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M. de Champigny, à cause du préjudice qui pouvait être causé à la religion catholique dans cette ville par ces menées: le sieur Foscarini, ayant appris cela, en a été grandement troublé. » Voir Relazioni degli stati Europei lette al senato di Francia, page 405. Foscarini, condamné à mort par suite d’une erreur judiciaire, Jaissait par testament « deux cents ducats au père maître Paul (Sarpi), servite, pour qu'il priele Seigneur Dieu ». Sarpì, en ayant été informé, écrivit aux Dix que, « se sachant être dans l’o-
. bligation, par conscience et par fidélité, à ne pas avoir affaire à
une personne qui s'est rendue indigne de la grâce du prince pendant sa vie et après sa mort, il a cru devoir refuser le legs abso- Jument. » Refuser un legs qui demande des prières, et laissé par quelqu'un qui peu de temps après allait être déclaré innocent!!! (E.) Lettre du 6 mars 1611. Memorie, X, 169. Voici ce que nous trouvons dans les Lettres diplomatiques de Bentivoglio, à la date du 27 février 1619 : « Jai su dernièrement, par un ex-ministre huguenot qui s'est converti à la religion, qu'à l'époque où Venise était en interdit, quelques ministres hérétiques de Genève, de Berne et d’autres contrées voisines pensèrent profiter de cette occasion pour répandre à Venise le poison de l’hérésie. Il fut secrètement résolu entre eux qu'on y enverrait, sous prétexte d’affaires commerciales, un certain Diodati, Italien de Lucques, qui est ministre à Genève. Il s’y rendit donc en compagnie d'autres marchands hérétiques qui, informés du dessein, étaient chargés de l'aider. Arrivé à Venise, Diodati se mit secrètement en relation avec diverses personnes, et nommément avec frà Paolo, chez qui il découvrit une grande haine pour Rome et des sentiments entièrement opposés à l'autorité du saint-siége ; du reste, il ne pouvait comprendre qu’il n’eùt aucune inclination à vouloir absolument embrasser l’hérésie. Outre les discours qu'il tint, Diodati, aidé du concours de ces marchands, répandit avec le plus grand secret un bon nombre de livres hérétiques, particulièrement de Bibles traduites en langue italienne. Après cela, il s'en retourna à Genève, emportant l'espérance que le poison qu’il avait semé ferait de rapides progrès. Lorsque je l’eus appris, craignant qu'il ne restàt des semences de cette corruption, je jugeai à propos d’en parler, comme je l'ai fait, à M. le cardinal de Retz et à M. de Pisins : je trouvai qu'ils avaient eu les mêmes informations que moi, et Pisins me dit qu’on avait précisément, il y a quelques jours, reçu des lettres de l’ambassadeur de Sa Majesté à Venise, qui faisait savoir que les choses y marchaient vers une liberté dangereuse en matière de reli-
@ r dans l’opimon le titre d'homme de bien, avec È ba occulte de pouvoir semer sùrement ses doc- « trines, sans faire soupçonner qu'elles s’éloignaient de la « vraie croyance ». Mais si Fontanini, animé du zèle de «la religion, peut paraître trop hostile à frà Paolo, quel- È qu'un, que sa haine du catholicisme pousse à l’admirer, disait dernièrement que le moine de Venise était resté dans l'Église comme un croyant, uniquement pour l’espionner, pour surprendre ses actes et les dénoncer au monde", Mission déplorable, il faut l'avouer !
(1) Quinet, les Révolutions d'Italie.
(A) « Et si lesdits doge et sénat, trois jours après l'expiration des 24 jours, supportent avec une âme endurcie, ce qu’à Dieu ne plaise, le poids de ladite excommunication, aggravantla sentence, dès maintenant, comme nous le ferons alors, nous soumettons à l’interdit ecclésiastique la ville de Venise et les autres villes, les jugeant et les déclarant toutes mises en interdit; pendant sa durée , dans ladite ville de Venise et dans toutes les autres cités, terres, châteaux et lieux quelconques de l'État, dans les églises, lieux et oratoires religieux, mème privés, et dans les chapelles domestiques, on ne pourra célébrer des messes solennelles et non solennelles et autres offices divins, excepté dans les cas permis par les lois canoniques, et alors seulement dans l'église et non ailleurs, ou en tenant toutefois les portes closes, sans sonner les cloches et en excluant absolument les'ercommuniés et les interdits; et ne pourront en aucune manière quelconque servir les indults ou priviléges apostoliques, accordés ou à accorder dans l'avenir, en particulier ou en général, à toutes églises tant régulières que séculières, alors même qu'elles seraient exemptes et relèveraient immédiatement du saint-siége, quand bien même elles seraient de jure patronato , par fondation, dotation ou par privilége apostolique des mème doge et sénat....
« En outre de cela, nous privons et déclarons privés les susdits doge, et sénat de tous les fiefs et biens ecclésiastiques, si quelqu’un d’eux en possède, à un titre quelconque, de l'Église romaine, de nos églises ou autres; de plus, nous les dépouillons de tous les priviléges et indults tant généraux que particuliers dont ils ont pu étre gratifiés en quelque manière que ‘ce soit par les souverains pontifes nos prédécesseurs , tels que de procéder en certains cas et pour certains délits contre les clercs, et de connaître de leurs causes dans certaines formes. Néanmoins, si les-
dits doge et sénat persistent plus longuement avec opiniâtreté dans leur désobéissance, nous nous réservons, à nous etaux pontifes romains nos successeurs, nommément et spécialement, la faculté d'aggraver plusieurs fois les censures ‘et les peines ecclésiastiques contre eux et leurs adhérents, et contre ceux qui dans les choses susdites les. aideront ou les favoriseront de quelque manière que ce soit, de leurs conseils ou de leur appui, de déclarer d'autres peines contre lesdits doge et sénat, de procéder suivant les dispositions des saints canons, et d'appliquer tous autres remèdes opportuns ; et cela nonobstant les constitutions et ordonnances apostoliques, les priviléges, indults et lettres apostoliques adressées aux dits doge et sénat , à qui quece soit d’entre eux, soit en général, soit en particulier, spécialement ceux de ces priviléges et indults qui disposeraient qu'ils ne peuvent être interdits, suspendus ou excommuniés en vertu de lettres apostoliques dans lesquelles ne serait pas cité mot à mot cet indult, et autrement, sous.quelque teneur et forme, avec quelque clause que ce soit dérogeant aux dérogatoires eux-mêmes et autres plus efficaces et insolites, et tous autres/déerets quelconques et surtout la faculté d'absoudre dans les casréservés à nous et au saint-Siége, faculté que de quelque manière que ce soit l'un quelconque de ‘nos prédécesseurs, ou même nous, ou le saintsiége aurait concédée, confirmée ou approuvée, en opposition avec les choses susdites. »
(B) Nous tirons tous ces détails des mémoires cités. Voir encore Blicke in die Zustinde Venedigs zu Anfang des XVII Jahrhunderts, dans les Historische politische Baltter für das katolische Deutschland, Munich; 1843 ; et les Mémoires historiques et littéraires de la Société allemande de Konigsberg , G. Monsicke, Versuthe zu Anfang des XVII Jahrhunderts, ete., c'est-à-dire, Tentatives faites au commencement du dix-septième siècle pour introduire la Réforme à Venise, avec deux lettres encore inédites de Jean Diodati pour éclairer l'histoire et le caractère de frà Paolo. Ces lettres, qui parlent d'un séjour de Diodati à Venise en septembre 1608, ont été publiées par un de ses descendants, professeur à Genève.
En 1863, M. Eugène de Buddé a publié, dans la Semaine religieuse de Genève, une Bréve Relation de mom'voyage à Venise en septembre 1608, de Jean Diodati. I avait été engagé à faire le voyage par ses amis de ce pays-là, par l'ambassadeur d'Angleterre en particulier, et par un certain Biondi qui lui écrivait le 11 avril 1608 : «Si Votre Seigneurie est disposée à venir à Venise, je vous en prie et je vous y exhorte. Cette résolution sera une
Sa alte —
Si, comme le jugeait le sénat, ses lois étaient justes et compétentes, le pape aurait exercé un pouvoir direct sur ‘un État indépendant, ce qui dépassait ses attributions, attendu que le pouvoir spirituel du pape ne s'exerce dans les choses temporelles qu'en raison du péché. Voilà pourquoi le sénat s’y oppose; aussi
“Paul V ne voulut-il pas l’obliger à les retirer.
Que les Vénitiens aient tous obéi au Sénat, c’est ce qu’il faudrait prouver : les ordres religieux, par exemple, aimèrent mieux l'exil. Quant aux autres, la crainte et le respect put les engager, comme nous voyons aujourd'hui nos contemporains', à se soumettre aux lois évidemment irréligieuses de l’État. Enfin la conviction des gouvernants que ces lois n’étaient pas contraires à l’Église dut entrer dans l'esprit du plus grand nombre.
Puis, dans la réconciliation, on procéda, comme nous l’avons dit, de manière à dissimuler d’un côté toute obstination pointilleuse, et de l’autre toute insubordination. En outre, si la France et l’Espagne avaient vu dans le sénat vénitien une révolte contre le pape, un acte schismatique, se seraient-ellesinterposées pour rétablir l’accord? Or il fallut pour cela faire acte de piété.
(3.) Ses lettres sont l'écho perpétuel des innombrables conflits de juridiction entre Rome et les diverses puissances. On lit, par exemple, dans la LXVe : « Il est] arrivé en Sicile que le vice-roi voulant punir wn prêtre pour je ne sais quel délit, celui-ci se sauva dans l'église, et l’archevèque le défendait et parce qu'il était prêtre et parce qu'i était dans l’église. Malgré cela, le roi Re fit arracher de l’église et pendre sur-le-champ. L’archevèque æexcommunia le vice-roi, qui fit à son tour planter une potence devant la porte de l’évèché avec un écriteau déclarant passibles de la peine de la strangulation tous ceux du dehors qui voudraient «entrer et ceux du dedans qui voudraient sortir. Un courrier ex-
“Æraordinaire fut à ce sujet dépèché à Rome, où l’on n'aime pas æntendre parler des scènes de ce genre; attendu, paraît-il, que “Æoutes ces causes de juridiction ecclésiastique soulèvent partout Les désordres, et que Rome a toujours le dessous. »
Dans la LXXIVe : «Il est question que les Espagnols vont for-
Æ- fier Cisterna, qui est une place frontière entre le Piémont et le
A uché de Milan, et, chose digne de remarque, c'est que Cisterna æstun fief del’évèché de Pavie ; la chose déplaira donc et au duc «= £ au pape. Celui-ci la supportera, celui-là ne peut se défendre. »
Dans la LXXVe : « Le duc de Savoie s'est abouché à Suse avec
mae onseigneur Lesdiguières, et le prince traite continuellement
æ vec les cagjtaines de guerrgÿ On n’a pas encore pu savoir ici ” ; | @ x
“+ Fa +-
quels sont ses desseins ; moi, je ne puis rien penser autre chose, sinon qu'il veut donner quelque jalousie à l'Espagne. On a fait courir le bruit que son fils aîné veut revêtir l’habit des capucins. Mais ce que je sais très-bien, c’est que S. A. a ordonné à ces religieux de n'avoir dans les couvents établis sur son territoire que des religieux qui soient en même temps ses sujets naturels. Le duc a encore fait raser un château sur la terre de Vezza, qui est un fief de l'Église d'Asti; et ne croyez pas que le pape fasse tout le bruit qu'on aurait pu attendre de lui. Les Espagnols ont adressé quatre réclamations au pape : la première, «qu'on ne prélève pas sur les Espagnols des pensions en faveur des Italiens; la seconde, que les causes soient jugées, même en seconde instance, en Éspagne; la troisième, que le roi ait la nomination de tous les évèchés dans ses États d'Italie ; la quatrième, qu'au lieu des quêtes d’Espagne, on établisse un impòt ordinaire annuel, et qu'on ne fasse plus de quètes. Il paraît qu'on n’a rien dit à propos des trois premières; on est cependant revenu à les discuter, et on attend d’Espagne un chargé d’affaires spécial qui vient pour solliciter l'expédition. De Rome, on a envoyé en Espagne le père Alagona, ‘ jésuite, pour démontrer que ces réclamations sont contraires à la conscience.
« L'autre jour, le Saint-Office a fait incarcérer par ordre de la reine un certain abbé Du Bois, Français, de l’ordre des Célestins, sous prétexte que c'était un homme séditieux, et qu'après la mort du roi il avait préché publiquement au détriment de la religion: or, ce qui lui a valu cette poursuite, c’est d’avoir parlé librement des Jésuites et d'en avoir dit publiquement tout le mal possible. Le roi et la reine voulant le faire emprisonner, il fut résolu qu'on n’en viendrait pas à cette détermination, dans la crainte de quelque soulèvement, car il a de nombreux partisans; mais on s’est arrêté au parti de l'envoyer conduire une négociation pour le service de la reine à Florence : arrivé là, il s'est trouvé comme pris au piége, si bien que les choses tourneront mal pour lui, car il est sans appui et très-mal vu de l’ambassadeur de France. Les Jésuites feront tout ce qu’ils pourront pour le mettre dans l'impossibilité de mal parler d’eux : car, entre autres choses, il fait tous ses efforts pour donner à entendre aux Français à Paris que les Jésuites avaient causé la mort du roi : le jour où il aurait été persuadé du fait, le peuple aurait pu leur en témoigner son ressentiment d’une manière cruelle. Je prévois que ce pauvre homme aura le même sort que frà Fulgenzio, le cordelier. Je prie Dieu qu'il lui fasse miséricorde. »
Lettre LXXVI : « J'ai déjà rendu compte à votre seigneurie . de l'arrestation de l'abbé Du Bois, qui a eu lieu à Rome. Je dois vous dire en‘outre une chose que vous ne saviez pas, c'est que le pauvre homme, pressentant peut-être ce qui lui est arrivé, ne voulut pas quitter Sienne sans un sauf-conduit du pape; il partit muni de ce document et se crut en sûreté; mais il n’est pas le premier et ne sera pas le dernier à se fier en des hommes qui professent qu’on n’est pas "obligé de tenir la parole donnée. On excuse l'arrestation, à la cour pontificale, en disant que le sauf-conduit du pape n’exclut pas l'intervention de l’Inquisition. Il a été prisle 10 et pendu publiquement le 24 sur le Campo di fiore ; mais le matin on détacha immédiatement son corps de la potence &t on le porta en terre : il est impossible de déméler ce que:sigfi@te ce mélange de châtiment public et de mystère. Ce qu'il y#-de certain, c'est que l'ambassadeur du roi n’est pas étranger à cette mort.
« Rien de nouveau en ftalie, sinon que le Piémont est plein de soldats : il n’en reste pas moins incontestable que l'Italie est inabordable aux nouveautés, et que ce pays se ruine. ll y a eu à Turin un accident considérable. L’évèché d’Asti possède quelques terres, au sujet desquelles il y a eu plusieurs contestations entre le duc et les ecclésiastiques, ceux-ci prétendant que la suzeraineté en appartient au pape, et le duc, à titre de comte, prétendant qu'elles relèvent de la sienne. Enfin, à la suite de travaux de fortifications et de réparations exécutés en ces derniers temps, le nonce du pape a fulminé une excommunication contre le président Galleani; néanmoins, il s'est contenté de la publier par écrit. Ce que voyant, les ministres du duc ont fait une déclaration aux termes de laquelle ils tenaient pour nul et injuste le décret du nonce, et ont ordonné que sans autre réponse on levât l’impòt : ils sont allés plus loin, et ont dit que non-seulement la tentative du nonce sera sans nul effet, mais qu'il en serait de même, si elle ‘avait le pape pour auteur. Nous attendrons pour voir quelle suite aura cette doctrine si notable, qui sera un jour appliquée par la république à Ceneda (ville qui, aujourd'hui, a pris le nom de Vittorio ), surtout à cause de tant de controverses qui surgissent à propos des frontières. »
(K.) Lettre CXXVIII de l'édition Lemonnier.
L'édition la plus complète que je connaisse est cet celle intitulée « Œuvres de frà Paolo Sarpi, Servite théologien et consulteur de la sérénissime république de Venise; Helmstadt, par Jacques Mulleri, 1765, en italien. » Elle a 6 volumes in-4° auxquels s’en ajoutent
deux de supplément sous la date vraie de Vérone, imprimerie Moroni, avec permission des supérieurs et privilége, 1768.
Le tome VI comprend une vie très-détaillée de frà Paolo, et à la suite ses lettres latines et italiennes. -
Dans les lettres à Gillot, il le loue démesurément de ses études sur le Concile de Trente. Il raconte les peines qu'il a prises luimême pour réunir des documents relatifs à cette assemblée, ajoutant que les Jésuites, toujours en éveil, s'emparent des documents qui s’y rapportent, les arrachent des mains de ceux qui les possèdent, etemploient pour cela jusqu’à la menace de l'enfer. Il l'applaudit de défendre les libertés gallicanes, conduite qui lui a valu la désapprobation des Jésuites, dont les accusations s’attachent à tout homme de bien qui aime la justice; il déclare avoir plus d'horreur pour la superstition que pour l’impiété; sa tête de Turc est constamment la puissance excessive des ecclésiastiques et du pape qui, à l'entendre, n’a pas seulement le primato, mais le tuttato, c'est-à-dire non pas seulement la primauté, mais l’absorption ; si en Italie on possède ou l’on conquiert quelques libertés, c'est grâce à la France qui a enseigné à résister; mais les écrivains italiens ne sont que des compilateurs (consarcinatores) qui jugent les opinions par le nombre et non par le poids. I loue aussi outre mesure Barclay, mais il s'écarte de lui en ce qu'il croit que l'Église et l'État sont deux choses distinctes qui doivent s’entr’aider et se défendre chacun par leurs moyens propres. « Arbifror ego Regnum et Ecclesiam duas Respublicas esse, constantes tamen ex tisdem hominibus ; alteram prorsus cœlestem, alteram terrenam omnino ; easque subesse propriis majestatibus, 'defendi armis et munitionibus propriis, nihil habere commune, néque unam alteri bellum ullo modo inferre posse. Cur enim arietari possent, in eodem loco ambulantes?... Ambiguitas subest huic vocabulo Ecclesiastica potestas, si enim ea intelligatur qua regnum Christi, regnum cœlorum administratur, ea nulli potestati subest , nulli imperat, ad aliam non potest arietari, preterquam ad satanicum, cum quo assidue illi bellum. Si vero qua disciplina clericorum regitur, ea non est potestas regni calorum; ea pars est Reipublice. » (Page 9.)
Dans une lettre latine du 12 mai 1609 adressée par frà Paolo à Leschassier, on lit:
«Fulvius Sarcinari de Rieti a tué un de ses concitoyens, son ennemi. Les enfants de la victime obtinrent de Clément VIII un bref dans lequel il déclare qu’à eux et à quiconque il est permis en bonne conscience, en tout lieu et par toute voie, soit judiciaire
soit autre, de procurer la mort de l’assassin. Ce bref a été divulgué au grand scandale de beaucoup de personnes, et, comme c'est l'habitude, à tout cela il s'ajoute que les meurtriers auront L’indulgence plénière; dans le bref, au contraire, il n’est rien dit autre chose, sinon que cela peut se faire en bonne conscience et sans crainte d'irrégularité. Je puis avoir une copie du bref; il est notoirement authentique; mais, comme il n’est pas de la temeur de l'original, je surseois : si vous voulez, je vous l’enverrai. Je n’admets pas que le pape puisse, dans la juridiction d’un autre prince, permettre de tuer en bonne conscience; car le prince ne pourrait punir le meurtrier, ce qui revient à faire du pape le prince maitre souverain et seigneur. »
(L.) Trajan Boccalini écrivait de Rome à frà Paolo qu'on le regardait comme un autre Luther ou un autre Calvin; que ses ouvrages étaient recherchés par les zélés pour les livrer aux flammes, tandis que d’autres les cherchaient avec la lanterne de Diogène. (GREGORIO LETI, Bilancia politica, Lettre XVII.)
Cum ille frater Paulus Calvinianæ hæresi, quam cucullatus favedat, per eorum dissidiorum occasionem aditum aliquem querens, aullum invenerit, aut senatus inducere ausus sit, insidiosissimus dicet, ad infringendam sedis apostolice majestatem. Bossuer, De- Jensio declar. Cleri ‘gallicani, t.I, page 2, liv. VIII, chap. xu; et dans l’Histoîre des variations : « Sous un froc il cachait un cœur <alviniste, et il travaillait sourdement à décréditer la messe qu'i «disait tous les jours. »
Le Courayer dit que, comme Érasme, il était catholique en gros et protestant en détail.
Nous connaissons une Vita del P. Paolo dell Ordine dei Servi € teologo della Serenissima Repubblica Veneta, stampata in Venezia, 1568 : sans nom d’auteur ni d'imprimeur, toute pleine d’éloges pour frà Paolo et de détails très-particuliers, qui montrent que cette Vie doit être l’ouvrage d’un de ses confrères. L'auteur repousse vigoureusement tant pour frà Paolo que pour la Signoria l'accusation de penchant au protestantisme , que lui imputaient les écrivains papistes Bellarmin, Baronius et Colonna en défendant contre lui la cour de Rome. Les écrivains protestants n’ont pas manqué d’invoquer Sarpi comme un-d leurs fauteurs. Le biographe oppose aux uns et aux autres les doctrines constantes de frà Paolo et les pratiques religieuses qu'il n’a jamais interrompues. Il insiste sur ses derniers moments; il dit qu’il célébra la messe tant qu’il le put, et que, même étant malade, il ne voulait pas de bouillon les jours maigres : il était assisté par frà Ful-
LA
genzio et par le médecin Asselineau; il reçut avec une grande dévotion le viatique, et il répétait : « Allons où Dieu nous appelle, » en fixant ses regards sur son crucifix et sur une tête de mort. Il ajouteenfin que de toutes cesparticularités il a été dressé un acte public avec affirmation de témoins et souscrit par tous les Servites.
On annonce une nouvelle vie de Sarpi, écrite par un Anglais qui a dépouillé les archives de Venise.
On dit que l'Ordre des Servites, auquel appartenait frà Paolo, a fait une protestation contre ses opinions : il est certain qu’un grand nombre d’entre eux ont pris à tâche de le réfuter. Le principal de ces réfutateurs fut Lelio Baglioni, dans son ouvrage De potestate atque immunitate ecclesiastica. Cet écrit lui valut l'honneur d'ètre‘chargé par Paul-V de la mission de réfuter De Dominis; mais la mort l’en empècha. Ce Baglioni fit tout au monde pour ramener frà Paolo à la vérité : à la fin, ille cita à Rome, en sa qualité de général ; mais ce fut sans résultat. Il faut aussi noter la Défense des censures publiées par ordre de notre saint-pére Paul V dans la cause des Signori de Venise, composée par quelques théologiens Servites, en réponse aux considératious de frà Paolo et au traité de l’Interdit (Pérouse, 1707).
Sarpi avait pris une grande part à la compilation des constitutions des Servites; le chapitre de Judiciis, entre autres, est de lui. La rigueur dont nous l’avons accusé était peut-être rendue nécessaire par le désordre dans lequel était tombé cet Ordre, avant que la main vigoureuse du général Jacques Tavanti vint le réformer.
L'un des plus ardents défenseurs contemporains de l’autorité temporelle du pape, ce fut l'abbé Gioberti. Tout au commencement de son Primato, il établit que la faiblesse des caractères en Italie provient de ce que l’on a séparé la nationalité du principe religieux : erreur qui s’est manifestée dès le moyen âge, qui a été appliquée davantage à la renaissance, ainsi que dans les tentatives imprudentes et souvent coupables de Crescenzio, d’Arnauld deBrescia, de Rienzi, de Porcari, de Baroncelli, comme dans le songe héroïque de Dante et dans la foule des écrivains qui ont tant nui à l'esprit patriotique, parmi lesquels Machiavel et Sarpi sont les principaux. Ces derniers, ajouta-t-il, tous deux officiers civils d'unerépuplique, sont d'accord en ce point qu'ils considèrent le pape comme un hors-d'œuvre de la civilisation italienne, pour ne pas dire un obstacle et un fléau ; mais ils se divisent en ceci, que l’un aspire à
“ recomposer uneltalie unie, forte et nationale, mais animée de l’es-
prit païen et fondée principalement sur le sabre comme aux temps de Camille et de Scipion : le second (autant que l’on peut deviner sa pensée) paraît vouloir une Italie chrétienne, mais protestante, partagée et au plus confédérée, comme la Suisse et la Hollande, non basée sur un principe de centralisation, dominant les ambitions partielles. Le premier admire un modèle antique etgrand, mais paien; le second aspire après un modèle contemporain, mais non catholique, et étranger (page 30). La providence a suscité contre les Gibelins la secte des Guelfes (page 34). L'idée Guelfe est en elle-même juste et sainte, et je la regarde comme la seule solution raisonnable du difficile problème tant de fois agité de l'existence nationale des Italiens. Elle est ..... pratiquement parlant, la seule qui puisse se réaliser sans crime et sans délire ( page 35). Le livre du Primato est à lire tout entier, et, pourvu qu'on en élague la rhétorique, il serait bon de le répandre davantage.
(M.) On a Frà Paolo Sarpi justifié, dissertations épistolaires de JusTE Nave; Cologne, 1752, ouvrage attribué à Joseph Bergantini, et imprimé à Lucques; et encore : Justification de frà Paolo Sarpi, ou lettres d’un prétre italien à un magistrat français, etc., Paris, 1811, qui sont du Génevois Eustache Degola, et écrites dans le sens janséniste.
Du génie de frà Paolo Sarpi dans toutes les facultés scientifiques et dans les doctrines orthodoxes tendant à la défense du droit originaire des souverains dans leurs États respectifs, afin qu'avec les lois de l’ordre y refleurisse la prospérité publique ; Venise, 1785, deux volumes en italien, sans nom d'auteur, mais ouvrage de Francois Grisellini et que s’est approprié Bianchi Giovini. ll disait que Bouschet avait recueilli toutes les œuvres de frà Paolo à Lausanne, et ensuite à - Venise, dont trois traductions françaises, à Amsterdam, Londres et Ulm, et une traduction allemande par Lebretin. C'est un charlatan : il prétend qu’un incendie lui a détruit beaucoup de papiers : en fait, il adulait les papophobes du siècle dernier; il fut récompensé par un emploi à Milan. Agatopisto Cromaziano l’a réfuté dans le travail intitulé della Malignità tstorica.
On a depuis publié à Lugano une Vie de Sarpi : ce fut un des premiers essais tentés par un homme qui devait prendre rang parmi les pires publicistes de notre temps et de notre pays, Bianchi Giovini, qui a pillé en vrai maraudeur l’ouvrage de Grisellini. Je crois de la même main la Vie, placée en tête des Lettres choisies inédites de Sarpi (Capolago, 1847) : cette vie est une insulte au bon sens et à la foi, un ramassis d’injures de taverne contre Rome et
les prètres en général. Quatre pages (de la 108° à la 112°) de ces Lettere inedite contiennent contre les Jésuites plus d'infamies et de stupidités que Gioberti n'a su en délayer dans cinq gros volumes. En effet, comme s’il parlait à la nation la. plus ignorante de l'univers, ce brutal éditeur assure « que c'est une doctrine enseignée unanimement par les Jésuites, et approuvée par leurs théologiens et leurs généraux, qu'il est permis d’assassiner l'accusateur et le juge; que le vol, le faux serment, la simonie sont licites; que l’onanisme, l’avortement procuré, le blasphème, la rébellion contre le prince, la contrebande , l’homicide, le suicide, le parricide, le régicide, et mille autres abominations sont ou justifiées ou déclarées permises, et même dans certains cas obligatoires; que les préceptes de Dieu et de l'Église n’obligent personne; qu'il est permis de croire ou de ne pas croire à la révélation, aux prophètes, aux évangiles : bien plus, que ce sont des choses croyables à la rigueur, mais évidemment fausses... » Au milieu de tout cela, il laisse échapper l’aveu qu'il ne convenait pas d’abattre la domination de l'Église : « Il est vrai que la politique romaine se montrait oscillante et peu ferme; elle était pourtant nécessaire au contre-poids politique de la péninsule, et contribuait à conserver l'indépendance agonisante des gouvernements nationaux d'Italie. L'État pontifical était un gouvernement national, si mauvais qu'il fût; et, pour l’époque, il était plutôt bon que mauvais; sous lui, les peuples étaient moins malheureux qu'ailleurs, surtout que sous la domination des étrangers : enfin on n’eût pu l’abattre sans amener de graves désordres, »
(N.) Cette erreur est encore développée dans le Papatus Romanus, liber de origine, progressu atque exstinctione ipsius.
Le procès de De Dominis est rapporté par Limbroch dans l'Histoire de l’Inquisition.
De Dominis avait eu pour compagnon de sa fuite en Angleterre un Bénédictin qui s’y fit protestant. Il en revint avec lui, se refit catholique, et lui servit de majordome. S'étant épris d’une voisine, il tua son mari et fit épouser son amante par un des serviteurs de De Dominis. Mais, lorsque l'argent commença à manquer, il se mit à assassiner et à voler. Il y avait alors à Rome le père Bzovio, dominicain polonais, qui écrivait la continuation de Baronius ; l’ex-bénédictin forca la porte du père, et vola chez lui tout ce qu'il put. Il finit par être découvert, et on le pendit. (Nicius Ervraræus, Pinacoth., I, p. 200.)
La correspondance de 1617 entre le cardinal Guido Bentivoglio et le cardinal Scipion Borghèse s'occupe fréquemment de De Do-
minis, et insiste principalement sur ce qu’il est mal pourvu en Angleterre, et par ‘conséquent mécontent. La lettre de Bentivoglio, Paris, 11 avril 1617, dit : « L’archevèque de Spalatro demeure toujours chez l’archevèque de Cantorbéry, où l'on pourvoit à tous ses besoins; mais, en fait d'argent, il n'est pas question jusqu'ici qu'il ait plus de 900 écus. Il sollicite l'impression de son ouvrage. Toutefois son sentiment en matière de religion
ne plaît pas du tout, parce qu’il n’est point en tout conforme au sentiment anglican. » La nonciature de France du cardinal Guido
Bentivoglio, etc.; Florence, 1863 (en italien).
Le 25 avril : « Le bruit court en Angleterre que l’archevèque est un bomme très-charnel, et qu'il a eu à faire à sa propre nièce; d'après ce que m'a dit le comte Scagnafigi, la reine lui en aurait parlé à lui-même. »
° Le 9 mai: « L’archevèque de Spalatro est en train de faire imprimer son ouvrage; le premier livre est déjà terminé. Le roi a désigné un de leurs savants les plus éminents pour revoir au fur et à mesure tout ce que l’on imprime. Il vit toujours chez l’archevèque de Cantorbéry, et est gardé pour ne pas être massacré, comme il a l'air de le craindre. Le roi lui a conféré dernièrement le décanat de Windsor, qui vaut 3,000 écus. »
Le 27 mai, Borghèse écrivait de Rome : « On apprend d’Angleterre que ce De Dominis fait imprimer son ouvrage impie et qu’il aura trois livres. L'empereur a déjà donné ordre de ne pas les laisser circuler en Allemagne et de les défendre ; on espère que S. M. très-chrétienne en fera autant. »
Le 27 septembre : « En Angleterre, on s'attache à lui faire rédiger son ouvrage de manière qu'il soit plutôt schismatique qu'hérétique, dans l'espérance de terminer le schisme entre catholiques, ici et ailleurs, plus facilement qu’une hérésie déclarée. »
Le 27 octobre 1617, il raconte les démarches par lui faites, d'accord avec le chancelier et le garde des sceaux, pour que les livres de Republica Ecclesiastica ne fussent pas mis en vente. Le garde des sceaux proposa d'obtenir de la Sorbonne une censure de l’ouvrage, laquelle serait un acheminement à une défense ex- « presse, quoique ici la liberté soit si grande, et sigrande l’audace des Huguenots, que l’on ne peut espérer tout le fruit qu’on serait en droit d'attendre de tant de diligences. »
Le 22 novembre le cardinal Borghèse lui mande que « ...bien que le livre soit mauvais et tout plein d’hérésies très-graves, de haine et de venin contre le saint-siége, à cause néanmoins de la
gravité et de l’importance de l'affaire que le roi d'Angleterre et ses ministres ne manqueront pas d'exploiter, Sa Sainteté lui recommande d’être très-vigilant et de tàcher de découvrir tout ce qui se fera à ce sujet. »
Le 5 décembre, Bentivoglio annonçait que la Sorbonne avait résolu de censurer sévèrement ce livre.
Le 8 décembre, le cardinal Borghèse fait savoir de Rome la prohibition portée contre « l'ouvrage de Republica Ecclesiastica, que l’ex-évèque de Spalatro avait promis de publier dans une brochure écrite à l’occasion de son départ pour l'Angleterre; on avait vu facilement par le contenu de cette brochure que l’ouvrage serait tout plein d’hérésies, de haine et de venin contre le saint-siége. Or, maintenanteque les quatre premiers livres ont paru, on a trouvé qu'ils sont très-mauvais, et ordre a été donné de renouveler la prohibition. »
Le 27 janvier 1618, Bentivoglio annonce de Paris que la Faculté de théologie de cette ville a porté sa censure; que cette Faculté a été critiquée pour n'avoir censuré que quelques propositions, et gardé le silence sur bien d’autres plus condamnables, mais que la Sorbonne n'avait pas voulu toucher aux points concernant le pouvoir temporel , pour éviter tout différend avec le Parlement. — Le 31, il envoie une prédication italienne faite par De Dominis, dans la chapelle des merciers à Londres, in-16, devenu une rareté bibliographique, attestant combien peu valait cet apostat, et qu'il y avait à Londres une église italienne non catholique. — Le 20 juin, il annonçait un nouvel ouvrage italien de lui qui doit être intitulé des Écueils du naufrage chrétien (en italien).
Le 18 juillet, il mande que M. de l’Aubépine , évêque d'Orléans, entreprend de réfuter De Dominis, et que, « malgré le peu d’habitude qu’on ait ici d'écrire en latin, il pourra facilement ètre aidé. » Je ne sais si M. de l’Aubépine a fait cette réfutation-là ; mais il a laissé des ouvrages d’une grande valeur, nommément sur l'antique discipline de l'Église.
(0.) Monseigneur Jacques Altoviti, patriarche d'Antioche, nonce apostolique à Venise pendant plus de sept ans, a laissé plusieurs relations manuscrites sur ce pays, où il dit entre autres choses à propos du Saint-Office : « On ne s’explique pas l'ombrage qu’en prend cette République, et il est impossible de redire toutes les craintes qu'il fait naître chez tout le monde, comme si à Rome nous voulions, par le moyen du Saint-Office, nous immiseer dans leur gouvernement... Que ceux qui tiennent à avoir une réputation de bons républicains lisent, pour s’instruire, le capitulaire de
Frà Paolo Sarpi (page 275). » Il ajoute que le sénat respectait la manière de procéder des tribunaux du Saint-Office, lorsqu'il avait été informé par l'ambassadeur de Rome que, par des assurances directes du pape, les causes traitées appartenaient réellement à la discipline religieuse (page 276). — Les missionnaires élevés au collége de la Propagande avaient coutume de passer par Venise, d'où ils sembarquaient pour leurs missions. «J'ai, dit-il, suggéré à la Sacrée Congrégation de faire dans le palais de la Nonciature, et on me l’a promis, quatre logements, afin qu’en séjournant à Venise, ces missionnaires ne perdent pas dans les hôtelleries publiques les fruits de la bonne éducation qu’ils avaient reçue au collége de Propaganda fide, ce qui arrivait la plupart du temps; ils se livraient en effet à des divertissements tels, qu’ils oubliaient le chemin de leurs missions (page 281). »
Les Grisons. — La Valteline. — Le Saint-Massaore.
Dans la partie orientaledela Suisse, les Grisons habitent le versant septentrional des Alpes Lépontiennes et Rhé- : tiques, pays qui s'étend depuis les sources de l’Hinterrhein jusqu’à l’Ortlerspitz, sommet qui sépare l'Italie du Tyrol. On croit qu’ils descendent des Étrusques, qui, devant l’invasion des Gaulois, se réfugièrent dans ces romantiques vallées six cents ans avant Jésus-Christ, sous la conduite de Rhétus d’où le nom de Rhétie donné à cette contrée. Avec eux se mêlèrent des Romains, établis là en colonies militaires pour garder les passages des Alpes du côté de l'Allemagne, ou qui s'étaient réfugiés dans ces montagnes lors du démembrement de l'Empire; ils y avaient introduits des dialectes latins, tels que l’idiome romance et lidiome ladin; curiosités philologiques, qui ont les racines et les formes grammaticales ‘identiques avec l’idiome italique, mêlé toutefois d'allemand, ou peut-être de celtique et de l’osque des Rasènes, comme le croit de préfé-
rence Conradi. | Qu’on veuille donner aux Grisons une origine étrusque ou romaine, ils ont une proche parenté avec les Italiens, bien qu’ils aient passé par des vicissitudes fort différenies depuis la chute de l'empire romain.
Comme les autres pays helvétiques, les Grisons sont
Les Grisons,
redevables de la civilisation aux moines, qui, venus dans ces solitudes pour y chercher la paix, y bAtirent des ermitages et des monastères ; ceux-ci devinrent plus tard des centres de ralliement pour des marchés, des villages et même des villes. Parmi elles, celle de Coire, dont le nom (Curia) indique qu’elle tirait son origine d’un tribunal que les Romains y avaient institué, conserva toujours la prééminence. Le premier évêque de cette ville fut institué par saint Ambroise; aussi est-il le plus ancien de la Suisse, comme il fut jadis un des plus riches.
Lorsque saint Colomban, arrivé d'Irlande, fonda à Bobbio au milieu des Apennins un monastère, devenu plus tard si célèbre et qui tout d’abord résista si efficacement à l’hérésie arienne, au relâchement des moines italiens et aux derniers efforts de l’idolâtrie, Sigebert, son compagnon, franchit le mont, qui fut dans la suite nommé le Saint-Gothard. Parvenu aux sources du Rhin, il construit une grande baraque chez ces montagnards encore idolâtres; en faisant le signe de la croix, il arrête la hache qu'un des leurs dirigeait sur sa tête; il convertit Placide, seigneur de Truns, qui, s'étant fait moine, dote avec ses biens le monastère de Dissentis, placé sur le versant septentrional du val Calanca, et protégé par de vastes forêts vierges. Là, les Bénédictins prospérèrent; ils étendirent leurs domaines, au nombre desquels on compte même la vallée d'Orsera, et leur abbé fut prince du saint empire romain et chef de la Ligue Grise. Ils cultivèrent aussi les belles-lettres et firent des collections de livres et de manuscrits, qui furent dispersées lorsque les Français incendièrent l’abbaye en 1799.
Les habitants de ce pays, que la civilisation n'avait point énervés et que leur pauvreté avait défendus contre la convoitise, vivaient dans des cabanes aux flancs nus
LES GRISONS. — LA VALTELINIIf* 193
des rochers : ils se délivrèrent peu à peu des vexations que leur faisaient subir de petits tyrans, qui avaient couronné les cimes de châteaux forts, d’où, pareils à l’aigle, ils fondaient sur leur proie. Soutenus par le clergé, ils se constituèrent en gouvernement libre, dans lequel chaque commune restait maîtresse absolue d'elle-même, mais qui toutes ensemble étaient réunies en trois Ligues, savoir : le Cadée (Ca-de-Dio)', la Ligue Grise, les Dix Juridictions ou Droïtures : elles se confédérèrent ensuite pour la défense commune en 1471, sous le nom de Grisons.
L'égalitérègne entre les Ligues : chacune n’a qu’un vote, hien que l’une d’elles soit beaucoup plus étendue de territoire, et eompte an plus grand nombre de communes. La Biète annuelle se tient alternativement à Coire, à Ilanz età Davos. Dans .les affaires d'État et dans les périls de la république, les communes déploient- leurs étendards, et établissent quelque part le Straffgericht, tribunal extraordinaire, qui juge avec une procédure exceptionnelle et expéditive, de celles - qu a coutume d'imposer la terreur populaire. | :.
Fait partie de la Ligue Cadée l’Engadine? dans la vallée de l’inn, une des plus charmantes de la Suisse, longue de dix-neuf heures de marche, ayant neuf mille habitants, répartis en petits villages, qui voient à de rudes et longs hivers succéder de délicieux étés. Elle est parallèle à la Valteline, vers laquelle elle ouvre différents passages diffciles, et principalement celui du val de Poschiavo qui aboutit à Tirano, et celui du val Pregalia qui débouche à Chiavenna.
Les Grisons, peuple laborieux, et citoyens d'un pays
(1) Abréviation de Casa de Dio (Maison de Dieu).
C2) En-co-de-Znn, à la source de l’Inn.
19% i DISCOBRS IV.
pauvre, émigraient par essaims pour offrir leurs services dans les villes d’Italie et d'Allemagne, ou leurs bras comme soldats : au seizième siècle, ils pouvaient armer près de cinquante, mille hommes, dont dix mille se mettaient à la solde de la France, cinq mille à celle de Venise, gagnant tous de beaux deniers, et purgeant (ainsi parle Lavizzari) la république d'un excès de séve bouillante. qui eût pu la troubler, Coire était le point de réunion, de ceux qui, méme des autres parties. de la Suisse et de l’Allemagne; descendaient en ‘Italie pour y prendre du service militaire.. Anssi:la Réforme s'y répandit-elle facilement, suivant l'inspiration soit luthérienne soit zwinglienne, sans qu'on. puisse. dire à laquelle des deux elle doit davantage. Jean. Comander,.archiprétre de cette cathédrale, Henri. Spreiter, Jean Blasius, André Fabritz, Philippe Gallizio ;; dit Salutz *, furent les premiers apôtres du protestantisme, et le propagèrent. dans les Dix Droitures; quant à la. Ligue Grise, il y fit peu de progrès; mais il en fit dans la Ligue Cadée, aux. environs de Coire, puis dans l’Engadine, grâce surtout à la propagande de . certains Italiens, i :
Les Réformés utilisèrent pour faire du prosélytisme la langue romance, qui à.cette époque devint une langue vivante et même florissante, Travers. mit dans cette langue le catéchisme.de Comander, quifut le premierlivre.romance imprimé à Poschiavo en 1582; Gallizio traduisit dans le dialecte de.la Basse-Engadine.le : Pater, le Credo et le Décalogue ; Benvenuto Campell, du texte hébraïque, plusieurs ©. chapîtres de la Genèse, le symbole de saint. Athanase, des psaumes et des hymnes d'église ainsi qu'un caté-
(1) IL n’était pas, comme semble l'indiquer son surnom, de Saluces, mais il naquit en 1504 à Puntvilla au val de Münsterthal.
LES GRISONS. — LA VALTELINE. 195 chisme spécial; en 1560, Biveron traduisit le Nouveau- Testament.
Aux Réformés se mélèrent des Antitrinitaires. Thomas Munzer, qui!, en 1522, avait préché à Zurich la nécessité d’un nouveau baptême, ÿ lança les doctrines anabaptistes; mais, celles-ci ‘ayant soulevé en Allemagne la guerre des paysans contre les propriétaires, à Zurich leurs. apôtres farent poursuivis par un tribunal extraordinaire. Plus tard, en 1526, à la Diète d’Ilanz, on décréta la liberté de
. professer soit la religièn catholique, soit la religion évangélique; on - prescrivit aux ministres de n’enseigner que:ce qui. était contenu dans la Bible; on accorda à chaque paroisse le droit de choisir son propre pasteur; on défendit de reeevoir dans les monastères de nouveaux religieux , et d'envoyer de l'argent à Rome à titre d'annates, ou pour droits de dispenses, ou à quelque titre que ce fût, Ces prescriptions figurèrent toujours dans la constitution religieuse des Grisans. Les Réformés n’eurent point d’évêques, mais seulement des'consistoires, relevant du synode national qui se rassemblait périodique ment au mois de juin.
L'évêque de Coire, qui était comme . le prince du Pays, resta catholique dans une ville où dominait la religion réformée; si -bien .que dans son château , c’est-à-dire dans la partie élevée de la. ville, là où.il exerçait sa juridiction, il n°y avait, pas un catholique en dehors de son clergé. Aussi perdit-il successivement les. riches: biens composant, sa mense, à ce-point qu'Henri IE, roi de Franee, lui .concéda, pour .pourvoir-à son entretien, une abbaye en Picardie. De lui dépendait tout le clergé catholique, divisé en quatre chapitres.
L'évêque Paul Ziégler, plein d'indignation pour une
La Valteline, refuge des protestants.
constitution qui le privait de tout ponvoir extérieur, se retire à Firstenburg, et négocie sa renonciation en faveur du cardinal de Medici, qui devint plus tard lé pape Pie-IV. Il avait pris pour médiateur l'abbé de San-Lucio, Théodore Schlegel, son vicaire, chaud défenseur des Catholiques à la diète d’Ilanz ; mais, l'intrigue ayant été découverte, Ziégler fut livré au supplice en 1529.
Ces persécutions avaient leur source dans des passions basses, plutôt que dans .la ferveur religiéuse, ‘et nous avons une lettre du 45 mars 1550, dans laquelle Valentin Tschudi écrit à Zwingle : « Je vois peu à peu s’in- « filtrer dans les âmes loubli de Dieu, -le mépris des « mägistrats, la violation de la justice et la licence des « mœurs ; ane fois les esprits exaspérés par les rancunes, « l'équité disparatt, la charité s'éteint; chacun cherche à « satisfaire sa propre volonté , pourvu que l’objet de ‘ses « désirs triomphe, et peu lui importent les dommages « qui en peuvent résulter. Un: peuple aussi acharné .dans + ses divisions doit-il attendre autre chose que la désoclation?» | 0
De son côté, Jacques Bedroto écrit à Jean Gast: « Le
-« monde est plein de paradoxes, d’assertions , d’accusa- « tions, de récriminatiôns, d’apologies et de ‘répliques ; « on prétend chercher ‘et affirmer la vérité, et rien au « monde ne sombre plus qu'elle’ ».
Parallèlement à l’Engadine s'étend, nous venons de le. dire, la Valteline, vallée ‘italienne que sillonne le fleuve Adda. Ce fleuve, de sa source au mont Braulio qui s'élève du côté du Tyrol, court pendant quatre-vingts milles
(1) Voir la XIV et la Lill® des Epistole ab. ecclesia, helvetieæ reformatoribus vel ad eos scripta ; Centuria I ex autographis recensuit ac edidit Jonannes Connanus Fresuinus, Zurich, 1742.
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du levant au couchant jusqu’au lac de Côme entre deux montagnes qui”-la séparent de l’État vénitien au midi, et au nord des Grisons. Sondrio ‘en’ est la ville principale ; viennent ensuite Morbegno et Tirano; ce sont les chefslieux des trois territoires ou Tiers. ‘A l'extrémité nord-est, le pays de Bormio formait un comté, et près du lac de Côme se détachait un autre comté, celui de Chiavennà, qui, de temps immémorial, était la route du commerce del’Italie avec l’Allemagne. Les convois venant du val de Liro ou San-Giacomo franchissaient le Splugen, et ceux venant du val de la Maira franchissaient la Malogia ou le Septimer rejoindre le pays des Grisons. :
‘commodité et lutilité de ces passages faisaient convoiter la Valteline par les Grisons; ils en tentèrent plus d’une fois la conquête, et finalement, comme tous les prétextés sont bons quand ils sont appuyés par les armes, ils l’occupèrent en 1521, après l’avoir enlevée au duché de Milan. Déjà, à la paix de Jante, ils l’avaient reçue comme alliée, mais ils n’avaient pas tardé à la réduire-en un véritable servage, en lui refusant toute 'partici- Bation à la souveraineté. Les Ligues y envoyaient des magistrats qui achetaient des assemblées, aux enchères, les postes de gouverneur de la vallée ou de podestats des territoires et des comtés, et. qui ensuite revendaient leur Office à quelque indigène, ou bien s’ingéniaient à en ti-
acer profit, en vendant la justice dans le pays qu’ils ne conmaissaient point et qu’ils n’aimaient guère.
A peine les nouvelles opinions se répandirent-elles en
MW talie, que la Valteline et les pays qui touchent à la Rhé-
tie parurent un asile commode à tous ceux qui étaient
mpmersécutés pour elles. Déjà, le 12 avril 1829, Comander
«= crit à Vadiano qu'un exilé d'Italie s'était réfugié en Val-
telline, et, ne s’y croyant pas en sûreté, était passé dans le val Pregalia, puis dans une commune de l’Engadine, où jusqu'alors l'Évangile n'avait pas été propagé. On ne eite point son nom, raais nous supposons que .ce. pouvait être Barthélemy Maturo de Crémone, qui, suivant d’autres auteurs, fut le premier à évangéliser l’Engadine. Dégoûté surtout de voir les moines attribuer des miracles à je ne sais quelle madone, Maturo s’enfuit, et, s’étant arrêté à Vicosoprano dans l’Engadine, il y changea le culte et y demeura jusqu’en 1547. Partisan de la liberté : religieuse, il préférait aux symboles nouveaux les opinions personnelles ; d’une instruction très-incomplète, il parut s’assimiler les doctrines de Camille Renée, qui exerqait les fonctions de maître d’école privé en Valteline, et penchait vers la doctrine des. Antitrinitaires. A la. suite de Maturo‘. vinrent Augustin Mainardi, Ochin, Pierre Martyr, François Calabrais, Jérôme de Milan, plus tard Curione et Stancario. Bevers reçut la croyance réformée de Pierre Parisotto.
Jules de Milan, échappé des prisons de Venise, fut prié de venir s'établir à Poschiavo, d’où il allait évangéliser
. non-seulement les pays voisins de l’Engadine, mais encore
eeux dela Valteline, principalement Tirano et Teglio (A) : il s'y maintint pendant trente ans, jusqu’en 1574, époque à laquelle il mourut dans un âge fort avancé, et à sa mort les habitants de Brusio se choisirent pour eux un
() A Viscoprano, aprés Maturo, nous trouvons sur les registres inscrits comme curés, Jules de Milan, l'ex-dominicain Aurelius Sittarca, Jean-Baptiste de: Teglio, le Génois Thomas Casella; le Dalmate Laurent Martinengo, François Trans, Martin Poncera et Albert Martinengo vers l’an 1600. Il est notoire que les historiens de la Valteline n’ont fait qu'effeurer ces origines du protestantisme dans leur pays; il me semble que Lavizzari ne nomme pas même Vergerio.
LES GRISONS. — LA VALTELINE. 199 pasteur spécial : les réformés de Tirano en firent autant. A Poschiavo, il eut pour successeur César Gaffori de Plaisance, qui'avait été gardien des Franciscains.
Dans le val Pregalia, la Réforme avait eu l’appui de la famille Prevosti : elle y avait été prêchée par Vergerio, évêque apostat ‘, auteur d’unequantité d’opuscules écrits à la légère, où il ne s'élève jamais aux idées qui partageaient alors ie monde des intelligences, mais’ où il se contente de décharger ses rancunes avec la violence cynique d’un langage trivial (B). A son instigation, au mois d'avril 4554, toutes les images et statues furent abattues à San Gaudenzio de Casaccia, et les ossements du saint patronsurent dispersés. Après lui, le val Pregalia eut successivément pour pasteurs, Léonard, ermite de Saint-Auggustin, Guido Tognetta, Barthélemy Silvio, Dominique de Gènes, Jean-Baptiste de Vicence, Thomas Casella, Jean Pianta de Samaden, Jean de Lonigo, Simon de Valle, Lucius Planta de Samaden, le Carme Nicolas, et Nicolas, ærmite de Saint-Augustin. En 1598, cette vallée fut évangélisée par Jean-Antoine Cortese de Brescia, qui, avec son frère Jean- François, avait converti au protestantisme Solio.
A Solio, il y avait encore de puissants catholiques, et pourtant en 1553 les images et les statues de saints furent renversées ; le ministère pastoral y fut exercé par Lactance «de Bergame, puispar messire Antoine Florio, puis par Jean Marzio de Sienne. Castasegna eut successivement pour ministres Jérôme Ferlito, Sicilien , Augustin de Venise, Jean-Baptiste de Vicence, qui y mourut, Moine de Macemata, Jean La Marra et Jéan Planta de Samaden. Bondio
(1) Nous. avons consacré à ce personnage tout le Discours X du &ome Il, p. 377.
200 BISCOURS IV.
eut Jérôme Torriano de Crémone, Antoine Bottofago, Jean Beccaria de Locarno, Armenio de Naples, Natale de Vicence qui y mourut, Jean La Marra, et le Carme Jean- Baptiste.
Ces noms, dont nous avons déjà rencontré plusieurs dans les Discours précédents , suffisent à éclaircir ce fait, que c'est surtout à des Italiens qu'on doit d'avoir jeté la mauvaise semence dans l'Engadine et dans le val Pregalia : leurs efforts furent plus grands en Valteline, mais ils: obtinrent de moindres résultats. Effrayé des dangers que courait ce pays, déjà l’évéqu de Côme y avait envoyé comme inquisiteur un certain Scrofeo; mais, impliqué dans les intrigues politiques du pays, il s’inquiéta plus deservir les intérêts de la France que de sauver les croyances. A Chiavenna surtout, les troupes Grisonnes, qui y avaient pris leurs quartiers durant la guerre soulevée par J.-J. Medeghino, châtelain de Musso, propageaient leurs erreurs ou tout au moins le mépris des choses saintes : ils trouvaient un auxiliaire dans Hercule Salis, colonel suisse, et dans Paul Pestalozza, son parent. Le nombre de ceux qu'avaient séduits les doctrines nouvelles était considérable, et parmi eux on distinguait Paul Masseranzi, le capitaine Malacrida et un Alfiere. Ceux-ci eurent pour contradicteurs le clergé catholique, et surtout César de Berli, curé de-Samòlaco, qui pour les combattre mit à profit la noùvelle qui s'était répandue d'une apparition dela Madone à une jeune fille, à’ qui elle avait prédit des désastres pour Chiavenna, si on n’en extirpait pas l’ivraie luthérienne. Il y eut alors une explosion centre les hérétiques : on ordonna des jeûnes et des processions; on se prit d’émulation à faire des vœux, précisémentparce qu'ilsles condamnaient; mais
Bientôt on découvrit que l'apparition de la Madone n'était qu’une imposture de la part d’un individu, qui pour ce fait fut décapité et bràlé en 1531.
Si nous nous en rapportions aux mémoires des hétérodoxes,; il y aurait même eu des prêtres et des rekigieux condamnés pour des fautes très-sales; de même qu’à Jeur tour on accusait les hétérodoxes d'avoir mis le feu aux églises et commis d’autres crimes. N'est-ce point ainsi qu'ont agi tous les partis, et dans tous les temps? :
* Chiavenna et toute la Valteline offraient un refuge trèscommode à ceux qui fuyaient d'Italie, tant par suite de la proximité, que parce qu’ils continuaient à jouir des avantages du climat et à parler leur langue, et jouissaient en même temps de la liberté du culte. Camille Renato, Sicilien, écrivait de Tirano au mois de novembre 4542 à Bollinger pour le remercier des soins empressés qu'il prodiguait à ceux qui émigraient d'Italie; et il l’engageait à. persévérer dans sa conduite, afin que tous ceux qui quittaient leur pays pour l'amour de l'Évangile pussent trouver un port sûr entre les Suisses et les Allemands ; il fait appel aux bons offices de Celio Curione, pour recevoir de ses lettres.
En 1546, on avait déjà établi une église réformée à Caspano, village de la basse Valteline qu'on regardait comme le berceau de la noblesse de ce pays; elle était protégée par. Barthélemy Parravicini et son frère Raphaël, homme docte et pieux, et par leur nombreuse famille. Mais un beau matin on trouva un crucifix brisé en morceaux; aussitôt les catholiques d’exciter un tumalte contre une religion qui n’épargnait pas même le Christ. Ils déclarèrent que dorénavant ils ne souffriraient plus que les hérétiques accomplissent leurs cérémonies dans l'église com-
L'hérésie obtient la tolérance,
mune : le juge dut faire arrêter le ministre, qui, ayant été mis à la torture, s’avoua complice et instigateur du fait, après quoi il fut condamné à une amende et fut banni à perpétuité du territoire des trois Ligues. Parvenu cependant à Chiavenna, il protesta contre la violence dont il avait été. victime, affirma son innocence, et cita à Coire le juge, mais nous ignorons ce qui en advint. Le bruit courut plus tard qu'on ne devait attribuer le fait qu’à une.espièglerie d'un fils de Rodolphe Parravicini, à peine âgé de treize ans, qui s’en reconnut coupable. Beaux subterfuges, que nous avons revus de notre temps!
De Porta publia un long mémoire, rédigé par les ministres évangéliques assemblés au concile d’Ilanz, sur les expédients qu’il conviendrait d'adopter pour contraindre à l’obéissance religieuse les habitants de la Valteline, de Chiavenna et de Bormio, et pour extirper de chez eux les nombreuses «superstitionset les erreursimpies »; ils décidèrent de leur envoyer des. prédicants, d’expulser de chez eux les moines et surtout les Capucins, et les confréries de pénitents, d'empêcher toute immixtion de l'évèque de Côme, et de placer dans chaque territoire un maître d'école apartenant à la religion réformée.
En 1544, à la diète de Davos, Hercule Salis avait fait décréter que tout habitant, de Chiavenna, de la Valteline et des environs, qui serait arrivé à la connaissance de l’Évangile, aurait le droit de se livrer à un enseignement public et privé; que quiconque abandonneraît la patrie pour cause de religion trouverait à la fois un sûrasile et la liberté pleine et entière du culte dans n'importe quel village des Ligues.
La protection que les Salis accordaient aux novateurs avait son contre-poids dansl’opposition que les Planta, leurs
LES GRISONS, == LA VALTELINE. 203 rivaux politiques, faisaient aux apôtres des doctrines nouvelles; aussi, suivant que l’influence’de l’une ou de l’autre famille prédominait, les mesures adoptées par les autorités changeaient. C'estainsi qu’en 1551 Antoine Planta, gouverneur de la Valteline, exclut du paysies prédicants; en sorte -qu'Ulysse Martinengo écrivait à Bullinger le 31 d'août de la même. année : € Ici on se dispute, et parce que la loi « exelut. du territoire les proscrits pour délits ou les « coupables d’homicide, on veut aussi nous chasser comme « des bandits; peut-être ne pourrais-je rester dans les « Trois Ligues, tant le diable s’acharne contre moi. »
Mais, le 18 avril 4557, Bullinger écrit de Samaden à Fré-
dérie Salis :.« Dans la Valteline, dans les comtés de Chia- « venna et de Bormio, nous avons eu bien des épreuves à « endurer; pourtant la vérité l’a emporté, après qu'on a « eu expulsé les moines étrangers, et assigné aux Évan- « géliques des temples, où ils [pussent prêcher l'Évangile « avec le décorum nécessaire. Dans quelques endroits, « comme à Sondrio, sur la montagne de Rogoledo, on « prescrivit que là où il y aurait de nombreux adhérents « à l'Évangile, on bâtirait un temple, s’il n’y avait déjà « un édifice convenable pour les assemblées des fidèles. æ On a découvert que certains individus, avec l'argent des « étrangers.ou avec leur ‘appui, s’efforçaient d’entraver « les progrès de l'Évangile : après les avoir condamnés « à une amende, nous leur avons enlevé toute envie « de nous nuire. En résumé, mes collègues et moi, nous « faisons tous nos efforts pour. aplanir le chemin à l'É- « vangile. »
C'est à ce but que consacraient toute leur ingénieuse
habileté Vergerio par ses sermons, ses lettres et ses opusœules, et avec lui Augnstin Mainardi, Piémontais. Celui-ci
estl’auteur d'un Traité de l'unique et parfaite satisfaction du Christ, dans lequel on expose et prouve d'une manière évidente par le moyen de la parole de Dieu, que le Christ seulta satisfait pour les péchés du monde, et que, par rapport à Dieu, il n'y a pas d'autre satisfaction que la sienne , soit pour les péchés, soit: pour la peine (en italien, brochure de‘ 48 pages in-8° (1551). Mainardi s’y plaint de ce que « au- « jourd’hui certaines personnes qui font profession de prè- « cherle Christ, sous prétexte de se réclamer d’un telnom, « se laissent aller à proférer d’horribles blasphèmes, pré- « chant en public et sans ambages, du‘haut de la chaire, «en présence des populations, comme on a coutume « dele dire, à plein gosier, et, pour mieux être comprises, « répétant souvent les mêmes paroles, disant que la satis- « faction que le Christ a offerte pour nous ne suffit pas « pour opérer notre salut, mais qu’une autre satisfaction « que celle du Christ est nécessaire pour effacer nos pé- « chés. »
Il passait pour le coryphée de cette doctrine, et Ochin, ayant été accusé d’en soutenir une toute contraire, et de Yavoîr propagée en Valteline, s'empressait d’adresser sa profession de foi à Mainardi‘. On croit aussi Mainardi l'auteur de l’opuscule de l’Anatomia della Messa, qui parut d'abord en italien sous le nom d'Antoine Adamo, et qui, à l’instigation du marquis de Vico, fut traduite en français et à lui dédiée; plus tard, en 4841, on en fit une traduction en latin, remplie de tant d’erreurs typographiques, que l’éditeur s'en prend à Sa-
(1) Ochin l'atteste dans une lettre datée de Zurich, 4 juin 1558, adressée par lui à Frédéric Salis, où il se plaint de ce que les frères de Lélius Socin l'avaient fait parler différemment. (Voir De PoRTA, part. II, pag: 392.)
tan de ce qu’elle renferme plus du centuple de celles
qui se commettent d'ordinaire (Baye). .
- Les réfugiés d'Italie recherchaient , ainsi que nous n’avons cessé dele répéter, bien. plutôt la liberté de leurs croyances personnelles que le droit d’en professer de nouvelles; moines.et prêtres apostats pour la plupart, mus
par .un sentiment de haine contre Rome et contre leurs supérieurs, et désirenx de secouertout frein, ils devenaient Souvent d'une humeur turbulente et querelleuse , en sorte qu’on voyait.se multiplier les. discussions religieuses, et se former un mélange confus des éléments. bibliques d’Al- Remagne et des ékéments rationalistes d'Italie: Les premniers apôtres des doctrines ariennes et antitrinitaires furent frère Francois de Calabre, curé de Vettis ‘et frère Jérôme de Milan, curé de Livigno. Hs disaièntque le dogme «de la trinité, tel qu'on l'enseigne, impliqué une.cônitradiction et une absurdité : quant à l’immortalité de l'âme, xls émettaient des doutes sur elle; selon: eux, l’âme.ne devait pas conserver d'activité après la mort, op bien elle restait comme assoupie jusqu'au jour du jugement; “alors. seraient. damnés par Dieu ceux. qui . par. leur mégligence et. par leur désobéissance auraient mérité ce châtiment. Sur la question de la rédemption, ils prétendaient que nous en sommes redevables non: pas tant à la mort du Christ qu'à la: grâce du Père;:-la justice du GCbrist né peut être .imputée à personne, mais chacun sera Augé au..tribunal divin d'après ses propres œuvres ; personne n’est assez corrompu par le péché, pour ne pas avoir conéervé en lui le libre arbitre pour le vrai bien; la concupiscence ne doit pas.être rangée au. nombre des péchés; les sacrements ne sont que de pures manifestations extérieures de la profession de foi chrétienne et
Camille Renato.
des signes commémoratifs de la mort du Christ; le haptême ne doit pas ‘être conféré avant que les enfants soient parvenus à l'âge de discernement, Il serait cependant difficile de formuler le symbole de ces sectaires, parce que tantôt les uns, tantôt les autres, apportaient quelque innovation dans leurs croyances : ceux-ci voulaient conserver l’Ave Maria, ceux-là qu'on prononçât les paroles sacramentelles Hoc est corpus meum, ou qu'on se servit du pain azyme; d’autres défendaient de: choisir des catholiques pour parrains: au baptême, ainsi qu'il arrivait souvent; ils avaient toujours à la bouche la qualification d’ignorant et de superstitieux pour quiconque les contredisait.
Une dispute théologique ayant été organisée à Stis dans l'Engadine en 4444, tous les prédicants y assistèrent; André Schmid, Conrad Jeklin, Altieri, et à leur tête Pierre Bardo Pretonio, uré de Tusis,et Salutz. Au bout de deux jours de débats, le moine ealabrais fut chassé de la Rhétie et du Tyrol, et on avisa aux moyens de déraciner les erreurs qu'il y avait semées. '
Tiziano, qui propageait à Coire des.doctrines du même goût, fat incaroéré, et le peuple réclamait avec fureur sa mort. Salutz s’entrenvit d’une part pour fléchir la rigueur de ses juges, et ticha de l’autre de le’convertir; mais Tiziano, lorsqu’on l’interrogeait, répordait par des circonlocutions, évitant de préciser- ses croyances. A la fin, il se rétracta, et fut condamné à être conduit à travers la ville pendant qu'on lé flagellait, puis banni du territoire helvétique (1854. Voilà le premier eïemple d'un chétiment corporel infligé poùr cause d’hérésie parmi les Réformés de fa Suisse,
Pour eorriger Camille Renato, qui répandait parmi les
Habitants de Chiavenna des doctrines semblables , Maimardi, en 4547, rédigea une confession de foi particulière, la première qu'on ait publiée dansles Grisons. Nous me la possédons pas, mais on peut en recueillir la substancé dans un livre italien imprimé à Milan en 4561 par “Pierre Leoni, disciple de Camille , livre où il développe les môtifs pour lesquels il n'avait pas voulu la souscrire. Dans cette profession, Mainardi condamnait les erreurs”des Anabaptistes, comme aussi ceux qui font mourir l’Ame en même temps que le corps etqui la font ressusciter avec lui au terrible jour du jugement dernier. Il anathématisait pareillement ceux qui nient qu'il reste à L1’homme assez de lumière naturelle pour connaître ce «qu'il doit faire ou éviter; que le Christ ait recu une chair de péché ou la concupiscence; que la foi justifiante ait Besoin de confirmation; ‘que le Christ ait fait quelque promesse en instituant la Cène; que le baptème et la Cène soient de simples signes du chrétien et des expressions du passé, et non del’avenir; que le baptême aït succédé à la circoncision, et qu'il ait aucune ressemblance avec celle-ci.
Il h’apparaît donc pas que Camille Renato ait eu pour ænaftres les Socins; au contraire, Lélius Socin a pu avoir &té son disciple, tandis qu'il demeurait à Chiavenna. Assuærément Camille cachait adroitement ses opinions; quand àl ne pouvait faire autrement, il disait qu’il les avait soutenues uniquement à titre d'exercice de logique. IL écrivit sous ce titre: Contro il battesimo ‘che ricevemmo sotto &Z segno del papa e dell’ anticristo, un pamphlet dans Lequel il prétend qu'on ne devait le conférer qu'à ceux qui connaissaient 'Évangile. Quant à l'eucharistie, il avait sur elle des opinions encore plus étranges. |
Antitrinitaires dans la
Valteline.
Il avait pour soutiens François.Negro et François Stancari, qui enseignaient d’autres dogmes encore qu'ils parvinrent à faire approuver par Comander, en les réduisant à de courtes formules où la question - litigieuse était dissimulée, Une semblable méthode fut suivie par Aurèle Sittarca, qui avait succédé à Vergerio dans la curé de Vicosoprano, par Jérôme Torriano à Piuro; par Michel- AngeFlorio à Soglio, par PierreLeone à Chiavenna. Negri, ayant eu un fils, le présenta à Mainardi pour qu'il le-baptisàt suivant les rites de sa foi. Celui-ci lui répondit qu'il le baptiserait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit dans la foi de l'Église du Christ. C'était oui ou non. De là naquit un débat que Vergerio prétendit concilier, ‘en disant, à défaut, d'autre raison; qu'en résumé -c'élaient là des questions oiseuses, et qu’au lieu d’ergoter ainsi, il valait mieux travailler à la réforme de la vie. Bullinger, Blasius et d’autres s’efforcèrent de couper court à un schisme aussi, pernicieux ;, enfin le synode imposa silence à Camille Renato. Il n'en,continua pas moins à prêcher ses doctrines; aussi Mainardidut-il se rendre en1388à Zu rich pour faire approuver sa confession de foi. Plus tard, ennuyé de tout ceci, il voulait s’en aller enAnglèterre, où il était invité à venir par Ochin.
Parmi les différentes.lettres de Mainardi, conservées au musée helvétique, nous choisissons la suivante, adressée à Bullinger le 15 mai 4549 :
« J'aireçutalettreavec deux décadesde sermons; présent « plus précieux pour moique de l’or etdes pierreries: Mes «occupations ne m'ont pas permis encore de lesdire, « mais je le ferai, et je les déclamerai en chaire, car tout ce qui vient de toi ne peut qu'être excellent. Je suis si « petit en comparaison de toi, queje n'ai rien à témander,
« sinon des faits qui t'affligeraient. J'ai été enchanté de « tout ce que tu m'écris de la Saxe, de la Poméranie, etc. « J'avais bien eu vent de quelque chose, mais j'avais « peine à y croire; on en débite tant de nos jours! J'ai « surtout été ravi d’apprendre qu’en Angleterie votre <-opinion et la nôtre touchant la Cène avait prévalu, c'est « pourquoi espérons qu'il en sera aussi de même ailleurs. « De notre Église, je ne puis te rien dire qui te fasse « plaisir : le porteur de la présente te donnera là-dessus « des informations. Les auteurs du schigme sont des ana- « baptistes. Un de ces sectaires qui adhérait aux opi- < nions de Camille, se trouvant un jour à la table d’un « noble en même temps que Pierre-Paul Vergerio, con- « fessa ouvertement et en présence d'un grand nombre « de personnes qu’il venait de recevoir le nouveau bap- « tème, qu'ainsi il était devenu un autre homme, c’est- « à-dire un homme régénéré et rempli de l'esprit de « Dieu; que, dans le nouveau baptème, il avait renoncé € au pape et à tout ce qu'il avait trouvé dans la papauté, « parce que le premier baptème n'était pas du Christ, « mais de l’anteehrist et du diable ‘; et il déclara que « j'étais un loup et un séducteur. Camille, leur coryphée « et leur pote, n'est pas aussi fougueux pour faire sa < confession au grand jour; il y met plus de prudence, < non pas qu’il vaille mieux, mais: parce qu’il craint de se « dévoiler; du‘reste; il faut bien qu'ils soient impliqués «.dans' la même erreur,-ceux qui sont si bons amis. « Je-ne sais’ ce que je ferai: on m’appelle en Angleterre; «ici, je n’aïaucun aide, et:je suis seul à manœuvrer le pres- « soir: Patjonne-noi, Seigneur, car-cette expression ne (1) Dans une autre lettre il explique qué celui-ci était Pierre de Ca-
salmaggiore. Mus: Helv., patt. XIX, pag. 489. Voi
Confession Rhétique.
« peut convenir qu'au Christ seul, et ne peut s’employer « qu'en parlant de Lui. Que le Seigneur dirige mes « pas, je ne sais vraiment.ce que je dois faire. J'apprends < que Camille t'écrit; réponds-lui avec ta prudence ordi- « naîre : c'est la peste de l'Église et un grand hérétique. « On dit qu’il se dispose à quitter Chiavenna : puisse-t-il « devenir meilleur dans d’autres contrées! Dieu veuille « qu’il emporte avec lui sa peste! mais je crains qu'il « ne nous en laisse quelques germes.
« Cette lettre & sera remise par Balthazar Altieri, « homme distingué et d’un rare talent : accueilleses ou- « vertures, car je ne puis te donner tous les détails dans « une lettre écrite à la hâte. Il te découvrira ses plans. « Toi, homme de tant de prudence, si tu vois que ses « projets soient capables de procurer la gloire du « Christ, prète-lui le secours de tes conseils et de ton « crédit. Pour moi, quant à ce que j'ai pu comprendre « avec ma faible intelligence, j'estime que la réalisation « de ces vœux contribuerait puissamment à étendre le « règne de l'Évangile du Christ. Mais les chefs ne se pré- « teront pas facilement à ses désirs. Porte-toi bien dans « le Christ Jésus, Notre-Seignear, et prie pour moi.»
On prit le parti de rassembler un: nouveau synode : quatre pasteurs, élus par le consistoire, vinrent au mois de décembre 4549 à Chiavenna, où ils reçurent l’hospitalité de François Pestalozza, et, après de longues disputes, ils finirent par interdire à Camille l’enseignement et la prédication, seit en particulier, soit en publie; ils rédigèrent vingt et une conclusions, en conséquence desquelles Camille fut excommunié le 6 juillet 1850. Camille rédigea une profession de foi, adressée à Frédéric Salis, qui au fond est une pure paraphrase en vers hexamètres de
LES GRISONS. — LA VALTELINE. 211 chacun des articles du credo, et où il dissimule les points sur lesquels il errait (C.). Camille écrivit aussi un livre intitulé Errori, inesie, scandali di Agostino Mainardi dal 1535 edopo (à partir de 1538 et des années suivantes), où il l’ac-
cusait de cent vingt-cinq erreurs. Dans d’autres écrits, il réfute les croyances luthériennes.
A cette occasion, les prédicants proposèrent d'en venir à uné discussion publique, même avec le chapitre catholique de Chiavenna qui ne crut pas devoir accepter le défi. Les dissidents pensèrentfaire disparaître ces discordes dans le synode de 1533 avec la coopération de Travers, de Bullingeret d’autres, en préparantune ConfessionRhétique, ‘toire on l'avait: décidé dans l'assemblée de Chiavenna, pour mettre ainsi un frein aux Italiens libres-penseurs. Cette Confession débute par les trois symboles œcuméniques, puis élle passé aux mérites du Christ et à l'unique pouvoir de la sanctification par la foi; elle rejette l'opinion qui voit en Dieu la cause du mal; d'après elle, la chair du Christ est au ciel, cependant il reste présent dans l'Église : le baptème a été substitué à la circoncision, et dans tous les cas il faut fuir le nouvéau baptème: Chaque année se tiendront deux synodes, où l'assemblée commencera par faire une prière à genoux : le ministre du Te plus ancien lira le psaume 149 en latin et en allemand; ensuite vindra la profession de foi; puis, après avoir procédé à l’élection du président , de deux assesseurs et du chancelier, on commencerà à traiter les affaires. Sont jours fériés, les dimanches, Noël, Pâques, la Pentecôté; dans chacun de ces jours, on récitera le pater, lé symbole et les dix commandements. Le baptème se confère dans l’Église, en excluant le sel, le chrême, la salive, et cela en suivant les lifurgies usitées à Zurich ou à Coire; il n’est
pas nécessaire que les parrains soient connus pour fidèles, pourvu qu'ils soient choisis parmi les membres de la communion; nul curé ne pourra baptiser un enfant à l'insu du père et sans le consentement du magistrat, Pour la communion, on peut employer le pain sans levain; interdiction de la faire dans la maison. Les mariages se cé- Ièbrent en public; le divorce est défendu. Nul ne peut abandonner sa communauté, L'excommunication exclut pour toujours de la Cène celui qui en est frappé, à moins que des signes certains d’amendement ne l’y fassent réadmettre. .
Telle fut la Confession observée par l'Église Rhétique, et les pasteurs la souscrivaient; néanmoins, lorsqu’en 1559 la Confession Helvétique fut publiée, elle fut adoptée par les Grisons. Mais les réfugiés italiens ne voulurent pas s’y conformer; Vergerio, la trouyanten beaucoup de points en désaccord avec ses croyances, refusa de la souscrire, et, se rappelant qu'il était évèque, il demanda, d'être nommé visiteur de la Rhétie et de la Valteline, se promettant bien de réconcilier les dissidents. Salutz se moquait de lui à ce propos, comme s’il se fût donné trop. d'importance : « Lecielnetomberait pas,lors même que Vergerione < le soutiendrait plus sur ses épaules. Au lieu de propager .« l'Évangile, il devient un obstacle à sa diffusion, puisque .« les prédicants se chamaillent entre eux, au lieu de « s'unir tous ensemble contre les Capucins. »
De fait, les Capucins en Valteline combattaient les hérétiques, comme les Dominicains fixés à Morbegno, d'où ils se répandaient partout pour précher. Parmi eux, on doit citer surtoutfrère Ange de Crémone, qui ,prèchantà Te- ‘glio, excita le peuple jusqu'à iui faire jeter des pierres à Paul Gaddi et à d'autres venus de Poschiavo; il en résulta
‘une bagarre dans laquelle furent. blessés plusieurs bourgeois qui étaient du parti de Gaddi.
"Les Grisons avaient grand intérêt à assurer le sort des Evangéliques dans la Valteline, surtout depuis que Fabricius avait succédé à Comander comme chef de l’Église Rhétique à Coire. Les prédicants y étaient toujours considérés comme des personnes privées, comme des maîtres enseignant dans les maisons particulières : Mainardi luimême à Chiavenna n’était soutenu que par Hercule Salis et quelques autres, ét il faisait ses préches dans une petite salle de sa maison : on devait observer toutes les anciennes têtes, surtout quand le commissaire du pays se trouvait étre. un catholique. Mais alors on publia un décret, aux ter- | stes duquel les Évangéliquesneseraient plus forcés àchômer d’autres fêtes que celles prescrites par le synode ; on leur attribua le tiers des revenus appartenant à l’Église Saint- Laurent de Chiavenna : on défendit de faire des novices dans les cloîtres ; on assigna à chaque prédicant un traitement annuel de quarante couronnes, qui seraient prélevées sur les revenus des biens sis en Valteline et dépendant de la mense épiscopale de Coire et de l’abbaye de Saint-. Abbondio de Côme; dans les endroits qui avaient plusieurs églises, on devait en céder une aux Évangéliques.
Chargé de faire exécuter ce décret, Frédéric Salis fut fêté par les Évangéliques : nommé commissaire à Chiavenma, il s’adonna de tout son pouvoir à propager leurs croyances. Alors Jean Schenardo, jurisconsulte de Morbegno, présenta une supplique au grand conseil rhétique contre ces prédicants, qui, ayant déserté saint Augustin et saint Benoît, réclamentpour leur propre avantage, et non pour celui du Christ. Le véritable évangélique, disait-il, s’en tient à saint Paul, qui défend de rien faire par esprit
de litige et de revendiquer même son bien propre; qui veut qu'on supporte les supercheries, les injures : l’apôtre se glorifiait de n'être à charge à personne; ces hommes, au contraire, les voyez-vous avec de grasses rétributions ? Que s'ils ne veulent imiter Paul, qui lui-même imitait le Christ, au moins qu'ils aillent demander leur salaire à ceux pour quiils combattent, et non à ceux quisont leurs adversaires. Mais ces déserteurs sont les esclaves de leur ventre, et non du Christ : ils ambitionnent une tout autre existence que celle des apôtres, qui, eux, la passèrent au milieu des sueurs, des travaux, des veilles, avec la faim, le froid, la nudité. Oh! comment osent-ils se dire Évangéliques, s’ils abhorrent une vie que tant de Pères du désert ont menée dans les veilles, dans les jeùnes et avec le cilice! Eh quoi! Évangéliques ceux qui jettent le froc aux orties, tandis que le Christ a proclamé bienheureux ceux qui se mutilent pour le royaume des cieux, et que Paul a préféré le célibat au mariage? Le Christ et les apôtres ont opéré des miracles qui ont fait croire à leur doctrine; les saints, les pontifes se sont signalés soit par des miracles, soit par la patience au milieu des'souffrances ; quant à ces parvenus, ils n’opèrent point de miracles, ils bannissent l’austérité de leur vie ; doncils ne méritent pasqu’onajoutefoi à leur doctrine. En outre, il est injuste et illégal de rapporter à une religion ce qui était destiné à une religion toute contraire; on doit respecter les suffrages des défunts à l’égal des lois et des testaments : ravir ce que d’autres possèdent en vertu d’un juste titre ou par usurpation est une iniquité. Enfin Schenardo concluait à l’abrogation de ces lois, ou tout au moins à ce qu'on les soumit à la sanction du suffrage universel des habitants de la Valteline.
On accueillit sa ‘proposition comme on accueille d’or-
LES GRISONS, — LA VALTELINE, 215 dinaire celles des: outrecuidants; aussi le décret, malgré la vive opposition qu’il rencontra à Morbegno, fut-il exécuté, et on entreprit l'inventaire des biens ecclésiastiques, dans la Valteline.
Le chevalier Quadrio, médecin del’empereur Ferdinand, légua sa) maison de Ponte pour y établir une école tenue par les Jésuites : l'empereur prit cette affaire tellement à cœur qu’à la diète de-Ratisbonne de 1358, il en parla amicalement avec le bourgmestre de Coire, et Canisius, provincial des Jésuites, envaya l'Espagnol Bobadilla avec douze compagnons pour y ouvrir le collége. Les Réformés en furent épouvantés; Fabricius s’y opposa de toutes ses forces, et oblint en 1561 une décision de la diète contre cette école.
Augustin Mainardi mourut le 31 juillet 1568, et Ulysse Martinengo écrivit à Fabricius : « Le matin de sa mort, « après avoir convoqué les frères, il prononca un discours « excellent, dont la substance fut que nous devions per- « sister dans la doctrine que pendant vingt années de suite « il avait préchée; doctrine la plus certaine et la plus sa- « lutaire pour les âmes, parce qu’elle s’appuyait sur la « pure parole de Dieu. Le lendemain, les anciens de l'É- « glise le portèrent sur leurs épaules avec les marques de « la plus profonde tristesse; car il avait si bien mérité les « sympathies de tous, que ses adversaires eux-mêmes ne < trouvaient pas un reproche à lui adresser. »
Pour le remplacer, on appela le Bergamasque Zanchi, bel esprit qui accepta volontiers, pour se soustraire aux tracasseries que les Luthériens lui faisaient à Strasbourg. - Mais, dans ce nouveau poste, il ne sut pes trouver la paix, parce qu'il manquait d’une force de caractère suffisante pour tenir en respect les émigrés. Simon Fiorillo de Naples,
Lentulo.
qui dans l'intervalle avait suppléé Mainardi, prétendait maintenant à un droit de préséance surZanchi, et reprenait les idées de Camille Renato. En 1564, pour comble de malheur, éclata la peste qui, en peu de semaines, fit périr cent huit personnes, en sorte que le prêche dut se faire en plein air, et chacun apporta avec soi une fiole de vin pour boire à la sainte Cène, afin d’éviter la contagion. Les prêtres catholiques firent preuve comme d'ordinaire de leur héroisme en assistant les malades , et les ministres évangéliques n’abandonnèrent pas non plus leur poste, à l'exception de Torriano de Piuro.
Lorsque plus tard survinrent Biandrata et Alciat, qui répandirent de nouvelles erreurs sur la Trinité, Zanchi les laissa faire : mais au bout de quatre années il s'en alla. Il s'arrêta d’abord à Piuro, où il épousa une nommée Lumaga, puis il s'enfuit. à Heidelberg, où il succéda à Zaccharie Orsino. .
Chiavenna eut pour pasteur Scipion Lentulo, jadis bet des Vaudois dans le val d’Angrogna, puis ministre à Montagna au-dessus de Sondrio. C'est de là qu’il écrivait le 19 octobre 1566 au professeur Wolf à Zurich : « J'ai « presque tous les jours à combattre avec des Italiens, « et, quoique Italien moi aussi, je ne craindrai pas de dire « qu'aucune religion ne leur plaît, depuis qu'ils ont com- « mencé à prendre en dégoût la papistique. » Il informait Bullinger qu'il étudiait ses écrits théologiques et ceux de Calvin, qu'il avait entendu précher à Genève : pendant son séjour dans le val d’Angrogna;lilétait tellement surchargé d’affaires, qu’il avait à peine le temps de lire la Bible. Comme il devait prècher cinq jours par semaine à Chiavenna, il ne Jui restait pas de temps pour lire des œuvres étendues comme celles de Luther (3 juin 1575).
Tobie Eglino de Zurich, un des rares disciples de notre TobieEgtino. Giordano Bruno, maître de qui il parle avec respect dans une dédicace à Jean Salis, était parvenu à être nommé pasteur de Saint-Martin de Coire et administrateur du consistoire rhétique. Lentalo, en lui décrivant l’état où se trouvait l’église de Chiavenna, fait mention d’un nommé Salomon de Piuro, ouvrier forgeron, excommunié depuis dix ans comme arien, qui ne perdait aucune occasion de déclarer qu’il ne croyait pas que le Christ fût Dieu, bien que conçu par le Saint-Esprit. 11 mentionne également un Bolonais du nom de Ludovic Fiero, excommunié pour la même cause, qui, revenu récemment de la Moravie, affiche bien davantage ses folles idées; un forgeron, nommé Henri, qu’on n’a pas encore chassé, bien qu'il ait été dénoncé au préteur comme un des plus scélérats parmi les anabaptistes ; un nommé Alexis de Trente, infàme anabaptiste ; un Vénitien nommé Jacob, ex-prêtre, qui n’assiste jamais au prêche ni à la cêne, et qui ne se plaît qu'à converser avec des hérétiques : il cite enfin un des neveux de ce dernier ou plutôt son fils, que notre Église a déclaré être un impie et un scélérat, et qui se moque de l'Église. « Il y a « trois ans (poursuit-il), émigra ici un nommé Pierre, qui « se dit Romain, bien qu’à son langage on devine qu'il « est Espagnol; il a tout d’abord faitune confession sincère, « plus tard il s’est fait connaître comme anabaptiste, et il « répand aux alentours et donne à lire comme des oracles « les livres de Georges Siculo. On range dans cette caté- « gorie François de Bagnacavallo, qui, d’abord bon chré- « tien, retourna, après un certain temps d'absence, pour « déclarer que Christ n’est pas Dieu par nature, mais par « grâce. Ajoutons à cette liste, Jean de Modène, vilain « homme, qui ne cesse de corner aux oreilles de tous que
« les régénérés ne peuvent pécher. Que dirai-je de ceux < qui ne veulent pas soutenir la Confession Rhétique, ni « étre interrogés par les ministres sur leur foi? Ne vont-ils € pas jusqu’à hlâmer tout le gouvernement ecclésiastique « et la discipline? Ils leur ressemblent de bien près, ceux « qui favorisent ces imposteurs, et ceux qui les soutiennent « comme des frères bien-aimés. Faites donc en sorte, è < mes frères, que les illustrissimes seigneurs donnent l’or- . « dre à notre préteur de chasser tous ces personnages du « territoire de Chiavenna. » (7 novembre 1569.) Lentulo renouvelait ses instances au mois de mai suivant, à l’approche de la réunion du synode.
Déjà Zanchi avait prié Bullinger de n'admettre aucun réfugié, à moins qu'il n'eût préalablement fait sa profession de foi sur la nature de Dieu, sur le péché originel, sur les mérites satisfactoires du Christ, et sur la condition future des Ames : autrement, disait-il, si l'Espagne a engendré la poule, l'Italie fera éclore les œufs, car déjà on entend les poussins piauler. Eglino en effet exposa les périls qui résultaient pour les églises de Coire et de Chiavenna de la présence des Anabaptistes; aussi on rendit undécret qui ordonnait à toute personne de se déclarer ou catholique, ou adhérant à la Confession Rhétique, sous peine d’être expulsée (27 juin 1570), et de se munir pour précher d’une licence, soit auprès de l’évêque de Côme, soit près du Consistoire rhétique.
cuore Les dissidents firent grand tapage à propos de ce décret, Se principalement Torriano, ministre à Piuro, ‘et quelques autres de la Pregalia et de la Valteline; ils le comparèrent
aux décrets de l’Inquisition romaine. Barthélemy Silvio, ministre à Traona, et le médecin Marcel Squarcialupo, écri-
virent contre ce décret. Lentulo leur répliqua par une Res-
ponsio o orthodoza pro edicta ill. D. D. trium fœderum Rhatie adversus hzerelicos et alios ecclesiarum rhæticarum perturbatores promulgata, in qua de magistratus aucthoritate et officio in coercendis haæreticis ex verbo Dei disputatur. Alexandre Citolino, réfugié d’Italie chez les Grisons, puis en Angleterre, avait placé, au-dessous de l’étendard rhétique qui était peint sur le mur selon l’usage du pays, les vers suivants :
Fortia signa simul connectunt armipotentes Tergeminos populos sociali fædere junctos Solamen profugis. Felices vivite semper.
Squarcialupo les effaca, et les remplaca par ceux-ci :
Est liber Christus et Rhætia, liber et hospes : Este procul vulpes : dura. catena vale.
Eglino lui répliqua :
Est liber Christus et Rhatia, liber et hospes, Sed'grave servitium prodit ab hereticis.
‘ Calcatur Christus, non hospes ab huspite lutus : Rkete, volens liber vivere, pelle lupos.
Allusion au nom ce,docteur. Torriano , Camille -et Silvio souscrivirent | la formule, disposés qu’ils étaient à la violer, et sùrs d’avance d’acheter l’impunité à deniers comptants; mais le décret fut appliqué à un nommé Christophe, maître d'école à Sondrio. Les martyrologes des Anabaptistes contiennent une longue liste des victimes de ces persécutions.
La question du droit de punir les hérétiques fut discutée avec acrimonie au synode de Coire, en'juin 1874. Tobie
Eglino soutenait l’affirmative; Jean Gantner, anabaptiste , tenait pour la’ négative. Les Italiens s’y présentèrent. Citons parmi eux, Torriano, qui à Piuro recevait à la communion ceux que Lentulus ‘excommuniait à Chiavenna; Nicolas Camulio, un négociant des plus riches qui leur donnait l'hospitalité à Piuro même; Lélius Socin, un Sadolet, omnes perversi homines (dit le procès-verbal), entourés d’une quantité d’amis, et patronnés par le médecin Bellino qui garantissait leur sécurité. Le père Jules de Milan, curé de l'église de Poschiavo, apporta des lettres de Camulio à Torriano, interceptées par les Italiens, lettres où il qualifiait les ministres évangéliques de vieux et nouveaux renards, de nouveaux Pharisiens, d'hommes de sang, de papes de l’antechrist, de bourreaux : il y déplorait l'exil d’Ochin et son expulsion de Zurich, il proposait le moyen de lemettre en sûreté à Piuro; il qualifiait Camille Socin d'homme honnête et pieux, qui savait résister aux nouveaux Pharisiens; il témoignait sa sympathie pour les hérétiques Betti et Dario; il louait la longue familiarité avec l'école de Sienne, et déplorait la mort de Castalion, qu'il appelait un éminent chrétien‘. Camulio s'excusa comme étant peu habitué aux subtilités de la théologie; il avoua qu'il s'était montré trop large envers les réfugiés, mais par pure compassion; d'un autre côté, il soutenait que personne ne consentirait à souffrir des actes de violence contre sa conscience, et que dès lors ceux qui partageaient son opinion ne pouvaient violenter la conscience d'autrui; on ajoutait que, d'ailleurs, on ne
(1) L'œuvre principale du Savoyard Castalion est la ‘traduction latine et française dela sainte Écriture. Calvin l’eut en amitié, puis il lui prodigua des injures à raison de ses idées sur la prédestination, et parce qu'il avait blämé la punition des hérétiques.
discutait pas sur des matières essentielles au salut, mais pour décider si le magistrata le pouvoir de punir les hérétiques. On lui fit tant de menaces qu'il perdit courage : tous ces Italiens furent frappés de censure; néanmoins ils prirent tant de ménagement qu’ils obtinrent de rester dans le pays, et même de conserver leurs traitements. Mino Celsi de Sienne écrivait en 1572 : « M'étant arra- persécutions « ché il y:a trois ans des mains de l’antechrist, et fatigué « du long voyage et des dangers que j'avais courus, avant « d'aborder comme à un port aux Alpes Rhétiques, je «; croyais (comme on le croit entre nous autres frères d’I- « taie) que les églises, qu'à bom droit on nomme réfor- « mées, étaient liées entre elles par un accord indisso- «.Juble et par l'unité de doctrines. Tout au contraire, mon « esprit a été vivement affecté, lorsque je découvris que, « malgré l’assentiment unanime avec lequel elles consi- « dèrent le pape comme le vrai antechrist, et la messe « comme une idolâtrie pire que toutes celles de l'antiquité; «malgré qu'elles. soient toûtes unanimespour reconnaître « que les hommes sont justifiés non par leurs propres « œuvres, mais par la foi en Christ; que le purgatoire est a. la boutique du pape; qu’il y a deux sacrements et non « pas. sept, et autges.articles pieux et. saints, elles sont « en désaccord sur. beaucoup d’autres points. Et, comme « chacun tient sa foi paur vraie et orthodoxe, si l’on ad- « met la persécution des hérétiques, il. s'ensuit nécessai- «.rement que.chacun a.{e droit de persécuter son frère « dissident, et qu'il peut avoir recours soit au fer, soit au « feu, soit à l’eau .pour s'en débarrasser, et-alors on ne .« voit plus de limites dans les,supplices, a ...:. Plus tard, la controverse sur la prédestination s'envenima bien. dayantage. C'est. ainsi, qu'Alciat et Biandrata,
« ou envoyés aux galères, ou retenus prisonniers dans « leurs propres maisons, s'ils sont nobles. Dernièrement, s un Vénitien nommé Jacques Serravallense, qui avait « professé l'Évangile à Chiavenna, et qui se rendait pour « affaires en Italie, fut arrêté à Crema, et, avec beaucoup « de mauvais traitements, les mains liées derrière le dos « comme un grand criminel, conduit à Venise, et là con- « damné aux galères, ou, comme d'autres l'ont dit, préci- « pité dans la mer. Bologne nous offre le.spectacle d’une « pareille boucherie, et pis encore; on y donne la mort, «on charge de chaînes, on y torture grands et petits. « A Piuro, est arrivé un moine, qui, plein de confiance « dans la bienveillance des habitants papistes et dans la « libéralité du pontife, écrivit des lettres perfides aux « termes desquelles, d'accord avec les gens les plus ver- « tueux.de l'endroit, il aurait soi-disant reçu le pouvoir « de sévir contre les prédicants et contre.les Évangéli- « ques: Il voulutles porter à Rome, afin que le pape vitles « pouvoirs à lui accordés, et lui prodiguât de l'argent « pour corrompre d’autres chrétiens. Mais, les consuls de « l'endroit n'ayant pas voulu apposer leur signature à « cette prière, l'affaire vintaux oreilles du pasteur du pays; « le moine fut jeté en prison, et on lui infligea une « amende de deux cents corenats. » 129 décembre 1567.) Eton ajoutait foi à de pareilles dénonciations! Mais l'accusation était lancée:. si les deux espions avaient pris la fuite, la faute en était au préteur qui avait été acheté : onaccumulait ainsi sur eux toutes les infamies possibles ; à force de les répéter, elles devenaient incontestables, et on expédiait au sénat de Milan un envoyé chargé de porter plainte et de réclamer une satisfaction. Mais celui-ci, ainsi que le gouverneur, demandait des preu-
ves; on assurait que l’affaire regardait uniquement l’In-
uisition; on présentait alors les plaintes à la diète, et celle-ci se laissaitacheter avec l’or de Rome, avec les Ibalivernes des moines, avec des décorations de chevalier. INe sont-ce pas là des arguments qui se reproduisent tous les jours ?
Nous ne voulons pas dire pourtant que les Catholiques aient épargné leurs efforts pour sauver la Valteline de l’hérésie; or, comme selon le droit commun du temps l’hérétique était un ennemi public, on recouxait à tous les expédients admis par le droit de la guerre, et on allait jusqu’à arrêter les marchandises d’hérétiques qui arrivaient en Lombardie, à s'emparer de leur personne chaque fois que cela était possible, et à interdire sous les peïnes les plus sévères de les héberger‘. On surveillait davantage les prêtres et les moines apostats, on faisait en sorte de les arrêter et de les consigner au Saint-Office. Parmi eux était Francois Cellario della Chiarella, fils de Galéas, jadis Mineur observantin. Poursuivi par le Saint-Office à Pavie, il avait été renvoyé le 4+ mai 1857, et on s'était contenté de lui imposer quelques pénitences. Mais il ne tarda pas à être dénoncé
(1) Nous possédons ce curieux décret :
e Par ordre du révérendissime Frédéric Corner, évêque de Bergame, æt du révérend Aurèle Odasio des Frères Précheurs, inquisiteur de la ille et du district de Bergame, on intime aux magnifiques chevaliers Jérôme et M. Antoine, frères de N. S. Antoine de Crumello, et à la M. Signora Medea, leur mère, d’avoir, dans les trois jours qui sui- “wront cette intimation à eux faite, et sous la peine de l’excommunication et d'une amende de cinq cents sequins à percevoir aux dépens les contrevenants, ladite amende applicable à la fabrique du Saint- Office, d’avoir à renvoyer de leurs maisons le sieur Hercule Salis, qui <Semeure chez eux depuis quelques jours, et;ce, pour des raisons uræentes, etc. Bergame, du palais épiscopal, le 18 avril 1572. »
Réaction des Catholiques
comme ayant chez lui et propageant des livres entachés d’hérésie, comme imbu de fausses opinions et ardent à les prècher. Par suite, on le mit en prison, et il confessa qu'il avait loué publiquement Bucer, Calvin, Ochin et autres hérétiques de même trempe. Étant parvenu à s'échapper, il se réfugia chez les Grisons, et se maria. Il enseignait qu’il n’y a point de purgatoire, que le mariage n’est point un sacrement et qu’il n’est point interdit aux prêtres; que le corps du Christ ne réside dans l’eucharistie que d’une manière idéale; qu’à Dieu seul on doit faire la confession de ses péchés; qu’on ne doit pas vénérer les images des saints; que Pierre n’a pas été supérieur aux autres apôtres, et que le pape ne l’est pas davantage aux autres évêques. Non content de précher à Morbegno, Cellario parfois poussait en’ cachette jusqu'à Mantoue, en sorte qu'on tendit des embüûches pour le prendre. Il était allé en 4558 au synode de Zutz dans la haute ‘Engadine : le passage de la Bernina se trouvant intercepté par les neiges, il s’en retournait par Chiavenna, en traversant cette langue de. territoire, dite Plaine de Colico, qui touche au Milanais. Là; on avait aposté des gens chargés de le. capturer : il fut arrêté au passage de l'Adda, et envoyé à Plaisance, d’où le duc Octave Farnèse tint à honneur de le faire transférer à Rome, où, après un procès en règle, il fut consigné le 20 mai 1569 au bras séculier, en la double qualité d’apostat et de relaps. Les Grisons, sous prétexte d'une violation du droit public, firent grand bruit, et envoyèrent notes sar notes à Albuquerque à Milan, et aux autres chefs des gouvernements d'Italie; mais, pour toute réponse, on leur ditque le pape avait le droit de faire arrêter les hérétiques. Les Seigneurs Grisons publièrent un ban contre l’inquisiteur frère
Pierre-Ange de Crémone, aux termes duquel on promettait une récompense à celui qui se saisirait de lui ou d’un de ses compagnons, et le livrerait aux magistrats.
Plus tard Laurent Soncini, qui préchait à Chiavenna, fut pris de la même manière, et envoyé à l’Inquisition. Les évêques de Coire, eux aussi, veillaient à la conservation du catholicisme, Thomas Planta ayant été préféré pour cè siége à André Salis, les haines entre les deux familles rivales s'envenimèrent; on reprocha à Planta de manger gras même les jours de jeûne, de ne pas dire la messe, et de boiter dans la foi, comme il boitaît sur ses jambes. Les accusations furent portées devant l’Inquisition, et frère Michel Ghislieri procéda contre lui, [Planta se justifia : à dater de ce moment, il redoubla de zèle, et partant s’attira la haine ‘des Évangéliques, avec qui al ne cessa plus d’être en lutte.
On était à l'époque où le Concile de Trente poussait ses travaux avec beaucoup plus de vigueur : aussi avait-on, en 4561, envoyé dans les Grisons Bernardin Bianchi, prévôt de Sainte-Marie della Scala de Milan avec le noble Milamais Jean-Ange Rizzi, secrétaire royal, qui tous deux à Aa diète dé Coire eurent maille à partir avec les commissaires de cette diète, parce qu'en Valteline et à Chiavenna on donnait asile aux émigrés, sans examiner préalablement mi leurs mœurs ni leur conduite, et uniquement parce qu’ils se montraient les ennemis de la foi catholique. Les deux envoyés exposèrent à la diète bien d’autres griefs :
ls se plaignaient, par exemple, qu’on obligeât les fidèles Æ partager les bénéfices avec les ministres hérétiques, «ce qui les aidait à propager des interprétations de l’É- —>wangile contraires à celles des Pères et des Conciles «ecuméniques, et que d'autre part on contraignît les pré-
Réclamations e S Charles.
dicateurs catholiques à donner caution pour leurs faits et gestes; qu’on eût interdit l'érection d’églises et de couvents, et qu'on eût blamé Quadrio d’avoir fondé le collége des Jésuites à Ponte. Ils déploraient en outre qu’à Poschiavo on tolérât l'imprimerie Landolfi, dont les ouvrages étaient très-hostiles au siége romain‘; qu’on entravât l’évêque de Côme dans l'exercice de sa juridiction et qu’on exigeât même de lui l'abandon de ses droits de cens et de ses canons; qu'on eût ordonné à toutes les paroisses de choisir leur curé d'après leur bon plaisir, sans demander la bulle ou l’approbation à Rome; et qu’enfin, lorsqu'un bref était venu de Rome, on ne le publiât pas sans le consentement des trois Ligues.
On souleva l’indignation populaire contre ces envoyés, sous prétexte qu’ils attentaient à la liberté du pays, et Pierre-Paul Vergerio vint exprès du Wurtemberg pour leur faire de l’opposition. La diète s'assembla, et on y donna des réponses évasives, comme celles-ci: on ne laisserait sortir de l'imprimerie de Poschiavo ni livre hostile au saint-siége, ni pampblets contre le pape; on ne disputerait à l’évêque de Côme aucun point de sa juridiction; on n'avait commis aucune injustice dans les dispositions prises relativement au couvent de Morbegno et au collége de Ponte : quant aux instances faites par Bianchi pour l’envoi de légats au Concile de Trente, on y répondit par une fin de non-recevoir catégorique, ce qui fut un grand triomphe pour Vergerio. II arriva même qu’en 1583, dans l'assemblée de Chiavenna, les chefs
(1) Entre autres, ilétait sorti de cette imprimerie le livre de Mestrezat, Sur la communion de Jésus-Christ dans la Sainte-Cène, traduit par Vincent Parravicini de Côme.
— de la République sanctionnèrent un décret, aux termes
duquel, lorsqu'il y aurait dans un village trois familles
æppartenant au culte réformé, on y entretiendrait à frais
communs un ministre, qui aurait le droit d’user des
églises « construites par les ancêtres pour l’usage de leurs descendants ».
Nous avons déjà signalé combien saint Charles avait fait d'efforts pour défendre la cause catholique chez les Grisons et en Valteline : il y expédiait des catéchismes; il avait cherché à en faire éloigner les apostats, à faire ouvrir des écoles catholiques, mais il obtint peu de résultats; on avait même renouvelé l'ordre qui interdisait de précher à quiconque ne s'était pas muni de l’approbation du synode ‘. Volpi, évèque de Côme, qui avait été envoyé à la diète de Baden pour prendre la défense des intérêts catholiques près des seigneurs Suisses, invita le cardinal Borromée à visiter la Valteline. En effet, l’archevêque de Milan, se trouvant dans le Valcamonica, passa les Zapelli d’Aprica, et vint en pèlerinage au célèbre sanctuaire de la Madone de Tirano « pour enflam- « mer (écrit-il), autant qu'il dépendra de lui, les ortho- « doxes de cette vallée; car ils sont pour ainsi dire « étouffés sous le joug intolérable des hérétiques, et les « rapports quotidiens qu’ils ont avec les ennemis de notre
‘(1) Il existe aux archives de l’archevêché de Milan une lettre du curé de Morbegno, Pierre Carati, en date du 3 octobre 1571, adressée au cardinal Borromée, où il lui dit que, « tandis qu'il y a un prédi- . cateur luthérien pour les étrangers réfugiés, qui pourtant sont peu nombreux, » il y a douze ans que lui est curé de Morbegno, et qu'il s'y esttoujours maintenu ; mais que maintenant il craint de ne pouvoir plus y rester, attendu la ‘grande disette par suite de Jaquelle il n’a plus assez pour vivre et secourir les pauvres nombreux qui viennent frapper à sa porte. Aussi supplie-t-il le cardinal de lui obtenir de l'État quelques charges de froment avec exemption des droits. »
« foi leur font courir le ‘péril de la eontagion. J'y ai « prèché pour donner quelques consolations à ce peuple, « qui souhaitait ardemment entendre ma voix, et je l'ai « fait bien volontiers, avec la permission de l’évèque de « Côme». .
Le même saint appuya vigoureusement Pusterla, archiprétre de Sondrio, dans l’opposition qu’il fit à l'établissement dans ce pays d’un collége sous la direction de Raphaël, fils de Tobie Eglino. Il en résulta une véritable émeute, et beaucoup d'habitants furent poursuivis et bannis, parmi lesquels Pusterla lui-même, mais pourtant le collége ne put être ouvert. Saint Charles obtint des Cantons catholiques de la Suisse l'envoi de députés à la diète des Grisons pour sauvegarder les intérêts des habitants othodoxes de la Valteline. Après le: voyage dans la Mesolcina, que nousavons décrit (tom. III, pag. 648), saint Charles eût désiré avec ardeur de pouvoir descendre dans la Valteline, mais la permission lui en fut refusée ?, .
Nous avons dit ci-dessus que, lorsque la constitution est en péril, les Grisons établissent un tribunal spécial (Straffgericht), composé de juges choisis par les communes, revètus d’un pouvoir dictatorial. Is l’érigèrent alors pour
(1) En 1584, Grégoire XIII recommandait chaudement aux Cantons catholiques les affaires de la Valfeline. Accepimus conari catholicæ ecclesiæ hostes Sondrii hereticorum scholas ef collegia constituere, jamque hac de causa legatos misisse. Obsistite, rogamus, tanto studio quantum virtus pollicetur, qaantumgue Christi causa exposcit : nihil audebunt, vobis invictis, moliri; vos vero ad em laudem, quam in valle Mesolcina retulistis, hanc quoque mazimam adjicietis. Tota' denique valle Tellina, Clavenna, ceterisque locis quibus potestis, catholicæ religionis catholicorumqué: hominum: causam suscipite, etc., 28 avril ; et ce pape leur fit une nouvelle exhortation à la date du 29 novembre suivant. (Voir THEINER.)
découvrir et châtier ceux qui avaient favorisé la venue de Borromée, à qui ils attribuaient de secrètes menées politiques, et cela d'autant plus qu'il était neveu de Jean- Jacques Medeghino, qui avait fait une guerre si implacable aux Grisons, et tenté de leur enlever la Valteline. Un habitant de la Mesolcina, Jérôme Burgo, confessa au tribunal, au plus fort de la torture, qu’il avait reçu de Borromée de l'argent et du blé à distribuer aux meneurs, nomma les complices, et fit tous les aveux qu’on réclama de lui. . Il est certain que sur ces entrefaites les habitants de la Valteline faisaient parvenir au cardinal Borromée des plaintes et des réclamations contre les abus de leurs maftres, et ils préparèrent un soulèvement avec l’aide des gouverneurs de Milan, qui ne purent jamais se résigner à-la perte de cette importante vallée. Le gouverneur Don Ferrante Gonzague avait déjà intrigué à cette fin même avec l'évèque Vergerio, mais en vain‘. Une lettre de Borromée, écrite en 4584, nous fait voir clairement que l'affaire fut encore discutée plus tard, et que l’archevèque de Milan se laissait influencer par son désir de servir les intérêts de la religion; il négociait en ce sens avec l'ambassadeur de France, et se tenait près des frontières de la Valteline pour accourir au premier mouvement; cependant il pro- Ssatestait toujours « qu’il ne voulait pas, pour venir au secours de ces populations, avoir recours à d’autres moyens qu'aux moyens spirituels (D) ». | Vers la même époque, un certain Renaud Tettone, riche négociant milanais, avait mal conduit ses affaires, et, comme un homme qui n’avait plus rien à perdre, s'était mis à la tête d’une bande de bravaches, métier qui ne
(1) Voir la lettre de Vergerio, du 21 avril 1550, et GosseLINO, Vita del Gonzaga, f. 92.
déshonorait alors que ceux qui ne réussissaient pas. Il s’anima au cours de l’entreprise : il médita donc d’envahir la Valteline et de la mettre à sac; et, pour couvrir d'un prétexte honnête sa scélératesse, comme il arrive souvent, il fit courir le bruit qu’il y allait pour rehausser le prestige de la sainte religion catholique et qu'il opérait d'accord avec le gouverneur Terranova, avec le cardinal Borromée, avec le pape Grégoire. Il se mit effectivement en route; mais Parravicino, gouverneur de Côme, ne permit pas à cette canaille d'entrer en ville, et la repoussa
par la force avec l’aide des milices bourgeoises, envoyant au supplice tous ceux des gens de Tettone qu'il put saisir. L'entreprise à vau-l'eau, le gouverneur de Milan changea d'attitude, et Tettone fut envoyé aux galères (E). Les Grisons en firent un grand grief, et poursuivirent beaucoup de personnes, sans vérifier les faits de chacun; mais, à dater de ce ‘moment, ils traitèrent le cardinal de fac-
tieux et de brigand.
Luttes Celui-ci était mort, l’année auparavant, au moment Catholiques même, dit Calandrino, où il se préparait à mettre au jour rés. son criminel dessein! 30r la lettre citée le montre innocent de tous ces manéges, mais nous fait voir qu'il ne les ignorait pas : en outre Ripamonti et Ballarino ? attestent qu’il était d’accord avec l'Espagne pour seconder la conspiration : aussi son nom resta-t-il comme un épouvantail
(1) Disp. Tiran., pag. 75.
(2) Ripamonri, Hist. Mediol.; BALLARINO, Felici successi de’ Cattoici in Valtellina..
« Le pape Grégoire, mû par son zèle et pris de compassion, persuada, par l'entremise du cardinal saint Charles, en 1584, à Charles de Terranova de surprendre la Valteline, et certainement ce projet aurait reçu son exécution, si dans l'intervalle le susdit cardinal n'était venu à mourir.» (Manuscrit existant aux archives de l'évêché de Côme.)
aux yeux des hétérodoxes, et, à dater de ce moment, quiconque essayait de leur résister appartenait, comme ils disaient, à la ligue Borromée; de nos jours, on dirait à la Congrégation, à la compagnie des Jésuites, à la société de Saint-Vincent de Paul. Les chefs étaient Jean Odescalchi, évêque d'Alexandrie, et Jean-Pierre Negri, dominicain.
Les dissidents ne cessaient point d’appuyer leurs coreligionnaires et de desservir les Catholiques. Dans les statuts de la Valteline, imprimés en 1549, on en avait, paraît-il, glissé quelques-uns en faveur des premiers; on mit toute espèce d'obstacles au jubilé de 1875; et, en 1885, toutes les bannières des Grisons, se trouvant réunies à Chiavenna, sanctionnèrent de nouveau la liberté entière de religioh, ce qui alors, comme en bien d’autres occasions, signifia persécution de la religion catholique. Ils ne voulaient point admettre sur leur territoire de moines étrangers, pas même pour la prédication du carême; et par-dessus tout ils ne pouvaient souffrir qu’on priât pour l’extirpation des hérésies, si on ne déclarait pas exclue de cette dénomination la religion professée par les Seigneurs de la Rhétie; ilsne pouvaient tolérer, disaient-ils, qu'on fit des prières contre leurs propres maîtres. On assignait un traitement aux prédicants réformés (F); les revenus de la
RD cure de Sainte-Ursule de Teglio étaient déjà, depuis plusieurs années, appliqués à maintenir le prédicant de l’en- .. droit, qui était soutenu par la famille Guicciardi. Cette ig .. situation ayant fait naître une opposition à laquelle les Lee partis se mélèrent, on prétendit que l'honorable citoyen Thomas Planta avait été gagné par l'or de l’Espagne : on lui fit son procès, et il fut condamné à mort.
Broccardo Borrone de Busseto, Parmésan, en faisant Broccardo
Borrone.
ses études à Padoue, connut les écrits de Calvin, et leur
lecture le pervertit. Il vint en 1592 en Valteline ; et, grâce
à la recommahdation d’ André Ruinelli, médecin et pro-
fesseur dans le pays des Grisons, on le nomina prédicant et maître d'école à Traona, d’où, en 1396; il fut transféré à
Chiavenna en qualité de chancelier de Jean Planta. Accusé de s’être enfui d'Italie, non pour èause de religion, mais
comme coupable ‘de turpitudes, et pour avoir plusieurs fois manifesté le désir de rentrer dans le sein de l’Église
catholique, si le pape lui pardonnait, auquel cas il chercherait à faire tomber aux mains de l’Inquisition quelques
prédicants, il:fut soumis à la torture la plus rigoureuse :
ilne fit aucun aveu, et on le renvoya en lui faisant
payer. la’ somme de cent einquante coronats. pour les frais du procès; ‘en outre, la diète le bannit de tout le pays, dans la crainte qu’il ne:méditàt de se venger.
Pendant son court séjour én Rhétie, Botrone avait profité de sa position pour recueillir de curieuses notices : en effet, en 1601, un nommé Georges Pini de Traona écrivit
de Rome que Borrone s’y trouvait alors, et qu’il avait fait
un livre où il décrivait le pays et ses habitants : tout aus-
sitôt on chercha à se procurer ce livre, puis on mit sa tête
à prix, mais on ne trouva personne qui voulàt gagner la récompense promise. En réalité, c'était pour faire de
l'argent que Borrone avait écrit ce petit livre, dont nous .. extrayons seulement quelques passages concernant les paysitaliens, à propos desquelsil s'exprime ainsi : « Autour « du lac de Côme sont les paroisses catholiques de No- « vato, Campo, Samolaco, Gardena, qui n’ont pas d’hé- < réliques, tant a prévalu l'exemple des voisins. Tout le « val San-Giacomo, qu'on traverse pour- aller à Coire, est « entièrement catholique. Le comté de Chiavenna ren- « ferme quinze paroisses, toutes munies de prêtres ca-
« tholiques : il'y a des ministres hérétiques à Chiavenna, « à Piuro, à Pontilio, à Mese; ce sont tous apostats venus « d'Italie. Sur cinq mille habitants, il y en a huit cents d’hérétiqués; mifle sont en état de porter les armes, « et sur ce nombre il y a au plus cént hérétiques. I ne serait pas difficile de purger le pays de l'hérésie, car:il n'y manque point de gens ‘de cœur, qui n’attendent que l’oceasion.
« Ala sortie de l’Adda, on aperçoit les ‘restes d’une « tour, où Jean-Jacques Medeghino avait établi un camp « pour empêclier les Grisons d'entrer : il conviendrait de «-k'rétablir.
« Il y a en Valteline soixante-cinq paroisses, dont cha- «.cune a son curé ; mais il faudrait qu’elles fussent visitées, « car elles renferment un grand nombre de contumaces « et de réfugiés italiens non’ munis de leur dimissoire. Il « n'est pas d’endroit qui soit tout entier à l’hérésie; au « contraire, il en est qui n’ont pas même un hérétique ; « les ministres sont à peine au. nombre de douze, tous - « apostats italiens, et, si on savait s’y pretidre, on pour- «. rait, je crois, en peu de temps purger du ‘calvinisme la «vallée. Sur vingt-cinq mille: habitants, à peine un «dixième a embrassé la Réforme : quatre mille sont bc inscrits à la milice, et sur ce nombre-il y a huit cents « hérétiques. Mais il faut avouer que parmi ceux'de ce « parti sont les principaux et les plus riches habitants, « non-seulement de la Valteline, mais de tous les Grisons. « Les natifs :abhorrent leurs maîtres, et à l’occasion ils « s’en débarrasseraient volontiers. Il he serait pas difficile y de‘les acheter, d’autant plus qu’en Rhétie aucun se- « cours des confédérés ne pourrait entrer sans pénétrer à « travers des défilés fort étroits qui sont en possession des
« Catholiques , tandis que les Passages sont ouverts aux « Catholiques italiens et allemands. »
Ici l’auteur décrit la politique et la misère des Grisons, puis il donne des renseignements sur les pasteurs évangéliques de la Valteline.
« Nicolas de Milan, ex-Franciscain, est venu, il y a trois < ans, à Chiavenna, où il enseigne le catéchisme héré- « tique; il y a épousé une Pauvre femme, dont les mœurs « l'ont dégoùté, et il en a eu des enfants qu'il a peine à « élever. Il ne se loue pas de son église, parce qu'elle lui « a préféré Octave Mei de Lucques. Mécontent comme il «est, il me semble qu'on pourrait facilement le gagner « par des promesses,
« Ce Mei, bien que né et élevé dans l’hérésie, est jeune, « célibataire, de bonne famille ; il possède le latin, le grec, « l'hébreu, une teinture desbeaux-arts, et a de la faconde, « En lui faisant de belles Promesses, on pourrait l’amener « à notre Église, ou bien s'emparer de sa personne, là, « près du lac, où ilaime à pêcher.
< Michel Acrutiense, jadis doyen dans la Rhétie, puis < apostat, est ministre à Piuro : il est âgé de soixante ans, < suffisamment instruit, mais Pauvre, à la tête d'une petite € église jouissant de maigres revenus ; bafoué, parce qu'il < a épousé une jeune femme. z
< Thomas Capella de Génes, jadis carme, est maintenant < ministre à Poncila; il a bien près de quarante-cing ans, « et est marié à une femme stérile et laide : quant à lui, il « adela science, de l’audace, de l'ambition; il est plein < de lui-même et riche, Je ne crois pas qu'il ait perdu «l'amour pour l'Italie sa patrie, mais jamais il ne « consentirait à rentrer dans un couvent.
« Jean Marzio de Sienne, qui a apostasié depuis au
LES GRISONS. == LA VALTELINE. 237 « moins trente ans, prêche actuellement à Solio dans le « Val Bregaglia; il a épousé une Vénitienne défroquée, « dont il a eu deux jolies filles, maintenant bonnes à « marier. Il a fait imprimer quelques pamphlets contre « l'Église, et a été l’orateur des hérétiques au colloque « de Piuro. Je croirais inutile toute tentative près de lui.
« y a un an, est venu du duché de Spolète Ferdinand « d’Ombrie; il s’est tout à coup marié à une jeune fille, « avec laquelle il vit en mésintelligence; je ne doute pas « qu’il ne cédat à des leurres.
« Marcien Ponchiera, ex-prêtre, maintenant prédicant « à Vicosoprano, grand parleur, grand buveur, a épousé « à l’âge de soixante ans une jeune fille, pour laquelle il « meurt de jalousie. Une fois il voulut retourner dans sa « patrie, et poussa même jusqu’à Milan, puis il rétrograda. « Il est pauvre comme un gueux, car il mange le revenu « d’une année en un mois. »
Après avoir parlé de Raphaël Eglino et de Gabriel Gerber, Borrone continue sa revue par Jean Luca, Calabrais ; jadis mineur conventuel, maintenant ministre, à Dubino , âgé de vingt-trois ans, et d’un grand savoir, il a épousé une pauvrette, ce dont il se repentira bientôt. Si on ne peut le prendre par la douceur, on pourrait le faire entever par un couple d'hommes armés, son église étant très-voisine du lac.
Il n’y a pas d’autre parti à proposer qu'un enlèvement pour Luc Donat Poliziano, jadis Franciscain, maintenant à Traona, âgé de trente-cinq ans et ayant trois enfants.
« Hercule Poggio de Bologne, prédicant à Morbegno, « esprit ambitieux et à moitié fou, a pour femme une « autre Xanthippe, avec laquelle il s’en donne, bien que
« sexagénaire, et il ne saurait s’en séparer.
« Depuis un an s'est fixé à Caspano.un moine qu’on dit « originaire de Plaisance et docteur en théologie; il a « épousé une femme .de Chiavenna, et je .ne. sais rien « autre de lui.
« Scipion Calandrino de Lucques, ministre à Sondrio, < est l'homme le plus dangereux; il fait passer et propage « en Italie une quantité de livres traduits du grac et du « latin; il a cinquante ans, une femme noble, et se vante
« lui aussi d’être noble; pas d'enfants, et jouissant d’un « grand crédit près des hérétiques.
« César Gaffori de Plaisance, jadis capucin, maintenant « ministre à Poschiavo, est âgé de. quarante-cinq ans; il a « femme et {rois enfants; beau parleur, très-versé dans « PÉcriture sainte, il #est servi de la presse contre Bel- « larmin.
« Marc-Eugène Bonacino, Milnais, et Alphonse Monte- « dolio, de Plaisance, cédant à mes conseils, sont allés « en Tyrol, enattendantlesauf-conduit pour retourner en « Italie.
« Il en est d’autres qu’on pourrait faire rentrer dans le « giron de l'Église romaine par des promesses ct des rai- « sonnements. Chaque année, les ministres se réunissent « en synode, et pour.s'y rendre il leur faut traverser. un « étroit passage, voisin du lac de Côme, qui fait partie de « la juridiction de Milan. On pourrait facilement les saisir « aupassage. » (G.)
Jusqu'ici Borrone n’est qu’un vil espion; mais il ne manque pas d’une certaine finesse, lorsqu'il critique les
. vices des Grisons, ee sur quoi du reste il tombe d'accord avec les historiens, même nationaux. La religion les séparait aussi bien que la politique : ils ne s'inquiétaient pas de la patrie, mais des largesses, des pensions, des eolliers,
des décorations, et favorisaient les uns telle puissance, les autres telle autre. Divisés en deux factions, l’une dévouée à l'Espagne et aux Catholiques, l’autre à la France:et aux Calvinistes; la première avait pour chef Rodolphe Planta, la seconde:Hercule Salis, tous deux appartenant aux pre- . mières familles des Ligues. La majeure partie des Grisons, s’étant soustraite au catholicisme, abhorrait l’Autriche et l'Espagne, et considérait l’amitié des Francais comme le fondement de leur liberté : c’est ainsi que l’emportèrent
les Salis, et que fut renouvelée avec Henri IV une ligue .
offensive et défensive dans laquelle on ne faisait aucune exception en fayeur du Milanais.
En 4603, les Grisons avaient signé avec ce duché une convention de bon voisinage, aux termes de laquelle le commerce devait être libre de toute entrave; les Grisons s'y étaient engagés à refuser le passage à toute armée marchant sur le Milanais; le duché, en retour, devait diriger le transit des marchandises à travers le pays des Ligues. La nouvelle de la convention conclue avec les Français donna donc lieu è de vives plaintes de la. part du comte de Fuentès, le plus célèbre parmi les gouverneurs espagnols de Milan, homme d’une humeur guerrière, qui, au cœur de la paix, entretenait une armée , considérable, et agissait avec l’arrogance du gouvernement militaire. Il envoya aux Grisons un ultimatum; menaçant de les traiter en ennemi, et n'ayant d'avance aucune confiance dans la réponse, il se mit à faire bâtir un fort, qui conserve son nom, et qui est situé précisément à l'endroit où la Valteline et le comté de Chiavenna se réunissent au lac de Côme. En dominant ces passages, il pouvait intercepter à la Rhétie l'entrée des vivres et le commerce, comme aussi interdire l'accès à toute armée venant de cette con-
A ad
Les Gris et le Milanai
trée. Cette bande de territoire appartenait de fait au Milanais, mais le duc Francois II Sforza avait stipulé avec les Grisons qu’on n’établirait dans ce district aucune fortification. Les Grisons élevèrent donc leurs réclamations, mais Fuentès, loin de les écouter, termina la construction du fort et le mit en état de défense; ayant rassemblé des hommes et des barques à l'extrémité du lac de Côme, il donna prise au bruit public qui lui attribuait l'intention de recouvrer la Valteline pour le duché de Milan‘. Perseution Ces menées donnèrent le coup de grâce à la Valte- Lattoliques, line : les Ligues y renforcèrent partout les garnisons; toute ombre prenait corps dans ce malheureux pays. Les Ligues, subornées et soutenues par les novateurs, joyeux de voir augmenter l'autorité de leur coreligionnaires, disposaient de tout comme seigneurs et maîtres, et, s'étant arrogé la nomination des officiers, elles envoyaient des magistrats d’une condition plus que basse, qui commettaient des excès de pouvoir, sans s'inquiéter de se faire aimer, pourvu'qu’ils se fissent craindre. De nouveaux édits prohibaient les indulgences et les jubilés, taxaient de superstition le culle du pays, cassaient les dispenses venues de la cour de Rome, se moquaient des droits du pape. On chassa les Jésuites, en déclarant nulles
(1) Lorsque Fuentès menagait la frontiére des Grisons en/1606, Hercule Salis, ambassadeur près la Signoria de Venise, excitait vivement celle-ci à soutenir les Grisons pour empécher cette dangereuse réunion d'États. Le doge répondit qu'il regrettait de ne pas se rendre à cette invitation, et qu'il déplorsit les molestations de tout genre causées par Fuentès, mais que le Sénat s’en remettait à la prudence des habitants de la Valteline, « persuadé que dans un pays où on laisse chacun libre de vivre selon la vocation que Dieu lui inspire, les prétextes de religion ne doivent point amener les résultats que Fuentès en attend ». Le Sénat, alors, exaspéré par l’interdit, vota en faveur des Grisons un subside en argent de trois mille ducats par mois.
les donations qui leur avaient été faites ; on contesta judiciairement les miracles de saint Louis ; on jeta la confusion dans la juridiction en forçant les curés à célébrer -des mariages aux degrés prohibés ; on chassa les prêtres vertueux venus du dehors, et on obligea tout le monde à assister aux préches des hérétiques. On alla d’abord entendre par plaisanterie, puis par curiosité, puis-parfois aussi sérieusement ces prèches dont l'ornement le plus habituel était de violentes sorties contre le culte des ancêtres,. contre le purgatoire et l’abstinence des viandes : à la suite de pareils sermons, la populace ne manquait pas de voler les ostensoires et de jeter au vent les saintes particules, de profaner les tabernacles, d’injurier les prêtres pendant les processions du saint-sacrement, et dans ces pieuses cérémonies de la semaine sainte qui remuent jusqu’au fond de l'âme et inspirent une touchante dévotion. Sous la protection des seigneurs, qui disaient : « Crois ce qu'il te plaît, mais fais ce que. je « te commande », à chaque moment on voyait déserter un catholique, et même des prêtres et des curés. Comme on avait statué que partout où il y aurait plus de trois familles adonnées à la religion réformée il faudrait les pourvoir d'un ministre et d’une église aux frais communs, les Catholiques se voyaient forcés de maintenir les prédicants sur les revenus des biens ecclésiastiques; et comme leur religion ne souffrait pas que les prêtres évangélisassent les fidèles du haut de la chaire d’où était descendu peu auparavant le ministre calviniste, il fallut se pourvoir de nouvelles églises. Chaque parti se croyant en possession de la vérité, et regardant les adversaires comme ‘étant dans l’hérésie, le zèle religieux envenimait les haines de frère à frère, et les poussait aux pires excès. IV — 16
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Lun masse
22 DISOOURS IV.
Le comte Scipion Gambara, de Brescia, pour avoir tué un de ces cousins, s'était enfui à Tirano, et là se maintenait entouré d'une troupe de bravi. Les Grisons commencèrent à le soupçonner de vouloir prêter ia main à l'établissement de l'Inquisition, et de viser à l'expulsion de tous les ‘Protestants de la vallée : en conséquence il fat arrêté, et, suivant la procédure alors usitée, convaincu d'avoir ourdi une trame de concert avec le cardinal Sfondrate et avec l’inquisiteur Montesanto, il fut décapité à Teglio; son complice, Lazzaroni de Tirano, fut écartelé tout vif, et les frais du procès furent mis à la charge des habitants de la vallée.
IL arriva pis encore lorsqu’Ulysse , de la famille des Parravicini Capello de Traona, qui, s'étant rendu coupable de beaucoup de meurtres, s'était sauvé sur le territoire bergamasque , osa une nuit reparaître dans sa patrie, accompagné de vingt sicaires, et égorger les magistrats. Cet atroce forfait parut un acte de rébellion aux Grisons, qui en prirent prétexte pour faire périr d'autres cattio |
La certitude qu'on avait de s'attirer la haine du public faisait prendre les dispositions qui le rendaieñt implacable. Quelque bon règlement était parfois promulgué ‘, mais il tombait bientôt en désuétude, et il ne restait que la persécution, impolitique non moins qu’impie, et une opposition qui n’était pas toujours généreuse. Le curé du Val Malenco étant mort, et l'église paroissiale de
(1) Voirle pacte stipulé en 1587, renouvelé en 1604, entre les Cantons suisses et Philippe II pour assurer l'exercice du culte ‘catholique dans les pays jadis dépendant de Côme. AP. LUNIO, Cod. dipl. ital., I, p. 1, sect. 2.
ce village ayant été ensevelie saus un éboulement, un paysan nommé Thomas fit tous ses efforts pour amener ces montaghards à se servir du ministre évangélique, en leur débitant à tout propos que la parole du Christ préchée par celui-ci vaudrait beaucoup mieux que la messe des papistes, que des prières faites dans une langue qu'ils me coimprenaient pas, que des prêtres dont les sermons aregorgent de balivernes et le culte d’idolâtrie. Mais le hexger Thiomas Sassi détoùrna ses compatriotes de l'idée de changex de religion. A Caspogio, village de la même vallée, tandis que les maris passaient l'été dans les montagnes à faire pettre leurs troupeaux, les femmes apprirent que les Réformés prétendaient inhumer à Saint- Roch un de leurs enfants décédé, et par cet acte acquérir la possession de cette église. S'étant armées de pierres, elles attendent le convoi funèbre, et à son approche elles se mettent à caqueter ct à l'assaillir d'une » grêle de pierres.
A Sondrio, le gouverneur se disposait à pénétrer de wive force dans l’église catholique et à l’accommoder au mouveau rite; mais un nommé Bertolino, homme taillé 2 l’antique, ordonna à son fils Jean-Jacques, jeune homme plein de cœur, d'empêcher, la dague à la main, le gou- “verneur d'accomplir son dessein. Gelui-ci lui cherchant querelle, Bertolino l'emmena chez lui, et lui improvisa
un joyeux goûter, au milieu duquel Jean-Jacques reparaît, toujours ceint de sa dague, et portant une bouteille du meilleur vin qu'il se mit à verser en cercle à l’assemblée. Alors Bertolino fait avancer quinze jeunes gens tous armés jusqu’aux dents : « Nous voici, dit-il, ces jeu- Ì « nes gens et moi, tout prêts à verser jusqu'à la dernière « goutte de notre sang pour la défense du gouverneur
« et de la république, pourvu qu’on ne touche point à < notre religion. »
Chaque jour on.voyait se renouveler d’autres épisodes de ce genre, qui ne se terminaient pas toujours par des rires, alors que .les rancunes réciproques rendaient les acteurs prompts à faire éclater leurs ressentiments.
arch tres" A-Sondrio, un tiers des habitants s'était éloigné du
elit bercail de l’Église romaine; il en avait été de même de beaucoup de contrées voisines; leg pays mixtes avaient ordinairement deux prétres'. De l’an 1520 à l’an 1563, Sondrio avait eu, comme archiprétre intrus, Barthélemy Salis, qui en même temps était archiprétre de Berbenno et de Tresivio et curé de Montagna; aussi n’avait-il de résidence nulle part, et laissait-il le troupeau se repattre de pAturages infectés. Quant aux bénéfices dont il était titulaire, il s'en servait pour doter des neveux; il porta même les armes, circonstances qui toutes ensemble favorisèrent la diffusion de l’hérésie. A celte époque il V. vint pour prêcher un moine en apparençe plein de science..et..de piété, et le. peuple, qui depuis bien longtemps n’entendait: plus. de sermons, accourut aux siens; mais on ne tarda pas à. découvrir qu'il était hérétique. Il en résulta du tumulte, et le moine se réfugia aux Mossini dans la demeure des Mignardini, d'où il contiguait à prècher les nouveaux. convertis. L'archiprétre Salis, qui
(1) L'archiprétre Rusca laissa écrit ce qui suit : « Les principaux de la commune de Sondrio étaient pour la plupart bérétiques. Les pays de Triasso, Ponchiera, Piazza, Colda, Cagnoletti, Arquino, Ristti, Marn, Guaizi, Colombera, Sandrini, Pradella, Triangia, Ligari, Majoni étaient tous catholiques. Ceux de Sondrio , Ronchi, Aschieri , Prati, Mossini ‘et Moroni sont mixtes, et emploient deux ministres, qui résident à Sondrio et dans la rue des Mossini. » Les Marlianici étaient les principaux calvinistes. 7
était tout occupé à flatter les Seigneurs des Grisons, dans l'espérance d’être élévé à l'évêché de Coire, ne s'en inquiétait nullement. Il fut en effet promu à cette charge, et par suite il dut renoncer aux nombreux bénéfices qu'il possédait en Valteline; mais son élection n'ayant point été confirmée, il se trouva pris au dépourvu, et mourut misérable, à Albosaggia.
Nicolas Pusterla se conduisit bien autrement : jeté en prison avec six catholiques zélés, les gens du pays prétendirent qu'il avait été empoisonné par le gouverneur.
Il eut pour successeur Nicolas Rusca, né à Bedano, village du territoire de Lugano, de Jean-Antoine Rusca et de Daria Quadrio. Il avait étudié à Pavie, puis du collége hélvétique de Milan, où saint Charles fut si content de lai, ‘que, lui ayant mis un jour la main sur la tête, « Mon « fils (lui dit-il}, combats le bon combat, accomplis ta « destinée; une couronne de justice que te décernera « au dernier jour le juste juge t'est déjà préparée. » Nommé archiprétre de Sondrio, il déploya le zèle du bon pasteur qui offre sa vie en sacrifice pour ses brebis. Savant en grec et en hébreu non moins qu'en latin, versé dans l’histoire ecclésiastique et dans la théologie, il prenait fréquemment part aux controverses courantes, soit en discutant avec les dissidents, soit en préchant luimême des sermons où, faisant jaillir à chaque instant la lumière de la vérité suprême, il commençait par réfuter l'erreur ; puis il établissait la vraie doctrine, mais jamais il n'avait recours aux invectives et aux injures, pas plus qu'il ne les eût tolérées de la part des autres. Ayant trouvé son église dépourvue d’ornements, déshéritée des cerémonies du culte, et privée des chants sacrés, il renouvelle tout, introduit des prières et des
processions, la fait rentrer en possession des biens dont en l'avait spolié, réintègre les religieuses dans leur ancienne discipline, et obtient pour les-Capucins la permissiom de -confesser. Il s'oppose aux prétentions des novateurs, qui, non contents d'exiger du chapitre la provision de trente sequins pour "le ministre évangélique, voulaient en outre qu’il cédât une portion. de son jardin pour en faire leur cimetière : ils interdisaient les proeessions du Corpus Domini (Fête Dieu ) et celles. du vendredi saint, aiesi que le son des eloches, comme s’il constituait une insulte publique pour les magistrats dissidents.
Simon Cabasso, curé de Tirano, préchait sans cesse eontre Calvin; aussi on lui intenta une accusation, etil fut condamné. Il appela de la sentence, et le juge invita Antoine Andreossi, ministre de Tirano, César Gaffori de Poschiavo, Antoine Mejo de Teglio, Scipion Calandrino de Sondrio, et Nicolas Cheseglio de Montagna à tenir un colloque sur la foi, et principalement sur les doctrines de Calvin. Ces personnages prétendirent repousser pour ce dernier et pour eux l'accusation d'hérésie, montrant {et surtout Calandrino ) que ce docteur ne s'était jamais éearté de la doctrine de l'Église en ce qui touche la divinité du Christ et'sa qualité de médiateur par excellence; que, bien au contraire, il avait persécuté les Unitaires et qu'il avait écrit contre Valentin Gentile. Le premier colloque n’ayant pas suffi, on en fit un second le 4* mars 4596; puis un troisième le 7 août, à la suite duquel les orateurs grisons rendirent une sentence qui condamnait Cabasso comme calomniateur, et lui infligeait le payement d’une amende de cent trente-deux coronats.
Au nombre des Catholiques on distinguait entre tous, outre le curé de Tirano, celui de Mazzo, et Nicolas
Rusca , qui laissa une relation imprimée du colloque (Côme, 1598, imprimée par Frova). Celle-ci, paraissant s'écarter de la vérité, et calomnieuse relativement ‘aux persécutions que les ecclésiastiques enduraient en Valteline, les Seigneurs Grisons permirent aux ministres d'y répondre, ce qu'ils firent dans un écrit en latin, sous ce titre : « De la dispute de Tirano entre les pa- « pistes et les ministres de la parole de Dieu dans la « Rbétie, tenue les années 1595 et 1596, ouvrage divisé «.en quatre parties, où l'on traite, avec le plus grand « soin et avec solidité, de la personne et du ròle de « Jésus-Christ médiateur selon les deux natures; où l'on « venge les paroles de Calvin sur la nature divine du « Christ des calomnies vomies par les papistes de:la « Valteline; où l’on réfute les sophismes de Bellarmin, « et où l'on met au grand jour les erreurs des Monothé- « lites, des Nestoriens, des Ariens et autres; contenant « en outre l’histoire très-exacte de cette controverse, la « liste des calomnies débitées par les curés de la Valte- « line, ainsi que la réponse à leurs sophismes sans cesse «.répêtés. Auteurs, César Gaffori, Octavien Mej, -et les « autres ministres de la parole de Dieu en Rhétie. Ou- « vrage imprimé pour la première fois, et non-seule- « ment digne d'être lu, mais encore profitable à qui- « conque aime la vérité » ( Basilea, par Walkirch, 1602, indo). | |
En 1596, Jean Marzio de Sienne, pasteur à Soglio, avait imprimé un livre en italien De la Messe, lequel se répandit beaucoup. L’Apologia della Messa, que frère Jean Paul Nazari, dominicain de Crémone, composa en réponse, fut jugée par les Catholiques comme une réfuation victorieuse , et par les autres comme une œuvre
ridicule. On organisa une dispute théologique à Piuro, qui eut lieu aux mois de janvier et de mai 1597, en présence des archiprètres de Chiavenna et de Sondrio, de Calandrino, de Marzio, et de Mej : ce dernier fut alors transféré de l'église de Teglio à celle de Chiavenna, en remplacement de Lentalo.
Rusca se montra singulièrement digné d'être surnommé le Marteau des hérétiques, à l'époque où les Réformés obtinrent la permission de fonder à Sondrio un collége, dont le recteur et trois professeurs étaient calvinistes. Le projet de fondation de cet établissement remontait à l'année 1363; on l'ouvrit seulement en 1584, et on devait y admettre les hétérodoxes comme les Catholiques; mais aucun Cathotique ne s'étant présenté, il tomba. Lorsqu'on voulut le relever, Rusca, sans affronter ni les Salis, qui l'avaient proposé, ni le roi d'Angleterre, qui, disait-on, était le bailleur de fonds (H), contrecarra si bien l’entreprise qu'il réussit non-seulement è la faire avorter, mais encore à réunir une académie pour propager les doctrines catholiques.
En 1614, Archinti, évèque de Côme, achelait moyennant six cents florins la permission de visiter la Valteline, ce qu’on n’avait pu faire depuis vingt-cinq ans, et il envoya un rapport sur cette visite à Paul V. Après avoir prodigué l'éloge au pays, il se console à l'idée qu’au milieu de cette exécrable liberté de vie et de langage qui permet à chacun de dire tout ce que bon lui semble, il ait trouvé à peine trois mille personnes ayant embrassé la Réforme, et que les populations accourent au-devant de lui pour lui faire cortége avec des visages rayonnants de joie et des yeux remplis de larmes. A Tirano il trouve environ cent cinquante hérétiques, vile plèbe, dit-
il. Les Catholiques de Poschiavo et de Brusio se conservent purs et sans tache, bien que mélés aux Calvinistes. A Sondrio, ceux-ci étaient puissants par le nombre et par les richesses, en sorte que l'évêque de Côme obtint difficilement d'y pénétrer. Un tiers des habitants de Chiavenna avait embrassé l'erreur, et parmi eux les plus aisés, et de la Bregalia les Réformés menaçaient de fondre sur lui en armes. Enfin, lorsqu'en 1618, Archinti tint en personne un synode, le podestat de Traona rendit un édit portant de terribles peines contre tout ecclésiastique qui expédierait des lettres ou sorlirait de la vallée; il y avait cent écus d'amende ou trois tours d'estrapade pour quiconque connaissant le contrevenant ne l'aurait pas dénoncé. Les hétérodoxes, trouvant dans Rusca un contradicteur ardent et tenace de leurs desseins, ne cherchaient qu’à se débarrasser de sa personne. D'abord Jean Corno . de Castromuro, capitaine de la vallée, le condamna à une forte amende pour avoir fait des reproches à un jeune homme de sa paroisse, qui avait assisté à un sermon des Calvinistes. Les habitants de Sondrio prirent les armes, et il s’en fallut de l'épaisseur d'un cheveu qu'il n'y eût du sang de répandu; aussi le capitaine dénonça l'affaire è Coire, mais là Rusca fut absous et le capitaine admonesté.
Un des adversaires les plus ardents de Rusca était Calandrino, que nous avons déjà plusieurs fois nommé et dont on conserve un autographe aux archives de Zurich ; il raconte « la longue et implacable persécution » des habitants de la Valteline contre les Évangéliques, surtout contre leurs ministres, et les tentatives d’assassinats, spécialement sur sa personne, dont il accuse clairement Rusca, bienqu'il ne le nomme pas. En effet on reprocha à
Calandrino.
celui-ci d'avoir tramé un complot avec un nommé Ciapino de Ponte pour assassiner Calandrino ou le traduire devant l’inquisition. Ciapino fut mis à mort après d’horribles tortures, au milieu desquelles il révéla qu'il avait eu pour instigateur Rusca, qu'on poursuivit en justice de ce chef. Rusca se réfugia à Côme, puis s'étant justifié, il revint plus glorieux, ajoutant à la vertu le lustre de la persécution. Aussi ses ennemis souhaitaient-ils plus vivement que jamais pouvoir lui faire passer un mauvais . quartd'heure ; la fortune leur envoya bientôt une occasion propice.
Au milieu des brigues que les puissances étrangères entrelenaient dans le pays, les prédicants avaient pris le dessus chez les Grisons, et, de concert avec Zurich, Berne et Genève, ne cessaient de crier bien haut qu'il ne fallait plus qu'une seule religion dans l'État; que la constitution était violée par les menées étrangères, qu'il fallait prendre quelque mesure efficace pour ramener la liberté à son ancienne splendeur, pour réformer le gouvernement, et autres phrases semblables, qui chatouillent toujours les oreilles de la plèbe. Les dissidents, confiants dans la faveur populaire, et-sous la direction de Gaspard Alexis de Gamogasc, venu de Genève comme prédicant à Sondrio, et désigné comme recteur du séminaire protestant, tinrent une de leurs assemblées, d’abord à Chiavenna, sous la protection d'Hercule Salis, homme que ses services et son talent avaient mis en grande réputation; puis à Berguns, pays de langue romance, situé sur les pentes pittoresques de l'Albula. C’est dans cette assemblée qu’ils proclamèrent la faction espagnole funeste à la Rhétie et à la religion, l’alliance de la France désastreuse, celle de Venise seule salutaire.
LES GRISONS. — LA VALTELINE. 251 Enfin ils dénoricèrent à l’amimadversion générale les Autrichiens, assurant qu’il existait des menées en leur faveur, et que le gouverneur de Milan prodiguait les distributions d'argent dans la Valteline; que pour mettre un frein à tant-d’audace on devait établir un tribunal spécial, et le charger de corriger la constitution, arrivée désormais à une phase critique. Le peuple accueille leur proposition : Hercule Salis est pris pour chef : l’Engadine et la Bregalia se lèvent en armes : les châteaux des Planta, partisans des Espagnols, sont démolis : des bandes pénètrent de vive force à Coire , et, après avoir chassé ou incarcéré comme rebelles les prétres et les personnes d’un mérite reconnu, elles se rendent à Thusis, pays romance. situé au pied du fertile Heinzenberg, entre le Rhin supérieur et la formidable Nolla : arrivés là, elles déploient les vingt-cinq bannières de la république, et forment un camp d’un millier et demi de soldats; elles proclament les treize chapitres pour conserver. la liberté, et établissent le Straffgericht, auquel elles adjoignent un conseil de prédicants (1618).
Le tribunal se mit à l’œuvre; pour rétablir la liberté politique, suivant la méthode ordinaire, on supprima toute liberté légale, et une tourbe d’accusateurs s’abattit sur tous ceux qui étaient suspects. Les sept premières sentences furent publiées par les juges eux-mêmes avec préface apologétique : traduites aussitôt en italien, en ‘français, et en hollandais, elles excitèrent partout l’ex6cration par leur atrocité. Jean-Baptiste Prevosti, dit Zambra, âgé de soixante-quatorze ans et goutteux, soupçonné d'avoir favorisé l'érection du fort de Fuentès, fut décapité : on promit une récompense à qui s’emparerait de Rodolphe et de Pompée Planta, de Lucius da Monte, de
Jean Antoine Gioverio, de Castelberg, abbé de Dissentis, et au cas où ils seraient pris on devait les écarteler. Daniel Planta, neveu des susnommés, Antoine RuineHo, Pierre Léon de Cernetz, Théodose Prevosti de la Bregaglia, Joseph Stampa et son fils Antoine, Augustin. Traversi et le père Félix de -Bivio, furent condamnés à l’exil pour la vie ; furent bannis pour quatre ans André Jennio, consul de Coire, Antoine Molina, et Jean: Paul Molina, interprète du roi de France, ainsi qu'André Stoppani, prêtre d’Ardetz; on dépouilla de ses biens et de sa dignité Jean Flug, évèque de Coire, en déclarant qu'il serait mis à mort si on parvenait à le saisir. La ville de Coire, en qualité de ville attachée au parti espagnol, était frappée d'une amende de vingt-cinq mille florins; son pasteur, Georges Salutz, exclu du synode, et, pour taire les noms de diverses personnes frappées d'amende, nous citerons comme ayant été condamné à mort par contumace le capitaine Jean De'Giorgi; parmi les habitants de la Valteline condamnés à la mème peine, Antoine-Marie et Jean- Marie Parravicini, et Jean-François Schenardi ; à quatre ansd'exil, Nicolas Merlo de Sondrio et Jean Cilichino, curé de Lanzada, pour avoir sonné le tocsin lors de l’arrestation de Rusca. .
Le chevalier Jacques Robustello et Antoine Besta furent bannis pour un an et condamnés à payer mille sequins ; Francois Venosta eut deux ans d’exil et une amende de six mille sequins; la peine fut moindre pour Jean-Baptiste Schenardi et François Parravicino d’Ardenno, qui, à raison de ses soixante-dix ans et de son ‘état maladif, n'ayant pu être soumis à la corde, eut les pouces serrés sous une petite presse, mais néanmoins persista fermement à nier. Le docteur Antoine Federici
LES GRISONS. — LA VALTELINE, 253 de Valcamonica, étant venu pour ses opinions religieuses demeurer.en Valteline, se maria à Teglio et se fit protestant; il répandit le bruit que Blaise Piatti, un des catholiques les plus ardents de ce pays, avait suborné un de ses frères et d’autres personnes de la Valcamonica, afin de tuer les Protestants de Boalzo pendant qu'ils assistaient au prêche. Piatti fut arrêté avec ceux qu'on soupconna d'être ses complices ; soumis à Ja torture il fit tous les aveux qu'on voulut, et fut décapité : en même temps un de ses frères assassinait Paul Besta, qui avait apporté l'ordre d’arrestation. Pour chasser. de la Valteline les prédicateurs du carème, on envoya des offieiers à qui l'on confia en outre la mission d'assister les préteurs dans l'application des édits émanés des Seigneurs, et d'intenter des procès de lèse-majesté.
Marc-Antoine Alba de Casal Montferrat, prédicant de Malenco ,.à la tète de quarante satellites, avait arrêté Rusca dans sa demeure d’archiprétre.la nuit du 22 juin, et l’avait traîné par la route alpestre de Malenco et d’Engadine jusqu'à Thusis. Dans le premier accès de fureur, les-habitants de Sondrio, pour user de représailles, se retournèrent contre le prédicant Gaspard Alexis, mais celui-ci s'était déjà mis en sûreté; ils envoyèrent une députation chargée d'implorer la grâce de l’archiprétre, mais elle ne fut pas regue : les Cantons catholiques et Lugano, sa patrie, envoyèrent de leur côté Jean-Pierre Morosini pour plaider sa cause; mais le tribuual fit revivre contre lui l'accusation d’attentat à la vie de Calandrino; puis il l'accusa d’avoir poussé le peuple à la désobéissance envers les Trois Ligues; de s'être «efforcé de ramener au catholicisme les Réformés, d’avoir entretenu une correspondance avec l'évêque ct avec d'autres
‘Mort de Rusca,
personnes; d’avoir exhorté en confession ses pénitents à ne pes prendre du service contre le roi catholique ; d’avoir institué la confrérie du Saint-Sacrement, dont les membres portaient sous leur uniforme religieux des armes meurtrières.
Envainlesavocatsde Ruscacherchaient-ils à le disculper ; d'après eux, si leur client avait tâché d’adoucir les décrets préjudiciables à la religion catholique, il n’avait cependant jamais conspiré contre le gouvernement; dans ses rapports avec Calandrino, il n'y avait jamais eu d’uigreur, parfois même il lui avait fait des visites de politesse et prêté des livres. A quoi bon se défendre, quand déjà la condamnation est signée d'avance ? Le saint vieillard, qui avait bien vécu, dont les forces et la santé étaient ruinées, fat soumis par deux fois à la torture et avec tant de har-
. barie, qu'il expira en sortant des mains du bourreau. Les forcenés, à la grande joie de la plèbe, firent traîner à la queue d’un cheval le cadavre de ce citoyen respectable, et l’ensevelirent ensuite sous les fourches patibulaires, pendant que son âme, du haut du ciel, où les bons et fidèles serviteurs reçoivent la récompense éternelle, implorait le pardon pour ses ennemis et pitié pour les siens ".
(1) Jean-Baptiste Bajacca écrivit la vie de Rusca. Frère Richard de Busconera de Locarno fit imprimer en 1620 à Ingolstadt la relation de son martyre. Ce livre a été qualifié d'infàme par De Porta, qui n’a pas assez d'injures à déverser sur Rusca, et qui cite certains vers d'un babitant de Nuremberg, où il est déchiré à belles dents en compagnie de Ravaillac, de Ridicovio, de Girard, de Clément, de Lopez et autres.
Quos secta, propago Cocyti, cælo perfricta fronte sacravit Martyres, heu regnum cultris qui viscera ledunt, etc.
César Grassi de Côme fit un poëme sur ce sujet (Il Parlamento, Côme, Arcione, 1610), et dans un autre poëme grossier;( Il popolo pentito, ibid., Frova, 1639), il décrit les misères de son temps.
Cecì se passait le 4 septembre 1618 : ce mème jour fut signalé par un désastre considérable, la destruction du beeu et riche bourg de Piuro, enseveli sous un éboulement avec tous ses habitants. Jugez si on se fit faute d’y voir une punition immédiate du ciel. Peu de temps après, le tribunal de Coire cassa les actes de celui de Thusis, mais les morts ne reviennent pas.
Le peuple passa de la terreur à la pitié, puis à l’indignation; il y eut d’abord des chuchottements secrets, puis les plaintes éclatèrent au grand jour, on en vint à de gros mots pour le plus léger prétexte, et de là aux
pierres et aux couteaux. Les Grisons ayant voulu établir une église évangélique à Boalzo et à Bianzone , les Catholiques s'y opposèrent par la force; et pour venger Blaise Piatti ils assommèrent un réformé de Tirano, et maltraitèrent lé prédicant de Brusio, qu’on appela les prémices
«les martyrs‘. Une bande de ces fanatiques se précipita mnême. sur Calandrino, tandis qu’il prêchait à Mello, et le biessa grièvement’. Bien plus, les prédicants ayant tenu après Pâques leur assemblée ordinaire à Tirano, les Mabitans du pays s'étaient placés en embuscade tout armés près du pont de la Tresenda pour les massacrer, mais ceux- «ci en furent avertis à temps, et purent échapper à ce guetzpens. Ainsi les seigneurs vivaient dans la crainte et dans LA’épouvante; chez les sujets couvaient de fougueuses es- (1) Il existe un livre en italien ayant pour titre : « Récit authen-
ec tique du massacre fait par les papistes rebelles dans la plus << grande partie de la Valteline, édité pour servir de renseignement es nécessaire et d'avertissement à tous les États libres, ainsi que ec d'exemple à tous les vrais chrétiens pour persévérer dans la pro- «« fession de la pure doctrine évangélique. Bienheureux ceux qui sont
<< persécutés pour la justice, parte quele royaume des cieux cest à eux. » (2) De Porta It, 483, fa
Destruction de Piuro.
Catholiques.
256 DISGOURS IV.
pérances, et dans le silence de la peur on entendait le . bruit sourd de la colère divine qui s'approche.
Ceux qu'avait frappés le tribunal de Thusis remplirent le monde de leurs lamentations, plus particulièrement la Suisse et la Lombardie; et, selon la coutume des réfugiés, ils manœuvraïent pour introduire des armées étrangères non-seulement en Valteline, mais encore dans la Rhétie. Le duc de Feria, nouveau gouverneur du Milanais, et Gueffier, ambassadeur de France, . leur faisaient de coupables provocations, tandis que de leur côté ils cherchaient à ébranler les cours d'Autriche et d'Espagne, pleines d'irrésolution. Les réfugiés envoyèrent à différentes reprises un ambassadeur au pape, qui les exhortait à prendre patience; mais cette conduite leur semblait désormais intolérable, car ils criaient bien haut que l'oppression de la patrie était arrivée à son dernier degré, et ils enconrageaient les habitants de la Valteline à se lever une bonne fois pour la sainte cause.
Que les Réformés eussent juré de massacrer les Catholiques, et de réduire la vallée à embrasser la nouvelle religion, le fait est affirmé par les écrivains catholiques ; ils ont aussi prétendu que le gouverneur de Sondrio s’était laissé aller à dire que sous peu tous les habitants appartiendraient à la même foi. Dans les suppliques présentées pas le clergé et par le peuple de la Valteline au roi catholique et au roi très-chrétien, on affirme l'existence de cette conjuration; serait-il possible qu'on eût osé mentir aussi impudemment en face de ces monarques? Il semblerait même qu'on cùt joint aux suppliques des preuves du complot’. Les suppliques ont été
(1) « Une conjuration a été tramée par les prédicants et les Grisons : je crois devoir en faire l’objet d’une cogmunication spéciale à V. M.;
. conservées ; comment se fait-il que le document à l'appui ait péri? Comment expliquer qu’on ne l'ait pas retrouvé au milieu de tant de liasses de papiers que d’au-
tres et moi avons laborieusement compulsés ? On parle bien d'une certaine lettre, mais vague, dont l’auteur est incertain, et découverte comme par miracle, lettre qui, au lieu de faire croire à la conjuration, ne montre qu’un expédient si ordinaire de nos jours; il consiste à accuser la partie qui a succombé, en dissimulant l’atrocité commise sous le voile de la calomnie, et en affublant le for-
‘fait du manteau de la défense. On était dans un temps de révolutions, et si avec elles tous les moyens sont bons, c'était surtout dans un temps où la discorde religieuse avait habitué aux crimes. La France, après le massacre consommé dans la nuit de la Saint-Barthélemy, avait été troublée par des guerres terribles, qui commencaient à peine alors à lui laisser un peu de répit : la Hollande, dans une lutte sanglante entreprise au nom de la religion, secouait le joug de l'Espagne; pour la même cause, la Bohème déclarait la guerre à l’empereur : l'Allemagne tout entière était bouleversée par cette affreuse mèlée qu’on a nommée depuis la guerre de Trente ans. Je n'ai pas besoin de dire jusqu'où l’exemple peut exciter la passion de la guerre, des massacres et de la rébellion, et ‘quelle devait être son influence sur les habitans de la Valteline!
Jacques Robustelli, de Grossotto, parent des Planta persécutés, persécuté lui aussi, noble, d’une condition aisée, esprit hardi, doué de cette espèce d’ambition qui sait
On veut massacrer le clergé et les nobles de la vallée... déjà le jour et 2’heure, l’exécution sont arrêtés:
Robustelli
faire tourner les sacrifices du prochain è son propre avantage, étant au service militaire avait été élevé par Charles-Emmanuel de Savoie à la dignité de chevalier des Saints-Maurice-et-Lazare. Son affabilité.et sa générosité, appréciées de tous, le firent choisir comme l’Ame. de toutes les trames pour la délivrance de la patrie. Rassemblés dans sa maison à Grossotto, quelques habitants de la Valteline, parmi les plus distingués et tes plus ardents, considérant comme une action louable d’affrenchir Aeurpatrie, comme uneambition permise d’être àsa tête, et comme une entreprise saintede la purger de l'hérésie, s'6criaient tout haut qu’on avaitassez souffert: Nos ançètres, disaient-ils, nousiont laissé une patrie à aimer, un 'patrimoine à défendre, des lois à conserver. Et la patrie, et les biens, et les lis, et ee qui l'emporte sur tout le reste, la foi, ces vils étrangers nous les ont on ravis où souillés. Il est louable de reposer ses espérances en' Dieu lorsque c'est pour aiguillonner les forces; mais non lorsque ce doit être un prétexte pour: ne pas agir. Gent mille catholiques, c’est-à-dire tout ce -qui: habite le pays compris entre les sources du Liris et eellés de l'Adda, ne forment qu'un. seul vœu; deux cents millions de: catholiques répandus dans le.: monde éhtier attendent de nous un exemple, et nous préparent des applaudissements et des secours. Soyons donc unanimes dans notre résolution; armons-nous d’une généreuse colère, nourrissons de magnanimes espérances, revêtons-ndus de nos armes, légitimes parce qu’elles sont nécessaires, formidables parce qu’elles ont été prises pour la défense de la patrie et de l'autel. Le pape nous bénit : l'Espagne nous prête son appui : la discorde des Grisons nous favorise. Si nous laissons échapper l'occasion,- quand pourruns-nous la re-
trouver? Ne vaut-il pas mieux mourir une fois que de trembler toujours. à la pensée de la mort? Si nous succombons les armes à la main, le monde nous pleurera, il nous admirera comme des martyrs, comme des héros; si nous survivons à l’entreprise menée à bonne fin, combien il nous sera doux, dans les dernières années de notre vie, de dire à nos enfants : Nous avons combattu pour la patrie et pour la foi : si vous êtes libres, si vous êtes catholiques, C'est à nous que vous en êtes redevables. .
Les conseils violents ayant donc prévalu , le parti catholique jura de confondre toutes les vengeances, en frappent un seul coup, et de mettre en pièces tout ce qu'il y avait d’hérétiques dans la vallée, tant indigènes qu'étrangers. Le capitaine Jean Guicciardi de Ponte, envoyé pbur gagner les bonnes grâces du.cardinal Frédéric Borromée, celles du duc de Feria (I)..et des autres magistrats du gouvernement milanais, en obtint trois mille pistoles!, au moyen desquelles il enròla des exilés et des coureurs de grand chemin pour porter le premier coup. A. travers les pénibles incertitudes qui séparent le moment. d’une résolution sanguinaire de celui.de son exécution, etau milieu des vicissitudes qui toujours y mettent .obstnele, survint la terrible aurore du 19 juillet 1620, :qui. vit à Tirano commencer le massacre et la fusillade, où disparurent de ce monde de différentes manières au moins soixante personnes, dont trois femmes; on pardonna aux autres femmes ainsi qu'aux enfants, à condition qu’ils embrasseraient la foï catholique. Robustelli, étant entré à Brusio dans le val de Poschiavo, fusilla trente réformés, puis mit le feu au pays; feu de joie,
(1) De Burco, p. 9 : somme équivalente à 50,000 francs.
s’écriait-il, pour célébrer le rachat dela liberté religieuse". Malheur quand une fois le peuple a goûté du sang! Les Venosta, les Quadri, les Besta, les Torelli, les Parravicini égorgeaient dans les alentours de Teglio, de Ponte, dans le val Malenco, à Sondrio; leur cruauté s’attaquait surtout. aux prédicants et aux réfugiés. Barthole Marlianici, Jean-Baptiste Mallery d'Anvers, et Marc-Antoine Alba, prédicant à Malenco, perdirent la vie; Alessio s'échappa avec Georges Jenatz, prédicant de Berbenno, et quelques autres. François Carlini, de Vicence, qui de moine s'était fait prédicant calviniste, fut envoyé à l’Inquisition, devant laquelle il abjura : Paule Beretta, femme octogénaire, jadis religieuse, envoyée elle aussi à ce tribunal, résista, et fut brûlée vive. Anne de Liba, de Schio dans le Vicentin, fut égorgée avec son enfant à la mamelle : d’autres femmes encore, aussi bien dans la fleur qu’au déclin de l'âge, furent passées au fil de l’épée. Jean Antoine Gallo de Gardone, armurier, se défendit pendant deux jours; puis, arrêté en fuyant, il fut lié à un arbre et tué à coups de mousquet. André Parravicini, de Caspano, arrêté au bout de plusieurs jours, fut placé entre deux monceaux de bois, et on menaça d’y mettre le feu s’il n’abjurait pas; sa conslance ne s'étant pas démentie, il fat brûlé vif, et on aperçnt (disent ses coreligionnaires) des esprits célestes voltiger autour de lui pour le soulager dans ses souffrances et recueillir son Ame?. Ce ne fut pas là le seul prodige sur lequel les deux partis s'appuyèrent pour prétendre que le ciel les favorisait chacun par des signes évidents.
(1) Lavizzani, pag. 159.
(2) SPRECHER, Hist. motuum, etc.
LES GRISONS. — LA VALTELINE. 261 D'ignobles passions prirent le voile de la religion : on vit des paysans et des domestiques se précipiter sur leurs maîtres, les débiteurs sur leurs créanciers, les amants sur. les maris vigilants. Puis, pendant plusieurs jours, semblables à des limiers entrés dans la piste, les paysans s'en allaient à la recherche de. victimes, tenant d’une main une fourche, une pique ou un mousquet, et de l’autre un crucifix. Ce n’était point la religion, mais bien cette fureur, compagne inséparable des factions, qui était leur aiguillon ; ils cédaient à d’injustes provocations de chefs fanatiques, qui invoquaient pour légitimer ces horreurs le nom du Dieu de la paix, le besoin de soutenir — une religion qu'on ne doit propager que par des armes innocentes, par la sainteté des exemples, par l'efficacité de la parole et de la grâce, par le sacrifice de sa vie, et non par l'immolation de celle d'autrui. Des moines et des prêtres fanatiques, l’archiprétre Parravicini de Sondrio, irritaient la multitude. A Villa, Baptiste Novaglia égorgea trois protestants de sa propre main : frère Ignace de Gandino vint exprès d’Edolo : Piatti, curé de Teglio, attaqua le docteur Federici de Valcamonica, ef après avoir fait de signe de la croix avec le crucifix qu’il tenait à la main gauche, tandis qu'il avait une épée dans la droite, il tua ce docteur calvinisie avec d'autres de ses compagnons ‘. Le dominicain Albert Pandolfi, de Soncino, curé des Fusine, avec une épée à deux mains conduisait sa bande pour égorger les frères de ce Christ qui avait dit : Zu ne tueras point. > Beaucoup se frayèrent un passage de vive force et s'enfuirent ; quelques-uns arrivèrent à Zurich, où ils ob-
(1) De Buco, 64.
tinrentune'église pour eux ; on a encore la listé des personnes qui allérent s’y mettre en sûreté; il y en avait une de Tirano, deux de Teglio, seize de Sondrio, parmi lesquelles on comptait des Padbuans et des Vicentins ; six des montagnes voisines, et parmi elles Marthe la Vicentine; deux de Berbenno, quatre-vingt-treize de Caspano etdeTraona, parmi lesquelles était un nommé Sadolet; une femme de: Mello, quatre de Dubino. Vincent fils de Barthélemy Parravicini de Caspano fut ministre de cette église, à laquelle se réunirent les réfugiés du Münster- Thal. Approuvée par le sénat de Zurich, elle obtint la permission: de se servir de la: langue italienne, tant qu'il plairait audit sénat; il pouvait y avoir les dimanches seulement des prèches en italien, et à des heures différentes de ceux faits en dllemand ; quant à l'administration des sacrements et à la bénédiction nuptiale, elles ne pouvaient avoir lieu que dans les assemblées ordinaires des réformés allemands; pour les prières, on devait s’en tenir aux formules et au rit de l'Église de Zurich. Plus tard, au mois de décembre 1624, les Italiens obtinrent de recevoir la Cène des mains des ministres exilés de la Valteline et de Chiavenna; d’avoir deux préches par semaine, mais on leur refusa, ainsi qu’ils le demandaient, de choisir deux Anciens de la Valteline et deux autres de Chiavenna pour assister les pauvres, comme aussi d’avoir un gardien particulier pour leur église : on leur recommandait de’ s’habituer peu à peu à la langue allemande pour l’adopter définitivement, conseil auquel, paraîtil, ils ne tardèrent pas à céder, puisque trois ans après il n'y avait plus à Zurich d'église évangélique italienne. On ne peut préciser le nombre des victimes, car tel historien le diminue, tel autre l’enfle au-delà du chiffre
LES GRISONS. — LA VALTELINE, 263 de six cents : quelques dixaines seulement appartenaient aux Grisons, les autres étaient ou des indigènes, ou des réfugiés d’Italie, ce qui prouve combien peu ce massacre était nécessaire. Mais de temps en temps semble s’abattre sur les peuples une fureur semblable aux épidémies, sous l'empire de laquelle les remparts de la raison s'abaissent, les conseils de la prudence deviennent inutiles ; on dirait que par une fatalité inexorable le forfait doive s'accomplir jusqu’au bout, que la mesure des iniquités arrive à son comble, qu'on lui trouve d’abord des instigateurs, puis des approbateurs, pour faire place ensuite au repentir, alors que le crime et le délire ont enfanté pour conséquences inévitables la misère, l'oppression, les tristes déceptions et les tardifs remords de la conscience.
Mais au premier moment on n'eut que l’exaltation du triomphe et les félicitations des peuples et des princes, comme plus tard celle des historiens (3). Les Valtelins, une fois les vestiges de la domination rhétique -effacées, se donnèrent un gouvernement provisoire, et commencèrent à faire des décrets : ils prirent au fisc les biens des Grisons, rendirent les:exilés à leur patrie, les propriétes aux églises, les couvents aux religieuses; ils appelèrent l’évèque de Côme pour qu'il fit'sa visite pastorale, et les moines pour précher et confesser. Ils adoptèrent le calendrier grégorien, admirent chez eux la bulle in Cona Domini, le Concile de Trente et l’Inquisition contre les hérétiques. Ils supprimèrent le séminaire des dissidents, et enlevèrent des cimetières les ossements des hérétiques ; enfin, ils se promettaient de tout souffrir plutôt que de retourner jamais sous la domination détruite. Le comté de Bormio avait été exempt du massacre : mais, comme cette sainte résolution ait élé mise sous
la sainte égide de Diew*, il en vint lui aussi, à ce qu'on appelait le parti saint le parti de Dieu. .
Les hiabitans du comté de Poschiavo n’avaient point pris part à la sanglante exécution; mais plus tard, s'étant aperçus qu'ils ne pouvaient autrement se débarrasser des Protestants, ils méditèrent à leur tour de les égorger. Claude Dabene, valet de chambre de Robustelli, homme farouche dans son langage et dans ses actes, étant entré dans-ce pays, y tua tous ceux qu’il put surprendre : cité. devant les tribunaux pour répondre de sa conduite, il fut arrêté à Tirano, mais fut bientôt renvoyé. Je lis dans Sprecher et dans Quadrio que le curé avait été complice de. l'assassinat’; j'incline plus volontiers vers l'opinion du'chroniqueur Merlo, qui raconte que ce curé, nommé Beccaria, avait ouvert le presbytère aux hérétiques menacés de mort. Les Valtelins, dans une assemblée générale, élurent capitaine de la vallée et gouverneur Jacques Robustelli, et lui assignèrent un traitement de deux cents écus par mois « pour avoir commencé l'entreprise de notre affranchissement à grands frais pour sa bourse et à grands risques pour sa personne » : ils lui nommèrent pour lieutenant Guicciardi; et, comprenant l’imminence du danger, ils abattirent les ponts, fortifièrent les bourgs, barricadèrent les passages ouverts, enrôlèrent tous les hommes et réunirent des armes -et de l'argent. En outre, ils envoyèrent des ambassadeurs aux Cantons suisses, au nonce apostolique:à Lucerne, au pape, à l’archiduc Léopold d'Autriche, et des lettres à tous les peuples catholiques, bien moins pour se justifier que pour se vanter de cet acte. Ils insistèrent près du duc de Feria,
(1) Enquête des habitans de Bormio en 1636.
LES GRISONS. — LA VALTELINE. 265 pour obtenir de lui les secours qu'ils disaient leur avoir été promis; mais, tandis que les autres gouvernements redoutaient que l’effusion de ce sang n’assuràt la prépondérance de l'Espagne, le duc espagnol demeurait les bras croisés, soit qu'il ne voulût pas ouvertement paraître avoir des intelligences avec les Valtelins sur un fait que la conscience dénonçait comme un grand crime, soit qu'il préférât attendre, jusqu’à ce qu'ils eussent donné des signes de valeur, des preuves de fermeté, des espérances de succès, et fait voir clairement si le monde deyait les appeler des rebelles ou des héros.
Les Grisons, qui demeuraient en grand nombre à Chiavenna, eurent le temps de se mettre sur la défensive et de se faire jurer fidélité par les indigènes, ce qui valut à ce comté l’avantage de rester pur de toute effusion de sang. Le gouvernement des Grisons fit'en toute hâte ses préparatifs de vengeance; et, ayant requis l’aide des confédérés, il expédia trois mille hommes par le Splugen à Chiavenna, et de là en Valteline (K); ces forces, évitant ou ‘renver-
sant les obstacles, fondirent en colonnes serrées et comme.
‘un torrent impétueux sur Sondrio, où d’autres troupes débouchaient du val Malenco. Les indigènes s'étant enfuis, les envahisseurs tuèrent deux malades qui s’y trouvaient, et reçurent les félicitations de quelques femmes, qui s'étaient sauvées en se faisant passer pour catholiques, et qui maintenant jetaient à leurs pieds les rosaires et les scapulaires dont elles s'étaient fait un bouclier.
J'ai toujours pensé que le rôle le plus inutile d’un historien était celui de peindre en détail les péripéties de la guerre : et cela d'autant plus qu’il n’y a qu’à changer les noms, car cette science des fils de Caïn est toujours la même : ce ne sont partout qu'invasions et fuites, incen-
dies de pays, rachats, victoires et défaites alternatives, rapines, viols, effusion de sang, larmes, terreur, désolations aussi bien dans le camp des-vainqueurs que dans celui des vaineus : et l'humanité dans son aveugle folie d'applaudir au conquérant qui a versé le plus de’ sang! Laissant done au commun des.historiens le soin.de décrire les particularités: de cette lutte fratricide; et nous en tenant aux faits principaux, nous dirons que le duc de Feria, voyant que les Grisons étaient seeourus par les Cantons protestants et par la république de Venise, en sorte que la guerre menaçait d’envabir. les frontières de la Lombardie, jeta bas le masque; il imposa aux Milanais des contributions extraordinaires jusqu'à concurrence de neuf cent mille livres, obtint du gouvernement de, Madrid un décret qui mettait la vallée sous la protection immédiate du roi, et déclarait la guerre aux Réformés. Le pape Paul, désireux de mettre un frein à l'hérésie, offrit quatre-vingt mille écus d’or; enfin les prédicateurs à Milan exhortaient les fidèles à prendre part à l'entreprise, qu’ils qualifiaient de croisade, titre dont on a si souvent et si étrangement abusé.
Toute l'Europe se plongea dans les discussions politiques à propos de ce coin de terre de l'Italie, petit, il est vrai, mais qui par sa situation excitait les convoitises de trop de potentats; car la Valteline, ainsi que nous l'avons dit, confine par son extrémité occidentale avec le Milanais, et par l'extrémité opposée avec le Tyrol; des deux autres còtés, elle confine au midi avec la Vénétie, au nord avec les Grisons. On sait qu’à cetté époque une branche de la famille autrichienne régnait en Allemagne, une autre en Espagne, sur le Nonveau-Monde, et jusque sur une partie notable de l'Asie, immenses possessions, au milieu des-
quelles se perdaient le Milanais et le pays de Naples. La Valteline tombait-elle au pouvoir de l'Espagne, c'était
un passage commode ouvert à toute armée allant d’Alle-.
magne en Italie, avec du sans l’assentiment des Suisses et des Grisons. Supposez maintenant que les domaines de la maison d'Autriche se fussent reliés entre eux depuis la Rhétie-jusqu’à la Dalmale, ils duraient enclavé Venise et les autres États Italiens‘ ils auraient intercepté pour'ceuxci les secours venant-‘de l’étranger, et se seraient rendus les-arbitres de la péninsule. Le pape espérait acquérir quelque-portion de territoire pour l'Église et pour ses neveux : la France, comme toujours, souhaitait de sub. stituer: sa puissance à celle de la maison d’Autriche. D'un ‘autre côté, les Réformés de la-Rhétie, de la Suisse, de d'Altemagne, de la Hollande, et même ceux d’Angleterre soutenaient le parti des‘anciens maîtres du pays, leurs: coretigionnaires ; les prédicants allaient racontant en tout pays; avec leur exagération ordinairè, les assassinats dont ils demandaient vengeance non-seulement au nom de la foi, mais encore au nom de l'humanité. Il ne faut donc pas s'étonner si pour la Valteline tant d'États ont mis en jeu toutes leurs forces matérielles et toute leur influence politique. .
Les Grisons, d'abord repoussés, se | portèrent plus nombreux et plus acharnés sur Bormio:: alliant la cupidité et la cruauté au fanatisme religieux, ils se plaisaient à profaner tout ce que les Catholiques avaient en vénération. Dane leur marche, ils s’affublaient du piuvial, des soutanelles, des ‘surplis; ils souillaient et percaient de leurs flèches les images pieuses; ils polluaient les fonts baptismaux et les saintes espèces; ils graissaient leurs bottes avec le saint chrême; ils muti-
Bataille de Tirano.
laient les prêtres, ils faisaient jouer les orgues dans les églises pour accompagner leurs danses; ils se servaient à table des calices et des patènes. Le 41 septembre 1620, eut lieu à Tirano une bataille acharnée, qui dura huit heures consécutives, jusqu’à ce que les Valtelins eussent le dessus : plus de deux mille combattants, tant parmi les Grisons que chez leurs alliés, périrent, dit-on, soit par le fer, soit dans l’Adda, et parmi eux on compte le colonel Flore Sprecher, et Nicolas de Myler, chef des auxiliaires bernois, qui, au moment de partir pour cette guerre, en trinquant avec ses amis, avaitjuré qu’il rapporterait à la maison autant de tonsures de papistes qu'il y avait d’anneaux à son long collier d'or. Il fut tué, et ce même collier fut envoyé comme un trophée au gouverneur Feria. Au lieu d'attribuer la victoire à la valeur qui combat pour la patrie et pour la religion, on voulut l’attribuer à un prodige : on assura que la statue de l'archange saint Michel placée au sommet de la girouette qui domine le sanctuaire de la Madone, bien que le vent soufflàt du côté opposé, avait tourné le dos aux Grisons en brandissant son épée menacante. Feria fit publier la relation de ce prodige, et l’envoya à Madrid avec une image représentant les saints Gervais et Protais, qui, placée à la façade de l’église de Bormio, et bien qu'elle eût servi de point de mire au tir de l'ennemi, était restée intacte. .
L'hiver avec ses neiges et ses glaces ferma partout les passages; aussi, pendant cette suspension d’armes, on en vint à cette seconde période des insurrections, où les intrigants prennent la place des gens à convictions fortes. Les destinées de la vallée furent débattues par les politiques , par les jurisconsultes et les théologiens ; et pendant que tant d'États mettaient leurs raisons en avant sur le sort de
ce pays, la Valteline envoyait des députés au pape, aux rois et aux républiques, pour les supplier de lui conserver son indépendance. Elle avait bien moins à espérer des secours qu'on pouvait lui donner, et de la diplomatie, que des longues discussions civiles des Trois Ligues, où Catholiques et Réformés, les Salis et les Planta, luttaiènt avec acharnement les ‘uns contre les autres, moins pour la foi et la patrie que pour servir les intrigues de l'Espagne et de la France. A la fin, les Catholiques eurent raison des menées politiques et de la force des armées : le duc Feria fit tourner ce soulèvement au profit de sa cour, laissant les malheureux en proie à tous les fléaux, et concluant à Milan une ligue perpétuelle (6 février 4621), à condition que la Valteline fit retour aux Grisons avec des stipulations avantageuses , et que les Grisons accordassent un libre passage aux troupes espagnoles. Vénitiens et Français furent effrayés de ce nouvel accroissement de puissance de l'Espagne ; partant, ils s'apprêtèrent à relever l'influence des Grisons, et à faire rentrer la vallée sous leur pleine et entière autorité. Les potentats et le nouveau pape Grégoire XV, circonvenus par des personnes jalouses de la puissance de la maison d’Autriche, écrivirent au roi d'Éspagne, comme à un perturbateur de la paix publique, pour le supplier de remettre les choses en Valteline sur un pied qui pùt satisfaire tout le monde. Et le faible monarque, Philippe IV, pour ne point avoir l'air d’empiéter sur le bien d’autrui et d’attenter à la liberté italienne, décréta de Madrid que la vallée ferait retour aux Grisons dans l’antique état de choses, ordonna la démolition des forteresses, le retrait des garnisons, et pardonna aux rebelles : le roi de France, les Suisses et les Valaisans devaient se
270 > DISCOBRS.IN. -u porter caution pour-les Grisons. Les. insurgés frémirent de rage en apprenant cette décision; ils crièrent bien haut qu’ils avaient été trahis par les chefs du mouvement, et l’accord n’eut pas lieu, parce que. les Suisses refusèrent de se porter gerants. On en vint donc de nouveau aux armes ; douze mitle Grisons envahirent le comté de Bormio, saccageant tout sur leur passage’, comme des barbares et des fanatiques. Mais le gouverneur Feria s'était mis d’accord avec l’archiduc.Léopold : et tandis que ce dernierenvahissait les frontières des Grisons il descendait, lui, par la Valteline, où il fut accueilli bannières déployées, au bruit des trompettes et desdécharges d'artillerie, au son des cloches, et acclamé comme un protecteur et un libérateur.
Devant ce double péril, les Grisons s'étaient réfugiés chez eux, et les Espagnols, en les poursuivant, avaient mis le feu à Bormio, où sur sept cents maisons il n’en resta que treize intactes : amis et ennemis rivalisaient entre eux pour faire le mal. Feria parvint même è les. déloger de Chiavenna’, et les poursuivit à travers la vallée du Rhin et par la Bregaglia. Le général Baldiron avec dix mille: Autrichiens occupa l’Engadine et même la ville de Coire; les hérétiques sont chassés de tous côtés; on a vengé les antiques griefs, les Salis sont repoussés; et après les scènes atroces où les frères ont: assassiné leurs frères, les Droitures furent détachées. de la Rhétie et placées sous la domination autrichienne. Tel est le fruit qu'ils recueillirent de leurs dissensions.
Les Grisons, obéissant au vainqueur, stipulèrent à Milan une confédération perpétuelle avec l'Espagne, aux troupes de laquelle ils devaient accorder libre passage; quant à la Valteline,. il était convenu qu’elle jouirait d’une pleine et entière liberté politique et religieuse, sous
LES GRISONS. -— LA VALTELINE. 271 la"condition de payer le tribut de vingt-cinq mille écus. On interdisait aux Protestants de demeurer.dans le pays, et on leur imposait l’obligation de vendre dans le délai de six ans tout ce qu'ils possédaient; de plus, l’archiduc pourrgit envoyer dans la vallée un commissaire spécial pour rendre la justice. Chiavenna, évacué par les Espagnols, fut cédé aux Grisons; mais comme ceux-ci ‘n’eavoyaient pas d’officiers pour administrer le comté, il se pourvut d’un gouvernement particulier.
Cest. ainsi que les choses semblaient remises en état ; intervention mais les rivaux de FAutriche, qui regardaient comme Européeane, -une: perte tout -ce'qu’elle gagnait, et ceux qui toujours
ont vu en elle la plus dangereuse ennemie de la liberté ‘italienne, ne pouvaient souffrir qu’elle eût acquis sans
bruit vers l'Italie un passage qu’elle ambitionnait tant, en
même temps que de la Rhétie, en passant par l'Alsace et le Palatinat du Rhin, sa récente conquête, elle pouvait: expé-
dier toute espèce de troupes dans les Flandres, où la guerre
sévissait cruellement. Les:princes italiens en tremblaient
pour leur propre indépendance. Le duc de Savoie regret-
tait qu'on ne ft plus obligé de recourir à lui pour:0b-
tenir un passage, qu'il savaitse faire”payer; les Vénitiens regréttaient de se voir enlever le-:fruit, d’une: alliance
âchetée au poids des sequins': tous maudissaient les Espagnols, qui,sous prétexte de religion, visaient.sous main, disaient-ils, à s'emparer des possessions d'autrui.
C'est une vieille habitude des .Italiens de recourir à la France dans leurs difficultés, et chez les Français de se poser en protecteurs des libertés italiennes; ceux-ci, de concert avec la Savoie et Venise, formèrent une ligue contre la maison d’Autriche pour garantir J’exécution Au traité de Madrid, et remettre les Grisons en possession
ne - DISCOURS IV.
de la Valteline. Le roi d’Espagne, pour éviter d’augmenter le nombre de ses ennemis, recourut à un expédient; il consigna les forteresses de la vallée au pape, à condition qu’il les garderait avec ses troupes, mais aux frais de l'Espagne, jusqu’à ce que les deux couronnes eussent pris à ce sujet un parti décisif. Horace Ludovisi, duc de Fiano, neveu de Grégoire XV, occupa les forts avee les Papalins, c’est-à-dire avec une troupe de bandits et de ribauds, le 29 mai 1623.
Cette mesure déplut très-fort au parti saint : il: croyait voir que par là l'Espagne se préparait à restituer la Valteline, en sauvant son honneur; mais malbeur à qui. n’a pour lui que le droit, et qui s'en est remis de ses destinées à la bonne foi d’un roi et aux manœuvres de la diplomatie! La mesure déplut également aux Vénitiens, qui voyaient grossir les rangs de l’armée du roi ou du pape, au moment où ce dernier laissait deviner son ambition de faire de la Valteline une principauté pour ses parents. Mais sous Urbain VIII, son successeur, fort bien disposé pour la France, une ligue se forma à Avignon entre cette puissance, l'Angleterre, le Danemark, Venise, la Hollande, la Savoie et les princes d'Allemagne contre l'Espagne et l’empereur, pour les contraindre à restituer le Palatinat du Rhin et.la Valteline (L). Une consultation de théologiens avait déclaré que le pape ne pouvait en conscience remettre les Catholiques sous la domination des hérétiques, sans un péril imminent pour les Ames; mais le roi très-chrétien lui intima ou de démolir les forteresses de la vallée, ou de les restituer à l'Espagne, afin de pouvoir, sans blesser le respect dû aux clefs de saint Pierre, entrer à main armée dans ce pays, pour rappeler les Grisons à la liberté et les soustraire au joug autrichien.
Les Grisons étaient à la dernière extrémité. Les Autrichiens avaient perséculé dans le pays les réformés, surtout les ministres, et désarmé la population. Hs avaient en outre envoyé des colonies de Capucins allemands dans le Pretigan, à Tavate, à Coire, de Capucins milanais dans la Pregalia, de Brescians dans le val Santa- Maria, en prétant main forte à leur apostolat : il y eut parmi eux; comme parmi les Protestants, beaucoup de martyrs. Quand on voulut par force contraindre ceux de Pretigau
- à fréquenter les églises des Capucins, ils firent un vacarme : affreux, et s'écrièrent : « C'en est trop : nous meurrons sana patrie, sans liberté, mais sauvons au moins nos âmes. » Ils s'enfuirent donc danses forêts : et de: là, armés de faulx, de couteaux, de pierres et de massues, ils se précipätèrent. sur les Autrichiens le jour des Rameaux de l'an 1623, et on vit même les femmes prendre part à l’extermination des oppresseurs de leur patrie ©.
.Les armées de Baldiron et de Feria rétablirent momentanément la tranquillité; mais Feria était tombé en discrédit à la cour de Madrid comme étant le premier autour de ce soulèvement de la Valteline, qui, en fin de compte, n'avait eafanté que des malheurs; le pape, qualifiant de subtiles inventions les craintes du gouvernement espagnol, # voulut pas recevoir en Valtaline de garnison autrichienne. Si telle était sa pensée, les faits la démentirent. Cœuvres, qui fut depuis le maréchal d'Es-
(1) Plus de cinq cents soldats de l’archiduc restérent sur le terrein : avec eux succomba le bienheureux Fidèle de Sigmaringen , capucin que Lavizzari appelle le préfet abherrò de ces missions, et qui est le protomartyr de la congrégation de la Propagande. Voir Isteria delle missioni de’ frati minori Cappuccini della provincia di Brescia nella Resia, de 1621 à 1693, par P. F. CLEMENTE Da Bauscia : Trente,
Pavone, 1702.