‹ Les hérétique d'Italie (volume 3)Chapitre 22 sur 24 · VUE D’ENSENBLE SUR LA RÉFORME · texte numérisé non relu

VUE D’ENSENBLE SUR LA RÉFORME

Nous, disons que ce fut une halte dans ses vastes progrès. En la rendant suspecte, on arréta cette civilisation qui avait pris tant d’accroissement, parce que le tort ordinaire des révolutions violentes est de dégoûter des vives allures, et de faire que la société recule devant les crises qui portent le caractère de l'impatience.

L'histoire à la main, nous pourrions soutenir que le catholicisme nous a donné toutes les libertés civiles : les formes parlementaires, qu’on considère aujourd’hui comme leur sauvegarde, dérivaient des habitudes de l'Église, et nous en avions la jouissance bien avant Luther : on possédait la liberté de la discussion et de la critique, qui depuis, par peur et réaction, a succombé sous les armes des princes et sous les coups de l’inquisition ecclésiastique, dont nous mesurons la puissance moins par le nombre des bûchers que par la disparition totale des publications qui avaient accompagné la Réforme.

La phitosophie dut se modérer dans ses hardicsses : et cependant n'étaient-ils pas catholiques en France Descartes et Bossuet', en Italie Galilée, Campanella et frà Paolo ?

Les réformes prescrites par le Concile de Trente furent mises de côté; on ne reconcilia pas du tout l'Église et l'État, on n’assigna point de limites morales ou juridiques à la politique.

Quand on eut semé partout le protestantisme, les études ecclésiastiques languirent; et bien que nous repoussions la séparation proposée par Neander entre la foi, la religion et la théologie, il est certain que cette science, en se désarmant, s'abandonna à des querelles intestines d'un caractère mesquin, qui fournirent des armes terribles aux incrédules; et le clergé, sans vigueur pour la lutte,

impopulaire, divisé, avec des jansénistes ridicules, des jésuites détestés, des abbés indifférents, avec un peuple raisonneur, eut à soutenir les assauts des libres penseurs. Cependant la morale fut améliorée, grâce aux efforts de ceux qu'on décria sous le nom de casuistes, et qui furent pour la pratique ce que les scolastiques avaient été pour Ja théorie. Ils poussaient l'argumentation jusqu’à l'abus : au lieu de tirer les règles de la morale de la seule loi du Christ, ils allaient se perdre dans les rêves des philosophes paiens ou dans les opinions de telle ou telle école. lis arrivèrent quelquefois à excuser le vice, à effacer le délit, ce qui fit condamner par l'Église plusieurs de leurs propositions; mais ceux qui les réfutaient n'avaient qu'à puiser dans l’enseignement évangélique et dans la tradition (K). Au fond, dans ses disputes la morale fut éclaircie, le vice ne cessa point d’exister, mais il fut appelé par son nom : hors de l’Église, après d’infinies variations, on arrivait à nier la vertu obligatoire et toute doctrine positive : on cherchait l’unité, mais on n’y pouvait parvenir, et comme le christianisme repoussait l'accouplement de la vérité avec l’errenr, on tendit à détruire le christianisme. Le, monde de la science se sépara du monde de la foi; on dut concentrer l'effort plutôt sur la réfutation des opinions fausses que sur la diffusion des opinions vraies, el cet état dut bientòt engendrer de violentes réactions. Quand une société périt, il n’y a d’autre moyen de la rèstaurer que l'autorité. L'autorité est le fond du catholicisme; voilà pourquoi, la voyant attaquée de toutes parts, il s’effraya, et après avoir protégé la liberté, la voyant regimber jusqu'à le mettre lui-même en question, il s’allia au pouvoir absolu pour s'en faire un appui, et cessa de voir l'incompétence absolue de la force en matière de foi. Pour

VUE D'ENSEMBLE SUR LA RÉFORNE. 345 obvier aux abus, il restreignit la primitive liberté de la parole écrite; il redouta la pensée comme une force qui tantôt détruit, tantôt réprime ; ilsentit le besoin de recourir à la puissance des princes, qui écrasait les hérésies, mais qui aussi étouffait l'Église dans ses embrassements.

Le clergé, voyant périr la liberté du moyen âge sous le joug des seigneurs, crut se sauver en s'associant à l'absolutisme des rois, qu'il fit ainsi triompher. Et aujourd’hui on voudrait l’associer à l’absolutisme démocratique, qui triompherait si le clergé cessait de lui résister.

L’Italien, qui s'attache aux faits, non aux déclamations; qui, en dépit d’une opinion tyrannique, ose encore écouter la conscience et garder ses convictions, frissonne en voyant combien notre siècle ressem ble à ce quinzième siècle que nous venons d'étudier, et quels terribles remèdes et quelles souffrances pendant deux siècles il fallut subir pour apaiser les troubles et rétablir cet ordre dont les peuples sentent le besoin plus encore que celui de la liberté.

Devrons-nous aujourd’hui repasser par là ? Après cette frénésie de liberté abstraite, qui sacrifie toutes les libertés individuelles aux opinions de la rue, à l'idolàtrie de l’État, aux apparences, verrons-nous après un délire violent le délire de l’effroi? Si, comme le veut Fontenelle, l'homme n'arrive au vrai qu'après avoir parcouru le cercle de toutes les erreurs, il nous reste encore quelque chemin à faire, et si chaque génération doit produire sa moisson de désordres et d’infortunes, notre malheureuse génération pourra encore faire envie à celle de nos fils.

Mais à ceux qui aujourd'hui nous font le tableau de l’affaissement de la société, lorsque, sentant les fondements trembler sous nos pas, chacun cherche, au milieu des ténè-

bres de l'avenir, quelle crise sauvera une société corfompue, sceptique et déchirée par les partis, nous, nous offrons le tableau de ce qu'elle était au temps de Luther. Qui n'eût pas dit alors : « La barque de Pierre va périr. » Hoinmes de peu de foi! Et cependant le haut clergé était bien corrompu à cette époque néfaste , landis qu’aujourd’hui il est unanime dans sa résistance au démon, qui répète : « Si tu m'adores, tout ceci t'appartiendra. » Et ceux qui s'égarent apparaissent à nos yenx comme de: mayyaises herbes que le pontife arrache de son jardin. n Courage‘donc; Dieu fait souvent sortir le salut des hounmes du fond même de leur perversité, et une voix sainte nous dit : « En considéralion des justes, les jours de l'épreuve seront abrégés. »

A). Artoste. On sait que les citoyens d’Amalfi fondèrent le premier hôpital, et que l'origine des ordres religieux s'y rattache. Sophie, fille de Philippe Arcangeli, née à Florence, fonda l'hôpital du mont Sion, avec une église, une maison, des cloitres. Alexandre III et Urbain III firent remettre sur l'autel du saint sépulcre l'inscription qui en avait été enlevée, præpotens Genuensium præsidium. Robert de Naples et Sanche dépensèrent des millions pour établir des moines près du saint sépulcre et près de la sainte crèche. La coupole du saint sépulcre fut bâtie, puis plusieurs fois restaurée par les soins des Italiens, et dernièrement, en 1720,

“grâce au zèle du père Antoine de Cusa, toscan, qui en obtint la permission du sultan, à la condition qu'il ferait rendre cent cinquante musulmans faits prisonniers par les puissances catholiques; condition qui fut par lui remplie. La reine Jeanne de Naples racheta le tombeau de la vierge Marie dans la vallée de Josaphat. L’autel de bronze qu’on admire comme un chef-d'œuvre d'art audessus du Calvaire a été donné par Ferdinand de Médicis, en 1388; c’est l'œuvre de frère Dominique Fortisiano, du couvent de Saint-Marc. Charles Guarmani, de Livourne, découvrit récemment Sainte-Marie-Latine, antique église des Amalfitains, ensevelie sous les ruines.

Leibnitz en 1673, pendant son séjour à Rome, écrivit un poëme dédié ad Alevandrum VIII, ut christianos ad bellum sacrum hortetur, dans lequel il proposait l'expédition d'Égypte, et c'est à ce poëme, dit-on, que Bonaparte aurait puisé l'idée de la sienne.

Comme nous avons dit plus d’une fois que Luther dissuadait les princes de la guerre contre les Musulmans, il estjuste que nous notionsen passànt que Mélanchthon, au contraire, y poussait Charles Quint, et il ajoutait cette recommandation : « Pour commencer « la guerre turque, il faut que Votre Majesté passe en Égypte avec « une flotte bien équipée, pour forcer les armées turques à

« milliers de livres écrits sur des cas de eonscience dans l'Église « catholique. Le secret du confessionnal, la nécessité d’accorder « enfin l’absolution et de maintenir le pouvoir sacerdotal, ont « certainement fait dévier les casuistes, et créé avec leur aide ce « qu'on a appelé la morale jésuitique : toutefois de grands pro- « grès ont été faits par eux dans cette noble science, et nous leur « devons peut-être plus qu’à la Bible elle-même l'établissement « du système de moralité chrétienne ».

Paul V. — Urbain VIII. — Le Tasse. — Galilée. — Stenon. — La Science et la Fot.

Nous associons ici deux noms qu'on ne sépare point dans l'histoire littéraire; car celle-ci a tenu registre des critiques piquantes de Galilée contre Torquato Tasso. Ce tendre poëte nous représente la réaction catholique dans la poésie : pendant que ses prédécesseurs chantaient soit les prouesses des paladins, soit l'amour et la magie, soit les dieux innombrables de la mythologie, il choisit, lui, comme sujet de son poëme le moment le plus épique de l’histoire chrétienne, celui où l'Europe entière s’unit en armes contre Les peuples coalisés de l'Asie et de l'Afrique pour arrêter lesprogrès épouvantables de l’Islamisme. Il était d’autant plus opportun de célébrer cette Conguéte glorieuse que les Turcs menagaient de nouveau l'Europe, et, déployant leurs bannières sous Vienne et en face de Civita Vecchia, mettaient en doute laquelle des deux, l’emporterait de la servitude musulmane ou de la liberté chrétienne.

Torquato ne possédait pas un esprit assez puissant pour s'élever jusqu’à l'inspiration catholique et en tirer toute , cette poésie dont il lui offrait une moisson si abondante la terre où avaient retenti le chant les prophètes et les prédications des apôtres, où l’on retrouvait les traces des patriarches et de Jésus-Christ, cette terre qui fut le théâtre

des figures de l’Ancien-Testament et des miracles du Nou-

veau. N’ayant point approfondi l’histoire, doué de peu d'imagination, il s'arrêta à la liturgie, poétisa les processions, la messe, les psaumes, invoquant dans ses gémis- Ci santes harmonies, non plus la muse des lauriers périssa- Ch bles, mais celle qui.apparaît au milieu des anges, avec | une couronne d'étoiles immortelles.

L Hallucina- Nous avons apprécié ailleurs les mérites et les défauts du ct auras. poète; ici remarquons seulement que le doute pénétra dans n cette Ame qui, faible et affectueuse, euttoujours besoin de Doe protecteurs et de foi. Dans la maladie mentale qui troubla | quelque temps sa belle intelligence, il se figura que le diable le tentait et lui jouait en personne des tours. Craignanl de passer pour avoir mérité ces tourments, il se fait un devoir de protester qu’il n’a été ni magicien ni luthérien; qu’il n’avait pas lu de livres hérétiques, d’ouvrages traitant de nécromancie ou d’autres arts défendus ; qu'il n'avait point pris plaisir à converser avec les Huguenots; qu'il n’avait point loué leurs doctrines; qu’il n’avait point eu d'opinions contraires à l’Église catholique. | | Bien qu'il avoue avoir parfois donné trop de créance aux sophismes des philosophes, il humilia toujours sa raison devant la théologie, ‘plus désireux d'apprendre que de contredire, même avant que le malheur ne l’eùt affermi dans la foi.

C'est ce qu’il écrivait à Maurice Cattaneo, en lui parlant de l'esprit follet qui le persécutait : et quoiqu'il se fortifiàt par l'idée que « l’image de la glorieuse Vierge Marie

| * « tenant son fils dans ses bras m'était apparue au mi- | « lieu d’un cercle de vapeurs aux mille couleurs, je ne | ‘« dois pas désespérer de sa grâce », le doute d’être tombé dans l'erreur le tourmentait cruellement. Il se présenta à l’inquisiteur de Bologne, et s'accusa de doutes

em — —

- i Let otbé-e

CA

ri

È Fedi TL LEA

hd

seo .

UTI API ein

' ; Ù ) ‘ À " ar , ar i «PE Du Ù a 39, à ta ! ML ‘(1 a-- 4 ° 4 ! <= (LO à ‘th 4 Na) Di:

- “Li ni 1° è o i.

. i th ea :

’ i “4 . Pal DI d NI EU L vi ; NE Le "i n.

op NEL "i + . 17 da = ; b-1 + : . t Ù i + 3 : .

Di k- à Le ld - .

+ “à bi i LE dl Le na ivi:

! I° i D di A L ! x LI Di ï \ I i | û “+ M Là

- ère mr ee

con mener + n een al - bri ds RA | % td pregi

ù 7 ra n e LA 2: © rit = n s b ki - - morena Lt ciao Amata * E SRE at mr 1 di re DI = (3

+ n TT mv - LI tal € + VNZPAAD.- LE. On D dr + — - EVE

data trop ES e oc rs El n ING e. ro scri e"

bal

PA

PAUL V. — URBAIN VIII. — LE TASSE. — GALILÉE. 323 relativement à l’incarnalion. Après l'avoir écouté, celuioi lui dit: « Va en paix, et ne pèche plus. » Mais ses frayeurs ayant augmenté avec la maladie, le duc de Ferrare lui conseilla de se présenter de nouveau au Saint- Office. On l’écouta, et on lui assura qu'il n’avait pas commis cette faute, ou qu’elle lui était remise. Cependant le Tasse. continuait à croire, ou qu'on ne l'avait pas examiné avec assez de rigueur, ou qu'on ne lui avait pas donné des assurances assez formelles. Plus tard, prisonnier dans un hôpital, il se tournait vers Dieu, et lui demandait pardon, disant : «Seigneur, je ne m'excuse pas, je « m’accuse d’être au dedans et au dehors souillé el infecté

. « par les vices de la chair et par la poussière du monde. « J'ai vécu n’ayant de toi d’autres pensées que celles « qu'on a, quand on étudie les idées de Platon, les atômes

‘ « de Démocrite... ou autres systèmes philosophiques, « lesquels sont plus souvent une création de l'imagina- « tion que l'œuvre de tes mains ou de la nature ta ser- « vante. Il ne faut donc pas s'étonner que j'aie vu seule- « ment un accident particulier de l'univers, qui, « aimé et désiré, attire à lui toutes choses; la cause « éternelle, immobile de tous les mouvements, et le « souverain Seigneur qui pourvoit généralement à la « conservation du monde et de toutes les espèces qu'il « renferme. Mais je doutais si tu avais créé le monde, « ou s’il était sous ta dépendance ab ælerno; si tu avais « doté l'homme d'une âme immortelle; si tu t'étais « abaissé à revêtir notre humanité... Comment pou-

vais-je croire fermement aux sacrements ou à l’autorité de ton pontife, du moment que je doutais de

« l’Incarnation de ton fils et de l’immortalité de l’ame?.8

Cependant j'avais du chagrin à me sentir dans le doute,

« et volontiers eussé-je tranquillisé mon intelligence en « lui imposant de croire tout ce que croit et pratique la « sainte Église. Mais je désirais cela, Seigneur, moins par « l'amour que m'’inspiraient tes infinies bontés que par une certaine crainte servile des peines de l'enfer : souvent mon imagination étaithorriblement troublée par le son des trompettes des anges qui retentiraau grand jour des « récompenses et des peines; il me semblait te voir, assis « au-dessus des nues, et entendre de ta bouche ces pa- « roles pleines d’épouvante : Allez, maudits, au feu éternel.

« Cette pensée était quelquefois si forte en moi, que « j'étais forcé d’en faire part à quelque ami ou connais- « sance. Vaincu par la crainte, je me confessais, je com- « muniais dans les temps et de la manière que com- « mande ta sainte Église Romaine ; et si parfois il me < semblait avoir oublié quelque péché par négligence ou « par honte, je répétais ma confession et souvent je la « faisais générale. Néanmoins, en manifestant mes doutes « au confesseur, je ne les manifestais pas dans mes pa- « roles avec la même force qu’ils se faisaient sentir dans « mon âme, car quelquefois j'étais sur le point de ne pas « croire... Mais je me consolais en pensant que tu devais « pardonner à ceux' même qui n'auraient pas cru en « toi, du moment que leur incrédulité n’aurait pas été « entretenue par l’obstination ou la méchanceté; or tes « sentiments défectueux, tu le sais, Seigneur, étaient et « sont encore très-éloignés de noi : car, tu ne l’ignores « pas, j'ai toujours désiré l’exaltation de la foi avec une ardeur incroyable; j'ai désiré avec-une ferveur plutôt mondaine que spirituelle, mais cependant très-grande, € que lesiége de la foi et de la papauté se conservât à Rome « jusqu’à la fin des siècles. Tu sais que le nom de lu-

PAUL V. — URBAIN VIII, — LE TASSE. — GALILÉE. 325 « thérien et d'hérétique m'était odieux et abominable, « bien que je n'aie pas laissé parfois d'avoir des conversa- « ions très-intimes avec ceux qui, sous prétexte de rai- « son d'État, ainsi qu'ils ledisaient eux-mêmes, vacillaient < dans la foi et frisaient de très-près une complète incré- « dulité. »

Cette dévotion hypocondriaque le domina le reste de sa vie : et lorsque le pape l’invita à se rendre à Rome pour recevoir au Capitole la couronne de poëte, il ne voulut pas loger ailleurs qu'au couvent de San!’ Onofrio, où il mourut, avant le triomphe qu'il avait si ardemment désiré.

Alors seulement l'envie se tut, l'envie, dont les morsures avaient donné au Tasse une telle défiance de luimême qu'il fit de son' poëme /a Jérusalem délivrée un nouveau poëme intitulé : Jérusalem conquise. Entre autres nouveautés, il introduisit dans le dernier la prophétie des troubles religieux de France, el indiqua, comme moyen d'y mettre fin, le droit, alors accepté, d'après lequel le pape était l'arbitre des couronnes :

Lui seul peut donner le roi au royaume et le royaume au roi, dompter les tyrans et les monstres, apaiser du ciel le grave courroux!,

Pour les Frangais, idolàtres de la monarchie alors même qu'ils massacrent Henri III ou décapitent Louis XVI, c'était là une hérésie. Aussi la Jérusalem conquise fut-elle prohibée par le parlement de Paris « pour des idées contraires à l'autorité du roi, attentoires à l'honneur de Henri III et de Henri IV ».

Cette prohibitionn'était pas le fait du Saint-Office, qui, en | Galilée. Ses talents,

{1) Jérusalem conquise, XX, 77.

échange, causa des ennuis à un adversaire du Tasse, à Galilée.

« Galilée, astronome distingué, découvrit que la terre « tourne autour du soleil. Cette doctrine était contraire à « la croyance de l'Église; c'est pourquoi l’Inquisition le « prit, l'incarcera, le mit à la torture. Il n'échappa à des « châtiments plus sévères, qu’en se rétractant, et en dé- « clarant à genoux et en chemise, devant les inquisiteurs, « que la terre estimmobile; mais en le disant, ilajouta, et « cependant elle se meut (eppur si muove)". »

Tel est le récit légendaire enseigné dans les écoles, déclamé par les romanciers et les parlementaires, reproduit par la peinture et la lithographie : on taxera d’homme à préjugés et d’ignorant celui qui, après une étude sérieuse des faits, affirmerait que la légende est très-éloignée de la vérité.

Le mouvement réformateur des études expérimentales était commencé : Aldrovandi, Cesalpino, Mattioli avaient restauré l'histoire naturelle; Aquapendente, la chirurgie; Van Helmont, la chimie; Sarpi et Porta, l'optique; Eustache, Falloppe, Vesale, Fracastoro, l’anatomie ; les membres de l'académie des Lincei, fondée à Rome en 4608 par Frédéric Cesi, exerçaient leur œil sur les secrets de la nature. A cette époque vivait Bacon, auquel le titre de Restaurateur de la science appartient bien moins qu’à Galilée; car, quoique Galilée soit né trois ans après Bacon et lui en ait survécu quinze, il fit ses découvertes

(1) « Faits qu'il suffit de rappeler pour se sentir frissonner d'horreur (sic) et avoir l'âme transportée d’indignation. » Ainsi s'exprime Zobi, pauvre écrivain, qui se lamente sur le sort de la Toscane, courbée sous joug de fer des Médicis, oppresseurs de Florence pendant le cours de deux cent cinq ans.

avant 1620, année où parut le Novum Organum. Mais tandis que d'un côté Bacon, qui prétendail donner un organe, une méthode pour faire des découvertes, n’inventa rien,. Galilée qui venta tant, pensait que les découvertes étaient dues à l'intuition, à l'inspiration. « Un matin, pendant que j'étais à la messe, écritil au P. Fulgence Micanzio, il me vint à l'esprit une pensée dans laquelle, à la suite d’un plus profgnd recueillement, je n'ai pu que me confirmer : il m'a paru toujours de plus en plus admirable que, grâce à une étonnante manière d’opérer de la nature, on puisse étendre et dilater une substance immense, sans admettre en elle aucun espace vide. » Et à Marc Welser : « Une vertu supérieure, pour écarter toute ambiguité, inspire à quelques esprits les méthodes nécessaires pour parvenir à faire comprendre que la génération des comètes est dans la région céleste. » Dans les Dialogues, parlant de la découverte de Gilbert sur les aimants, il dit : « Je ne puis assez louer, envier et admirer les auteurs auxquels est venue à l'esprit une ‘conception si étonnante sur une chose traitée par une infinité de génies sublimes, et que personne n'a remarquée. S'appliquer aux grandes découvertes en n’ayant que de trèspetits points de départ ; juger que sous des dehors puérils se cachent-des merveilles, ce n’est pas là le fait des esprits vulgaires, mais d’esprits aux pensées et aux conceptions surhumaines. » Et il parle toujours de ses propres découvertes comme de conjectures, d'hypothèses. Plût au ciel qu'il eût conservé cette attitude devant le Saint-Office!

Restaurateur de la philosophie et de la science, qu’il porta dans le champ de l'expérience prudente et non altérée par les préjugés, le plus grand mérite de Galiléen’est pas celui d’astronome. Observer les satellites de Jupiter,

les taches du soleil, l'anneau de Saturne', les phases de Vénus, l'homme le plus ordinaire, armé d'un bon télescope, pouvait le faire, et chaque jour les personnes les plus novices en fait d'astronomie peuvent arriver à de semblables découvertes , avec l’aide d'instruments perfectionnés. Ces trois découvertes astronomiques de Galilée sont jugées par Delambre d'une bien petite importance à côté des trois lois de Képler, dont on n'avait aucune idée, qui même se heurtaient contre les idées reçues, et auxquelles il aboutit par vingt années d’études persévérantes ; ce furent elles qui conduisirent Newton à reconnaître la loi de là gravitation universelle ?.

Mais Galilée par son génie seul, et par de grandes études, put déterminer les lois de la gravitation, calculer les effets de la force, malgré le chassé-croisé des phénomènes et l'embarras des préjugés, en un mot, il créa la dynamique. Jusqu'à lui on n'avait considéré les forces que comme des agents sur les corps en état d'équilibre : et bien que l’accélération des graves en tombant et le mouvement curviligne des projectiles ne pussent être attribués qu'à l’action constante de la gravité, personne avant Galilée n'avait formulé le principe des vitesses virtuelles, fondement de la mécanique et de la science de l'équilibre. Les discours: et démonstrations mathématiques sur deux nouvelles sciences, imprimés à Leyde en 1638, furent alors peu remarqués et peu estimés, tandis que Lagrange les reconnaît pour être son titre de gloire le plus solide ?.

(1) Galilée voile sous l'anagramme suivant sa découverte de Saturne : Altissimum planetam tergeminum observans.

(2) Histoire de l'Astronomie moderne.

(3) Mécanique analytique, p. 207. Dans la 1" parlie de la Stalique,

Lagrange révèle les mérites de Galilée comme mécanicien. Arago, lui aussi, amoindrit le mérite des découvertes célestes de Galilée, et dit que

PAUL V. — URBAIN VIII, — LE TASSE. — GALILÉE. 329 Cependant Galilée fut admiré tout de suite comme astronome, et "plus tard seulement comme mécanicien. Pour reconnaître le premier de ces mérites, l'œil suftisait; pour l’autre, il fallait le suivre dans des recherches ardues et élevées. Pour celui-là, l'enthousiasme populaire l'acclamait; pour celui-ci, il était contredit par les savants, méconnu, sifflé. Ses concitoyens, comme il arrive trop souvent, ne furent pas les seuls à se montrer in-

justes. Le grand Descartes, qui voyageait pour puiser la

vérité dans la conversation des savants, vint à Florence au moment de la plus grande renommée de Galilée; il ne chercha pas même à le voir. Dans une lettre au père Mersenne, il dit qu'il cunnaît ses ouvrages, mais qu'il n'y a rien trouvé de digne d'examen.

Tant vaut le. jugement des contemporains! Galilée luimême en serait une preuve : tout en disant que le système de Copernic remédie aux défauts de celui de Ptolémée, il n'indique pas que le vrai médecin était Kepler, qui bannit de la science toute cette nomenclature d'excentriques et d’épicycles; il ne le mentionne qu'une fois dans ses dialogues pour combattre comme absurde, inexacte et digne de figurer parmi les causes occultes, l'hypothèse qui attribue la marée à l'action combinée de Ja lune et du soleil, tandis que, lui Galilée, l'attribuait au doublemouvement de la terre (A). Cette injustice n’excuset-elle pas en partie celles dont il a été l'objet de la part de ses compatriotes ?

Si l'opinion commune admettait avec Ptolémée que la

terre fût plane et immobile, et que les planètes tournassent

quelques heures pouvaient suflire aux observations qu'il fit en 1610 et

autour d'elle, il n'avait jamais manqué de partisans au système, déjà exposé par le vieux Pythagore, d'après lequel la terre est ronde et tourne autour du soleil, centre immobile. Plus d'une fois il nous est arrivé de faire les trouvailles scientifiques les plus inattendues dans des livres où l’on cherche toute autre chose. Sans parler de Dante, qui admet les antipodes et l'attraction centrale, le B. Jourdain de Rivalta, prédicateur du quatorzième siècle, que nous avons déjà nommé, dit : « Celui qui serait sous « la terre, à l’autre face du monde, dessous, aurait « ses pieds contre nos pieds, et la plante de ses pieds « s'appliquerait contre les nôtres, Vous me direz : Or « donc, comment peut-il se tenir debout ? Je vous le dis : « Celui qui est en bas, croirait être en haut et droit s comme vous. Et s’il était levé en haut, c’est-à-dire à « l'opposé, il retomberait vers la terre comme ici quel- « qu'un qui tomberait d’une tour. Et cela parce que de « toutes parts le ciel lui semblerait élevé au-dessus ‘de « sa tête; et en vérité il en est ainsi, ni plus ni moins. » Ainsi donc, dès le 13 décembre 4304 ce moine ignorant en savait autant que Newton sur les antipodes et sur la force centripète.

Virgile, évèque de Salzbourg, avait enseigné la mème doctrine. C’est un odieux mensonge de dire quele pape Zacharie l'avait menacé d’excommunication s’il s’obstinait à soutenir quod alius mundus et alii homines sub terra sint * : le fait est que Grégoire IX le placa parmi les saints.

ses part- Le mouvement de la terre eut pour chaud partisan Nicolas de Cusa?, qui cependant fut fait cardinal et enseveli

(1) Annal. Bojorum. Lipsia, 1710, p. 262.

(2) Que ceux qui reprochent toujours leur luxe aux nonces apostoliques veuillent bien se rappeler Nicolas de Cusa, nonce de quatre

dans l’église de Saint-Pierre-ès-liens à Rome. Nicolas Copernic, Prussien , élève de l’université de Bologne et professeur à celle de Rome, s’appuyant sur l'argument métaphysique, que la nature emploie toujours les moyens les plus simples, et que la beauté et la simplicité apparaissent mieux dans le système de Pythagore, soutint que la terre tourne autour du soleil comme les autres planètes. Encouragé par des prélats illustres, il publia les Revolutions des globes célestes. Dans la dédicace à Paul III, il traite d’absurde l’immobilité de la terre « et « si jamais des bavards, ne connaissant rien en fait de < mathématiques, prétendaient condamner mon livre à « cause de quelques passages de l’Écriture interprétés « suivant leur sens, je démolirai leur échaffaudage... « Lactance a dit des folies sur la forme de la terre : et « sur des sujets mathématiques on écrit pour des ma- « thématiciens. » A qui donc Copernic demande-t-il protection contre les préjugés des savants et les calomnies des méchants? Au chef de l'Église! Ceux qui passent les intentions à l'alambic affirment que s’il ne fut pas persécuté il le dut uniquement à ce qu'il mourut lorsqu'à peine sonouvrage venait-il de paraitre!!! Eh bien, la même année Celius Calcagnini avait professé en chaire que Colum stet, terra autem moveatur.

papes, créé cardinal par Nicolas V. Lorsqu'en 1451 il se rendait en Allemagne en qualité de nonce, il fut rencontré par des magnats en grand apparat, tandis que ipse super mulum suum cum eziguo romano comitatu humiliter insidens, cruce argentea a Domino apostolico sibi data, cum suo stipite deargentato semper precedente, ad ecclesiam processionaliter deductus', ibidem derote fuit susceptus... ab omni munere manus suas servavit : quod tamen terre magnates et alii divites copiose offerebant, esculentis et poculentis, sine quibus vita præsens transigi non potest, tamen erceptis... Voir CLEMENS, Giordano Bruno et Nicolas de Cusa, 1847.

Antérieurement à tous ceux-là, Jean Albert Widmanstadt, se trouvant à Rome en 1533, exposa le système de Pythagore en présence de Clément VII, de deux cardinaux et d'illustres personnages : il reçut en don du pape l'ouvrage grec d’Alexandre Aphrodisianus Du sens et du sensible, très-beau manuscrit maintenant conservé à Munich, sur lequel Widmanstadt a lui-même noté cet incident *.

Le père carme Antoine Foscarini, quittant Naples pour aller prêcher à Rome, écrivait au général de son Ordre une longue lettre, qui ne manque pas d'élégance, dans laquelle il cherche à concilier la théorie des Pythagoriciens et celle de Copernic avec des passages de l’Écriture qui semblent la contredire ?, et que l'on ne doit pas, dit-il sagement, toujours prendre à la lettre. Outre les dires des

(1) Plusieurs Italiens ont prétendu à la priorité dans l'enseignement du système de Copernic. Thomas Cornelio, qui écrivait au dix-septième siècle Problemata Physica, dit que Jérôme Tagliavia, Calabrais, avait beaucoup pensé à ce système et. écrit là-dessus quelque chose qui, après sa mort, tomba entre les mains de Copernic. Des titres plus valables pourraient étre produits par Dominique Marie Novara, Ferrarais, mort en 1514 à Bologne, où étant professeur d'astronomie il eut Copernic pour élève et pour compagnon de ses observations. Ce fait est attesté par Georges Joachim Retico, compagnon et ami de Copernic, qui ajoute que celui-ci, jeune encore, expliqua l'astronomie à Rome et eut de nombreux auditeurs, même de fort illustres.

(2) Cette lettre a été réimprimée parmi les œuvres de Galilée à Florence, tome V, 1854. « Ces preuves et leur explication font voir que l'opinion des Pythagoriciens et de Copernic est peut-être plus probable que ne l'est celle généralement admise de Ptolémée : de cette hypothèse découle un système très-clair et une constitution merveilleuse du monde, beaucoup mieux fondée en raison et en expérience, et l'on voit clairement que l'on peut la soutenir : il ne convient donc plus dedouter qu’elle répugne soit à l'autorité de la Sainte-Écriture, soit à la vérité des propositions théologiques : on explique aussi avec facilité non-seulement les phénomènes et les apparences de tous les corps, mais on découvre encore un grand nombre de raisons naturelles, que l'on pourrait difficilement arriver à comprendre par une autre voie.»

PAUL V. — URBAIN VIII. — LE TASSE. — GALILÉE. 333 disciples de Pythagore, il met en ligne les opinions de ceux qui placent le ciel en haut, la terre en bas, l’enfer au milieu, ou qui croient qu’après le jugement dernier le soleil demeurera fixe à l’orient, et la lune à l'occident. Qué ceux que de telles difficultés feront sourire s'imaginentles réponses par lui sérieusement opposées ; et, malgré Montucla, historien docte et impartial des mathématiques, qui estime cette lettre une œuvre judicieuse, je crois qu’il ne produit pas une seule raison concluante.Son cheval de bataille est l’analogie entre le système planétaire et le candélabre mosaïque à sept branches. Entre les planètes est le fruit défendu du paradis terrestre, l’habit sacerdotal d’Aaron, le figuier et le grenadier : à chaque symbole, à chaque fruit opuntien il rapporte tous les passages de la Bible où ils sont mentionnés et que l’on peut, bon gré malgré, faire servir à étayer le système du monde.

Nous n’aurions ici qu’à le plaindre; mais, en suivant toujours la même méthode, beaucoup réussissaient à infirmer l'autorité de la Bible, et méritaient pour ce motif la désapprobation de l'Église, non qu’elle professât une inimitié systématique contre un doute qui au fond ne l’atteignait pas. Qu’on dise plutôt que cette doctrine était combattue par le témoignage des sens dans le vulgaire et plus encore par les préjugés des savants, pour qui c'était un crève-cœur de désapprendre ce qu'ils avaient appris, de renier leur foi en Ptolémée et en Aristote, de confesser les mérites d’un contemporain.

Pour comprendre la hauteur où s’est élevé Galilée, il faut considérer combien ses contradicteurs étaient au-dessous de lui : la distance explique l’envie et la persécution. Les Platoniciens croyaient le ciel gouverné par des forces spéciales, qui n'avaient rien de commun avec la terre. Les

Ses contradicteurs,

Péripatéticiens s'étaient fabriqué une astronomie a priori, et asservissaient tout à l'argumentation. Chiarimonti, de Césène, syllogisliquait ainsi dans un ouvrage de 1632 : « Les animaux qui se meuvent ont des membres et « des flexions; la terre n’en a pas : donc elle ne se meut « pas... Les planètes, le soleil, les fixes sont tous de même « genre, le genre des éfoiles : donc, ou tous se meuvent, ou « tous sont immobiles. C'est une grave inconvenance de placer parmi les corps célestes, corps purs et di- « vins, la terre, qui est un cloaque des matières les plus . impures. »

D'autres philosophes in libris, comme Galiléeles appelle, croyaient voir dans l’hypothèse du mouvement de la terre un manque de respect à la sagesse antique. Un bon croyant faisait ce raisonnement-ci : « Est-ce que dans le ciel em- « pyrée Dieu ne réside pas avec les âmes bienheureuses? « Si le ciel est semblable aux autres sphères, voilà cette « croyance détruite. » Lorsque Kepler, par des hypothèses hardies, et pourtant raisonnées et raisonnables, supposa qu'entre Mars et Jupiter existait une nouvelle planète, vérité qui n'a élé prouvée que cent cinquante ans plus tard, Sizzi astronome de Florence, le réfutait en disant que, de méme-qu'il n’y a que sept ouvertures à la tête, sept métaux, sept jours dans la semaine, sept branches au chandelier de Moïse, qu’à sept mois le fœtus est parfait, de même il ne peut y avoir que sept planètes. Le jésuite Christophe Clavio, proclamé l'Euclide de son temps, et consulté par Galilée sur ses études de géométrie en 1588, dit en souriant, lorsqu'il apprit la découverte des satellites de Jupiter : « Oui! avant d’avoir un instrument pour les voir, il faudra avoir, un instrument pour les fabriquer. » Un tireur d’horoscopes ajoutait : « Comment

PAUL V. — URBAIN VIII. — LE TASSE. — GALILÉE. 335 croire à tes planètes Médicéennes si tu n’en peux montrer l'influence? »

On faisait des mascarades pour ridiculiser les lunes de Jupiter. La cour de France offrait des présents considérables à Galilée s’il découvrait des astres qu'il appellerait Bourbonniens, comme il avait nommé Médicéens les premiers observés. Etlorsque Galilée, laissant tomber un grave du haut de la tour penchée de Pise, prouva la fausseté du théorème d’Aristote, qui proportionnait la célérité au poids, il excita un tel gutpier qu'il dut émigrer de cette université à celle de Padoue, dont le gouvernement accordait aux opinions philosophiques la tolérance qu’il refusait aux opinions politiques.

Des expériences! des expériences! s'écriaient d’autres : une pierre jetée d'en haut ne retomberait-elle pas à une distance d'autant de milles que la terre en a tourné pendant la durée de la chute? L'oiseau qui a quitté son nid saurait-il jamais le retrouver si la terre avait tourné audessous de lui? En outre, n'est-ce pas un fait acquis que la lune tourne autour de la terre ? Pourquoi aurait-elle seule cette propriété? Alexandre Tassoni, un penseur aussi sagace qu'indépendant, fit cette objection, qui, ridicule aujourd’hui, séduisit cependant alors un grand nombre d’esprits : a Tenez-vous, disait-il, debout au milieu d'une chambre, « et regardez le soleil d'une fenêtre donnant au midi : as- « surément si lesoleil est fixe au centre, etsi la terre tourne « avec tant de rapidité, en un instant le soleil aura disparu « aux yeux du spectateur. » — Vieta, qui a perfectionné l'algèbre, Vieta, un espritéminemment philosophique, soutient dans l’Harmonicum celeste, autographe de la bibliothèque Magliabechiana, que le système de Copernic découle d'une géométrie fausse. Montaigne disait : « On ne doit pas

« rechercher lequel des deux systèmes est le vrai; et qui « sait si d'ici è mille ans une troisième opinion ne vien- « dra pas renverser les deux précédentes? » Descartes l'a nié quelque part. Gassendi n'osa pas le proclamer, le voyant si unanimement contredit; Bacon s’en moqua comme répugnant à la philosophie naturelle. Claude Berigard, Français, professeur à Pise et à Padoue, auteur des Circoli Pisani, rangé parmi les penseurs les plus fins de son siècle, le réfuta dans les Doutes sur l’immobilité de la terre. Pascal entre autres admirables Pensées a émis celle-ci : « Je trouve bon qu’on n’approfon- « disse pas l'opinion de Copernic. »

PA Ce n'étaient donc pasles ignorants, ce n’étaient donc pas insuffisantes, les moines seuls quiattaquaient une vérité énoncée inexactement, et qui n'était point accompagnée du cortége de preuves dont elle est autorisée aujourd'hui”. Il est vrai que la découverte des satellites de Jupiter et de Saturne, la rotation bien prouvée de Mars et de Jupiter, les phases de Vénus et de Mercure autorisaient à conclure qu'il en devait ètre de même de la terre, puisqu’un observateur placé dans ces astres relèverait les mêmes phénomènes que nous : mais il restait des doutes nombreux, parce qu'on avait mis

(1) L'illustre Cremonini lui-même était opposé à Galilée; Daniel Antonini, Frioulan, dans une lettre qu'il adressait à ce dernier, lui disait : «Est-il possible qu'il y ait au monde des hommes aussi niais, et, ce qui est pire, qu'ils soient considérés comme les vrais savants ? Que faudrait-il faire pour les forcer à confesser la vérité, s’il ne suffit pas de la leur faire voir avec leurs propres yeux? D'un côté j'en ris, mais d'un autre côté je m'indigne, et je suis presque tenté de dire, comme ce bon religieux, si j'étais messire le Bon Dieu, je ne supporterais pas qu'une race d'hommes aussi déraisonnables vécût.

«Mais je crois que le Seigneur Dieu les laisse vivre pour être les bouffons de la mère nature. »

- Nous disons, nous, pour expier quelque velléité d'ambition.

»n évidence l’aberration, la dépression de la terre aux >Oles, du soulèvement des eaux sous l’équateur, la variaion du pendule selon la latitude. Une autre grande diffisulté, c'était la distance des étoiles fixes que l’on estimait ncalculable, parce qu'on manquait de toute paralaxe anauelle. Copernic croyait nécessairement circulaire l'orbite les astres; d’où il suit que, s’il expliquait l'alternative les saisons par le parrallélisme que l’axe de la terre conserve toute l’année, on était forcé d’attribuer cette coninuilé à un troisième mouvement.

De prime abord, Galilée lui-même crut avec le grand nombre que la terre était immobile. Même lorsqu'il fut convaincu de la vérité du système, il n’osa pas la professer ouvertement, par crainte des railleries, dont alors comme aujourd'hui, on poursuivait celui qui a raison trop vite. Ajoutons qu'il supposait que la terre tournait à travers « l’air, lequel paraît-il, n’est pas dans la nécessité d’obéir à son mouvement'. » Du reste pour qu'une vérité prenne rang-d'une manière immuable dans la science, il ne suffit pas de la présenter comme une hypothèse, expliquant plus ou moins bien les faits, mais il faut l’étudier en ellemême, la discuter, en vérifier toutes les conséquences.

Nous reconnaissons aujourd'hui que nul ne surpassa Galilée dans le talent d’observation, dans la sagacité à pénétrer les secrets de la nature et à en découvrir les

(1) Dialogues, quatrièéme journée. Il substituait l'expérience à l'amalyse elle-méme, comme dans la recherche de la quadrature des cycloides. Il construisait des cycloides avec des feuilles qu'il pesait cnsuite avec soin : il trouva de cette manière que l’aire de cette courbe est égale à trois fois l’aire du cercle décrivant. On sait combien ce pro- Iblème a exercé la patience des chercheurs, à commencer par le cardinal de Cusa, jusqu’au moment où l’analyse infinitésimale vint le résoudre avec facilite.

Galilée et le'clerge.

lois pour arriver aux origines de l'Univers : nous le proclamons le père de la philosophie naturelle. Mais, pour faire triompher ces vérités sur les préjugés, il recourut souvent à Ja polémique, qui, on le sait, ne choisit pas toujours les armes les plus courtoises; il se servit plus d’une fois de l'ironie et de la satire pour captiver l'opinion; il sacrifia la prudence à l'esprit. Il s'était donc fait une foule d'ennemis, partie à cause de la malveillance instinctive du monde contre les talents supérieurs, partie pour avoir flagellé inexorablement les Aristotéliens , et avoir repoussé sans pitié les attaques par le sarcasme, lorsqu'on l'attaquait lui-même sans égard pour son génie el ses malheurs. En cela, il se montrait homme, et ceux qui osèrent chercher dans sa vie les taches qu’il avait cherchées dans le soleil, le trouvèrent. plus fort sur la philosophie naturelle que sur la philosophe morale et religieuse’. Au début, il donna dansles rêveries de l'astrologie, etmontra du dédain, mème du mépris pour toute découverte qui ne venait pas de lui : faiblesse de caractère qui explique son attitude avant et pendant le procès, son manque de prudence d’abord, de fermeté ensuite.

Mais le clergé, quelle opinion eut-il de Galilée ? Un de ces paradoxes qui chatouillent la curiosité irréfléchie de notre siècle, que nous avons vu appliquer à Dante, à Mi-

chel Ange et à d'autres, a été appliqué à Galilée. On l'a fait passer pour un libre penseur, qui aurait employé sa vie à déchirer l'Église, tout en feignant de lui être dévoué, « comme Simplicius toujours, avec une fine pointe d'i- « ronie ‘. » Le grand homme aurait donc été un hypo-

(1) Voir spécialement Philerète Chasle.

(2) AnpuriI, La Fille afnée de Galilée (en italien), Florence, 1884. Il ajoute que, porter aux nues 16 poëme du Tasse, « est un préjugé de

PAUL V. — URBAIN VIII. — LE TASSE. — GALILÉE. 339 crite abject, et l’Inquisition mille fois trop indulgente. A l'appui de sa thèse, le sophiste rapporte que Galilée fréquenta beaucoup frà Paolo Sarpi à Venise ; il cite ses paroles et ses écrits; parmi ces derniers, un chapitre où il fait l'éloge de la nudité des peuples primitifs « qui ne -portaient pas de calecons, et chez lesquels ce qu'il y avait de beau et de bon en chacun était visible pour tout le monde. »

Galilée eut le malheur d'avoir une famille non légitime. Il placa deux de ses filles naturelles dans un couvent de Florence, de la même manière que Dante avait placé les siennes à Ravenne et à Vérone ; el, comme elles ne remplissaient pas les conditions d'âge, il obtint à force d’instances la dispense de Rome. D'après l’auteur que nous réfutons, Galilée n'aurait eu d'autre but, en agissant ainsi, que de porter dans l'enceinte de cette maison l’apostolat anticatholique, ou d’y faire exercer l’espionnage.

Si l’on accepte ces faits, et si l’on exclut les interprétations qui seront démenties par toute notre exposition, on comprend que Galilée ne pouvait être en odeur de sainteté auprès du clergé : cependant, il est notoire que le père Castelli, Monsignor Ciampoli, le cardinal Conti et un grand nombre de jésuites honorèrent le savant, et glorifièrent ses découvertes. A Rome, il fut toujours accueilli avec bienveillance et honoré par les Lincei. Lorsqu'il inventa le télescope, les cardinaux, très-désireux de le voir, le prièrent de le leur apporter; le pape, devant lequel il l'école des Jésuites, qui jusqu'ici ont été, en Italie, les mattres privilégiés et intéressés des belles-lettres » (page 233 ), et qui se sont servis du poëme des croisades pour affermir la doctrine catholique.

C'est une chose digne de remarque qu'avoir censuré le Tasse a été

reproché comme une grande faute à nous Lombards, qui étions alors appelés romantiques et que plus tard on appela cléricanzi

s'agenouilla selon l'usage, le fit relever avant même qu'il eût ditun seul mot, etle cardinal Del Monte écrivait au grand-duc : « Pendant son séjour à Rome, Galilée a « donné beaucoup de sujets de satisfaction, et je pense « que lui-même en a reçu des marques, car il a eu occa- « sion de montrer si bien ses inventions, qu’elles ont été « regardées par tous les hommes de mérite et de savoir « non-seulement comme très-vraies et très-réelles, mais « encore comme très-merveilleuses. Si nous étions au temps de Rome antique, je crois qu’on lui aurait élevé au Capitole une statue pour honorer l'excellence de son mérite. » -

En cette circonstance, Galilée connut à Rome saint Joseph de Calasanzio, qui disait que le monde deviendrait un paradis, si tous apprenaient la lecture, l'écriture et le catéchisme. Mais cette tourbe, qui semble deslinée par la providence à faire expier le génie, commença à rendresuspectaux timorés le nouveau système : de sots prédicateurs le taxèrent de curiosité irrespectueuse ‘.

(1) Viri Galilei, quid statis aspicientes in celum? Tel fut le texte choisi par un prédicateur à Florence. Je trouve une autre application heureuse de texte dans une lettre de Pignoria, du 26 septembre 1610 : « Je vous donne la nouvelle qu’en Allemagne Képler a observé, de « son côté, les quatre nouvelles planètes, et qu'en les voyant il s'écria, « comme autrefois Julien l’apostat : Galilee, vicisti. »

Guillaume Libri, qui dénigre de toutes ses forces l'intervention de l'Église dans cette affaire, ne cache pas que, lorsque le Dominicain Caccini déclama contre Galilée, Maruffi, général de l'Ordre, en écrivit des excuses à Galilée, se plaignant d’être obligé d’endosser les sottises, quelles qu’elles fussent, commises par 30 ou 40,000 moines. En Angleterre, la patrie des nobles penseurs, dans l'Angleterre non catholique, et bien des années après, lorsque Newton professa la méthode du flux et du reflux, il y eut des docteurs qui du haut de la chaire prévinrent le public « contre les novateurs, gens perdus qui tombent dans la chimère », et ils exhortaient à éviter leur commerce, « pernicieux pour l'es-

Rome, qui, aux époques d’innovations contentieuses , ne peut rester spectalrice indifférente, ni se dispenser de proclamer de quel còté est la vérité, devait se méfier

d’un philosophe qui soumettait entièrement les opéra- *

tions de l'intelligence aux lois naturelles, ce qui du même coup menagait les vérités métaphysiques et morales. Proclamer qu’il faut s’en tenir uniquement à l'expérience, c’est-à-dire aux sens, c'était porter les esprits à douter du surnaturel, les autoriser à se demander comment jamais l'expérience pourra démontrer que la matière est éternelle, qu'elle engendre la pensée, que Dieu et l'âme n’existent pas. Tant que le mouvement dela terre resta à l’état d’hypothèse, on n'était pas forcé de le concilier avec les passages de l'Ecriture; il n’en devait pas être de même, lorsqu'on le donnerait pour un fait certain. En outre, dès que l’on commencerait à interpréter les textes en vue d'une solution déterminée, on se trouverait nécessairement conduit à modifier l'explication de l'Écriture, à mesure que se modifieraient les systèmes physiques; on aurait donné, dans la même université, deux sens différents au même texte, puisqu'on y débattait les deux systèmes : l'inconvénient était d'autant plus sérieux que les preuves n'étaient pas péremptoires. Le cardinal Baronius disait sagement : « L'Écriture enseigne comment on monte au ciel, et non comment le ciel est fait; » mais trop souvent les interprètes ont eu la manie de découvrir dans les Écritures plus qu’elles ne contiennent absolument, à la manière dont Macrohe, Servius, Gellius, Donat en usaient à l'égard des classiques; et c'était la doctrine commune qu'on y trouvait un sens littéral, allégori-

« prit et pour la foi. » SavERIEN, Dictionnaire des mathématiques, tomel.

que, moral, anagogique. Les scolastiques en avaient usé et abusé pour leur téméraire curiosité, et voilà qu'on était menacé de voir se renouveler ces excès.

On était à une époque de transition entre les croyances du moÿen âge et la science des temps modernes ; époque par là mème d'incertitude et de lutte. Au moyen âge, que nous nous sommes efforcés de présenter sous un jour tout différent de celui sous lequel le dépeignent ses pédants détracteurs, qui nous font voir en lui un abîme immense entre les temps anciens et les temps modernes, jamais la science ne manqua d'adorateurs. Quelques-uns se contentaient de la science antique, traduisant, commentant, s'en tenant à l'ipse dixit. D'autres, tout en respecant les classiques, tendaient à l'indépendance et au progrès, et préparaient des matériaux pour un édifice qui, semblable aux cathédrales d'alors, devait s’achever seulement au cours des siècles. D'autres, reniant résolument les anciens, demandaient des nouveautés scientifiques et des arcanes naturels à des arts étranges, à l'inspiration, aux sciences occultes, créant des systèmes absurdes, des théories impossibles.

Aujourd'hui ces théories ne nous font plus peur, et nous nous contentons d’en rire; mais alors cette audace devenait très-dangereuse, puisqu’en religion elle poussait à des hérésies absurdes, en morale à des pratiques déshonnétes, à l'insociabilité, à la ruine; partout, aux plus grandes témérités. L'Église, conservatrice éternelle de la vérité incorruptible, pouvait-elle ne pas les réprimer ? Alors que l’on mettait tout en doute et que l'on soulevait tant de difficultés sans les résoudre, l'autorité qui se considérait comme la gardienne et la source du bien social, non moins que du salut éternel, pouvait-elle rester indifférente? En même temps donc qu'elle encourageait et proté-

PAUL V. — URBAIN VIII, — LE TASSE, — GALILÉE. 343 geait les travaux des Universités et des moines, l'Église condamnait des erreurs qui offensaient la société autant que la foi, le bon sens autant que la religion : telles étaient les observations astrologiques, les pratiques théurgiques, les recherches alchimiques. Si ces chercheurs dévoyés se ravisaient, elle leur pardonnait: s'ils s'obstinaient à attaquer les fondements de la morale naturelle et de la révélation, elle les punissait par les moyens que lui fournissait la civilisation d’alors.

Faire des vérités divines l’objet des disputes des hommes, confondre dans la même méthode la raison et la foi, l’histoire montre à quelles conséquences ce système a mené, à quels désordres épouvantables, à quelles persécutions, à quelles guerres. Le jansénisme précisé-

L'Éeriture et les vérités naturelles,

ment alors se montrait remuant : on pouvait donc crain- ©

dre de voir reparaîlre la question sur le sens privé dans l'interprétation de l'Écriture. C'est du sein du jansénisme que Pascal faisait entendre ces paroles : « L'autorilé a sa « principale force dans la théologie, parce que celle-ci est < inséparable de la vérité : pour donner la certitude à « des malières non compréhensibles par la raison, il sutfit < de les voir dans les livres saints : pour montrer l’incer- « titude des plus vraisemblables, il suffit de montrer « qu’elles n'y sont pas. »

Aujourd’hui une vérité astronomique demeure isolée dans son domaine propre : mais elle tenait à toute la doctrine, alors qu'on avait fait du ciel une espèce de médiateur entre l'absolu et le contingent, entre Dieu et le monde. Dans le ciel, résidaient les facultés motrices de la nature divine et les facultés actives de la nature terrestre. Instrument du moteur immobile, moteur et mobile tout à la fois, il tourne avec des milliers d'astres autour de la

terre fixe; d’où la métaphysique de l'astronomie. Agent universel, il détermine chaque forme et la développe; d’où la génération spontanée produite par la chaleur solaire. Trésor de toutes les puissances mystérieuses, il les distribue diversement entre les trois règnes de la nature ct les transforme; d’où la magie, les sciences ocultes et l’alchimie. Par ses influx il gouverne la matière, les esprits, les intelligences et les évènements; d'où l’astrologie. Comparer une innovation philosophique à un crime contre la société, n'était pas un abus, mais un pouvoir conféré par la loi civile et canonique, reconnu et validé par la conscience publique.

Le tort de Galilée fut précisément de vouloir, comme il le fait très-ouvertement dans une lettre à la Grande- Duchesse, mèler les vérités revélées aux découvertes physiques, les considérations théologiques aux discussions scientifiques; enseigner dans quel sens on devait entendre les passages de l'Écriture, enfin appuyer sur ces passages des théorèmes qui demandaient à être démontrés par le calcul et l'expérience. Que l’Écriture adopte les formes et les croyances populaires pour se rendre intelligible, c’est ce que tout le monde reconnaît : déjà Danfe disait dans le quatrième chant du Paradis :

Per questo la Scrittura condescendé A nostra facoltate, e piedi e mano A Dio attribuisce, ed altro intende.

« L'Écriture s'abaisse au niveau de nos facultés; elle attribue à Dieu, des pieds et des mains, et entend tout autre chose. »

Mais Galilée disait qu'il « se trouvait dans l'Écriture des propositions fausses quant au sens des mols; qu'elle

s'est exprimée d’une manière inexacte jusque dans les dogmes solennels, par égard pour l’ignorance du peuple ; que, dans les discussions scientifiques, elle devrait être rejetée sur le dernier plan, et que l'argument sacré devait céder le pas aux preuves philosophiques ‘. »

Dans la crainte que la science grandît uniquement pour faire la guerre à Dieu, les bons s’effrayaient de ses progrès jusqu'à les répudier : plus tard seulement les intelligences d'élite comprirent que la foi ne redoute aucune science; que la critique historique peut se montrer indépendante et impartiale sans devenir irreligieuse. Aussi le bon sens a-t-il fait justice des vulgarités lancées contre l'Église à propos de Galilée : on a distingué les simples assertions des articles de foi; les défenses positives et nécessaires des mesures de simple prudence et disciplinaires ; les oracles de l’Église des délibérations d’un tribunal particulier.

Devant ce tribunal Galilée fut accusé d’avoir aftirmé, lui ou les siens, que Dieu est un accident, non une substance, non un être sensitif, que les miracles ne sont pas littéralement des miracles, etc. A la suite de tout ce bruit, le pape s’écria : « Pour faire cesser tout scandale, que la « Congrégation cite Galilée devant elle, et lui donne un

« avertissement. »

(1) L’authenticité de la Bible et de chacune de ses parties est dogmatiquement établie par le Concile de Trente, qui frappe d’anathème quiconque n’accepte pas le texte sacré et ses'parties, prout in Ecclesia catholica legi consueverunt, el in veleri vulgata latina editione habentur. Les plus sages interprètes tiennent aéanmoins que l’on peut scientifiquement discuter sur certains versets et incises, et mème les corriger ; c'est ce que l'on a fait, pour ne mentionner que cette correction, dans l'édition Clémentine. Voir une dissertation du père Vercelloni, Sur l'authenticité de chacune des parties de la Vulgate (en italien).

Galilée dénoncé à l’Inquisition.

Les Inquisiteurs remettaient d’ordinaire l'examen du fait à des qualificateurs, espèce de jurés qui prononçaient sur les matières de leur compétence, La réponse que le fameux Clavio et trois autres jésuites rémirent au cardinal Bellarmin prouve qu’ils ne repoussaient pas les observations de Galilée; ils trouvaient simplement arrogante sa prétention de les donner, non pas seulement pour une opinion hypothétique, mais pour une vérité absolue.

La confusion des raisonnements de la philosophie avec les intérêts de la théologie fit passer Descartes pour un ennemi de la messe, à cause de son ingénieuse distinction entre l'esprit et la matière ; elle fit blàmer Leibniz pour ses monades et l'harmonie préétablie, Gassendi pour les atomes, Pascal pour le poids de l'air. Exactement à la même époque, les théologiens protestants de Tubingue anathématisèrenf Képler, parce que la Bible enseigne que le soleil tourne autour de la terre. Effrayé, le grand homme voulait détruire son œuvre, quand un asile lui fut offert à Gratz, cù les Jésuites le protégèrent même contre les accusations de sortilége portées contre lui par les siens'. En Angleterre, il en arriva autant à Sternkammer. L'académnie de Séville ne blama-t-elle pas Christophe Co- Tomb qui supposait que la terre était peuplée en rond ? L'académie de France n’a-t-elle pas rejeté de nos jours même, la proposition de la navigation à vapeur ? Enfin, aujourd’hui, ne voyons-nous pas les journaux, cette inquisition mo-

(1) BREITSCHWERTA, Vie et influence de Képler d’uprès de nouveau documents originaux ; Stuttgard, 1851. -

Le Capitoul de Toulouse ordonna, vers 1590, à Marguerite Melaure de se vétir en homme, bien qu'elle assuràt être hermaphrodite. Saviard reconnut que c'était une maladie : il la guérit; mais il fallut un décret du roi pour lui permettre de s'habiller en femme, car femme elle était tout de bon. D

derne, inquiéter les gens pour des questions théologiques, et faire pis encore ? C’est l'éternel et implacable entètement des faux savants.

Galilée écrivait de Rome, le 6 février 1616, à Curtius Pichena, secrétaire du grand-duc, qu’il était bien content d'y être allé, pour dissiper les trames ourdies contre lui, et que déjà tous les doutes sur son compte étaient évanouis. « Mais, pour qu’à ma cause on ajoute un chapitre « qui intéresse non pas tant ma personne que la phalange « de tous ceux qui, depuis quatre-vingts ans, soit par « des ouvrages imprimés, soit par des écrits privés, soit « par l’enseignement public et la prédication, soit par « leurs discours particuliers, auraient adhéré, ou adhére- « raient à une doctrine certaine, à une opinion à la- « quelle Votre Seigneurie illustrissime n’est point étran- « gère, età propos de laquelle on esten train de délibérer « pour savoir ce qu’elle renferme de bon et de juste, « pouvant être d'aventure de quelque secours pour cette « partie dépendant de la connaissance des vérités qui « nous est fournie par les sciences que j'ai professées, « je ne puis ni ne dois négliger d’offrir ce secours dont « ma conscience de bon chrétien et de catholique zélé me fait un devoir. Cette affaire m'occupe beaucoup et non

« sans profit... Je suis allé trouver hier chez elle la même

« personne qui, du‘haut de la chaire de Florence d'abord, « en d’autres lieux ensuite, avaitparlé et travaillé contre « moi d’une manière si acharnée. Elle est restée plus de « quatre heures avec moi; pendant la première demi- « heure que nous fûmes ensemble, elle chercha en toute « humilité à s’excuser de son action, s’offrant à me donner « prompte satisfaction. Puis elle essaya de me faire « croire qu'elle n'avait point excité la personne qui me

ae l'hypo.

ypothèse.

« poursuit ici. Dans l'intervalle arrivèrent Monseigneur « Bonsi, neveu du cardinal, le chanoine Venturi et trois « autres : la conversation se porta immédiatement sur l'objet même de la controverse et sur les preuves dont on avait voulu se servir poùr condamner une proposition admise par la sainte Église depuis si longtemps. Il a été loin de se montrer à la hauteur des connaissances qu'exigent ces matières, et n’a guère satisfait ceux qui étaient présents, et qui nous quittèrent après une séance de trois heures. Resté seul avec lui, il revint à son premier raisonnement, et chercha à me dissuader de ce dont je suis bien certain. »

Et le 6 mars : « On va prendre une résolution sur le livre ét sur les opinions de Copernic relativement au mouvement de la terre et à la stabilité du soleil, questions qui ont soulevé des difficultés l'an dernier à Santa Maria-Novella, etici (à Rome) de la part du même religieux qui a qualifié celte doctrine de contraire à la foi et d'hérétique. Mais, comme le résultat l’a démontré, sa manière de voir n'a pas trouvé d’écho dans la sainte Église qui a admis seulement que cette opinion ne concorde pas avec les saintes Écritures : d’où il suit que sont et restent défendus les seuls livres qui ont voulu soutenir qu'elle n’est pas en désaccord avec l'Écriture, et encore ne trouve-t-on dans cette catégorie qu'une lettre d'un père Carme, imprimée l'année passée, laquelle seule est condamnée. Didaco à Stunica, religieux Augustin, ayant écrit sur Job, il y a trois ans, et soutenu que cette opinion ne répugne pas aux Écritures, son livre reste censuré donec corrigatur, et la correction consiste à enlever une page de l'explication de ces paroles : qui commovet terram de loco suo. On

aRR

nana

ARRRRRRRAARARRA RAR AR A

PAUL V. — URBAIN VIII — LE TASSE. — GALILÉE. 349 retranchera également de l'ouvrage de Copernic dix vers de la dédicace à Paul III, dans lesquels il donne à entendre qu’il ne lui paraît pas que cette doctrine soit « contraire à l'Écriture. Et pour ce que j'y vois, il fau- « drait supprimer ça et là l'appellation d'astre, sidus, « qu'il donne deux à trois fois à la terre... Je n’y ai rien à « «

voir, et je ne m'en serais jamais occupé, si les miens ne

m'y avaient mêlé. »

Le 12 mars : « Hier, j’allai baiser le pied de Sa Sain- « teté. L’audience a été pleine de bienveillance; nous « avons causé en nous promenant, trois quarts d'heure « durant. Je lui racontai la cause de mon voyage à Rome, lui disant qu’en prenant congé de leurs Al-

« fesses, j'avais renoncé à toute faveur dont elles pour.

raient m’honorer, tant qu'il s'agirait de religion, « d’intégrité de vie et de mœurs. Je fis constater à Sa *« Sainteté la méchanceté de mes persécuteurs et quel- « ques-unes de leurs calomnies. Elle me consola en me « disant de me tranquilliser, car je restais trop bien dans « l'opinion de SaSainteté et de la Congrégation, pour que < l'on prétàt légèrement l'oreille à la calomnie. » Mais l'ambassadeur Pierre Guicciardini avait écrit le 4 mars au grand-duc :

« Galilée a fait plus de cas de son opinion que de celle « de ses amis. Le cardinal Del Monte, la plupart des cardi- « naux du Saint-Office et moi, nousluiavions conseillé de se « tenir tranquille, et de ne pas envenimer cette affaire; « que s’il voulait soutenir cette opinion, illefit avec calme, « sans faire tant d’efforts pour convaincreles autres, car on < pouvaitcraindre qu’en agissant autrement, il ne s’attirât < un nouvel affront, au lieu de se justifier et de triompher « de ses rivaux. » ....Après avoir instruit de son affaire et

Examen de l'opinion.

pie

TI Agi dl MAU

Te mt =

Premier procès de Galilée,

« fatigué un grand nombre de cardinaux, il s’est rejeté « sur la faveur du cardinal Orsini qui, au consistoire, « a parlé au pape pour lui recommander Galilée, R ne « sais pas jusqu'à quel point il a été en ceci réfléchi et « prudent. Le pape lui a répondu qu'il ferait bien de « le guérir de cette opinion. Orsini a répliqué quelque « chose en poursuivant le pape, qui a coupé court à « la conversation en lui disant qu’il remettrait l'affaire « aux cardinaux du Saint-Office. Après le départ d’Orsini, « le saint-père fit appeler Bellarmin et s’en entretint « avec lui: ils tombèrent d'accord que cette opinion de « Galilée était erronée et hérétique. J'apprends qu'avant- « hier on a réuni la Congrégation pour la déclarer telle : « Copernic et les autres auteurs seront corrigés, refondus < ou défendus. Quant à la personne de Galilée, je pense € qu'elle n'aura pas à souffrir, car il aura la prudence « de vouloir et de penser ce que veut et ce que pense l'É-” « glise. Mais il prend feu pour ses opinions; il a une « extrême passion, peu de courage et peu de prudence « pour vaincre cette passion... Galilée a contre lui des « moines et autres personnes qui lui veulent du mal et le « persécutent ; il est dans un état d’esprit qui n’est point « précisément celui qu'il faut en ce pays-ci, et qui pour- « rait le mettre en de graves embarras lui et d’autres. « Enfin je ne vois pas à quel propos, ni pour quel motif il « est venu, et ce qu'il peut gagner à rester ici. »

La Congrégation de l’Index n'infligea donc aucun chétiment, aucune pénitence à Galilée : on se contenta de lui faire intimation de ne plus parler du système de Copernic, et Paul V lui donna l'assurance que, de son vivant, il ne serait plus molesté. On ne proscrivit pas la doctrine, mais on défendit de la soutenir publiquement comme étant

PAUL V. — URBAIN VIII — LE TASSE. — GALILÉE. 354 une interprétation personnelle de la Bible. Galilée reconnut lui-même la sagesse d'un décret qui opposait une barrière aux dangereux scandales dont le siècle était rempli : bien téméraires ceux qui blâmaient cet acte; en Italie, età Rome surtout, on savait mieux qu’outre-monts ce qu'il en était. |

Le cardinal Del Monte adressait au Grand-Duc les informations suivantes : « Galilée part d'ici avec toute sa ré- < putation et l'estime de tous ceux qui ont eu affaire à « lui : on a touché du doigt combien il a été injuste- < ment calomnié par ses ennemis, qui, comme il l’affirme « lui-même, n’ont eu d’autre but que de lui nuire dans « l’esprit de Votre Altesse sérénissime. Moi qui ai eu sou- « vent l'occasion de l’entretenir, lui et d’autres qui sont « parfaitement au courant de tout ce qui s’est passé, je « puis assurer à Votre Altesse sérénissime qu'il n’y a rien « dans toute sa personne qui mérite le moindre blame : « il est d’ailleurs à même de se justifier personnellement, « et d'imposer silence aux calomnies de ses persécuteurs, « car il a soin de tenir par écrit tout ce qu'il a cru bon. « de produire, » Le grand-duc Cosme voulut que Galilée voyagedt en litière de cour, et qu'il fit son entrée dans Florence ayant pour cortége les gens de son palais : ce n’était pas mal pour un homme poursuivi en justice; et certes, de nos jours, nos ministres n’accordent ni de tels honneurs ni d'aussi éclatantes réparations.

Il demeure acquis que Galilée revendiquait la réputation de bon catholique. Il écrivait au bailli Cioli : « Nul ne peut « révequer en doute ma piété exemplaire et mon obéis- « sance aveugle aux commandements de l'Église. » Lorsqu'il comparut devant le Saint-Office, il s’agenouilla devant les cardinaux, les suppliant de ne pas le déclarer hérétique,

ce qui l’affligeraitau point de préférer la mort. Il demanda au cardinal Bellarmin l’attestation positive qu’il n’avait eu aucune abjuration à faire de ses doctrines et de ses opinions, et qu'il n'avait été soumis à aucune pénitence ‘. Ceux qui connaissent le cœur humain et l'amour propre des gens de lettres, diront probablement qu’il s'obstina à vouloir triompher de ses adversaires, précisément paîce que sur ce terrain il se sentait moins sûr de lui-même que dans le domaine des mathématiques, ou peut-être encore parce que leur opposition empéchait le triomphe des vérités qu'il défendait.

Urbain Vi, Sur ces entrefaites, Grégoire XV mourait : or, dans le conclave de 1623, l'Espagne ayant explicitement donné l’exclusion au cardinal Frédéric Borromée, archevèque de Milan, dont le zèle déployé pour la défense des prérogatives ecclésiastiques avait déplu à cette

sito

(1) « Nous Robert, cardinal Bellarmin, nous étant assuré que le sei-

gneur Galilée a été calomnié, qu'on lui a imputé d'avoir fait une ab-

juration entre nos mains, et d'avoir été condamné à une salutaire pé-

nitence, après informations prises, affirmons, conformément à la vérité,

que ledit seigneur Galilée n'a fait aucune espèce d'abjuration ,' ni

entre nos mains, ni entre celles de qui que ce soit; qu’il n’a été sou-

| mis à aucune pénitence salutaire, du moins à notre connaissance,

ni à Rome, ni ailleurs, pour aucune de ses opinions ou doctrines ;

qu'on lui a seulement fait part de la déclaration de notre Saint

Père, publiée par la Congrégation de l’Index, aux termes de laquelle la

doctrine attribuée à Copernic, — qui veut que la terre tourne autour

du soleil et que le soleil occupe le centre du monde sans se mouvoir

de l'orient à l'occident, — est contraire à la sainte Écriture et qu'en

-conséquence il n’est permis, ni de la défendre, ni de la soutenir. En

14! foi de quoi nous avons écrit et signé la présente de notre propre main, ce 26 mai 1616. ROBERT, cardinal BELLARMIN. »

Il n'est pas inutile de rappeler que l'ouvrage de Bellarmin lui-

même, De Romano pontifice, fut mis à l’Index, puis déclaré irrépro-

chable. L'Église n'a jamais considéré comme infaillibles les décrets des

Congrégations.

LE fu

OP rm sente es

puissance, l’élu fut le Florentin Mathieu Barberini, qui prit le nom d’Urbain VII. Homme du monde, enrichi dans le commerce, il avait acquis la pratique des- choses diplomatiques, grâce à ses dispositions naturelles, comme aussi par l'étude du droit et par ses relations avec les habiles d’ici-bas. Nonce en France, il avaitachevé de s'idenlifter avec la science de la politique, car dès cette époque toutes les affaires d’Europe se traitaient è Paris. Élevé au pontificat dans toute la fraîcheur de l’âge, d’une taille d’athlète, brun, d'un aspect imposant, élégant dans son vètement, gracieux dans, sa démarche, de manières aris-tocratiques, il parlait bien, et pouvait parler sur tout; fin à l’attaque, prompt à la riposte, il aimait l'esprit et les bons mots plus que sa dignité ne le comportait, et plus surtont qu'on n’aurait dû l’attendre de sa conduite, absolument irréprochable : il poursuivait de ses amères plaisanteries -et même de sa colère quiconque le contredisait, mais sa mauvaise humeur était de peu de durée. Poëte lui-même, il goûtait fort les poétes modernes, sans que ce passé-temps nuisit à des études plus sévères. H fit venir d'Allemagnie à sa cour les savants Luc Holstenius et . Abraham Eikellens, d'Orient Léon Allacci, outre la fleur des Itatiens. Il interdit aux-ecclésiastiques les trafics auxquels peuvent se livrer les laies; il publia en l'améliorant le Breviaire Romain, dont il corrigea lui-même les hymnes. Il se défiait de son eniourage, et avant tout des diplomates et des cardinaux dévoués à tel ou tel prince : des paroles ne lui suffisaient pas, il-lui fallait des déclarations expresses. Encore qu'il parlât avec un air de franchise qui inspirait la confiance à ceux-là même qui croyaient à peine possible la sincérité chez un prince, en réalité il

dissimulait ses propres pensées. Avec la haute opinion IV — 23

Ì qu'il avait de lui-même, il ne fallait lui parler ni de : consistoire ni de consulte; il voulait tout voir par i lubméme;. il disait : « J'entends les affaires mieux que : tous les cardinaux. » Sans gène pour désapprouver ses prédécesseurs, lui faisait-on une objection tirée des anciennes constitutions papales, il répondait : « La décision d’un pape vivant vaut mieux que celle de cent papes morts. '» Voulait-on lui faire adopter une idée, il fallait lui en proposer une contraire. H aima la paix, et pour cause, il savait que le trésor était épuisé. Cependant il ' fit plus que défendre ses États, il les rendit menagants : il leur annexa le duché d’Urbin; et. si on lui montrait les monuments de marbre de ses prédécesseurs, il disait : « Moi, j'en érigerai de fer. » Il assit le fort Urbin aux portes de Bologne, fortifia Rome, fonda des manufactures d'armes à Tivoli; établit des arsenaux et une garnison à Civita Vecchia, qu'il déclara port franc, en sorte que les Barbaresques venaient y vendre le butin fait sur les chrétiens. Il chercha à contenir la maison d'Autriche et celle de Savoie pour conserver à l'Italie sa liberté, qui dépendait alors de l'équilibre entre les grandes puissances. Il offrit sa médiation à la France et à l'Espagne : toute l'Europe invoquait son arbitrage ; mais, loin de se mettre glorieusement à la hauteur d’un si heau rôle, il se perdait en vains discours avec les ambassadeurs, dissertait au lieu de : conclure, et se déterminait pour le oui ou pour le non par 8 caprice, point parréflexion. Toutefois, s'il se montra faible dans les affaires temporelles, il était inébranlable lorsqu'il s'agissait d'affaires spirituelles. De Saint-Benoît de Polirone, près de Mantoue, il fit transporter au Vatican ) les restes de-la comtesse Mathilde, qu'il placa dans un mausolée sur lequel figurait Henri V aux pieds de Gré-

PAUL V. — URBAIN VIII. — LE TASSE. — GALILÉE. 333 goire VII; allusion significative à l’omnipotence papale. Etant encore revétu de la pourpre, il avait écrità Galilée, le 15 juin 1612, qu'il lirait ses livres « pour me confirmer dans mon opinion, qui concorde avec la vôtre, et admirer avec tous le fruit de votre rare intelligence » ; il fit des vers à sa louange. Devenu pape, il le recommanda chaudement au Grand-Duc (C), et lui assigna ume pension, à lui ainsi qu'à son fils Vincent. Il accepta la dédicace de son Saggiatore, imprimé par les Zincei, et l’engagea à venir le trouver, ce que Galilée fit au printemps de l'année 1624, époque à laquelle il s’entretint longuement avec le pon- ‘ tife de ses théories astronomiques. Dans l'intervalle, Galilée avait écrit sur les taches du soleil .et sur le flux et le reflux. En adressant son travail au Grand-Duc, il lui rappelle la défense qui lui a été faite. Il ajoute que, malgré cette défense, ilavait raisonné, dans son dernier ouvrage, d’après la thèse du mouvement de la terre; mais il prie de considérer cette hypothèse « comme une poésie ou comme un songe; cependant, de même que les poëtes tiennent parfois à certaines de leurs créations, de même je fais quelque estime de mes innovations’».

En réalité il ne cessait de discuter, de tourner cn ridi- Gatléedonne cule ses contradieteurs, et de citer à tout bout de champ ‘rica Job, Josué et les Saint# Pères : ses disciples allaient encore plus loin que lui. Puis, en 1632, avec l'approbation du maître du sacré palais, approbation qu'il avait sison surprise, du moins arrachée au moyen des arlifices connus de ceux qui se disputent avec la censure, il publia le Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde, celui de Ptolémée et celui de Copernic, critique victorieuse des | anciens systèmes de philosophie naturelle. Cet ouvrage n’était pas terminé, que déjà il proposait une seconde

joute, « pour réfuter, par une méthode plus efficace que < Dieu dans sa miséricorde m’inspirera, l’opinion fausse et « condamnée. » Pendant que les savants dans son livre notaient des explications fausses ou tout au moins boiteuses, les envieux murmuraieht aux oreilles d’Urbain VIII que Galilée, après avoir été traité avec tant d'humanité, avait non-sculement manqué à sa promesse de ne plus s'occuper de cette matière, mais encore qu’il l'avait dans ce Dialogue représenté, lui pape, sous les traits du grotesque péripatéticien Simplicius, et mis en.scène précisément les entretiens qu'il avait eus lui-même à cesujet avec le pontife. Urbain, qui avait les passions de: l'homme et du lettré, fut piqué de ce trait, vrai ou supposé : il renvoyalelivre à l'examen d’une ‘commission de cardinaux, et ceux-ci le remirent à l’Inquisition, pour qu'elle décidât dans quel sens Galilée continuait à soutenir ces opinions. Il fat alors cité à Rome. L’accusé aurait pu passer soit à Venise, soit en Hollande, où il aurait été accueilli à bras ouverts ; mais il ‘préféra se rendre àl'assignation.

Le procès de Galilée fut publié par le cardinal Marini : un extrait en a été donné par Alberi dans le tome IX des œuvres de Galilée. Quoi qu’il en soit, Biol a débarrassé l'histoire d’un mensonge et d’une absurdité relative aux sévices dont le grand -hommé aurait été l’objet; Perchappe, Bertrand, Ernest Renan‘ {pour ne pas parler

(1) Galilée, par le'D"'PERCHAPPE, 1805.

Ees fondateurs. de l'asironomie, par Joseph BERTRAND.

La lettre de Galilée au père Ranieri, où l’astroriome raconte son procès tout au long, et qui a été donnée comme authentique par Tiraboschi, fut inventée par le duc Gaétan‘pour se moquer de lui, Tiraboschi. Lorsque Rome fut envahi par les Français en 1809, les spoliateurs n'eurent rien de plus pressé que de mettre la main sur le procès de Galilée. Il fut porté à Paris, et lorsqu'en 1814 Pie VII recouvra les

de Libri), se sont évertués à relever cette accusation, en disant que le dossier s'étant trouvé entre les mains d’eeclésiastiques, ceux-ci avaient pu faire disparaître toute trace de torture. C'est là un sot argument vis-à-vis de personnes qui ne se faisaient aucun scrupule de la torture; c’est de plus un argument étrange, au moyen duquel on pourrait infirmer l’authenticité de tous actes et de toutes accusations quelconques. Toutefois, nous voulons laisser de còté le procès et citer les lettres et les informations que le ministre du Grand-Duc à Rome adressalt à ses princes, chauds partisans de Galilée. Les voici :

1632, 24 août. J'apprends d’un ami qu’ona la pensée non de défendre le livre, mais de faire adoucir quelques expressions.

5 septembre. Sa Sainteté est entrée dans une grande colère, et s'est écriée que, Galilée lui-même avait eu l'audace de pénétrer là où il ne. devait pas mettre les pieds, d'aborder les questions les plus graves et les plus dangereuses que l'on puisse soulever en ces temps-ci... ; qu'Elle avait nommé une congrégation composée de théologiens et autres personnes versées dans différentes sciences, tous d’une situation considérable et d’un caractère vertueux, qui pèseraient scrupuleusement chacune des paroles de l’auteur, car il s’agissait de l’affaire la plus criminelle que l’on eût jamais eu à traiter. Elle se plaignit de nouveau d'avoir été jouée par Galilée et par Ciampoli..., ajoutant qu'elle avait usé de toute espèce de ménagements, parce qu'elle devait à ce maître tout ce qu'elle savait. Elle n’avait pas remis sa cause à la congrégation de l'Inquisition, comme elle le devait, mais qu'elle l'avait confiée à une congrégation particulière, tout nouveHement

créée... | 2

archives de la sacrée Congrégation, on ne le rendit pas, sous prètexte qu’il était brûlé ou qu'il était perdu dans cet océan de papiers. Ce ne fut que Grégoire XVI qui pùt le ravoir ; Pie IX le confia à monseigneur Marini, qui avait pris tant de peine pour le recouvrer, A son retour de Gaète, en 1850, le pape en fitdon aux archives du Vatican ; monseigneur Marini l’a publié sous le titre de Galilée et l'Inquisition (Rome, 1850).

Il y a compris le procès de 1615.

44 septembre. Le pape tient la main à cette affaire, car il estime que la foi court de grands dangers : ce n’est plus de mathématiques qu'il s’agit ici, mais de l'Écriture sainte, de la religion et de la foi, attendu qu'on n’a pas observé pour l'impression de l’ouvrage l’ordre et le mode prescrits. :

26 décembre. Galilée sera certainement renfermé dans un appartement, et mis en demeure ou de se dédire, ou d'écrire le contraire de ce qu’il a publié.

Qu'on nous permette de faire remarquer combien la microscopique Toscane, peuplée d'un million d'habitants à peine, pesait dans la balance de l’Europe, combien elle était recherchée par toutes les cours. Elle trafiquait avec l'Amérique et les Indes orientales, créait dans la Méditerranée une flotte avec laquelle elle enlevait Bone aux Barbaresques, et remportait sur les Turcs des victoires célébrées par les hymnes de Chiabrera et de Filicaja.

informations Son ministre Niccolini, très-écouté à Rome’, tenait soi- Niccelin. gneusement le Grand-Duc au courant de tout ce qui s’y passait. « La difficulté, faisait-il observer, consiste en ce

« que Galilée, tout en déclarant vouloir traiter hypothéti-

« quement du mouvement de la terre, argumente, parle

« et discourt d’une manière affirmative et concluante; il

« a contrevenu à l’ordre à lui donné en 4646 par le car-

« dinal Bellarmin au nom de la Congrégation del'Index*.

. a On se plaint à tout propos de ce qu'il s’obstine à è « trancher du théologien : il résiste à. des amis qui lui « conseillent de s’en aller et d'éviter la lutte. » n

Cité à comparaître, Galilée tarda cinq mois : il mit vingt-cinq jours à faire le voyage de Sienne à Rome. Lorsqu'il fut arrivé, le 13 mars, Niccolini écrivit a son maître :

(1) Lettre du 27 février 1633. Nous empruntons cette citation aux © Lettere inedite degli uomini illustri, publiées par Fabroni, vol. Il, page 272 et suivantes.

Le pape m'a fait savoir que Galilée lui avait causé un plaisir singulier; qu'il n’en avait pas agi à son égard, comme à l'égard de tous autres, en lui permettant de vivre dans ma maison, au lieu de le faire enfermer dans les prisons du Saint-Office... Un seigneur de la maison de Gonzague avait non-seulement été placé dans une litière, escorté jusqu'à Rome, mais confiné dans une forteresse, et retenu captif jusqu’à la terminaison de son procès. Le cardinal Barberino a dit qu'il le tenait pour un homme remarquable, mais que sa cause était très-délicate, attendu que l’on pouvait introduire quelque dogme fantastique dans le monde, et particulièrement à Florence, où lesesprits sont très-subtils et trèscurieux. |

Sa Sainteté m'a dit qu'elle ne croyait pas pouvoir le dispenser de comparaïtre devant le Saint-Office, lors de l'examen de la cause, conformément à l'usage. J'éxprimai l'espoir que Sa Sainteté voudrait mettre le comble à ses bienfaits en l’exemptant de cette formalité, mais elle me répondit qu’elle ne croyait pas pouvoir faire moins...; qu'elle implorait l’indulgence divine pour la persistance avec laquelle il revenait sur ces matières, où il est question de doctrines ‘nouvelles et de la sainte Écriture ; que le mieux est de s’en tenir à l’opinion commune ; qu'il y'a un argument auquel jamais personne n’a pu répondre, à savoir, que Dieu est tout-puissant, et s’il peut tout faire, pourquoi voulons-nous le » soumettre à la nécessité!. Sa Sainteté a conclu en me disant qu’elle lui ferait donner certaines chambres, les meilleures et les plus commodes de cet endroit.

16 avril. Lorsqu'il y fut transféré, le cardinal Barberino m'offrit pour lui toutes les commodités désirables, et m'assura qu'il ne serait point traité en prisonnier, qu'on ne le mettrait point au secret, qu’on lui donnerait un appartement commode, et dont peutêtre les portes seraient ouvertes. J'avise. à ce qu'il ait un serviteur et toutes ses aises. | .

Le père commissaire du Saint-Office l’a reçu avec de grands témoignages de bienveillance, et lui a fait assigner pour demeure

(1) 11 était facile de répondre que si Dieu est tout-puissant, il peut aussi faire que la terre tourne autour du soleil. Lorsque j'exposais les preuves à l’aide desquelles les géologues établissent l'antiquité de la terre, Charles Troya, l'illustre historien, me répondait que Dieu a pu créer les os fossiles, les stratifications bouleversées, les roches métamorphosées, de la même manière qu'il a créé les vieilles plantes.

non les chambres qu'on donne aux prévenus, mais le propre appartement de l'avocat fiscal, en sorte que non-seulement il vit au milieu des employés, mais que toutes les portes lui sont ouvertes, et qu'il peut descendre jusque dans la cour... On pense que l'affaire sera vite expédiée, car on a procédé d’une manière insolite et très-amiablement..., tandis que l'on sait que des évéques, prélats ou gens titrés, à peine arrivés à Rome, ont été mis au Château, ou dans le palais de l’Inquisition, gardés avec rigueur et mis à l'étroit. On lui permet même ‘que son propre domestique le serve et dorme dans son appartement; et, ce qui est mieux encore, d'aller et venir où il lui plaît, que mes domestiques lui portent ses repas et s'en reviennent chez moi matin et soir...

25 avril. Galilée m'écrit tous les jours... je lui réponds, et je lui exprime librement ma manière de voir, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir.

4er mai. Galilée a été renvoyé hier, chez moi, alors que je ne Yattendais nullement, 'et bien que l'examen de sa cœuse ne fut pas terminé, grâce aux démarches faites par le père commissaire auprès du cardinal Barberini. De son propre mouvement, et sans en référer à la congrégation de l’Index, ill’a fait mettre en liberté, pour qu’il püt réparer ses forees et se guérir des indispositions ordinaires auxquelles il est sujet.

3 mai. On a laissé rentrer Galilée dans ma maison : il paraît qu’il y est retourné dans un meilleur état de santé. Et comme il désire qu’on ‘termine son procès, le père commissaire du Saint- Office lui a fait savoir indirectement qu'il pourrait venir le voir à cette fin...

22 mai. Jai parlé à Sa Sainteté de l’expédition de la cause de Galilée : on m'a donné à espérer que cela se conclurait à huitaine, dans la seconde congrégation de jeudi. Je crois fort que son livre sera prohibé, à moins qu'il n’aille à l'encontre en en faisant spontanément l'apologie, ainsi que je le proposais à Sa Sainteté. Il n'échappera pas non plus à quelque pénitence salutaire, attendu qu'il aurait transgressé les ordres à lui donnés en 1616 par le cardinal Bellarmin, à propos de cette même thèse du mouvement de la terre. Je ne lui ai encore rien dit, ayant l'i tention, pour ne pas l'affliger, de le préparer peu à peu à la sentence...

fait de nouvelles instances pour la prompte expédition de l'affaire du seigneur Galilée. Sa Sainteté m'a affirmé qu'elle était jugée, et que la semaine prochaine il serait appelé un

matin au Saint-Office pour entendre le jugement... Le Saint-Père a ajouté qu'on avait témoigné à Galilée toute la bienveillance possible, 'è cause du Grand-Duc, mais que, quant au fond de la cause, on ne pourrait faire moins que de condamner cette opinion comme erronée et contraire aux Écritures. Pour ce qui est de sa personne, il devrait, d’après la marche ordinaire, demeurer ici quelque temps en prison, pour avoir contrevenu aux ordres qui lui avaient été donnés en 1616; mais dès que le. jugement aura été rendu public il me reverra et traitera avec moi de ce qu'il y aura moyen de faire pour qu'il éprouve le moins de désagréments possible... Toutefois, ne pourra-t-on faire moins que de le réléguer dans quelque couvent, comme à Santa-Croce, pour quelque temps... Je n’ai parlé à Galilée que de la prochaine conclusion de son procès et de la condamnation du livre; mais je ne lui ai rien dit de la peine qui lui sera personnellement infligée, afin de ne pas le contrister, et mème Sa Sainteté m'a imposé de ne pas toucher à ce point, pour qu’il ne s’en préoccupe pas encore.....

26 juin. Le seigneur Galilée a été appelé lundi soir au Saint- Office, où il s’est rendu mardi matin pour savoir ce qu'on voulait de lui : on l’y a gardé, et mercredi on l'a conduit à la Minerve devant les prélats et les cardinaux de la congrégation‘, où nonseulement on lui a lu sa sentence, mais on lui a fait de plus abjurer son opinion. Le jugement contient prohibition de son livre, et condamnation à la détention dans les prisons du Saint-Office au gré de Sa Sainteté, pour le fait d’avoir enfreint la défense à Jui faite, il y a seize ans, relativement à ce sujet. Seulement cette condamnation a été commuée par Sa Béatitude en une relégation dans les jardins de la Trinité-du-Mont, où je l’ai conduit vendredi soir, et où il se trouve à l’heure qu'il est pour attendre les effets de la clémence de Sa Sainteté.

3 juillet. Sa Sainteté m'a dit que bien qu'il fût un peu tôt pour diminuer sa peine elle s'était néanmoins contentée de lui assigner d’abord le jardin du Grand-Duc, et que maintenant il pouvait se rendre jusqu'à Sienne, pour y séjourner dans tel couvent que bon lui sémblerait, ou bien dans le palais de monseigneur l’archevèque. Elle se propose de lui permettre dans quelque temps de se rendre à la Chartreuse de Florence. »

(1) La sentence fut lue, voile levé, dans la salle du Saint-Office, en présence des professeurs de mathématique et de physique.

Galilée lui-même écrivait le 23 juillet, de Sienne, au bailli Gioli : -

« Je vous écris pour me soulager du long ennui d’une captivité de plus de six mois, de la souffrance et de Paffiction d'esprit d’une année entière, pendant laquelle je n’ai pas été exempt des malaises et des dangers corporels. Tout cela m'a été infligé pour

ces torts dont chacun me sait coupable, excepté ceux qui m'ont. cru digne de ce châtiment et d’un ‘plus grand encore. »

Après cela, je ne sais quel front il faut aux sophistes ‘

pour supposer que sa personne a eu à endurer de mauvais

traitements (D). Quant à la prison, épreuve qu’on infligea même aux cardinaux Pole, Morone et Carranza, elle lui fut épargnée', parce qu'il s'agissait non d’un point de foi, mais d’une question de mathématique. Et d’indignes enfants de l'Italie s’en vont supposer que la torture lui a été infligée en Italie!

Élisée Masini a jugé bon d'exposer en italien le Sacro Arsenale, ou Pratica dell’ ufficio della santa Inquisizione (Bologne, 1673); tant l’on cherchait peu à tenir secrète la procédure de ce tribunal. Dans la sixième partie, où il arrive à parler de la torture, voici comment il s'exprime : « Lorsque le prévenu a nié les délits qui lui sont opposés, « et que ceux-ci ne sont pas entièrement prouvés, si dans «.le délai qui lui a été assigné pour établir sa défense il < n’a rien trouvé à sa décharge, ou si, ayant présenté sa « défense, il ne détruit pas les indices qui résultent contre « lui de l'ensemble du procès, il faut, pour avoir la vérité, « en venir contre lui à l'épreuve de la souffrance, car la « torture a été établie précisément pour suppléer au dé- « faut de témoignages, lorsque ceux-ci ne peuvent

(1) Lettre de Geri Bocchinieri du 16 avril 1633.

« prouver entièrement contre le coupable, » Puis il poursuit en démontrant que cette manière d’agir « n’est nul- « lement contraire à la mansuétude et à la liberté ecclé- « siastiques. »

Or, dans le cas de Galilée, aucune de ces circonstances ne se réalisait. Masini dit encore : « Comme dans une af- « faire aussi importante on peut facilement commettre « unc erreur, soit au préjudice de la justice, de manière « que les délits restent impunis, soit au préjudice des « prévenus, et alors le préjudice serait grave, irrépara- « ble, il faut que l’Inquisition propose d’abord dans la « Congrégation des consulteurs du Saint-Office le procès « offensif et défensif, et se conduise toujours d’après leur « avis mùrement étudié (E.). »

Puis, développant avec minulie les diverses procédures, il exige pour chaque cas qui devait entraîner la torture le consentement préalable de la sacrée Congrégation. Or, dans le procès de Galilée, il est dit: Judicavimus necesse esse venire ad rigorosum examen lui, in quo respondisti catholice.. En admettant qu'il ait été question de la torture, elle ne lui fut pas infligée, puisqu'il répondit cafholice. Galilée ne s’obstine pas : Proudhon disait, il n'y a pas longtemps, qu’il aimait mieux Galilée à genoux qu'en prison. Le savant poussé à bout professe que « non-seulement il tient « pour fausse l’opinion condamnée de Copernic, et pour « très-vraie, très-indubitable l’opinion de Ptolémée, c’est- « à-dire la fixité de la terre et la mobilité du soleil; » mais dès le premier interrogatoire il fait la déclaration suivante : « Je n'ai pas tenu et je ne tiens pas pour « vraie l’opinion condamnée du mouvement de la terre « et de la fixité du soleil : si l’on m’accorde, comme j'en « ai le désir, le temps et le moyen d’en faire une claire

Condamnation de Galîlée, Sa fin.

« démonstration, je suis prêt à la faire, et je promets de « reprendre les arguments déjà apportés (pour le plaisir « de subtiliser, avait-t-il dit d’avance) en faveur de cette « opinion fausse et condamnée, et de les réfuter aussi « efficacement que Dieu m'en fera la grâce. »

Le grand homme a dù assez souffrir, en se voyant obligé de renoncer à ses opinions devant des personnes incompéfentes et prévenues, car la persécution produisit les effets immoraux qui toujours l’accompagnent, c'est dire que les juges se déshonorèrent en s'arrogeant l'autorité de juger en des matières qui leur étaient étrangères; Galilée aussi se déshonora en abjurant des opiniogs dont il était convaincu, ct en laissant croire par cette faiblesse que la persécution dont il était l'objet avait sa raison d'être.

Nous déplorons les erreurs des hommes; nous condamnons cette inimitié implacable des esprits médiocres contre les grands génies, et l’incurable faiblesse des amis contre l’activité des ennemis(F.), maisnous n’accusons pas plus l'Église que nous n’exagérons les torts de l'Italie en lui attribuant ce qui est le propre de la nature-humaine. Est-ce que le grand Kepler n'eut pas à souffrir davantage encore, lui à qui dans sa patrie on donnait le rôle de bouffon dans les farces et les comédies ? Newton, qui établit la loi universelle de la gravitation, fut non-seulement comhattu par Fontenelle, par Cassini, par Bernoulli, mais il fut accusé de matérialisme par le grand Leibnitz, qui trouyait ses principes funestes à la religion. Dans le cas qui nous occupe, Rome sut respecter un grand homme dont elle croyait devoir désapprouver les enseignements ; au lieu que notre siècle a offert des exemples bien différents dans des circonstances où la persécution n'était pas

même justifiée par de profondes convictions. Galilée fut condamné à la prison, mais « pour le temps que cela plairait au pape »; et Urbain VIIE commua immédiatement cette peine en une relégation dans les jardins Médicis, situés sur le délicieux Monte Pincio. On y ajouta l'obligation de réciter une fois par semaine les psaumes de la pénitence; mais de cela sa fille, sœur Marie -Céleste s'en chargea, sa fille, dont les leltres écrites du couvent de Saint-Mathieu d’Arcetri, affectucuses et parfumées de piété, apparaissent comme un-calme ruisseau au milieu de la fange de ce procès *. Galilée fut bientôt transféré à Sienne, dans le palais de l’archevèque, un de ses grands amis; et dès que la peste eut cessé à Florence il fut renvoyé A sa villa d’Arcetri, où il continua ses travaux jusquiau moment où il perdit la vue. Là, Galilée se plaisait dans la société de plusieurs religieux; d’autres étaient des amis particuliers. Au premier rang figuraïît le père Bonaventure Cavalieri ?. Benoît Castelli lui écrivait, 1616 mars de l’année 1630 : « Le père Campanella, s'entretenant ces jours der-

. (4) La fille de Galilée, nommée dans le monde Polyxène, et en religion sœur Marie-Céleste, mourut le 5 avril 1634. J'ai extrait un récit touchant de ces lettres, dont un choix sagement fait a paru dans l'édition d’Alberi : Arduini, lui, a été indiscret. -.

(2) Guillaume Libri, qui a de nos jours renouvelé et aigri toutes les vulgarités débitées à propos du procès de Galilée, fait de Cavalieri un de ses ennemis les plus implacables et son plagiaire. Or Galilée parle ‘toujours de lui avec affection et respect ; le 26 juillet, il éerit : « Je jouis depuis huit jours de la douce conversation du T. R. père Bonaventure Cavalieri, alter Archimedes. » Le 16 août : « Le père mathématicien de Bologne. est vraiment une intelligence admirable. » Et le 18 octobre, au père Micanzio : « J'éprouve une très-grande consolation de la satisfaction que vous (il s'agit du pére Micanzio.) témoignez de me voir entretenir une correspondance affectueyse avec le père mathématicien de Bologne. »

Or, comment Libri s'est-il trompé ou pourquoi s'est-il trompé ?

Cavalieri était religieux Jésuate, et il l'a pris pour un Jésuite: inde ire.

le e n

366 DISCOURS Vi.

« niersavec notre Saint-Père, il en vint à lui dire qu’il avait sous la main plusieurs gentilshommes allemands qu’il « espérait convertir à la foi catholique; qu'ils étaient « assez bien disposés; mais, qu'ayant appris la condam- « nation du système de Copernic, ils avaient été scandalisés outre mesure, sans qu’il dépendit de lui d’empécher ce mal; notre Saint-Père répondit exactement les « paroles suivantes : Ce n’a jamais été notre intention, et « si la chose net dependu que de nous, ce décret n'au- « raît jamais étérendu'. » Cela veut dire que le pape était strict observateur de la loi, et respectait l'indépendance des tribunaux, comme cela se pratique dans tout gouvernement bien constitué. Galilée lui-même écrivait d'Arcetri, le 26 juillet 1636, au père Fulgence Micanzio, l'ami de frà Paolo Sarpi : « On m’apprend de Rome que l'é- « minentissime cardinal Antonio et l'ambassadeur de « France ont parlé à Sa Sainteté, et ont cherché à démon- « trer, pour me justifier, que je n’avais pas eu la pensée « de commettre l'acte coupable de vilipender sa personne, « ainsi que mes ennemis pervers le lui ont persuadé; cE « QUI A ÉTÉ LA CAUSE DE TOUTES MES SOUFFRANCES. À cette jus- « tification le pape aurait répondu : Nous le croyons, nous « le croyons, ajoutant que néanmoins la lecture de mon « Dialogue était pernicieux à la chrétienté. » Disons encore que le cardinal Caïétan avait chargé Campanella d'écrire l'apologie de Galilée, et que lorsqu'il était près de mourir saint Joseph de Calasanzio lui envoya un de ses prêtres pour l’assister. Après sa mort, ses restes furent déposés dans l’église de Santa-Croce.

Il est de l’essence de l'injustice de ne pouvoir être ré-

AR

(1) La Lettre se trouve dans le tome IX, p. 196, des Œuvres de Galilée, édition de Florence,

parée que difficilement : on n’aime pas à revenir sur la chose jugée, confesser ses torts, parce que cela revient à mortifier son amour-propre. C'est pour ce motif que les livres de Galilée et tous ceux qui soutenaient le système de Copernic demeurèrent à l’Index, donec corrigantur, si bien qu’en 1748 le célèbre météorologiste Toaldo, ayant trouvé à l’université de Padoue le dialogue de Galilée sur le systéme de Copernic, il le fit imprimer, mais en placant au début de l'ouvrage la protestation où l’auteur déclare que le mouvement de la terre ne pouvait se soutenir que comme hypothèse, en corrigeant les passages où cette doctrine était donnée comme un théorème absolu, et en y joignant la dissertation de Dom Calmet, où les textes de l’Écriture sont conciliés avec la science dans un sens catholique ‘. En 1820 on traitait librement dans les éeoles romaines du mouvement de la terre, et non plus sous forme d’hypothèse; puis cette tache disparut de l’Index, où l’on devait d'autant moins s'attendre à la voir, que Rome et les ordres religieux ont donné et donnent encore tant d’astronomes distingués, tant d'appui à la science céleste.

Ne taisons pas que la preuve du mouvement de la terre, établie au moyen des indices physiques, c'est-àdire la déviation progressive du plan d’oscillation d’un pendule suspendu à un point fixe, n’a été mise en

(1) On a fait grand’ montre du Sta sol contra Gabaon, Or, même dans les hypothèses les plus généralement acceptées, le soleil se meut en même temps que les autres soleils, probablement dans cette grande nébuleuse qui s'appelle la voie lactée. Si le soleil s’arrétait, les planètes et les satellites de son système s'arréteraient également, et par conséquent la terre et la lune. Cela ne ferait-il pas disparaître la contradiction, l'impossibilité que les astronomes voient dans le miracle de l’arrèt de la terre et de la lune seulement?

Stenon,

lumière que de nos jours, par Foucault. Mais à voir l’obstination avec laquelle on nous jette sans cesse à la face cette erreur, on serait conduit à dire qu'il n’en a pas été commis d'autres, Est-ce que, du reste, un jugement erroné du tribunal civil infirme la loi ou les institutions juridiques? Ici c’est un tribunal ecclésiastique, et non le pape, qui s’est trompé : et d’ailleurs eût-ce été le pape, il ne prononeait pas ex cathedra. L'Église a soin de distin-

‘guer les jugements absolus sur les vérités de la foi et de

la morale de ceux qui concernent uniquement la discipline. Le fidèle soumet enlièrement sa raison aux premiers; il a du respect pour les autres, mais il ne se croit pas obligé de les regarder comme article de-foi. Enfin, avec ce mélange de biens et de maux qui se partagent la terre, de vérités éternelles et de vérités contingentes, il en est. qui sont périlleuses ea égard aux temps, ou qu'on ne veut pas accepter à l’aveugle, par cela seul qu'elles sont discutées : en bonne justice, peut-on accuser l’autorité protectrice qui veille sur elles ?

Et puisque nous nous oceupons dans ce Biscours de grands hommes, rappelons la conversion d’un étranger illustre. Nicolas Stenon, de Copenhague, naturaliste dis-

tingué, visita Rome et Ftalie, où les discours de per-

sonnes savantes l'amentrent à douter de la religion protestante, dans laquelle il avait été élevé. Venu à Florence en 1666, les instances de Viviani obtinrent. du Grand-Duc sa nominafion comme précepteur du prince Ferdinand, « m’ordonnant, dans les termes les plus précis (c’est Stenon lui-même qui écrit}, de lui enseigner la philosophie chrétienne ; et lorsque j'eus commencé à mettre ses ordres à exécution, il me dit une autre fois de lui faire comprendre qu’il y avait un prince au-dessus de tous

les princes, à l’autorité duquel les autres sont soumis. »

Il se rendait souvent au couvent d’Annalena pour y acheter des pommades et de menus objets : or, une des religieuses, sœur Marie Flavie del Nero*, lorsqu'elle sut qu’il était hérétique, lui avait dit qu'’ilne pourrait être sauvé; il se mettait à raisonner sur l'âme avec elle; il récitait J'Ave, Maria, mais pas tout entier, ne pour ant se résoudre à croire à l’intercession dela Bienheureuse Vierge et des saints : il s'abstenait. toutefois de l'usage de la viande te vendredi ct le samedi, et visitait les églises d'après le conseil de la pieuse sœur, qui le mit en correspondance avec de savants religieux. Il était néanmoins toujours retenu par la crainte de parattre apostat : ce qui lui plaisait davantage c'était d'entendre la sœur parler de Notre Seigneur Jésus-Christ et en parler avec te cœur, comme savent,le faire les femmes. Il était aidé dans l’œuvre de sa conversion par la noble dame Arnolfini, femme de l’ambassadeur de Lucques : enfin, après de longs combats et une étude sérieuse des saints Pères, il abjura.

Mais laissons le parler lui-même, il écrit en ces termes à l'ambassadeur Arnolfini : ot

« Lors du dernier voyage que fit à Lueques k cour que j'ai l’honneur: de servir, j'ai promis à Votre Seigneurie de lui expliquer par lettre les raisons qui m'avaient engagé è'abandonner la croyance luthérienne à laquelle j'étais très-atlaché, et à émbrasser la fei catholique romaine, que j’abhorrais si. profondément auparavant. Fai longtemps tardé d'accomplir .ce devoir, parce que je me croyais obligé de-vous ‘exposer tout ce qui se rattache à ce grani. événement. Une ‘telle entreprise exi-

(1) Elle fait efle-mémé ce récit dans - une ‘Îettre qui figure parmi les

lettres inédites et qu'a publiées Fabbroni. : IV — 24

Sa .

conversion.

gerait plutôt des volumes qu’une lettre : et cette pensée a retenu ma plume plus longtemps que je ne l’eusse désiré. Enfin, pour être aussi court que possible, j'ai résolu de me borner à un seul article, à celui sur lequel Dieu m'a donné les premières impulsions pour chercher sincèrement la vérité de ce qu’il avait révélé à son Église, et que nous devons croire avec une foi divine, non sujette à l’erreur. Une fois certain de la vérité du point dont je vous parlerai, je n’eus plus de doute que j'étais tenu à abandonner la croyance luthérienne, car du moment où une religion se trompe sur un point essentiel, il est cer tain qu’elle ne peut venir de Dieu qui, à cause de son infinie sagesse, est incapable d'erreur, et qui, à cause de sa souveraine véracité, est incapable de mentir dans ce qu’il dit, et de nous tromper par ses paroles; d'où il suit qu’il faut traiter de pure invention des hommes toute secte qui s'éloigne de ce que nous savons avoir été révélé par Dieu à son Église. Et, bien que je me restreigne à un seul point dans la présente lettre, il ne me sera pas difficile de rendre raison des autres sur lesquels il plairait a Votre Seigneurie de m'interroger.

« Je me trouvais à Livourne en même temps que vous, au moment de la solennité du Corpus Domini : or, en voyant porter en procession cette hostie avec tant de pompe à travers la ville, je sentis s'éveiller dans mon esprit l'argument que voici : ou cette hostie est un simple morceau de pain, et ceux qui lui rendent de si grands honneurs sont des insensés; ou bien, là est réellement contenu le corps de Jésus-Christ, et alors pourquoi ne l’honorerais-je pas? A celte pensée qui traversa mon âme, je ne pouvais d’un côté me déterminer à croire dans l’erreur une partie aussi considérable du monde chrétien que l’est

celle formée par les catholiques romains, qui comptent dans leurs rangs nombre d’hommes éclairés et savants; d’un autre còté, je ne voulais pas condamner la croyance dans laquelle j'étais né et avais été élevé. Et cependant, il fallait m’arrèêter à l’une ou à l’autre de ces alternatives, car il est également impossible de concilier deux propositions contradictoires, et de réputer vraie une religion qui, dans un point aussi essentiel de la foi chrétienne, se tromperait et induirait en erreur ceux qui la suivent.

« Dans cette disposition d'esprit, je vins à Florence pour y demeurer quelque temps, et consacrer mes loisirs à apprendre l'italien dans une ville dont les habitants ont la réputation dele parler avec pureté; je devais ensuite poursuivre mon voyage à travers l'Italie, et visiter ses autres villes principales. Là, pour calmer l'incertitude de mon esprit, préoccupé du mystère de l’Eucharistie, je m’appliquai tout entier à rechercher le vrai, espérant que Dieu ouvrirait mon Ame à la lumière de la vérité que je poursuivais dans toute la sincérilé de mon cœur, bien que l'éducation reçue dès ma naissance me fit violence en faveur de la croyance luthérienne, et m’excitât à protester en conservant mes anciennes opinions. Non content de discuter sur ces matières avec des personnes instruites, telles qu’en fournit'en grand nombre le catholicisme, il serait inutile de le nier, je voulus à mon aise étudier les textes originaux de l’Écriture et des anciens Pères ; je variai ces études, que je fis particulièrement à une célèbre bibliothèque de manuscrits grecs et hébreux, dans le but, tout en ne m'en remettant pas sans autre examen aux versions latines, d’arriver à trouver celles-ci d’accord avec les originaux des deux langues que je possédais déjà. Enfin, après force conférences, force lectures,

372 DISCOURS VI. après un mùr examen etune comparaison sérieuse de tout ce que j'entendais et de tout ce que je lisais, je ne pus que demeurer convaincu de la vérité professée par les catholiques romains et de l'erreur dans laquelle vivent les luthériens abusés. La même chose arrivera à tout lufhérien qui se mettra sincèrement à chercher la vérité, puisque Dieu ne négligera jamais d'éclairer ceux qui cherchent la vraie foi d’un cœur sineère, comme je l'ai éprouvé pour moi-même de-sa bonté. .'

‘ «Et puisque la foi divine (car telle est la nature de celle en vertu de laquelle on croit en la véritable Église -de Jésus-Christ ), doit èire fondéc sur la parole divine, voilà comment, appayé sur ce fondement, je suis arrivé à la conviction ferme de trois vérités qui sont les vérités essenticlles relativement au mystère de l'Eueharistie, lequel a tout d’abord fait naître mes premiers doutes, ainsi que jé l'ai déjà dit à Votre Seigneürie. ss ts

* « La première est qu'en vertu des paroles de la consécration, par la toute-puissance de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui à institué le sacrement de Y'Eucharistie, le pain est substaftiellemtent changé en son Corps | et le vin en son sang; + ; us Li Le « La deuxième, que le corps de Jésus-Christ se trouve

non-sculement dans le pain consacré, au moment où l'on reçoit le sacrement, et jusqu’à l'instant de la communion, mais plus tard, et en dehors de l'usage actuel, la mème. chose doit s'entendre du sang par rapport ai au.vin consacré. dans lequel il se conservé; ‘ *' mo

cd La tfuisième, que ce n'est point aller: contre PÉcriture, ou la parole de Dieu, que d’admihistrer le saerement de V'Eucharistic sous une seule espèce, qui est celle du pain : : c'est niême un rite très-convenable.

« Pour être clair, je commencerai par la première vérité. Elle est clairement exposée dans l'Évangile de saint Jean, au chap. VI, où ‘on lit ces paroles de Jésus-Christ, disant de lui-même : Panis quem ego dedero, caro mea est pro mundi vita; et plus loin, dans le même chapitre, le Sauveur dit encore : Caro mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus. Saint Mathieu, en rapportant, au chap. XXVI, l'institution de ce divin sacrement, s'exprime en ces termes : Cœnantibus autem eis, accepit Jesus panem, et benedizit ac fregit, deditque discipulis suis, et pit : Accipite et comedite; hoc est Corpus meum. Et accipiens calicem, gra-

tias egit, et dedit illis, dicens : Bibite ex hoc omnes ; hic est enim sanguis meus novi testamenti, qui pro miultis effundetur in remissionem peccatorum. Saint Mare tient le même langageau chap. XIV ‘Et manducantibus illis, accepit Jesus panem, et benedicens fregit, etdedit eis, et ait : Sumite; hoc est Corpus meum. Et accepto calice, gratias agens dedit eis, et biberunt ex illo umnes, et ait illis : Hie est sanguis meus novi testamenti, qui pro multis effundetur. Saint Luc fait de même au chapitre XXII de son Évangile : Et accepto pane, gratias egit, et fregit et -dedil eis dicens.: Hoc est Corpus meum quod pro vobis datur. Simililer et calicem, postquam cœnavil dicens : Hic est calix novum testamentum in sanguine meo, qui pro vobis fundefur. Enfin l’apòlre saint Paul, dans sa 4"° épître aux Corinthiens, chap. XI, parle de la manière suivante : Ego enim accepi a Domino, quod et tradidi vobis, quoniam Dominus Jesus in qua nocte tradebatur accepit panem, el gralias agens fregit, et dixit : Accipite et manducate, hoc est coryus meum quad pro vobis tradelur : hoc facile in meam commemorationem. Similiter et calicem, postquam cœnavit dicens : Hic calix novum testamentum. est in meo sanguine. Puis il ajoute : Zfaque qui-

366 DISCOURS Vi.

« niers avec notre Saint-Père,'il en vint à lui dire qu'il avait « sous la main plusieurs gentilshommes allemands qu'il « espérait convertir à la foi catholique; qu'ils étaient « assez bien disposés; mais, qu'ayant appris la condam- « nation du système de Copernic, ils avaient été scanda- « lisés outre mesure, sans qu’il dépendît de lui d'empè- « cher ce mal; notre Saint-Père répondit exactement les paroles suivantes : Ce n’a jamais été notre intention, et « si la chose n'eûl dépendu que de nous, ce décret n'au- « rait jamais étérendu'. » Cela veut dire que le pape était strict observateur de la loi, et respectait l'indépendance des tribunaux, comme cela se pratique dans tout gouvernement bien constitué. Galilée lui-même écrivait d’Arcetri, le 26 juillet 1636, au père Fulgence Micanzio, l'ami de frà Paolo Sarpi : « On m’apprend de Rome que l'é- « minentissime cardinal Antonio et l'ambassadeur de « France ont parlé à Sa Sainteté, et ont cherché à démon- « tirer, pour me justifier, que je n'avais pas eu la pensée « de commettre l’acte coupable de vilipender sa personne, « ainsi que mes ennemis pervers le lui ont persuadé ; cE « QUI A ÉTÉ LA CAUSE DE TOUTES MES SOUFFRANCES. À Cette jus- « tification le pape aurait répondu : Nous le croyons, nous « le croyons, ajoutant que néanmoins la lecture de mon « Dialogue était pernicieux à la chrétienté. » Disons encore que le cardinal Caïétan avait chargé Campanella d'écrire l'apologie de Galilée, et que lorsqu'il était près de mourir saint Joseph de Calasanzio lui envoya un de ses prêtres pour l’assister. Après sa mort, ses restes furent déposés dans l'église de Santa-Croce.

Il est de l'essence de l'injustice de ne pouvoir être ré-

(1) La Lettre se trouve dans le tome IX, p. 196, des Œuvres de Galilée, édition de Florence.

substance du pain et du vin disparaissent, et est remplacée par le corps et le sang de Jésus-Christ, qui n'en conservent que les apparences. Luther a varié sur ce point, comme on peut le voir dans ses écrits adressés aux habitants de Strasbourg, aux Vaudois ct autres, se mettant ainsi en désaccord avec lui-même. Ses premiers disci: ples ont enseigné, et les sectateurs de leur doctrine croïent el enseignent, comme eux, qu'au moment où l’on reçolt le sacrement le eorps et le sang de Jésus-Christ sont réellement présents, mais en même temps que le pain et le vin,'et en union aveceux; chose que les cathotiques ont constamment niée, et. qu'ils prouvent très-naturellement à l’aide des textes ci-dessus, si; au lieu de sub- . tHiser et d'interpréter capricieusement la parole de Dieu, on la prend suivant son sens vrai et direct. En écartant le sens mystique ou figuré des sacramentaires et de leurs partisans, réfutés non-sculement par les catholiques, mais par les luthériens eux-mêmes, comment pourrait se vérifier cette pàrole de Jésus-Christ : Le pain que je vous donnerai est ma chair, ceci est mon corps, ceci est mon sang, si le pain qu’il tenait entre Les mains était resté pain, et le vin qui était dans ic calice était resté vin?. Il était nécessaire, pour que les paroles du Sauveur eussent du sens, que le pain fùt réellement son corps, et le via réellement son sang; le pain restant pain, et le vin restant vin, il y aurait eu contradiction et impossibilité. Donc, le sens naturel et légitime de ces textes est celui donné par les catholiques, d’après lequel, les propositions ci-dessus de la sainte Écriture expriment le changement réel du pain au corps et du vin au sang de Jésus-Christ; en sorte que le sens véritable est celui-ci : Ce que je vous donne sous l'espèce ou apparence du pain

Stenon,

lumière que de nos jours, par Foucault. Mais à voir l'obstination avec laquelle on nous jette sans cesse à la face cette erreur, on serait conduit à dire qu'il n’en a pas été commis d'autres. Est-ce que, du reste, un jugement erroné du tribunal civil infirme la loi ou les institutions juridiques? Ici c’est un tribunal ecclésiastique, et non le pape, qui s’est ttompé : et d’ailleurs eft-ce été le pape, il ne prononçait pas ex cathedra. L'Église a soin de distin-

‘guer les jugements absolus sur les vérités de la foi et de

la morale de ceux qui concernent uniquement la discipline. Le fidèle soumet entièrement sa raison aux premiers; il a du respect pour les autres, mais il ne se croit pas obligé de les regarder comme article defoi. Enfin, avec ce mélange de biens et de maux qui se partagent la terre, de vérités éternelles et de vérités contingentes, il en est. qui sont périlleuses ea égard aux temps, on qu'on ne veut pas accepter à l’aveugle, par cela seul qu'elles sont discutées : en bonne justice, peut-on accuser l'autorité protectrice qui veilte sur elles ?

Et puisque nous nous occupons dans ce Biscours de grands hommes, rappelons la conversion d’un étranger illustre. Nicolas Stenon, de Copenhague, naturaliste dis-

tinguè, visita Rome ‘et Fltalie, où les discours de per-

sonnes savantes l’amenèrent à douter de la religion protestante, dans laquelle il avait été élevé. Venu à Florence en 1666, les instances de Viviani obtinrent du Grand-Duc sa nominafion comme précepteur du prince Ferdinand, « m’ordonnant, dans les termes les plus précis (c’est Stenon lui-même qui écrit}, de lui enseigner la philosophie chrétienne ; et lorsque j'eus commencé à mettre ses ordres à exécution, il me dit une autre fois de lui faire comprendre qu'il y avait un prince au-dessus de tous

les princes, à l'autorité duquel les autres sont soumis. »

Il se rendait souvent au couvent d’Annalena pour y achetèr des pommades et de menus objets ‘: or, une des religieuses, sœur Marie Flavie del Nero‘, lorsqu’elle sut qu'il était hérétique, lui avait ditqu'ilne pourrait étre sauvé; il se mettait à raisonner sur l'âme avec elle; il récitait l'Ave,-Maria, mais pas tout entier, ne pouvant se résoudre à croire:à l’intercession de'la Bienheureuse Vierge et des saints : il s'abstenait toutefois de l'usage de la viande le vendredi et le samedi, et visitait les églises d'après s le conseil de la pieuse sœur, qui le mit en correspondance avec de savants religieux. Il était néanmoins toujours retenu par la crainte de paraître apostat : ce qui lui plaisait davantage.e’était d'entendre la sœur parler de Notre Seigneur Jésps-Christ et en parler avec le cœur, comme savent lc faire les femmes. Il était aidé dans l’œuvre de sa conversion par la noble dame Arnolfini, femme de l'ambassadeur de Lucques : enfin, après de longs combats ‘et une étude sérieuse des saints Pères, il abjura.

Mais laissons le parler lui-même, ï écrit en ces termes à l’ambassadeur Arnolfini : À di

« Lors du dernier voyage que fit à Lueques la cour que j'ai l’honneur. de servir, j'ai promis à Votre Seigneurie de lui expliquer par lettre les raisons qui m'avaient engagé à ‘abandonner la croyance luthérienne à laquelle j'étais très-atlaché, et à émbrasser la fei catholique romaine, que j'abhorrais si. profondément auparavant..J'ai longtemps tardé d'accomplir ce devoir, parce que je me.croyais obligé de-vous exposer tout ce qui se rattache à ce grand. événetnent. Une-telle entreprise exi-

(1) Elle fait élle-mémé ce récit dans une jettre qui figure parmi les

lettres inédites et qu'a publiées Fabbroni. : IV — 24

Sa conversion.

gerait plutôt des volumes qu’une lettre : et cette pensée a retenu ma plume plus longtemps que je ne l’eusse désiré. Enfin, pour être aussi court que possible, j'ai résolu de me borner à un seul article, à celui sur lequel Dieu m'a donné les premières impulsions pour chercher sincèrement la vérité de ce qu’il avait révélé à son Église, et que nous devons croire avec une foi divine, non sujette à l’erreur. Une fois certain de la vérité du point dont je vous parlerai, je n’eus plus de doute que j'étais tenu à abandonner la croyance luthérienne, car du moment où une religion se.trompe sur un point essentiel, il est cer+ tain qu’elle ne peut venir de Dieu qui, à cause de son infinie sagesse, est incapable d’erreur, et qui, à cause de sa souveraine véracité, est incapable de mentir dans ce qu’il dit, et de nous tromper par ses paroles; d’où il suit qu’il fant traiter de pure invention des hommes toute secte qui s'éloigne de ce que nous savons avoir été révélé par Dieu à son Église. Et, bien que je me restreigne à un seul point dans la présente lettre, il ne me sera pas difficile de rendre raison desautres sur lesquels il plairait a Votre Seigneurie de m'interroger.

« Je me trouvais à Livourne en même temps que vous, au moment de la solennité du Corpus Domini : or, en voyant porter en procession cette hostie avec tant de pompe à travers la vilte, je sentis s'éveiller dans mon esprit l'argument que voici : ou cette hostie est un simple morceau de pain, et ceux qui lui rendent de si grands honneurs sont des insensés; ou bien, là est réellement contenu le corps de Jésus-Christ, et alors pourquoi ne l’honorerais-je pas? A celte pensée qui traversa mon âme, je ne pouvais d’un côté me déterminer à croire dans l’erreur une partie aussi considérable du monde chrétien que l’est

celle formée par les catholiques romains, qui comptent dans leurs rangs nombre d’hommes éclairés et savants; d’un autre còté, je ne voulais pas condamner la croyance dans laquelle j'étais né et avais élé élevé. Et cependant, il fallait m’arréter à l’une ou à l’autre de ces alternatives, car il est également impossible de concilier deux propositions contradictoires, et de réputer vraie une religion qui, dans un point aussi essentiel de la foi chrétienne, se tromperait et induirait en erreur ceux qui la suivent.

« Dans cette disposition d'esprit, je vins à Florence pour y demeurer quelque temps, et consacrer mes loisirs à apprendre litalien dans une ville dont les habitants ont la réputation dele parler avec pureté; je devais ensuite poursuivre mon voyage à travers l'Italie, et visiter ses autres villes principales. Là, pour calmer l'incertitude de mon esprit, préoccupé du mystère de l’Eucharistie, je m’appliquai tout entier à rechercher le. vrai, espérant que Dieu ouvrirait mon âme à la lumière de la vérité que je poursuivais dans toute la sincérité de mon cœur, bien que ‘l'éducation reçue dès ma. naissance me fit violence en faveur de la croyance luthérienne, et m'excitât à protester en conservant mes anciennes opinions. Non content de discuter sur ces matières avec des personnes instruites, telles qu’en fournit'en grand nombre le catholicisme, il serait inutile de le nier, je voulus à mon aise étudier les textes originaux de l’Écriture et des anciens Pères ; je variai ces études, que je fis particulièrement à une célèbre bibliothèque de manuscrits grecs et hébreux, dans ‘le but, tout en ne m'en remettant pas sans autre examen aux versions latines, d'arriver à trouver celles-ci d'accord avec les originaux des deux langues que je possédais déjà. Enfin, après force conférences, force lectures,

gerait plutôt des volumes qu'une lettre : et cette pensée a retenu ma plume plus longtemps que je ne l'eusse désiré. Enfin, pour être aussi court que possible, j'ai résolu de me borner à un seul article, à celui sur lequel Dieu m’a donné les premières impulsions pour chercher sincèrement la vérité de ce qu'il avait révélé à son Église, et que nous devons croire avec une foi divine, non sujette à l’erreur. Une fois certain de la vérité du point dont je vous parlerai, je n’eus plus de doute que j'étais tenu à abandonner la croyance luthérienne, car du moment où une religion se trompe sur un point essentiel, il est cer+ tain qu’elle ne peut venir de Dieu qui, à cause de son infinie sagesse, est incapable d'erreur, et qui, à cause de sa souveraine véracité, est incapable de mentir dans ce qu’il dit, et de nous tromper par ses paroles; d’où il suit qu’il faut trailer de pure invention des hommes toute secte qui s'éloigne de ce que nous savons avoir été révélé par Dieu à son Église. Et, bien que je me restreigne à un seul point dans la présente lettre, il ne me sera pas difficile de rendre raison des autres sur lesquels il plairait a Votre Seigneurie de m'interroger.

« Je me trouvais à Livourne en même temps que vous, au moment de la solennité du Corpus Domini : or, en voyant porter en procession cette hostie avec tant de pompe à travers la vilte, je sentis s'éveiller dans mon esprit l'argument que voici : ou cette hostie est un simple morceau de pain, et ceux qui lui rendent de si grands honneurs sont des insensés; ou bien, là est réellement contenu le corps de Jésus-Christ, et alors pourquoi ne l'honorerais-je pas? A celte pensée qui traversa mon âme, je ne pouvais d'un côté me déterminer à croire dans l'erreur une partie aussi considérable du monde chrétien que l’est

celle formée par les catholiques romains, qui comptent dans leurs rangs nombre d’hommes éclairés et savants; d’un autre còté, je ne voulais pas condamner la croyance dans laquelle j'étais né et avais élé élevé. Et cependant, il fallait m’arrêter à l’une ou À l’autre de ces alternatives, car il est également impossible de concilier deux propositions contradictoires, et de réputer vraie une religion qui, dans un point aussi essentiel de la foi chrétienne, se tromperait et induirait en erreur ceux qui la suivent.

« Dans cette disposition d'esprit, je vins à Florence pour y demeurer quelque temps, et consacrer mes loisirs à apprendre l'italien dans une ville dont les habitants ont la réputation dele parler avec pureté; je devais ensuite poursuivre mon voyage à travers l'Italie, et visiter ses autres villes principales. Là, pour calmer l'incertitude de mon esprit, préoccupé du mystèrede l’Eucharistie, je m’appliquai tout entier à rechercher le vrai, espérant que Dieu ouvrirait mon âme à la lumière de la vérité que je poursuivais dans toute la sincérité de mon cœur, bien que l'éducation reçue dès ma. naissance me fit violence en faveur de la croyance luthérienne, et m'’excitât à protester en conservant mes anciennes opinions. Non content de discuter sur ces matières avec des personnes instruites, telles qu’en fournit'en grand nombre le catholicisme, il serait inutile de le nier, je voulus à mon aise étudier les textes originaux de l’Écriture et des anciens Pères ; je variai ces études, que je fis particulièrement à une célèbre bibliothèque de manuscrits grecs et hébreux, dans ‘le but, tout en ne m’en remetlant pas sans autre examen aux versions latines, d'arriver à trouver celles-ci d'accord avec les originaux des deux langues que je possédais déjà. Enfin, après force conférences, force lectures,

ire série comprend les conversions en France, la 2° celles en Suisse et en Allemagne, la 3° les Israélites. Nous croyons bien faire, en y ajoutant quelque chose pour l’Italie: nous mentionnerons dans cet appendice Albert Bury qui, ayant abjuré le calvinisme à Venise, publia dans cette ville, en 1576, Methodus facilis veram Ecclesiam lumine rationis inveniendi, proposita a quodam calvinista seu reformato, in gremio sanche Eccl. Cath. ap. Rom. reducto. Monseigneur Roess, évêque de Strasbourg, publie également en co moment : Les convertis de la Réforme, d'après leur vie et leurs écrits; c'est une véritable controverse en action.

(A) On possède une lettre de Martin Hasdale à Galilée qui lui rapporte que Kepler se plaignait qu'il n’eùt pas mère mentionné Bruno dans son Messager sidéral. Œuvres de Galilée, ch. VIII, p. 59. Kepler parla de Bruno dans une lettre au docteur Brenger, qui lui répondait : « Vous m'avez écrit au sujet de Giordano « Bruno, brûlé avec des fagots ( prunis tostus). Le fait est-il cer- « tain ? En quel temps et pour quel motif a-t-il fini ainsi? Il ex- « eite ma pitié. » ( Kepleri opera, éd. de Frisch. vol. IE, p. 592). Kepler répondit qu'il avait appris par Walcher que Bruno avait été brûlé à Rome, et qu’il avait subi le supplice avec constance, affirmant que toutes les religions sont vaines et que Dieu s’identifie avec le monde, avec le cerele, avec le point. Et Brenger, homme positif, de s'étonner de la folie de Bruno, qui, s’il ne croyait pas à l'existence d'un Dieu vengeur du crime, pouvait impunément dissimuler et se soustraire ainsi à la mort. Ces renseiments seraient à joindre à ce que nous avons dit sur la mort de Bruno et à ceux qu’a enregistrés le professeur Berti dans une vie de lui, dont une partie a été imprimée après ce discours.

Bruno fut un fervent du système de Copernic ; il le saluaitcomme un nouveau Colomb qui franchit les barrières, abat les murailles fantastiques, et débarrasse la raison humaine des autres entraves inventées par la philosophie plébéienne. Nous ne voyons pas cependant que dans son procès on ait fait un crime à Bruno de cette opinion.

(B) D’autres ont écrit contre le mouvement de la terre, citons : |

AccaRISI, Terre quies, solisque motus demonstratus. ll était qualificateur du Saint-Office ; Rome, 1657. ‘

GRANDAMICO, Nova Demonstratio inimobilitatis terre (Filexiæ, 1645 ). |

Dusois, Liber de veritate et auctoritate S. Scripluræ in naturalibus contra Christophorum Wittichium ; Trajecti, 1654. On écrivit

contre lui : Demonstratio mathematica ineptiarum I. Durandi in oppugnanda hypothesi Copernici et Cartesii de mobilitate terre; Roma,

En 1806, un certain Dominique Pino, Milanais, faisait imprimer à Milan l’Incredebilità del moto*della terra, opuscule où il résume ce qu’il avait dit dans les‘trois volumes de son Esame del sistema Newtoniano intorno al moto della terra. Il ne s'effraye pas des opinions contraires, puisque la théorie ‘des tourbillons de Descartes fut pendant quelque temps embrassée et soutenne par les partisans du mouvement. Il est naturellement conduit à parler du procès de Galilée. Pour soutenir sa thèse, il fait appel aussi bien à la science qu’à l'autorité. :

. Lorsque le docteur Cullen fut élevé à l'archeyéché de Dublin, vo journal affirma que le prélat. avait publié un livre soutenant le système de Ptolémée, et réfutant celui de Copernic ; ce qui était nier tous les progrès de la science moderne ; qu ‘ainsi le voulait l'Église catholique. Le fait était archifaux ; : mais, comme tant d'autres faussetés , il continua et continue à être répété, et-tel qui veut discréditer l'Église catholique comme ennemie de la science, cite l’archevèque Cullen ct son livre, que personne n’a vu. Il n'y a pas encore longtemps que le Times en parlait avec la même horreur qu'il parle et reparle du supplice de Galilée.

(C) « Dilecte fili, nobilis vir, salutem et apostolicam benedictionem. Tributorum vi et legionum robore formidolosam esse Etrusci priacipatus potentiam, Italia quidem omnis fatetur : at etenim remotissimæ etiam nationes, felicem vocant nobilitatem tuam ab suhditorum gloriam,ac Florentinorum ingenia. Hi enim novos mundos animo complexi; et Oceani arcana. patefacientes potuerunt quartam terrarum partem relinquere nominis sui monumentum. Nuper autem dilectus filius Galilæus æthereas plagas ingressus ignota sidera illuminavit, et planetarum penetralia reclusit. Quare, dum beneficum Jovis astrum, micabit in cœlo quatuor novis asseclis comitatum, comitem avi sui laudem Galilei trahet. Nos tantum virum, cujus fama in cœlo lucet et terras peragrat,-jamdiu paterna charitate complectimur. Novimus eum in co non modo litterarum gloriam, sed etiam pietatis studium ; ils, que artibus pollet quibus pontificia voluntas facile sleméretur. Nune autem, cum illum in urbem pyntificatus nostri gratulatus reduxerit, peramanter ipsum comple xl sumus,- atque j]ucude . Identidem audivimus florentinæ eloquentiæ decora doctis disputationibus augentem..Nunc autem non patimur eum sine amplo pontificia charitatis commeatu in patriam redire quo illum nobi-;

litatis tuæ beneficentia revocat. Exploratum est quibus premii magni duces remunerentur admiranda ejus ingenii reperta, qui Medicei nominis gloriam inter sidera collocavit. Quinimo non pauci ob id dictitant, se minime mirari tam uberem in ista eivitate virtutum esse proventum, ubi eas dominantium magnanimitas tamerimiis benefieiis alit. Tum ut scias quam charus portificiæ menti ille sit, honorifieum hoe ei dare voluimus virtutis et pietdtis testimonium. Porro autem significamus solatio nostra fore omnia beneficia, quibus eum'ornans nobilitas tua paternam munificentiam non modo imitabitur, sed etiam augebit. »

(D) Bernini, dans l'Histoire des hérésies, fait rester Galilée cinq ans en prison. — Pontécoulant dit qu'il soutint, jusque dans le prisons de Y’inquisition, la rotation de la terre ; Brewster, qu'il fut retenu captif pendant une année; Montucla parie de certains auteurs qui soutinrent qu’on lui avait crevé les yeux, étc. Le professeur Trouessart (Quelques mots sur le procés et la condamnation de Galilée, dans la Revue de l'instruction publique, 1860), quiest peut être en France l’appréciateur le plus exatt des œuvres de Galilée, eten mème temps un ennemi violent des choses ecclésiastiques, concluten ces termes : « Galilée ne fut donc pas soumis à la torture physique. C'est à l’idée, non à l'homme qu'on en voulait. Ces pauvres inquisiteurs, qu'on nous représente comme des monstres, élaient, il faut oser le dire; d'aussi braves gens que vous et moi. C'’étaient, pour la plupart, des amis, des admirateurs de l'ilustre accusé. Ils furent pour lui bons et cléments, bien plus que ne le permettait la redoutable loi inquisitoriale qu'ils avatent à appliquer. Galilée était un relaps : sa mauvaise intention (je parle en style d'inquisiteur ), était éviden= te..... et ils eurent à craindre bien plus, dans ce procés, d’étre accusés d’avoir péché par trop d’indulgence que-par trop de rigueur. Les inquisiteurs valatent mieux que l’inquisètion, et c'est là encore une moralité consolante que nous espérons avoir fait sortir de cé proeës. »

Îl y a également trace de la torture dans le procès. Et ei dicto quod dicat veritatem, altas devenietur ad torturam, respondit..... « Je ne soutiens pas et je n’ai pas soutenu l'epiniôn de Copernic depuis le jour où l’on m’a ordonné de l’abandonner. Du reste, je suis ici entre vos mains, faites de moi ce qui vous plaira. »

Et cum nihil aliud posset haberi, remissus fuit ad locum suum.

Cela prouve si bien qu'elle ne lui fut pas infligée, que Arduini lui-même dit : « Donc Galilée souffrit la torture morale, la plus « doutoureuse de toutes, celle où il est si grand à nos yeux;

« ceux qui la lui ont infligée sont condamnés à jamais. » | IV — 25

En outre des articles connus, il en parut en 1865 et 1866 d’excellents d’Adolphe Valson dans la Revue d'économie chrétienne sur le mouvement intellectuel et scientifique au dix-septième siècle, et dans la Revue des sciences ecclésiastiques de l'abbé Bouix, qui démontre que le décret du Saint-Office n'obtint jamais les formalités nécessaires pour être transformé en acte pontifical.

Dans la Revue de Dublin, la condamnation de Galilée a été examinée au point de vue des congrégations romaines : l’auteur prouve que la décision fut rendue en partie comme décret disciplinaire, en partie comme décret docirinal d’une congrégation, ce qui n'implique jamais l'infaillibilité : le pape n’a pas prononcé. Du reste l’auteur soutient que la congrégation n’a pas failli, puisque l'hypothèse de Galilée était invraisemblable, d’après les connaissances de l’époque ; et puisqu'elle paraissait attaquer les textes de l’Écriture, il était prudent et presque nécessaire de ne pas abandonner le sens traditionnel de ces textes pour une théorie non encore prouvée. Le point important était de maintenir le principe de l'interprétation du texte sacré, principe de beaucoup plus précieux que la vérité scientifique. Et l’Église, qui ne s’est jamais mèlée de définir les vérités physiques, n’a fait que veiller à l’exac- 4itude des interprétations théologiques présentées par Galilée.

(E) Il n’est pas inutile à notre sujet de rapporter ici la formule d’un jugement emprunté à l'Arsenal sacré de Masini (Bologne,

4665), qui donne une espèce de syllabus des hérésies alors les plus

ordinaires.

— Formule de jugement et d’abjuration contre un hérétique formel, non relaps et penitent.

Nous Père N..... Inquisiteur.....

Nous N..... vicaire, etc.

Étant acquis que toi, N. N., tu as été déféré à ce Saint- Office de N...;

«Que tu t'es adonné à eomposer quelques livres sur la sainte Ecriture, et spécialement sur la divine Apocalypse, livres estimés très-impies et très-mauvais; qu'ayant été repr 15, tu n’as pas voulu te desister de cette œuvre diabolique ;

Que tu as traité dans le sens hérétique du jeùne ecclésiastique, et que pour répondre aux arguments à toi opposés pour la défense de la sainte foi catholique tu as allégué l'autorité des hérétiques qui ont écrit sur ce sujet ironiquement et perfidement ;

Que tu as dit que, à partir du cinquième siècle, l’Église était corrompue, que tu as montré ne pas croire à l'autorité du souverain pontife et de la sainte Église catholique, apostolique et romaine,

id

en disant que tu croyais au Christ et aux Écritures, et que nul ne pouvait te forcer à croire ce que eroit l’Église ;

Qu’une personne zélée et pieuse t'ayant démontré par des arguments victorieux que la sainte Église catholique romaine est la véritable Église, tu as parlé dans le sens contraire, approuvant les sectes impies et sacriléges de Jean Hus, de Martin Luther et de Calvin;

Que tu as dit avoir fait venir dù dehors une grande quantité de livres pour une notable somme d'argent, donnant, par tes paroles, à entendre que c'étaient des livres mauvais et hérétiques ;

Tu as été pour ces faits incarcéré par nos ordres au Saint-Office, et une perquisition ayant été faite à ton domicile, on t'a trouvé un grand nombre de livres hérétiques de Calvin et des Calvinistes, et mème des Luthériens, lesdits imprimés, et un manuscrit traitant précisément de la divine Apocalypse, ainsi que plusieurs autres feuilles et cahiers contenant d’atroces hérésies, d’horribles blasphèmes contre la sainte foi catholique :

En conséquence, d’autres informations ont été prises à ton sujet desquelles il résulte :

Que tu as dit à quelques personnes qui récitaient l'Office de la bienheureuse Vierge, sans savoir le latin, qu'il était inutile de le dire, puisqu'elles ne comprenaient pas ce qu’elles lisaient; leur citant là-dessus quelques exemples ineptes et ce mot vulgaire : legere et non intelligere negligere est;

Que tu as détourné de la fréquentation des sacrements, en disant qu'il suffisait de se confesser une seule fois et de ne plus pécher ; que se confesser souvent et retomber, c'était se moquer de Dieu ;

Que tu as dit que le jeûne pratiqué par les catholiques n’est pas ordonné par Dieu, mais que c'est un précepte de l’Église, et que Notre-Seigneur Dieu ne regarde pas si l’on mange plus ou moins;

Que raisonnant sur la dévotion aux saints du Paradis, et des prières qu'on leur doit adresser lorsque nous prions, nous devons prier Dieu et non les saints ;

Que tu as dit que si tu avais acheté telle villa, tu aurais peutètre commandé de t'y ensevelir, comme faisaient les anciens, ajoutant d'autres paroles qui montraient que tu avais des opiniens fausses sur da sépulture ecclésiastique ;

Que tu avais blémé l’action d'entendre souvent la messe, en disant à une personne qui avait cette pieuse habitude, que ceux-là vont à la messe qui ont du bon temps et que cette personne devait, elle, en avoir;

Que tu as dit que l'Église fait bien ses affaires, que les religieux et les prètres vont toujours maigrissant, et qu'ils ne négligent rien pour gagner et tirer tout à eux;

Que tu as également désapprouvé d’aller pieds nus visiter l’'Église d’un saint du Paradis, en disant que ce qui peut nous sauver, c'est la miséricorde de Dieu et non des-tartuferies, ajoutant beaucoup d’autres choses qui prouvent que tu avais des opinions mauvaises relativement à la vénération et à l'invocation des saints;

Que plusieurs fois, sans empêchement légitime et au risque de produire un grave scandale, tu as négligé d'aller entendre la messe les jours de fête, t'excusant sur ce que tu n'étais pas vêtu à ton idée; ' |

Sur lesquelles choses t'ayant plusieurs fois examiné. avec ten serment ; ayant reconnu, en jugement, tous les livres hérétiques et pernicieux trouvés chez toi, ainsi que le livre et les feuillets écrits à la main; après beaucoup d'excuses, de négations, de ‘tergiversations , tu as confessé avoir cru toutes les erreurs'et hérésies exprimées par toi dans le livre et les feuillets écrits de ta main, et autres hérésies contenues dans les susdits livres hérétiques de Calvin, des calvinistes et des luthériens. Et en particulier,

Que l’impie et diabolique secte calviniste est la véritable Église de Jésus-Christ, figurée par le Saint-Esprit dans l’Apocalypse en cette femme qui apparut dans le ciel revètue du soleil et couronnée d'étoiles, et que dans cette secte perverse et sacrilége se trouve la véritable doctrine évangélique et le salut éternel;

Que la sacrosainte, catholique et apostolique Église romaine est la synagogue de Satan et la prostituée de Babylone, la mère des fornications et des abominations, la Sodome spirituelle quant à la doctrine qu’elle enseigne ;

Que ladité Église romaine n'est pas revêtue -du pouvoir des clefs, qu'eHé ne saît pas ce qu’est l'esprit d'intelligence, qu'elle n’a pas bien compris les paroles de Jésus-Christ relativement à l'autorité qu'il lui a concédée, qu’elle n'admet ni discussions: ni raisons; mais qu'elle détrert cruellement ses enhemis par le fer, qu'elle persécute d’une manière impie les martyrs du Seigneur, entendant par martyrs les impies et criminels hérétiques justement condamnés à mort par elle pour cause de religion ; et que, comme une prostituée, elle dépouflle les autres de leurs biens, réduît le monde et les princes à une misérable servitude;

Que le saint concile de Trente, représentant la sainte Église

romaine, est, pour le fait d’avoir condamné des livres d’auteurs hérétiques, le dragon décrit par l’Apocalypse, qui avec sa queue faisait tomber sur la terre la troisième partie des étoiles du ciel; ‘ que les Pères réunis en concile pendant vingt-deux ans n’ont rien fait autre chose que d’offenser la majesté de Dieu, et qu’à l’instar du dragon l'assemblée sainte a proféré des blasphèmes contre Dieu et contre Jésus-Christ; que, comme le dragon a trompé Eve, elle a trompé l’Église ;

Que les susdits impies et criminels hérétiques ont été les instruments de la foi, qu'ils sont agréables à Dieu, qu'ils ont été prédits et figurés honorablement par l'Esprit Saint en plusieurs endroits de la sainte Écriture par toi expressément signalés. dans le cours du procès;

Que Dieu a répudié la sainte Église romaine comme prostituée, et l’a donnée pour concubine à Satan, les condamnant tous deux au feu éternel ; que tous ceux. qui suivent la doctrine de l'Église romaine sent: de vrais hérétiques ;

Qu’aucun chrétien ne peut être foreé par l’Église romaine à

croire ce qu'elle croit et enseigne elle-même; Que l'Église est corrompue, et que la prière faite par Jésus-Christ en faveur de Pierre pour que sa foi ne défaillit pas avait été exaucée en Calvin, Luther et autres hérétiques, lesquels te paraissaient avoir, par le moyen de leur doctrine, vaincu et renversé l'Église romaine :

Que c’est un blasphème horrible de dire que la sainte Écriture tire son autorité de l’Église ;

Que le pape n’est pas le chef de l'Église, mais l’Antechrist, Je chef des ténèbres, la tête du diable, le diable lui-même, et que les titres de saint et de bienheureux ne lui conviennent pas le moins du monde;

Que les pontifes romains détruisent ce que Dieu a fait, conver-

tissent la grâce en servitude, la liberté chrétienne en perdition, lient les hommes non-seulement- par le corps, mais par l'âme, soumettent le ciel à la terre, et font pis que le diable; - Que sila doctrine du pontife romain en fait de religion était vraie, la passion et la mort de Jésus-Christ auraient été plus pernicieuses que le péché d'Adam, et que le pontife romain avec sa doctrine est cause que toute loi, si sotte, si insensée qu'elle soit, paraït sage en comparaison de la-loi chrétienne ;

Que les catholiques, et spécialement les papes, en faisant mourir les hérétiques, sont pires que le diable ; qu'ils sont les successeurs le Caïn, les imitateurs de Judas le traître et de Pierre le renégat,

les vendeurs juifs du sang du juste, les persécuteurs de la parole de Dieù;

Que le pape fait tout le contraire de Jésus-Christ dans la célébration de la messe;

Que c’est un acte d'idolâtrie de révéver ‘le pape et les cardinaux ;

Que les catholiques de la sainte Église romaine sont anti-chrétiens ;

Que les saerements de l’Église de Jésus-Christ ne sont qu’au nombre de deux, c'est-à-dire le Baptême et la Cène; qu'ils ne contiennent ni ne confèrent la grâce, mais qu'ils en sont simplement le signe;

Que dans le sacrement de l’Eucharistie ne sont pas contenus le corps et le sang de Jésus-Christ, mais que ce sacrement est simplement un signe de son corps et de son sang, un souvenir de sa passion et de sa mort; qu’il a été institué sous cette forme par Jésus-Christ; que tu avais cru cela pendant un certain temps, et qu’ensuite changeant d'avis, tu avais cru autrement ;

Que ce sacrement, en dehors de l’acte de la communion, ne contient pas le corps et le sang de Notre-Seigneur, que conséquemment c’est une idolàtrie de l’adorer et de le porter en procession ;

Qu'après les paroles de la consécration, la substance du pain et du vin reste avec la substance du corps et du sang de Notre-Seigneur;

Que l'Église romaine a erré relativement à la transubstantiation;

Que dans l’hostie consacrée se trouve seulement le corps sans le sang, et dans le vin seulement le sang de Jésus-Christ sans son Corps; |

Qu'il est nécessaire au salut que tous recoivent ce sacrement sous les deux espèces;

Que le sacrifice de la messe n’est pas un vrai sacrifice de propitiation institué par Jésus-Christ dans l'Église, qu’il ne sert à rien, que même c'est de la sorcellerie et une abomination spirituelle; qu’il ne faut pas le célébrer avec des vêtements d’or ; que les rites et cérémonies usités dans l'Église pour le célébrer sont superflus, et qu’il est mal de le célébrer en l’honneur des saints;

Que les saints dans le ciel ne voient pas ce qui se passe icibas; qu'il est en conséquence vain et inutile de les invoquer;

Que le culte des saintes images est une espèce d’idolàtrie et qu'il ne faut pas les vénérer ;

Qu’après cette vie il n’y a pas de purgatoire, mais seulement le paradis et l’enfer ;

Que la confession sacramentelle de tous les péchés mortels devant un prêtre n’est pas nécessaire ; |

Qu’avec la faute la peine est remise, et que par suite la satisfaction est inutile ;

Que les pénitents satisfont pour leurs péchés uniquement parce qu'ils ont confiance en la mort et en la passion de Jésus-Christ;

Que nos satisfactions obscurcissent et diminuent le mérite de la passioni de Jésus-Christ ;

‘Que la vraie pénitence consiste à ne plus pécher;

Que les prêtres n’ont pas le pouvoir de remettre les péchés;

Que les ordres et instituts monastiques sont un mal; qu'on ne ‘trouve pas le salut chez eux; que les prétres et les moines, mème quant à leur état, sont pires que des Turcs, et que celui-là se trompe qui se fait religieux pour se sauver;

Que l'office de la sainte Inquisition est un mal, et qu'il a été institué pour détruire le verbe éternel ;

Que toutes les traditions crues et observées par l'Église romaine ne méritent pas créance, et qu'il faut s’en tenir uniquement à ce que contient expressément la sainte Écriture ;

Que toutes les cérémonies et rites usités dans l'Église pour l’administration des sacrements et autres fonctions ecclésiastiques sont des pucrilités;

Que les bonnes œuvres ne méritent pas la vie éternelle ;

Que la foi seule suffit pour justifier; qu'il est permis à chaeun d'avoir et de lire la sainte Écriture en langue vulgaire ; qu’on ne peut défendre cela sans offenser la conscience, et que cette défense est contraire à Dieu et à tous ses attributs;

Que les indulgences n'existent pas dans l’Église de Dieu, et en particulier que les jubilés, stations, années saintes, médailles, couronnes et grains bénis ne sont que futilités ;

Que les évèques eréés par le pontife romain ne sont pas de vrais et légitimes évêques, mais une invention humaine ;

Que l’état du mariage est meilleur que la continence et la viduité;

Que toutes les censures ecclésiastiques sont vaines;

Que le jeùne, ordinairement observé par.l’ÉEglise catholique, n’est pas commandé par Dieu, et qu’il n’y a aucune obligation de l’observer de la manière et dans les temps prescrits par l’Eglise; .

Que l'homme a, par le péché d'Adam, perdu le libre arbitre, et que toute notre justification vient de Dieu, sans notre coopération;

que toute bonne ceuvre que nous faisons est le produit de la vertu divine, sans le concours de notre libre arbitre, et que l'homme pèche nécessairement ;

Qu'il est permis aux religieux, aux prêtres et aux clercs engagés dans les ordres sacrés de se marier à leur gré ;

Que les mariages secrets sont valides, même sans la présence des témoins et du curé que prescrit le concile de Trente; le serment des parties suffit;

Que tout endroit est bon pour ensevelir les morts, qu'il ne sert de rien, et que même c’est mal de les ensevelir dans l'Église ou autre lieu saint, et de faire les autres cérémonies pratiquées par les catholiques;

Que les pèlerinages aux lieux saints, les vœux formés et accomplis, les ornements des églises et des autels, la vénération des reliques des saints, l'observation des fêtes autres que les dimanches, Noël, Pâques, l’Ascension et la Pentecôte, sont des abus; qu'il ne faut pas en tenir compte ;.

Que les miracles faits par les saints de Dieu dans l’Église catholique, apostolique et romaine, sont des inventions humaines et même diaboliques ;

Que les saints docteurs scolastiques de l’Église romaine ont été de faux docteurs, des docteurs plutôt humains qu'évangéliques, des philosophes plutôt que des imitateurs du Christ, et qu’en matière de religion ils ont écrit pour plaire à leur chef, le pape;

Que réciter en latin l'office de la sainte Vierge mère de Dieu, notre souveraine, et autres oraisons en forme de litanies, est chose inutile si l'on ne comprend pas ce que l’on dit;

Que Dieu n'a pas mis un ange à la garde de chaque homme et de chaque femme depuis le. moment de sa naissance, mais qu'un seul est député à la garde de toute une province; et que croire que chaeun a un ange gardien revient à répéter l’idolàtrie des anciens païens ;

Outre cela, tu as confessé avoir, avec un esprit et des intentions hérétiques, affirmé dans tes écrits susmentionnés la majeure partie de ces erreurs, et t’être efforcé , comme cela ressort clairement de tes écrits, de les confirmer et de les corroborer à l'aide de l'autorité et des figures de la sainte Écriture , spécialement de la divine Apocalypse, y mélant d’exéerables blasphèmes, des injures violentes, des caloranies atroces et peut-être inouïes contre la sainte foi catholique. — Tu as déclaré que ces livres hérétiques t'ont été laissés, il y a grand nombre d'années, renfermés dans une cassette, par une personne d’au delà des monts qui t'a

dit que c'étaient ses livres de compte ; que, l’envie t'étant venue de voir ce que C'était, tu avais ouvert cette cassette; qu'ayant vu que c'étaient des livres hérétiques, tu t'étais mis à les lire avec plaisir, et que tu avais adhéré aux erreurs y contenues; qu’enfin tu t'étais mis à écrire contre la foi catholique; que tu avais persévéré dans l’hérésie, dix jours après ton incarcération au Saint- Office; niant d'avoir appris de qui que ce soit les susdites hérésies, nide les avoir enseignées ex professo à personne, encore moins d'avoir quelque complice dans la ville ou ailleurs, disant que tu te repentais d’avoir soutenu et cru ces erreurs et ces hérésies, et que maintenant tu croyais tout ce que tient et croit la sainte Église catholique romaine ;

Et ayant donné pleine information de ta cause à la congrégation de la sainte et universelle Inquisition romaine, par ordre exprès de Sa Sainteté, pour obtenir de toi l’entier aveu de la vérité, après t'avoir fait connaître le terme assigné à ta défense, dans laquelle tu n’as rien présenté qui te justifie, nous t'avons soumis, sans préjudice toutefois des choses par toi confessées et déduites du procès à ta charge, à un nouvel examen plus rigoureux, qui n'a amené aucune révélation ultérieure, nous en sommes venus, également par ordre de Sa Sainteté, à prononcer contre toi le jugement définitif ci-dessous.

Après avoir invoqué le très-saint nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, de la glorieuse vierge Marie sa mèreet de saint Pierre martyr, notre protecteur, ayant devant nous les très-saints Évangiles, afin que notre jugement procède de la bouche de Dieu, et que nos yeux voient l'équité; dans la cause et le procès pendant entre le sieur N...fiseal de ce Saint-Office d'une part, et toi N...susdit accusé, préveau, poursuivi, convaineu et avouant comme dessus, d'autrepart ; pour notre définitif jugement qu’assis sur notre tribunal nous pronongona en ces termes, en ce lieu et en cette heure par nous choisis, disons, prononcons, sentencions et déclarens que toi N... susdit, pour les choses par toi avouées et contre toi prouvées comme dessus, tu as été hérétique, et que conséquemment tu as encouru toutes les censures et peines portées et promulguées par les saints canons et par les autres constitutions tant générales que particulières contre les délinquantsde cette espèce. Mais, parce que tu as ditte repentir de tes erreurs et hérésies, croire maintenant et vouloir croire jusqu’à la mort tout ce que tient et croit notre sainte mère l'Église catholique, apostolique et romaine ; comme tu as demandé pardon et miséricorde de ce grave égarement, nous nous contenterons de t'absoudre de l’excommunication majeure que tu as encourue

— ran —- —

pour les susdites erreurs et hérésies, et de te recevoir dans le scin de notre sainte mère l'Église, pourvu qu'auparavant, d'un cœur sincère et avec une foi vraie, vêtu de l’habit de pénitence, et marqué du signe de la sainte croix que tu devras désormais toujours porter au-dessus de tes autres vêtements, tu abjures, maudisses et détestes publiquement, devant nous, les susdites erreurs, et généralement toutes les autres erreurs quelconques, hérésies ou sectes contraires à la sainte Église catholique, ainsi que par le présent définitif jugement nous t'ordonnons de le faire de la manière et en la forme qui prescrite sera;

Et, afin que tes manquements si graves ne restent pas sans le. châtiment qu'ils méritent, que tu sois plus prudent à l'avenir et que tu serves d'exemple à autrui,

Nous te cendamnons à toutes les peines prononcées contre les hérétiques, contenues et exprimées dans les susdits saints canons et constitutions pontificales, à être à perpétuité, sans espoir de grâce, enfermé dans les murs du Saint-Office, où tu auras à pleurer la grave injure que tu as faite à notre créateur Dieu, à Jésus- Christ notre rédempteur, à son épouse bien aimée la sainte Église catholique, apostolique et romaine, mère et maîtresse de toutes les autres Églises, hors de laquelle on ne peut trouver le salut .éternel, et au très-saint pontife romain, chef suprême et époux visible de cette Église.

Ordonnant, en haine de tes impiétés et pour l'édification de tous les cathokhques, que les livres et écrits hérétiques possédés par toi soient brùlés en public;

Et, afin que tu -obtiennes plus facilement de la bonté et de la clémence de Dieu le père des miséricordes la rémission et le pardon de tes erreurs et hérésies, nous t'imposons pour pénitence salutaire :

De jeùner le restant de ta vie, simplement tous les premiers vendredis du mois, et au pain et à l’eau les vendredis de mars et le vendredi saint ;

De réciter pendant le même temps, une fois L la semaine, les sept psaumes de la pénitence avec les litanies et-les prières qui suivent, et le rosaire de la sainte Vierge ; et tous les dimanches cinq fois le Patér noster, l'Ave Maria et une fois le Credo agenouillé devant quelque sainte image, et enfin

De confesser saeramentellement, ta vie durant, tes péchés au prêtre que nous te désignerons, et qui, de son autorité propre, te donnera la communion aux quatre principales fêtes, savoir : à la Nativité, à Pâques, à la Pentecôte et à la Toussaint.

— Réservant à la Congrégation du Saint-Office de Rome la faculté de mitiger, remettre, commuer en tout ou en partie les susdites peines et pénitences.

Et ainsi disons, prononcons, jugeons, déclarons, condamnons, ordonnons, imposons pénitence, et en référons de notre mieux de la manière et en la forme que nous pouvons et que nous devons.

Dans la Revue des questions historiques, Ve livraison, il a été publié, après mon travail, un article très-remarquable de M. Henri de l'Épinois sur Galilée, dans lequel il utilise tout ee qui a été écrit avant lui, ainsi que le procès original qui lui fut communiqué à Rome. Il arrive aux mêmes conclusions que nous par une autre voie, ce qui ne fait qu'ajouter à notre convietion. « Le décret, ditil, déclara falsam une doctrine astronomique qui en fait ne l'était pas; il la déclara contraire à la Sainte-Écriture, et elle ne l'était pas: il s’est donc trompé : tout le monde l'accorde ; mais alors l’état des connaissances ne permettait pas d'admettre la nouvelle théorie du mouvement de la terre, qui ne fut jamais discutée devant le tribunal comme doctrine scientifique, mais bien comme contraire au sens traditionnel des saintes Écritures. C’est pour cela qu'au commencement du dix-septième siècle le tribunal la condamne : au dix-Reuvième siècle le même tribunal l’admettait sans pour cela modifier les principes sur lesquels s'appuyait la sentence. Entre les deux époques, ce n'est pas le prineipe théologique qui a changé, c’est un fait scientifique, c’est-à-dire que la théorie de Copernic n’est plus aujourd’hui une improbabilité, mais une vérité constatée par la science. Le décret de 1616 fut une simple mesure de prudence pour que la vérite catholique n'eùt pas à en souffrir : ne in perniciem catholica veritatis serpat. Tel est le motif : et à cet égard il faut noter la différence entre les expressions dont se servent les consulteurs et celles du décret de la congrégation. Les consalteurs déclarent insensée, absurde hérétique cette opinion : la congrégation laisse de côté toutes ces épithètes, et se borne à la déclarer fausse et contraire à l’Écriture. Dans là censure des consulteurs, la première opinion est condamnée sans réserve; la seconde, c'est-à-dire l’immobilité du soleil, n’est taxée que d’erronée. Donc, même sous le rapport scientifique, le tribunal est moins coupable qu’on ne fe dit. Suivant Galilée le soleil n’avait aucun mouvement local; aujourd'hui le contraire est démontré, et l’immobilité du soleil est une absurdité en cosmographie. Qu’en conclure, sinon que la doctrine du mouvement de la terre était loin d’être scientifiquement établie? Et

comment reprocher, non point à une commission scientifique, mais à un tribunal ecclésiastique de ne l’avoir pas immédiatement adoptée, en modifiant l’interprétation séculaire d’un texte de la sainte Écriture ? » page 100.

L'auteur de cet article multiplie les preuves du respect et de la bienveillance des Romains et du pape envers Galilée, ainsi que de l'absurdité de la torture qui lui aurait été infligée, et que le haineux Libri se contente de prouver en disant, « quelle était tellement habituelle qu' on ne prit pas la peine d’en faire mention ». Ce mème honnête M. Libri avance que les manuscrits de Galilée furent pillés et dispersés par les familiers du Saint-Office, que la plus grande partie périt, et que peu s’en fallut qu'on ne jetât. son propre cadavre dans un égoût. Or, il est constant que le grand-duc Léopold Il fit faire l'édition des œuvres de Galilée, dont il conservait les manuscrits dans sa très-précieuse bibliothèque Palatine.

De l'examen du procès même il résulte que ce.fut une précaution tout au moins inutile de ne pas le publier en entier. Car c'est là qu'oa lit ces propres paroles de Galilée : « Pour mieux établir que je n'ai pas tenu et que je ne tiens pas pour vraie mon opinion condamnée du mouvement de la terre'et de la stabilité du soleil, je suis prét à le démontrer clairement, si l’on m'en accorde, comme je le désire, le temps et les moyens. L'occasion est d'autant plus favorable que dans le livre déjà publié les interlocuteurs sont convenus de se rencontrer de nouveau, après un certain temps, pour discourir sur divers problèmes de la nature ne seliant point au sujet traité dans leurs réunions. A cette oceasion, devant ajouter une ou deux journées, je promets de reprendre les arguments apportés en faveur de cette opinion fausse et condamnée, et de les réfuter aussi efficacement que Dieu me le permettra. »

Et ailleurs : « Longtemps avant la décision de la congrégation de l'index, et avant que l’on m'en eût fait une obligation, j'étais indifférent, et je regardais les deux opinions de Copernic et de Ptolémée comme discutables, car toutes deux pouvaient être vraies en elles:mêmes. Mais du moment qu'est intervenue cette décision, : me confiant d’ailleurs en la prudence des supérieurs, j'ai déposé toute espèce de doute; j'ai dès lors tenu et je tiens pour très-vraie et pour indiscutable l'opinion de Ptolémée sur la stabilité de la terre et sur le mouvement du soleil. »

J'ajouterai qu'il existe aux Archives de Florence une chronique de Settimanni, où les événements sont notés jour par jour. Le chroniqueur est très-hostile au clergé, et cependant il ne fait pas la

moindre mention de mauvais traitements infligés à Galilée. Voici ce qu'il éerit : « Le 10 février 1632, jeudi, est arrivé à Rome G. Ga. lilée, célèbre astroñome florentin, appelé par la cengrégation de l’Index; il a été enfermé dans le palais du sérénissime grand-duc à la Trinité-du-Mont, où résxlait l'ambassadeur de Florence. — Décembre 1633. Le très-savant mathématicien G. Galilée, après avoir été cinq mois à la disposition du Saint-Office de Rome, enfermé dans le palais de l'ambassadeur de Florence, a abjuré l'opinion de Copernie sur le système du monde; puis, après être resté, par ordre du même Saint-Office, cinq autres mois dans le palais de monseigneur l’archevèque Piecolomini, liberté lui a été accordée de s’en aller à la eampagne, et il s’est retiré à sa villa de Bellosguardo. »

Dans la correspondance des cardinaux, à ces mêmes archives, rang LXXXIV, il y a des lettres du cardinal Frédéric Borromée et du cardinal Orsini, qui promettent au grand-duc d'appuyer Galilée de tout leur pouvoir, à l’époque où il était cité à Rome.

(F) — « Pour ruiner un malheureux, spécialement un talent supérieur..... deux ou trois acharnés suffisent à leuvre..... Dans le procés de Galilée, le mouvement de la terre n’était point en jeu; mais seulement le mouvement de l'envie » PRiLARÈTE CHASLE, Galileo Galilée, Préface. Répudiant les on dit vulgaires , il accuse l'envie des hommes de lettres ses ennemis et la tiédeur de ses amis.

« Quelle aménité! Ce monde social est si délicat! Le pape punit à regret ; le grand-duc voudrait sauver le philosophe; Niccolini s’y emploie; Bali-Cioli le porte dans son cœur. Partout convenance, bonne grâce, révérences attendries, obéissance acceptée, une régularité accomplie. De justice et d'équité pas un mot. On ne le jette pas en prison, ce qui serait trop féroce. Son agréable ennemi Firenzuola vient le voir, lui sourit, l’interroge, le plaint, l’allaite d'espérances... Les dernières années du grand astronome se passèrent dans cette vie solitaire. Aucun gedlier ne le surveillait, et cette pénitence enfantine aigrissait l'ennui de la retraite, joint à de vives souffrances physiques. Le sentiment de sa faiblesse intime, de ses détours inutiles, et de ses inutiles concessions, devait y ajouter bien de l’amertume ; et le peu de fruit qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui faire regretter cruellement... Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs le couvrait d’injures dans un gros livre dédié aux puissances : on disait ct on imprimait tout ce qu’on voulait contre lui : lui ne pouvait rien imprimer, ni rien répondre à qui que ce fùt. Les Grassi, les Caccini, les Firenzuola se frottaient les mains en achevant cet as-

sassinat à coups d'épingle et à coup de matela. O personnes distinguées ! o mœurs adoucies! ce que vous avez de pire, c'est que vous avilissez et dégradez vos victimes... Mais, grand homme, pourquoi vous laissez-vous dégrader ? On peut eomparer ce doux assassinat, qui à duré huit ans et n’a fini qu'avee sa vie, au meurtre du malheureux Prina, dont les bourgeois d’une autre ville italienne se défirent en 1814 à coups de parapluie lentement, doucement, hommes civilisés qui détestaient le bruit, opéraient comme les envieux de Galilée, avec componction, sagesse et convenance. »

Le protestant Frédéric de Rougemont (L'homme et le singe, ou le matérialisme moderne, Neufchâtel, 14865) s'éerie : On nous parle beaucoup d’un Galilée emprisonné, il y a plusieurs siècles, par l’Inquisttion romaine, et l'on a cublié que Pautre jour, pour ainsi dire, les républicains de 1793 snterdisaient à 25 millions de Français le culte de la religion chrétienne.

Le XVII: siècle. — Les philosophes. — Gallicanisme. — Quiétisme.

Depuis un siècle et demiles discordes enfantées par la Réforme bouleversaient l'Europe entière : plus ou moins sanglantes partout, elles l'étaient principalement dans le pays qui en avait été le berceau. L'Allemagne, en effet, champ de bataille et théfitre de toute espèce de dissolutions depuis le commencement, vit à la fin éclater cette guerre de trente ans dont le but avoué était d’obtenir aux croyants | la liberté de croire, mais dont le but vrai était d’octroyer aux princes la faculté d'introduire telle religion qu'il leur | plairait. Des pays entiers furent dépenplés, un grand

. nombre de châteaux devinrent le repaire des'loups, et la | civilisation de ce peuple qui au moyen âge avait tenu le premier rang, fut noyée dans le sang. Les deux partisépuisés laissèrent enfin tomber les armes de leurs mains fatiguées, et la paix de Westphalie signée, en 1648, fut la première qui se conclut non plus d’après le. pacte religieux du moyen &ge au nom de l'Evangile et de la république chrétienne, sous l’autorité souveraine et reconnue du pape et de l'Empereur, mais à l’abri d’un nouveau droit politique et sous l'inspiration d’une idée toute nouvelle aussi , celle de l'équilibre matériel des puissances européennes.

Trente années de luttes sanglantes avaient démontré

* qu’une religion ne parviendrait plus à en abattre une autre : aussi convenait-on d’un commun accord quele catholicisme,

le luthéranisme et le calvinisme seraient égalementtolérés, dans les limites territoriales qu'ils avaient à cette époque. Les partis ne se mettaient donc pas d'accord : ils’s’obligeaient tout au plus à cesser réciproquement les hostilités. En constituant légalement protestante une si grande partie de l’Europe, on enlevait aux papes l'espérance de jamais la ramener à un seul bercail. L'Église n'accepte pas les faits accomplis jusqu’à renoncer à ce qu’elle a une fois légitimement possédé, lors même que les conventions internationales les plus. solennelles violent son droit inaliénable. Aussi Innocent X réprouva-t-il le traité de Westphalie‘, le déclarant sans effet, non pas certes qu’il ne fût très-désireux de la paix, lui qui en avait poursuivi la conclusion avec infiniment de zèle, mais parceque cette paix était préjudiciable à l'Église et au salut des-âmies, en tant qu'on y formulait un principe absolument immoral, à savoir que : le chef de l'État était. par cela meme le chef de la religion. De cette doetrine naquirent le despo-

. (1) Voir la note 1 du Discours IV ci-dessus, p. 302, Les papes purent sauver des dévastations de cette guerre la bibliothèque du palais d’Heidelbarg, qui fat-transportée à Rome ‘et rendue en f815. Scioppius, que nous avons déjà rencontré sur notre chemin, a accusé Léom Alatius, dont nous avons également fait mention, d’avoir distrait les meilleurs livres dé cette collection : ce dernier s’en est disculpé.

Le marquis François Nerti, ambassadeur du duc de Mantoue à Rome, | écrivait à son souverain ; « L'antique gloire. de:la cour derRome se

mourait, non sans grand dommage pour notre sainte religion, dans tes dernières années de la'vie d’Innocent X, car non-seulement ceste Allemagne gangrenée, non-seulement les langues envenimées des hérétiques , mais les bouches profanes de chrétiens impies vomis: saient toutes sortes d’injures abominables contre la. majesté papale; c'était assez des ministres du défurit‘pontife et de toute la sequelle des membres eupides de la maison Pamphli pour exciter de toutes parts des clameurs continuelles. Accablé sous le poids de ces souvenirs hon-

teux, l'odieux pontife est resté malade quelques mois, et s'est éteint d'hbydropisie. »

tisme sur les consciences, et une tyrannie telle, que depuis la chute du-paganismè jamais tyrannie pareille n'avait pesé- sur la société civile, et cela jusqu’au point où, les vives croyances d’autrefois étant venues s'engloutir dans l’indifférence pour le dogme, les princes purent décréter cè que bon leur sembla sans que les peuples songeassent même qu’il fût de leur intérêt de résister.

La paix de Westphalie marque le temps d’arrét de l’influence que l'Église avait reconquise avec tant d’éclat depuis le concile de Trente. La souveraineté temporelle fut définitivement reconnue et consolidée. Clément VIH (1392-1605), qui reçut Henri IV dans le sein de l’Église et fut le médiateur de la paix de Vervins, eut, pendant le jubilé qu’il accorda, la consolation de voir un grand nombre de juifs et de mahométans se convertir à la foi. Il recouvra Ferrare, qui avait été donné en fief.

Urbain VIII fit rentrer de la même manière sous son autorité Urbino, Montefeltro, Gubbio, Pesaro, Sinigaglia'; et, fidèle à la bulle A@monet vos de Pie V, qui défendait de convertir en fiefs les possessions de l’Église, il refusa d’en investir féodalement les Barberini, ses parents, et se contenta de leur faire des libéralités en‘argent. Déjà Camerino avait été repris par Paul III, en 1539; Innocent X ayant cafin reconquis, en 1649, Castro et Ronciglione, l'État pontifical se trouva reconstitué comme l’indiquait la bulle de Pie V, avec autant de territoire qu'il était nécessaire pour lelibre exercice de l’auguste souveraineté pontificale.

Comme pour compenser tant de pertes subies, la Propagande fit d'immenses progrès, inslitua de nouveaux siéges épiscopaux dans le Brésil, .en Californie, aux deux extrémités de l’Afrique et dans ses îles. Les Jésuites s’a-

vancèrent dans le Thibet, pénétrèrent chez les Birmans, IV — 26

C'ément VII.

Louis XIV.

à Siam, à Malaga, dans le Tonking, en Cochinchine.

Mais de toutes parts éclatèrent bientôt les discordes intestines : les princes catholiques eux-mêmes ne respectaient plus la suprématie religieuse et refusaient aux papes jusqu’aux égards dus aux souverains.

Dans les conférences qui précédèrent la paix de Westphalie, le cardinal Fabius Chigi, Siénois, qui devint pape sous le nom d'Alexandre VII, avait eu la haute main. Un M. Lebrun imprima à Genève, en le datant de La Haye (1686), un voyage en Suisse où il raconte que, dans ses longues négociations avec les princes et les ministres protestants, ce cardinal avait conçu une grande estime de leur religion; lui qui quelque temps auparavant avait publié sous le pseudonyme d’Ernest-Eusèbe le Jugement d'un théologien, où il malmenait les dissidents, se convainquit alors qu’il n'y avait rien d’hérétique dans leurs doctrines ; il ne fit cependant point de pas plus décisif en avant, jusqu'au moment où le comte Pompée, son proche parent, finit par lui ouvrir les yeux. Celuici vivait en Allemagne, dans une terre dont il avait hérité de sa mère; ie nonce, étant allé l'y visiter, passa tout un hiver avec lui. Ils vinrent naturellement à causer de religion: et, ayant eu sur ce Sujet un grand nombre d'entretiens, ils mirent la main sur la Bible annotée par Diodati, et après maintes discussions ils restèrent d'accord que la religion protestante est la véritable. Le nonce promit à son parent d'abandonner l'erreur dès qu'il ne serait plus nonce, et de : venir le rejoindre pour abjurer la religion romaine. Le comte Pompée se rendit en effet à Orange, où ikfit profession publique de protestantisme : toute l'Europe retentit de ce scandale, mais bientôt après il mourut empoisonné, à Lyon. Le nonce

en fut atterré : devenu cardinal, et ensuite premier secrétaire de la chambre apostolique, il changea de résolution, tout en restant calviniste de cœur, à ce qu'assuraient maintes publications faites en Flandre.

Tout cela devait être de pures inventions des journalistes de l’époque, et alors que l'imprimerie était encore trèspeu répandue, il arrivait facilement que les fausses nouvelles duraient assez longtemps pour paraître des vérités. Mais nous ferons remarquer que Sorbière répondant à quelqu’un qui lui avait écrit : Si vous allez à Rome, vous y verres des choses qui vous feront revenir à l'Église réformée, affirme n’y avoir rien vu qui ne l’eût édifié, et admire particulièrement le saint-père et sa conversation pleine d’affabilité. D'autre part, quelques gentilshommesanglais, ayant été reçus en audience par le même pape, et s'étant agenouillés suivant l'usage, celui-ci sachant qu'ils étaient protestants leur dit : « Allons, levez-vous ! Je ne veux pas « que vous commettiez ce qui dans votre opinion est une « idolâtrie. Jene vous donnerai pas ma bénédiction, puis- « que vous ne croyez pas à ce que je suis, mais je prierai « Dieu qu'il vous rende dignes de la recevoir ‘. »

On raconte que lorsqu'il fut élu pape, il ne voulait pas être intronisé à Saint-Pierre avee la cérémonie traditionnelle de l’adoration des cardinaux, et que tant qu’elle dura il tint dans ses mains un grand crucifix, pour que l’adoration fût adressée à Jésus lui-même. Lorsqu'on le dépouilla de ses habits pour le vêtir en pape, on découvrit un rude cilice sur son corps : il fit aussitôt préparer son

(1) Bayue, au mot Chigi. Le livre de Chigi auquel je fais allusion est : Judicium Theologicum super quastionem an par qualem desiderant pretestantes sit secundum se illicita..., opere ac studio ERNESTI DE Euse- BIIS civis romani.

cercueil, que l’on placa sous son lit. L’art lui doit des monuments somptueux, parmi lesquels nous citerons la colonnade de Saint-Pierre. Il avait la pensée de former à Rome un collége composé des plus grands savants du monde, pour s’aider de leurs lumièrés dans les controverses sur la foi et pour la réfutation des livres hétérodoxcs. |

Nous devions faire connaître ce pape, puisqu'on a tant médit de lui, depuis le jour où commencèrent ses querelles avec la France. Les princes avaient cessé de chicaner les papesau sujet des rapports de l’Église avec l’État au moment où les uns et les autres étaient menacés par l'ennemi commun ; mais on en était venu à discuster la question de savoir si le pape est supérieur au concile; s’il a la suprématie sur les rois pour protéger leur autorité etempécher l’abus qu’ils peuvent en faire. La France voulait rester catholique, mais à la condition que l'Église ne se mélerait pas des affaires de l’État, et il ne manquait pas de personnes, aussi droites que bien pensantes, qui estimaient pouvoir, sans rompre l'unité, établir une Église nationale ayant pour chef le roi et pour juges les assemblées du clergé; on aurait formé ainsi une Église gallicane, non pas séparée, mais distincte de l’ Église ullramoniaine..

On publia à ce sujet une infinité d’écrits : on fit entendre le mot menagant de schisme, non pas au nom de la liberté humaine, mais au nom de l’absolutisme royal. Le cardinal de Richelieu, ministre de France, avait espoir que cette innovation le conduirait à la dignité suprême; ayant été déjoué dans ses projets, il donna à la cour de Rome ces ennuis, ces embarras par lesquels les puissants ont coutume de la punir d’avoir raison. Le roi Louis XIV, qui inventa et fit admirer le despotisme administratif, ne vou-

XVIl® SIÈCLE. — PHILOSOPHES. — GALLICANISME. 405

lait pas avoir moins d’autorité dans les choses sacrées que n’en avaient les protestants.

Un domestique du cardinal d’Estrée fut tué à Rome; cetté mort fournit au roi le prétexte de réclamer avec fracas des satisfactions, qui parurent d’autant plus indécentes à Alexandre VII, que ce même Louis XIV supportait sans mot dire les insultes du Grand-Turc, qui faisait donner la bastonnade à De la Haye envoyé de France à Constantinople.

Dans son assemblée de 1682, le clergé français publia péciaration la fameuse Déclaration que l’on regarda depuis lors comme 1ês franchi le symbole de l'Église gallicane, bien que ce ne soit au fond iù qu’une consultation de droit"canon. En déerétant l’omnipotence du roi, on y établit'que, suivant l’antigue coutume de France, le jugement du pape en matière de foi n'est irréformable que s'il a été accepté par l'Église universelle; et qu’au roi appartient le revenu des bénéfices vacants tant que ceux qui en ont été investis n'ont pas prété le serment. : a

Fort de la décision du parlement, qui avait prononcé que nul ne devait être supérieur au roi, Louis, désireux d'associer à sa magnificence vraiment théâtrale la gloire des luttes théologiques (A), décréta que ces articles seraient lois d’État et défendit d'enseigner le contraire; il les étendit aux pays nouvellement acquis à sa couronne.

C'était là une nouvelle phase du confit entre l'Église. et l'État : trente-quatre évêques, konimes Îiges du roi et réunis par son ordre, prétendaicnt enseigner à l’Église et à son'ehef ce qu'elle peut ou ce qu’elle ne peut pas.

Le faiten lui-méme'et aussi la manière dont il se passa déplurentau nouveau pape Innocent XI, qui refusa de confirmer les nouveaux évéquesde France. Etlorsque Bossuetlui

écrivait, au nom des évêques, pour l’exhorter « à céder à Ja volonté du plus catholique des rois et à montrer de la bonté dans une affaire fâcheuse où il n’y avait pas lieu de montrer du courage », Innocent répondait : Adversus vos ipsos potius pugnatis, dum nobis in ea causa resistitis in qua istarum Ecclesiarum salus ac libertas agitur.

Nan content de Je harceler par une foule d’écrits, le roi lui chercha querelle pour les franchises. Les ambassadeurs avaient obtenu à Rome une immunité qu? exemptait leurs palais et les dépendances de ces palais dela justice du pays. Cette garantie, opportune en temps de troubles, dégénéra en une source d'abus : ces palais, les jardins et les places environnantes devinrent l'asile des vagabonds et des criminels, qui de là, comme de derrière un retranchement, insultaient la loi et les magistrats, au point que Rome avait la physionomie d’un refuge de malfaiteurs : d’autant plus que les princes indigènes et les cardinaux réclamaient la-même franchise.

Innocent XL Innocent XI pensa remédier au mal en ne recevant plus aucun ambassadeur s’il ne renongait à cette franchise, La plupart se soumirent : Louis résista, et, s’appuyant sur le droit du plus fort, il ordonna à Lavardin, son nouvel ambassadeur, de faire son entrée à Rome avec huit cents hommes armés qu’il échelonna autour du palais de France. Et lorsque le pape refuse de le recevoir, lorsque les prètres quittent les églises où l’envoyé de France entre, Louis occupe Avignon, et menace de diriger une armée sur Rome.

C'est encore là le choc entre une conscience ferme et une force brutale; entre le nous voulons d’un homme armé et le nous ne pouvons d’un homme désarmé. En attendant, les Églises de France restaient sans évêques, l’idée d’un

schisme effrayait les timorés ; si bien que le roi dut conseiller aux nouveaux évêques de se soumettre, ce qu’ils firent : on cessa d’autre part d’appliquer les éditscontraires à la liberté ecclésiastique , et tout fut de nouveau apaisé. Les Français, toujours hommes liges du roi, n'épargnèrent aucune injure à Innocent XI, et prodiguèrent les flatteries à ces fastueuses brutalités de Louis XIV. Les journaux regorgeaient d’infamies contre le pape : on alla jusqu'à dire que, pour nuire à la France, il avait protégé les protestants persécutés par le roi, et qu'il était luimême protestant'. Voltaire proclama qu’il était « le seul pontife du siècle qui n’eùt pas su se conformer à son temps. » Honorable reproche s’il en fut jamais! Innocent XI supprima un Office de l’Immaculée Conception de la Très-Sainte-Vierge, Notre Dame, approuvé par le souverain Pontife Pie V, etc., Milan, 1615. Aussitôt les gallicans firent imprimer ce décret du 17 février 1678, avec un autre portant l’abrogation de diverses indulgences : ils voulaient

conclure de là à la faillibilité du pape. Or l'Office en ques-

tion était déjà ancien; il était approuvé, il était en ‘usage, mais, dans l'édition de Milan, on y avait ajouté des choses fausses et téméraires , et c’est sur ces choses fausses et téméraires que tombait la désapprobation.

Ce fut un grand malheur qu'occupée par ces puériles querelles de princes, l'attention de la cour romaine ne pùt point se porter suffisamment sur les grands problèmes politiques

(1) Et tout le parti Protestant Du saint Père en vain très-content.

Le chevalier de Sillery En parlant de ce pape-cy Souhaitsit pour la paix publique Qu'il se füt rendu catholique.

(LA FONTAINE, OEuvres posthumes, pag. 171. )

Descartes.

etmoraux qui s’agitèrent alors dans le seinde l’Église et au dehors. Cette époque a pour caractère l’indépendance avec laquelle les nations étrangères, la France et l'Angleterre principalement, que leurs troubles intérieurs avaient empéchées de prengre part au mouvementscientifique du siècle précédent, travaillaient à remplir le vide laissé par la chute de la scolastique, al moyen de combinaisons philosophiques artificielles : elle se fait remarquer encore par le besoin qu'éprouvent les auteurs de ces systèmes de tout désapprouver dans le passé, de tout renouveler dans l’avenir, partie avec leurs propres fantaisies, partie avec des réminiscences. Le protestantisme, qui avait provoqué la rupture de la théologie et de la philosophie, n’était point étranger à cette disposition dés esprits : aussi la philosophie émancipée cherchait-elle à constituer la raison juge suprême et absolu des choses elles-mêmes se rattachant au monde surnaturel. Si l'on ne niait pas encore les principes généralement admis et révérés, on osait déjà

les ébranler par le doute.

Réné Descartes (1596-1650) voulut entièrement divorcer avec le passé, et affranchir la raison humaine de toute idéalité objective, en appliquant à tout le doute scientifique, en éliminant des sciences toute autre autorité que celle de la raison pure, tout criterium de la vérité hormis l’évidence : « Qu’on ne cherche pas, disait-il, ce que d’autres pensèrent de l'objet de nos études ou ce que nous en supposons nous-mêmes, mais seulement ce que nous pouvons voir avec évidence, déduire avec certitude. »

C’est ainsi que Descartes remettait tout en doute ‘: les livres, les hommes, lui-même, jusqu'à la morale; s'en faisant une provisoire, qui consistait à obéir aux lois et aux coutumes du pays; à conserver sa religion propre; à ac-

complir avec résolution tout acte bien délibéré quoique douteux en lui-même; à modérer ses désirs, à former sa raison. | °

Déjà Galilée avait écrit au père Castelli : « Le doute en philosophie est père de l'invention; il ouvre le chemin à la découverte du vrai'. » Mais si le doute logique est universel, ilne reste aucune certitude, et de là naît cette discorde de systèmes, celte anarchie de la pensée qui forme précisément l'opposé de la méthode catholique, celle-ci ayant pour fondement idéal le verbe révélé, pour criterium infaillible de certitude la révélation, et pour guide dans la doctrine la voix du prêtre : une fois ces bases posées, nous sommes portés à croire à notre existence, à celle des autres hommes et dé Dieu, à la Rédemption, à l'Écriture et à un grand nombre de faits. It nous faut donc ou être illogiques, ou tomber dans le scepticisme en rejetant l'évidence naturelle de l'intelligence. Pour ne pas tomber dans le scepticisme, Descartes alambiqua des arguments : et, après avoir prouvé que Dieu existe, parce que nous avons l’idée de Dieu, il conclat que le monde existé, parce qu’autrement Dieu lui-mémé nous tromperait si nos sens créés par lui nous trompalent. Il n’admet cependant pas une connexion intime entre les choses et Fidée que nous en avons; il existe dans le système cartésien un dualisme entre l’âme et le corps, duquel Malebranche fera plus tard dériver ses causes occasionnelles. Descartes ne prévoyait pas certes les conséquences désastreuses que ses successeurs en tireraient; il ne prévoyait pas qu’il ouvrait la voie au panthéisme et à cette opinion d'après laquelle chacun est libre de se

(1) OEuvres de Galilée, vol. I, p..231.

créer une science à soi, qui porte en elle-même la raison de la certitude et de la connaissance de Dieu. Descartes était, lui, très-religieux : pendant qu'il se passionnait autour de sa Méfhode des recherches, il fit vœu d'aller en pèlerinage à la sainte maison de Lorette; il s’y rendit en effet en grande dévotion, à pied depuis Venise, dans l’année 1624 : de Lorette on le vit aller gagner le jubilé à Rome". |

Le philosophe Fardella proclame divine l'analyse cartésienne; mais un Italien, Gioberti, ne trouve pas de termes suffisants pour flétrir l'incapacité, l'ignorance, la légèreté de Descartes, les paralogismes continuels sur lesquels il étaye son œuvre, la plus absurde des œuvres, qui tend, dit-il, à greffer le dogmatisme sur le scepticisme, à considérer le néant comme l'origine de toute chose. Il l’accuse d’avoir créé le psychologisme, qui constitue l’hétérodoxie moderne. Les écrits de la scolastique et la décadence des moines faisaient, toujours d’après Gioberti, sentir le besoin d’une réforme. En y travaillant, il s'est égaré : les Alle- - mands, à leur tour, sont tombés dansla négation de l’idée, en voulant remonter immédiatement à l'expression écrite du véritable idéal sans le secours de la parole, c'est-à-dire sans le secours de l’Église, et en interrompant la chaîne historique de l’idée. On enleva ainsi aux hommes de l'avenir la possibilité de jamais ressaisir l’idée, quelque ardeur que les Allemands aient mise à sa poursuite, puisque

.(1) Ce sont des Italiens qui ont le mieux combattu Descartes. Citons Thomas Rossi, auteur des Mystères divins, qui resta inconnu ; Doria, lui aussi, presque inconnu ; mais J.-B. Vico, pendant que Descartes démolissait l’histoire, lui assigna les lois de ses progrès et une raison d'être toute nouvelle. Il a précédé ceux qui la soumettent au fatalisme et lui donnent le caractère de l’èternel et de l’infini; il y maintint les lois de la métaphysique et l’enrichit par ses théories.

XVII° SIÈCLE. — PHILOSOPHES. — GALLICANISME. 441 l’hérésie est le psychologisme religieux, père du psychologisme philosophique et source de toutes les erreurs.

Gioberti pense qu'en Italie le terrain était, plus encore qu'en Allemagne, propice à la semence luthérienne, au moins dans les classes cultivées, tandis que les autres montrèrent toujours de la répugnance à la recevoir. Les Sociniens employaient le principe protestant, non plas à renverser les ordres et les rites catholiques, mais l’ontologie chrétienne. Descartes fit le troisième pas en transportant les doctrines protestantes dans le camp de la philosophie, en appliquant, comme Luther, l’analyse sans la faire pré- céder de la synthèse, non pas seulement à la foi mais à la raison (B). Bien plus, pendant que le protestantisme accepte l’authenticité de la Bible et les vérités morales premières et naturelles, Descartes doute de toute espèce de vérité, et enlève à l’intelligence tous les étais sur lesquels elle pourrait s'appuyer pour élever l’édifice de la science; il donne à croire que l’homme est capable de réussir dans cette entreprise par la seule étude de lui-même, et de déduire l'être de sa propre pensée. Là prit naissance le vice principal qui infecte toute la philosophie moderne, le psychologisme qui conduit nécessairement au sensisme et à toutes les petitesses de la science contemporaine. Or Descartes fut sensiste dans les principes et dans la méthode : de lui procèdent Locke, qui enleva à la psychologie sa base ontologique; Spinosa, qui cherche une ontologie nouvelle, détachée de la tradition; Kant et Condillac, qui rejetant l’ontologie, réduisent la science à-la psychologie et donnent à l’idée les qualités des sens; enfin, les sceptiques absolus, qui nient la possibilité de toute psychologie ou de toute dogmatique et de toute ontologie, c’est-à-dire de tout ce qui est réel et susceptible d’être saisi par la connaissance.

Je ne dois pas omettre de dire que notre Bruno en philosophie, notre Galilée en physique avaient devancé Descartes. Ochin, qui est aussi un fils de l'Italie, avait déjà formulé la fameuse proposition : Je pense, done j'exisle". Il faut reconnaître cependant que l'influence de Descartes, se plaçant à la tête dès penseurs modernes, fut immense. Si d'une part, en séparant la pensée dé l'étendue, il mit en lumière deux séries de faits perpétuellement distincts, d’où naquit la séparation des sciences spirituelles d’avec les sciences physiques, de l’autre il opposait les idées innées au sensisme de Bacon, et attirait sur les phénomènes internes l'attention que les Anglais avaient uniquement fixée sur les phénomènes externes. Si, placé en face des questionsreligieuses, il répondait : « Cela ne me regarde pas », il est vrai de dire aussi qu'en se cramponnant à la philosophie platonicienne, il éclaira le chemin qui conduit à Dieu, en s’écriant : « Je suis un être imparfait, incomplet, dépendant d’un autre; un être qui aspire .continuellement à quelque chose de meilleur et de plus grand; mais les grandes choses auxquelles j’aspire, celui

(1) Dans le Catéchisme, imprimé à Bâle en 1561, on lit :

Le Ministre. Bien que notre étre soit infiniment loin de l'étre de Dieu, on ne peut concevoir que l'homme n'existe pas. Que dis-je, c'est chose si claire, qu’on ne peut pas en trouver de plus notoire, et celui qui ne croit pas à l’existence fait preuve d’une absence totale de bon sens. Aussi,' je te prie, mon cher illuminé, de me dire s'il te semble que tu existes, qui ou non.

L'Illuminé. Il me semble que j’existe, mais je ne suis pas sûr pour cela que j'existe; car, tout en croyant exister, peut-être que je me trompe.

Le Ministre. Il est impossible à celui qui n'existe pas qu'il lui semble exister ; donc, puisqu'il te semble que tu existes, il faut dire que tu existes.

L'Illuminé. Ainsi, c'est vrai.

dont je dépends les possède actuellement, infiniment'. »

Mais en voulant appliquer sa doctrine, ses disciples tombèrent dans le panthéisme et l’épicuréisme. Gassendi, provençal (1592-1635), grand ennemi de la scolastique, fit “créer à Dieu les atomes seulement : du concours des atomes s’est formé tout ce que nous voyons; l’âme ellemême: n’est qu’une atténuation de la matière : en sorte que, reconnaissant le travail et l’activité seule de la nature, Gassendi nie tout ce qui est au-dessus des sens. En morale il exalta Épicure et Lucrèce, tout en cherchant à les épurer, comme il convenait à un bon prêtre qu'il était.

Malebranche (1638-1745) distingue les idées des°sensations et même des sentiments; mais l’existence réelle des corps externes n’a, selon lui, de certitude que par la révélation; entre eux et les esprits il n’existe d’autre corrélation que celle que Dieu établit ; ils sont en outre la simple cause occasionnelle des sensations.

Baruch Spinosa, israélite (1632-77), définit la substance, ce qui est en soi et se conçoit par soi, per subslantiam intelligo id quod in se est et per se concipitur. — La substance est donc nécessaire et infinie, et par conséquent une et indivisible; elle est Dieu.

Une substance ne peut exister sans attributs; et, étant infinie, elle ne peut avoir que des attributs infinis. Donc Dieu a un nombre infini d’attributs infinis. Parmi tous ces attributs nous n’en pouvons distinguer que deux : l’étendue infinie et la pensée infinie.

L’attribut de l'extension infinie n’implique pas que Dieu soit corporel; par l'extension infinie, Dieu se soustrait à toute division. Quant à la pensée, Dieu n’en a pas d’autre

(1) Méditation 171, in fine.

Gassendi.

Malebranche.

Spinosa et ‘ spinosisme.

que sa propre essence : ainsi, lorsque par métaphore on parle de l’intelligence divine, il n’y a pas lieu à la confondre avec l'intelligence humaine, de la même manière que lorsqu'on parle du bélier, du zodiaque, on ne le confond pas avec le bélier du troupeau. Nous avons de la peine, il est vrai, à ne pas rapporter à Dieu nos propres facultés ; mais si le triangle pouvait penser, il dirait que Dieu est éminemment triangulaire.

Extension infinie mais non divisible, pensée infinie sans” intellect, Dieu doit être considéré comme libre, pourvu qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ce mot. Croire que Dieu ait à choisir, lui attribuer une liberté d'indifférence, supposer que volontairement il proportionne certains moyens à certaines fins, est une grossière erreur. La liberté de Dieu est cette vertu qui fait que toutes choses procèdent de Dieu, précisément comme elles en procèdent : les manifestations de Dieu lui sont inhérentes, comme au triangle ses propriétés : en conséquence toutes choses sont bien comme elles sont; tout est pour le mieux; tout vient de Dieu, tout est par Dieu, tout est Dieu; Dieu est la cause efficiente, immanente de tout ce qui existe.

Dieu est la nature naturante. Si la nature, substance infinie, douée d’attributs infinis, se révèle par les deux attributs de l'étendue infinie et de la pensée infinie, ces attributs ne se manifestent qu'avec des modes; d'où /a nature naurée, le monde. Cela ne veut point dire qu'il y ait création. Le tout étant un et immobile dans sa plénitude infinie, parmi les modes des attributs et les attributs eux-mêmes il n'ya pas procession, mais gradation. Les modes de l’attribut, qui est l'extension infinie, sont les corps; ceux de l’autre attribut sont les idées, les esprits, les âmes.

è no

XVII" SIECLE. — PHILOSOPHES. — GALLICANISME. 44b

Entre ces deux modes on découvre un parallélisme constant, puisque les corps et les Ames ne sont autre chose que les modes de deux attributs appartenant à une substance unique. Bien plus, cette dualité des corps et des âmes se trouve partout, jusque dans les minéraux.

Considéré iselément au milieu de luniversahité des choses, l'homme est un mode complexe de l’extension et de la pensée divine ; son âme est une idée, une succession d'idées divines. Et puisque toute idée a un idéal, c'est-à-dire un objet, le corps est précisément l’objet de l’idée, qui est l’âme. L'âme est le corps qui se pense; le corps est l’Ame qui se sent. Le corps ne peut pas déterminer lâme à la pensée, ni l'âme le corps au mouvement. Dieu, substance de l'âme et du corps, établit l'harmonie enire l’un et l'autre; car il ne peut rien arriver en Dieu, extension de notre corps, qui ne se reflète en Dieu, pensée de notre âme. |

A l'homme ainsi conçu appartient la connaissance, laquelle est tantôt adéquate comme celle que nous avons de l'esprit, tantôt inadéquate, comme celle que nous avons du corps. La connaissance a des degrés : opinion, imagination, raison; — quant à l'erreur, n'étant qu'une négation, toute connaissance qui est en nous est divine, toute idée est idée de Dieu.

Avec une telle conception c'est un délire que parler de liberté. La volonté n'est autre chose que le jugement, et entre l’agir et le souffrir il n'y a pas d'autre différence qu'entre l'idée claire et l’idée confuse. Toute autre liberté, en dehors de l’idée distincte que nous avons de la cause de notre action, est l’hallucination d’uu homme ivre. Dieu Gétermine tout en nous; nous sommes l'argile dans la main du potier; l'homme est un automate spirituel. S'il

se plaignait d’avoir recu de Dieu un caractère mauvais, ce serait comme si le cercle se plaignait de n'avoir pas les propriétés de la sphère. Dira-t-on alors ‘que s’il pèche il est excusable? Si par là on entend qu'il n’excitera pas la colère de Dieu, on est dans le vrai, attendu que Dieu n’est pas irrilable ; si l'on. veut dire qu'il est digne de la béalitude, c'est une folie : celui qui a été mordu par un chien enragé est certes non coupable, on nel’en étouffe pas moins et à bon droit : ainsi l’homme qui ne peut dominer ses passions est excusable, mais il n’en doit pas moins être privé de la vision de Dieu. Ce serait tomber dans l’anthropomorphisme que de concevoir Dieu comme un juge qui punit et récompense. Dieu doit être eonsidéré purement et absolument comme Dieu; c'est la qualité de l’œuvre qu'il faut apprécier, et non la puissance de l’ouvrier, puisque l'œuvre porte nécessairement ses conséquences, comme il est naturel au triangle que ses trois angles forment deux angles droits.

On a reconnu là le panthéisme matérialiste de l'italien Giordano Bruno.

Spinosa déclare la théologie vénérable par l’obéissance et la foi qu'elle inspire, mais il est nécessaire de plaeer à ses côtés la philosophie, qui demande à la raison seule la vérité et la certitude. Les pratiques religieuses sont enfantées par la crainte; c’est pourquoi elles sont indépendantes dans les gouvernements libres. L'État a le droit de régler et la philosophie et la religion. Les religions sont un produit de l'esprit humain ; elles se plient aux circonstances , et plaisent à Dieu pourvu qu’elles conduisent les hommes à la vertu. Pas de miracles, pas de prophéties ; il n’est pas nécessaire pour, le salut de croire en Jésus-Christ.

La tranquillité de l'esprit est la grande aspiration de

l’homme qui, par un égoisme raisonné, évite les agitations qui naissent de la compassion, et ne cherche ni l'amour de Dieu ni celui de ses semblables.

C'estainsiqueSpinosa irait franchement les conséquences des principes de Descartes, conséquences devant lesquelles Malebranche s'était arrêté. Pendant que Descartes portait l'examensur l'intérieur de homme, Locke le fixa sur l'extérieur, en popularisant, ou plutôt en vulgarisant la métaphysique. Locke fut le véritable père des sensistes ; il ne reconnaît d'autre révélation que la révélation des sens,

réduit la morale à la religion, et la religion n’est plus que

le calcul de l'intérêt. Malebranche donc, à force de penser au Créateur, faussait lesens dela création, en considérant Dieu eomme cause non-seulement efficiente mais immanente : Locke s’enorgueillissait dans la puissance du moi jusqu'au point d’anihiler Dieu.

L'empirisme politique de Machiavel, qui cherche le

succès quand même, sans s'inquiéter de la justice, fut re-

cueilli comme un héritage par Hobbes (1878-1679). Ce philosophe voulut donner la tyrannie pour remède aux discordes révolutionnaires de son pays. Il affirme que la nature humaine est essentiellement perverse, et que conséquemment l'État gouvernant par la force est nécessaire, l'État qu'il personnifie dans Léviathan, animal monstrueux, vivant d’intrigues politiques. :

Il ne voit done que sensations, intérêt, | machinations, guerre de tous contre tous. Il borne le christianisme à la croiyance que Jésus-Christ a été envoyé pour fonder le royaume de son Père ; mais l’Église doit être nationale et placée sous la direction de l’État qui est l'interprète suprème des Écritures, afin que le sens n’en reste pas aban-

donné au génie. individuel. Si le prince voulait changer IV — 27

Hobbes,

Leibniz.

Bacon.

Les plilosophes italiens.

de religion, il faudrait Jui obéir. Hobbes, en un mot, n’admet Dieu que pour empêcher tout appel à la liberté de l'homme.

Le cartésianisme fut encore le point de départ d’un autre penseur de celte époque, Leibniz (1646-1716); mais il s'en servit pour réfuter le sensisme de Bacon et de Descartes, pour prouver les vérités chrétiennes à l’aide : de la science; à l’idée de substance il oppose celle de force, de cause substantielle, et montre la manière dont la foi concilie en un mystère la coexistence du fini et de l’infini, de la liberté et de la nécessité, de la créature et. du Créateur.

. Plus positif, Bacon (1561 1626) | avait déjà voulu avant Leibniz substituer aux systèmes de la philosophie rationaliste, empirique ‘et superslitieuse, l'investigation des faits, les classifications, Ja méthode ; il indique. les sources des erreurs, veut que l'on prenne la nature sur le fait, que l'on combine les phénomènes, qu'on les classe et qu'on arrive par l'induction à leur véritable compréhension. Partant de là, il dispose la science universelle d’après un arbre encyélopédique, et la rattache tout entière aux trois facultés de la mémoire, de l'imagination et de l'intelligence. Les rationalistes le glorifièrent d’avoir le premier rompu en visière avec le moyen âge, et cependant un grand nombre de philosophes italiens l'avaient précédé

dans cette voie !.

Il serait injuste de ne pas reconnaltre que la-véritable renaissance fut l'œuvre des Italiens, Comment en auraitil été autrement au milieu de cette exubérance de vie intellectuelle et matérielle qui s'alimentait aux nombreux

(1) Voir ci-dessus, page 327.

XVII° SIECLE. — PHILOSOFHES. -—— GALLICANISME. 449 centres de civilisation et de niouvemrent politique qui s'étaient mmitipliés comme les républiques et les principautés d’Halie ? Si tout le talent de Bruno, de Telesio, de Campanella, de Cesalpino ne parvint pas à élever des systèmes de doctrine, ces hommes contribuèrent puissamment à affranchir la pensée du joug de l'autorité. Les Italiens n’ont jamais su d'ailleurs-que marcher dans les sentiers hattus parles étrangers, et nous n'avons pas de noms à opposerauxillustrations que nous venons de citer, quelque vigueur et quelque talent qu'ils aient déployés; imitateurs plutôt que.copistes, désireux de transformer plutôt que de reproduire et de cemmuniquer une rouvelle vie aux ehoses mortes, les Italiens s'appliquent à ces choses mortes, au lieu de chereher la vérité par l'étude immédiate de tout ce qui est du domaine de la science. S'ils ont parfois des éclairs de génie, en revanche : ils glissent facilement dans le paradoxe; en un mot aucun d’eux n'a réussi à fonder un système qui comprit des vérités capables de subjuguer l'intelligence ; car, après tout, si l'intelligence admire un moment les excentricités , elle ne se repose que dans ordre. . ie Lt ei - Nous avons vu prétendre à l'originalité Thomas Campanella qui, avant Bacon, avait tenté de fonder une philosophie de la nature sur l'expérience. Il respecte la révélation, fondement de la théologie, comme la nature est la base de la philosophie, Il admire saint Thomas’ et Albert le Grand; mais sa tapageuse indépendance le porte aux témérités de la logique; il réprouve les païens et n'approuve. pas les chrétiens, qui, selon son expression, en partie christianisent, en partie paganisent; dégoûté des péripatéticiens, il s'éprend de Telesio et de sa liberté de philosopher

Dans un écrit adressé au grand-duc Ferdinand II, il louait ses pères d’avoir, en remettant en hopneur la philosophie de Platon, banni celle d'Aristote et substitué aux opinions des hommes l'expérience de la nature. « Grâce à « cette faveur (dit-il ), j'ai réformé toutes les sciences, « d’après la nature etsuivant le texte des Écrituresde Dieu. « Le siècle à venir jugera de nous, car le siècle présent « crucifie ses bienfaiteurs; ceux-ci au reste ressuscitent « le troisième jour du troisième siècle. »

En lui envoyant de Paris ses ouvrages, il dit encore : « Vous verrez qu’en quelques points je ne suis pas d’ac- « cord avec l’admirable Galilée, votre philosophe, mon « ami et mon maitre. La divergence de nos opinions n’em- « pêche point la concorde de nos deux volontés ; je con- « nais d’ailleurs Galilée un homme si sincère et si parfait, « qu'il aura plus de plaisir à mon opposition que non pas « à l’aveugle approbation de bien d’autres. »

Suivant Campanella, ia création comprend l’éfre ef le nonétre ; l'être, c'est la puissance, la sagesse, l'amour, ayant pour fin l’essenee , la vérité, le bien, pendant que /e nonétre, c'est l'impuissance, la haine, l'ignorance. En tirant les choses du néant, l’Étresuprême dans lequel les trois qualités primordiales n’en font qu'une, quoique distinctes, communique à la matière ses idées inépuisables, qu’il subordonne au temps et à l’espace ; illeur infuse en outre les trois qualités qui deviennent les principes de l'univers sous la triple loi de la nécessité, de la providence et de l'amour. Procédant ainsi par triades, il défend, contre les partisans de Machiavel, la liberté de la seienee et les droits de la raison; il établit contre les sceptiques un dogmatisme philosophique, basé sur le besoin qu’éprouve la raison d’arriver à la vérité.

XVI1® SIÈCLE. — PHILOSOPHES. — GALLICANISME. 421 Fut-il panthéiste? non pas dans l'intention, puisqu'il professe que Dieu a tiré lés choses finies du néant, qu’il les a créées de lui-même, et non de sa propre substance : : mais il est panthéiste par voie de conséquence, lorsqu’ il dit:que Dieu crée par une certaine émanation. Si l'homme poésède une intelligence immortelle, à combien plus forte raison le monde qui est tout ce qu'il y a de plus parfait? Que tout ait vie et sentiment, il en trouve la preuve dans l’aimant et dans la sève des plantes; il dépeint avec éIoquence les sympathies de li nature et la marche de la lumière à travers toutes les parties de la création, et cette infinité d'opérations ne peut s'accomplir sans volupté.

‘ Descartes, qui étaît loin d'êtré l'ennemi des nouveautés, écrit : « A y a quinze ans, j'ai lu le livre De sensu rerum et « autres traités de Campanella; mais j'ai trouvé si peu « de solidité dans ses écrits, que ma mémoire n’en a rien « retenu. Je n’en saurais dire pour le moment autre chose « sinon que ceux qui s'égarent en affectant de suivre des « cheminsextraordinaires, me paraissent moins à plaindre « que ceux qui se fourvòient en la compagnie de beau- « coup d'autres. » Il est de fait que Campanella avait recours aux sciences occultes elles-mèmes.

Je citerai encore, et seulement pour le nom qu’il s’est fait dans la littérature et la jurisprudence, Jean Vincent Gravina (1644-1718). Ayant passé sa première jeunesse à Rome dans la maison de Paul Coardo de Turin, qui fut plus tard camérier de Clément XI, Gravina eut là l’occasion de connaître un certain nombre de grands personnages, avec lesquels il discutait principalement sur la morale relächée. Cette thèse devint’ celle de son traité De

(1) Quest. II. Dans les Libri Fisionomici. Nous en avons parlé en détail tome Ill, page 562 et suivante.

Gravina.

Vice.

corrupia morali doctring, où il démontre que les fauteurs de cette doctrine cansent plus de préjudice à l'Église que les hérésiarques. L'ouvrage fit du bruit, et le père Concina l'inséra presque tout entier dans son traité De incredulis.

Puisque nous en sommes aux poëtes, n'oubliens. pis Thomas Ceva, Milanais (1648-1756), qui remplit de ses sentiments de piété les vers latins où il chante que les hérésies de Luther et de Calvin naquirent le. jonr où l'on abandonna la doctrine d’Aristote. .

Ce fut en combattant le cartésianisme que le Napolitain J.-B. Vico (1668-1744) acquit la vigueur. qui le distingue ; ce fut en réfutant le génie qu'il devint un génie jui-même. Il ne s’occupa point du problème fondamental de la philosophie, comme l'avaient fait Pythagore et Malebranche; mais il en étudia les applications, et en montra les relations avec la philologie, la jurisprudence «et l’histoire; il fit voir comment elle s’incarne et se : manifeste dans la vie des nations; ; il chercha à résoudre. le. donte par la vérité positive, en créant une science nouvelle du droit chrétien, la philosophie de l’histoire. |

Vico blame Descartes d’exiger, pour des vérités qui ne le comportent pas, l’évidençe mathématique; sa méthode peut produire des critiques, mais n’enfantera jamais une grande découverte; le mépris del'érudition porte au mépris des hommes, Prêchant d'exemple, Vico reeeurt, lui, à la fable, à l'étymologie, aux, traditions, aux langues pour rencontrer la réalisation du droit dans l'histoire, et. faire voir clairement qu’elle s’agite; par une espèce.de flux et de reflux, sons la conduite de la Providence.

Le plus grand philosophe de l’Italie, et l’un des plus

| grands que l’Europe ait enfantés depuis la Réforme, fut

donc un grand catholique : il fut aussi un profond théo-

XVII® SIÈCLE. — PHILOSOPHES. — GALLICANISME. 423 logien, comme le furent d'autres penseurs de ce siècle : Leibniz, Malebranehe, Pascal, Newton, Kepler, Descartes, Fénelon, Bossuet. Tous ils appliquèrent la puissance .de: la raison et de l'intelligence.à découvrir et à comprendre ia vérité, perpétuant les: grandes traditions. philosophiqués, alors même -qu'ils faiszient profession de s’en affranehir ; tous ils crurent à la raison, mais en mins temps ils cru» rent à l'âme et à Diet.

Ce que Naudé et Languet reproéhaient à ta philosophie italienne du XVI* siècle, d’être excessive (nima), peut s'appliquer aussi à la philosophie cartésienne du siècle suivant, interprétée par Grüvina, Vico, Fardella. Leibniz écrivait au président Des Brosses que les Haliens ‘et les Espagnois Ztali et Hiepani, quertim ewcitala sunt ingenia, {am parum in philosophia proesiant' quia ritmis dretuntur ‘, et dernièrement Eckstein? croyait avoi r découvert dans les philosophes italiens -un sotirtiariisme déguisé. Ce n’était peut-être qu’ünèé prédileetion pour la physique, et du mépris pour les sciences logiques par euk confondues à tort avec les inépties de la scolastique : mais, puiéque c'en: fut

assez pour les égarér, les hornmes piéux et prudents eurent peur et recalèrent devant l'étude des sciences spéculatives; de là te frein qu'ils s'impostrent dans cette étude.

Les ‘vérités religieuses durent hécessairement se: ressentir des vérités philosophiques, quélestns patronnèrent, que les autres réfutèrent même ‘en Italie. Dans les dificullés proposées à monsieur Steyaert, œuvre d’un théologien cartésien, c’est-à-dire Arnauld (IX° partie, page 81) je lis : «a qu'il y eutà Naples des persormes que la lecture de Gassendi jeta dans l'erreur d'Épicure sur la mortalité de

(1) Opera, tome II, part. I, pag. 277.

(2) Le Catholique, Paris, 1826, tome II, page 198-199, etailleurs. :

l’Ame. » L'auteur ajoute que, de fait, « le Iiwe de ee philosophe (Dubitationes et Instanfiæ-adbersus Gartesti-metaphy sicam) contre Descartes est capable d'inspirer l'erreur aux jeunes gens faibles dans la foi, parce que, d'après lui, la raison ne démontre pas par des preuvés solides que l'âme soit distincte des corps, pas-plus qu'un corps subtil n'est distinct d’un corps grossier.

Disciples On sait d’ailleurs qu'à Naples l’Académie des Investi-

Gassondi ganti suivait beaucoup Gassendi ; on vit par suîte,. divers jeunes gens se jeter dans les théories d'Epicure et de Lucrèce, résultat que déplorèrent hantement les religieux, obligés de voir leurs écoles non-seulement abandonnées, mais tournées en dérision. Les plaintes redoublèrent quand le médecin Thomas Cornelio mit à la mode Descartes. L'Inquisition de. Rome essaya d'introduire ses commissaires dans le royaume; monseigneur Gilbert, évêque de la Cava, ouvrit un tribunal où il recevait les dénonciations, ‘eut ses prisons à lui, et obtint de force un grand nombre d'abjurations'; mais la ville se récria, et en 1692 on lui confirma ses. priviléges, en enlevant au Saint-Office la faeulié de procéder dans le royaume.

. Ce bizarre esprit qui a nom Trajan Boccalini, critique

éveillé des erreurs et. des tyrannies de son temps, se montre non-seulement l'adversaire des Réformés, mais il repousse toute espèce de tolérance envers eux, et jusqu'aux simples disputes religieuses.

(1) Voir notre vol. HI, p. 43. Il n’y a pes longtemps l'esprit de Lamenais, évoqué par la magie moderne, disait : Quand èn Italie on bràla Arnauld de Brescia, Giordano Bruno, Thomas Campanella ( comme s'ils eussent été des contemporains! ), on étouffa les dernières voix protestant au nom de la vérité contre le fanatisme qui tuait le Christ. Vous devez ressusciter ces voix saintes. » Annales du spiritisme en Jtalie, t. I, p. 663.

XVH® SIÈCLE. — PUILOSOPHES. — GALLICANISME. 425

Mais en général on faisait presque unanimement silence sur les questions soulevées par les protestants, et ce n’est pas une des ‘choses les moins merveilieuses de ce tempslà; car bien qu'elles fissent répandre le sang dans une partie de l'Italie, bien que la moitié de l’Europe fût bouleversée par les guerres de religion, nous ne trouvons sur la fin du siècle ni champions illustres, ni adversaires redoutables de l’Église, pas même une émotion dé curiosité à propos de “doctrines protestantes. Nos théologiens d'alors étaient bien loin de la vigueur des Francais. Le cardinal Vincent Gotti, Bolonais, démontra la vérité du christianisme contre les athées, les idolâtres, les juifs, les mahométans. Le père Dominique Gravina. de Naples combattit Marc-Antoine de Dominis, et publia Catholica præscripliones adversus omnes veleres et nostri temporis hæreticos. Le père Francois Brancati, également de Naples, traita de la prédestination d’après saint Augustin, et de la juridiction du Saint-Office. Philippe Guadagnolo, professeur d’arabe et de chaldéen à la Sapience, fut chargé de traduire la Bible en arabe. Il mourut en 1656. Il avait pu-

blié en latin (1634) une apologie de ‘la religion chré-

tienne contre les objections de Ahmed-ben-Zin-Alabedin, que l'on dit être le meilleur traité contre le mahométisme.

‘Parmi. lesi livres défendus . à cette époque nous citerons : ci Lot + o

En italien :

Jacques RICCAMATI, Dialogue dans lequel 0 on | démontre | les ruses que les luthériens mettent en œuvre pour tromper les gens simples et les attirer à leur suite;

La Science du salut restreinte à ces deux mots, tL Y À PEU D'ÉLUS, livre traduit du français en ilalien, par l'abbé NICOLAS BURLAMACHI ;

Livres . défend us.

Buona VENTURA, abbé: de Laurenzañn, Chronigues de la «forme de Bastlivate ;

Abtmes du Siège Apostolique, pela cour de Rome persécuié et persecuirice ;

Entretiens dé deux amis étions sur. Ja religion.

En français :

Trois Lettres touchant l'état présent de l'Italie, écrites è en

l’année 1683. La première regarde l'affaire de Molinos et des Quiétistes ; la seconde, l'Inquisition et l'état de la reti» gion ; la troisième regarde ta poliliguo et les intéréts de quelques États d'Ialie:

Il est inutile de faire de. nouveaux observer qu'être à l’Index n’implique pas le fait d’hérésie. Sont. plus diréctement hérétiques les livres de Jacques Picenino :: Apologie des réformateurs el de la religion réformée ; —' Vée lement powr les noces de l'Agneau sur cette terre;. — Conciliation du mariage et du saini mivisfère ; — «Friom-. phe de la vrase religion eontre les invectives d'André Se-mery. — Ces ouvrages furent défendus en 1707 et 1744.

L'Index nous fait encore cennattre un certain André Pissisni, quise montrematérialiste dans son Nafuraliune doo-

trina; un père Mazzarini, qui fut poursùivi pour opinions hétérodoxes; un. nommé Antoine Pellegrihi, qui dans les Signes de la nature de l'homme sAtaque ila’ Providence; enfin, un certain Thomas Léonardo, qui entreprit de. prouver que saint Thomas était hérétique * !

(1) Nous trouvons aussi mentionnés à l'index :

CHIARETTA, Sull’ Eucaristia.

CiaFroni, Apologia della morale de’ Santi Padri.

Bozi, La Tebaide sacra. 04 GAMBACORTA, Le immunità ecclesiastiche.

JranN GARRIDO, Sui Benefizj.

RomuLus CoRTAGUERRA, L'uomo, il papa, il re.

XVII° SIECLE. — PHHOSOPHES. — GALLICANISME. 427 L'Inquisition, en combattant l'invasion des hérésies, nraltiplia aussi les procès de sorcellerie, du genre de ceux qui aîlleurs déjà ont occupé notre attention. Une femme qui vivait aux gages d'un mauvais prétre, lui confessa que dame Vittoria Mendoza, femme d’Ossuna, viceroi de Naples, avait jeté un charme sur ce dernier pour qu’il n’aimât pas d’autres personnes qu’elle, son fils et son gendre; ce qui expliquait comment ils étaient si fort . avant daris ses bonnes grâces. La chose ayant été déeouverte, Ossuna court trouver Victoria, et, lé poignard sur la gorge, la force à tout avouer. Il se rend ensuite chez. sa femme, lui raconte ce qui estarrivé, et en attribne le saccès à ses prières ; elle se réparidit en effet en d’infinies actions de gràces envers Dien pour avoir brisé le charme. Mais l’accusée était fille du duc d'Alcala, femme du duc-d’Uzeda, alliée aux grands d’Espagne : Ossuna, ‘qui l’aimaït, ne songea pas à la punir, bien qu'il appliquat les, lois à d’autres magiciennes et à leurs maris :.

Nous avons parlé (tome HI, p. 159) du procès de Centini d’Ascoli et autres de ce temps-là. —

Plus d’un écrit rapporte, vers l’année 1547, l’histoire de l'âme de Salvator Caravagio : mais c’est dans un long discours de Monsignor Bonifacio, archidiacre de Trévise, que nous la trouvons avec plus de détails. Nous donnons sa version presque mot pour mot :

Jnax GRILL ENZONI, De lanzietà dell anima.

SCIPION CALANDRINI, Origine delle eresie.

FELICIEN OLIVA, La Giurisdizione ecclesiastica .

Bonini, de Chiavari, L’ateista convinto.

CHÙarcés CALA, Il contrabando de’ preti.

(1) Le fait est ainsi raconté par l’historien Tazzera. Parmi les livres probibés à cette époque apparaissent les Scienze ermetiche de Jean Or-

sino; et Magica, seu mirabilium histariarum de spectris el apparitionibus spirituum ; item de magicis et diabolicis incantationidus.

Dans la rue fameuse des Quarante-Saints, qui est la plus large et la plus droite de Trévise, en face l'église des Capuoins, se trouve une petite maison qui était infestée par les. esprits : le sabbat et les manifestations se renouvelèrent pendant plus de vingt mois. Là habite Périne, veuve déjà âgée, d’une excellente réputation, et dont le mari a été appelé à une vie meilleure depuis dix ans. La maison appartient à la dame Périne,-et il n’y a avec elle que Geneviève, fille de son fils Bernardin, qui est également mort. Geneviève a quatorze ans : elle n’est point belle et point vaniteuse non plus; comme je l'ai constaté dans le cours du procès et dans mes entretiens avec elle, elle est en outre simple et candide. Toutes deux sont pauvres, et demandent aux travaux de femme, au fuseau et à l’aiguille le pain de chaque jour, attendu qu’elles n’ont qu'un petit domaine d’un très-mince revenu, lequel devra bientôt se partager encore en un grand nombre de lots, car Geneviève n'est pas seule : elle a plusieurs frères et plusieurs sœurs. Jour et nuit on voyait voler des pierres et des carreaux, la vaisselle se briser, les meubles et les vètements changer de place; puis, tantôt l’aïeule, tantôt ses petites filles recevaient de légers coups qui ne manquaient pas de leur faire. mal, quoiqu’ils ne laissassent aucune trace de contusion. A plusieurs reprises, le pain manquant à la maison, on trouva de la pâte toute préparée pour le four. La bonde et la cannelle d'un fût et d’un barillet, dont le vin se frépandit, furent arrachées et lancées au loin. Si l'on replagaitrobinets et bouchons, les premiers étaient de nouveau ouverts et les seconds encore arrachés. Les armoires furent vidées ; un beau jour on trouva amoncelé sans ordre tout ce qui les garnissait naguère au milieu d’une chambre.

Ces extravagances furent vues non pas seulement par les habitantes, mais par leurs parents et leurs amis que la curiosité attirait; mais jamais on n’apercut ni pied ni main, ni aucun agent soit naturel, soit artificiel auquel on püt attribuer ces actes singuliers. On coupa encore les jambes ou le nœud du genou à toutes les poules avec tant de précision et de prestesse que, marchant encore quelque temps, elles paraissaient n'avoir recu aucune blessure; puis, à un moment donné, ellés tombaient de leurs jambes, comme si celles-ci avaient été des béquilles ou des supports postiches. On vit de plus au milieu de la pièce principale de la maison un drap plié avec un art infini, auquel on avait si bien donné la forme humaine qu’on eût dit un cadavre : deux flambeaux avaient été placés l’un à sa tète, l’autre à ses pieds; les mains tenaient une croix faite de deux crochets de fer : ceux-ci

avaient été empruntés à l'ancien matériel, de la maison dont le maitre avait de son vivant vendu.des saucisses, du lard, des jambons et autres viandes salées. Quand il phut à la divine Providence de faire cesser cette longue série de désordres, on entenditune voix inarticulée et accompagnée de sifflements : aux sifflements succédèrent des gémissements, aux gémissements des plaintes rauques et plus accentuées, soit pendant le jour, soit pendant la nuit: cette voix paraissait appeler tantôt Périne, tantôt Geneviève, bien qu'on ne distinguàt pas encore parfaitement les paroles. A cettesommation faite au nom de Dieu : Qui êtes vous ? la voix répondit : Je suis Salvator Caravagio, mari de l’une et aieul de l'autre. A la demande : Que voulez-vous? la réponse fut : Des secours et des suffrages pour être tiré du purgatoire. Vous plairait-il qu'en fit venir les Capucins? Oui. Quatre prétres de cet ordre vinrent donc faire les exorcismes, conjurations et bénédictions, conformément aux rites de l'Église, et répandre l’eau bénite sur la maison et ses habitants ; puis, exposant des Agnus-Dei au milieu des reliques des saints, ils invitèrent l’âme à faire connaître sa eondition actuelle. Dans plusieurs séances, et répétées en des temps différents, elle répondit distinctement qu'elle était l'âme de Salvator Caravagio, mort depuis dix ans et enseveli sur la paroisse de Venegazzone, village de ce diocèse; qu’on allàt au cercueil où était son corps, qu’on creusàt sa tombe, on l'y retrouverait tout entier. Interrogé sur ce qu’il désirait, il répondit qu'il désirait la eélébration de huit messes à l’église de Saint-Gothard, peu distante de là, dans un village du mème nom. Comme on lui fit observer qu'il serait long et mal commode de faire célébrer ces messes dans cette petite église peu fréquentée, il répondit qu'il serait également satisfait si on offrait le saint sacrifice pour lui sur l'autel dédié à saint Gothard dans l’église de Sainte-Marguerite, collégiale des pères augustins de cette ville, et à la question s’il n'avait besoin de rien autre chose, il répondit qu'il avait besoin de huit autres. messes, à l’autel du crucifix, à Sainte-Agnès, sa paroisse. Il demanda en outre une messe dans l'église de la Chartreuse dubois de Montello, et pria avecinstances et supplications Georges des Grossi (enfant de sasœur) de prêter sa charrette à Périne et à Laure, sa belle-fille, aux filles de Laure, c’est-à-dire à Geneviève et à ses sœurs, pour qu’elles allàssent à la Chartreuse entendre la messe etaccomplir un vœu qui ne l'avait été ni par lui, ni par Bernardin, père des jeunes filles. Il exhorta enfin les assistants, qui étaient des amis et des voisins, à bien vivre, à fréquenter les sacrements, à être justes et loyaux dans . l'exercice de leur profession et de leur commerce. L'Esprit par-

lait sans ètre vu, d’une voix distincte, quoiqu'un peu embarrassée, à peu près comme dans la maladie qui l'avait emporté. Dans le même temps, l'esprit de Bernardin apparut à un tailteur du pays, nommé Dominique Minoto, et le pria de faire célébrer la messe votive à la Chartreuse : le tailleur ayant immédiatement &ccompli cette prière, l'esprit de Salvator se déclara son obligé, pour la charité qu'il avait exercée envers son fils Bernardin, charité qui iui avait profité à lui-même, puisqu'il avait pris part au vœu. Voulant néanmoins s'assurer par d’autres épreaves s’il était vraiment un esprit bon, ces religieux lui propesèrent la récitation d’un grand nombre de prières: l'esprit les dit tout entières d’une voix bien franche; et comme un homme qui balbutie un peu; il répéta plusieurs fois : Domêne, in manus suas commendo spiritum meum, ou bien : Peccavi, Domine, Miserere, paroles qui ne pouvaient sortir de la bouche des diables, incapables de confesser leur péché et d'en implorer le pardon. Il récita en outre dans leur entier le Psaume Miserere mei, Deus, l'antienne Salve Regina, le symbole des Apôtres et autres prières saintes. Pendant que les pères psalmodiaient, il affirmait en ressentir un grand soulagement; à l'Évangite de saint Jean, en particulier, lorsque, faisant la génuflexion, ils pronongaient ces paroles Verbum caro factum est, on Fentendait s’écrier : Qu’elles soient à jamais bénies ces paroles saintés! quelle consolation, quel allégement elles me procurent!

On lui demanda encore pourquoi, étant élu et de plus uni par les liens les plus étroits à ces femmes, il leur avait causé tant de préjudiees, puisqu'il est très-certain que les âmes ‘du purgatoire, aussi bien que celles qui sont consommées en grâce, ne peuvent plus commettre même la faute la plus légère. Ce n’est pas moi, répondit-il, qui suis l’auteur de toutes ces inconvenances et de toutes ces sottises, c'est l'esprit mauvais. Quel est cet esprit mauvais? J'en ai toujours deux avec moi, l’un bon et l’autre mauvais. Interrogé sur le sort des âmes de quelques personnes qui avaient été ses parents, ses voisins ou ses amis, il dit de deux prêtres qu'ils étaient en paradis, de deux laïques qu'ils étaient en purgatoire, d’un: seul qu'il était en enfer pour avoir fronqué ses confessions et caché une bonne partie de ses fautes.

Interrogé encote sur l’état de quelques autres, il déclara n’en rien savoir, mais que si le bon ange son compagnon le lui découvrait, il le dirait : peu de temps après, ilfit savoir que ces âmes étaient en purgatoire.— Lorsqu'on aura fait célébrer lès messes et accompli les satisfactions par vous demandées, reviendrez-vous ?

— Non. Tout ce qu'il désirait ayant’ été exécuté, an n’entendit en effet plus aucun bruit dans la maison, qui fut désormais habitée par ces femmes avec une pleine sécurite.

ki se placent è d'autres citations ‘sur le même sujet. On lui posa un grand nombre d'autres questions, dont il se débarrassa én disant qu'elles le fatiguaient. On lui demanda par où il sortirait; il dit que ce serait par la fissure d’une fenêtre placée en face; prié de donner un signe de sa présence, il frappa le plancher d’en haut avec tant de force qu’il tomba une abondante poussière sur les assistanis. |

Tous ces faits sont attestés par les quatre pères capucins qui intervinrent, par les deux femmes habitant la maison hantée, par Louis Caravagio, fils de l’une et oncle de l’autre, par Georges de Grossi, Matius Zambri artisan, Libera sa femme, Dominique Minoto, et par Bernardin Carrara et autres, tous par mei examinés. Leurs dépositions contiennent un grand nombre d’autres circonstances qu "il serait trop long et trop ennuyeux de passer séparément en revue. j'ai soigneusement inspecté tous les lieux, visité les coins et les neceins. de la maisonnette. Je n'ai nulle part découvert une trace de fraude; la fraude du reste n'aurait pu se cacher si longtemps : il était également impossible de tromper tant de personnes malignes et naturellement portées à la défiance ; enfin, on aurait fini, à la faveur du jour, par découvrir l'impostare, si imposture il y avait eu, puisque le bruit et les voix Ctaient entendus aussi bienle jour que la nuit, non pas par quelques-uns seulement, mais par un grand nombre de personnes d’esprit, d’opinions et d'intentions différentes, et parmi lesquelles il ne pouvait y avoir ac- cord et ententes.

Pour ceux qui, n'ajoutant pas foi au spiritisme mo-

derne, ne voudraient voir en tout cela que de la prestidigitation, nous rappellerons le souvenir du Milanais Joseph

(1) Extrait d’une copie existsnt auk archives des Frari, à Venise.

François Borri.

Francois Borri. Né en 1685, d'un père qui était médecin et sénateur, élevé par les jésuites de Rome, il parvint à se créer à la cour du pape une position comine chimiste et médecin : mais, accusé des déréglements les plus ‘odieux, il se réfugia dans une église (1654), et esquiva le châtiment qu'il avait mérité en simulantune conversion. Il commença à celte époque à se dire poussé par de fréquentes visions du ciel à réformer le monde, à rétablir la pureté dans la foi et les mœurs; il était le pro-Christ, c'est-à-dire le défenseur du Christ ; il se présenterait sur la place du Dôme de Milan pour prècher sur les misères de l’âme et du corps; au bout de vingt ans, il établirait le règne du Très-Haut, et réunirait tous les hommes dans un seul bercail; quiconque résisterait, fùt-ce le pape, serait exterminé par l’érmée pontificale, à la tète de laquelle il se mettrait avec une épée à lui donnée par saint Michel, et avec l'argent que lui procurerait l’alchimie. A Rome, après l’extermination des méchants, on trouverait dans le sancla sanctorum des écrits de la sainte Vierge; le successeur du pape régnant serait son ami, il aurait une triple couronne en épines d'or. De là, s'enfoncant dans le gâchis de sa religion bizarre, il disait qu’ab eterno le Fils de Dieu n'était pas content de sa gloire, qu'il aspirait à une gloire future et qu’il poussait le Père à créer ab extra. La divinité de la troisième personne est inspirée; l'essence du Verbe estengendrée, et nous est venue par filiation; l’un et l’autre sont inférieurs au Père. La vierge Marie est Déesse ; elle a été conçue par une opération divine; fille du Père, égale en tout au Fils, elle est l’incarnation du Saînt-Esprit; elle est née d’une vierge, c’est pour cela qu’elle est pleine de grâce ; elle est présente dans la sainte Eucharistie; enfin il l'appelait la très-sainte Déesse ; et il faisait ajouter par

ses prêtres à l’Ave et au canon de la messe la formule Unispirata Filia Altissimi ‘.

Dieu voulut que Lucifer adorât Jésus et sa mère la codéesse ; Lucifer ayant refusé fut précipité dans l’abirhe et une multitude d'anges avec lui; ceux des esprits qui ne furent leurs complices qu’en pensée voltigent éternellement dans les régions de l’air; c'est par le ministère de ces derniers que Dieu a créé la matière et les animaux sans raison; les hommes seuls ont une âme divine et inspirée. La création n'est pas un acte de la libre volonté de Dieu; il a été forcé de le produire. Les enfants conçus dans le péché n’en peuvent effacer la souillure, et ils demeurent entachés non-seulement du péché originel, mais aussi du péché actuel. Si l'homme croit, Dieu est obligé de lui accorder la Grâce.

. Se disant autorisé par saint Paul à critiquer saint Pierre, il relevait un grand nombre d'erreurs dans les saints livres ; il corrigeait et interprétait le Pater; dans le Credo, il enseignait que Marie était sortie du sein de la divine ‘ essence avec une âme déifiée. Il appelait ses disciples les Raisonnables ou les Évangéliques ; il exigeait d'eux les vœux d'union fraternelle, de secret inviolable, d’obéissance au Christ et aux anges, d’apostolat fervent et de pauvreté ;

(1) Vita del Cavaliere Borri, p. 354. C'est peut-être l'ouvrage de Leti, comme le fut l'Ambasciata di Romolo di Romani, livre très-rare, imprimé à Bruxelles, én 1671, et attribué à tort a Borri, et qui contient comme “annexe le procès de ce dernier. Il fut reproduit dans les 4mænitates lilerariæ, t. V, p. 149, et dans la Storia d'Italia de Brusoni (Turin, 1680, de la page 724 à 732), « car en vérité d’aucun hérésiarque nous n’avons lu tant d'extravagances et de folies en matière de foi. » SE .

Sur le compte de Borri, voir d'autres particularités aux Afchives de Florence, papiers Strozzi, série ccxLIV, et série Lxx1x du tome x1 Segretaria Vecchia, qui contient aussi son abjuration.

Lo mue — oi a Me dm

pour la perfection de. ce dernier vœu, ils devaient lui remettre tous leurs biens; l'imposition des mains était le sacrement par lequel il leur communiquait leur mission divine. Rieu, disait encore Borri, a réseryé à ces temps la réunion des fidèles avec les intidèles, afin qu'ainsi se ma- ‘ nifestent les prérogatives de la très-sainte mère de Dieu, en tout égale à son Fils. ,

Après le triomphe, l'Église joujrait de la paix pendant mille ans; les soldats vainqueurs, dont on formerait un ordre monastiqne, seraient vêtus d’une peau blanche avec un collier de fer portant celte inscription : « Brebis esclave de l’Agneau-Pasteur ». Tout cela lui était inspiré par son ange, et il le soutenait avec des textes de l'Écriture détournés de legr sens. Il couvrait ses enseignements du voile du mystère et de formules initiatrices. Il essaya de réaliser la fondation de son Église à la mort d’Innocent X, pendant qu’un grand nombre de cardinaux; laissant trois mois le saint-siége vacant, étaient occupés à tramer l’expulsion de l'Espagne pour assurer l'indépendance de lItalie. Mais Alexandre VII ayant été élu, Borri jugea prudent de se retirer à Milan (1683), où il continua en même temps qu'à Pavie de faire des prosélytes. Il paraît, étrange que ni le gouvernement ni le Saint-Office n'aient eu vent de ces menées avant mars 1659. Quand il apprit qu’il était décrété d’arrestation, il résolut de frapper un grand coup, de se présenter sur la place de Milan entouré de ses partisans , de massacrer l'archevêque et son clergé, d'ouvrir les prisons, de s’élever contre les abus du gouvernement séculier et ecclésiastique, d'appeler le peuple à la liberté, au cri de « Mort au Christ! Vive Calvin! », d'occuper Milan et de s’Ën faire le Duc, pour de là pousser plus loin ses conquêtes. Son projet fut éventé, et un grand nombre

de sectaires furent arrêtés; sept d’entre eux durent abjurer solennellement au Dôme; ils furent ensuite livrés au gouvernement romain et condarnnés à porter en signe de leurs erreurs un mantelet gris sur les épaules. Quant à lui, it prit la fuite : Je Saint-Officé lui fit'son procès, et le-condamna par contumace, ordonnant que omnia illius scripta heretica comburenda esse; omnia bona mobitia et'immobilia confiscanda et applicanda, vetantes sub poma late sententiæ ne quis cum ile tentet, recipint, juvet; et mandantes omnidus patriarchis et primatibus ut ipsum Durruta arrestent, vel arrestandum curent, teneant, certiores nos faciant ut statuamus quid ipsi faciehdum; relaxantes ut non solum magistratus secularis sed quilibet qui possit et velil in favorem fidei nastra ipsum capiat et tenenf.

Le 8 janvier 1664 « l'effigie dudit-foseph-Francois Borri, « peinte de grandeur naturelle, fut portéeà travers les rues « de Rome, sur un char où avaîent: pris place les agents «..de justice, jusque sur la place de Campo di Fiore, où « elle fut attachée à un gibet par la main du bourreau, et « brûlée avec tous ses écrits. »

‘ Borri s'était refugié en Suisse, où on lui fit un excellent accueil en sa qualité de victime de Inquisition, et à Strasbourg « le bruit courut qu'il excita les hérétiques à brûler publiguement la statue du pape, probablement pour se venger d’avoir été, lui, brûlé en effigie à Rome. En Hollande, il acquit grand crédit comme chimiste et médecin distingué ; les chevaliers et les princes, tant de France que d'Allemagne, venaient en poste le consulter ousimplement le voir. »’Devenu riche; il se faisait appeler Excellence, avait été nommé citoyen d'Amsterdam, et possédaît, dit-on, plus de dix mille pistoles en argentet en pierres précieuses, quand, äyant perdu son crédit avec la

même facilité qu'il l'avait acquis, il s’enfuit arssant de lui une réputation délestable. A Hambourg, il rencontra Chris tine reine de Suède, qui lui donna les moyens d’arriver à la réalisation du grand œuvre, c'est-à-dire à la transmutation des métaux inférieursen or. Sa tentativeavorta; il se rendit ensuite à Cépenhague, où Frédéric HI lui fournit encore de l’argent pour fabriquer de l'or, en même temps qu'il lui demandait des conseils politiques. Le successeur de Frédéric, Christian V, lui donna cinq cents thallers pour qu'il déguerpit sur le champ. Il se dirigea alors vers la Turquie: mais, arrêté en Moravie comme suspect, il fut remis par l'empereur entre les mainsdu nonee pontifical, quil’expédia à Rome, en lui garantissant la vie sauve. Il parut devant « les juges, magnifiquement vêtu d’un habit noir en moire « fleurie, avec une hongreline de la même étoffe, ornée et « brodée; il est haut de stature, ses membres sont ro- « bustes et admirablement proportionnés; sa chevelare « est noire et abondante, son visage rond, sa carnation « blanche, son maintien majestueux. » On le tint pour fou, et onse contenta de l’obliger à abjurer : l’abjuration solennelle eut lieu en octobre 1672, à Lorette, où on le conduisit pour faire amende honorable à la sainte Vierge, et réciter les psaumes et le credo, après quoi il fut enfermé dans une prison à perpétuité. Il resta néanmoins, mème en prison, un objet de curiosité. Le duc d'Estrées, ambassadeur de France, élant gravement malade, lui fit demander ‘une consultation ; ayant été guéri, il obtint que Borri serait simplement détenu au château Saint-Ange; que même il pourrait entretenir des correspondances et ‘sortir quelquefois pour. visiter des malades. Il mourut le 20 août 1695. . Sa doctrine est exposée dans la Clef du cabinet du chevalier G.-F. Borro, à l'aide de laquelle on. voit di-

verses leltres scientifiques, chimiques et très-curieuses, avee plusieurs instructions politiques, et autres choses dignes de curiosité, ainsi qu'un bon nombre de très-benux secrets (en italien), Cologne, 1681 ; — on y trouve dix lettres relatives aux secrets du grand œuvre, que l’on suppose écrites à des notabilités. Olaus Barck n'hésite pas à l'appeler Phœnicem natura et gloriam non tantum Hesperiæ sue, sed Europa". Cette Clef fut imprimée par d'autres pendant sa captivité, et on ne s’explique pas comment, tout en y parlant des esprits élémentaires, de la pierre philosophale, des cosmétiques et des panacées, il s'y moque des sciences occultes « qu’il a toujours soupconnées d’être pleines de vanité ». Il paraît qu'il ne s’y adonna que pour exploiter la crédulité universelle : « De cette manière, « dit-il, je fus bientôt un grand homme : j'avais pour « compagnons des princes et des grands seigneurs, de « belles dames et quelquefois aussi des laides, des doc- « teurs, des prélats, des moinés, des religieuses, des per- « sonnes de toutes classes. Quelques-uns'inclinaient pour « les diables, d’autres pour les anges, les uns pour le « génie, les autres pour les ineubes; les uns aspiraient à « l’art de guérir tous les maux, les autres à l'astrologie; « d’autres recherchaient les secrets de ladivinité, etpresque « tous la pierre philosophale, » 1 profitait, on le voit, de la crédulité publique comme les charlatans de nos jours.

Un autre soin de l’Inquisition fut de veiller sur les dévotions ou téméraires, ou excessives, comme celles que pratiquaient les esclaves de Marie; comme le vœu san-

glant qui obligeait à soutenir au besoin par les armes l'Immaculée Conception; comme les indulgences prodi-

(1) De ortu et progressu chimiæ. A la bibliothèque Magliabecchiana, mss., classe XXIV, 65. C'est une invective contre Borri.

Superstitions.

438 DISCOURS VII. e guées à quiconque portaitle scapulaire, ei pour d'autres pratiques de dévotion, C’est en ce sens que devait être repréhensible Jacques Lombard, dont la Simplicité spirituelle, le Traité de l'Extériorité (en italien), etc., furent défendus le 28 mars 1675, avec tous ses autres opuscules, Les Praliques ou arsenaux du Saint-Office contiennent de longs catalogues de livres superstitieux, prières, historiettes dévotes, soapulaires, tels que la Médaille Hébraïque, dite Maghen David et Abraham, déclaration d’Ange. Gabriel Anguisciola, dont l’Inquisition ordonna à tout détenteur de consigner les exemplaires au Saint-Office,

Elle ne laissa point passer inaperçue l’idée de l'Évangile éternel, c'est-à-dire d'une nouvelle révélation qui se substituerait à celle du Christ et l’achèverait, én conduisant à une perfection cénohitique plus élevée (C.). Marc- Aurèle Scaglia du Montferrat revêtait l’habit ecclésiastique, jouissait de la vision du bienheureux Amédée confesseur de Sixte IV et de celle du Florentin Neri; il disait qu'au temps de Paul V aurait lieu dans l'Église une réforme. radicale, accompagnée de grandes tribulations; qu'il viendrait un franciscain, homme angélique du nom de Pierre, et aprés. lui d'autres Pierre; et que toutes sortes de bonheurs en advieridraient à Florence !.

En Sicile; une sœur Thérèse fut, par de prétendues visions, amenée à se persuader à elle-même qu'elle était la

(1) Voir un manuscrit de la Magliabacchiana, classe VIII.

Le visioni del Beato Amedeo, gros volume de 215 feuillets qui existe en manuscrit dans cette même bibliothèque, affirme que les erreurs seront détruites par ceux qui reconnaftront ce pasteur suprôme, quo rum polior pars reperietur in urbe Florentina tanquam capite religionis, non aucloritale qua Roma potestatis caput est, sed adhesione. Nulla nam civitas ita rebus Christi adherebit sicut illa. Conservabitur et illa de qua tibi aliàs dixi pro liberatione ab alienis totius Italia. |

XVII® SIÈCLE. — PHILOSOPHES. -— GALLICANISME, 439 quätrième personne de la Trinité et la co-rédemptrice : un grand nombre de personnes eurent foi en elle. En 1693 se fit connaître au monde la secte des chevaliers de l'Apocalypse, dont lé but était de défendre l'Église catholique contre l'Antechrist. Leur fondateur, Augustin Gabrino, fils d’un marchand de Brescia, en avait tout d'abord rectuté quatre-vingts, la plupart ouvriers où marchands : même pendant le travail ils devaient tenir un estoc à leur flanc; leur poitrine était ornée d’une étôile à sept rayons avec une queue environnée d’un fil d'or : l'étoile figurait le globe terrestre, la queue le glaive que vit dans son ravissement le solitaire de Pathmos. Gabrino s’intitulait monarque de la Sainte-Trinité : les mauvaises langues lui prétaient l’intention de préparer à des bouleversements politiques et d'introduire Ja polygamie. Le dimanche des Rameaux de l’année 1693, au moment où l'on entonnait à Saint-Pierre du Vaticanle verset Quis est iste rex glorie, il se jeta l'épée au poing au milieu des célébrants, en s'écriant : Ego sum rex gloriæ. I] répéta la même chose dans une autre église; c'en fut assez pour le faire reléguer parmi les aliénés. Mais un de ses adeptes, sculpteur sur bois, le dérionça è ,Müqaisiton qui fit le procès aux accusés.

Antoine Oliva, deReggio (1624-1689), venu à Rome, où il parvint à une réputation telle qu’à l’âge de dix-neuf ans il fût nommé théologien du cardinal Barberini, prit part à l’échauffourée: de Masaniello : condamné à l'exil, il se retira à Florence, où, devenu membre de l’Académie du Cimento, il écrivit sur les liquides, sur les sels et sur la génération des chenilles des mémoires fort estimés de ses contemporains. Abandonnant tout à coup la chaire de Pise, peut-être à cause de quelque inimitié avec Redi, il se

Antoine Oliva,

pg e TT -

Mysticisme.

rendit de nouveau à Rome, .où il jouit de toutes les bonnes grâces des prélats et des papes. Mais, sous Alexandre VIII, le Saint-Office découvrit que dans la maison de monseigneur Gabrielli il se tenait un conciliabule nommé Académie des Blancs, parce qu'elle se proposait de blanchir non-seulement les abus du gouvernement pontifical, mais la religion, pour la ramener à la simplicité des premiers âges. En étaient membres, le dit Antoine Oliva, les nommés Picchetelli, dit encore Cecco Falegname, Alfonsi, Capra, les docteurs Mazzutti, et Pignatta, secrétaire. Ils furent tous arrêlés et mis à la torture, à l’exception de monseigneur Gabrielli, qui fut regardé comme idiotetrejeta toute la faute sur Oliva. Cet infortuné, se voyant perdu, se précipita d’une fenêtre du palais de l'Inquisition, et se brisa la tête. | |

Nous avons montré ailleurs comment le mysticisme s'était emparé des âmes pieuses et saintes. Obéissant à ce sentiment, Bellarmin écrivit l’Échelle pour monter des créatures à Dieu, qui a été traduite du latin dans tontes les langues, et le Gémissement de la Colombe. ou le bonheur des larmes. Plus illustre encore dans cette voie fut sainte Thérèse, appelée par le pape et par Philippe II à réformer les monastères :; c’est elle qui définissait le démon : Ce malheureux qui n'a jamais aimé ; c'est elle aussi qui disait que l'intelligence humaine devrait juger des choses, comme s'il n'y avait au monde quelle et Dicu'.

Dans d’autres circonstances les mystiques paraissaient ramener les âmes aux exagérations du moyen âge, où la hardiesse et mème la témérité des idées s'associait à la

(1) Ce futun grand mystique que le poëte espagnol Louis Ponce de Léon, qui rosta dans les prisons de l’Inquisition de 1572 jusqu’en 1576 et qui mourut en 1591.

piété la plus fervente, à la foi la plus ferme. Cette tendance à s'abimer dans la divinité du Christ jusqu’au point d’oublier l'humanité portait à des pensées qui fournissaient un aliment dangereux aux passions et à d'orgueilleuses théories; or, on le sait, les théories les plus superbes ne valent pas le plus petit acte de bien pratique.

Il fut révélé à un certain frère Egidius qu’une bonne femme peut mieux aimer Dieu qu'un docteur en théologie. Il se mit à courir les rues en criant : « Venez, bon- « nes femmes; aimez notre Seigneur, et vous pourrez « être plus grandes que saint Bonaventure. »

Michel Molinos, prêtre de Saragosse (1627-1696), s'étant fixé à Rome en 1662, y acquit bientôt une réputation de grande piété, et fit imprimer {en italien), en 1675, un Guide spirituel qui conduit l'âme par le chemin intérieur à la contemplation parfaite el au riche trésor de la paix imérieure. Son dogme fondamental était que celui qui unit son âme à Dieu par l'oraison du repos ne peut plus pécher volontairement ; il arrivait ainsi à une espèce d’extase et en somme à s’anéantir en pensant à Dieu, et dans cet état à n'avoir nul souci de ce quise passe dans le corps; les imaginations les plus lubriques peuvent surgir dans l’âme sensitive sans la souiller, et sans atteindre l’âme supérieure, où résident l’intelligence et la volonté. Dieu soumet le croyant au mariyr spirituel des vives tentations pour lui faire connaître sa propre abjection ; mais loin de s’en effrayer, il faut les mépriser, laisser faire le démon, et se reposer dans la certitude que Dieu conduitau salut non-seulement par les vertus, mais aussi par les vices. On croirait entendre Luther écrivant à Mélanchthon : « Sois pé- « cheur et pèche vigoureusement, mais que ta foi soit « plus grande que ton péché... Il nous suffit d'avoir

Molinos,

« connu l'agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. « Le péché ne peut effacer en nous le signe de l’agneau, « alors même que nous forniquerions ou que nous tue- « rions mille fois par jour. »-‘

C'est ainsi qu’à l’aide d'un quiétisme obscène l’immoralité était érigée en théorie.

Pendant vingt-deux ans, Molinos fut'régardé comme un saintdansla direction des âmes; et Paul Segneri, quile réfuta par son livre de l'Accord de Paction et da repos en l'oraison, passa pour un envieuf et un calommiateur; peu s’en fallut même qu'il n’y perdit la ‘vie: mais l'évêque de Naples, Inigo Caracciolo, s’aperçut du mal causé dans son diocèse par Molinos : Innocent XI, démasquant ses erreurs, en avertit la chrétienté. Le prêtre espagnol avait une correspondance si étendue, que lorsqu'il fat arrêté, en 1685, on trouva chez lui douze mille lettres et des sommes considérables, à lui confiées par ses dévots. Malgré les protections et les influences, il fat jugé par le Saint-Office, et ses livres condamnés ; convaincu d'actions abominables, il dut se rétracter ‘publiquement sur la place de Sainte- Marie-de-la-Minerve, le 3 septembre 4687, revêtx d'un habit. gris, avec une croix rouge devant et derrière. On avait accordé une indulgence de quinze aris et de quinze quarantaines à quiconque assisterait à la cérémonie de rétractation, en sorte que, outre le sacré collége, on vit accourir une grande multitude de peuple, de nobles et de savants, pour lesquels on'avait dressé des tribunes: à la lecture de chacune des maximes de l’auteur, non moins monsirueuses que ses fautes, la foule sifflait et criait : au feu, au feu ! La lectureterminée, Molinos abjura ses

(1) Mss. de Spalatin, Lettres de Luther à Mélanchthon, 5 août.

erreurs, recutavec l’absolution les coups de verge sacramentels sur.les épaules : on le revetit ensuite de la livrée du repenti et on Fenferma dans une chambre, en lui imposant l'obligation de.se eonfesser quatre fois per an, et-de réciter tous les:jours avee le dredo, le tiers. dn Rosaire : ik vécut ainsi dans .la pénitence jusqu’au 28 décembre 4696. En même temps:que Îwi fureat condamnés è. l'abjuration-et à la prison ses prosélytes Simon Leoni, prêtre, et Antoine-Marie, son frère:laique,: natif de Campione sur le lac de Lugano. Ce dernier s’obstina pendant deux mois à somtenir de fausses interprétations de: certains passages de l'Écriture : à la fin ilabjnra également. Soixante-huit propositions de Molinos furent formellement candamnées par Innocent XI,.dans la bulle Cejestis Pastor, du 20 novembre 1688. On. condamna . aussi: à cette. époque, comme infébtée de quiétisme, la Contemplation mystique du cardinal .Pierre-Mathieu Petrucci, évêque .de Jesi {États romains) sa ville nasale, qui avait défendu Molinos, et qui, repentant, renonça à toutes les dignités, .. ‘.

Dans. les contrées subalpines, et par ticulidrement à Verceil, le. barnabite savoyard Francois La:Combe et la fameuse madame Guyon préchaient les voies :inlérieures, l'oraison du silence, la foi nue; l'amour de Dieu ‘pur. et pour lui-même, sans crainte. sans espérance ; en sorte que l'âme, dépouillant son individualité, confond sa volonté

avec eelle de Dieu, au point qu'elle ne sait plus que con-

damner en elle ‘et de quelle faule se confesser, On sait que Fénelon lui-même se laissa prendre aux exaltations mystiques de madame Guyon, et ent. à ce:propos des démélés avec Bossuet, qui se terminèrent par une condamnation, à laquelle le pieux évèque de Cambrai se soumit. Dans le Valcamonica, terre alpine arrosée par l’Oglio,

érancois La Combe.

Me Guyon,

Pélagiens.

dans le val Camonica.

entre le Trentin et la province de Brescia, l'évêque de Brescia, Marc-Antoine Morosini, avait fondé un grand nombre d’oratoires et de confréries pour l'instruction des montagnards. Ces dévotions trouvaient un ardent apôtre en la personne de Jacques Philippe , laïque milanais, qui amena l’évêque à les organiser de la même manière que les oratoires de sainte Pélagie à Milan ; mais on y découvrit bientôt des désordres tels, que l’évêque suspendit, puis défendit l'œuvre, en 1653. Le mal avait jeté des racines, il se propagea dans ces contrées une espèce de quiétisma que prôtres et laïques préchaient publiquement ; les hommes et les femmes se réunissaient indistinctement la nuit pour prier et se flageller; on refusait obéissance aux curés etaux évêques ; la prière se prolongeait jusqu’à sept ou huit heures du matin; ces flagellants croyaient être seuls des saints, et se confessaient en public. Le cardinal Pierre Ottoboni, devenu évêque de Brescia, déploya la plus grande vigueur pour la répression de ce nouveau pélagianisme.

On raconte qu'un jour qu’il était à sa fenêtre il vit passer avec des clefs et des cadenas un ouvrier qui criait sa marchandise; puis un second, un troisième, un quatrième. Soupçonnant quelque chose, il fait appeler le suivant, et

lie conversation avec lui; puis, fouillant dans sa cassette, .

il y trouve des catéchismes calvinistes et des opuscules concernant les croyances et les pratiques pélagiennes. À la suite de cette découverte, il publia une pastorale ‘en date du 413 mars 1656, fit venir dans la vallée les inquisiteurs, qui découvrirent un grand nombre d’hérétiques : les oratoires furent abolis, les prêtres Marc-Antoine Ricaldini, 3.-B. Maurice, Benoît Passanesio et quelques autres furent bannis ou emprisonnés. Leurs prétentions allaient jusqu'au miracle : un certain François Negri dit Fabianini, en par-

n —.- Aa ey oo —Rnayp€[sRqm ©

db.

ticulier, se vantait de parler à Dieu face à face : il avait écrit un petit volume de révélations et de prophéties, rempli de tant d'erreurs, que l’inquisitenr de Trévise ordonna de brûler l'opuscule.

- Jean-Auguste Ricaldini, frère. de Marc-Antoine, fit sa rétractation dans l’église de Trévise, et déclara s'être trompé en croyant que l'oraison mentale fût l'unique porte du salut; que le don de l’oraison mentale est plus grand que celui de la rédemption et de l'institution du Très-Saint-Sacrement; que les macérations et les pénitences.ne sont pas chères à Dieu, en tant qu'elles domptent la chair, puisqu'il n’est pas bien de mortifier celle-ci, attendu que nous sommes créés pour aimer, non pour souffrir, que Dieu veut enlever aux prétres de l'Église le soin d'expliquer les saintes Écritures pour le confier aux laïques; que les princes auront juridiction sur les ecclésiastiques, en feront mourir un grand nombre, et dépouilleront les autres de leurs dignités.

. Un nommé Beccarelli, de Brescia, fut encore condamné comme quiétiste par les juges des hérésies de Venise. L'hérésie des quiétistes avait surtout fait du mal parmi les femmes et dans les monastères, nommément dans ceux de Faenza, de Ravenne, de Ferrare (D). Le cardinal Ottoboni, que nous avons déjà nommé, devenu inquisiteur général, contribua puissamment à l’extirpation du quiétisme; il fit plus encore, lorsqu'il devint pape sous le nom d'Alexandre VIII. Bernmo, parlant de l'horreur que toute espèce d’hérésie inspirait à ce pape, raconte qu'il fit arrêter un clerc. de sa propre chambre, protonotaire apostolique, suspecté de. spinosisme, et le livrea à la congrégation du Saint-Office, bien que quatre cardinaux composant ce tribunal se trauvassent ètre parents'de l'accusé.

Pandol

Ricasoli.

En 1689, l’Inquisition condamma encore sœur Françoise de Pistoie, religieuse de Saint Benoît de Pise, qui se faisait passer pour sainte. Morte impénitenté, elle. dut ètre ensevelie comme les personnes eonvaincues d’hérésie, c'est-à-dire que ses restes et son effigie furent portés sur la charrette des criminels, brûlés par la main du bourreau sur le lieu du supplice, € et sés cendres jetées au vent.

La famille ‘des Ricasoli, l’une des plus illustres de ia Toscane, est d'antique origine lombarde-: elle a le titre héréditaire de baron. L’inscription-du ‘tombeau d’un membre de cette famille, qui se trouve à Sahta-Maria- Novella, vante le dévouement de Ricasoli pour la ‘la maison alors régnante de Toscane. ‘

Du mariage de Françuis-Marie, appartenant à la branche des barons de la Trappola, avec Diamante Antinori, était né, le 2 ‘avril 1581, Pandolphe, savant helléniste et docte hébraïsant, profond théologien, grand orateur. Entré chez les Jésuites, il en sortit avant d’avoir fait profession, et devint chanoine de la cathédrale de Florence. Il écrivit sans les publier un grand nombre d'ouvrages de controverse et d'ascétisme, parmi lesquels nous citerons : les Instructions pour les prêtres, où l'on donne les remèdes spirituels avec lesquels ils doivent opérer la guérison spirituelle des âmes maludes des fidèles, et administrer les secours spirituals à celles qui sont arrivées au moment de l’agonie et à la fin de leur vie(en italien). Il prononea les oraisons fanèbres du prince François de Médicis: et de Cosme II; il fitimprimer à Bologne, en 1643, ? Académie japonaise, dialogue où il défend la vérité des dogmes catholiques; il y ajouta un Discours en l'honneur de Jésus-Christ crucifie qu'il avait prononcé devant la magistrature de Raguse. En

van

1621, il publia à Naples les Observations sur une trèséminente vertu chrétienne, et histoire sacrée de la vie céleste et des divins sacrifices de la biexheureuse Marguerite de Cortone; puis en 1693, à Venise, Observations sur la manière facile d'acquérir la perfection chrétienne, contenues dans la vie du père Ange-Marie Montorsi, avec un appendice où l’on montre la manière de remplir les obligations de son état. Beaucoup de ses ouvrages sont encore inédits ; le plus im= portant est le Traité De Unitate et Trinitate Dei, et de primo et secundo adveniu Filii Dei, hebraice et latine, adversus nostre ælatis atheistas, hæreticos et judaas. .

Ces ouvrages, dépourvus de mérite littéraire ou doctrinal, sont néanmoins fort vantés par les contemporains, qui en outre louent l’auteur de son assiduilé à la chaire et au confessionnal, de son zèle et de sa courtoisie.

Faustine Mainardi, veuve Petrucci, avait fondé une institution de jeunes filles sous le titre de Sainte-Dorothée ; elle ne crut pouvoir mieux faire que de placer sa maison sous la direction du chanoine Ricasoli. Ce fut un malheur pour lui : à l’âge de cinquanteans il s'éprit d’une belle flamme pour la directrice; dans le but d’arriver plus sûrement à ses fins, il s'aida de l’inclination de la dame à l’ascétisme; peut-être que lui-même, dans le désir de tranquilliser sa conscience, crut pouvoir faire dire aux livres saints et à la théologie que tout est per- . mis aux sens, pourvu que l’âme reste indifférente : c'est de la part du chrétien un mérite d'accepter ce que Dieu lui envoie; les contacts de la chair, loin d’être peccamineux, sont méritoires, pourvu qu'ils soient faits avec l’intention de se rendre toujours plus parfaits dans la voie spirituelle ct de glorifier Dieu. Il appuyait ces erreurs sur des révélations qu'il affirmait lui avoir été faites par son

ange gardien, lequel lui apparaissait souvent et lui donnait l'avant-goût des joies du paradis; l’ange allait même jusqu’à lui manifester par des miracles la volonté et l'approbation divines.

Non-seulement la maîtresse, mais les élèves se laissèrent tromper par des doctrines si favorables aux sens; doctrines qui étaient encore propagées et appliquées par un certain père Séraphin Lupi, servite, auteur de plusieurs ouvrages de théologie mystique; par un jeune prétre de la maison Fantoni, par le chevalier André Biliotti, par Jérôme Mainardi et un anonyme.

Malgré cette affreuse corruption, Ricasoli n'était ni moins studieux, ni moins zélé : à l'occasion de la peste de 1630, il traduisit et publia le beau discours de saint Cyprien sur ce fléau; il termiha le Typws opfimi regiminis ecclesiastici, politici ‘et, æconomici, où il offre David comme modèle aux rois; il commenta plusieurs psaumes, pour servir d’éxercice d’hébreu (E), et donna la Perfotio pulchritudinis, seu Biblia hebraica.

Ces désordres honteux duraient depuis huit ans, lorsque l'Inquisition fut mise sur la piste. Ricasoli n’hésita pas à aller s’accuser lui-même : il fut incarcéré et ses compagnons avec lui. L’Inquisiteur Jean Mazzarelli, de Fanano, ne put procéder franchement , vu qu’il s'agissait de personnages de haute noblesse et de grand savoir, alliés aux premières familles. Ajoutez les marques de repentir : sincère données par Ricasoli en prison : aussi la peine füt-elle moins sévère que ne le comportait le délit.

- La prudence faisait un devoir de cacher et la faute et le châtiment. Et cependant le 93 avril 164, dans le réfectoire du couvent de Santa-Croce, au milieu d'un appareil funèbre, en présence des princes de Médicis, d’un grand

nombre de théologiens, de seigneurs et de plébéiens, on fit aux coupables, agenouillés et revétus des habits de l’ignominie, lecture de l’acte d’accusation et de tous les détails scandaleux de la cause. Ricasoli, Fantoni et la dame Mainardi furent condamnés à la réclusion perpétuelle. Après avoir fait abjuration et amende honorable de ses erreurs et de ses péchés, Ricasoli fut enfermé dans une étroite cellule de ce couvent, où il vécut encore seize ans, dans les macérations et dans l'exercice de la pénitence la plus austère. R mourut le 47 juillet 1657, et on lui refusa les honneurs de funérailles solennelles *.

La bibliothèque nationale de Naples possède en manuscrit l’Histoire de sœur Julie de Marc et des fausses doctrines enseignées par elle, ainsi que par le père ‘Antello Arciero et. Joseph de Vicariis. Sœur Julie était née à Sepino, province de Molise, d'un paysan de Sarno : devenue orpheline, elle entra, à Naples, au service d’une dame. Séduite par un palefrenier, elle confie sa faute à sa maîtresse, qui l’aide charitablement à en dissimuler le fruit. Revenue ensuite à la dévotion, elle se fait recevoir dans le Tiers:Ordre de Saint-François ; mais le père Aniello Arciero, religieux crucifère, son confesseur, lui infiltre les abominables doctrines du quiétisme, et l'amène jusqu'à recueillir chez elle des femmes qui cachaient leurs désordres sous'le manteau des pratiques religieuses, ét qui suivaient entre elles les riles imputés aux Patarins. La chose était si bien voilée, que de très-nobles dames, et jusqu’à deux femmes de vice-

(1) « Car ainsi le voulurent ses bourreaux, » dit Passerini dans la Généalogie et histoire de la famille Ricasoli (Florence, 1861). Son procès se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque Riccardiana. Pendant que la dame Faustine corrompait ces pauvres jeunes filles, des religieuses virent un Ecce homo suer le sang à l'église de Sainte- Lucie de la rue San-Gallo.

roi, Y adhérèrent : la vérité s'étant fait jour, la bande fut envoyée à Rome, et dut abjurer dans l’église de la Minerve; le 42 juillet 1645.

L'île de Sicile, qui s’est toujours'vantée de n’avoir jamais été souillée par l’hérésie, et qui en 1631 érigeait sur la place Bologni à Palerme une statue en bronze de Charles- Quint jurant la constitution, avec l'épigraphe : PurcaTORI Eurorz, Lennearnu» HÆRESEON EversorIi, ExTINCTORI PANORmus pussima D. D., — la Sicile, après avoir appartenu aux ducs de Savoie pendant quelques années d’une domination heureuse et courte, était revenue à ses anciens maîtres autrichiens, dont le retour fut fêté avec les exagérations ordinaires en pareille circonstance, et en l'honneur desquels on frappa des médailles portant en exergue : Ab Austro prosperitas et felicitas. Sous le gouvernement du marquis d'Almenara, le 6 avril 1704, on fit à Palerme, sur la grande place, au côté méridional du dôme, un solennel auto-da-fé en présence d’au moins vingt mille personnes, des anterités, de la noblesse et du corps diplomatique. Quelques-uns des spectateurs pouvaierit se rappeler d’en avoir vu un autre, le 19 juin 1690, où avaient figuré sœur Jeanne Rosselli, franciscaine, et Vincente Morana. Une procession pompeuse accompagna ce nouvel] auto-dafé. Sur l’autel élevé au milieu de la place brùlaient en grand nombre des cierges de couleur grise, et depuis minuit on y avait célébré sans interruption des messes pour la conversion des condamnés, Parmi ces derniers venaient en premier lieu les convertis et les pénitents, la tête découverte, un cierge à la main; ensuite les réconciliés, couverts du sanbenito, espèce de. scapulaire en grossière laine grise, serré au corps et semé de croix rouges, avec la mitre en tête, enfin les relaps et les obstinés avec

le sanbenito et la mitre à flammes. Ils se placèrent sur les gradins de l'autel, et le père Antoine Majorana fit un discours de circonstance : en face de la chaire était le secrétaire de l’Inquisition, ayant devant lui une petite table où se trouvaient les pièces du procès; aux côtés, les ‘membres du Saint-Office, ayant sur la poitrine une croix d’or, de brillants et de rubis, et plus haut le grand Inquisiteur, don Jean Ferrero. On fit défiler devant eux les condamnés, à qui on lut la sentence; un grand nombre étaient renvoyés avec de légères pénitences, après avoir abjuré et reçu l'absolution ; quelques-uns furent placés sur des ânes et fustigés : mais sœur Gertrude Maric de Jésus, tertiaire de Saint-Benoît, dans le monde Philippine Cordova, et frère Romuald, des Augustins Déchaussés, dans Je siècle Ignace Barberi, tous deux de Caltanisetta, furent condamnés à être brùlés vifs, donec in cinerem convertandur, cinis vero dispergalur.

Placés sur une charrette traînée par des bœufs, ils furent conduits au bûcher, sur la place de Saint-Érasme : là on les exhorta de nouveau au repentir, pour qu’ils obtinssent au moins d’être étranglés, avant d'être jetés sur le bûcher, avant que l’on mit le feu aux cheveux et à la robe de la femme : ayant refusé obstinément toute rétractation , ils furent étouffés dans les flammes. — Et le peuple assistait au spectacle”. |

(1) Mongitore raconte longuement le supplice des quiétis'es.

(A) Pasquino se moquait dans les vers légers que nous traduisons ci-dessous de la politique de ce prince, dont l'Italie eut tant à souffrir. . .

A César il déclare la guerre et propose la paix,

Toujours également prompt à la paix età la guerre; |

Glorieux à la guerre et dans la paix

Il est l'arbitre de la paix et de la guerre.

La guerre, dit-il, c'est. moi qui la porte et c'est encore moi qui porte la paix;

Que le monde choisisse à son gré ou la paix ou la guerre :

Juste est la guerre pour qui ne veut pas la paix,

Belle est la paix pour qui ne veut pas la guerre.

Moi, je fais la guerre, parce que je ne veux pas la guerre,

Les autres parce qu'ils veulent la guerre, font la paix,

Ou faisons la paix dans la paix, ou faisons la guerre dans la guerre.

Quel grand roi! quelle grande guerre! et quelle grande paix ! |

Il envoie la paix commeucer la guerre

Il envoie la guerre pour en faire sortir la paix.

(B) « Le vrai idéal, instinctif et révélé est de sa nature axiomatique : il se réduit en un système scientifique par déduction et induction, par synthèse et analyse; il procède en un mot d’une manière tout à fait différente des sciences naturelles et de la philosophie secondaire. L'analyse ne peut venir qu'après; si on la fait marcher la première, elle ne peut aider autrement qu'à titre de simple instrument. La synthèse primitive constitue en religion la foi catholique, et en philosophie la foi rationnelle à l’Idée; elle est la connaissance du vrai contemplé dans ses analogies ou en lui-mème, par l'intermédiaire du verbe hiératique. Lorsque l’intelligence de l'enfant catholique, formé et disposé par la double institution du cathéchisme ct de la grâce, de l’Église et de Dieu,

arrive à ce degré de connaissance qui lui permet de dire avec conviction et entière liberté : Je sais et je croîs; il acquiert la double foi de l’homme et du chrétien. La connaissance suffisante du vrai intelligible et sur-énfelligible, qu’il a reçue de la ‘parole enseignante, rend intime sa persuasion raisonnable, son obéissance. Ayant appris par l'enseignement ecclésiastique les vérités rationnelles et les dogmes mystérieux de la religion, il admet les premières à eause de leur évidence, et, guidé par la lumière qu’elles répandent, il croit à l’autorité de la parole révélatrice qui les exprime et les accompagne ; il croit aux mystères incompréhensibles sur la garantie digne de foi de ceux qui les enseignent. Ainsi l'homme, qui par la grâce du premier rite était chrétien în habitu, le devient in actu; il prend librement possession de l’idée parfaite, et entre avec elle dans la naturalisation spirituelle qui lui a été conférée au céleste royaume. Nul ne peut déterminer l'instant précis et le mode spécial de cette opération dans chaque individu; car la vérité absolue et multiforme du christianisme peut influer sur l'esprit de mille manières diverses, et l'impression divine qui accompagne et accroît l'efficacité de la vérité peut s’adapter diversement au caractère particulier de l'enfant et aux conditions dans lesquelles il.est placé. Mais ce qui est clair et manifeste, c’est que la foi chrétienne et la foi rationnelle dans l’enfant bien élevé ne sont jamais précédées de l’analyse, du doute, de l'examen, et que la méthode cartésienne et protestante est également contraire à la religion et à la nature. Dans les deux cas, on anéantit la foi par le scepticisme, afin de pouvoir la refaire par l'examen; on renonce à la possession d’un don précieux, reçu par l'éducation, et l'on encourt le risque grave de ne pouvoir plus le retrouver, à la facon de celui qui, ayant en main un trésor nécessaire à sa vie, le jetterait dans la mer pour avoir le plaisir de le repècher, au prix de grandes fatigues et au risque de se noyer. En vérité la foi, qui est l'innocence de l'esprit, est, comme celle des mœurs, plus facile à conserver qu'à recouvrer lorsqu'on l’a perdue, pourvu qu'on use de la vigilance nécessaire. La foi est la vie des âmes, qui, de la mème manière que les corps, ne peuvent sortir d’un sommeil mortel et ressusciter sans un miracle. » GiIOBERTI, Introduction à l'étude de la Philosophie.

(C) « L'esprit moderne s'est montré fort sévère à l'égard du cénobitisme. Nous avons oublié que c’est dans la vie commune que l’âme de l’homme a goûté le plus de joie. Le cantique « Oh! qu’il est bon, qu'il est charmant à des frères d'habiter ensemble! » (Ps. CXXXIII) a cessé d’être le nôtre. Mais quand l’indi-

vidualisme moderne aura porté ses derniers fruits; quand l’humanité, rapetissée, attristée, devenue impuissante, reviendra aux grandes institutions et aux fortes disciplines; quand notre mes quine société bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées, aura eté chassé à coups de fouet par les parties béroiques et idéalistes de l'humanité , alors la vie commune reprendra tout son prix. Une foule de grandes choses, telles que la science, s'organiseront sous forme monastique, avec hérédité en dehors du sang. L'importance que notre siècle attribue à la famille diminuera (!). L'égoisme, loi essentielle de la société ‘civile, ne suffira pas aux grandes âmes. Toutes, accoufant des points les plus opposés, se ligueront contre la vulgarité. On retrouvera du sens aux paroles de Jésus et aux idées du moyen âge sur la pauvreté. On comprendra que posséder quelque chose ait pu être tenu pour une infériorité, et que les fondateurs de la vie mystique aient disputé des siècles pour savoir si Jésus posséda du moins « les choses qui se consomment par l'usage ». Ces subtilités franciscaines redeviendront de grands problèmes sociaux. Le splendide idéal tracé par l’auteur des Acfes des Apôtres sera inscrit eomme une révélation prophétique à l'entrée du paradis de l'humanité. » (RENAN, Les apôtres, pages 131 à 133.) —

(D) Bernino, Histoire des hérésies, XVIIe siècle, ch. 9. .

Un grand nombre des livres prohibés à cette époque ont trait à la mystique. Tels sont en italien : Le trésor mystique révélé à l'âme aspirant aprés l’oraison continuelle, ayant pour auteur un prêtre génois (condamné en 1605). — Progrés de l'âme dans le chemin de la foi pure, de Jean-Paul Rocchi (défendu en 1687 ). «# Petrucci Pierre Mathieu, Lettres et traités spirituels et mystiques. — Enigmes mystiques dévoilées. — La contemplation mystique acquise. — Le néant de la créature, le tout de Dieu (condamnés en 1686). Alphabet littéral, fantastique, mystique, acquis, contemplatif, réponse circulaire à une religieuse pusillanime dans l'exereice de la contemplation mystique acquise (prohibé en 1687);

. Deuil spirituel pour les pauvres dmes du purgatoire (défendu en 1703).

Dialogue de la beauté et moyen de bien se servir des fenétres de l'âme (défendu en 1733).

Un grand nombre de livres de dévotion de Michel Cicogna, tels que : l'Ambroisie céleste, ou nourriture suave de l'âme contemplative. — Source du divin amour. — Jésus-Christ aimant. — Flammes de l'amour divin dans l’âme désireuse de. faire le bien.

Et de Jean Falconi : Alphabet pour savoir lire en Christ. — Lettre

à une fille spirituelle, dans laquelle on enseigne le plus pur et le plus parfait esprit d’oraison.

(E) La bibliothèque Magliabecchiana possède de Pandolphe Ricasoli, une « Interprétation des psaumes hébreux » Ce sont cinq psaumes écrits en commençant par la fin ; au-dessous de chaque verset est placée la traduction italienne, etun commentaire adressé à une religieuse à laquelle le Seigneur « inspire et donne la volonté, « l'esprit et la force d'apprendre avec une grande facilité et une « grande persévérance la langue sacrée hébraïque pour s’en servir. « dans la contemplation des divins mystères, et non pour prècher « ni enseigner. »

Il existe encore à la Magliabecchiana |’ Esposizione del Pater noster par Celse Cittadini, offerte à don Cosme de Medicis en 1602, la première fois qu’il allait à Sienne (Manuscrits, classe XXXV, n° 19). ll dit dans la préface avoir déjà commenté l’Ave Maria et la Canzone de Pétrarque à la Vierge, et il dédieson travail à la grande-duchesse.

Enfin, j'y ai trouvé les traces d’une mission solennelle que le père Segnen donna en 1714sur la place de Santa-Croce : il fut reçu avec la pompe que notre siècle réserve aux princes ou aux charlatans : la foule, la noblesse, le grand-duc assistaient à ses prédications.

Piémont. Les Vaudois subalpins.

Au ceeurdes Alpes occidentales se formait une puissance qui, en s’annexant les restes du royaume de Bourgogne, puis en obtenant la lance et l’anneau de Saint-Maurice de l’abbaye de ce nom, peu à peu s’étendit de la Saòne à la Sésia et du lac de Neufchâtel à la Méditerranée, épiant du haut des Alpes de quel côté soufflait le vent, pour lui déployer les voiles, indécise s'il valait mieux s’agrandir en deçà ou au delà des monts, et favorisant tantôt l'Empire, dont elle était vassale, tantôt la France, dont elle était la voisine insidieuse, jusqu’à ce qu’elle se tournât résolument du côté de l'Italie, où elle devait non-seulement survivre, mais se substituer à toutes les dynasties. C’est pour cela qu'à l'histoire de l'Italie nous rapportons celle des pays dont les ducs de Savoie tirèrent et leur berceau et leur titre, et qu'ils ont abandonnée naguère pour de plus grandes aspirations. Chàrles III, dit le Bon, était neveu de François Je"; mais comme il le craignait, à cause de son voisinage et parce qu'il possédait les clefs de son État, c'est-à-dire Saluces, il pencha pour Charles-Quint, dont il épousa la belle-sœur, et qu'il aida puissamment contre son rival en Italie. En conséquence, le roi de France envahit toute la partie de ses États comprise entre Moncalieri et les Alpes, pendant que l'empereur occupait le reste

Les ducs de Savoie,

et fortifiait Asti, Fossano et Verceil, de sorte que le duc disait à Muzio : « J'ai deux maîtres de ma ‘maison, l’empereur et le roi, qui gouvernent mes biens sansm’enrendre compte. »

Comment devait s’en trouver le pauvre pays, Dieu le sait, mais le duc espérait toujours, en louvoyant, arriver à ses fins. En lui promettant un succès plus sûr, on l’exhorta à profiter de la Réforme, à l’embrasser ouvertement, ce qui lui vaudrait la faveur de tous les adversaires de la papauté et de l'Autriche.

Anémond de Coct, chevalier du Dauphiné, plein d’enthousiasme pour le nouveau symbole, engageait vivement Luther à y convertir le duc : « Il est, disait-il, fortement enclin à la.piété et à la vraie religion‘; il aime à parler de la Réforme avec les personnes de sa cour’; il a adopté la devise Nihil deest timentibus Deum, devise qui est la vôtre. Humilié par l’Empire. et pdf la France, il aurait un moyen d’acquérir une suprême influence sur la Savoie, la Suisse, la France. »

Luther, en effet, lui écrivit, mais sans résullat. Au contraire, le duc passait des matinées entières à visiter des églises et à entendre des messes : en 1598 les trois États de Savoie le suppliaient de tenir prêtes des troupes suffisantes pour réprimer les tentatives des Réforinés, et pour empêcher leur extension dans le pays; quant à lui, comme l'idée, alors naissante, d’unifier l’État, lui souriait, il ne demandait qu’à en arracher l’hérésie. Mais en cinquante ans de règne, en voulant tout acquérir, cet ambitieux ne fit que perdre ; nous avons vu {t. III, p.625 etsuiv.)comment sa passion de se rendre maître de Genève fit que cette ville

(1) Ein grosser Liebhaber der wahren Religion und Gottseligheit, LUTHERI EPP. 401.

se révolta contre lui, et, s'appuyant sur les Cantons suisses réformés, embrassa la Réforme, dont elle devait devenir la Rome; nous avons vu aussi comment le duc regretta éternellement la perte de cette cité, et comment plusieurs fois il tenta de la recouvrer, mais toujours à sa honte’. | 3

Dans une ‘histoire du Val d'Aoste, existant à la bibliothèque du roi à Turin, on trouve des lettres d’où il appert que, bien qu'on ne veulàit pas d’inquisiteurs, cependant Calvin; ayant propagé Phérésie dans cette vallée, quelques personnes furent poursuivies par le vicaire de l’évêque Gazzino, et convainoues de ce chef furent livrées aux seigneuts pairs ‘Ou non pairs ; pour examiner la sentence, sans qu’aucum iriquisiteur y eût part...

Le 42 juillet 1529 , Pierre Gazzini ,; évêque d'Aoste et ambassadeur à Rome, dans une lettre qu'il écrivait au duc de Savoie, lui racontait qu'il avait exposé au pape qu’à Chambéry s’était tenu un synode général, composé de prélats et d’abbés, pour délibérer sur les affaires de la religion, et que ceux-ci le suppliaient de venir à leur secours, vu les excès communis par les Luthériens dans les vallées de la Savoie. Il ajoute que la Bourgogne supérieure et le comté de Neuchâtel sont envahis par cette secte; qu'à Genève l'évêque n’ose plus habiter, qu’on n’y fait plus le carême, qu'ôn y mange gras les jours maigres, et qu'on lit} des

(t) Dans la liste des pasteurs envoyés à dés ‘églises étrangères par la compagnie des pasteurs de Genève, de l'an 1555 à l’an 1556, je trouve à la date de 1555, comme ayant été envoyé à Aunis et Saintonge, le Piémontais Philippe Parnasso : envoyés en Piémont, Jean Vineannes le 22 juin 1556 : Jean Lanvergeat en octobre 1556 : Albert d’Albigeois le 37 septembre 1556 : Jean Chambeli en janvier 1557 : à Pragelat, Martin Tachart le 3 juin 1558 : à Turin, Christophe, fils du médecin de Vevey, en décembre 1558.

livres défendus. Selon lui, Aoste et la Savoie seraient totalement pervertis si le duc n'avait pas fait décapiter douze gentilshommes, principaux apôtres de ces doctrines. Malgré cela, il ne manque pas de gens peur répandre ce venin dans les domaines du duc, bien que celui-ci ait défendu d’en parler sous peine de rébellion et de mort. Ces personnes s'écrient que le duc n’est pas leur roi, et vu le malheur des temps et les lourdes dépenses de la guerre, elles demandent à grands cris qu'on vende le peu de biens que les ecclésiastiques possèdent encore, et avec ces maudites promesses elles gagnent beaucoup d’adhérents. L'évêque conclut en disant au Saint-Père quels grands services le duc de Savoie rend à sa cause, en poursuivant cette secte, et en l’empêchant de pénétrer en Italie. Le pape lui répondit en le remerciant, et lui manifestant ses regrets de ne pouvoir, à cause de la ruine de son trésor, lui envoyer de l'argent, mais il le suppliait de surveiller de près Genève, car il faut à tout prix empêcher sa perversion.

Une lettre datée de décembre 1535 signale l'existence de graves contestations entre les habitants d’Aoste et l’évêque Gazzini qui les avait excommuniés. Cette même année, nous voyons les pays’environnants troublés par la guerre et par l’hérésie de Calvin; et Ami Porral, député de Genève à Bâle, écrivait : « Le duc nous dit qu’il a fort à faire au delà des monts, en partie à cause de l’évangile qu’on propage dans toutes les villes. Il convient que la chose aille de la sorte, car elle vient de Dieu, au mépris des princes. »

Le même historien raconte que dans les premiers jours de février 4536 Calvin pénétra dans la vallée, et s’approcha de la ville, se tenant caché dans la laiterie de Bibiano, chez l’avocat noble François Léonard Vaudan. Le réfor-

PIÉMONT. LES YAUDOIS SUBALPINS. 461

mateur parvint à pervertir quelques habitants, et sema des écrits pour les engager tous à recouvrer leur liberté et à s'allier aux Cantons suisses protestants. Le péril fut conjuré par des prédications et des processions, auxquelles assistèrent outre le peuple l’évêque Gazzini, le clergé, le comte Renaud d'Echalland, et les personnes les plus notables, pieds nus et couvertes d’un sac et decendres : clles firent un pacte avec les seigneurs des sept décuries sises dans le Valais, par lequel elles s'engagèrent à se défendre réciproquement contre tout changement en fait dereligion ou d’allégeance. On fit en outre, dans une assemblée générale, défense au nom de son altesse, sous peine de mort, de lancer une proposition quelconque hostileaux souverains ou à la religion. |

Les adhérents de Calvin s’enfuirent, passant à gué le torrent Buttier au-dessous de Cluselin, d'où ils se rendirent dans le Valais par les montagnes de la Valteline. Les trois États réunis en assemblée, levant les mains au ciel, firent une profession de foi publique, et jurèrent solennellement de vivre et de mourir dans la religion catholique, et établirent une procession le jour de la circoncision et le mardi de Pâques et de la Pentecôte, à laquelle assistait toute la ville, sans compter qu'ils décrétèrent l'érection d’une grande croix de pierre au milieu de la ville : en outre on enjoignaït à tous les habitants de mettre surleur porte le nom de Jésus.

Dans la relation de Grégoire Barbarigo, ambassadeur vénitien près Charles-Emmanuel I° en 1611, il est dit combien la perte de Gex et des autres cantons, ainsi que celle de Genève étaient cruelles pour le due de Savoie, « ce duc désirant plutôt reculer les limites anciennes de ses États, que de se voir privé des possessions que lui avaient

léguées ses ancétres. » A la mort d'Henri IV, il espéra les recouvrer, d’abord à cause du mariage du prince son fils, ensuite parce que l’appui des Francais était perdu pour Genève, où il y avait moins d'affluence de Protestants , depuis qu'ils étaient tolérés en France, moins d’industrie, depuis qu'à Lyon on favorisait les manufactures nationales, moins de travail d'imprimerie, depuis qu'aux livres publiés dans cette ville, bien qu'ils fussent souvent orthodoxes et bons, on refusait la marque des libraires lyonnais avec laquelle ils circulaient librement.

Il continue à raconter comment le duc se servit toujours de la religion comme prétexte!pour agrandir ses États: par ses inteHigences avec la Ligue, il espéra s'étendre en Provence ; sous prétexte de chasser les Huguenots, il désirait ardemment obtenir Genève; mais lorsqu'il vit que ses auxiliaires étaient insuffisants, il se fit l’ami des Protestants d’Allemagne, et n’hésita pas à déplaire au pape, surtout en attirant la guerre en Italie. Le pape comprit qu'il fallait user d’égards envers un pays, qui, se trouvant en contact avec Genève, pourrait manquer au respect qui lui était dû. Et à cette occasion il parle des vallées vaudoises, et deleur obstination dans les croyances soit anciennes, soit nouvelles, Il ajoute que l’État, en même temps qu'il fut occupé par les Français, fut envahi par la doctrine des Hugnenots ; elle y eut des prédicateurs publics à Turin‘ et ailleurs, « mais ceux-ci, dès que le duc fut redevenu

(1) Dans un itinéraire manuscrit d'un anonyme milanais, cité par Argelati, p. 1721, et qui est de l’année 1515, on lit : « De Milan à Boffalora, a Novare, à Verceil, San-Germano, Ciliano. Chivasso est-un pays fortifié, et grand comme Abiategrasso. Turin est une ville grande comme Pavie et la métropole du Pied des monts : là se trouve le sénat de duc de Savoie et une université de peu de valeur ; il y a aussi un méchant château, point fort du tout. »

maître de ses États, furent obligés de partir; de sorte qu'aujourd'hui on est partout catholique, les ducs comprenant que, autant diminuait le zèle pour la religion catholique, autant croissait la sympathie pour les Français. »

Le clergé vit sous la dépendance étroite du duc, ce qui enlève au pape toute possibilité de le contrarier; en effet, les bénéfices ecclésiastiques sont presque tous conférés librement par le duc, y compris les deux archevéchés de Turin et de Tarentaise, et les neuf évèchés, ayant de deux à cinq mille écus de revenu; le duc propose à l’approbation du.pape un seul nom; il laisse les sièges longtemps vacants, et en profite alors pour récompenser les personnes et les familles qui lui sont dévouées; il ne permet aux étrangers ni de les occuper ni de régler les consciences de -ses sujets : il en a converti un certain nombre en commanderies des Saints-Maurice-et-Lazare. Dans les matières de juridiction, il a même au delà des monts pleine autorité sur les personnes ecclésiastiques ; en Piémont celles-ci conservent encore quelques priviléges. Il s'efforce de bannir l'intervention cléricale dans les fiefs. 11 est jaloux des Capucins, qui, dépendant de la province de Gênes, ne tiennent pas assez au prince; aussi les chasse-t-il, principalement du.couvent qu'ils possèent sur la colline de Turin. |

Voilà pour le Piémont proprement dit. Pour ce qui concerne les pays qui appartenaient à Gênes, je trouve qu'à Vintimille, en 4573, l’évêque pardonne à Antoine Planca, de Tende, lequel à Gênes (ou à Genève? ) avait embrassé la religion luthérienne. À Sospello, on indique encore les maisons où habitaient quelques calvinistes, qui n'étaient tolérés que dans cette ville.

À la date du 17 avril 4582, Hugolin Martelli, évèque de

Glandève, dans une lettre au duc de Savoie, lui parlait d'un cas d’hérésie qui s'était véritié à Pogetto. Il s'agissait d’un médecin, du nom de Morin, qui dix ou douze années auparavant était parti avec son père pour cause d'hérésie, et qui de retour dans sa patrie avait fait acte d'obéissance à l'Église en présence du gouverneur. L'opinion commune est que tout va bien, mais pour lui, au fond de sa conssience, il doute de la sincérité de sa conversion, et en conséquence il le fait surveiller de près pour l'empêcher de vendre ses biens paternels, dont il a été remis en possession depuis son abjuratiôn ; enfin, il conseille au duc de faire tout au monde pour l’empêcher de les convertir en argent, pour ensuite le laisser partir et retourner à son vomissement (sic).

Il assure que l’hérésie qui s'était montrée à Pogetto douze ans auparavant n’y a plus reparu. Au contraire, à Cigala, les prêtres se plaignent que beaucoup de personnes se confessent pour obtenir une permission de voyager, mais cette permission obtenue elles se déclarent hérétiques, et emportent l’argent provenant des biens qu’elles ont vendus secrètement. Il suggère au duc de faire déclarer de pareilles ventes nulles.

A Aghidone, quelques personnes font insolemment profession d’hérésie, mais comme elles appartiennent à la classe pauvre, il suffira de leur faire peur et de leur appliquer de bonnes censures. $i cependant elles persistaient , il faudrait leur enlever leurs enfants, et les mettre en lieu sûr.

À Sero aussi, le mal s’est répandu dans les montagnes, non par la faute des populations, mais par la volonté des Seigneurs !.

(1) Archives du royaume. Correspondance du duc de Savoie.

L’évéque de VintimiHe, à la date du 28 août 1579, faisait part au duc de ses doléancesau sujet de l'élargissement de Maladorno, bien qu'il soit complice des chominables choses arrivées peu auparavant : on le soupconna d’avoir abattu l’image de sainte Madeleine et d’avoir souillé les marches de l'autel *.

Quand de Turin on va par le sud-ouest vers les Alpes Cottiennes’, qui forment les limites de la France, après Pignerol, au milieu des montagnes plus ou moins sauvages qui dominent le mont Viso et le mont Cenis, on voit s’ouvrir une succession de vallées : au nord celle de Perosa, sillonnée par la Germanesca, et plus loin celle de Pragelat; au sud de ces dernières, celle de Rorà, plus petite et plus élevée ; à l’ouest, la vallée de Luserne, baignée par le Pellice, de laquelle se détache celle d’Angrogna ou de San-Martino, et qui d’un côté touche au Piémont, de l’autre donne accès dans le Dauphiné par le col de la Croix, passage important pour les troupes et les marchandises vers la France. De gras pâturages s'étendent le long des torrents Angrogna et Pellice, qui en tombant de rocher en rocher les arrosent d'eaux trop froides et souvent les dévastent, et au-dessus d’eux s'élèvent par gradins des plateaux, cultivés avec beaucoup de soin par les habitants, qui consacrent leur robuste existence à la garde des troupeaux, à la chasse, à la pèche, à la culture des céréales, des mùriers, à l'exploitation des bois, etdes ardoisières. Aux scènes champêtres, à mesure qu'on gagne les hauteurs et qu'on pénètre dans les vallées, succèdent d’autres scènes austères, à cause des neiges presque perpétuelles et des terribles avalanches. On y parle le piémontais, mais mélangé de beaucoup de français.

‘ (1) Archives du royaume. Correspondance du duc de Saroie. IV — 30

Les vallées vaudoises,

Les Vaudois ct leurs antiques

vicissitudes.

La vallée de Luserne.est maintenant peuplée de vingt mille Ames : son chef-lieu, Torre, avec trois mille deux cents: habitants, est très-agréablement :situé aux penr chant du Vandalino, et a.été placé à celle hauteur précisémentpourètre garanti contre les excursions de l'étranger,

C'est là, entre la plaine subalpine et les Alpes gigantesques qui la protègent, que s'étaient retirés les débris de: ces Vaudois que hous avons vus, au XIII: siècle, troubler l'Italie et donner naissance à l’Inquisition. Les Vaudois cherchent à faire croire que leur religion. vient directement des apôtres el de leurs premiers disciples; qu’elle s’est coriservée sans altération au milieu. de ces Israélites des Alpes, qui seraient ainsi les chrétiens les plus anciens, prédestinés de Dieu pour conserver: la vraie foi et-Ja pureté de l'Évangile; ‘que les réformateurs de touttemps ont tiré d'eux les doctrines qu’ils ont préchées, Celles-ci pourtant ont varié suivant les ministres et suivant les temps. En parlant d’eux (t. I, Diseours V), nous avons indiguécomment ils entendaientse distinguer des Albigeois et des. autres sectes manichéennes: Bossuét affirme ‘ qu’à l'époque où ils se séparèrent ils ne différaient de nous que par un petit nombre de dogmes, et peut-étre par aucun. Régnier Saccone, qui, étant des leurs, devait les connaître, dit qu’ils avaient sur tous les points des, croyances cotrectes, mais qu’ils blasphémaient l’Église et les -ecclésiastiques*; et le pape Lucius III les mit parmi les

(1) Histoire des rariations, liv. XI.

(2) Cum omnes alice secte immanitate biasphemiarum in Deum audientibus horrorem inducant, hec magnam habet speciem pielatis, eo quod coram hominibus juste vivant, et bene omnia de Deo credant, et omnes articulos qui in symbolo continentur. observent; solummodo Romanam Ecclesiom blasphemant-et clerum. Cloude de Seyssel, archevé-

hérétiques à cause de quelques dogmes et pratiques entachés de superstition, ce qui indiquerait qu’ils n’eurent pas d’erreurs fondamentales, surtout de celles autour desquelles on fit depuis tantde bruit. Ils tinrentmême, après la condamnation ‘du pape, ‘une conférence à Narbonne, en présence d’arbitres; et ke rapport qu’en fait Bernard, abbé de Fontaude, nous porte aussi à croire que leurs fautes consistaient principalementà refuser l’obéissanceaux prètres et aux évêques, à se regarder comme autorisés à prêcher, hommes et femmes; en opposition avec les Car tholiques, qui soutenaient qu’il faut obéir aux prêtres el ne pas en médire;. que les femmes ne doivent pas prècher, non-plus que les ldiques sans la permission des pasteurs; qu’il -ne-faut pas rejeter les prières pour les, morts, ni -abandonner.les églises pour prier dans les maisons parficulières. Alain de l'Isle, qui éerivit un livre pour les réfuter, insiste, lui aussi, sur la défense de précher sans mission, et sur le devoir d’obéir aux prélats lors même qu’ils sont mauvais; il.dit que l'ordre saéré, et mon pis le.mérite personnel, leur confère. l'autorité, de consagrer, de lier et de délier; qu'il faut se confesser aux prêtres, et non aux laïques; que dans certains cas il est perris de jurer, et de punir de mort les malfaiteurs, ce que niaient les Vaudois!. SE Condamnés par Bolesmanis, archeréque de Lyon, ils demandèrent la protection du pape Lucius III, qui, après un nouvel examen, condamna les nouveaux hérétiques en 1184 2; ils 1 ne se soumirent pas, mais revinrent cher-

que de Turin, a déclaré leur vie irréprochable; ; ce qui paraît : à i Bossugt | une nouvelle séduction du démon. .

(1)V. la note A. du Discours VIII, t. III, p. 426.

(2) Mansi, Concil. Gollectio, t. XXII, p. 492.

468 DISCUURS VIII.

cher la faveur d’Innocent HI, qui condamna encore ‘toutes leurs réunions et tous leurs enseignements, en 41199.

Jacques, évêque de Turin,'étant allé en 4209 à la cour de l'empereur Othon IV, lui fit connaître cette peste de son diocèse, et il en obtint un rescrit dans lequel l'empereur proteste que « le juste vit de la foi, et que celui qui ne croit pas est jugé; » ‘aussi veut-il que dans son empire tout hérétique soit puni avec la rigueur officielle; il lui confère l’autorisation spéciale de chasser de son diocèse les Vaudois et quiconque sème la zizanie des fausses doctrines. Cependant peu à peu leur audace s'accrut; à l'exemple des Fraticelles, ils soutenaient que pour administrer les sacrements il faut être pauvre, et qu’en conséquence les prêtres catholiques n'étaient pas les véritables successeurs des apôtres. En 1212 ils s'adressèrent de nouveau à Rome pour obtenir du Saint-Siége la liberté de prècher; et Conrad, abbé d'Ursperg, qui les y vit avec leur maître Bernard, dit qu'ils affectaient la pauvreté apostolique, portant des sandales et des tuniques comme les moines, mais ayant les cheveux longs, contrairement à ceux-ci, et que dans leurs assemblées secrètes et leurs sermons ils singeaicnt les rites de l'Église. N ajoute que ce fut pour donner à l’Église de véritables pauvres que le pape approuva les Franciscains ?.

(1) Presertim tibi aucloritate mandantes quatenus hæreticos Valdenses et omnes, qui in Taurinensi Diocesi zizaniam seminant falsitatis, et fdem catholicam alicujus erroris seu pravitatis docirina impugnant, a toto taurinensi episcopatu imperiali auctoritate expellas : licentiam enim, auctoritatem omnimodam et plenam tibi conferimus potestatem, ut, per ‘tue studium sollicitudinis, tuurinensis episcopatus area ventiletur, et omais gravitas qua fidei catholice contradicit penitus expurgetur. G1OF-

FA&DDO, Histoire des Alpes maritimes, à l'année 1209. (2) Chron., Corradi Urspergensis, è l’année 1212.

PIÉMOMT. LES VAUDOIS SUBALPINS. 469

‘ Alors ils vivaient renfermés dans les vallées subalpines, d’où, en 1308, ils repoussèrent à main armée les inquisiteurs, et mirent à mort Guillaume, prévôt catholique de la vallée, le soupconnent de les avoir dénoncés. Jean XXII, dans un bref du 8 juillet 1332, adressé à l’inquisiteur Albert de Castellars, originaire de Marseille, se plaignait des progrès des Vaudois dans le Piémont, et surtout du pasteur Pierre Martin, et il indiquait les moyens d’y remédier. En 1354 Jacques, prince d’Achaie, résidant à Pignerol, ordonnait à Balanger Rorenco et à Huet, son neveu, seigneurs della Torre, d'emprisonner tous les Vaudois qu’ils pourraient prendre dans la vallée de Luserne '. En 1365, le jour de la Purification, ils tuèrent dans le couvent des Franciscains de Suse Pierre Cambiano , de l’ordre des Frères Précheurs, qui avait acquis le fief de Ruffia. Le dominicain Antoine Pavoni, inquisiteur à Savigliano, pendant qu’il y préchait le dimanche in Albis de l’année 4374, fut tué, et son cadavre mis en lambeaux. Les meurtriers ayant été découverts, le comte de Savoie fit détruire leur maison, avec défense de la rebâtir et de cultiver leurs champs ; ajoutant que s’ils étaient saisis ils seraient promenés dans tout le Piémont, ignominieusement vêtus, et les mains derrière le dos; placés aux portes de chaque église pendant les fêtes, puis mis en prison jusqu’à ce qu'ils eussent recu le châtiment mérité ?. En 1370 le nombre des Vaudois s'était tellement accru que les productions du pays étaient insuffisantes à les nourrir ; un grand nombre d’entre eux émigrèrent, et ce fut péut-être alors qu’ils fon-

(1) RoRENCO, Mémoires historiques sur l'introduction des hérésies dans la vallée de la Luserne, le marquisat de Saluces, etc., Turin, 1649.

(2) La vie de Cambiano a été écrite par le théologien Charles Marc Arnaud, de Lagnasco. Cambiano et Pavoni ont été béatifiés.

Missione naires

et ‘nquisiteurs.

dèrent des colonies dans les Calabres et dans la Pouille.

Ils étaient dirigés par des anciens, qu'ils appelaient barbes, c’est-à-dire oncles, nom. de famille affectaeux, et dont plus tard ils tirèrent le titre de barbets. Adversaires de Rome et des rites qu'ils qualifiaient d’idolàtres, ils prétendaient avoir conservé dans son intégrité la prédication évangélique; mais, sans s’embarrasser dans des subtilités dogmatiques, ils se contentaient de croire et d’adorer conformément à ce que dictait leur conscience; et ils s'éloignaient si peu des croyances catholiques, que toutes les fois qu'ils n'avaient pas de barbes ou qu'ils les trouvaient trop ignorants dans les choses de l’âme, ils venaient requérir nos prêtres.

Quelques religieux allaient les évangéliser, et saint Vincent Ferrier, en 1403, écrivaità son général pour lui rendre compte de ses prédications en Piémont et en Lombardie : « Jai passé trois mois à parcourir le Dauphiné, annonçant la parole de Dieu ; mais je me suis arrêté plus longtemps dans les trois fameuses vallées de Luserne, d'Argentière et de Valputa. J'y retournai-deuxou trois fois, et bien que le pays soit rempli d’hérétiques, le peuple écoutait la parole de

, Dieu avec tant. de dévotion et de respect, qu’après y avoir

planté la foi avec le secours de Dieu, je crus devoir y reparaître pour confirmer les fidèles. Je descendis ensuite en Lombardie, à la prière d’un grand nombre, et pendant treize mois je ne cessai d'annoncer l'Évangile. Je pénétrai dans le Montferrat et dans les pays subalpins, où j'ai trouvé de nombreux Vaudois ainsi que d’autres hérétiques, surtout dans le diocèse de Turin; et Dieu aidait visiblement mon ministère. Ces hérésies ont leur source principale dans une ignorance profonde et dans le défaut d'instruction; il y en a beaucoup qui m'ont assuré

re

que depuis trente ans ils n'avaient pas entendu précher, sauf quelque ministre vaudois qui avait coutume de venir de la Pouille deux fois par an. Cela me fit rougir et trembler ; je considérais quel terrible compte auront à rendre au pasteur suprême les supérieurs ecclésiastiques dont les uns reposent tranquillement dans de riches palais, les autres ne veulent exercer leur ministère que dans les grandes villes, laissant périr les âmes, qui ne recevant de personne le pain de la parole, vivent dans l'erreur et meurent dans le péché. Dans la vallée -de Luserne je trouvai un évêque d’hérétiques qui, ayant accepté une conférence avec moi, ouvrit les yeux à la lumière et embrassa la foi de l’Église. Je ne parlerai pas des écoles des Vaudois, de ce que je fis pour les détruire, ni des abominations d'une autre secté, qui habite une vallée dite Pontia. Béni soit le Seigneur de la docilité avec laquelle les membres de ces sectes renoncèrent à de faux dogmes et à des pratiques criminelles en mème temps que superstitieuses! Un autre vous dira comment je fus reçu dans un pays où depuis longtemps s'étaient réfugiés les assassins de saint Pierre Martyr. Quant à la réconciliation des Guelfes et des Gibelins, et à la pacification générale des partis, mieux vaut n’en rien dire ; à Dieu seul j'en rends toute la gloire"; » | C'estaveccettecharité chrétienne qu’opéraientles missionnaires. N’allez pas croire pourtant que les supplices manquassent; vingt-deux Vaudoisfurentbràlésà Coni, en1442 ?,

(1) Lettre datée de Genève, le 17 décembre 1403 : suit l’exposé de quelques superstitions de cette ville où l'on fétait saint Orient; à Lausanne, s’il faut l’en croire, les campagnards adoraient le soleil et lui adressaient tous les matins leurs prières et leurs vœux.

(2) Les pièces du procès sont aux archives de l’archevéché de Turin, Protocole 19°, fol. XLVI. 4

Le samedi 5 septembre 1388, à Turin, le frère Antoine de Settimo de Savigliano, inquisiteur dans la haute Lombardie, fulmina une condamnation contre les Cathares, les Patarins, les Spéronistes, les Léonistes, les Arnaldistes, les Circoncis, les Passaggins, les Joséphins, les Franceschi, les Bagnoresi, les Comistes, les Berrucaroli, lesCuramelli, les Varini, les Ortolans, les Sacatenses, les Albanais et Vaudois, et les hérétiques de toute autre secte. Déjà, dans notre premier volume (pag. 150 et suiv.), nous avons rapporté ce procès, où l’on n’employa pas les tortures : les châtiments consistaient dans l'obligation de porter sur le vêtement deux croix couleur jaune pâle d’un palme de long et de trois travers de doigt de large, d'assister avec elles à la grand’messe et au sermon, et de payer une amende. En cas de récidive, leurs biens étaient confisqués, et ils étaient remis au châtelain d’Astietde Pignerol pour recevoir une punition sévère. Dans maintes autres occasions, nous trouvons les blasphémateurs et les relaps punis d’amendes pécuniaires : en 1272, Pasqueta de Villafranca fut condamnée à payer quarante sols, parce que faciebat sortilegia in visione stellarum; Antoine Carlavario, en 1363, à quarante florins sous l’accusation d’avoir fait tomber la grèle à Pignerol en lisant des livres de nécromancie ; et en 1386 trente-deux hommes de la vallée de Saint-Saturnin furent condamnés è une amende de cent vingt florins d’or, parce qu’ils croyaient faire guérir par enchantement leurs animaux, dans le cours d’une épidémie :.

Vers 1440 s'étaient introduits d’autres hérétiques, qui . causèrent de grands troubles; pleins d’audace, ils injuriaient les curés catholiques, les appelant ignorants, les

(1) S&MERIA, Histoire de l'Église de Turin, liv, 1°", p. 678.

accusant de perdre les àmes et les corps; ils en maltraitèrent deux; ils tuèrent celui d'Angrogna, qui combattait victorieusement leurs sophismes, frappèrent celui de Fenile, assaillirent celui de Campilione et d’autres. L’évêque de Turin ne voulut pas laisser ces crimes impunis; en 1446, il envoya vers eux le frère Jacques Buronzio, inqui- Siteur, avec une troupe de soldats, ef si non fuissent milites qui eum custodiebant, dit un chroniqueur, una cum multis attis bonis catholicis non rediisset vivus. Il trouva presque tous les habitants des vallées en proie à l’hérésie, et parmi eux un grand nombre de relaps. Il fit des conférences, et ayant invité à Luserne tous ceux qui voulaient discuter avec lui, le vieux Claude Pastre, barbe très-savant, vint l'y trouver avec plus de trois cents Vaudois, et s’en retourna sans convaincre et sans avoir été convaincu. Ce dernier préchait d'autres hérésies contre l'incarnation du Fils de Dieu et contre la présence réelle, et tenait des assemblées comprenant jusqu’à cinq cents hérétiques ; lesquels ou repoussaient les inquisiteurs, ou ‘les assuillaient, ou bien les tournaient en dérision.

L’inquisiteur, qui ne voulait se servir que des armes de Église, et qui ne pouvait les punir un à un à cause de leur nombre, prononca l'interdiction de la vallée, qui fut maintenue de 1448 à 1453. A cette époque le frère Buronzio y étant retourné ramena certains habitants; les convertis implorèrent le pardon de Nicolas V, qui en effet ordonna aux évêques de Turin et de Nice de réconcilier tous ceux qui abjureraient. Il y en eut plus de trois mille qui abandonnèrent l'hérésie; l'évéque les accueillit, leur fit des présents; mais il leur déclara que s'ils retombaient dans leurs erreurs ils perdraient leurs biens. Cela n’empêcha pas un grand

nombre de retourner rapidement à leur vomissement *.

Ce fut sous cet évêque, Louis de Romagnano, que certains brigands ayant volé un ostensoir avec les saintes espèces, la bête qui les portait, en passant par Turin, se jeta à terre, et l'hostie s'éleva lumineuse (6 juin 1483), miracle qu on a fêté jusqu’à ce jour.

Malgré ce prodige et quelques autres de cette époque, les Vaudois persistaient dans l'erreur; aussi en 1475 on décréta que tout contrat passé avec eux n'avait aucune valeur, et le frère Jean d'Aquapendente veillait à ce que les magistrats se conformassent à ce décret.

Le 93 janvier de l’année suivante, Yolande, sœur de Louis XI, veuve du bienheureux Amédée de Savoie et tutrice de Charles, d'accord avec les évêques, enjoignait aux châtelains de Pignerol et de Cavour, et au podestat de Luserne, de faire observer les ordres de l’Inquisition, et d'user de tous les moyens pour ramener les. Vaudois à l'Église catholique. On envoya ensuite contre ceux-ci l’inquisiteur Albert des Capitanei, archidiacre de Crémone, dont les rigueurs poussèrent à la résistance; en 1487 Pierre Revel d’Angrogna assassina Negro de Mondovi, et les troupes venues pour les réduire furent maltraitées. Ils furent vivement persécutés par le bienheureux Aimon Tapparelli, d’Azeglio, inquisiteur en 41498.

Les Vaudois donnaient de l’ombrage à leurs voisins, et déjà en 1417 les inquisiteurs des diocèses d’Asti et de Turin écrivaient au gouverneur de Saluces d’empécher les réunions secrètes que les hérétiques tenaient dans le pays, el in suis conventiculis docent ea per qua fides catholica dilaceratur, et anima variorum, per tales de

(1) Monum. Historia patrie Scriptores, vol. IV, p. 1445 et suiv.

ceptae, in dominationis barathrum dilabuntur. Malgré ces précautions, les doctrines des Vaudois s'étaient répandues dans le marquisat de Saluces; au commencement de l’année 1500, beaucoup de Vaudois étaient établis principalement dans les bourgs de Praguglielmo, Bialeito , Bialonetto. La marquise Marguerite de Foix, veuve de Louis II, laquelle avait fait ériger Saluces en ville capitale et évêché, publia un édit portant peine de mort contre les ennemis de la foi. .

Déjà, en. 4509, d’accord avec les seigneurs de Paesana, elle avait commencé des persécutions. Frère Angèle Ricciardino de Savigliano, inquisiteur, publia un édit enjoignant aux habitants de ces bourgs et d’autres de descendre à Paesana el de faire pénitence. Personne n’y vint. On saisit à Sanfronte un certain Pierre Faro des Giuliani de Praguglielmo « comme un homme perdu de vices », et on l’ansena par des mauvais traitements à faire des révélations. Il dénonea en effet comme étant imbus d’hérésie tous ses compatriotes, et sa déclaration fut confirmée par un autre habitant de Sanfronte. Les soldats appelés par l’inquisiteur n’en purent arrêter le 25 novembre que deux, qui étaient Francois Marie et Balangiero Lanfrè; et ceux-ci « sans attendre le martyre confessèrent qu’ils étaient Vaudois ». Alors la marquise fit venir deux cents soldats; les habitants, menacés, prirent la fuite, on ne put saisir qu'un petit nombre d’entre eux et mettre à sac les chaumières de Sanfronte. Quand le procès ful terminé, suivant les errements alors trop ordinaires, le 24 mars 14840, on condamna au feu Jacques Mainero, Francois Maria, Antoine Lanfrè, Luchino Maria, Guillaume Maria. L'exécution devait avoir lieu le jour des Rameaux, mais il tomba tant de neige qu'on la remit au lendemain. Pendant

la nuit, les=condamnés trouvèrent moyen de s’échapper : parvenus à Bopodiano, ceux de Paesano se procurèrent près d’un serrurier d’Oncino des limes et des marteaux poùr se débarrasser de leurs chaînes, et se réfugièrent à Barge. i | |

On se vengea de leur fuite sur d’autres détenus : et, bien qu'on leur eût promis la vie, Julien Genet, Maria Genet, Balangiero, Lanfrè furent brûlés sur les: rives du Pò, le ® mai. Pour ceux qui vinrent après, on adoucit le châtiment : les uns furent battus de verges et exilés, les autres retenus en prison jusqu'à ce qu'ils eussent fait pénitence.

-En 1542 encore, cinq hérétiques vivant dans des cavernes furent pris et brûlés vifs sur la place de Sanfronte ; on jeta par terre la maison où ils tenaient leurs assemblées : « elle était belle à voir et faite comme un labyrinthe ». On ordonna que Praguglielmo s’appelât désormais Borgo-San-Lorenzo; on confisqua les biens au profit des seigneurs; les exilés accouraient quelquefois du val de Luserne jusques à leurs maisons, et les voyant occupées par d'autres, ils y mettaient le feu’ et tuaient hommes et bêtes. |

En 1513, le pape Léon X leur accorda pardon et fit cesser la persécution : par suite la marquise leur restitua la partie de leurs biens non encore vendus; leur permit de retourner chez eux moyennant le payement d'une somme de quatre mille quatre cents ducats, et comme ils ne purent verser une si grosse somme, elle leur ordonna de sortir dans le délai de trois jours sous peine de la vie; plus tard elle se contenta de six cents ducats outre une redevance de soixante par année. Les habitants de Praguglielmo convinrent avec leseigneur de Paesana de payer à chaque Saint-Martin dix duéats d'or, de moudre tou-

jours à son moulin , et de lui donner toutes les perdrix, lièvres et jeunes éperviers qu'ils prendraient au prix de trois grossi. Les Vaudois s'étaient renfermés dans leurs vallées. Si tranquilles qu’ils y fussent," le silence des Alpes ne les pouvait pas toujours soustraire aux soupçons et aux châtiments des gouvernements, surtout de la France, qui était gènée de leur voisinage. Le roi Charles VIII les avait persécutés; le pape Innocent VIII avait excité les croyants contre ces aspics vénéneux; et le légat conduisit une armée dans les paisibles vallées d'Angrogna et de Pragelat. A sa venue, quelques-uns répondirent par ‘une abjuration; les autres se retirèrent dans des montagnes plus inaccessibles : mais le roi Louis XII, après informations prises, se serait écrié : « Ils sont meilleurs chrétiens que nous ! »

Juge incompétent ! Mais, en 1517, Claude de Seyssel, archevèque de Turin, qu’on vénérait pour sa sagesse et pour les charges à lui conférées par Louis XII et François Ier, ayant connu les Vaudois dans une visite pastorale, s’étudia à rechercher leurs erreurs jusque dans la racine, et à les convertir; or, il regarda ceux-ci comme une race abjecte et brutale, ayant à peine assez de raison pour distinguer s'ils sont des hommes ou des animaux, ss sont vivants ou morts ; il n’y a donc pas lieu, disaitil, d'avoir avec eux une discussion en règle. Cependant il parle de leurs doctrines, et ce ne sont pas celles que professèrent ensuite les Réformés. La principale consistait à faire dépendre l'autorité du ministère Ècelésiastique du mérite des personnes, de telle sorte qu'on ne pùt consacrer et absoudre celui qui n’observe pas la loi du Christ; en conséquence, on ne doit pas obéir au pape ni aux prélats, parce qu'ils se sont délournés de la voie des apôtres;

Claude de

Seyssel.

Rome, le centre de tout mal, est la prostituée de l'A pocalypse. Claude de Seyssel ajoute bien que « quelques-uns « d'entre eux, savants de haute ignorance, jasent plutôt « qu’ils ne raisonnent au sujet de la substance et de la « réalité de l’eucharistie ; mais ce qu'ils en disent comme « un secret est tellement élevé qu’à peine les plus experts « théologiens arrivent à le comprendre. »

Ils ne s'agissait point de la doctrine qui nie la présence réelle, doctrine la moins élevée, et la plus conforme aux sens. Cet archevèque fait même dire à un Vaudois: « Com- « ment un évêque et un prêtre qui ont attiré le courroux « de Dieu pourraient-ils jamais rendre Dieu propice aux « autres? Comment celui qui est banni du royaume de « Dieu pourrait-il en avoir les clefs? Si ses prières et « ses actions n'ont aucune utilité, comment Jésus-Christ « pourrait-il jamais, à ses paroles, se transformer sous l’es- « pèce du pain et du vin, etse laisser toucher par un homme « qu'il a entièrement rejeté! ? »

Bossuet, qui, dans son Histoire des Variations, à raconté celles des Vaudois, assure que dans une certaine bibliothèque existent les procès faits en 1495 dans leurs vallées, recueillis en deux gros volumes, où, entre ‘autres, on trouve l’interrogatoire d’un nommé Quoti de Pragelat. On y demande à celui-ci ce que les barbes enseignent sur le sacrement de l’autel, il répond « qu'ils prêchent et « enseignent que quand un chapelain revétu des Ordres « prononce les paroles de la consécration, il consacre sur - « l’autel le Borps du Christ; que le pain se charige en ce « vrai corps; » que pour lui il recevait tous les ans à P4- :

° (1) CLaunn SEISSELLI, Archicp. Taurinensis, adversus errores et séctam Valdensium, disputationes. Paris, 1520, p. 55 et 56.

ques « le corps du Christ; » et les barbes disaient que pour bien le recevoir il faut s’ètre confessé, aux barbes plutôt qu'aux chapelains, c'est-à-dire aux prêtres, parce que ces derniers menaient une vie débauchée, tandis que la conduite des autres était juste et sainte, Ils revenajent donc toujours à la théorie du mérite personnel, leur dogme principal, Les autres répètent aussi qu'ils se confessaient aux barbes, qui ont la faculté d’absoudre; ils se confessaient à à genoux, et pour chaque confession ils donnaient une monnaie; on leur impo-

sait des pénitences qui consistaient le plus souvent en un .

Pater, un Creda, jamais en un Ave-Maria ; il leur était défendu de jurer ; ils ne devaient ni invoquer les saints ni prier pour les morts.

Ils continuèrent ainsi à vivre. et à croire jusqu'à ce que; malheureusement pour eux, ils eurent connaissance de la Réforme préchée par Luther. Ils n'étaient pas poussés par réaction à l’embrasser comme le furent les Suisses et les Allemands. Cependant, invités par eux, ils députèrent en 1530 Pierre Masson, Georges Morel et Martin Gonin, leurs barbes, pour s’en entretenir à Bâle avec OEcolampade, à Strasbourg avec Bucer, à Berne avec Berthollet, Haller et autres champions. Ils expliquèrent à ceux-ci qu'ils pratiquaient la confession auriculaire, que leurs ministres vivaient dans le célibat ; et que parmi eux il y avait des vierges qui faisaient vœu de chasteté perpétuelle. |

Ceux qui appuyaient les, négations protesgantes. sur les usages-du christianisme primitif n’aimèrent pas à reconnaître que ces prétendus contemporains des apôtres différaient de leurs nouvelles opinions sur des poinls aussi controversés, et qu’ils prenaient scandale des asscr-

Relations des Vaudois avec les Réformés.

ul RA > ee me

me a.

[er

tions de Luther contre le libre arbitre. Pierre Gilles, leur historien, note que les maftres du protestantisme leur donnèrent avis de trois choses : 4° de quelques points de doctrine qu'il rapporte, et sur lesquels ils voulaient qu'ils se réformassent; 2° de mieux discipliner les assemblées ; 3° de ne plus permettre que les membres de leur église assistassent à la messe, ni qu’ils adhérassent en aucune manière aux superstitions du pape et aux prêtres catholiques. -

Du reste, aucun auteur ne laisse apercevoir qu'ils eussent une confession ou canon de foi : de sorte qu’il est présumable que les confessions alléguées ont été compilées après leur réforme alors qu'ils cessèrent d’être ce qu'ils étaient d'abord , et se mirent sur les traces des Protestants, dont ils se donnaient volontiers pour les précurseurs. De Bèze lui-même reconnaît que les Vaudois avaient « abâtardi la pureté de la doctrine, » et abandonné la piété et la doctrine? ; et le protestant Scultet, dans la relation de leur conférence avec OEcolampade(A), fait confesser par un de leurs députés que jusqu'alors ils avaient reconnu sept sacrements; mais ils n’admettaient pas la messe, le purgatoire, l’invocation des saints; leurs ministres étaient ignorants au suprème degré, comme des personnes contraintes à vivre de travail et d'aumônes ; ce n'était pas d'eux, mais des prêtres romains qu'ils recevaient les sacrements, ce dont ils demandaient pardon à Dieu, parce qu'ils ne pouvaient faire autrement : que ces ministres ne 8e mariaient pas, mais se livraient à la fornication, et qu’alors ils demeuraient exclus de la société des

(1) Pienre Giles, Histoire ecclésiastique des églises raudoises. (2) Livre I°", page 23, à l'année 1536; pages 35 et 36, à l'année 1544, etc. |

Barbes et de la prédication. Et pour leur instruction ils demandaient non-seulement « s’il est licite au magistrat de punir de mort les criminels », mais aussi s’il était permis de tuer le faux frère qui les dénonçait, attendu que, n'ayant pas de juridiction parmi eux, ils ne trouvaient que ce moyen de répression ; si les ecclésiastiques pouvaient recevoir des dons et posséder quelque chose en propre; si l’on devait admettre la distinction du péché en origine}, véniel et mortel; si les enfants d’une nation quelconque sont sauvés par les mérites du Christ; si les adultes qui manquent de foi peuvent arriver au salut dans quelque religion que ce soit. Ils se montraient surtout blessés de ce qu'ils avaient lu dans Luther sur la prédestination et sur le libre arbitre, « pendant qu'ils croyaient que l’homme avait naturellement quelque force, quelque vertu, qui, avec l’aide de Dieu, n'étaient pas sans une certaine valeur, conformément aux paroles : Frappes et l’on vous ouvrira. Si les prédestinés ne peuvent devenir réprouvés, et réciproquement, pourquoi tant de sermons, tant d'écritures? Pourquoi, si tout arrive par nécessité ? »

On prétendit y trouver une plus grande conformité avec les doctrines de Calvin, qui, ayant pénétré dans la vallée d'Aoste après avoir abandonné la duchesse de Ferrare, fit tous ses efforts pour que ces montagnards embrassassent sa croyance, et, secouant le joug de la Savoie, se fon- . dissent avec les Cantons protestants de la Suisse. Cependant les états de cette vallée, assemblés en février 1536, prirent des mesures sévères pour la conservation de la foi catholique. Le célèbre Génevois Farel eut plus de succès avec les Barbets ; il les amena à publier leur profession de foi, à

se déclarer calvinistes ou à le devenir, en abolissant les suf- IV — 31

Les artieles vaudois,

frages pour lcs morts, les jeûnes, le sacrifice de la messe, tous les sacrements excepté le baptême et la cène, à croire à la prédestination et au salut par la foi seule; enfin à ne pas admettre d'autre médiateur que le Christ entre Dieu et les hommes.

Était-ce vraiment là le symbole antique? ou bien, ainsi que nous l'avons vu affirmer ci-dessus, admettaient-ils dès l’origine l'efficacité des œuvres? |

Quand on reprochait aux novateurs d'être nés d’hier, il fallait avant tout établir ces points, et de là des discussions pleines de cet acharnement qui toujours offusque la vérité. Les controversistes modernes nient que les Vaudois remontassent à Claude de Turin; selon eux, la confessio fidei n’est pas de 1120; elle est certainement postérieure à la conférence des Vaudoïs avec OEcolampade:; et c'est peu à peu qu'ils s'étaient éloignés de l'Église catholique?.

Dans l’assemblée que tinrent les Vaudois pendant six jours à Angrogna, au milieu de septembre 1532, on proposa une confession de foi unique, dont les bases étaient :

4° Qu’on ne peut servir Dieu qu’en esprit et en vérité;

2° Que ceux qui furent ou qui seront sauvés ont ét élus par Dieu avant la création ;

3° Que reconnaître le libre arbitre, c’est nier la prédestination ét la grâce de Dieu;

4° Que l’on peut jurer, pourvu qu’on ne prenne pas le nom de Dieu en vain ;

5° Que la confession auriculaire est contraire à l'Écri-

(1) Ann. Evangelii renovati. Decad. 2, année 1530. Voir encore RucHat, Histoire de la réformation en Suisse, vol. VII.

PIÉMONT. LES VAUDOIS SUBALPINS. 483 ture, tandis qu'il faut louer la confession réciproque et la répréhension secrète;

6° Il n°y a pas de jours fixés pour le jeûne chrétien 5 " 1° La Bible ne défend pas de. travailler le dimanche ;

8° Dans la prière, il n’est pas besoin d'articuler les paroles, ni de se mettre à genoux, ni de se frapper la poitrine ; | 9° Les apôtres et les Pères de l'Église ont pratiqué | l'imposition des mains, mais comme un acte extérieur ct arbitraire;

10° Les vœux du célibat sont antichrétiens ; |

41° Les ministres de la parole de Dieu ne doivent pas voyager ni changer de résidence, à moins que le bien de l'Église ne l'exige: |

12° Pour pourvoir aux besoins des familles, ils peuvent jouir de revenus autres que les fruits de la communion apostolique ; sa

13° Les seuls signes sacramentels sont le baptême ct l'eucharistie.

Cependant tous n’approuvèrent pas ces articles : et les Barbes Daniel de Valence et Jean de Molines en parti culier refusèrent d'y adhérer; en se retirant du synode, ils passèrent én Bohème : premier schisme entre les Vaudois, dont la raison principale fat que « quelques-uns pensèrent qu’en acceptant de telles conclusions, ils déshonoraient la mémoire de ceux qui jusque-là avaient dirigé leur Église. » -

Après l’édit de 1555, ils exposèrent au lieutenant du roi de France une autre profession.de foi, portant que leur religion, comme celle de leurs pères, était révélée par Dieu dans l’ancien et le nouveau Testament, et sommairement exprimée dans les douze articles du Credo - ils

Leurs altérations.

La Bible

française,

reconnaissaient les sacrements, mais pas tous; ils ‘acc2ptaient les quatre conciles œcuméniques de Nicée, d'Éphèse, de Constantinople et de Chalcédoine, le symbole de saint Athanase, les commandements de Dieu; ils reconnaissaient les princes de la terre, mais ils n’entendaient pas obéir à l'Église catholique ni à ses décrets.

Il paraît donc que les enseignements de la science ingénue des Barbes ne tenaient pas de ce dogmatisme absolu et systématique dont s'armèrent les Réformés pour combattre l'Église romaine; ils avaient peu lu, peu discuté; leur principale défense consistait à souffrir et à croire ; ils toléraient dans l'Église romaine tout ce qui ne heurtait pas leur sens moral. Mais Farel et les sectateurs de Calvin les amenèrent à repousser tout accord avec elle, réussissant mieux à changer leurs croyances que tant de prédications et tant de persécutions. En 1842 le pasteur Paul ‘Appia gémissait de l'introduction de ces changements. « Si l’on veut, disait-il, bien connaître l'Église « vaudoise, il faut l’observer avant la Réforme, quand elle « n'avait pas entore été déformée par les professions cal-

« vinistes. Ce ne fut pas pour elle un beau jour que celui

« où le génie colossal mais trop absolu de Calvin lui im- « prima son cachet vigoureux, mais dur; j'aime mieux « nos Barbes, qui dans leurs retraites ou en plein air réci- « tent des passages de la Bible. Ah! pourquoi les Israélites « des vallées n’ont-ils pas préféré rester dans leur obscu- « rité, tels qu'ils étaient avant ce déluge de controverses, « c’est-à-dire des hommes de la Bible, de la prière, de l’ab- « négation, pauvres d'esprit comme ceux à qui appartient « le royaume des cieux ? »

Ce furent les Vaudois qui donnèrent à la France la première traduction de la Bible, En effet, ayant reconnu des

contre-sens et des altérations dans le petit nombre d’exemplaires qui circulaient, ils engagèrent Robert Olivetano, versé dans le grec et dans l’hébreu, à la traduire en francais. Il exécuta cette traduction dans une année : « J'ai fait de « mon mieux, dit-il; j'ai travaillé, j'ai creusé autant que «j'ai pu dans la mine vivante de la vérité pure pour en « retirer ce présent que je vous offre, pour la décoration « du saint temple de Dieu. Je n’ai pas honte, comme la « veuve de l'Évangile, d’avoir porté devant vous les deux « seuls deniers qui sont tout mon avoir. D’autres vien- « dront ensuite qui pourront mieux préparer le chemin et « rendre la voie plus douce. »

Une quête pour la faire imprimer produisit quinze cents écus d'or, et dans la préface de l'édition de 1535 on disait à l'Église naissante de France : « C'est à toi, « pauvre petite Église, qu'est adressé ce trésor par un pau- « vre peuple, ton ami et ton frère en Jésus-Christ, et qui, « depuis qu’il en fut doté et enrichi par les apôtres du « Christ, en eut toujours la jouissance ; et maintenant, vou- ‘« lant te donner ce que tu désires, il m’a chargé d’enlever « ce trésor des écrins grecs et hébreux, et, après l'avoir en- « veloppé dans des sachets français le mieux qu’il m'est possible suivant le don de Dieu, de t'en faire présent, à toi, pauvre Église, à qui l'on n'offre rien. Oh! la gracieuse denrée que la charité, dont on fait un marché si « utile et si profitable! O bienfaisante profession de la « grâce, qui rend à celui qui donne et à celui qui reçoit une « même joie, une même délectation ‘! »

Dès que le contact des Réformés les eut tirés de leur

Page 1