignait hautement des Italiens réfugiés

Caractères

des réformateurs italiens.

en grand nombre dans cette ville; Comander les traitait de chicaniers, de gens rebelles aux enseignements d’autrui, entêtés de leurs propres opinions. Les Italiens ne pouvaient prendre un parti au milieu de négations si variées. Luther, adoré des Allemands à cause de sa haine pour l'Italie, était peu goûté des Italiens (L), qui penchaient plutôt vers Zwingle, parce qu'il avait écrit en latin, sur un ton plus sérieux et avec plus de logique. Ilen fut de même pour Altieri que nous avons cité plus haut, quand il eut visité les Églises helvétiques. Calvin, qui n’était plus un réformateur national, mais un vrai hérésiarque, rencontrait un plus grand nombre d’adhérents, mais les Italiens avaient peine à s’habituer à ce dogme qui annihile la liberté humaine, en la courbant ‘ sous le joug du péché, et qui renferme la nature dans un dilemme, entre le mal et la grâce, en blessant tout à la fois et le moraliste et le philosophe. Plusieurs, acceptant la justification par les seuls mérites du Christ, continuaient cependant à assister à la messe et aux autres cérémonies du culte. Mais luthériens et calvinistes s’étonnaient de l’audace que montraient les réfugiés italiens, aussitôt qu’ils avaient goûté la liberté de conscience, et Gerdès prétend que les paradoxes et les sentences étaient leur défaut capital. Ces réfugiés, disait-il, convaincus de ce que vaut la parole, croient par elle donner aux choses la réalité; ils composent des livres, au lieu de préparer des martyrs; ils ne se font pas scrupule d’avoir une croyance intérieure en désaccord avec la parole : en un mot ils ne se mettent guère en peine de convertir le peuple, comme si ce peuple devait aller à la remorque des penseurs. Olympia Morata fit une paraphrase en langue grecque des psaumes, travail tout à fait littéraire comme

celui de Flaminio, qui les mit en vers latins. lls soulevæaïent des controverses, mais ils les traitaient en philosophes, de là le reproche de trop platoniser que leur ina flige Mélanchthon. C’est ce qui les empéchait d’être pers&cuteurs, comme les autres sectaires plus convaincus, et pæzx là de fournir un autre aiguillon aux incrédules, le barwit et la publicité de la répression. Habitués à la grande uxnité catholique, ces Italiens égarés étaient effrayés de voir les protestants ainsi en désaccord entre eux, et se fatiguaient à les concilier par des transactions, qui leur valaient la désapprobation des uns et des autres.

Plus d'un parmi les Italiens, outre Contarini, fut accusé de rechercher ces accords, pour avoir seulement toléré des expressions qui répugnaient à l’exactitude catholique. À ce propos, le cclèbre Eckius s'écrie : « Il n’est pas un enfant sincère de l'Église celui qui voudrait faire des transactions au risque d’outrager sa mère : je préfère le scandale produit à l'abandon de la vérité, dit saint

Grégoire. Et saint Basile : l’Église aurait facilement la paix avec les hérétiques, si elle voulait laisser entamer la vérité: mais ils n’obtiendront jamais cela d'elle. Et si Par malheur cela arrivait, que ferait l’Allemagne toute entire? que ferait l’opulent royaume des Espagnes? Que feraient l'Italie, mère de la religion, et la France avec son roi très-chrétien ? Que feraient le Portugal, la Hongrie, la Pologne, l'Écosse, l’Angleterre, la Sicile, Naples, la Croatie, la Navarre ? Que feraient les grandes puissances ? Venise avec le royaume de Crète et Chypre ; Milan, Florence, Gênes, Sienne, Lucques, et les huit belliqueux canns de la République helvétique avec les habitants des tallées?Consentiraient-ils, eux, à cette trahison, ets’avouelalera t-ils vaincus? Pourraient-ils confesser qu'eux et leurs

ancêtres ont altéré l'institution fondée par le Chriet luimême? Oh! témérité! »

Ajoutons que les Italiens n’apportaient pas à la réforme religieuse des connaissances profondes de ‘la science de Dieu, et rarement de fermes convictions. Libres penseurs, ils aimaient à briser les chaînes que l'autorité catholique leur imposatit, à laisser de côté les pratiques incommodes ou humiliantes, à pouvoir penser de leur chef et à interpréter librement le texte ‘sacré, sans pour cela veuloir nier. Dans la réforme ils ne voyaient qu’une nouvelle superstition mise à la place ‘de l'ancienne, en sorte que chez:eux la raison ou restait servilement attachée au passé, ou bien, brisant tout frein, allait jusqu'à sortir du christianieme, «t cherchait en dehors de toute foi positive le Dieu inconnu. Ils ne sont ni luthériens ni calvinistes, Sun! ingenia ad contentionem prona:et ad placandum difficilia, écrit un auteur. Et Comander : Non exosos habent magnates nostri propter Italos : nam contentiosi sunt et inquieti : ex quacumque re levissima rixam movent : nec doceri a quoquo sustinent, nec a sua pervicacia remittunt; unde nobis suni oneri.

Les historiens font écho à ces récriminations, et tout récemment encore Villers soutenait que les Italiens sont. ou théistes ou papistes !.

Il faut admettre que chez les émigrés italiens'on ne rencontre pas cette basse flatterie envers le peuple ou envers les princes, qui fait tache dans les écrits de Luther, mais on n'y trouve pas non plus le mérite littéraire. Dans beaucoup de pays, la réforme fut la cause ou l’occasion de la formation ou du développement des langues val

(1) Influence de la réforme de Luther.

gaires; il en fut ainsi de la langue romance dans les Grisons, du bohémien au temps des Hussites, de l'allemand par la diffusion de la Bible de Luther, et en grande partie aussi du français par celle des Institutions de Calvin et par les prédications de ses ministres. En Iiahe, la langue avait déjà atteint sa maturité, et aucun ouvrage des nombreux lettrés qui adhérèrent à la réforme n’est resté parmi les classiques; la Bible de Diodati elle-même ne méritait pas davantage qu'on lui fit cet honneur, bien que récemment elle ait été adoptée par l’Académie de la Crusca : aucun écrivain de ce pays n’a porté l'éclat de la renaissance au sein de la réforme

(A) Onora e ama e teme e prega Dio Pel pascol, per l’armento e pel lavoro, Con fede, con ispeme e con desio Per la gravida vacca e pel bel toro.

E’ 1 dubbio, e’ 1 forse, e’ 1 come e’ l perchè rio Nol puo ma’ far, chè non ista fra loro Se con semplice fede adora e prega Iddio e’ 1 Ciel, l’ un lega e l’ altro piega.

«Il honore, il craint, il aime Dieu, le prie pour son troupeau, pour le gros bétail et pour les labours; il le prie aussi avec foi, avec confiance et avec amour pour que sa vache mette bas, ou pour que son taureau grandisse. Ni le doute, niles peut-éfre, ni les comment, ni les pourquoi ne peuvent le rendre mauvais, car ils n’existent pas pour lui. Il adore Dieu et le prie avec la simplicité de la foi, et rend le Ciel propice à ses désirs. »

(B) Stanze del Berni con tre sonetti del Petrarca, dove si parla dell’ Evangelio e della corte di Roma. Io vi dico che se costoro taceranno, i sassi grideranno. (Je vous dis que si ceux-ci se taisaient, les pierres crieraient.) Bâle, 1554. La stance peut-être la plus piquante est celle-ci :

La parola di Dio s’ è risentita,

E va con destro piè per l’Alemagna,

E tesse tuttavia la tela ordita,

Scovrendo quell’ occulta empia magagna, Che ha tenuta gran tempo sbigottita

E fuor di sè la Francia, Italia e Spagna Già per grazia di Dio fa intender bene Che cosa è chiesa, caritade e spene.

« La parole de Dieu a retenti, elle vole rapidement à travers

*Allemagne et étend partout son filet serré, en mettant à nu ce fléau d’impiété cachée qui si longtemps a empoisonné et affolé lm France, l'Italie et l'Espagne ; cette parole qui, par la grâce de Dieu, a fait comprendre ce que c'est que l'Église. c'est-à-dire la charité et l’espérance.

(C)— En 1861, l’Edimburg review publia un article très-remarquable de Cartwright sur le Progrès de la Réforme Catholique en Italie. Considérant comme établi le principe que l’Église catholique n’admet aucun progrès, aucun dissentiment, l’auteur regarde comme adversaire de cette Église, ou du moins comme dangereux pour elle, quiconque professe des idées libérales, soit

en fait de gouvernement, soit en fait de possessions temporelles de

l'Église, Aussi, dans ce système, on mettrait à la tête de ces réfor-

mateurs Rosmini et toute son école, parce qu'ils ont été attaqués

par les jésuites; puis les dominicains, les bénédictins et les ca- , Patins, Ordres dans lesquels il cite des personnages qui ont favoi fisé st même propagé des idées très-avancées.

Les conséquences de ce système pourraient bien être toutes difrérentes de celles qu’en déduit Cartwright; cela revient à dire que

ise catholique, même dans les plus dévots de ses membres tomme le sont les moines, ne condamne ni la discussion ni la

Moclamation de doctrines contraires aux doctrines établies,

Pourvu qu'elles ne touchent pas au dogme et au lien de la cha-

rité. C'est par une argumentation semblable à celle-ci, qu'au sei-

ième siècle, les Réformés considéraient comme leurs adeptes beaucoup de gens qui désapprouvaient avec une certaine vivacité

e même avec amertume les désordres de l'Église, mais sans

Pour cela la renier. Du reste, ce travail n’a pas été fait unique-

ment sur les catholiques italiens. On a publ 6 à Dresde en 1860

et dans les années suivantes, Aurora, sive Bibliotheca selecta ea

kriplis eorum qui ante Lutherun Ecclesia studuerunt restituende. . Ediderunt F. Piston, SCHOEPFF, NEUMANN.

Voir aussi C. ULLMANN, Reformators vor der Reformation, vorsemlich in Deutschland und den Nicderlandem. Hambourg 1841. Ce sont des théologiens allemands, Jean de Goch, Jean de Wesel, Comelius Grapheus, Grégoire de Heimburg, Jacques de Jüter-

, Dock, Mathieu de Cracovie. | Bomrexcuose, Les Réformateurs avant la Réforme. Paris, 1860. Son GOULART, Catalogus testium veritatis.

(D) Cum casum miseratus ille magnus

Carapha, Italie decus Carapha,

Ad colum geminas manus tetendit Multis cum lacrymis Deum salute Orans de mea : et ecce acerba fugit Febris, et lateris dolor, refectæ Vires, etc.

Dans ScHOELHORN, tome II, est un traité De religione M. Antonit Flaminii, et on y lit ce qui suit: « In ipsa Italia, veritati evangelicæ inimica, etin medio pravi perversique generis hominum micabat tamquam splendidum luminare, plenusque divine lucis radiis ita sensit, ita vixit, ut non dubitemus virum optimum purioris religionis veræque pietatis studiosis adscribere. In præcipuis fidei christianæ capitibus eum nobiscum conspirasse evidentissime probatum dabunt loca, qua deinde ex ipsis ejus scriptis recitabimus plane egregia. »

(E) — On sait qu'Antoine Parenti découvrit une traduction du livre de l’Imitation, datant du quatorzième siècle, ce qui prouverait qu’il serait antérieur à Gerson et à Thomas A Kempis, qui en furent présumés les auteurs, et ce qui confirmerait l’opinion de ceux qui l’attribuent à Gersen, abbé de Saint-Audré de Verceil.

Bossuet appelle ce livre « un résumé du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine renfermée dans l’Évangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection; où apparaissent à un degré éminent la prudence et la simplicité, l’humilité et le courage, la sévérité et la douceur, la liberté et la dépendance ; où la correction a toute sa fermeté, la condescendance tout son charme, le commandement toute sa vigueur, la sujétion tout son calme, le silence sa gravité, la parole son onction, la force son emploi, la faiblesse son soutien.

Comme les protestants ont voulu dans l’auteur de ce livre voir un de leurs précurseurs, il est bon de remarquer que le livre V tout entier traite de la communion dans un sens t:ut à fait catholique.

Chap. ir. « Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre, mais que tous doivent croire : que vous, Seigneur, mon Dieu, vrai Dieu et vrai homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espèces du pain et du vin, et que, sans être consumé, vous soyez mangé par celui qui vous reçoit. »

Au chap. v, l’auteur traite de la dignité du prétra, « qui consacre et tient duns ses mains le corps de Jésus-Christ présent

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS IV. 195 dans le sacrement, et qui se nourrit du pain des anges : » et il

‘lui recommande de ne pas se lasser d’offrir des prières, jusqu’à

ce qu’il ait obtenu grâce et miséricorde. « Quand le prêtre célèbre, il honore Dieu, il édifie l’Église, il procure des secours aux vivants. du repos aux morts, et se rend lui-même participant de lus les biens. » Avant la communion (dit le Bien-Aimé) : « Examinez avec soin votre conscience, et, autant que vous le pourrez, purifiez-la par une contrition véritable et par une humble confes- ‘on. » Et il exhorte le fidèle à re pas négliger de communier, &s qu'il éprouve quelque trouble ou une certaine répugnance : «Mais, lui dit-il, va vite te confesser, et pardonne aux autres les denses que tu en as reçues. Que sert donc de tarder à se confesær, et de différer la communion ? » ;

Fra sacramento altaris, totus præsens es, Deus meus, homo Chris-

hs Jesus... O invisibilis conditor mundi, quam mirabiliter agis

mbiscum, quibus temetipsum in sacramento sumendum propens= , etc. (Lib. IV, c. 1, et tout ce livre.) Le disciple offre au Seigneur toutes ses bonnes œuvres, quel-

‘me peu nombreuses et imparfaites qu’elles soient ; les pieux dé-

tits des dévots, et ceux qui ont désiré qu'il dit des prières et des ésses pour eux et pour les leurs, « soit qu’ils vivent encore, soit quils soient défunts. »

Au livre III, chap. x11 : « Si vous dites que vous ne pouvez #Pporter tant de souffrances, comment supporterez-vous le feu da prergatoire ? »

Ata chap. vi: « Sachez qu'à l'antique ennemi déplait uns hianble confession, et s’il pouvait, il vous éloignerait tout à fait à la communion. »

€ O quel doux et délicieux banquet que celui que vous avez istitué, où vous vous donnâtes vous-même pour nourriture! »

ÎV, chap. n.)

Quant au sacerdoce, voici ce qu'il dit :

Oh! qu’elles sont grandes, qu’elles sont glorieuses les foncticns dei prétres, à qui il a été donné de consacrer le Dieu de majesté pat des paroles saintes, de le bénir de leurs lèvres, de le tenir ire leurs mains, de le recevoir dans leur bouche et de le dis- WbUebr aux autres hommes! » (Chap. xi, livre IV.)

© Ainsi, vous devez tous les jours, dans le sacrifice de la messe. Wie offrirà moi volontairement comme une hostie pure et sainte,

Plus profond de votre cœur, et de toutes les puissances de Wire Ame. » (Chap. vin.)

« Il m'est nécessaire, à moi qui tombe et pèche si souvent; qui me laisse aller si vite à la tiédeur, au découragement, de me renouveler, de me purifier, de me ranimer par des prières et des confessions fréquentes. » (Chap. 11.)

Et quant à l'examen et à l’autorité :

« Gardez-vous du désir curieux et inutile de sonder ce profond mystère, si vous ne voulez pas vous plonger dans un abime de doutes. Celui qui scrute la majesté, sera accablé par la gloire. Heureuse la simplicité qui laisse le sentier des questions difficiles, pour marcher dans la voie droite et sûre des commandements de Dieu. » (Livre IV, chap. xVIII.)

Et sur la satisfaction :

« Nunc labor tuus est fructuosus, fletus accepialibis, gemitus exaudibilis, dolor satisfactorius et purgativus.... Melius est modo purgare peccata et villa resecare, quam in futuro purganda reservare. » (Livre I, chap. xxIV.)

(F) — Caracciolo, auteur d’une Vie de Paul IV inédite, eut à sa disposition le sommaire des procès de l’Inquisition, et il en usa avec peu de critique, ne séparant pas ce qui est suspect de la faute avérée. Selon lui, le cardinal Pole était fortement suspect d'hérésie, et le mal avait gagné tout son entourage à Viterbe, y compris les religieuses de cette ville; « comme aussi à Florence des monastères entiers étaient infectés d’hérésie. »

Dans le procès du cardinal Morone, un témoin rapporte qu’un prêtre, étant devenu l’ami intime de Pole, fut par lui converti aux nouvelles doctrines: en sorte qu’il écrivit à Contarini, pour se plaindre qu’il lui eût enseigné tant d'erreurs, tandis que maintenant il avait ouvert les yeux à la vérité. 11 prétend aussi que Morone a été perverti par ce même Pole.

(G) — Récemment quelques membres du haut clergé de l’Église d'Angleterre espérèrent mettre à profit les tendances des puséystes vers le catholicisme, afin de replacer l'Église anglicane et l’Église russe dans l'unité de l’Église romaine. Le cardinal Patrizzi, à la date du 8 novembre 1865, leur répondait dans un langage affectueux, de prendre garde à se laisser induire en erreur, en supposant que l'Église, fondée dhiquement sur Pierre, puisse transiger avec les autres, puisque par cela même elle cesserait de droit et de fait d’être catholique : qu'on ne pouvait amener un accord qu’en faisant revenir les autres Églises aux principes sur lesquels la nôtre a 6t6 fondée par le Christ; elle est une, indivisible, elle ne varie en aucun temps, en aucun lieu, eta

été propagée par les apôtres et leurs successeurs. Pour arriver à l'iatercommunion œcuménique , il ne suffit pas de se défaire de tout sentiment de haine et d’animosité contre l’Église romaine, mais il faut embrasser complétement sa foi et sa communion.

Ceci sert de commentaire aux nombreuses tentatives de réconcliation qui furent faites, ainsi que nous l'avons indiqué et que nous continuerons à le faire, au temps dont nous parlons et postérieurement. Parmi ces tentatives, on doit remarquer les nobles efforts faits par Leibnitz, qui malheureusement n’ont abouti qu'à la conscience de leur inut'lité. C’est dans ce sens que Grotius disait « qu'il avait toujours désiré la réconciliation des chrétiens en ua seul corps; mais que son impossibilité lui était démontrée, parce que les esprits de tous les dissidents y sont on ne peut plus opposés, et en outre parce qu'ils n’ont dans leur régime ecclésastique aucun principe d’unité. Par ces mèmes raisons (poursuitil), les anciens partis ne pourront jamais se réunir, et toujours il en surgira de nouveaux. C’est pourquoi je pense qu'on ne peut se rallier les protestants, si d'abord ils ne se rallient euxmêmes avec le siége romain, sans lequel on ne peut espérer ancune organisation commune : aussi est-il désirable que la scission disparaisse, et avec elle les causes qui l'ont produite. Parmi

ces causes il ne faut pas ranger la primauté de l’évêque de Rome,

laquelle est conforme aux canons, selon la confession de Mélanch-

thon, qui même estime que cette primauté est nécessaire à l'unité.

Co n'est pas là assujettir l'Église à l'arbitraire du pontife, mais

mai la replacer dans l’ordre que la sagesse a établi en sa fa- . > (Grotu Opera, tom. IV, p. 74h.)

re Si les puissances de la terre de leur main armée e ébranlent au dedans et au dehors ma Colonne, j'en vois par la pensée une autre, céleste, sublime et miraculeuse, qui m’apparait tout en isa pendant la nuit et comme une claire nuée pendant le jour. Souvent emportée par elle, si je rentre en moi-même, je me sens dans une région, où l'amour naturel qui possède mon Ame se perd pendant un long espace de temps dans l'amour pur et calme qui m’inonde.

c Je ne vois plus reluire dans mes vastes campagnes que des exadrons armés; j'entends les cris là où retentissaient jadis les joyeux chants; les éclats de rire se changent en sanglots, là même où j'ai pour la première fois foulé la terre, notre antique mère

e Daignez, Ô sage et saint Pasteur, montrer par votre noble et

magnanime conduite, que vous n'avez pas cessé de suivre les voies de l'humilité, et que vous portez le glorieux et sacré manteau du premier père (S. Pierre, le premier pape).

« Plaise À Dieu, si la colère en vous n'étouffe et n'obscurcit point la vérité, que nous soyons encore au nombre de vos fils Jes plus anciens, et de ceux qui ont mérité pendant si longtemps l'affection des hommes vertueux.

« Nos ancêtres sont nés sous le même ciel, ils ont ét6 réchauffé&s dans le même sein, et ils ont grandi ensemble à l'ombre bienfaisante d’une même cité. »

(1) — Elle manifeste la même confiance dans le sonnet suivant : ‘

« Qui craindra jamais à l’heure dernière de sa vie la cruelle épreuve de la mort, s’il élève avec une foi parfaite sa pensée vers la passion du Christ expirant sur la croix ?

« Qui verra encore à ce moment suprême l'horreur de ses passions vaines s’avançant vers lui comme une nuée obscure et sombre, s’il tourne le regard de son cœur contrit vers la vraie lumière ?

«Avec ces armes, on est sûr de vaincre dans le dernier combat, et de conquérir heureusement la paix céleste après les luttes de la terre.

«Avec ce guide sûr et fidèle, qui pour nous guider vers le ciel est descendu sur la terre, comment pourrions-nous crandre de l'antique ennemi de nouveaux piéges et de nouvelles chutes. »

(J) — Flaminio adresse à Octave Pantagato des vers phaleuces pour l'inviter à prendre les eaux de Viterbe.

Octavi pater, ad viterbiensem Secessum venias, rogamus omnes,

Cur ergo, pater, huc venire cessas? * Num te illa innumerabilis librorum Tenet copia curiosum? habebis

Et hic greca volumina ut latina,

Que lassare valent decem otiosos Plinios, licet usque, et usque, et usque Noctes atque dies legas, et hercle

Facis, etc., etc.

(K) — Ces lettres furent pour le cardinal Morone l’occasion d’une forte réprimande. Voici comment il s’exprime dans sa

rtpoxase sur le compte de la marquise : e Je fis sa connaissance à es, et, lorsque je fus sacré évêque, elle m'envoya quelques ichets et des bréviaires. Au bout d’un an environ, je la vis à lime, et peut-être avant à Viterbe, où je me trouvais de passage. dela savais très-attachée (ainsi qu’elle le montrait dans toute sa vie spirituelle), au cardinal Pole, qui alors était dans une position modeste, et endurait de grands tourments du fait du roi d'Angleterre pour un livre qu'il avait écrit contre ledit roi en fivevir de la primauté de Notre Saint-Père le Pape. D'après les rapports que je reçus de diverses personnes, on envoya ici même des hommes chargés de l’empoisonner ou de l’assassiner; aussi je crois que, pour cette raison, le pape Paul III entretint copstammn ent pour le garder un capitaine accompagné de quelques “idats, etquand le cardinal voulut se rendre à Trente, en sa qualé de légat près du Concile, madame la marquise de Pescara Me recommanda très-chaudement le salut de ce prélat. »

Quaant à l'opinion de Morone, nous aurons occasion de la con-

* Mitre en lisant sa défense.

: (LL) — Un très-grand nombre d’auteurs italiens ont écrit contre lather. Notons ici que Bernard de Lutzembourg (1535) dans le Cstslogus hzreticorum, rapporte qu’à Rome, le 11 juin 1521, à dix heures, selon l'horloge italien, in campo Agunis, en présence dune foule immense de peuple, fut dressé un échaffaud, sur lquel d'un côté était peint Luther en habit de moine, et sur l'utre était gravée cette inscription : La doctrine de M. L. est ée hérétique et condamnée ; on y ajouta ses ouvrages, et le pre Cyprien Beneto, lecteur de théologie à la Sapience, ayant POROncé un discours, les sbires y mirent ensuite le feu.

Ce même Bernard a composé un Opusculum de Jubilzo, sive Pregrinatorium ad urbem Romam in XXX dietas redactum, in SUO varare antiquitates et sacrorum interpretum sententiæ referuntur : eu voyage de Cologne à Rome, à l’occasion du jubilé de

Sb.

Un F. G. de Crémone, probablement dominicain, publia en 1520 à Grémone Revocatio Martini Lutheri ad sanctam Sedem, petit

YTe aujourd’hui fort rare, dans lequel il cherchait à convertir.

er par l’exposition de ces points : 1° Suadeat ratio; 2° Horlelar SS. Patrum auctoritas; 3° Alliciant accepta munera; 4° Pre- Mat divine justitiz severitas; 5° Trahant in populis orta schis- ; 6° Preces tua professionis emolliant; 7° Excitet germana Majestas; 8e Invitet heroum christianorum humilitas in primis

Francisci I; 9° Compellat S. R. E. medio caritatis fonte pro divina pietas.

Frère Paolino Bernardini de Lucques (1585), qui fut t plus fervents défenseurs de Savonarole, entre autres ouvrag théologie a composé une Concordia ecclesiastica contre to hérétiques, où il expose quelle est l’autorit6 de l'Église, di cile, du Saint-Siége apostolique et des saints docteurs, Flo: 1552, et on y trouve en appendice un Discorso sopra lo stat trina e costumi de’ Luterani, traduit du latin de Giorgio Vi

Paul ITL L'Arétin. Réformes conseillées. Théatins et jésuites.

Alexandre Farnèse avait étudié sous Pomponius Leetus, puis à la cour des Médicis s'était formé à l’érudition élégante et aux mœurs polies; il parlait l'italien et le latin dans la perfection, rejetant toute phrase qui n'était pas classique : amateur passionné des beaux-arts, ilcommença dans Rome la construction du plus beau palais du monde; il avait une splendide villa près de Bolsena. Affable et doux autant que magnifique, il était indulgent pour la fragilité humaine, et aimait par-dessus tout un fils, qui plus tard se fit une triste réputation sous le nom de Pierre-Louis, duc de Parme. Créé cardinal par Alexandre VI, ayant assisté en quarante ans à cinq conclaves, il était parvenu à l'âge de soixante-sept ans, lorsque d’abord par inspiration, ensuite au scrutin, les trente-sept électeurs le nommèrent pape, à bulletins ouverts.

Depuis Martin V jusqu’à lui, aucun pape romain de naissance n’était monté sur la chaire pontificale; dès lors il est facile d'imaginer à quels transports de joie le peuple s’abandonna. Ayant pris le nom de Paul III, ce pape ne voulut pas que les Farnèse fissent moins bonne figure que les Médicis : il ordonna à Michel-Ange de contiauer les cartons pour le Jugement dernier, ainsi que

Penl III, Alezandre Farnèse.

les palais du Capitole ; il fit faire au Vatican la salle royale et la chapelle Pauline; sur le mont Palatin, les jardins Farnèse ; enfin on peut dire qu'il rebâtit Rome de fond en comble : au moyen de la forteresse Pauline, il retint sous le joug les Pérugins : il déposséda les membres de la famille Colonna toujours remuants. Persuadé qu’on ne peut manquer de réussir, pourvu qu'on ait la patience d'attendre et l'habileté de varier les moyens suivant les circonstances , il se tint, lui aussi, en équilibre entre la France, dont la domination fut toujours de courte durée en Italie, et Charles-Quint, qui, s’il avait atteint son but, eût dominé seul dans ce pays. Paul se flatta d’avoir réconcilié les deux puissances rivales et de les avoir pacifiées au congrès de Nice, où, de concert avec le roi de France et l’empereur, il essaya d'empêcher les progrès de la réforme et l'invasion des Turcs, contre lesquels il mit sur pied une armée de 12,000 hommes; il employa la somme de 200,000 écus d’or pour les combattre, et de plus, A cette occasion, il permit d’aliéner des biens. ecclésiastiques pour une valeur d’un demi-million d’écus d'or.

Mais en même temps, il s’appliquait d’une façon inconsidérée à accroître la puissance de son fils Pierre-Louis, auquel il assigna divers domaines du Saint-Siége, etenfinle duché de Parme et de Plaisance, sous le prétexte d'empécher son annexion au Milanais, et par suite l’accroissement des possessions de Charles-Quint. Il donna la pourpre et le droit de conférer presque tous les bénéfices du Novarais à Alexandre, fils de Pierre-Louis, âgé de quatorze ans; et à Octave, autre fils de quinze ans, le gouvernement de Rome, puis la main de Marguerite, fille paturelle de Charles-Quint, avec l'espérance d’avoir un

jour par elle le Milanais. Mais loin d'entrer dans ces idées, Charles-Quint favorisa les conjurés de Plaisance qui égorgèrent l’exécrable Pierre-Louis, et occupa cette ville. Comme le pape, atterré par ce coup, pleurait et se désespérait, il ne manqua pas de cardinaux pour lui révéler les honteux déportements du fiis qui venait d'ètre assassiné; pour lui représenter qu’un pape devait au monde le bon exemple, et non pas le scandale. Toutefois il est digne de remarque que, si Paul III par les écarts de sa politique ne donnait que trop de prise aux satires des protestants, il comprit l’esprit catholique, et favorisant ceux qui le ressucitaient dans les intelligences et dans les mœurs, il nomma soixante-dix cardinaux, dont quatre obtinrent dans la suite la tiare. En consistoire, il laissait chacun exprimer librement son avis; il s'ertoura d’excellents prélats, tels que Caraffa, Sadolet, Contarini, Pole, Giberti, Fregoso, et Badia de Modène, maftre du sacré palais, qui tous avaient entrepris avec un soin particulier la réforme de l'Église. Il les fit entrer dans une commission qu’il institua pour atteindre ce but, et il écrivait aux membres qui la composaient : Te speramus electum, ut nomen Christi, jam oblitum a gentibus et a nobis clericis, restituas in cordibus et in operibus nostris; ægritudines sanes; oves Christi in unum ovile reducas: amoveasque a nobis tram Del et ultionem eam quam meremur, jam paratam, jam cervicibus nostris immineniem.

Ces personnages se mirent à l’œuvre. Sadolet, persuadé Le. que par la doureur on pourrait encore ramener les “des hommes égarés, déplorait cependant que le pape ne se fût pas aperçu de la défection des esprits, même en Italie, et de leur mauvaise disposition vis-à-vis de l’autorité ecclé-

siastique * : Caraffa lui déclarait que l’hérésie luthérienne avait infecté l’Italie, et séduit non-seulement des personnages politiques, mais aussi beaucoup de membres du clergé 3. Ces neuf consulteurs furent d'accord pour reprocher aux papes d’avoir souvent choisi non des conseillers mais des complaisants, parce qu'ils voulaient non pas apprendre d'eux leurs devoirs, mais se faire autoriser à suivre leurs desseins et leurs caprices * : ils mirent à nu les abus de la cour pontificale, et comme quelqu'un les taxait d'un zèle exagéré : « Eh quoi! riposta Contarini : pour ménager trois ou quatre pontifes qui ont eu des vices, devons-nous renoncer à corriger un mal profond, et à obtenir pour nous-mêmes une meilleure renommée? Ce serait une tâche difficile que de justifier toutes les actions des papes; ce serait une tyrannie, ce serait une idolâtrie que de soutenir qu'ils n’ont pas d'autre règle que leur volonté pour établir ou abolir le droit positif. »

Le même Contarini ajoutait des conseils sur le gouvernement temporel; il ne voulait pas que le despotisme s’établit dans les États du pape en s'appuyant sur son infaillibilité.

« Quel homme sensé prétendrait qu’un bon gouvernement pùt se fonder là où il n’y a d’autre règle que la volonté d’un seul, volonté inclinée par nature au mal et sujette aux passions ? Celui qui fait de l’homme un maitre et même la loi vivante, donne le pouvoir à la fois à un homme et à une bête, car il ne faut pas

oublier que l'animal humain réunit en lui les appétits de la bête et les passions de l’homme.

(1) Nicéron, Mémoires, t. XXI, p. 115.— (2) SPonD., ad ann. 1543. (3) Voyez Consilium delectorum cardinalium et aliorum prælatorum de emendanda Ecclesia : S. D. N. D. Paulo III ipso jubente conscriptum et exhibitum, 1538. Dans !es réformes proposées, on lit aussi : Solent in scholis Colloquia Erasmi, in quibus multa sunt quie rudes informant

ad impietatem.

« Que saurait-onimaginer d'aussi contraire à la loi du Christ, qui est loi de liberté, que l’obligation imposée aux chrétiens d’obéir servilement au pape ? Qui donc a reçu du Christ la faculté d’établir des lois à sa volonté, de les abroger, d'en dispenser, d'avoir en un mot pour unique règle sa propre volonté? Un pareil gouvernement convient-il, je ne dis pas seulement aux chrétiens, qui ont &4 placés sous la loi de liberté, et qui, par conséquent, ne doivent être astreints qu’à un petit nombre de lois extérieures; je ne dirai pas même À des hommes libres et à un Etat quelconque d'hommes libres; mais même à celui qui règnerait sur des esclaves, auxquels il commanderait pour son propre intérêt, et dont il userait comme d'instruments animés ? Dieu veuille préserver les chrétiens de cette doctrine impie ! Qu'il ne soit pas permis au pape d'établir des lois À son gré, ni de les abroger ou de dispenser de leur obéissance selon son caprice; mais qu’il suive plutôt les règles de la raison Baturelle, celles des préceptes divins, de la charité, qui en Dieu dirige tout pour le-bien commun. Que les jurisconsultes de leur 6806 ne s’avisent pas de penser que le droit positif soit un droit arbitraire, mais qu’ils soient persuadés qu'il relève du droit naturel, et qu’il n’est rien autre qu’une application déterminée de ce dernier, selon les temps, les lieux, les personnes, l'État. Ne croyez- * Vous pas, è Saint-Père , que les luthériens aient puisé dans cette doctrine le prétexte de composer leurs livres de la captivité de Babylone ? Eh! au nom de Dieu, quelle captivité et quelle servitade plus lourde peut-on imposer au peuple chrétien que celle-ci, Professée par certains jurisconsultes? Si quelqu'un préchait aux infidèles que, selon la religion qui nous a été donnée par le Christ, le Peuple chrétien est gouverné par le souverain pontife de telle m que non-seulement il n'existe aucune puissance supérieure SUE la terre (ce qu’on pourrait facilement prouver), mais que Celle-ci n’est tenue de suivre aucune autre règle que sa propre Volonté, ces infidèles ne se mettraient-ils pas à rire, et ne jugemt-ils point qu’un pareil gouvernement est le pire de tous‘? »

Le cardinal Ange-Marie Quirini, évêque de Brescia au siècle dernier, se proposa de ramener scientifiquement les hétérodoxes à l’Église catholique, en publiant une foule

D © G. Contanti Epistoles duæ ad Paulum III. Colonie, 1538,

d'ouvrages, entre autres les lettres du cardinal Pole, accompagnées de commentaires, puis divers autres écrits composés à l’occasion du jubilé de Benoît XIV :. Il entreprit spécialement la défense de Paul III *, en prouvant que ce pape voulait sincèrement la réforme, ce qui eût enlevé aux dissidents tout motif pour se séparer de l'Église précisément sous le prétexte de réforme. Les compilateurs des Actes de Leipsick lui répondirent que la réforme de Paul III était insufüsante pour l'Église; que ce pape montrait bien qu’il la désirait seulement en apparence, que Paul IV détruisit tout ce que Paul III avait fait, et alla mème jusqu’à mettre à l'index le conseil des Neuf. Quirini répondit, quant au dernier point, que Vergerio fut le premier à avancer cette assertion, tandis qu'Antoine Blado avait publié les travaux de cette assemblée en 1538 à Rome; Sturm en fit une réimpression à Strasbourg avec de malins commentaires, exemple qui fut suivi aussi par ce même Vergerio et par d’autres, et ce n'est qu'à ces éditions que s’appliquait la prohibition; mais ni Sleidan, ni Sekendorf, nf Sarpi n'ont jamais fait ce reprocne à la mémoire de Paul IIT, quel que fût leur désir de le décrier.

Voici la réplique de Schélhorn : bien que l'index ait spécifié que l'édition prohibée était celle de Sturm, Paul III lui-même fit tout pour supprimer ce Conseil;

(1) Injusta secessionis ab Ecclesir roman. sinu jam damnati.... sectarii, lutherani prasertim.... ad ovile Christi revocantur. Roma, 1750.

(2) Imago optimi sapientisque pontificis in gestis Pauli III erpressa. Brescia, 1743. — Gregorio Leti, ce méchant écrivain, dans l’édition qu'il donna du Conclave de Jules III, dit ceci : « On ne peut reprocher au gouvernement de Paul II qu'une chose, c’est d'avoir aimé d'un amour déréglé le duc Pierre-Louis; aussi dit-on que la mort de ce pape a été

causée par la grande douleur qu'il éprouva du trépas cruel dudit Pierre- Louis. »

PAUL Il. 207 aussi aucun de ceux qui ont fait un recueil des conciles à l’exception de Crobbe en 1551, qui par conséquent a précédé l’Index) ne l’a inséré, tant on le croyait prokibé. Quirini répéta à ce propos que l'argument négatif ee sans valeur, comme on en pourrait citer tant d’autres #esmples, que sans doute Paul III chercha à le supprimaer lorsqu'il s’aperçut que les protestants en tinient des arguments pour leurs attaques; qu’enfin le hit d’avoir été omis par beaucoup d’annalistes dans la liste des conciles ne prouve rien, pas plus que l’omission dns les œuvres de Luther de la traduction qu'il en fit &ec addition de notes impudentes. Nous savons d’ailleurs Be Mansi, dans les suppléments au recueil des conciles, J@ très-bien placé ce Concilium, sans croire pour cela «Kemser l'Église. En réalité, il semble que l’avis de ces | @aseillers eût dû rester un acte de discipline purement Blérieure; au lieu de cela, la presse s’en empara tout Saesilôt, et la publication qui s’en fit avec des notes Neines de venin dut causer bien des déplaisirs.

Dans le tome VIIL des Amænitates Ecclesiz de Schôlhorn, è &rouve un long exposé des réformes proposées par une œmamission élue par l’empereur Ferdinand I”, avec les ÉBonses qui y furent faites par la cour de Rome. On tianaît en outre un Concilium quorumdam episcoporum Bovaoniz congregatorum, quod de ratione stabiliende romana Bcewsiz Julio III. P. M. datum est. Il est daté de Bologne 2 octobre 1553, et est signé Vincentius de Durantibus, ep. Taermulorum, bririensis : Egidius Falceta, ep. Caprulanus : kfaerardus Busdragus, ep. Thessaloniciensis. A part que cette leur me de suscription n’est point celle ordinaire aux évé- Paes, ce projet de réforme parut dans un ouvrage intitulé : 4pperdic ad fasciculumrerum cxpelendurum et fugiendarum,

ab Orthuvino Gratio editum Colonia, a. d. 1555 : sive tomus secundus scriptorum velerum, quorum pars magna nunc primum e mss. codicibus in lucem prodit, qui Ecclesia romane errores et abusus detegunt et damnani, necessitatemque reformationis urgent; opera et studio Eduardi Brown, Londini, 1690. La provenance est donc suspecte, bien que Brown affirme avoir trouvé ce Concilium parmi les ceuvres de Vergerio, et dans les Lectiones memorabiles de Wolf. Les protestants en tirent un grand parti, parce que les conseils qui y sont donnés concernent un très-grand nombre de rites de l’Église et même certains dogmes : mais lors même que la fausseté du document ne serait pas évidente, il suffit de réfléchir que l’Église sur beaucoup de points n'avait pas encore rendu de décisions claires : on avait donc alors plein droit de les discuter ; en second lieu, par là on exprimait des vœux et des sentiments particuliers, de telle sorte que cela ne prouverait pas autre chose, sinon que quelques personnes, même des prélats, avaient sur ces points telle ou telle opinion.

Réformes Il est certain que Paul III, entrant dans les vues de ses projetees. . .

consulteurs, réforma la chambre apostolique, la sacrée rote, la chancellerie et la pénitencerie; il donna plus de vigueur aux poursuites de l’inquisition, surtout en ce qui concerne la recherche des mauvais livres; et, dit Noël Conti, si l’on eût mis en un tas tous les livres qui ont été brûlés en divers endroits, il y aurait eu de quoi alimenter un incendie pareil à celui de Troie, car on n’a épargné aucune bibliothèque, ni privée, ni publique. En 1549, monseigneur Della Casa, publia le premier index des livres prohibés, qui fut suivi par d’autres toujours plus étendus. Pierre-Paul Vergerio, évêque apostat, y fit des

notes, dans lesquelles il signalait un très-grand nombre d'autres livres qui contenaient les mêmes erreurs, ou m@&xrne selon lui de beaucoup plus graves.

En vérité, le moment le plus défavorable pour faire des réformes est celui où il n’est plus possible de les diffirer. Et pourtant, il n’y avait que le temps qui pùt réparer les dommages causés par le temps; tandis qu’au contraire chaque jour voyait croître l’urgence et les violnces de la destruction. Chez les peuples, l’habitude des nouveaux rites et le mépris des vieux dogmes s’acclima-

. lient de plus en plus; les enfants s’élevaient dans le nou veau credo; les princes jouissaient sans aucun scrupule des biens enlevés à l’Église et les ecclésiastiques ne se privaient point des douceurs de la vie de famille. Les réformes elles-mêmes, comme il est d’usage, donnaient

« Prize à de nouvelles attaques de la part des protestants, qui voulaient démolir et non corriger; ils disaient : Le PPpe avoue les désordres, donc la protestation est raisommable. |

Quoiqu’on l'ait généralement nié (A), des documents ilsé rés par Quirini dans ses notes sur les lettres du cardina] Pole attestent le désir sincère de Paul III de réunir

i le Concile, pour lequel on avait destiné ou désigné la ville de Trente. Antoine Soriano, vénitien résidant à Rome, fonte, avec un singulier mélange d’ingénuité et de malee, que « sa Sainteté ne manque pas de faire diligence € de s’ingénier pour qu'au cas où l’on ne pourrait pas

; eatièrementdecliner la réunion du Concile, du moins on

°° la facilite. Et remarquez que cette mission de faciliter la . Féanion du Concile aprattient au révérendissime de Ca- | Pône, qui est le beau-frère de Martin Luther (?), parce que in a épousé une sœur dudit cardinal, laquelle était | I— 14

L'Are tino

abbesse dans un monastère : il a ses entrées près de és chefs, comme Philippe Mélanchthon et ses autres complices; il a reçu de Sa Sainteté le pouvair de les apaiser. et de les ramener au giron de la sainte Église, par la pro— messe de bénéfices et d’évêchés, et au besoin même, d@ chapeaux rouges »'. Mais avant que cette mission eut. abouti, Paul III mourut, et l’on dit qu'à ses dernier moments il se rappela le verset : Si mei non fuit dominati, tunc immaculatus essem. L'indécence de son tm . beau prouve que les ardentes récriminations n'avalent pas encore corrigé les antiques erreurs ?.

Et s’il fallait de ceci une autre preuve, nous la trouve rions dans la faveur qu’obtint un des esprits les plié licencieux, un auteur qui peut être rangé parmi les plu& orduriers qu’ait produits notre époque; je veux nommet Pierre Arétin. Né en 1492 dans un hôpital d’Arezzo; B aperçoit un jour une statue de la Madeleine qui tend le bras au Christ, et il y adapte un luth, en sorte qu'elle, semble toucher de cet instrument. Il compose un sonnet contre les indulgences, ce qui le fait chasser de sa patrie; il s'en va À Rome, et à force de lancer ses éloges ‘et se$ satyres, il pénètre dans la société des grands, cherch@ — noise à chacun, menace tout le monde, et devient terrible aux prélats, aux artistes, aux princts, qui pour le came lui donnent de l'argent, des pensions, des insignes de chevalier et même des louanges. Il dédie la plus obscène de ses tragédies au cardinal de Trente. Jules III l'em-

(1) Relations des ambassadeurs vénitiens, p. 318.

(2) Alexandre Cesari, dit le Grechetto, grava pour Paul IN une né daille, et Michel Ange dit à propos d’elle qu’il était impossible que resi allat plus loin. Sur le revers était gravé un Alexsndre-le-Grand s'ip© rant devant le prêtre de Jérusalem.

brasse, lui fait cadeau de mille sequins et le décore du

titre de chevalier de Saint-Pierre : il compose des livres

dont on n’oserait pas même répéter le titre, et pourtant

il écrit en même temps sur les sej.t psaumes pénitentiels,

sar la Genèse, sur l'humanité du Christ, il compose des

vies de saints ct de pitits ouvrages d’ascét'sme exagéré, qui pourraient lui mériter aussi bien la réprobation des hommes honnêtes que ses œuvres obscènes.

La marquise de Pescara essaye de déterminer l'Arétin à

s'occuper de sujets religieux, et il suit son conseil ; mais relombant toujours dans son bourbier, il lui écrivait : “Je confesse que je me rends moins utile au prochain et Moinsagréable à Dieu en consumant mes veilles en bali- Tes qu’en œuvres sérieuses; mais la cause de tout le mal est dans la licence de mes contemporains et dans les eri&ences de ma propre existence; car si les princes aie nt aussi bigots que je suis besogneux, je ne tirerais de ma plume que des Miserere *.

Tarde-t-on à lui faire des largesses, il menace de paser aux Tures : quelquefois il se donne l’air d’un persécate, et s’en va à Venise, « la du moius il n’est pas au pouvoir d’aucun favori ni d'aucune favorite d'assa:siner

les pauvres diables, mais on y voit régner la paix,

l'amour, l’abondance et la charité » : il y trouve le pain

& la joie pour récouipense de son labeur littéraire; enfin

le doge Gritti lui « tient l'honneur et la vie à l'abri des

persécutions ».

Pauvre martyr! Ces persécutions étaient les faveurs dont l'avaient comblé, mais non pas rassasié, Jean des Bandes-Noires et Clément V, François I et Charles-

(1) Lettres, liv. ET, chap. rx.

Quint. Comme de nos jours c’est un déplorable signe de la prostration des caractères que de voir trembler devant un journaliste, de même nous nous faisons une bien triste idée de cette époque en voyant ce misérable choyé et comblé de présents par des princes, par des prélats, par des artistes et par des papes. Il osait se vanter devant eux en ces termes :

« Je suis libre dans mes allures, je connais les méchants, j'abhorre les ingrats : je ne le dis par modestie, car on sait, et je ne le nie pas, que malgré des offenses si noires et si turques, je ne laisse pas que d’avoir la foi d’un néophyte envers l’Église ; et je puis en donner pour preuves les livres que j'ai écrits sur le Christ et sur les saints... En attendant, je prends la plume pour faire le légendaire complet des saints, et aussitôt que j'aurai achevé de le composer, je vous jure, à moins que par hasard je ne sois plus en vie, que je le dédie au sultan Soliman, et je ferai l'épitre dédicatoire d’une couleur si nouvelle, que le monde des siècles à venir en sera dans l’étonnement, parce qu'elle sera si foncièrement chrétienne, qu'elle serait capable de l’engager à quitier la mosquée pour l’Église. »

Revenant à Rome: « Je suis toujours de plus en plus transporté hors de moi-même, écrit-il, et cela uniquement parce que je crains que l’accueil extraordinaire que m’a fait le pape en m’embrassant avec une tendresse toute fraternelle, en présence de toute la cour rassemblée pour me voir, ne m'engage à finir mes jours dans le palais, où l’on m'a logé dans un appartement vraiment royal. La voix publique estime et affirme que, au nombre de toutes les félicités justement méritées par sa béatitude, le souverain pontife doit placer celle de m'avoir vu naître à son époque, dans son pays et de m'avoir pour son serviteur dévoué. »

Si nous ajoutions foi aux témoignages de l’Arétin, on alla jusqu’à songer à le décorer de la pourpre. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il écrivait à Paul III ce qui suit :

« Tout en étant un ecclésiastique ardent, je ne manque pas des qualités essentielles de l'Église elle-même, et j'en donnerai pour garants tout à la fois, et la paraphrase qu’on lit de moi sur las

Psa umes et sur la Genèse, et la vie de Jésus-Christ, celle de la Vierge Marie, celles de saint Thomas d’Aquin et de sainte Catherine ; ouvrages que je composais précisément à l'époque où l'on eût pu croire, qu'à raison des perfidies dont la cour usait envers mo, j’eusse dû plutôt laisser guider ma plume par les inspirations de Ja colère que par les conseils de la conscience :. »

Monseigneur Jean Guidiccioni à la date du 30 novexnibre 1539 écrivait à l’Arétin, pour s’excuser de n'avoir pa encore rien faire pour lui, et il ajoute :

æ« Messire Louis Alamanni est arrivé ici, et après lui le Cesno; tous deux, tant par l'affection qu'il portent à Votre Seigneurie, que pour contenter mes désirs, ont eu avec moi de longs et précieux entretiens à votre sujet, et dont la conclusion finale étaat que vous avez le cœur plein de bontés, la vérité sur les vies, ou disons plutôt au bout de la plume, et la tête meublée de tarts-belles conceptions... Je ne manquerai pas, avant mon départ, d'aller à Venise uniquement pour rendre visite è Votre #ig-neurie et pour jouir pendant deux jours de votre présence, car clans ma pensée je vous vois plus illustre que la renommée,

et pi us magnanime qu'un roi. »

Cette même année l’Arétin avait publié les Entretiens du bi£eux devenu moine.... livre qui contient la vie et la généalogùe de iloues les courtisanes de Rome, et c’est probableme nt ce livre que le imeme Guidiccioni envoyait à Gutüerez, secrétaire du marquis del Vasto, en lui disant: « Je vous envoie un ouvrage, qui, dans sa condition d'obscène, ne le cède en rien à aucun des livres anciens,

afim que VOUS PUISSIEZ LE LIRE à son excellence le seigneur

marquis, lorsque celui-ci aura le loisir et le désir de rire. »

L'Arétin mourut comme il avait vécu, dans un bouge à

Yenise en 1557, et malheureusement nous devrions ranger

à côté de lui le Bandel.o, un frère dominicain, un évêque

(1) Lettres, liv. IV, chap. LXXL

Saint Gaétan.

qui est l’auteur de nouvelles licencieuses et ordurières ; mais nous avons hâte de nous soustraire à cette sentine d’impuretés; pour raconter comment le règne de Paul Ilf fut immortalisé par des institutions très-utiles pour la réforme catholique.

Gaétan Tiene, noble vénitien de Vicence, pieux et doux croyant, versait des larmes en récitant ses prières, et’ souhaitait « réformer le monde, mais sans que le monde

‘s'apercùt de sa présence. » Il fonda, dans ce but, dans

l'Église de Sainte-Dorothée, à Rome, l’oratoire du Divin- Amour, où il parvint à rassembler cinquante compagnons qui devaient raviver l'esprit de dévotion; il en établit ensuite de semblables à Venise, à Vicence, à Vérone, à Brescia et ailleurs. De même que l’ange est accouplé à l'aigle dans le char apocalyptique, de même Tiene s’accorda avec l’impétueux Jean-Pierre Caraffa, évêque de Chieti : il avait vu qu’en s’abandonnant à son cœur il n’avait fait qu’accroître ses inquiétudes, et il chercha la paix au sein de Dieu, en renonçant à la mitre. Sur le mont Pincio è Rome, qui n’était alors qu'un désert stérile, et auquel aujourd’hui la plus splendide végé- | tation avec le concours d’un peuple content et joyeux donne un aspect enchanteur, ces deux personnages fohdèrent le 3 mai 1524, en compagnie d’un certain Colle d'Alexandrie et d’un romain nommé Consiglieri, l’ordre ‘des théatins. On ne voulait plus d’ordres monastiques, et cette innovation introduisait dans le monde des précres qui, bien qu'ayant fait vœu de pauvreté, ne pouvaient cependant pas mendier, et attendaient l’aumône de la main qui donne aux lis des champs leur parure. Les fondateurs ne leur avaient point imposé une règle stricte, afin qu’ils pussent en toute liberté vaquer aux

sois des malades, des prisonniers, des condamnés à mo rt, et en même temps rétablir le culte dans la décence & Le lustre antiques, ainsi que dansl’observance des rites at des rubriques. Ils devaient pousser les fidèles à la fréquaentation des sacrements; prêcher en écartant toute idee superstitieuse et l'affectation du style; convertir les bérrétiques; se servir d’une psalmodie simple exécutée dans le chœur, qui n’était plusouvert au milieu de l’Église, mais reporté derrière l'autel et fermé par des rideaux. @n vit alors s'élever comme une solennelle protestation coratre les négations de Luther dans le clergé rajeuni, une activité croissante dans les œuvres pies, l’obéis- Sarace au pape, la vénération au saint Sacrement, qui à tte époque commença à être exposé dans des ostensoirs découverts, enfin les suffrages pour les morts, qui firent ‘ . introduire l'usage de l’Ave Maria du soir. Pendant l’horrible sac de Rome, les théatins allaient par les places, le era cifix à la main, pour apaiser la fureur des brigands et consoler les souffrances des victimes. Un allemand, qui aWait été à Vicence au service de la famille des Tiene, fa pposant que Gaétan devait posséder de grandes rihesses, prit avec lui ses camarades pour aller piller sa -@Allule : n'y ayant rien trouvé, ils le dépouillèrent, le torturèrent et l’outragèrent dans son corps, et se livrèrent envers ses disciples à de plus graves attentats. Gaétan, àCcompagné de ses clercs, et n’ayant pour tout bagage Que son bréviaire, quitta Rome mise à sac : ils furent tous ensemble recueillis à Saint-Nicolas de Tolentino à Venise, où leur nombre s’accrut rapidement. A Milan, le cardinal Antoine Trivulce fit construire exprès pour eux l'église de Saint-Antoine. Entrés à Naples en 1533, ils s'établirent à Santa. Maria della Stalletta, sous le patronage et avec

l’appui d'Antoine Caracciolo, comte d’Oppido, et de Marie- Françoise Longa, fondatrice de l’hôpital des Incurables; mais se trouvant trop à l’étroit, ils étaient sur le point ‘de s’en aller, lorsque le vice-roi Tolédo leur confia la paroisse de Saint-Paul (1538). Ce fut là que Gaétan combattit Valdès, Ochin et les autres hérétiques de la bande; là qu'il institua des hôpitaux et le mont-de-piété : peu après sa mort, il fut canonisé en qualité de premier réformateur du clergé séculier, et son culte prit de l'extension; plusieurs villes l’ajoutèrent à la liste de leurs patrons, et à Naples on lui éleva une statue de bronze sur la place de Saint-Laurent; on mit en outre son image à toutes les portes de la ville. Les théatins eurent bientôt partout des écoles et des missions; et on se servit de leur nom (Chietini), les uns par respect, les autres par mépris, pour désigner les chrétiens les plus fervents.

Caraffa devint plus tard Paul 1V. André Avellino, ayant dans l'exercice de sa profession d'avocat soutenu un mensonge, en eut un tel repentir qu'il quitta le monde. Envoyé pour faire cesser les scandales que donnaient les religieuses de Saint-Ange à Naples, il s'attira la haine d’un jeune libertin, qui le fit poignarder. Une fois guéri de ses blessures, il prit l’habit de théatin, et s’en alla fonder des couvents de son ordre à Milan, à Plaisance et à Parme. Parvenu à l’extrême vieillesse, il tomba frappé d’apoplexie en commençant la messe. Son disciple Laurent Scupoli d’Otrante fut l’auteur du Combat spirituel (1608), qui passe pour le meilleur livre ascétique après l’/mitation du Christ.

Cette nouvelle institution des clercs réguliers en fit naître bientôt d’autres semblables; on vit paraître les romasques, les barnabites, les clercs mineurs, les

PAUL II. 217 hospitaliers, les pères des écoles pies, et surtout les jésuites.

Ignace de Loyola, né d'une famille noble à Guipuscoa, 1gns en 1491, servit en qualité de page les rois catholiques Loyola. Ferdinand et Isabelle, qui avaient assuré l’existence de la nationalité espagnole en détruisant la domination arabe : devenu officier, il se distingua non moins par sa belle prestance que par la valeur qu’il déploya à repous-

ser de sa patrie l'invasion des Français. Blessé au siége de Pampelune, et contraint de garder le lit, il se mit à lire quelques vies de saints, et, au flambeau de ces vertus iustères, il découvre, comme Luther, l'abime du mal et la violence des tentations; mais à la différence du mo ne apostat, qui en se désespérant s’égare dans les ob=«ures profondeurs de la prédestination, Ignace a recoma rs à la vie active, et se passionne pour d’autres gloires que celles du monde, et pour les luttes ardentes contre l'esprit du mal. Il voue sa chasteté à la Vierge Marie, avec les rites de la chevalerie que d'autres observaient pour se consacrer à une dame. Il quitte sa famille, et part en mendiant, à pied, pour Jérusalem. Consentant à grand’peine à remplacer un sac par un manteau, et àprendre un chapeau et des chaussures, il s'embarque à Barcelone pour Gaëte, au milieu des dégoùts réservés à celui qui demande un morceau de pain, et à un étranger surtout en t:mps de peste; et il fuyait aussitôt qu'il voyait le respect succéder aux avanies. Après avoir baisé le pied d'Adrien VI, qui certes ne devinait pas

que l’ex-officier lui serait bien plus utile que les rois, .

Ignace vint à Venise, malpropre, maigre et honni; puis, dans le cours de son péèlerinage en Terre-Sainte, il pritla résolution de ne plus s'occuper uniquement de sa propre

ny

sanctification, mais aussi de celle des autres, et de fonder une nouvelle chevalerie pour combattre, non pas les géants, les châtelains et les monstres, mais les hérétiques, les idolâtres, les mahométans. Ayant gagné à son — projet six de ses amis, il fait vœu avec eux d’aller se mettre à la disposition du pape pour les missions. A leur retour, les nouveaux associés, agitant les larges bords de leurs chapeaux castillans, préchent en Lombardie la pénitence dans cet italien espagnolisé, qui jusque-là aux oreilles italiennes ne sonnait que trop la menace et l’injure. A Rome, ils cherchaient à convertir les femmes de mauvaise vie, ils établissaient des asiles pour les repenties ou pour les femmes en danger de se perdre, institutions qui leur attirèrent facilement les moqueries des rieurs et les calomnies des hypocrites.

Dans les temps troublés par les partis, d’ordinaire on attribue à une personne les vices les plus opposés à ses qualités. On se prit donc à soupçonner que les membres de la nouvelle congrégation pouvaient bien être des hérétiques déguisés, et appartenir comme tels à cette secte des illuminés (alumbrados) qui, en Espagne, prétendaient avoir l’immédiate intuition des mystères. L'université de Paris en prit ombrage ; ainsi le livre des Exercices Spirituels, saisi au milieu d’une perquisition de papiers faite au domicile d’Ignace, parut rempli d’une ferveur exubé- * rante, ce qui fit condamner son auteur aux étrivières*. Il y a plus, le bruit s'était répandu que ces clercs avaient été brûlés par l’inquisition. Le même bruit circula à .Venise. Mais les jésuites avaient une qualité qui fait défaut

(1) Buceus, Hist. Universitatis Parisiensis, t. VI. — Plus tard même le célèbre Melchior Cano cherchait à faire prohiber ce livre. °

| PAUL D 0) 219 | Sua hérétiques, l’obéissance; le nonce apostolique et Jegn-Pierre Garaffa comprirent la vertu de ces hommes * quiassistaient les incurables, et préchaient la pénitence ‘ax environs de Vicence et de Vérone. Paul III les gant trouvés doctes et pieux, les admit au sacerdoce, apre qu’ils eurent été préparés par de rigoureux exerdees, et il accueillit le plan d’un ordre nouveau présenté mr Ignace. Le haut clergé s’était laissé aller à des habitudes trop contraires à l’austérité ecclésiastique ; le bes clergé se conformait à ces exemples, et n'était pas + Beéparé pour les grandes luttes contre l'erreur. Quant ‘am ordres monastiques, quelques-uns d’entre eux exciz al » ent du scandale dans leurs loisirs opulents, d’autres da | $Miiraient les moqueries par leur pauvreté qui avait - diginéré en malpropreté, par leur simplicité qui Nékit plus que de la grossièreté, et même par leur zèle Rif, qui sonnait mal en des temps de doute et de contro- , rs,

Maintenant Ignace en proposait un, qui avait pour but cor tie de consolider la foi et de la propager par les prédications, .de Jésus. PAF les exercices spirituels, par l'assistance à donner aux Reisonniers et aux malades, et qui avait pour dénomina-

Uon : Cieres de la Compagnie de Jésus (1540). Ignace fut digné pour leur général, et sa milice, qui auparavant Wait restreinte à un effectif de soixante personnes, se Fpandit bientôt dans toute la chrétienté. Il la gouvernait fans sortir de son collége de Rome, sauf en deux circon- #ances, où il y fut obligé par le pape; la première, pour Temettre en paix les habitants de Tivoli avec leurs voi- Sing de Sant'Angelo ; la seconde, pour réconcilier le duc Ascanio Sforza avec Jeanne d'Aragon, sa femme. Il com- Pesa lui-même les fameux Egercices « pour graver au fond

.du cœur de tous les membres de son ordre le zèle pour leur propre salut éternel et celui du prochain, enseignant une méthode facile à l’âge de chacun pour méditer sur soi-même, sur la rédemption et sur les adorables mystères de la conduite de Dieu envers les hommes. Saint Charles avoua qu'il avait extrait de ce livre les règles qu’il donna pour s'acheminer à la perfection apostolique : il en faisait chaque jour le sujet de ses méditations. Les Exercices furent approuvés par Paul III par la bulle spéciale Pastoralis officii.

Le pape, ayant reconnu quels grands avantages il pouvait retirer de celte milice qui avait un dévouement absolu, la combla de priviléges pour la fondation de maisons et de colléges, en sorte qu’à la mort d’Ignace on comptait plus de mille jésuites, répartis en douze provinces : Portugal, haute et basse Germanie, France, Aragon, Castille, Andalousie, Indes, Éthiopie, Brésil, et trois pour la langue italienne, à savoir : la province de Sicile, la province d'Italie proprement dite, qui comprenait la haute Italie, et celle de Rome, immédiatement placée sous l’obéissance du général, avec les deux colléges romain et

germanique. Dans ce dernier, on élevait pour les dignités et les charges du ministère ecclésiastique vingt-quatre allemands, sans compter les maisons de profès et celles du noviciat ; enfin de la province d’Italie dépendait aussi Naples. Claude le Jay s’en va à Brescia pour en extirper l’hérésie qui y fourmillait; c’est aussi dans cette ville que François Strada ramène à Dieu plus de cent jeunes gens. A Ghedi, où l’on tournait en dérision les prédicateurs, ce même jésuite, en laissant de côté les fleurs de la rhétorique et du langage, et en allant droit au but, obtient des fruits abondants, comme aussi dans le reste de la terre

PAUL II. 221 terme de Vénétie. A Ferrare, le duc autant que le peuble les admirait et les suivait. A Macerata, où l’on I&tait le carnaval par toute espèce de dérèglements pro-

fanes, quelques Pères exposant le saint Sacrement, firent des prières et des instructions qui furent tellement suities que le peuple abandonna les bals et les mascarades; delà vint une dévotion qui se propagea beaucoup. Par l'entremise des jésuites, des inimitiés séculaires sont | éleintes à Faënza, et de grandes conversions s’opèrent, le tout en dépit d’Ochin. Le père Bobadilla calme les inimiüés furieuses de l’île d’Ischia; le père Lefèvre évangélise Parme; le père Brouet réforme un monastère scandaleux "A Sienne : le père Sylvestre Landini évangélise la Luniflans, sa patrie, la Garfagnane, le pays de Lucques, | Spolète, Modène, Reggio, où le luthéranisme avait pris F Meeucoup d’extension, et où « il y avait jusqu’à des — Brétres qui en étaient infectés, et qui le professaient plus Ou moins ouvertement selon les endroits » ( BARTOLI); il apaise beaucoup de haines, principalement à Correg- ‘gio et dans la Garfagnane; puis il passe la mer. pour «Wincipliner les insulaires rétifs de la Corse et de l'tle ‘Savage de Capraja.

Parmi les Italiens qui s’affilièrent les premiers à cette société, nous mentionnerons Bernardin Realino de Carpi, cher aux cours pour ses belles manières, cher aux savants ‘Pour ses connaissances philosophiques et juridiques, au People pour son mépris des honneurs, sa patience, sa douceur et sa charité. Paul de Camerino et Antoine Criminale ouvrirent à la foi la Chine et les Indes, où plus

fard se signalèrent tant Nobili et Ricci. Tel fut le pays où les jésuites accomplirent leurs fastes les plus remarquables, et tel fut un des principaux prétextes à leur sup-

pression dans la colonie du Paraguay, jadis tanibri d’anthropophages qu'ils changèrent en un pays d’idylle, gouverné par les lois les plus attrayantes que les socltlistes modernes aient su inventer.

Benoît Palmia convertit beaucoup d'étudiants à Padève, parmi lesquels trois frères Gagliardi et Antoine Possévino, devenus des flambeaux de l'Église. Achille Gagliardi: déjà plus que sexagénaire, faisait jusqu'à trois sermett par jour; il fit preuve d'un grand zèle et d'une extrême habileté dans la direction de la jeunesse aux colléges & Milan, de Turin, de Venise et de Brescia : il a laissé dè œuvres spirituelles qui pourraient être mises à côté di l’Imitalion du Christ.

François Adorno de Gênes fut le premier recteur di collége de Milan, provincial de Lombardie et directéo spirituel de saint Charles, à qui l'en doit tant pour l'été: blissement de ces clercs en Lombardie : le père Aequsviva, de l'insigne famille des ducs d’Atri, général de jésuites pendant trente-quatre ans, a beaucoup écrit sut sa compagnie et sur la religion; on lui a attribué let Monita secreta, méchant petit livre, que Gioberti lui-mêr a reconnu être faux, et qu’aujourd'hui cependant bn réimprime avec fracas, à l’insulte du bon sens. Louis, fils du pieux don Ferrant Gonzague de Castiglione delle Stiviere, quitta le palais de ses aïeux pour entrer dans le compagnie, et pendant les très-courtes années de sa vie devint un modèle de perfection non moins que de charit pour secourir les pauvres et les infirmes. Son directeui spirituel Jérôme Piatti, de Milan, attira beaucoup d'âme à la vie ascétique, tant par ses exemples que par son livn intitulé : L'Excellent état de vie du religieux.

Institués pour le peuple, les jésuites devinrent bienté

PAUL IN. 298 les favoris des classes élevées. En Sicile, le vice-roi de ' Vega leur vient en aide pour ouvrir la première maison de novices : le père Domenecchi les introduit à Messine, ‘ puis À Palerme, où ils ne tardèrent pas à obtenir l’univer- ‘ sité : Pierre Venosta, originaire de la Valteline, envoyé par saint Ignace pour faire des missions dans cette fle, y est assassiné en 1564. A Montepulciano, Francois Serda ; entrafnait des personnes d'un haut rang a mendier avec : Jui; à] frappait aux portes, et ses compagnons recevaient __ les offrandes. Le père Alphonse Salmeron préchait à Naples sur les places; il recherchait dans les bibliothèques publiques et privées les livres impies pour les brûler : à pefne y eut-il amené les jésuites, qu’Hector Pignatelli, die de Monteleone, leur assigna une maison dans l’impasse del Gigante, où ils élevèrent des jeunes gens dans le b ettholicisme; plus tard, en 1557, ils achetérent la maison du comte de Maddaloni; ensuite ils eurent le fameux œllége, pour lequel le seul prince Della Rocca dépensa vàgt mille ducats. Le doge de Venise demanda à Ignace demx jésuites, parmi lesquels Laynez qui, devenu général, etpliquait l'évangile de saint Jean à la noblesse, et préchait aux nombreux hérétiques que le commerce avait

tppelés dans cette ville. Il logeait à l'hôpital des Saints-

Jean-et-Paul, mais les dons qui y affluaient étaient tels,

qu'il déclara du haut de la chaire qu'il n'en recevrait plus. + Rnsuite le prieur Lippomani pourvut les jésuites d’une maison à Venise, sans compter celles qu'ils eurent è Padoue, à Bellune, à Vérone.

Si saint Ignace n’eùt été, comme quelques-uns le prétendent, qu'un enthousiaste ignorant, il faudrait s’étonpet davantage qu'il eût fondé une compagnie aux allures d’une habileté devenue proverbiale, et qui, plus que tout

autre, a révélé quelle puissance morale peut acquérir une association forte au milieu d’une société en décomposition (B).

Les constitutions des jésuites contiennent les trois vœux ordinaires; mais quant à la pauvreté, le religieux en tant qu'individu y est seul astreint, tandis que les colléges et les noviciats peuvent posséder une honnête aisance. Chez eux, on ne prononçait pas de vœux avant l’âge de trente ans, et seulement après un long et pénible noviciat, destiné à prévenir les professions imprudentes et les regrets tardifs. Loin de s’isoler du monde, ils vivent au milieu de la société, sans cependant s'y mêler; ils n’ont pas de cloîtres, mais des colléges bien bâtis; leur habit est ecclésiastique, mais non monacal, et ils peuvent l’échanger contre celui du pays où ils demeurent, leur existence est tout entière consacrée à des œuvres sérieuses et efficaces ; il y a place chez eux pour toute espèce de condition et un emploi proportionné à toute espèce de ‘capacité. Chaque province avait un lieutenant et une hiérarchie de dignitaires dépendant du général, qui, à la différence des ordres monastiques, était nommé à vie, et avait sa résidence dans la capitale du monde chrétien. Celui-ci connaissait chaque membre par les rapports que lui transmettaient les supérieurs ; il veillait à l’administration des biens, et disposait des talents et de la volonté de tous. Afin que l'obéissance fût plus entière, il leur était interdit de demander des dignités; bien plus, dans le principe ils renoncaient à occuper toute espèce d'emploi permanent. La réforme a-t-elle pris pour prétexte l’ignorance et la corruption du clergé ? les jésuites ont à cœur de se faire remarquer par l’amour de la science et la sévérité des mœurs, que leurs plus grands ennemis n’ont

pu jamais taxer que d'hypocrisie. Les mœurs et la discipline sont-elles redevenues paiennes? ils ont recours pour lescorriger aux meilleurs moyens, à savoir : l'exemple et l'éducation. Le haut enseignement est-il négligé ? ils s'en emparent. La société se comp'aît-elle ax représentations de la scène? ils font eux-mêmes représenter des pièces tirées des sujets de l’histoire sacrée. Le clergé est-il ac- Cusé de vénalité et d’avidité? ils enseignent gratuitement, et gratuitement aussi ils se consacrent aux soins des âmes; ils multiplient les écoles en faveur des pauvres, et font des prédications, dont ils tirent des résultats merveùMeur, en portant les fidèles au paroxisme d’une dévo- Ui@an enthousiaste. Le siècle tourue-t-il à la désunion? less membres de la compagnie de Jésus se serrent les @ra ss contre les autres de façon à paraître un seul homme. Le siècle attaque-t-il l’Église dans la personne de son ef ils s'en font le rempart, les janissaires, comme on la «lit alors, les grenadiers, comme disait Frédéric de Prusse. Ils obéissent sans conditions au moindre signe trmzané de lui; ils se font les chauds défenseurs, non Ps du pouvoir temporel ébranlé, mais de cette autorité quà mettait Rome à la tête de la civilisation; ils sont ardexa ts pour rétablir, outre l’ap.stolat du droit, celui de l'action, c'est-à-dire l’apostolat de la science et de la pete.

Lorsque la pensée se révoltait contre toute restriction, alors que toute autorité s’écroulait, Ignace organise Tobéissance aveugle, la soumission de l'intelligence et de ja volonté à un chef, qui enverra le fils du prince mendier, le grand érudit enseigner l'alphabet, et l'éloquent orateur convertir les sauvages.

C'est l’époque des grandes découvertes. et les jésuites 1 — 15

volent pleins d’ardeur évangéliser les batbatés datib les missions ; ils convertissent la Chinë et l'Amétiqué, lé Japon et les Indes. C'est l’époque des études, ét ils an fécon lent la fleur; ils se placent au premier rang parmi les princes de l’érudition dans toutes les branches du savoir, et les lettrés d'alors n’ont qu’uné voix pour faire l'éloge de leurs écoles. L’est l’époque des controverses : les jésuites lés acceptent; et, hardis penseurs tarchant è la découverte de nouvelles vérités, ils fondent des systèmes philosophiques et théologiques qu'on peut: discutët, mais qu’on ne peut passer sous silente dans l’histoire de la science. Ils combattent les protestants, eri employarit contre eux tous lés moyéns, à l’exception de la vidlence, qu’ils repoussent curnrhe contraire à la charité; ils sollicitent et obtiennent le privilége d'absoudrè les hérétiques des peines corporelles.

Partout on les recherchalt comme professeurs, cornine prédicateurs, et surtout comme directeurs spirituels. Îls bannissäieht du conféssionnal la rigidité dans la direction spirituelle, et de la chaire, la vulgarité; ils rejetaient totite discipline rigoureuse qui eût affaibli un corps destiné & servir le prochain; loin de fatigüer les jetities getis, ils ne prolongeàient pas leur application plus de deux heurés de suite : ils avaient des maisons de campagne et des gymnases pour leur délassement. Officieux, affa> bles, serviables les uns pour les autres et étrangers à toute espèce d’intérét personnel, on alla même jusqu'à leur reprocher d'affaiblir les affections domestiques. |

Il n’est pas de pènseur sérieux qui né reconnaisse les mérites des jésuites; pas un hâbleur de café qui ne leur lance ses accusatiotis, sûr à l'avance d'obtenir créance,

PAUL It. 297 comme l’assurait, il y a deux siècles, le plus grand sceptique d'alors‘, et comme en fournit aussi une preuve notre siècle, où l’incrédulité systématique engendra la tolérance, qu’on refuse uniquement à ces religieux, et à Quiconque osera.t ne pas se prêter à vomir contre eux les antiques outrages.

Une société dont les membres se proposaient d’inspirer aux âmes le sentiment de l’unité et d’en donner l'exemple ; une société qui annihilait toute volonté devant celle d'un supéri. ur et qui soumettait toute raison au décret d'autrui, heurtait tellement les instincts orgueilleux et la confiance exubérante de l'homme en lui-même, qu'il pe faut pas s'étonner si elle est devenue le point de mire d'une haine inextinguible, et si, à chaque éclair de liberté, a succédé pour elle un coup «le foudre. D'un autre citi, la puissance séculière s’armait alors pour réprimer l'esprit de révolte, et la maison d'Autriche, qui s'était constituée la gardienne et la restauratrice de l’urdre, arrétait le torrent révolutionnaire ; aussi, les novateurs confondirent dans leur aversion pour cette maison royale, les jésuites, qui leur paraissaient étre pour elle vu des ir-stigateurs ou des instruments. Mais l’histoire vit d'indépendance et de liberté : si elle exècre les persécuteurs qui ont recours à la violence, elle exècre encore davantage ceux qui ont recours à des ruses misérables; et, prompte à louer les vertus, parce qu'elle ne sait pas se prêter à dissimuler les vices, elle ne peut se payer de inoqueries et de quolibets pour juger cette association, trempée et robuste comme l'acier, au milivu des multitudes

(1) On n'a quà publier hardiment tout ce qu'on voudra contre les jésuites, on peut s'assurer qu'on en persuadera une infinité de gens. {Ba yYLE, in Loyola.)

qui perdaierit tout autre élément de cohésion en dehors des gouvernements. Cette milice, ayant pour devoir d'offrir au monde le parfait contre-poids du protestantisme, professait obéissance et vénération envers le pape et préchait l’unité, l’ordre dans l'administration : lorsque toute stabilité est ébranlée par le calcul, par l'intérêt, par le doute, elle se laisse plutôt détruire que dem se modifier, et elle mourra en s’écriant : Aut sini utsunE , aut non sint.

Quant aux points alors soumis è la controverse, Jen jésuites étaient pour la plus grande liberté de l’hommame: Dieu (disaient-ils) ne veut rien pour nous sans nous; -ii veut tout pour les hommes et par les hommes. De lib, la tendance spéciale des jésuites à faire plutôt l'éducation" des volontés que celle des intelligences.

Enclins à la démocratie comme tous les théologie” catholiques, et faisant dériver du peuple le pouvoir di prince‘, on les accusa d’insinuer la haine contre le tyrans, et d’excuser le régicide; et cependant la premiès”"® conséquence de leur destruction fut un régicide 1égm M- Mais la suppression de l'Ordre n’éteignit pas la hair-i® contre la Compagnie; tandis que les antiques advemsst saires attaquaient l’institution, ceux des temps moderna eurent des paroles remplies d'éloquence pour l’exaltesil* pour prôner son mérite intrinsèque aussi bien que les rs sultats qu’elle avait produits, et cela pour ajouter que le” jésuites avaient perdu le bon chemin. Cette institutioz® donne le frisson dela peur, même du fond d’un sépulcre;

(1) La théorie de saint Thomas, qui fait dériver le pouvoir publie & peuple , c'est-à - dire de la commune parfaite, a été soutenue récemment par le père Ventura dans son ouvrage Du pouvoir politique chrétien.

tomme aux temps où, milice parée de jeunesse et d’abnégation, faisant du bonheur du genre humain et du tiomphe du Saint-Siége une seule et même cause, elle allait se mettre pour le jour de la bataille à la disposition des papes, qui, s'ils avaient jusque-là reculé en présence de la réforme, firent alors volte-face et reprirent l’offenwe. (C) | On était donc en voie d’une réforme, qui, bien différente de celle des protestants, allait se faire au nom de Fautorité, et s'opposer à l'individualité des opinions et de la morale, lors même que l'individu serait le pape, sujet lm aussi à la faiblesse humaine. Dans l'Église, le principe était saint, quoique les ministres fussent pervertis, #uassi elle survivait au naufrage de ses membres indignes et sentait en elle la force de se régénérer. Les protestazats attaquaient le principe même, comme s’il impliait l’usurpation des droits de la parole de Dieu; et voici que ce principe atteste lui-même sa propre vitalité. Sans @®&&ord avant le concile, sans l’influence du chef de l'Iglise et encore moins des. évêques, voici que de sim- Ples particuliers inconnus se serrent autour du grand dogme de l'autorité qui est la vie de l'Église : ils se servent de cette autorité qui devient la réformatrice des na- Sons policées, comme elle avait été jadis la civilisatrice èes nations barbares.

Ces réformateurs ne sé cachent point dans le désert ‘£omme les premiers anachorètes ; ils ne s’enfoncent pas dans J'abtme de la pauvreté comme les franciscains, mais ils se lancent dans le monde, au milieu de la société «altivée et qui vit de plaisirs, après être toutefois venu

| dlemander à Rome les inspirations de leur ministère et la “sanction de leurs règles. C’est ainsi qu’ils proclament les

deux grands canons de la visibilité de l’Église et de son autorité.

Les procédés de réorganisation sont différents, mais ils tendent tous à la réforme, et s'appuient sur des idées tout à fait opposées à celles des protestants ; tous joignent à la sainteté du principe religieyx et social le principe de la peccabilité de l’homme. Que les théologiens discutent sur le point de savoir si les œuvres sont oui ou non nécessaires au salut : en attendant ils opèrent, et ils emploient de préférence à la controverse irritante la cha: rité qui pacifie. La foi était excitée par la parole, ravivée par les œuvres. On s’attachait à former des assemblées non pas seulement pour lire la Bible, mais pour imiter le Christ, etacquérir le zèle et l’abnégation dont chacun a besoin pour son salut ct. pour celui du prochain.

— ion sh di n

(A) — Optra les documents historiques et ceux de le polémique, le désir sincère de Paul III de rassembler le concile ressort de ee sonnet satirique, que nous avons trouvé dans les papiers du

e L’aigle superhe, courageux et magnanime, vomit contre le a Gaulois l’incendie, le sang et la guerre; dans cette mêlée sont e venus se jeter le grand roi d'Angleterre, une grande partie « de l'Italie et l'Espagne tout entière.

« La grande diète s’assemble en Allemagne poyr renverser = le pape, les prêtres et les moines. La république de Sainte Marc, dans ses domaines, enferme ses armées, parce quil ne « lni convient pas de tenir Ja campagne.

« Des ligues secrètes se forment, néanmains on ]es connait, a et tel n’y croit pas qui en apprendra les lugubres exploits : le e roi de Perse envaie le Turc au diable.

« Et maintenant le vol de l’aigle est si élevé que, le soleil ne e pouvant lui causer aucun dommage, il régnera de l’un à l’autre « pôle.

« Le pape manœuvre près de plusieurs, afin que le concile n'ait e pas lieu : Saint-Marc aurait bien envie de secourir le pauvre « lis quasi fané, mais il redoute les serres de l'aigle. »

L'aquila altera, valorasa e magna Minaccia al Gallo fiamma, sangue e guerra :

Al che concorso è il gran re d'Inghilterra, Gran parte de l’Italia e tutta Spagna.

Passi la gran diela in Alemagna — Per porre il papa, i preti e i frati in terra. Marca nelle sue terre genti serra.

Perchè non fa per lui star in campagna.

Fansi leghe secrete, e pur si sanno :

E {al pol crede che n’udirà 1 duolo.

Al Turcoil re di Persia dà il malanno.

E or tant’alto è dell’ aquila il volo, Che, non potendo il Sol farle alcun danno, Dominerà dall’uno all’altro polo.

Far cerca il papa nolo . Con molti, acciò ’l Concilio non si fia.

Marco sta in fantasia Di dar soccorso al quasi arido giglio, Che teme pur dell’aquila l’artiglio.

(B)— Le trigramme IÂS, qu'on imprime sur les arymes destinés à être consacrés, a cette particularité qu'il est formé des lettres grecques I, H, et de la lettre latine S. Dans les monnaies de Jean Zémisce, qui d’abord le mit sans l'effigie impériale, il est marqué I. C; dans celles de Justinien Rinotmeta IHS XC; dans celles de Romano IV, In S XRS; l’S latine se trouvait déjà mêlée. L'image de la croix fut ajoutée par le pape Honorius en 1222.

Voir, FR. VETTORI, De tvetustate et forma monogrammatis nominis Jesu. Roma, 1747.

RATMAYER, De oblatis que hostiæ vocari solent. Amsterdam, 1757.

QUARANTA, Di un sileno ds bronzo, etc., dans le compte rendu de l’Académie royale de Naples, 1864, p. 191.

Le trigramme n’a donc pas été une invention de saint Ignace ou des jésuites : saint Bernardin de Sienne, déjà de son temps, le fit imprimer sur des crécelles et exposer à la vénération, et le peuple aimait tant ce saint, que pour l’amour de lui il détruisait les cartes à jouer. Cette nouvelle dévotion rencontra les oppositions ordinaires ; le saint fut accusé d’hérésie et de connivence avec les fraticelles, alors répandus dans cette contrée ; il fut cité devant les tribunaux ecclésiastiques; c’est pourquoi le pape Martin V l’appela à Rome; mais ayant vu la sainteté de Bernardin, il loua cette dévotion. Les mêmes accusations s’étant reproduites sous Eugène IV, Bernardin reçut de nouveaux éloges.

C'est à saint Bernardin que l’on doit aussi d’avoir introduit l'usage de marquer les maisons de ce monogramme pour les préserver de la peste, et on a conservé la mémoire de la solennité dans laquelle il le fit graver sur la façade de Sainte-Croix à Florence, en 1437.

Lorsqu’en 1836 le choléra menagait la ville de Modène, quelqu'un se souvint de cette pratique, et engagea d’autres citoyens à limiter. En effet, avec un empressement semblable à l’effroi qui s'était emparé des habitants de cette ville, on vit toutes les mai-

sons se décorer à leur façade du pieux monogramme ; quelques propriétaires même le firent graver sur la pierre, pour le perpétuer. Les bouleversements de 1859 étant survenus, et comme on voulait de toute façon calomnier les pieuses habitudes de cette cité, on répandit le bruit que la ville presque tout entière appartenait aux jésuites ; comment en douter ? l'emblème de cette con- &régation ne se voyait-il pas sur la plupart des maisons ?

(C) — On a prétendu trouver beaucoup de ressemblance entre saint Ignace et Nicolas Paccanari. Ce tanneur de Trente alla comme soldat à Rome, où, après avoir entendu un sermon, il 26 livra tout entier à la vie pénitente. Il se retira à la Madone de Lorette, et là écrivit une règle pour des compagnons que Dieu pourrait lui envoyer ; l’acte parut prodigieux, car l’homme était

fout è fait illettré. Il trouva bien des compagnons, qui prirent le titre de Pères de la Foi de Jésus: mais sur ces entrefaites, la république romaine s’étant constituée, et ayant commencé, comnme toujours, par les persécutions (1798), ils furent renfermés | tx château Saint-Ange, puis bannis. Paccanari, qui se faisait pppeler « supérieur général de la Société de la Foi de Jésus », se Nfugia à Vienne, où se réunirent à lui plusieurs anciens jésuites, ét ordre étant considéré comme unerésurrection de la Compagnie de Jésus; Paccanari passa ensuite en Hongrie, où il fut assisté surtout par l’archiduchesse Marianne d’Autriche. A l'élection de Pie VII, il vint à Rome avec elle, et cette princesse acheta pour fai une maison, où il introduisit dans l'éducation de la jeu- , Aesse la méthode des jésuites; pendant ce temps, d’autres établis- #ements s’ouvraient à Padoue, à Spolète, dans le Valais, en France et en Allemagne. On les représenta comme de véritables faites, on les expulsa de France; puis lorsqu’en 1814 Pie VII établit la Compagnie de Jésus, les Paccanaristes s’éclipsèrent tout À fait, et les derniers d’entre eux entrèrent chez les jésuites. On etoit que Paccanari, gonflé d’orgueil par la prospérité de son Ordre, dans lequel brillait une science et une conduite exemplaire qu'il n'avait pas lui-même, finit mal, mais on ne sait[ni où ni comment.

Jules III. — Marcel IL. — Paul IV.

Après la mort de Paul IT, soixante-quinze jours s'écou- yaies 111. Jèrent dans le couclave en luttes vives, en échange de promesses et en transactions entre la faction impériale et la faction française, jusqu’à ce qu’enfin Jean-Marie Ciocchi del Monte, qui avait déjà passé par les charges leg plus importantes et occupé les postes les plus difficiles, obtint la tiare sous le nom de Jules III (1551). Il fit partir Jérôme Franchi pour annoncer aux Suisses qu'il avait pris ce nom en honneur de Jules Il dont la mémoire leur était chère. ]l demandait pour sa personne et pour la ville de Bologne une garde recrutée parmi eux, et les invitait à envoyer leurs prélats à la seconde session du concile de Trente.

On ne tarda pas à s’apercevoir que le nouveau pape appartenait à la catégorie nombreuse de ceux qui ne paraissent dignes d'occuper le premier rang que tant qu'ils sont au second. On avait vanté sa haute capacité et son activne infatigable, il se laissa aller à une molle oisiveté; ayant laissé la direction des affaires au cardinal Crescenzio , il gaspillait le temps, l'argent, et contre les convenances allait sans cesse dans une vigne, située hors de la porte Flaminia, dont les délices, comme celles de Capeue, sont passées en proverbe. Il n’est pas de mal

que n’ait dit de ce pape Bayle, après Sleidan, De Thou, Bullinger, Crespin et Eraste. Ce biographe raconte, par exemple, qu’à force d’argent, il avait fait renoncer à l'élection déjà faite du cardinal Pole à la chaire de Saint- Pierre, et qu’il blasphémait sans vergogne. Pallavicini* lui-même confesse que ses vices paraissent avoir dépassé ses vertus, mais plus en apparence qu’en réalité. Jules III se montra prodigue envers ses parents : il les mit au niveau des plus antiques seigneurs, eux dont hier encore on ignorait le nom. L'opposition des cardinaux l'ayant empêché de les investir d’un fief papal, il obtint pour eux du duc de Florence la seigneurie de Montesansovino; à d'autres il donna des titres et des chapeaux de cardinaux; à Baudouin son frère il conféra à vie l’administration de Camerino, et au fils de ce dernier, Jean-Baptiste, le titre de gonfalonier de l’Église ainsi que le gouvernement de Novare et celui de Cività di Penna. L'épouse de ce Jean-Baptiste, dona Ersilia, vivait dans ‘une si fastueuse opulence, que la duchesse de Parme, fille de l’empereur, avait peine à en obtenir une audience. Jules eut un grand caprice pour un pauvre petit mendiant recueilli dans son palais et qui le récréait

(1) Nous croyons devoir reproduire ici la conclusion textuelle de Pallavicini : « Contuttociò l'opinione, a mio avviso, gli fù ingiusta : peroc- « chè i suoi diffetti erano di maggior vista che le sue virtù, ma non « forse di maggior peso. In somma eziandio l’onore cumme tutti i beni « umani, salvo l’unico vero bene che è la probità, sta in arbitrio della « fortuna. » ( Livre XIII, chap. X in fine, édition de Rome 1664.)

Le lecteur pourra comparer avec le texte ci-dessus l’opinion de notre auteur, de laquelle on peut aussi rapprocher ce que dit un récent historien du Concile de Trente, le P. Prat de la compagnie de Jésus. « Jules II mourut le 23 mars 1555 à l’âge de soixante ans, laissant une « mémoire accompagnée de trop de qualités pour être blAmée, et de « trop de défauts pour être louée. » T. I, p. 348.

(Note des Traducteurs.)

JULES II. — MARCEL IH. — PAUL IV. 287 en jouant avec un gros singe : il le fit adopter par son frère, le combla de bénéfices, et, malgré ses manières rustres, malgré l'opposition des prélats, il lui donna la pourpre; mais ce rustre fut loin de justifier sa fortune, et finit ses jours en prison.

Octave Farnèse, pour s'assurer lasouveraineté de Parme que réclamait le Saint-Siége, s’était mis sousla protection de la France, qui aima toujours maintenir l'agitation en Italie, en appuyant tour à tour les villes qui voulaient se rendre indépendantes, et les princes qui voulaient les soumettre; enfin, quand elle n’avait pas d'autre but à Poursuivre, elle cherchait à s’y assurer des positions stratégiques. C'est ainsi qu’à cette époque elle envoya une gar-mison à Parme; le pape, indigné de cette mesure, me- Bacait d'enlever au roi l’obéissance de ses sujets; mais ce dex-mier répondait comme un prince qui sent la supério- FiteS de ses forces, en donnant à entendre au pontife, que, CHarame autrefois les impériaux, les Francais maintenant PO rraient bien descendre en Italie pour saccager Rome. le moi répandait en outre dans son royaume l’idée d’un Conte «ile national.

Jules mourut sans avoir su inspirer ni la vénéra- marcel 11. xx ni l'amour *: il fut remplacé par Marcel, de la

CA ) Louis Capponi, ministre résident de Toscane en France, écrivait @ 551 à Pagni, secrétaire du duc : « Il est question de créer un PEx-iarche du royaume, planant au-dessus de toute juridiction spirituelle ; € ER ya déjà plusieurs jours qu’on a donné des ordres pour arrêter les Bréditions de la cour de Rome portant collation de bénéfices. » (Négo- CREions di iques, t. Ill, p. 283.)

C2) L'affaire de Mortara, enfant juif converti à la foi catholique malgr ses parents, a son pendant au temps de Jules III, et Catarino, que nous avons déjà nommé, écrivit à cette occasion un livre intitulé : De pueris Judzorum sua sponte ad baptismum renientibus, eliam invitis

p@rentibus recipiendis.

Voir aussi sur cette question telle qu’on la comprenait alors une cu-

Jerôme

Seripando.

fatnillé des Cervitii de Montepulciano, un des prélats les plus remarquables tout à la fois par sa piété et par sori savoir (1555). Marcel II (tel est le nom qu'il prit) s’oecupa avec ardeut de réformes; il bannit la vaisselle d’er de la table pontificale, et l’envoya fondre à la monnaie pour subvenit aux besoins du trésor public. Selon l’epitiibn de te pape, il ne convenait pas que le vicaire du Christ ëût une garde suisse, parce qu’il se défend mieux paf le signe de la croix que par les armes. Il tint éloignés ses neveux, et pour ne pas ralentir la discipline ecclésiastique, il voulait coffier exclusivement aux laïques l’administration politique: Mais ces réformes et d'autres encore restèrent à l’état de purs projets, parce qu'il meurut peu dé jours après son avénement.

Pàrmi les saints personnages qui illustraient alors l'Église; brille Jérôme Seripraudo, gentilhomme napoli» tain, qui devint par la suite général des augustins. Philosophe profond, théologien consommé, possédant une instruction des plus variées, versé dans la connaissance des langues, il avait des mœurs très-douces, et menait une vie exemplaire. Nommé par Jules III archevêque de Salerne, il devint ensuite cardinal sous Pie IV et légat au concile de Trente, où il mourut en 1563. Il écrivit à Baccio Martelli, évèque de Fiesole, qu’ n’aurait jamais cru que Cervini pùt devenir pape, « parce que toutes ses manières et tout le chemin qu'il avait suivi si obstinément lui paraissaient contraires à ceux pat lesquels d'ordinaire on arrive à la tiare.... parce qu’enfin il était constant dans les bonnes résolutions et inflexible

rieuse dissertation dans les Œuvres Cumplètes du jurisconsulte Zasius. Francfort, 3 vol. in-fol., 1596.

JULES II. — MARCEL II. — PAUL IV. 239 dans sà résistance à s'écattert des séntiérs étroits et rigoureux de la justice et de la bonté. » Aussi, lorsqu'il le vat: élu pape,

« Je commençai, dit-il, à songer à la grandeur de Dieu, qui men souvent fait faire aux hommes ce qu’ils ne voudraient pas, et ce que, selon le langage du monde, ils ne devraient pas faire. Et si desages réflexions en pareille occurrence nous faisaient recourir à B”Esprit-Saint, il en arriverait toujours ainsi... Quant aux avantagres publics que l'Église etla réforme pouvaient retirer de la nomination de ce pape, certes j'avais fondé sur lui les plus belles espérances, mais mes craintes et mes doutes étaient encore trèsgrands, parce que je comprenais toute la différence qu’il y a entre

concevoir une idée, la discuter en paroles ou dans des traités écrits avec art, ou mettre la main à l’œuvre pour la réaliser. Lorsque, après vingt-deux jours, survint la mort de ce pape, qu'ai-je dit, en voyant ravies à l'Église d’une façon si brusque et sì inopinée tant d’espérances de rénovation et de réforme ? Quelles furent mes pensées, en entendant résonner à mes oreilles la voix unazime des gens de bien qui faisaient entendre ce cri: Nos autem sperabamus quod ipse esset redempturus Israel ?... Mes pensées € mes paroles furent les mêmes que celles de la femme sunamite, qui en voyant son fils mort, se jeta aux pieds d'Élisée. et dit :

Numguid petivi filium a Domino meo? Numquid non diwi tibi,

Ne illudas me ? Je me rappelai avoir demandé, dans les prières

que j'adressai au Seigneur, non pas nommément que ce prélat

fêt élu pape, mais seulement qu’on choisit un pontifa qui fit cesser uh état d’opprobres et de dérision, comme celui dans lequel sont tombés, depuis plusicurs années, ces mots sacrés d’É glise, de concile, de réforme, etc. Il me semblait que les espérances fondées sur nos désirs étaient parvenues à ce degré où elles sont plus que desespérances, presque desréalités. Il me semblait que nous en prenions possession comme de biens présents, lorsque la mort a tout brisé, et nous a fait tomber dans un étatpire que celui où nous étions auparavant, c'est-à-dire dans un derhidésespoir. On pouvait croire s'être attiré la haine de Dieu : s’il avait paru éndorrhi lors de l'élection, réveillé désormais et irrité, il Gétruisait d’un seul coup cette grande œuvre, comme si elle eût été faite contre sa volonté et au mépris de sa toute-puissance. Mais l'affaire ne s’est pas passée de la sorte. L'élection du pape Marcel a été le fait de Dion, parce yu8 Dieu opète eh nous et par

nous dans toutes nos œuvres. La mort du pape Marcel est arrivée avec la permission de Dieu, parce que la mort et la vie sont entre les mains du Seigneur ; mais qui peut pénétrer la profondeur des secrets conseils de Dieu? Qui peut se figurer, bien loin de pouvsir le dire, pourquoi il a voulu nous donner de si bonnes espérances, pour nous les ravir si vite? Ici il faut se taire, et prier Dieu, afa que ce qui nous parait mal tourne au bien de son Église ; et que cet événement, qui semble digne de provoquer notre dépit ef notre colère, devienne absolument pour nous une occasion d'& paisement et de mutuel rapprochement. Je ne laisserai pas ce pendant de dire ma pensée, encore qu’elle soit peu élevée, 4 loin de la profondeur infinie de la providence de Dieu. Ilt sans doute voulu nous montrer, en nous faisant arriver si près de la réforme, et bientôt après en nous ravissant une si grande : espérance, que la réforme ne doit pas être l'œuvre de l'homme. Elle ne doit pas s’effectuer par les voies que nous attendiosi, elle doit au contraire se réaliser d’une manière que nous n'st rions jamais devinée ; elle sera l’œuvre d’une main ferme qui paraîtra vraiment suscitée par Dieu pour la vengeance dé. impies et la gloire de ceux qui seront vraiment vertueux, jo‘ &æ des gens vertueux aux yeux de Dieu, et non aux yeux des bas mes. Dieu, en résumé, a voulu nous montrer que le temps del réforme n’était pas encore venu, parce que nosiniquités n’avaieié point encore cessé. Prions-le de vouloir tempérer toujours sa just colère par la douceur de sa miséricorde *.

Paul v. Il eut pour successeur Jean-Pierre Caraffa de Naples (1555-59). Pendant sa nonciature à la cour d’Espagne; Ferdinand le Catholique vint à mourir : ce prince, éproëvant un remords d’avoir enlevé le royaume de Naples aux Aragonais, consulta des personnages pieux et savank# parmi lesquels était ce Caraffa, qui lui signifia netteme® qu’il ne pouvait sauver son âme sans faire la restituti0® de ce royaume. Le conseil aurait été mis en pratig®® peut-être, si d’autres personnes n’eussent pas fait pré” valoir dans l’esprit troublé du moribond la raison d’

(1) Lettere di principi a principi : datée de Salerne, le 9 Mai 1555» -

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