LL ESS
mule fut trouvée par Louis Lilio, médecin calabrais, et per fectionnée par son frère Antoine.
Le pape en 1577 envoya une copie du nouveau calen.
- drier à tousles princes, à toutes les républiques, et à toutes
les académies catholiques. Après avoir reçu leur approbation, il publia le nouveau calendrier en 1582, et supprima les dix jours compris entrele 8 etle 45 octobre. L'année y est composée invariablement de trois cent soixante-cinq jours, cinq heures, quarante-neuf minutes et douze secondes, et après chaque période de quatre années solaires, il y en a une de bissextile. La correction est d’une précision qui approche tellement de la réalité (363! 5h 48m. 5bsec.) que ce n’est qu’au bout de quatre mille deux cent trente-huit ans que les minutes restant formeraient un jour. En vérité, on aurait pu, au lieu du cycle de quatre cents ans, en adopter un de trois cent cinquante-cinq, qui aurait donné une erreur non de vingt-sept secondes, mais sculement d’un dixième de seconde sur la durée réelle de l’année : par là on aurait pu faire coincider le commencement de l’année avec le solstice, et celui de chaque mois avec l'apparition du soleil dans les différents signes du zodiaque, et assigner trente et un jours aux mois compris entre l’équinoxe de printemps et l’équinoxe d'automne, trente à chacun des autres, et moins à décembre. Ces défauts furent remarqués; mais il déplaisait surtout aux protestants que le pape commandat, fùt-ce même en fait de calendrier; ils y voyaient un empiétement sur la liberté des princes, une usurpation sur l'indépendance des nations, et un acte d’arrogance de la nation italienne ; ils criaient bien haut qu'il y allait de l'honneur et de la dignité de l’empire germanique; qu'on compromettait les libertés gallicanes; que c'était un attentat des jésuites ;
GRÉGOIRE XIII. — SIXTE-QUINT. 447 un premier pas qui mènerait, Dieu sait où! Suivant la tactique de l'opposition parlementaire, on voulait au moins apporter à cette réforme du calendrier quelque restriction, et les Grisons proposaient de retrancher cinq jours au lieu de dix. Les princes furent lents à l'adopter ; ce ne fut qu’en, 1699 que les protestants d’Allemagne se résignèrent à l’employer, en 1700 la Hollande, le Danemark, la Suisse, en 1782 l’Angleterre, l’année suivante la Suède; et de nos jours ni les Russes ni les Grecs ne l’ont encore adopté, ce qui les constitue ainsi de treize jours en arrière sur notre calendrier. Est-ce là ce qu'on doit appeler indépendance ?
Sixte-Quint, qui avait succédé à Grégoire XIII, a laissé une réputation romanesque, qui a sa source dans les plaisanteries populaires et dans les historiettes contées par les charlatans, parmi lesquelles sa biographie par Grégoire Leti est bien digne de servir de source aux récits impies et fantastiques de nos contemporains. Comme ce n'est pas ici le cas de donner ou de réfater ces récits mensongers, nous nous bornerons soulement aux faits qui rentrent dans notre sujet. Félix Peretti était né le 13, décembre 1521, d’une modeste famille, à Montalto près Ascoli, où il mena l'existence d’un berger jusqu'à l'époque où un de ses oncles, qui était religieux, le fit venir à Rome pour y faire ses études, et y prendre l’habit des franciscains, ordre dans lequel il parvint à toutes les dignités. Pendant qu’il prèchait en 1552 à l'église des Saints-Apòtres de Rome devant un auditoire rempli d’admiration pour son talent, il reçut une lettre, dont l’auteur, reprenant point par point ses sermons, et spécialement ceux qui traitaient de la prédestination, avait écrit en regard de chacun d'eux ces mots : Tu mens. Peretti envoya sa lettre
Sixte-Quint.
au grand inquisiteur, qui était alors Michel Ghislieri; celui-ci accourut dans la cellule du franciscain, et avec un air froid, inflexible, il l’examina sur tous ces points. Sixte- Quint n’oublia jamais la terrible impression que lui avait causée la vue de l’inquisiteur, mais il répondit si à propos à toutes ses questions, que Ghislieri versa des larmes de tendresse, et devint l'ami et le protecteur du moine franciscain. Peretti, ayant fait alliance avec le parti qui avait entrepris la réforme morale de l'Église, fut l’ami de saint Ignace, de saint Félix, de saint Philippe de Néri et de beaucoup d’autres : son zèle pour la justice et la vérité déployé à l’encontre de personnes en crédit fit qu’il ne fut pas très-aimé. Devenu inquisiteur de la foi pour le territoire vénitien, par deux fois il faillit exposer sa vie aux attaques dirigées par les membres du gouvernement qui étaient jaloux de son influence, et il s’étaitécrié en fuyant : « J'ai fait vœu de devenir pape, en sorte que je ne « pouvais pas me laisser pendre par eux. »
Peretti fut nommé par Pie IV théologien au concile de Trente, légat en Espagne à l’occasion du procès de l’archevêque Caranza, et il nota dans les écrits de ce dernier divers passages où il avait fait des concessions aux protestants. Il devint évêque de Sainte-Agathe des Goths, puis cardinal en 1870; mais, lors de l’exaltation au trône pontifical de Grégoire XIII, à qui il était peu agréable, il se retira, et donna une édition des œuvres de saint Ambroise, meilleure que les précédentes, et que celle d’Érasme : enfin il montra une manie de faire bâtir qui n’était pas en proportion avec ses ressources financières.
Personne ne croit plus à l’historiette qui le’ représente paraissant au conclave comme un vieillard chancelant et appuyé sur un bâton, pour faire croire aux cardinaux
GRÉGOIRE XIII. — SIXTE QUINT. 449 qu'il mourrait bientôt; et où l’on ajoute qu’à peine élu il s'était débarrassé de son bâton et s'était redressé sur ses jarrets. Nous savons que sa candidature était en faveur, et que le succès en était généralement désiré, comme il fut plus tard applaudi'. Devenu pape, il voulut exercer le pouvoir pontifical avec la grandeur que ses convietions donnaient à son caractère ; et comme ses prédécesseurs avaient perdu en pouvoir tout ce qu'ils avaient gagné en respect, il voulut recouvrer aussi le pouvoir, en faisant paraître un amour passionné pour la justice, pour l’autorité, pour l'unité, et en y joignant la vigueur d’une Ame ardente et d'un vaste génie, ce qui a fait dire, en parlant de lui, que Dieu aimait mieux la sévérité de Sixte que la sainteté de Pie. |
Novaes compila une histoire de Sixte Quint dans un sens tout à fait différent de celui du drolatique Leti; il y a indiqué, outre les autres événements du règne de ce pape, les efforts qu'il fit pour établir des filatures de laine et de soie. Il ordonna que dans ses États on plantàt au moins cinq mûriers par chaque rubbio de terre; pour obtenir ce résultat, il donnait une subvention de quinze mille écus romains sur le trésor public. Dans sa villa, qui passa plus tard dans le domaine des Massimi, il favorisa beaucoup l'élevage des vers à soie ; il voulait même établir des foires franches, et dans les maisons qui bordent la place des Thermes, des filatures et des rouets. Le juif Magino di Gabriele, de Venise, avait annoncé un secret pour avoir deux récoltes par an, le pape lui accorda un privilège pour soixante ans, et lui permit à lui et à sa famille de
(1) Dans la correspondance des Médicis à Florence, liasse 255, on peut voir à quelles approbations et à quelles démonstrations de joie donna lieu l'élection du cardinal de Montalto.
Ses inérites
demeurer en dehors du Ghetto; il s'engagea de plus à lui donner le cinq pour cent des bénéfices que la chambre apostolique pourrait tirer de son invention, plus une once par chaque livre de soie. Mais l'invention ne réussit pas.
Sixte V fitaussi bâtir de grands édifices, tousconçus dans un esprit religieux : il menaça de raser le Capitole si le | peuple s’obstinait à y conserver les statues de Jupiter tonnant qu’il y avait fait placer entre celles de Minerve et d’Apollon ; s’il consentit à y laisser Minerve, il remplaça sa lance par la croix; il fit dresser le fameux obélisque sur la place du Vatican, mais il le couronna d'une croix au sommet, et y introduisit des reliques de saints; il acheva la coupole de Saint-Pierre, amena dans Rome l'eau Marcia, et relia entre elles les vicilles basiliques par de larges voies de communication.
Après les immenses dépenses de Léon X, Adrien VI avait trouvé le trésor public épuisé , les joyaux de la couronne engagés, comme il avait tenu à ne pas lever de nouveaux impôts et à ne pas contracter de nouvelles dettes, il dut paraître ladre, et en mourant il laissa dans le trésor à peine trois mille écus. Cependant il avait pu envoyer quarante mille ducats en Hongrie et trois vaisseaux aux chevaliers de Rhodes pour résister aux Turcs. Clément VII, qui fut témoin pendant son pontificat du plus grand désastre que Rome ait jamais essuyé, établit de nouveaux impòts, créa des institutions de crédit, parmi lesquelles tout le monde connaît le Mont de la Foi, destiné à secourir Charles Quint contre les irruptions des Musulmans. On attribue à'Paul III l'établissement du premier impôt frappant tout l’État, tel fut le subside triennal; mais ce pape, aussi bien que ceux qui lui ont succédé usèrent toujours avec une grande réserve des
gabelles et des tailles. Pie V eut à faire face à d'immenses dépenses à l’intérieur, sans compter que sous son règne eut lieu la guerre du Levant, couronnée par la bataille de Lépante. Ce pontife vint au secours de la France, des
Anglais catholiques et de la reine d'Écosse; il distribua :
deux millions d’écus d'or aux p@uvres, laissa dans les caisses de l'État un autre million d'écus, et cinq cent mille qui devaient rentrer dans l’espace de trois mois; enfin, dans sa cassette particulière, treize mille écus destinés à des aumònes manuelles, et cent mille dans celle de son majordome.
Sixte Quint n’eut pas, dit-on, un bon système financier; qui donc alors en connaissait un? Mais il était convaincu qu’il fallait avoir beaucoup d’argent pour avoir un grand pouvoir; aussi, après avoir dépensé six cent mille écus dans la guerre contre les Turcs, cinquante mille pour l'érection des obélisques, deux cent mille pour amener l'Acqua Felice, huit cent mille pour les greniers d'abondance et autres magnifiques constructions, il économisa une somme de quatre millions d’écus pour constituer un trésor, que noussommes tout étonné de trouver mentionné encore dans le traité de Tolentino.
N’ayant pas su se défendre du népotisme, il créa cardinal, à l’âge de quatorze ou de quinze ans, son neveu Alexandre Peretti, le combla de riches bénéfices et lui conféra en commendes des abbayes pourvues de magnifiques revenus; mais le cardinal en fit un très-noble usage : il dotait cent jeunes filles par an, et outre les aumônes qu'il faisait de la main à la main, il distribua en charités plus d’un million d’écus d'or.
Sixte Quint, il ne faut pas l’oublier, donna plus d’importance et un ordre hiérarchique aux sept congrégations
Les
“ge
romaines.
de l’Index, de l’Inquisition, de l'exécution et de l’interprétation du Concile, des évèques, des réguliers, de la signature, et de la consulte, et ilen créa huit. L'une avait pour but la fondation des évêchés nouveaux, une autre prononcait sur toutes les questions de rite, et les six autres étaient destinées à faciliter l’expédition des causes temporelles portées au saint-siége, à qui il réservait spécialement les plus importantes. Peu après, dans la congrégation de la Propagande, dont la création est due à Grégoire XV et à son neveu Ludovic Lodovisi, treize cardinaux, trois prélats et un secrétaire eurent pour mission spéciale de s'occuper des moyens de propager la religion catholique et de diriger les missionnaires, qui se répandirent partoutavec une merveilleuse activité depuis les Alpes jusqu'aux Andes, de la chaîne du Thibet à la Scandinavie, et de l'Irlande à la Chine, pour convertirles Protestants, les Mahométans, les Bouddhistes, les Nestoriens, les Idol4tres. Tandis que la civilisation n’apportait aux sauvages que de l'eau-de-vie pour s’enivrer et des armes pour tuer leurs semblables, quelle merveille d'ouvrir des mondes entiers à la foi chrétienne sans avoir recours à la violence, et d'y importer non-seulement un livre, mais de leur en faire appliquer les dogmes, d'obtenir d'eux une soumission complète à l'autorité, une abnégation de leurs instincts! C'était bien là l'application du principe catholique, ou pour mieux dire la puissance d’unifier l'humanité dans le Christ rédempteur. Les prodiges de l’apostolat, grâce à l'héroïisme le plus désintéressé et aux miracles les plus insignes, se renouvelaient spécialement dans les missions des deux Indes, en sorte que les papes pouvaient se consoler des nombreuses pertes qu’ils avaient faites en Europe, en recevant des ambassadeurs de l’Abyssinie, du Ja-
pon, de la Perse, des antiques empires d'Orient et des nouveaux gouvernements d'Amérique, où l’on fondait des évêchés et des couvents, des écoles cet des hôpitaux. Urbain VIII prépara plus tard dans le séminaire apostolique une pépinière de missionnaires et un asile pour les pré- Jats que dépouillait la Réforme; le cardinal Antoine Barberini y fonda douze bourses pour des Géorgiens, des Perses, des Nestoriens, des Jaco bites, des Melchites, des Cophtes, et sept autres pour des Indiens ou Arméniens.
Sixte V, ressuscitant la grande politique des plus grands papes, rêvait le renversement de l’empire turc au moyen d’une alliance avec la Perse et la Pologne; la conquête de l'Égypte, et la jonction de la Méditerranée et de la Mer Rouge pour remettre l'Italie aupremier rang des nations.Il voulait conquérir le Saint-Sépulcre, dont le Tasse chantait alors la délivrance, ne plus suivre avec les potentats d’Italie la politique de Machiavel, caressée par ses prédécesseurs, mais suivre la politique droite et ferme du catholicisme. N'ayant pas d’autre ambition que celle de propager la foi, il encourage Philippe II à faire la conquête de l'Angleterre et à venger Marie Stuart; il médite une croisade contre la reine Élisabeth et contre la république de Genève; il soutient la Ligue en France; il combat Henri IV, mais par la suite il se sentit si bien attiré par le génie de ce prince, que ses ennemis répandirent le bruit qu'il penchait vers les idées protestantes, et qu’en cela il obéissait au diable avec qui il avait fait un pacte. Ils ajoutèrent même que Satan emporta son âme à sa mort, qui arriva après cinq années d'un pontificat si court et si bien rempli.
(1) Voir ci-dessus, Disc. II, page 146.
Suivant une lettre du marquis Muti, au duc de Savoie, un jour que Sixte Quint était malade, un moine vêtu de blanc, qui était
Affaires
de France.
Catherine
th de Médicis.
Ces souvenirs nous amènent naturellement à jeter un coup d'œil sur les vicissitudes de la Réforme en France, auxquelles se trouvent mélés plusieurs personnages italiens, et principalement Catherine de Médicis de Florence. Nous avons vu comment son oncle Clément VII lui obtint la main d'Henri, second fils du chevaleresque François I*, qui célébra ce mariage par le supplice de divers Luthériens et par la promulgation d’édits très-rigoureux contre les protestants. Telle était l’école à laquelle (s’il faut en eroire les Français) cette Italienne venait apporter les vices, l'intolérance, le machiavélisme de son pays: Chateaubriand a écrit au contraire que la débauche et la cruauté sont les deux caractères distinctifs de l'ère des Valois, et l'on peut à l'appui de sa thèse invoquer Brantôme et les autres chroniqueurs.
Le dauphin étant mort, Catherine se trouva placée sur les marches du trône entre la duchesse d'Étampes, mattresse de son beau-père ‘, et Diane de Poitiers, maîtresse de son mari; aussi fut-elle obligée de dissimuler et de
le disble, lui apparut dans sa chambre; il lui rappela que l'échéance du pacte qu'ils avaient fait ensemble était venue, et qu’il devait partir avec lui. Le pape n'aurait pas voulu se confesser : après sa mort, un villain oiseau aurait voltigé autour de sa fenêtre, et le ciel serein jusque là se serait assombri tout à coup; le tonnerre aurait éclaté, et la foudre se serait abattue sur la bannière pontificale arborée dans le Ghetto. C'est sur de pareilles relations que le sagace M. Petrucelli della Gattina et ses pareils s’appuient pour composer leurs histoires.
Voyez J. LORENTZ, Siztus V und seine Zeit: Mayence, 1832.
(1) Elle obtint pour son oncle Antoine l’abbaye de Fleury, l'évêché d'Orléans, le chapeau de cardinal et l’archevéché de Toulouse : pour Charles, son frère, l’abbaye de Bourgueil et l'évêché de Condom; pour François, un autre de ses frères, l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne et l’évêché d'Amiens, et pour un autre, nommé Guillaume, l’évéché de Pamiers. De ses deux sœurs, l’une fut abbesse de Maubuisson, l’autre de Saint-Paul en Beauvoisis.
GRÉGOIRE Xlil. — SIXTE QUINT. 455
s'éclipser. Mais voici que le 34 mars 1847 François meurt, usé par les plaisirs : alors Catherine devient régente, ce qui ne l’empêche pas de se trouver toujours abaissée par la présence insultante” d’une rivale, qui bien que vieillie, conservait sur Henri un ascendant que les contemporains ne surent attribuer qu’à des sortiléges. Le roi voulut que sa femme fût couronnée le 40 juin 1549, au milieu de fèles splendides, auxquelles vint s'ajouter, selon la coutume du royaume, un tournoi qui fut regardé comme un des spectacles les plus brillants en ce genre; puis, pour rendre la fête plus complète, il imagina de faire brûler quatre hérétiques. Mais l’un d’eux, avec qui il avait eu lui-même plusieurs fois l’occasion de faire de la controverse religieuse, le fixa avec des regards exprimant si bien la douleur et le courage, que le roi en frémit d’horreur, et jura de ne plus s’exposer désormais à une pareille épreuve.
La France était unenation fortement organisée, en sorte qu’elle repoussa constamment les nouveautés, tandis qu'elles avaient de plus en plus la prépondérance en Allemagne eten Angleterre, paysen proie aux déchirements des factions aristocratiques : aussi tous les mémoires du temps attestent que la majorité du peuple continuait à être trèscontraire aux novateurs, et regardait d’un mauvais œil la moindre concession qu'on leur faisait. En retour, les Protestants étaient favorisés par les princes du sang, par les grands vassauxet par les hommes de guerre comme les rois de Navarre et l’amiral de Coligny. Il en résulta dans tout le royaume des bouleversements bien plus graves que ceux qui dérivèrent pour l'Italie de la lutte entre le sacerdoce et l'Empire. Catherine aussi s’y trouva mêlée lorsque, après la mort de son mari, tué dans un tournoi en 1560, elle
dut prendre en main la régence pour le jeune Fran çois II et plus tard pour son second fils Charles IX. Nièce de deux grands papes, veuve d’un roi, mère d’une princesse qui épousa Philippe II, et de deux fils qui régnèrent l’un après l’autre; belle, savante, majestueuse , magnifique à l'exemple de sa famille dans ses dépenses et dans les constructions qu’elle fit élever; dans la force de l'âge, élevée à l’école du malheur des siens et de ses propres infortunes, le caractère aigri pour avoir dû pendant de Jougues années se résigner à une insultante rivalité et se tenir éloignée des affaires, elle se vit tout d’un coup à la tête d'un royaume, enveloppée par le tourbillon de puissantes factions, dont les adhérents se déchiraient entre eux sur le terrain le plus brûlant des partis, la religion. Les imprécations qui ne se produisent que trop dans des temps de factions, et lorsque le parti qui succombe est le plus audacieux en paroles et en pamphlets, poursuivirent cette femme, à qui l’on reprochait par-dessus tout d'être étrangère. L’histoire, qui a servilement copié les imprécations du temps, nous a présenté cette reine comme le type de l'astuce et de la dextérité italiennes, comme le représentant d'une politique égoïste, digne d’un Machiavel, etcomme l'exemple d'une froide cruauté : dernièrement M. Michelet l’appelait « un ver sorti du cimetière de l'Italie ». La vérité est que cette femme, encore jeune et avenante, ne quitta plus le deuil : quant à ses mœurs dissolues, les romanciers seulss’en sont amusés ', quoique
(1) Brantôme, son ennemi juré, n’attaque pas ses mœurs. Henri IV, qui ne l’aimait pas non plus, disait au président Claude Groulard : « Mais, je vous prie, dict-il, qu’eust peu faire une pauvre femme ayant « par la mort de son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux « familles en France qui pensoient d'envahir la couronne , la nostre et
par politique elle tolérât les déréglements des autres. Elle aimait ses fils, bien qu'elle les traitàt despotiquement; elle avait une telle activité, qu'elle écrivait jusqu’à vingt lettres dans un seul après-diîner : elle donna des preuves d’une habileté remarquable qui avait sa source dans le sentiment d’une grande responsabilité, par laquelle elle s'élevait au-dessus des considérations secondaires et des calomnies de parti; douée de l’incomparable talent de fasciner quiconquel’approchait, elle entretenait la cour la plus splendide de l’Europe, et la divertissait par des fêtes, des ballets, des intrigues amoureuses, et bien qu’on lui reprochat d’entasser des trésors, à sa mortonne luitrouva que des dettes. Celui qui connaîtrait uniquement le malheureux temps où nous vivons, n’aurait pas de peine à comprendre combienil est difficile d’observer les vraies règles à une époque tourmentée par des passions violentes, où par la mème conduite on s’attire des applaudissements ou des haines, que dis-je, on suscite alternativement les uns et les autres. Ce qui est incontestable, c'est que la politique de Catherine fut éminemment française : les Huguenots auraient vendu la patrieaux Anglais, ou ils auraient appelé pour ladévaster les reftres allemands; elle, au contraire, se détacha de l’alliance de l'Espagne, que recherchaient les partisans de la Ligue; et en voulant maintenir son pouvoir, elle assura le salut de la France, qui menaçait de se démembrer ou de se précipiter dans la tyrannie. Nous sommes bien loin de vouloir justifier tous ses actes : ils furent inspirés,
a celle de Guyse? Fallait-il qu'elle jouast d'estranges personnages « pour tromper les uns et les autres, et cependant garder comme elle « a faict ses enfants, qui ont successivement régné par la sage conduite « d'une femme sy advisée. Je m’estonne qu'elle n’a encore faict pire. » Mém. de Groulard, tome II de la collection Petitot, page 384.
comme tous ceux de cette époque, par la politique de Machiavel, qui a bien mérité l’apothéose que lui décernent nos contemporains pour avoir enseigné que « la fraude a toujours été nécessaire à ceux qui, d'humbles commencements, veulent s'élever jusqu'aux plus hauts degrés de l'échelle sociale; cette fraude qui est d'autant moins blâmable qu’elle est plus cachée ' ».
Tentatives Dès le début la reine fit près des Réformés un essai
egnciliation. de conciliation; ce fut à son instigation que se tint un colloque à Poissy. Pour obtenir la permission de le réunir, elle avait écrit à Pie IV : d’après sa lettre, les opinions en France inclinaient vers la Réforme, comme vers tout ce qui est nouveau et qui bat en brèche l'autorité; le nombre de ceux qui s'étaient séparés de l’Église était considérable; on ne pouvait plus les réprimer par des lois et par les armes; ils comptaient dans leurs rangs des magistrats et des nobles dont l’union était devenue formidable, mais il n’y avait parmi eux nianabaptistes, ni libertins, ni sectateurs d'opinions monstrueuses, et pasun ne rejelait le symbole des apôtres. Aussi, ajoutait-elle, il est des gens qui pensent qu’on doit les tolérer, bien qu'ils s'écartent dela voie droiteen d’autres points, et qui espèrent que Dieu dissipera les ténèbres dont ils sont environnés et fera luire aux yeux de tous la lumière et la vérité. En supposant que le pape voulût attendre les décisions du Concile ?, il faudrait trouver à un mal pressant de prompts
(1) Discours, liv. II, c. 13.
(2) Le 7 janvier 1559, Nicolas Capponi, transmettant de Blois, par l'intermédiaire de l’ambassadeur florentin Tornabuoni, au grand-duc de Toscane des nouvelles de France , se plaignait surtout de ce que dans ce pays on soutenait alors les doctrines de Luther, tandis qu'à Genève on soutenait celles de Calvin. Il ajoutait qu'on lisait les ouvrages de Mélanchthon, et ceux « de Pierre Martyr, de Florence, lesquels étaient
et de particuliers remèdes pour ramener ceux qui étaient égarés et retenir ceux qui demeuraient fidèles. Pour les premiers, le meilleur moyen serait l’instruction; de pacifiques conférences entre ceux des deux partis qui possèdent le plus de science et d'amour de la paix; de la part desévèques, redoublement de zèle pour la prédication, pour les avertissements, pour les exhortations à la charité et à la concorde; il faut éviter les paroles injurieuses. Pour ceux restés dans le giron de l'Église, mais qui sont en proie aux perplexités du doute et aux problèmes de leur imagination troublée, il conviendrait de leur éviter toute occasion de scandale. C’est ainsi qu'il faudrait supprimer l’adoration des images et la récente fête du Corpus Domins; dans l'administration du baptême, on devrait omettre les exorcismes, lintroduction de la salive et les prières étrangères à la collation du sacrement. Il conviendrait également d'admettre tous les fidèles à communier sous les deux espèces : pas de communions ni de messes particulières, mais que tous s'approchent ensemble de lasainte table, aprèsavoir fait la confession générale des péchés, après le chant des psaumes; qu'ils récitent tous ensemble les prières pour le roi, pour les seigneurs, pour les ecclésiastiques, pour les fruits de la terre, pour les affligés; que tous les offices se récitent en langue vulgaire plutôt qu'en latin, pour que les fidèles puissent s'écrier en parfaite connaissance de cause Aénsi soft-il ! Catherine signalait ensuite d’autres prétendues aberrations
appréciés »: il cherche à dissuader le pape de tenir le concile, et il affirme que « si l'on en vient au Concile, certes les dissidents ont raison, parce qu'ils pourront se fonder sur un argument que l’Église romaine invoque aussi pour elle; et si l’on en vient aux mains, il en résultera ou qu'on ne fera rien, ou que ce qu’on fera aura peu de crédit ».
du culte, puis elle terminait sa lettre en exhortant le saint-père à se sacrifier lui-même, et elle l’assurait que les personnes sages et modérées n'attentaient nullement à son autorité, et n'avaient aucune prétention d'innover en matière de dogme.
Éternelles illusions, auxquelles la reine fut bien vite arrachée par la force des événements. Pie IV députa à ce colloque le cardinal de Ferrare, né de la fameuse Lucrèce Borgia. Il fut recu sans les honneurs dus à son rang; aussitôt son arrivée, les libellistes dirent partout qu'il était le petit-fils d'Alexandre VI, de qui on avait publié la vie scandaleuse, et ils ameutèrent si bien le peuple contre lui qu'il poursuivait de ses huées le porte-croix lorsque le cardinal sortait, monté sur sa mule et précédé par la croix. Le colloque se tint dans la ville de Poissy, au mois d'août 1551 ; Théodore De Bèze, qui y figura en qualité de champion de son ami Calvin, voulut avoir pour l’assister Pierre Mariyr, comme nous l'avons dit ailleurs ‘. Onze ministres et vingt-deux délégués des principales églises réformées de France combattirent le cardinal de Lorraine, en présence de la cour et des plus grands savants. Pierre Martyr, qui parlait italien pour plaire à Catherine, y déploya une vaste érudition et se fit l'organe d’aspirations modérées; on compila la fameuse formule sur la Sainte Cène, transaction que les théologiens italiens repoussèrent comme captieuse et entachée d'hérésie. Aussi le Colloque se séparat-il sans avoir rien conclu d'utile, comme il arrive pour tous ceux qu'on tente entre deux partis extrêmes.
(1) Voir pag. 336, T. II, Les HÉRÉTIQUES D'ITALIE et le Concile de Trente.
Un autre prélat italien assistait au Colloque, c'était Jean Jean Antoine Caracciolo. Il était né à Melfi et était le troisième Caracciolo fils de Sergianni Caracciolo, prince de Melfi et duc d’Ascoli, grand sénéchal du royaume. Son père, passé en France après les victoires de Lautrec, avait comme maréchal fait la guerre contre les Vaudois de la vallée de Lucerne, et avait démantelé les forteresses de Torre, de Bohbio, de Bricherasio et de Lucerne. Le fils, élevé à la cour de François le", se prit bientôt de dégoût pour ce genre de vie, et se retira au désert de la Sainte-Baume en Provence; puis, étant revenu*à Paris, il se fit Chartreux, devint plus tard chanoine de Saint-Victor (4538), ce qui ne l'empêcha pas de suivre la carrière militaire, jusqu’à l’époque où François Ie", pour le retenir dans l’ordre de Saint-Bruno, le nomma abbé de cet insigne monastère. Dévoré par une ambition qui ne lui laissait pas un moment de repos, il avait nécessairement une conduite scandaleuse : il s'habillait en laïque, et, flatteur à la manière des courtisans, obtint en 4551, par les artifices ordinaires, l'évêché de Troyes, avec la permission de porter la barbe longue. Dans cette ville, il inclina vers les doctrines des Réformés, et prit part à leurs cérémonies, auxquelles son caractère d’évèque dut ajouter beaucoup de prestige. Henri II lui interdit la prédication; la Sainte Inquisition à Rome lui fit un procès; mais, s'étant rétracté publiquement, il alla se jeter aux pieds du pontife. Il espérait peut-être le chapeau de cardinal, et comme ilnel’ohtint pas, il passa à
Genève, où il s’aboucha avec De Bèze et Calvin, et adopta #
leurs confessions. Au Colloque de Poissy, il tenta des expédients de conciliation; mais après la clôture de cette assemblée il professa ouvertement la Réforme; il appela dans sa ville Pierre Martyr, fit son abjuration entre
REI mm. PR
Les Huguenots.
ses mains, et communia selon le rite protestant, il conserva son titre d’évéque, auquel il ajouta celui de ministre de l'Evangile (A), et les Calvinistes, qui avaient aboli la hiérarchie, continuèrent cependant à le regarder comme évêque. Caracciolo mourut en 1869 : se maria-t-il? Il y a doute à cet égard. Il écrivit le Miroir de la vraie religion (Paris, 15H), et dans le recueil de Lettres de prince à prince, on en trouve une de lui du 14 juillet 1859 pour justifier Montgomery du meurtre d'Henri II.
Sur ces entrefaites, lecalvinisme se propageait, et Pierre Paul Vergerio, écrivant à l’Électeur de Saxe, dans les années 1560 et 1561, se félicitait sans cesse des succès de le Réforme en France; il ajoutait que sous le gouvernement du nouveau roi de Navarre, zélé évangélique, on espérait de nouveaux progrès pour la religion, el qu'on amènerait le pape à composition. Barbaro, ambassadeur de la république de Venise à Paris, calculait qu'à la mort de François I° un tiers des habitants du royaume était devenu hérétique. Michiel, ambassadeur en 1561, les portait aux trois quarts, bien que l’autre ambassadeur Soriano, la même année, en restreignait le nombre à un dixième : en 1569, Correr affirmait qu'à l’époque de la plus grande puissance de la Réforme, les Huguenots formaient un trentième du peuple, et un tiers de la noblesse‘. Bayle, auteur qui, comme chacun le sait, n’est pas suspect de tendresse pour la religion catholique, écrit qu'il « s’en fallut
(1) On dit que les Réformés étaient au nombre de deux millions. Ce serait le sixième de la population, puisque le premier recensement, fait en 1702, après tant d'annexions, donna à la France 19 millions d'habitants; partant, la population totale ne pouvait dépasser 12 millions au temps de la Réforme; mais comme sesadh érents comptaient parmi eux despenseurs et des propriétaires, c'était vraiment une révo-
lution politique dirigée contre la monarchie. 4
« de bien peu que les Protestants n’aient obtenu le haut du « pavé au commencement du règne de Charles IX, et s'ils « y avaient réussi, Dieu sait ce quiserait advenu de la reli- « gion persécutrice. Si le roi de Navarre, qui s'était déclaré « pour eux, avait eu la force de s’apercevoir du piége que « l’autre parti lui tendait (surtout en lui promettant le « royaume de Sardaigne), il serait resté inébranlable dans « leur communion. Cela suffisait pour assurer la victoire, « car il était le lieutenant général du royaume, et il n’était « pas difficile de faire embrasser la profession de foi ré- « formée à Catherine de Médicis. »
Cette espérance était nourrie par bien des personnes (B), et leur nombre s’accrût rapidement lorsque, par l’édit du mois de janvier 4562, la régente eut proclamé la tolérance religieuse ; mais comme cet édit avait été la cause de la première guerre religieuse, elle reconnut qu’en même temps que l’unité de la foi succomberait l’unité du royaume : elle se mit donc à favoriser les Catholiques, accueillit les premiers Capucins, amenés par frère Dominique de San Gervaso, et leur assigna un couvent à Paris, en 1871. Mais déjà les discordes avaient éclaté partout : les Huguenots pillaient les sacristies, les Catholiques renversaient les temples; des insultes on en venait à faire couler le sang; des deux côtés on se glorifiait d’avoir des martyrs (C.); la guerre civile sévissait dans toûte sa fureur; les princes de la famille royale étaient divisés; les uns s’accrochaient obstinément au passé, les autres soupiraient après le nouvel ordre de choses. Jean Correr, peignant l’état de misères dans lequel était plongée la France, concluait ainsi : « J'ai « entendu plusieursfois des Françaiss’écrier : Oh! quemes « biens ne sont-ils donc en Vénétie ! Etils me demandaient « si la République recevait des deniers à titre de prêt; ils
Assassinats politiques
et religieux.
« voulaient déposer à notre monnaie des sommes d'argent « considérables, les croyant là plus en sûreté qu'ailleurs. « Venise était pour eux le lieu le plus sùr, le pays où l'on « ne connaît qu’un seul Dieu, où l’on ne pratique qu’un « seul culte, où l’on n’obéit qu'à un seul prince, où tous « peuvent vivre sans inquiétude, où chaque citoyen peut « jouir en paix de son bien. »
Depuis que Marie Stuart avait été dépossédée du trône d'Écosse, le respect pour les princes régnants était ébranlé; aussi les Réformés avaient-ils proposé en France de s'emparer du roi et du cardinal de Lorraineg mais ils ne réussirent qu’à les exaspérer. En réalité, les Huguenots aspiraient à établir la république et à morceler la France en provinces confédérées. Calvin avait déclaré que le roi qui n’aide pas la Réforme abdique sa double qualité de roi et d’homme, que partant il perd le droit de se faire obéir, et mérite qu’on lui crache au visage, comme à tous les monarques catholiques. Ses adeptes formaient entre eux comme une puissante maconnerie : ils avaient commis plusieurs assassinats de parti; les insurrections éclataient toutes en même temps, comme lorsqu'elles résultent d’intelligences secrètes; ils levaient des hommes et des tributs. En 1563, soixante-douze ministres calvinistes avaient présenté au roi une pétition tendant à prévenir les hérésies, les schismes et les troubles’qui les suivent, en punissant sévèrement les hérétiques, c'est-à-dire tous ceux qui étaient en désaccord avec leur confession religieuse. Il semble même que le célèbre grand chancelier l'Hôpital et le chancelier Ferrier, protestant caché qui était ambassadeur à Venise, et en relations intimes avec frà Paolo Sarpi, conspiraient pour détacher du pape le roi de France, et le pousser à établir une église nationale. Dejà les plus fou-
gueux s’apprètaientà une guerre acharnée : les Huguenots, commandés par le prince de Condé, n’hésitèrent pas à livrer à l'Angleterre les forteresses françaises, et se débarrassèrent par l'assassinat du duc de Guise, chef du parti catholique. Catherine, plus dévouée au parti national, malgré les conseils de Philippe II et ceux du duc d’Albe, croyant qu'elle devait avant tout éviter la guerre civile, tolérait mème les révoltes de partisans, les meurtres, la résistance ouverte; elle temporisait, au dire des uns par faiblesse, au dire des autres par ambition : on l’eùt exécrée comme une femme sanguinaire si elle eût réprimé les premiers excès, on l’exécra lorsqu'elle les laissa croître petit à petit jusqu'à amener l’épouvantable catastrophe de la Saint-Barthélemy.
Le grand-duc de Toscane avait cherché à insinuer au pape de vaincre les ennemis de la France plutôt par la paix que par la guerre. « Que Sa Sainteté veuille bien ré- « fléchir qu’en livrant ce royaume au fléau des armes, « on fait chaque jour des ennemis au roi et à la religion « catholique, et que, malgré les aides qu'elle pourra lui « fournir, Sa Béatitude, n’apportera aucun remède à la « situation; tout au contraire, les méchants profiteront « de l'occasion pour faire soulever les populations contre « leur prince naturel, et cela au nom du pape, ainsi « que le passé en a déjà fourni l'exemple; tandis que le « royaume jouissant d'une paix et d’un calme parfaits, Sa « Majesté pourra exterminer les infâmes chefs et les séa ducteurs, et de cette manière ramener peu à peu et « sans difficulté les autres au sein de l’Église romaine : ».
(1) Lettre du 6 octobre 1570 à Nofri Camajani, ambassadeur à Rome,
aux archives centrales à Florence, Carteggio di Roma, app. LXXXII. III — 30
Pie Ÿ, apprenant la désolation où en était réduite la France ct les dangers auxquels les Huguenots exposaient ceux qui la gouvernaient, résolut de venir à leur secours par des armées et par des subsides. Il confia le commandement des troupes à Louis Gonzague, duc de Nevers; mais il manquait d’argent, ayant tout donné à l’empereur, à la république de Venise et aux chevaliers de Malte pour la guerre contre les Turcs; il était d’ailleurs fermement résolu à ne pas grever davantage ses sujets. Il se contenta donc de demander de l’aide à tous les gouvernements d'Italie qui répondirent à son appel, et obtint du sénat romain une allocation de cent mille sequins, autant des ecclésiastiques, autant de l’État. Le duc de Savoie, parent et voisin de la famille royale de France envoya une grosse somme, et Emmanucl-Philibert imposa deux cent mille sequins à ses sujets; le duc de Toscane en fournit cent mille, la république de Venise autant, contre le dépôt en gage de sept diamants de la couronne : le clergé catholique vota un subside de deux cent cinquante mille sequins. Ces faits nous démontrent tout à la fois et la spontanéité des offrandes, qui attestent combien la guerre était alors populaire, et le déplaisir qu'éprouvait le pape d’être contraint de solliciter des offrandes.
Catherine avait été amenée en 1562 à concéder l’édit de pacification de Saint-Germain, par lequelelle reconnaissait les Huguenots et admettait la publicité de leur culte; plus tard, elle maria une de ses filles àHenri, roi de Navarre, chef de ce parti. Le parlement avait refusé d'enregistrer l’édit; le peuple vit avec indignation ce mariage,et cette indignation fut au comble lorsque les partisans du roi refusèrent de
Nous avons parlé des affaires de France tom. II, pag. 408 des RÉRITt- QUES D'ÎTALIE.
s'incliner devant les statues de la Madone. Correr, ambassadeur de Venise, écrivait en 1870 : « A Paris, le peuple, à « très-peu d’exceptions près, est si dévot et si ennemi des « Huguenots, qu’on peut à bon droit aflirmer que dans dix « des plus importantes villes d'Italie on ne trouverait pas « autant de dévotion et autant d’acharnement contre les « ennemis de notre foi que dans cette capitale. » On commettait des excès contre les Huguenots, on leur attribuait les calamités publiques, on les accusait des crimes les plus atroces comme on en chargeait jadis les Juifs ; on accourait pour assister à leurs supplices comme à une fête, et on se repaissait avec délices des plus horribles mutilations.
La haine contre les Huguenots augmenta encore lorsque les forces catholiques de l'Espagne, de Venise et du pape eurent défait à Lépante la flotte turque, et sauvé ainsi l'Italie et l'Europe d'une invasion musulmane. On voyait avec peine qu’une victoire aussi importante eût été gagnée ‘ sans la participation de la France. Le nouveau duc de Guise, champion du parti catholique, en fut'd’autant plus froissé dans son orgueil : il était indigné de voir que l’édit de tolérance avait affaibli l'omnipotence dont il jouissait aüparavant, et que l’amiral de Coligny, qui selon lui était l’auteur de l’assassinat de son père, avait repris son influence à la cour. En vain Charles IX, ayant renouvelé l'édit de pacification, voulut que les deux rivaux jurassent d'oublier leurs mutuelles injures. Guise médita de venger l'assassinat par l’assassinat, expédient qui n'était que trop en usage alors: ; etColigny fat frappé, mais non tué. Quand le tigre a flairé le sang, quel frein peut l'arrêter ? Les fac-
. (1) Sur l'assassinat politique, nous avons recueilli des détails bizarres, qui ont été publiés sous le titre de Glanures (Spigolature), des Archives de Florence.
tions sont des tigres. Des deux côtés on préparait un massacre général; le pape lui-même le prévoyait, et en donnait avis (D.) : la seule question était de savoir qui commencerait. Ce furent les Catholiques qui les premiers, dans la nuit de la Saint-Barthélemy de l’année 1872, assassinèrent une foule de Huguenots : quant au nombre ilya de grandes divergences. L'exécration qui entoure un pareil acte ne pourra jamais étre atténuée par les raisonnements; mais pour Charles IX et Catherine les détails mieux connus diminuent la responsabilité, s’ilsn'établissent point l'ignorance préalable; ils consentirent à ce que leur imposait, soit la fureur de la vengeance, soit le danger d’être victimes.
L'Italie possède une histoire de ces événements par Henri Catherin Davila (1576-1631). L'auteur a tiré ses prénoms de ceux du roi et de la reine, les bienfaiteurs de son père, après que les Turcs l’eurent expulsé de Chypre, dont il était connétable. Né à Padoue, il habita long-temps la France, où il put voir de près les troubles qui l’agitaient et même y prendre part. Fidèle au drapeau catholique, moins par conviction que par politique, il appuie sans cesse la faction royaliste, minutieux comme ceux qui fréquentent les antichambres, il n'en découvre pas moins avec un œil très-fin les hypocrisies des partis; il caresse le succès obtenu par les fourbes ou par les courageux, et il ne blâme le massacre de la Saint-Barthélemy que pour n'avoir pas atteint le but.
Quant à dire que ce massacre a été le résultat d’une longue préméditation, chaque document qu'on découvre ou chaque pièce qu'on relit avec plus d'attention donne un démenti-à cette assertion. Si Catherine a réellement songé à se débarrasser de Coligny, et si le crime a pris des
proportions inattendues, elle n’en serait pas moins coupable, mais d’une maniére bien différente de celle dont elle a été accusée par les prétendues révélations faites sur
son compte. Ce qui frappe d’épouvante, c’est que cet exé- | crable forfait ait été célébré autant que l’ont été de nos jours d’autres assassinats, dont la justification a été tentée même en théorie. A Rome, on frappa une médaille commémorative; Vasari en fit le sujet d’une de ses fresques. Le fameux Milanais François Panigerola, préchant à Saint-Thomas du Louvre , en félicitait Charles IX devant toute la cour. Après avoir exposé l'honneur du royaume et sa dignité personnelle à des périls manifestes, le roi avait, disait-il, rendu le manteau d'azur et les lys d’or à la belle France, naguère vêtue de deuil; il avait rétabli la vraie religion chrétienne dans le royaume très-chrétien, et enfin purgé de la peste de l’hérésie les contrées sises entre la Garonne et les Pyrénées, entre le Rhin et la mer (E.). Le Tasse et tous les écrivains du temps célébrèrent par un concert de louanges cet événement. Requesens, gouverneur de Milan, avait écrit au grand-duc (en espagnol) : « J'ai presque les mêmes nouvelles à vous. « donner dela France. Je regrette beaucoup qu'on ne pro- « cède pas vis-à-vis des hérétiques avec la rigueur qu’on « avait déployée au commencement, et qui était juste. « Dieu veuille que le roi très-chrétien atteigne le but qu'il « avoue publiquement, et qu’il sache à propos profiter « de l’occasion! » Puis, ayant eu connaissance du massacre, il se réjouissait dans sa lettre du 3 septembre, « du succès obtenu par la cour de France, le 24 du mois « passé, de la mort de l'amiral et de ces mauvaises têtes de « Protestants, qui furent massacrés en cette journée par « les Catholiques. Cette mort est une telle perte pour les
« Huguenots, etouvre auroi très-chrétien une porte si large « que, avec le zèle qu'il a pour la bonne cause, il pourra « pacifier son royaume, et y organiser les affaires reli- « gieuses comme il convient, sans parler des mesures qu'il « devra prendre pour asseoir l’état des affaires en Flan- « dre, etc. »
Et le 10 septembre : « Je m'étonne que vous n'ayez « point encore eu avis de la mort de l'amiral, et de celle « des autres hérétiques de France, Je m'en suis réjoui « avec V. E. par le dernier courrier, comme je me réjouis « de nouveau maintenant, car cet événement mettra « fin à l’action de l’invincible Armada commandée par « Strozzi : V. E. verra ensuite à recouvrer La Rochelle, et « à contenir les autres mécontents que, selon elle, on « soupçonnait d’être sur le point de se révolter. »
Et le 14 : « C’est avec beaucoup de raison que V. E. doit « se réjouir avec moi du beau succès qui vient d’être ob- « tenu en France, puisqu'il l’a été si particulièrement pour « l’avantage de la chrétienté, et qu'il a fourni l'occasion « au roi très-chrétien de pouvoir arranger les affaires « de religion comme il convenait qu’elles le fussent dans « Son royaume. Quant à moi, je devais naturellement -« prendre une part d'autant plus vive à votre allégresse « que depuis le massacre vos frontières sont tranquilles. « Pour nous, plaise à Dieu que nous puissions tirer parti « des conséquences de ce fait, car ce qui convient le mieux, « c'est de favoriser la paix entre les princes chrétiens, et « de nous occuper exclusivement de combattre les infi- « dèles, etc. »
Nous avons encore trouvé aux archives d’autres lettres de félicitation sur cet événement, pour lequel on ordonna dans toute la Toscane et ailleurs des fêtes d'actions de grâ-
ces, attendu le grand péril auquel avait échappé la France.
° Laconséquenceimmédiateen France fut un redouhlement de fureur dans la guerre civile qui se prolongea long-temps avec des vicissitudes très-variées'. Catherine, mélée pendant trente ans à ces événements, a été jugée par les historiens bien différemment : certes elle eut beaucoup de talents, une grande ambition, une profonde habileté, une morale bien incomplète; elle n'eut jamais qu’un but, sauver à tout prix le trône des Valois.
Sixte Quint, avec le sentiment profond qu’il avait de l’autorité, devait condamner les rois hérétiques de France, imais son devoir était en même temps de condamner la ligue qu’on avait formée contre eux. Aussi ne voulut-il pas continuer les secours que Grégoire XIII avait donnés à la Ligue, et lorsque l'Espagne le pressait de maintenir les promesses de son prédécesseur, il répondit à l'’ambassadeur, qui prétendait vouloir lui en intimer l'ordre au nom de la chrétienté : « Si vous me faites cette intimation, je vous fais trancher la tête. » Cependant au même moment, en septembre 1588, il lançait l'excommunication contre Henri de Navarre et Henri prince de Condé, qui étaient restés les champions du parti huguenot. Le parlement de Paris refusa d'enregistrer la bulle du pape : le roi de Navarre fit afficher dans Rome une protestation, où il taxait
(1) Jean-Baptiste Marini, le poëte charlatan, a voulu se méler des questions religieuses de France, comme de toute autre susceptible de faire du bruit. Dans la Sferza, invective adressée aux quatre ministres de l'iniquité (Naples, 1626), il flagelle quatre auteurs d’un ouvrage hérético-démocratique; il soutient que les Calvinistes sont les ennemis des rois; et il conclut, cette fois sans métaphore, « qu'on doit condamner au bûcher tous ceux qui sont hérétiques et avec eux les livres qui renferment leurs perverses doctrines ; qu’on doit punir ceux qui les ont imprimés et vendus; qu'on doit abattre leurs chaires et renverser de fond en comble leurs églises. »
Guerre civile en France.
le pape d’intrus et d'hérétique, s'engageant à prouver le fait en face d'un Concile légitimement assemblé. . °
Sixte Quint fut exaspéré; il s'étonna que, malgré la terreur qu'il inspirait, il se fût trouvé quelqu'un d'assez hardi pour le braver, mais il finit par avoir bonne opinion du prince, et jugeant Henri III, autre fils de Catherine, il devina que son caractère devait l'’amener un jour à se jeter dans les bras des Huguenots. Ses prévisions se réalisèrent, et ce monarque, qui s'était déjà deshonoré en Pologne, trouva un fanatique qui l’assassina au nom de la religion catholique, de même qu'au nom de la religion protestante on avait assassiné le duc de Guise.
La couronne de France échut alors au roi de Navarre, qui prit le nom d'Henri IV ; mais ce prince avait dû la conquérir. Ce sont là des révolutions que les historiens, les poëles ont rendues fameuses, et nous ne faisons qu'effleurer en passant les événements qui se rapportent à l’Italie. La Ligue, formée par les Catholiques pour repousser le roi huguenot, reçut des secours de Philippe II, roi d'Espagne, quienvoya en France Alexandre Farnèse, duc de Parme', un des meilleurs généraux de son temps. Il était alors occupé à combattre les Protestants révoltés dans les Flandres. Homme positif autant que vaillant capitaine, il n’ambitionnait pas la gloire, mais le succès; il n’abandonnait rien au hasard, mais par la temporisation il arrivait au but. Si Henri IV lui faisait dire par un héraut : « Sortez de votre ruche, et venez m’affronter en rase campagne, » il répondait : « Je n'ai pas fait un si long voyage pour venir prendre conseil d’un ennemi. » En effet
(1) Le jésuite Guillaume Dondini a décrit l'expédition du duc de Parme envoyée au secours de la Ligue. Voyez Bibliotheca romana de Prosper Mandosio.
il réussit par sa savante inaction à ravitailler Paris assiégé : de même une autre fois, étant accouru au secours de Mayenne entouré d’ennemis, il sauva à Caudebec tout le corps d'armée commandé par ce dernier, sous les yeux mème d'Henri IV.
On se plaisait à voir dans ces événements l'intervention directe de Dieu. Pour soutenir le courage des assiégés, le pape avait expédié comme son légat le cardinal Caiétan, qui se fit accompagner par le père Panigarola de Milan. Ce religieux avait suivi dans sa patrie les leçons de Primus Conti et d’Aonio Paleario : doué d’une mémoire prodigieuse, il n'avait encore que treize ans lorsqu'il fut mandé à Pavie pour étudier le droit, et il est curieux de lui ent ndre décrire la dissipation des étudiants d’alors. « Peu à peu (raconte-t-il de lui-même ) il devint si déréglé, qu'il « n’y avait aucune querelle, aucune rixe où il n’inter- « vint, et il ne se passait pas une nuit sans qu’il ne sorttt « armé. Il accepta de plus d'être le premier champion « de sa nation, charge qui exige un caractère très-lur- « bulent, et il se lia d’amitié avec des hommes engagés « dans les factions de Pavie, en sorte qu’à dater de ce jour « il avait plutôt l’aspect d'un soldat que celui d’un étu- « diant. Cependant il ne manquait pas, à certains jours, « d'aller entendre les leçons des professeurs, et quoiqu'il « les étudiât fort peu, il ne laissait pas que de les rédiger « par écrit, tant étaient heureuses. ses dispositions natu- « relles. Lorsqu'il faisait une visite à Milan, il rendait « si bien compte à son père des leçons qu’il avait suivies, « que celui-ci ne croyait plus aux paroles de ceux qui « lui dépeignaient son fils comme un jeune homme déré- « glé. Souvent, à Pavie, à l’occasion de ces querelles, il « lui était arrivé d'exposer sa vie à de grands périls; par
Panigarols.
« exemple, un jour, près de l'église de Saint-François, il « s'était trouvé mêlé à une rixe entre des citoyens de « Plaisance et des Milanais, où succomba un frère du car- « dinal Della Chiesa, et il parvint à échapper aux ar- « quebusades, en se réfugiant derrière une colonne, qui « porte encore la trace des projectiles. » (F.) Après une jeunesse aussi dissipée, Panigarola entra chez les Franciscains, et ayant pris pour modèle leur célèbre prédicateur Cornelius Musso, il parvint, lui aussi, à une grande célébrité. Partout où il arrivait, on l’accueillait en battant des mains; aussi était-il souvent obligé de faire un sermon avant de se reposer.
Sur les instances de Pie V, Panigarola vint à Paris, où il fut fêté, surtout par la reine Catherine. De retour en Italie l'année 1573, il continua ses pompeux succès, et fut nommé évèque d’Astì, en 1887. Au fond, il ne fit preuve ni d’une science suffisante en théologie, ni de la connaissance du cœur humain; mais sa parole avait de la vigueur, et sans doute son débit en avait encore davantage : ce fut le secret de ses grands effets oratoires sur ceux qui l’entendaient. Envoyé de nouveau en France en 1589 par Sixte Quint, il se mit, du haut de la chaire, à exalter les événements, en les comparantàla délivrance de Béthulieet à Sennachérib : prenant pour texte Ecce motus magnus factus est in mari, ita ul navicula operiretur fluctibus, il encourageait les Parisiens à supporter les souffrances du siége, qu'il assimilait à celles du Christ; il promettait au nom du pape un jubilé spécial ; enfin, il exhortait les assiégés à repousser les troupes anglaises « dont les cruautés sont écrites avec du sang dans vos faubourgs », et à se venger des Politiques et du roi de Navarre, personnifié dans Achab.
Farnèse étant mort, Henri IV calcula que le royaume
de France pouvait bien s’acheter au prix d'une messe (G.). I chercha donc à se réconcilier avec le pape, et fit son abjuration. Il fut admis au bénéfice de l’absolution; mais le souverain pontife lui imposa le rétablissement du culte catholique dans tout le Béarn, la publication en France des actes du Concile de Trente, sauf certaines modifications; la restitution au clergé catholique de tous ses biens, l’exclusion des Protestants de toute charge publique. Quant à lui personnellement, le pape lui enjoignait d’entendre tous les dimanches une messe conventuelle, chaque autre jour de la semaine, une messe basse ; puis de réciter le rosaire tous les dimanches, les litanies tous les mercredis, de jeûner tous les vendredis, de se confesser et de communier au moins quatre fois par an.
Le 15 novembre 1598 eut lieu la cérémonie, qui fut pour le saint-siége un grand triomphe après tant d’humilia» tions. Dans la basilique de Saint-Pierre, ornée avec la plus grande pompe, on vit le souverain pontife Clément VIII, paré de ses ornements les plus splendides, s'asseoir sur son trône, entouré des cardinaux et des hauts dignitaires du palais; puis venaient douze pénitenciers portant chacun leur baguette. Les cardinaux d’Ossat et Du Perron, chargés de représenter le roi, lurent à haute voix la profession de foi, et promirent l’accomplissement des obligations imposées au monarque. On entonna alors le Hiserere, durant lequel le pape frappait avec une verge tantôt l’un, tantôtl’autre des deux envoyés, puis il déclara le roi absous, et le réintégra solennellement dans le titre de roi trèschrétien. Alors éclatèrent des chants de joie, avec accompagnement des orgues, des clocheset des salves de canon; enfin, le pape embrassant les deux procureurs, leur dit : « Je m'estime heureux d’avoir ouvert à votre maitre les
Abjuration solennelle
et bénédiction
d'Henri IV.
portes de l’Église militante. » Du Perron répliqua : « Je puis assurer Votre Béatitude que, gràce à sa foi et à ses bonnes œuvres, mon roi s'ouvrira lui-même les portes de de l'Église triomphante. »
Le pape, même au point de vue des intérêts mondains, avait bien lieu de se réjouir, puisque à dater de ce moment il cessait d’être protégé exclusivement par l’Espagne, puissance sincèrement et foncièrement catholique, mais dure et hautaine, et trouvait un nouvel appui dans cette France spirituelle et généreuse. Henri, qui ne s’entendait pas beaucoup en matière de liberté religieuse, mérita de Clément VIII cet éloge : niki! sibi de religione adsumens. Aussi, lorsqu'il fut assassiné (H.), Paul V dit au cardinal d’Ossat : « Vous avez perdu un bon maître, et moi mon bras droit »; et il écrivit à sa veuve, Marie de Médicis, une lettre dont nous avons trouvé le brouillon au n° 4029 des archives des Médicis; elle est ainsi conçue. « La mort du roi Henri { que Dieu l'ait en sa « gloire!) est un événement si grave et si cruel qu'il « dépasse tout ce qu'on peut imaginer; Votre Majesté doit « croire que le déplaisir que nous avons ressenti de cette « disgrâce est pour nous aussi pénible, aussi cruel que « pour elle, par suite de l'amour extrême que nous lui « portions. Cette affreuse catastrophe atteint et blesse si pro- « fondément notre cœur, qu'en lui manifestant la grande « part que nous prenons à son malheur, nous n’avons pas « l'espérance d’adoucir quelque peu la douleur qu’elle « en doit ressentir, etc. '.»
(1) Lorsque Marie de Médicis partit pour la France, sainte Madeleine de Pazzi, qu'elle visita plusieurs fois au monastère de Sainte-Marie-des- Anges de Florence, lui prédit qu'elle aurait beaucoup d'enfants, pourvu qu'elle cherchât à obtenir de son mari ces trois points : 1° le
Nous ne ferons ici qu'une réflexion. Catherine proclama la tolérance religieuse, les Catholiques s’y opposèrent jusqu’à faire éclater la guerre civile; Charles IX renouvela l'édit de pacification, cet acte eut pour contre-coup la sanglante nuit de la Saint-Barthélemy : Henri III dans de semblable projets de réconciliation rencontra les résistances de la Ligue : Henri IV put donner la paix à la France par l’édit de Nantes, mais cet édit fut révoqué par celui que les Francais appellent le grand roi. On peut par là juger de l’idée qu’on se faisait alors de la tolérance religieuse.
rappel des Jésuites dans son royaume; 2° la destruction des hérétiques ; 3° l'attachement spécial envers les pauvres.
(A.) Haac, France protestante, à l'article Caracciolo. — Le cardinal de Commendon écrivait au cardinal Borromée, en décembre 1561 : « Quant à l’évèque de Troyes en Champagne, on m'a dit comme chose certaine qu’il y a peu de jours il a solennellement renoncé à son évéché et à l’ordre des Chartreux, et qu'il a recu manuum impositionem des ministres calvinistes, en prononçant ces paroles solennelles : Abrenuntio manuum impositionem papisticæ satanicæ ; et qu'il avait voulu précher dans l’église de Saint-Jean de Troyes en qualité de ministre calviniste, mais que le comte d'Eu, gouverneur de la province, le lui avait défendu, dans la crainte qu'il n’éclatàt une sédition dans la ville. Cet évêque, maintenant ministre du démon, était fils du prince de Melfi, exilé de Naples, appartenant à la famille Caracciolo; il avait été soldat, moine, abbé, et enfin évèque; en 1556, il était allé à Rome, où il fut accusé d'hérésie, et il avait (et c'était la vérité) infecté lui-même d’hérésie une grande partie de son diocèse. Maintenant, on le dit à Paris avec les autres ministres, où ils vivent sans aucune espèce de retenue, puisqu'on prèche déjà dans plusieurs maisons situées dans l'intérieur de la ville... et avec tant d’insolence que, il y a peu de jours, comme on sonnait les cloches de Saint-Médard, église près de laquelle habite De Bèze, celui-ci envoya l’ordre de cesser la sonnerie, et le sonneur ayant refusé d’obtempérer à cet ordre, il fut assommé, lui et d'autres prêtres. » (Voir dans l’Archivio Vaticano.)
(B.) — Catherine de Médicis était en grande suspicion près des Catholiques ; aussi le cardinal Commendon écrivait-il, le 12 octobre 1564, au cardinal Borromée : « Monseigneur de Granvelle... m'a dit que la reine ne veut pas écouter de conseil, ni s'apercevoir du péril où elle se trouve de nouveau, ni admettre les propositions du roi catholique et celles des ducs de Savoie et de Lorraine pour la consolidation de son pouvoir et l'avenir de ses fils; que
chaque jour elle perd quelque peu de son autorité, tandis que de son côté la maison de Vendôme en acquiert davantage..... Ensuite il m'a dit que frère Pierre Martyr (Vermigli) a sans cesse ses entrées chez la reine, et, quoique n’ayant aucun doute sur le bon esprit de S. M. il craint néanmoins que ce fait ne cause un grand préjudice à la cause, en effrayant les Catholiques et en donnant de la hardiesse aux Hérétiques. Il m'a manifesté aussi tout son étonnement et son mécontentement de ce que le révérend légat (le cardinal Farnèse) témoigne beaucoup d’affabilité et de confiance à la famille de Vendôme, et use vis-à-vis des hérétiques de bien des égards. » (Arch. Vaticano.)
Dans un rapport adressé de France, après la paix, au duc de Toscane, le 13 mai 1563, liasse 4012, on lit:
« Le cardinal de Châtillon, déchu de la pourpre, avait écrit à la reine qu'il serait allé bien vite trouver sa majesté, et qu'il y serait allé en costume de gentilhomme et de chevalier, puisqu'il avait abandonné le vètement impur de la cour romaine, pour me servir des paroles qu’il emploie avec une témérité pareille à son insolence ». |
Au nombre des familiers de Catherine de Médicis était Jacques Corbinelli, appartenant à une illustre famille de Florence et d’une belle éducation, qui le premier avait publié le livre de Dante intitulé De vulgari eloquio. L’historien De Thou, dit en parlant de lui: « On ignorait de quelle religion il était : il avait une religion politique à la florentine, mais c'était un homme de mœurs pures. »
Cosme Ruggeri, de Florence, s'introduisit à la cour de Catherine de Médicis; rempli de talent et d’audace, il obtint des honneurs et des places lucratives. Il tira l’horoscope des grands seigneurs de la cour, introduisit la mode des almanachs annuels, semés de sentences extraites des auteurs latins. A son lit de mort, comme on l’exhortait à penser à Dieu, il se moqua du curé et des capucins, protestant qu'il avait toujours cru qu'il n’y a pas d’autre dieu que les rois et les princes, seuls capables de nous faire du bien, ni d’autre diable que nos ennemis, qui nous tourmentent en ce monde. Comme il mourut dans ces sentiments, son cadavre fut traîné dans l’endroit où l’on enterre les bêtes. Il s'adonnait beaucoup à la magie, et fut accusé de sortiléges contre Charles IX et Henri IV. .
(C.) A propos des martyrs dans le camp des hérétiques, on peut citer un ouvrage de Felicien Niguarda, prédicateur au concile de Trente, puis évêque de Côme, Assertio fidei catholice adversus ar-
ticulos utriusque confessionis fidei Anno Burgensis, juris doctoris, et
Ve: 1563. AUS RE LE an i ét cai on a
de ce que dans ce mot de paix les Réformés puisassent tant de
marre cavo pini SRE
est quod quisquam istos Dei et vestros rebelles atque hostes,
3 et nescio quam temporis maturitatem expectandam censeat, et illo pacificationis edicto paci regni consuli existimet. Crescit eorum în dies furor, augetur animus; quo lenius cum illis igitur, eo magis eorum corrobo= ratur audacia. Non solum matris Ecclesia obedientiam abjecerunt,
tantum incendium, antequam latius serpeat, exstinguere conetur : si | enim hareticorum sectas alias ex aliis in isto regno in dies eroriri, etmultiplicari permiserit, tum volet illud exstinguere cum minime poterit. Utinam non eveniant ea que eventura pradicimus! à (E.) Sermons de Panigarola, Paris 1599, în-8°, p. 318, Outre les documents déjà connus, Theiner a publié dans; ces derniers temps, dans les Ann. Eccles., la correspondance du nonce Salviati, qui confirme d'une manière plus certaine ce que Ranke, Raumer, Mackintosch et autres protestants ont soutenu, que la Saint-Barthélemy avait été un crime politique, non point un crime religieux. Le duc de Guise avait une haine implacable pour l'amiral de Coligny, à qui il attribuait l'assassinat de son père. Coligny fit son entrée à Paris à la tête de trois cents gentilshommes, lorsqu'il négociait le.mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois; il acquit les bonnes grâces de Charles IX, qui semblait ainsi se soustraire à la dépendance de Catherine de Médicis et à celle du duc d'Anjou, et qui peut-être allait déclarer la guerre à Philippe Il pour le chasser des Pays-Bas. Cette conduite déplut souverainement à ces derniers, qui en conséquence résolurent de faire assassiner Coligny, inspirés qu'ils étaient aussi par Philippe Il. Le meurtre de l'amiral fut le signal du massacre. »
Le nonce Salviati savait seulement qu'on pourrait bien attenter à la vie de Coligny, et voici comment il s'exprime à ce sujet : « Lorsque j'écrivais ces jours derniers que l'amiral s'avançait trop, et qu'on lui donnerait sur les mains, j'avais la conviction qu'on ne voulait plus le supporter : j'étais confirmé dans cette opinion quand j'écrivis que j’espérais donner bientôt à Sa Sainteté quelque bonne nouvelle, mais je ne croyais pas à là dixième partie de ce que je vois maintenant de mes yeux..... Si l'amiral füt tombé raide mort du coup d'arquebuse qu'on lui a tiré, je ne pense pas que tant de personnes eussent péri ». (Lettre du 24 août.)
Charles IX avait prévenu Salviati, afin que celui-ci pùt faire assurer le pape que l'affaire tournerait au profit de la religion; mais dans ce moment de stupeur les explications qu’en donnaient les royalistes eux-mêmes différaient selon les personnes et les circonstances. En effet, un premier attentat une fois commis, les voleurs et les assassins, qui d'ordinaire apparaissent dans toutes les révolutions, en profitèrent; on a dit qu'ils massacraient les Hmguenots, parce que ceux-ci avaient conspiré la perte des Cathodiques : Catherine fut satisfaite de pouvoir déguiser à la faveur
"d'un crime universel un crime particulier. « Ceux qui se vantent
d'avoir frappé l'amiral sont si nombreux, que la place Navone ne suffirait pas à les contenir (dit la dépèche du 22 septembre)... Tout ce que j'ai écrit par rapport à l'amiral se confirme. La régente le fit frapper à l’insu du roi, mais avec la participation du duc d'Anjou, de la duchesse de Nemours et du duc de Guise. Si Coligny fût mort du premier coup, les autres réformés n’eussent pas été massacrés. Mais l’amiral ayant survécu à ses blessures, les auteurs de l'attentat craignirent que le crime manqué n'attiràt sur leur tête de plus grands dangers, et s'entendirent avec le roi pour mettre de côté toute espèce de vergogne et pour exterminer les gens de son parti. »
Adriani, dans sa Storia Fiorentina, et Davila dans Guerre Civile, affirment l'existence d'un accord conclu à Bayonne entre le roi de France et celui d’Espagne. Cette assertion, adoptée par les historiens les plus en vogue, est victorieusement réfutée par les documents authentiques. On peut consulter à cet cffet l'italien Alberi, dans sa Vita di Caterina de Medici, et l'allemand G. Goldau, La France et la Saint-Barthélemy. Outre ce que nous avons rapporté sur ce sujet au livre XV de notre Histoire universelle, on peut aussi lire une dissertation très-complète sur la matière par Georges Gandy dans la Revue des questions historiques, tom. Il,
pag. 1866.
gli — 31
Un auteur allemand a entrepris de démontrer qu'il y eut un complot entre Catherine et le roi de Navarre pour détruire les Catholiques. W. vow Scnuz, Die aufgehelte Bartolomoeusnachi, Leipsik 1845. Je ne prétends pas lui donner raison, je dis seulement que cette thèse a été soutenue par de bons arguments.
A propos de la Saint-Barthélemy, on invoque Bossuet. Le légat pontifical serait venu à Paris dans le but de féliciter Charles IX «sur une exécution longuement et savamment méditée ». Mais d'où Bossuet a-t-il tiré cette asscrtion? Pourtant elle a servi de base à des récits historiques, puis à la tragédie de Chénier, à l’opéra des Huguenots de Scribe, et à d'autres compositeurs.
Sur tous ces faits, consultez en sens contraire :
De Feuice, Histoire des protestants de France, 1850.
CoquerEL, Précis de l'histoire des Églises réformées, 1862.
DarcauD, Histoire de la liberté religieuse.
MoxaGna, L'Église et la Réforme, Bulletin de la Société de l’histoire du Protestantisme français.
Après tant d'autres histoires de Catherine de Médicis, on p voir Debts et créanciers de la reyne mére Catherine de Médicis ; euments publiés pour la première fois d'après les archives Chenonceau, avec une introduction par M. l'abbé C. Chevalier, . Paris, 1862.
(F.) Plusieurs des œuvres de polémique de Panigarola ont été imprimées, entre autres les Lezioni Culviniche, qu'il prononça à Turin, en 1582, sur les ordres du duc de Savoie, pour combattre les novateurs, dont le nombre allait chaque jour croissant. Il y loue l'alliance de la prédication avec la théologie ; c'est à elle qu’il a dù d’avoir une méthode plus sûre dans scs leçons. L'apologie qu'il écrivit pour démentir le bruit qu'on avait répandu, qu'il était devenu prédicateur évangélique à Genève, existe en manuscrit à la bibliothèque Soranzo, à Venise. Il est aussi l’auteur du livre De Parisiensium obsidione (Roma, sans date). Dans les manuscrits de la Magliabecchiana, VII, 346, est l’épigramme suivante à la louange de Panigarola, dont l’auteur est probablement Vineent Giliani.
Religionis honos et gloria magna, clerique Seraphici summum, Panicarola, decus....
Ut nautæ occludant mundi a sirenibus aures Quo valeat tuto sistere prora sinu, Vitandumque mones Scillam, infestumque Charibdim...
Doctrinamque piam, sinceraque dogmata sectans E scopulis navim littora ad alma vehis.
Dans la classe XXXIV, cod. 17, des manuscrits de la Magliabecchiana est un Abrégé succinct de la doctrine de Platon dans les points où elle est conforme à notre foi, composé par un nommé Verino, qui s'exprime ainsi dans la dédicace qu'il en fit à Jeanne d’Autriche, grande duchesse de Toscane : « Comme V.A. dans sa haute sagacité s'est adonnée à une science si noble, comme est celle qui étudie le mouvement des astres, et qu'elle s'est servie pour cela de l’excellentissime astronome Ignace Danti, je pense qu’elle voudra prendre connaissance de la doctrine non moins utile qu’agréable contenue dans la théologie chrétienne du père F. Panigarola. »
(G.) Il existe aux Archives des Médicis une lettre du 26 avril 1593 qu'Henri IV écrivit au grand-duc, et dans laquelle il le remercic de lui avoir envoyé le cardinal Gondi, pour lui conseiller d’em-
æ. he@gser le catholicisme. « J'ai résolu et je veux vous promettre,
Es me je le fais par la présente, écrite et signée de ma main, sur bai honneur et ma parole de roi, de faire abjuration du schisme et profession publique de la religion catholique selon les constitutions de l'Église, à l'exemple des rois de France mes prédécesseurs, dans le délai de deux mois. » Il accepte ensuite l'offre d’un contingent de mille Suisses payés pendant un an, et de la solde pendant six mois de mille autres : il lui donne à entendre qu'il manque tout à fait d'argent, et lui demande à emprunter une autre somme de deux cent mille écus en deniers comptants, ce qui lui permettra en peu de temps de faire capituler la ville de Paris, en sorte qu'il lui sera redevable de ce succès, et il lui promet de les lui rembourser et de lui en garder une grande reconnaissance.
(H.) Frère Séraphin Banchi, dominicain florentin, révéla à Henri IV le complot que Pierre La Barrière avait tramé contre sa vie; aussi ce conjuré fut pris et pendu. Le Saint-Office de Rome crut que ce religieux avait par là révélé le secret sacramentel, et demanda au prieur de Paris de le lui livrer ; mais le roi protesta contre cette exigence, envoya Banchi à Florence, où le grandduc le mit en süreté, jusqu'à l’époque de la réconciliation d'Henri IV, où l'on stipula le salut de Banchi. (Storia segreta di Enrico IV, tom. HI.)
Le mème parti, qui avait découvert en la personne de Dante un précurseur de l’unité monarchique italienne, a vouju attribuer à
Henri IV l’idée d’étendre la puissance de la maison de Savoie sur toute l'Italie. Sa fameuse République chrétienne, qui, en fin de compte, n'était qu’un simple projet, tendait à assigner des limites aux grandes puissances, de telle sorte qu’elles n’aspirassent point à les dépasser, ou qu'en admettant qu'elles le voulussent, clles en fussent empêchées par toutes les autres. C'était en somme une intervention générale; le seul moyen, en vérité, qu’on ait trouvé jusqu'ici pour prévenir les guerres. Dans sa République chrétienne, il devait y avoir quinze souverainetés, dont cinq électives; le pape, l'empereur, le roi de Pologne, la Hongrie et la Bohème; et six héréditaires, savoir la France, l'Espagne, l’Angleterre, le Danemark, la Suède et la Lombardie; puis quatre républiques souveraines, la première, Venise; la seconde composée des duchés de Gènes, de Florence, de Modène, de Parme, de Mantoue et des petits États de Lucques, Mirandola, Finale, Monaco, Sahionetta, Corrège et autres semblables; la troisième, celle de la Suisse ; et la quatrième, celle des dix-sept provinces des Pays-Bas.
A la tête de la République chrétienne devait'étre placé le pape. è
Hérètiques en Lombardie.
A Milan, cette cité où l'esprit guelfe s’est alimenté longtemps de la haine contre les empereurs; où, de nos jours, cette mème aversion s'est caractérisée par une prédilection pour le principe religieux national, jusqu’à fournir les porte-drapeaux du parti néo-guelfe, il est remarquable qu'on ait vu se prononcer un sentiment d’antipathie pour la suprématie romaine, et comme conséquence l'esprit hétérodoxe. Lesouvenir de l'époque où Milan, ne le cédant qu’à la cité deRome, dut contribuer à cette disposition, non moins que la fertilité de son territoire et la tendance des esprits. Ajoutez-y encore la circonstance que cette ville regorgeait de richesses, et qu’elle était alors un des principaux centres de la politique italienne. L'importance qu’eut au quatrième siècle saint Ambroise, le rit particulier dont il dota son diocèse et dont ses successeurs sont restés les gardiens semblèrentleur attribuer une autorité etun caractère exceptionnels, d'autant plus qu'ils devinrent aussi chefs du gouvernement séculier et tinrent le premier rang dans les assemblées du royaume. Mais ces préoccupations mondaines détournèrent quelquefois les archevèques du soin qu’ils devaient aux affaires ecclésiastiques : aussi avons-nous vu que ce fut à Milan que se propagèrent les sectes des Patarins, de la Guillemine, des Nicolaites, et qu’il fallut bien des efforts
Premicrs hérétiques à Milan,
à saint Pierre Damien et à saint Anselme pour ramener les prêtres de ce diocèse à l'observation du célibat ecclésiastique et à la soumission envers Roine.
Des symptômes que nous n'avons pas négligés révèlent à l'observateur attentif que jamais le germe de ces sectes n'avait été complétement étouffé. L'enseignement des belles-lettres, qui florissait dans cette ville sous la protection des Visconti, dut y fomenter cet esprit d'examen et de raillerie qui accompagna la renaissance, en sorte que les doctrines prèchées en Allemagne ne tardèrent pas à y obtenir crédit. Dès l'année 1521 circulaient dans Milan des vers en l'honneur de Luther, qui se terminaient ainsi :
Macte igitur virtute, pater celebrande Luthere, N Communis cujus pendet ab ore salus; Gratia cui ablatis debetur maxima monstris, Alcidis potuit quae metuisse manus!.
Le naïf chroniqueur Burigozzo raconte qu’en 1534 « un « religieux des ermites de Saint-Augustin était venu pré- « cher à la cathédrale, le dimanche 28 janvier, et qu'il avait
“« continué ses prédications pendant toute la semaine sui-
« vante. Le dimanche, premier du mois de février, il an- « nonca un pardon, et se dit porteur de certaines bulles « pour absoudre des cas réservés : on afficha dans la ville « les placards imprimés, conformes à l’original de cette « bulle : ce pardon, fut promulgué le jour de N. D. de la « Chandeleur, et le clergé fit une procession. Elle fit le tour « intérieur de l’église métropolitaine, et l’on reporta le dit « pardon à sa place, toujours en compagnie du dit reli- « gieux, de certains confesseurs et du commissaire de la
(1) SCHOELHORN, Amænitales ecclesiastica.
dite indulgence concédée tant aux vivants qu'aux défunts par voie de suffrage. Chacun de ceux qui voulaient « gagner la dite indulgence (moyennant une somme « fixée d’avance) recevait la dite bulle, sur laquelle on « inscrivait le nom soit de celui qui payait, soil de ses pa- « rents défunts : ceci dura environ une huitaine de jours. « A l’expiration de cette période, bien des hommes mur- « muraient contre cette indulgence par trop large. Enfin «on découvrit que cette prétendue indulgence n'était qu'un « escamotage et que les bulles étaient fausses. Aussi le re- « ligieux et le commissaire furent-ils arrêtés et enfermés « dans la maison du capitaine de justice : on leur fit subir « l'épreuve de la corde et la question. A la tin, ils avouè- « rent leur supercherie, et on les garda en prison jusqu'à « ce qu'on eût recu de Rome la réponse sur ce qu'on « devait en faire : plusieurs jours se passèrent dans cette « attente, et enfin il fut décidé qu'on les enverrait aux galères...... »
Le même chroniqueur rapporte à l’année suivante un procès intenté contre certaines personnes suspectes de luthéranisme, et dit que parmi les accusés était un prêtre. Après la lecture de la sentence de condamnation, l’inquisiteur et l'archevêque présidèrent dansla cathédrale à la cérémonie dela réconciliation : les accusés étaient obligés pendant plusieurs dimanches de se tenir debout à la grande porte de l’église, vêtus du sac, et de se donner la discipline depuis le commencement de la messe jusqu’à l'élévation. En 1536, le cardinal Morone se trouvant à Milan, Paul III, par un bref daté du 26 juin, le chargea de veiller à l’extirpation de certaines erreurs qui commençaient à sc répandre dans cette ville ‘. (A.) (1) Pour Epistole, vol. III, diatr. p. 262.
488 DISCOURS Ya
Le sénat envoya aux Grisons des députés pour empêcher qu'on exécutàt en Valteline le décret qui accordait aux prédicants le droit de partager les édifices du culte avec les catholiques. En 15%5, le duc d’Albe, célèbre par ses persécutions contre les Luthériens en Espagne et en Belgique, étant devenu gouverneur du Milanais, irrita les esprits par un redoublement de rigueurs. Aussi Frédéric Salis, du pays des Grisons, écrivait-il à Bullinger, avec ces exagérations et cette crédulité ordinaires aux époques d : factions, que le duc avait promis au pape de faire disparaître de la Lombardie les hérétiques. Fabricius ajoutait que ce mémegouverneur avait fait brüler deux chrétiens, dont un était un religieux, il ne sait de quel ordre, pas plus qu’il n'en connaît l’histoire; on fit subir, ajoute-t-il, le supplice du feu à un sellier, et à peine se passe-t-il une semaine sans qu’on voie quelque nouveau châtiment ". Phrases de journaliste, vagues, et qui ne reposent que sur des on-dit.
Ce qu'il y a de bien certain, c’est qu’en 1556 Paul IV se plaignait au susdit Morone, Milanais, qu’on eût découvert ‘è Milan des conventicules de personnes marquantes des deux sexes qui enscignaient les erreurs de frère Baptiste de Crema ?. On trouve dans le registre particulier des exécutions tenu par la confrérie de Saint-Jean alle Case Rotte, sous la date du 23 juillet 1569, comme ayant été brûlés, « un certain moine de Brera et un nommé « Georges, fileur (de l’ordre des Humiliés ), en qualité de « Luthériens » : et un hérétique du nom de Jules Pallavicino, de la cure d’Incino, qui, « fut exposé sur l’échafaud dans la métropole en 1555 et en 1573, et qui fut ensuite mis
(1) Lettres à Bullinger, 10 juin, 15 août, 22 août 1558; 29 juillet (2) Raynaldi.
HÉRÉTIQUES EN LOMBARDIE. 4859 à mort, le 1°" octobre 1587, après s'être confessé et avoir reçu la communion.
Parmi les Sermons des théologiens illustres, publiés par Thomas Porcacchi, il en est un de frère Ange Castiglione, de Gênes, prononcé dans la métropole de Milan, en 1553, pour consoler certaines personnes qui devaient abjurer l’hérésie aussitôt après le sermon.
Parmi les Milanais nous connaissons Jules Teren-
Jules Terenziano
ziano ou de San-Terenzio, qui, emprisonné à Venise, avait et autres.
pu s’enfuir outre-monts, et qui publia des ouvrages entachés d’hérésie sous le pseudonyme de Jérôme de Savone. Gerdès (pag. 280) le confond à tort avec Jules de Milan, moine augustin apostat, qui prècha chez les Grisons, et qui, de Poschiavo, évangélisait la Valteline et l'Engadine. Terenziano publia en Suisse la première et la seconde partie des sermons qu’il avait prononcés en 1541 dans l'église Saint-Cassien de Venise, et lui-même raconte avoir fait vingt-deux sermons qui furent condamnés. Nous avons encore de lui une « Exhortation au martyre; « l'auteur y a mis en appendice beaucoup de choses qu'il « est nécessaire de connaître à notre époque, comme vous « le verrez en parcourant le livre, à savoir :
« S'il est permis à un chrétien de fuir la persécution « pour cause de la foi.
« La passion de Fannio, martyr.
« Epitre aux Pharisiens multipliés.
« Épitre contre les Anabaptistes, écrite à une sœur d’Italie.
« Une pieuse méditation sur le Paler noster'. »
(1) On connaît une autre Ezhortation au mariyre, suivie de la Doctrine ancienne et nouvelle. D'après Vergerio l’auteur de ce livre serait Urbain Reggius (né à Argalanga (?), mort en 1541), « dont le nom
Il mourut à un âge fort avancé, en 1571, et nous ignorons son nom de famille.
Frère Jérôme de Milan fut, lui aussi, pasteur évangélique à Livigno en Valteline, où il introduisit des doctrines antitrinitaires.
La preuve que les Milanais avaient trempé dans les doctrines nouvelles, c’est que pendant longtemps Aonio Paleario, bien qu’accusé d’en répandre parmi le peuple, fut regardé à Milan comme un oracle. La bibliothèque Ambrosienne possède des lettres de lui, où il remercie le sénat de ne l'avoir laissé manquer de rien dans un temps de grande disette.
Celio Curione, dont nous avons parlé ailleurs, pour se dérober aux poursuites de l’Inquisition piémontaise, se réfugia aussi à Milan. Il y obtint une chaire et reçut l'hospitalité de la famille Isacchi, en compagnie de laquelle ilallait en villégiature à Barzago de Brianza, et à laquelle il s'allia bientôt par le mariage. Le pape insista, mais en vain, auprès du sénat milanais, pour lui faire interdire le séjour du pays; les jeunes étudiants prirent si bien sa défense qu’on n’osa pas porter sur lui la main, et que trois années se passèrent avant qu'il cherchât un refuge à Venise.
Caracciolo, que nous avons déjà tant de fois cité, sait « que parmi les hérétiques de Milan il y avait beaucoup « de prètres, de religieux et de séculicrs. Leur chef fut
figure parmi les premiers condamnés ; c'est ce qui prouve encore leur cruauté, parce qu'ils veulent toujours faire de la peine et persécuter, jeter en prison, mettre aux galères, envoyer en exil, dépouiller des honneurs et de la fortune tantôt celui-ci, tantôt celui-là, et ne lui rien laisser pour le consoler »,
(1) Voir p. 561 du tome II. Les HÉRÉTIQUES D'ITALIE, le Concile de Trente.
« un chanoine régulier, dom Celse, hérétique qualifié, et, « qui pis est, un prédicateur distingué et si en faveur « près de la noblesse et de tous les habitants de la ville, « que le pauvre inquisiteur, bien que dès le commence- « ment il se fût aperçu de ses propositions hérétiques, « s'abstint toutefois de le poursuivre. Celse infecta parti « culièrement du poison de l’hérésie le gouverneur, son « grandami. À la fin, s'étant vu poursuivi par Muzio, agis- « sant au nom du Saint-Office de Rome, il s'enfuit à Ge- « nève, d'où il envoyait des lettres et des avis à ses « amis ».
Il s’agit ici de Celse Martinenghi, Brescian, dont nous avons dit un mot ailleurs : mais, malgré des recherches faites dans son pays, nous n’avons trouvé aucune mention ni de lui ni d'autres. Pour prouver qu'on redoutait la diffusion de l’hérésie , nous donnons ci-après copie d'un décret de l'archevêque Arcimboldi, qui occupa le siége de Milan de l’année 1550 à 1555.
« Le révérendissime et illustrissime seigneur Jean-Ange Arcimboldo, par la grâce de Dieu et du saint-siége apostolique archcvèque de Milan et sénateur de l'Empire, et le très-révérend scigneur Bonaventure Castiglione, prévôt de Saint-Ambroise de Milan, commissaire général apostolique pour la répression des hérésies corruptrices dans tout lc territoire de Milan, voulant prévenir les inconvénients et les scandales qui pourraient en résulter au préjudice de la sainte foi catholique et apostolique dans la ville et le diocèse de Milan ; voulant en outre autant qu'il leur est possible pourvoir au salut des âmes de chacun des fidèles chrétiens, et faire disparaître toute erreur et tous les inconvénients qui pourraient se produire :
« Ordonnent aux termes des présentes, d'accord et avec
l'archevêque de Milan.
le concours de l’illustrissime et excellentissime sénat impérial de Milan, et commandent qu'à l’avenir personne, à quelque condition. ou religion qu’il appartienne, prêtre, ou autre personne ecclésiastique ou laïque, n'ose , dans la ville ou le diocèse de Milan, dans quelque église ou lieu que ce soit, encore que ce fût dans leurs églises particulières ou maisons, prêcher, ou commenter à autrui la sainte Écriture, sans une permission spéciale et par écrit émanée des susdits monseigneurs, défendant à tous prévôts, prieurs, recteurs, gardiens et ministres des églises des ville et diocèse de Milan de laisser prècher quelqu'un, ni de le laisser lire sans permission, comme il est dit cidessus, sous les mêmes peines. En outre, sans déroger en rien aux autres ordonnances ct édits publiés sur la matière des livres prohibés, ils ordonnent et statuent que quiconque, de quelque état, grade ou condition qu'il soit, voudra louer, vendre ou faire vendre, donner en quelque manière que ce soit des livres latins ou en langue vulgaire, de quelque nature qu'ils soient, dans lesquels on traite de l’Écriture-Sainte, ne puisse le faire sans qu'au préalable il n'ait présenté aux susdits messeigneurs, ou à celui qui aurait été désigné par eux pour les représenter, la liste sine descriptione de ces livres, sous peine d’excommunication lafx sententiz, et d’une amende de cent écus par chaque fois ct par chaque contrevenant, applicable pour un tiers au bureau de l’Inquisition, pour un second tiers à la Chambre impériale, ct pour le derniers tiers à l’accusateur, dont le nom sera tenu secret, et à qui l’on ajoutera foi sur le témoignage d’une personne digne de confiance. Encourront à l'avenir lesdites peines, et ainsi jusqu'à présent les ont déjà encourues ceux qui sciemment ont loué ou acheté ces livres, encore que lesdits livres
eussent été cachés parmi d’autres objets ou marchandises.
« En outre ils ordonnent et enjoignent à tous libraires et relieurs de livres, colporteurs ou vendeurs, d’avoir à faire, dans les deux mois qui suivront, un inventaire de toute espèce de livres écrits tant en latin qu’en langue vulgaire, tels qu’ils se trouveront les avoir près d'eux ou en leur pouvoir, tant dans leurs chambres particulières que dans leurs boutiques, et de présenter cet inventaire signé par eux au bureau des susdits messeigneurs, sous peine d’excommunication et de cent écus d'amende pour chacun d’eux, applicables par tiers au bureau de l’Inquisition, à la Chambre impériale, et à l’accusateur : faisant défense à l’avenir à toute personne, soit d’avoir en magasin — ou dans sa maison, soit de vendre, soit de donner ou d'acheter aucuns livres, s'ils ne figurent sur les listes et inventaires présentés au bureau des susdits messeigneurs. Que s’il en était qui eussent vendu, ou donné ou autrement procuré un livre, qui ne figurât pas sur lesdites listes et inventaires, qu’on sache, ipso jure et facto, qu'ils ont encouru et encourront la peine de l’excominunication et l'amende de dix écus par chaque livre, et par chaque contravention, ladite amende applicable de la manière et comme il est dit ci-dessus; le nom de l’accusateur sera tenu secret; on ajoutera foi à sa dénonciation sur le témoignage d'une personne digne d’être crue, afin que l’avarice ne soit pas pour les libraires ou les marchands de livres un motif de ne pas dénoncer et présenter les livres hérétiques et les livres prohibés. On leur fait savoir par le burcau de l'Inquisition qu'en présentant euxméme au dit bureau de l’Inquisition lesdits livres, on avisera de "manière à ce:qu'’ils ne soient pas lésés dans
leurs intérêts, pourvu que la présentation soit faite dans le délai de dix jours à dater des présentes.
« De plus, ils enjoignent et prescrivent à tous ceux qui ont chez eux des livres ou des écrits, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, lesquels seraient entachés d’hérésic, ou qui ne seraient pas approuvés par la sainte Église catholique et apostolique, soit que ces livres aient été antérieurement prohibés par quelque archevêque, inquisiteur ou commissaire, soit qu'ils figurent parmi ceux notés ci-dessous, de les avoir d'ici à un mois consignés entre les mains des susdits messeigneurs, qui absoudront les détenteurs de toutes les censures et peines qu'ils auraient encourues, ct que passé ce délai ils ne soient plus reçus; bien plus, qu’on procède contre eux sans - rémission non-seulement à l'application de la peine qu’ils auront encourue, mais encore qu'on leur inflige une plus grande peine, selon la qualité des personnes, à la volonté desdits messeigneurs. Le nom de l'accusateur sera tenu secret, et il aura droit au tiers de l’amende comme ci-dessus.
« En outre, avis est par eux donné à tout fidèle quelconque de l’un oude l’autre sexe, quels que soient son état, son rang, Sa condition ou sa dignité, d’avoir, sous peine d’excommunication late sententiæ, ct d'une amende de cinquante écus d'or, applicable pour un tiers au bureau de l’Inquisition, pour un autre tiers à la Chambre impériale, et pour le dernier tiers à l’accusateur, dont le nom sera tenu secret, dans les trente jours à dater de la publication des présentes, c'est-à-dire, dix pour le premier, dix pour le troisième et péremptoire délai et monition canonique, d'avoir à dénoncer, révéler et notifier s'ils ont connu ou entendu parler, soit de quelque hérétique, soit
HÉRÉTIQUES EN LOMBARDIN. 493
d'une personne soupconnée, voire même accusée d'hérésie dans la ville et le diocèse de Milan ; et pareillement d’avoir à notifier par noms et prénoms tous ceux qui parlent avec irrévérence des articles de la foi, des sacrements de l'Église, des cérémonies du culte, de l'autorité du Souverain Pontife, el des autres choses ayant rapport à la foi catholique et aux professions religieuses. Pareille notification doit être faite au sujet de ceux qui intercèdent ou pricnt les démons, ou qui leur sacrifient, ou qui leur accordent ou font accorder d'autres honneurs divins, et au sujet de tous ceux qui aident les luthériens ou n'importe quelle classe d’hérétiques ou de suspects d’hérésie. Assurant chacun et quiconque serait en faute sur les dits points ou sur l’un d'eux, qu’en comparaissant en personne devant les susdits messeigneurs dans le délai d'un mois, on les recevrait à la pénitence secrète, qu'ils seraient libérés et absous gratis et sans aucun frais.
« En outre, si un luthérien ou tout autre hérétique, comparaît spontanément et acceple la pénitence ; s’il dénonce sans y être provoqué quelque complice, le dénonciateur sera tenu secrel, el gagnera le quart des peines pécuniaires, ainsi que la portion des biens qui pourra être confisquée et acquise légalement, conformément au tarif élabli en matière de complicité et de délits semblables;
« Déclarant que si quelqu'un s’est rendu coupable de contraventions sur l’un des points ci-dessus relatés, mais notifie de son plein gré et dénonce les complices, on l’absoudra de l'excommunication et des peines qu'il aurait encourues, et qu’on lui accordera le tiers de l’amende pécuniaire qui sera recouvrée sur les complices.
« Les permissionset autreschoses qu’on délivreraet qu’on
concédera dans tous les cas ci-dessus spécifiés seront délivrées et accordées gratis et sans aucun frais; de plus nous adhérons aux prescriptions de la sainte Mère l'Église, laquelle à bon droit a prescrit et ordonné, pour le salut de toutes les âmes, que tout fidèle de l’un et de l’autre sexe unc fois parvenu à l’âge de raison confessât au moins une fois par an à son propre confesseur tous ses péchés, quels qu'ils soient; puis celui-ci lui ayant enjoint la pénitence, le fidèle devra s’efforcer de l’accomplir par ses propres forces, et s'approcher avec respect, au moins à chaque fète de Pâques, du très-saint sacrement de l’Eucharistie, sauf le cas où, de l’avis de son curé, ‘il lui serait ordonné expressément pour quelque cause juste et raisonnable de s’en abstenir; que si un de nos diocésains vit autrement, qu'on ne l’admette pas dans l'intérieur de l'é-
glise, et qu’à sa mort on lui refuse la sépulture ecclésiastique.
« Outre cela, monseigneur révérendissime archevêque, adhérant aux prescriptions de la sainte Mère l'Église, ordonne que tous les fidèles chrétiens de l’un et de l’autre sexe confessent leurs péchés au prêtre, et s'approchent du sacrement auguste de l’Eucharistie selon la susdite prescription de la sainte Mère l’Église, à chaque fête de Pâques ou pendant toute l’Octave : autrement, sans avoir égard à la qualité ni au rang, ces personnes seront excommuniés nommément et elles seront ignominieusement chassées hors des églises; et si le coupable meurt sans s'être repenti de son erreur, il sera enseveli dans la terre non consacrée. Quant à ceux qui pendant deux années consécutives ne se seront pas approchés des sacrements de pénitence et d’eucharistie, ils seront poursuivis et punis conformément aux peines édictées dans les sacrés canons; et
même, s’il en est besoin, on requerra l’intervention du bras séculicr.
« Et, afin que nul ne puisse prétexter de son ignorance, ni s'appuyer sur aucune excuse, monseigneur prescrit pour le premier, second et troisième délai péremptoire, à tous les prévôts, recteurs, vice-recteurs, chapelains, curés, prêtres et autres ministres des églises ressortissant de la ville et du diocèse de Milan, d’aviser et d’avertir tous les fidèles chrétiens, chaque dimanche de carême de chaque année, à leurs messes, aux heures où le peuple sera assemblé en plus grand nombre (et cela sous peine d’excommunication et de vingt-cinq écus d'amende par chaque contrevenant ou observateur imparfait de la présente ordonnance, ladite amende applicable à la fabrique de l’église cathédrale de Milan), de se confesser et de communier comme il est dit ci-dessus à la solennité de Pâques prochaine, ou au moins pendant toute son octave; autrement, on devrait les regarder. publiquement comme frappés d’excommunication. Et
n que les présentes admonilions et prescriptions parviennent à la connaissance de tous les intéressés, après la publication faite en présence du peuple, les susdits mes- ‘seigneurs révérendissime et illustrissime et très-révérend Commissaire général enjoignent et ordonnent de les afficher aux portes de l'église métropolitaine de Milan, à celles de Saint-Ambroise-Majcur, et à celles de la Scala de cette ville. Dans les autres villes de l’État milanais, le susdit Commissaire général ordonne que les prisentes soient affichées devant la porte de la principale église de cl:acune d'elles, afin qu’elles puissent être vues par tous leurs habitants, lues ct publiées en plein jour,
et que personne ne puisse arguer d'ignorarce en ce Il — 32
Saînt Charles Borroméc.
qui concerne les commandements qui ont été publiés.
« Donné à Milan, l’année 1554. » *
L’archidiocèse de Milan eut bientôt à sa tête un des plus zélés promoteurs de la réforme catholique, Charles Borromée. Nous devons signaler comine un fait remarquable la vive opposition que firent les Milanais à ce saint prélat, qui, sans parler de sa piété, fit l'admiration de ses contemporains par unc charité si éclatante et par de si remarquables institutions, que dans les jours de la révolution cisalpine on l’offrit aux ciloyens comme le modèle du parfait patriote'. La réforme de l’ordre des Humiliés qu'il voulut entreprendre lui suscita à ce point l’inimitié de ces religieux, qu'ils lui tirèrent un coupd’arquebuse. Les grands docteurs de Milan murmuraient contre lui dece qu’il voulait faire trop; de ce qu’il prétendait au monopole de la charité, au lieu de laisser à chacun le soin de l'exercer de la manière qui lui plaisait le micux; ils critiquaient ce qu’il faisait, et lui suggéraient ce qu’il aurait dù faire; ils affirmaicnt que sa prodigieuse activité avait pour mobile l'ambition d’être célèbre ct le désir d’éclipser les au pour s’attirer la popularité. On insinuait aux’ *ensenrt que les grandes réformes de saint Charles étaient des réformes puériles, de pure sacristie, et qu'il voulait rem— placer dans les mains des nobles l'épée par le rosaire, substituer aux bravi des confrères, aux duels les triduo, et par là abaisser la nation milanaise. On insinuait à la plèbe que par ses édits dirigés contre les profanations des jours de fèle, contre la prolongation des réjouissances du carnaval, il diminuait les divertissements, qui sont pour-
(1) Je fais ici allusion à un panégyrique du saint prononcé à l'époque de la République Cisalpine.
tant la récréation du pauvre peuple et le repos nécessaire après tant de faligues. Puis, toujours au nom du patriotisme, on insinuait aux autorités qu'il voulait empiéter sur la juridiction séculière, sur la compétence du municipe et du gouvernement; que durant la peste, alors que les gouverneurs avaient pris la fuite et que lui était resté pour partager et soulager les calamités qui pesaient sur le peuple de Milan, il avait été jusqu’à rendre des décrets, ordonner des exécutions, réprimer les voleurs, en un mot faire des actes qui sont dévolus aux seuls magistrats.
Aussi le saint archevêque eut-il à soutenir avec les autorités des luttes extrèmement pénibles, dont ses concitoyens se plurent à faire des occasions de scandales. Le chapitre de Sainte-Marie della Scala alla jusqu’à lui fermer au nez la porte de l’église. Saint Charles, accusé par ces mêmes autorités municipales auprès du pape et du roi comme ayant commis des abus de juridiction, dut plus d’une fois interrompre les sollicitudes de son pieux ministère pour aller se disculper à Rome, ou envoyer à Madrid défendre ses actes. Si nous ne prétendons pas qu'il
t toujours eu raison dans toute sa conduite et dans les formes dont il usa, personne du moins ne nons contredira si nous affirmons qu’il a toujours été guidé par les intentions les plus droites.
Que cet exemple encourage ses successeurs, et en luttant contre des oppositions du même genre ils ne perdront pas de vue qu’on rend juslice aux hommes seulement après leur mort. o.
Un très-grand nombre des décrets rendus sous son épiscopat subsistent et sont encore en vigueur, mais très-peu se rapportent aux hérétiques de ce pays. Jules Poggiano de Suna, dans le pays de Novare, un des plus élégants écri-
Résistance à Pétablisse-
de Pinquisi don espagnole.
vains latins de ce temps, qui servit en qualité de secrétaire chez plusieurs cardinaux et fut secrétaire de la Congrégation du Concile de Trente et de saint Charles, dans une lettre au cardinel Sirleto, décrit l’arrivée de cet archevêque à Milan en 1565. Il raconte « que saint Charles « célébra la grand’ messe au Dôme, où se trouvaient « réunis le prince, le sénat et tous les magistrats. On as- « sure que plus de vingt-cinq mille personnes y assistaient. « Un chanoine adressa au cardinal une harangue où il n'y « avait de bon que la voix tonnante de l’orateur. Le car- « dinal à moitié de la messe fit un sermon, dans lequel il « parla de la justification, à propos de l’évangile Plantavit « vineam. Il s'était fait instruire sur la matière par le père « Benoît Palmio... »
Il ressort de ceci que le saint traitait aussi dans ses sermons des points fondamentaux de la doctrine. Poggiano « ajoute: « J'ai appris qu'outre Aonio il y a ici deux ou trois « lettrés, mais je suis décidé à n’avoir avec eux aucune re- « lation ct à ne leur point parler, parce que, je ne sais par « quelle disgràce ou par quelle malédiction pour eux, le « bruit court qu'ils sont infectés d'opinions peu catholi- « ques!.
La proximité où était la Lombardie du Piémont fit cramdre à Philippe II qu'elle n’adoptaàt les nouvelles croyances, en sorte qu'il insista près de Pie IV pour obtenir la permission d'établir l’Inquisition à la mode d'Espagne, c'est-à-dire indépendante de l’évèque et des magistrats. La demande fut portée au consistoire, mais beaucoup de cardinaux répugnaient à y faire droit; quant au pape, il était peu disposé à gratifier ses concitoyens de ce funeste présent : néanmoins il y consentit, en 1583.
(1) Juin Pogciani Episiolæ, tom. II, p. X.
LÉRÉTIQUES EN LOMBARDIE. SOL Le pays en fut consterné ; on vit pleuvoir les réclamations.
Le gouverneur, Cordova, envoya une députation au roi pour le dissuader de ce malheureux projet. La ville, de son côté, lui députa César Taverna et Princivalle Besozzi, sans que nous connaissions ni les instructions qui leur furent données ni le résultat de leur mission. Mais nous avons trouvé aux archives diplomatiques celles qui furent données à d’autres personnes qu’on envoya à la même époque et dans le même but à Rome. Voici cette pièce :
« Instruction contenant la règle de conduite qu’auront à tenir l'illustre seigneur comte Sforza Morone et le trèsmagnifique seigneur Gothard Reina, notre délégué spécial, tous deux ambassadeurs de la ville de Milan auprès de Sa Sainteté, notre seigneur.
« Les soixante illustres et très-magnifiques seigneurs représentant le conseil général de la ville de Milan ont fait choix de Vos Seigneuries pour qu’elles se rendent à Rome dans le plus bref délai possible. Vous devez d’abord recourir aux illustrissimes seigneurs le grand commandeur don Aloisio de Avila et à l'ambassadeur Vargas, et, après leur avoir baisé les mains au nom de cette ville, vous leur présenterez les lettres de créance que nous vous remettons, et vous leur exposerez que cette cité ayant été informée d’une façon certaine qu'il s'agit d'établir ici une
Recours contre l’Inquisities
Inquisilion beaucoup plus rigoureuse que celle qui existe,
ce qui a plongé dans la stupeur et l’étonnement la cité tout entière et l’État; voyant que toutes les innovations sont des surcroîts de charges et causent un mécontentement extrême aux populations, et par voie de conséquence apportent à toute l'Italie et à la chrétienté des augmentations perpétuelles d'impôts. Attendu que cette ville a été une des premières du monde à recevoir la très-sainte foi de
Notre Seigneur Jésus-Christ, dès le temps de saint Barnabé apôtre, et qu’ainsi, pendant mille cinq cent vingt ans et plus, elle a toujours persévéré dans la très-sainte foi catholique romaine , et ne s’en est jamais écartée en quoi que ce soit. C’est cette ville qui a poursuivi les Ariens, elle qui sous les empereurs grecs, protecteurs des hérésies, a mieux aimé se laisser détruire presque en entier et souffrir la désolation dans ses murs, que de jamais leur obéir aux dépens de sa foi. On compte dans Milan par milliers les citoyens devenus martyrs pour n’avoir pas voulu consentir à adorer les faux dieux, comme le leur commandaient l'empereur Dioclétien, et Maximien Hercule, et plus tard Maximin, son successeur. On sait qu’un autre Maximien inonda notre ville du sang des martyrs, qui coula bien davantage sous le troisième Maximien, héritier de la fureur tyrannique du premier et du second, et Milan compta un plus grand nombre de martyrs immolés pour la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il n’y en cut dans les quatre autres villes principales de l'empire. Depuis un temps immémorial, on n’a trouvé sur les registres de la très-sainte Inquisition non-seulement aucun condamné milanais, mais pas même un seul accusé appartenant à cette ville, ainsi que Sa Sainteté pourra s’en informer en ordonnant qu'on lui fasse un rapportsur les procès intentés par la trèssainte Inquisition, ou bien en se faisant représenter les livres. Que si quelques-uns de ceux qui habitaient dans cette ville ont été accusés et condamnés, ce ne sont pas des Milanais.
« Or, là où le corps est sain le remède est inutile; le châtiment et les poursuites très-rigoureux sont déplacés là où il n’y a ni délit ni superstition. Puisque cette nouvelle institution n'a jamais été introduite ni dans cette ville, ni
dans cet État, ni dans aucune de nos contrées, et puisque nous avons été préservés de l'hérésie pendant plus dc mille cinq cent vingt ans consécutifs; qu’aucun fait ne s'est produit jusqu'à cejjour, qui puisse autoriser à infliger à la ville une institution extraordinaire et si infamante, notre ville et l’État tout entier étant déjà accablés de toutes espèces de charges, ce serait vraiment une aggravation énorme que de faire peser sur elle l’Inquisition, qui excite un mécontentement universel dans tout l'État, lequel juge qu’il vaudrait peut-être mieux pour lui être livré tout entier au pillage et à la désolation. Bien que quelques-uns de nos voisins soient entachés de la maudite et perverse hérésie, il n’y a cependant pas à craindre qu’un peuple, ou même un individu de ce peuple si catholique, si pieux et si ferme dans les principes de notre religion puisse ‘s'éloigner ou sé séparer de l'union de la sainte mère l'Église roniaine , au sein de laquelle il a persévéré et persévère encore depuis tant de siècles, ce qne prouve manifestement l'existence de tant d'hôpitaux, de tant d'établissements pieux, de tant de monastères, de tant d'églises, de tant de congrégations, qui se soutiennent par les aumônes des habitants, s'élèvent chaque jour, et fonctionnent dans cette cité, et aussi le concours universel qu’on ne cesse de donner aux offices divins, aux sacrements, aux prédications, et pour gagner les saintes indulgences, qui sont l'objet d'une émulation ardente pour toutes les classes de la société indistinctement. |
« Qui pourrait retenir ses larmes en voyant dans toutes les églises paroissiales de cette ville, qui sont si nombreuses, le très-saint sacrement publiquement exposé en même temps, et réunir devant lui jour
et nuit sans aucune interruption des adorateurs de tous les rangs, humblement prosternés, accompagnant leurs longues prières et leurs supplications de sanglots et de pleurs. Qui pourrait contenir son émotion en les entendant unir leurs voix au chant des divines litanies et des psaumes et oraisons pour supplier la divine miséricorde de vouloir bien répandre la gràce du Saint- Esprit dans les cœurs de Sa Béatitude, son vrai vicaire sur la terre, et de Sa Majesté, lesquels sont dans ses mains, et leur inspirer les résolutions les plus conformes à l'honneur de sa très-sainte Église, les plus favorables au développement de la religion et de notre antique piété, afin que, sì nous sommes dignes de quelque louange, nous ne soyions pas déshonorés aux yeux de toute la chrétienté sans notre faute, car il semblerait, vraiment trop dur à cette ville si obéissante, si affectionnée ct si soumise au saint-siége et à Sa Majesté de se voir ainsi par cette nouvelle mesure déshonorée sans aucune faute de sa part. L'effet que produirait cette mesure n'aurail rien de bien agréable pour Sa Majesté. Le commerce et les arts sont le nerf de la ville. l’Inquisition déplaît si fort à tout le monde, que l’admettre serait les faire abandonner par une grande partie des habitants, et opérer le transport du commerce el des arts ailleurs, ce qui serait la source d'un grand préjudice pour les impôts et pour les revenus de Sa Majesté. On verrait donc Milan, qui se trouve être la patrie de Sa Sainteté, se dépeupler, ce qui déjà commence à se produire, attendu qu’on nc trouve plus personne qui veuille, même à vil prix, acheter un immeuble, tant on est effrayé de la seule annonce de cette innovation.
« Et si l’on vous objectait que l’on établit l’Inquisition pour conserver cette ville pure et nette, en vue de l’in-
cendie et du feu qui brùle dans les pays voisins, et pour éviter le contact qui a lieu entre eux et nous, on peut répondre que vis-à-vis d’un corps sain et d’une vertu éprouvée il ne faut pas employèr un remède plus fort ou un frein plus étroit que celui auquel on est habitué ; que, bien plus, en administrant un remède à un homme bien portant on peut lui donner un spasme et lui causer une mort subite. Ce serait appliquer à la plaie unonguent tout à fait contraire; car nos voisins hérétiques, qui nous haïssent par cela seul que nous sommes catholiques, voyant les procédés rigoureux de l’Inquisition, aveuglés par la haine et enflammés par la colère, pourraient bien fournir des faux témoins contre nous catholiques pour nous perdre. Et si un hérélique a eu assez d’audace pour assassiner le duc de Guise, général d’un si grand roi, entouré d’une nombreuse armée dont il était l’idole, pour organiser un allentat contre la vie même du monarque très-chrétien par cela seul qu’il était catholique, que ne tenteront-ils pas de faire avec de faux témoins pour provoquer la ruine de notre honneur, de notre vie, de notre fortune? L'histoire sainte nous offre plus d'une preuve que les hérétiques se sont toujours conduits de la sorle vis-à-vis des catholiques. Citons quelques exemples. Eustache, évêque d'Antioche, par cela seul qu'il était catholique, fut injustement détenu pas les Ariens sur la fausse déposition d’une femme à laquelle on ajoutait alors créance, par suite de la rigueur des temps; plus tard, la fausseté du témoignage ayant été découverte, on le rendit à ses fonctions d'évéque : de même saint Athanase, cet illustre et trèssaint évêque d'Alexandrie, eut à subir de la part des Ariens, sous le règne de Constantin, l’empereur trèschrétien, au milieu même du concile de Nicée, des
affronts si nombreux et si divers, qu'on peut dire qu’il souffrit plusieurs martyres. On connaît les persécutions faites à saint Jérôme par les hérétiques au moyen de faux témoignages. Comme une seule législation ne convient pas à tous les peuples, ainsi un même remède ne convient pas à toutes espèces de malades, et encore moins aux gens bien portants. Ici nous avons gardé d'excellents règlements sur la sainte Inquisition. Il existe un tribunal, respecté en vertu de coutumes antiques, aux séances duquel, conformément aux sacrés canons, assistent plusieurs théologiens appartenant à tous les ordres religieux, plusieurs ecclésiastiques, et, en qualité d’assesseurs, plusieurs docteurs du collége de Milan et un sénateur. Il ne manque à ce tribunal aucune espèce de moyens d'exécution et d’appuis soit de la part du prince, soit de la part du sénat, et ses décisions jouissent de toute l’autorité nécessaire. La preuve cn est que l’illustrissime et invincible prince de Sessa s'est offert maintes fois publiquement de saisir de ses propres mains les hérétiques, et de les consigner à l’Inquisiteur, et qu’il a envoyé pour les arrêter des détachements de sa garde à pied et à cheval. Le Saint-Office reçoit aussi toute espèce d'assistance de la part de l’excellentissime sénat, le fait est notoire.
« En conséquence, on supplie Sa Sainteté de vouloir bien ne pas ajouter foi aux faux rapports et à quiconque, peut-être avec intention de faire le bien, ne cesse de semer la zizanie. Que si pendant un si long temps quelques voisins hérétiques n'ont jamais pu infecter cette ville, ils n’y réussiront pas davantage à l'avenir, Dieu aidant. Si on a inspiré à Sa Sainteté ou à Sa Majesté une autre conviction, ce ne peut être que le fait de personnes ou
mal informées, ou malveillantes et peu soucieuses de procurer le bien de Sa Majesté et celui de cette ville.
« C’est pourquoi Vos Seigneuries diront qu’elles sont venues au nom de cette ville trouver Sa Sainteté pour lui porter nos supplications en sa qualité de vicaire du souverain Dieu sur la terre, dans une cause où il s'agit des choses de la foi, et parce que Sa Sainteté est notre compatriote, et notre vrai père et protecteur, elle qui connaît si bien notre piété, notre foi vraie, sincère et corroborée par les œuvres vis-à-vis du Seigneur Dieu tout-puissant; elles ajouteront que nous prions Sa Sainteté non-seulement de ne pas s’arréter à l’idée de faire aucune innovation à l’état actuel, mais encore de nous aider de son crédit près Sa Majesté Catholique, afin qu’elle se contente de faire de même; qu’elle s’arrête à cette idée, la seule juste, c’est que nous avons la réputation de vrais, d’excellents et de vieux chrétiens, d'affectueux et fidèles sujets de Sa Majesté, et d'enfants dévoués au siége apostolique.
« Puis Vos Seigneuries iront baiser les mains de l’illustrissisme et révérendissime cardinal Borromée, notre archevèque et pasteur, le suppliant au nom de cette ville de s’interposer en notre faveur près de Sa Sainteté, tant parce que Sa Sainteté a avec nous la patrie commune, que parce qu'il s’agit de l'intérêt de Sa Seigneurie illustrissime, non-seulement en sa qualité de citoyen de la plus haute noblesse de cette ville, mais aussi comme pasteur et archevêque, à qui il appartient ordinairement de veiller en matière de foi et d’inquisition à l'honneur de son troupeau : aussi semblerait-il que, par suite de la négligence de ses agents, on sentirait le besoin d’une nouvelle organisation et d’un tribunal plus sévère. Vous prierez donc Son Éminence, qui est si bien vue du Pape,
au nom de sa qualité et des liens du sang, de daigner arranger cette affaire, et d'introduire Vos Seigneuries près de Sa Sainteté ‘.
« Vos Seigneuries rempliront la même mission auprès de l'illustrissime cardinal de Saint-Georges, auprès du révérendissime seigneur châtclain de Sant'Angelo, près le révérendissime Dataire, près de nos autres concitoyens, et près des autres révérendissimes cardinaux, et spécialement près des cardinaux Santa-Croce, Ferrara et Castelli, qu'il importe de se rendre favorables. A l'avance, vous les remercierez beaucoup et vous les supplierez de vous aider de leurs conseils et de leur crédit, les assurant que tous ensemble nous leur serons perpétuellement reconnaissants de ce qu'ils auront fait pour notre ville, et vous leur remettrez à chacun les lettres de créance que vous leur laisserez. Quant au révérendissime cardinal Alexandrin, en lui présentant les lettres, vous le prierez de vouloir bien arranger l'affaire. Lorsque Vos Seigneureries auront fait toutes ces diligences et toutes celles qu'elles croiront devoir user en cette affaire, elles s’efforceront d'aller le plus tôt possible baiser les pieds sacrés de Sa Sainteté, et en lui remettant les lettres de créance celles la supplieront ainsi qu’il est rappelé cidessus. » °
Par cette note, si diffuse et si prétentieuse, on peut juger, d’une part de la crainte qu’avaient les Milanais de passer pour hérétiques, et de l’autre des préjudices qui devaient résulter pour leur commerce et leurs propriétés de l’établissement de l’Inquisition à la mode espagnole.
(1) Charles Borromée et le pape Pie IV étaient tous deux Milanais, et Milan avait alors pour gouverneur au nom de l’Espagne don Gonzalve Ferrante de Cordoue, duc de Sessa.
Brivio Sforza avait été envoyé en même temps et pour la même mission au Concile de Trente. Assisté d’un autre ambassadeur, il supplia les prélats et les cardinaux de la Lombardie d'avoir pitié de la commune patrie, qui verrait — émigrer un grand nombre de citoyens si à tant de maux existant déjà venait se joindre cette charge insupportable de l’Inquisition. Car si les commissaires du Saint-Office en - Espagne commettaient tant d’abus sous les yeux même du roi, et pesaient si lourdement sur leurs compatriotes, que ne feraient-ils pas dans le Milanais, loin de chez eux et dans un pays qu'ils n’aimaient pas? Les prélats lombards du Concile écrivirent une leitre collective au pape et au cardinal Borromée, comme étant membre du sacré collége et celui à qui incombait davantage le soin de défendre la patrie : dans cette lettre ils démontraicent que les raisons qui avaient fait établir l’Inquisition en Espagne ne militaient point en faveur de son introduction en Lombardie; car, outre qu’elle causerait à ce pays une ruine certaine, on y verrait un acheminement à son établissement : dans le royaume de Naples, ce qui affaiblirait l'autorité du Saint-Siége, puisque les prélats se seraient ainsi montrés fidèles non à l'institution, mais au prince.
C'est pourquoi les Pères demandaient qu'on insérât dans les décrets du concile quelque expression qui exemptât les évêques de la juridiction du Saint-Office espagnol et les protégeât contre ses empiétements, et qu’en conséquence on fixàt le mode des procédures. Le cardinal Morone, l’un des présidents du concile, fit quelques promesses à ce sujet, mais elles n’eurent aucune suite : cependant l'incident troubla l'assemblée et la tint même en suspens jusqu’à ce qu’on eût appris que le gouverneur duc de Sessa, voyant les Milanais prêts à imiter les Fla-
mands et à se faire protestants, suspendit le décret, qui
tomba en oubli.
Nous lisons le passage suivant dans un rapport déposé à
. la bibliothèque Trivulce : « Le roi d'Espagne étant, par sa
Expulsion des hérétiques.
« volonté propre et par diverses considérations particu- « lières, un prince foncièrement catholique, les hérétiques « sont par son ordre exprès sérieusement persécutés dans « l'État de Milan : ainsi Sa Majesté a tout dernièrement « commandé qu'on ne tolérât dans ledit État aucun des « fugitifs des autres États d’Italie pour cause de religion, « afin de les empécher d'infecter les autres. On suppose « que présentement Sa Majesté se propose d'y introduire l’Inquisition à la mode d’Espagne : elle a été amenée à cette résolution non pas tant dans l'intérêt des affaires de la religion, que par une foule de soupçons qui se sont emparés des Espagnols de son conseil, à la suggestion de ceux qui sont à Milan, en ce qui touche les sentiments d’affection des sujets de cet État envers elle; car les Espagnols ont découvert que rien ne peut plus fortement tenir en respect les vassaux vis-à-vis de leur monarque que la sévérité du Saint-Office. Mais, cette sévérité étant très-fort abhorrée des Milanais, dans la crainte qu'ils ont qu'on ne se serve de ce moyen pour les dépouiller de tous leurs biens, on pense généralement qu'ils se montreront très-mal disposés à l’accepter. »
Le rapporteur, continuant, dit que le 29 août 1564 on publia une proclamation du gouverneur De la Cueva, en vertu de laquelle, « son excellence ayant été informée de la « résolution prise par Sa Majesté, afin que tousses royaumes
« et États, et surtout l'État de Milan fussent préservés de
« toute atteinte de l’hérésie perverse,..... au nom de la-
« dite excellence, on rend public le susdit édit..... « Qu'aucun individu, ayant été expressément condamné « comme hérétique, ou s'étant échappé des mains des « commissaires de la Sainte Inquisition, ou qui aurait été « expulsé de son pays et par ses maîtres pour cause d’hé- « résie; ou autrement, que quiconque serait parti de « n'importe quel pays ou village, et serait allé dans une « autre contrée et un autre village ou pays, afin d'y pouvoir « mener librement la vie d’hérétique, que ceux-là ne « puissent ni résider, ni fréquenter les habitauts, ni vivre « dans ledit État de Milan, sous peine d’encourir la dis- « grâce de Sa Majesté catholique et d'être punis par les « commissaires de la Sainte Inquisition suivant les lois « sacrées de celte institution. Z{en, son excellence ordonne « el prescrit qu'au cas où arriverait à une auberge de « Milan un individu notoirement connu pour hérétique, « ainsi qu'il est dit ci-dessus, les hôtes et patrons des « lieux susdits, bateliers et portiers soient tenus d’aviser « aussitôt de l’arrivée de ces hérétiques les susdits in- « quisiteurs, et de leur prêter assistance et appui moral « pour que lesdits hérétiques soient pris ct consignés aux « commissaires de la Sainte Inquisition, sous la peine « ci-dessus édictée » ; et ainsi de suite.
Les Cantons Suisses, et avec une ardeur plus signalée celui de Zurich, s’entremirent pour faire abroger cette prohibition; mais elle fut maintenue pour les novateurs spécifiés par le Saint-Office, et pour les émigrés d'Italie, ainsi qu’il appert de la dépêche en langue espagnole du 47 décembre 1565, émanée du même gouverneur Gabriel De la Cueva. Enfin, sur l’intervention des députés de Lucerne, d’Uri et d’Unterwald, qui s'étaient rendus exprès à Milan, le 13 janvier 1879, le nouveau gouverneur,
marquis d’Ayamonte, prit une décision formelle aux termes de laquelle les émigrés de Locarno, devenus citoyens de Zurich et de Bâle, à l'exception du seul évangéliste Zanino, pourraient venir dans cet État « et mème « à Milan et y faire du commerce, à la condition qu'ils « observeraient la plus grande réserve en ce qui touche « la religion; qu'ils s'abstiendraient de toute parole ou « acte aggressif vis-à-vis d'elle, qu’ils observeraient les « prescriptions relativement aux aliments défendus, et « qu'ils n’apporteraient point dans le pays de livres pro- « hibés. Quant à ceux qui sont l’objet d'une poursuite « de la part des commissaires de la Sainte Inquisition, qui se sont éloignés et se sont enfuis de l'État, ils « ne pourront plus y rentrer. Parcille interdiction de « rentrer est faite à ceux qui, ayant abjuré, sont revenus pour retomber en état de récidive, aussi bien « dans cet État qu'au dehors de ses frontières. Sera éga- « lement défendu aux docteurs et autres qui n'appar- « tiennent pas à la vraie foi catholique....., et à ceux qui ne feront pas le commerce cet ne seront pas artisans, « d'entrer et de s'arrêter dans l'État plus de dix jours par chaque voyage, ct encore auront-ils pendant ce temps à observer les règlements contenus dans les sus- « dits Chapitres. Tous devront remarquer, mais principa- « lement les susdits habitants de Locarno, que s'ils veulent « commercer ici, et ne pas tre inquiétés par le Saint- « Office, il convient qu'ils observent scrupuleusement « lesdits Chapitres ».
Les hérétiques étaient alors regardés comme des ennemis publics : partant, toute représaille contre ceux était licite; on allait même jusqu'à séquestrer leurs marchandises, comme on fit de celles des Pelizzari et des Lumaga
RÉRAÉTIQUES EN LOMBARDIE. 513 de Chiavenna, surtout s’il s'agissait de livres. Béatrice Fiamenga, noble dame de Brescia, se sépara de son mari, Jérémie Vertemate de Piuro, uniquement parce qu'il était hérétique. Il y avait à Vicence quarante protestants en prison, la plupart originaires des Grisons, et leur Canton inspirait tant de soupçons que les Catholiques venus de ce pays se munissaient de certificats de leur curé. Un certain Théodore de Chieri, fils du pasteur de Tirano, en 1583, et Laurent Soncino, de Chiavenna, en 1588, furent consignés à l’Inquisition de Milan‘.
En 1594, frà Diodato, de Gênes, inquisiteur général à Milan, promulguait un nouvel édit, qui défendait aux hérétiques d'entrer dans le duché de Milan et d’y faire le ‘ commerce. Il permettait aux Suisses et aux Grisons de se loger ou dans des maisons particulières ou à l'hôtel, à la condition de notifier à leur arrivée et à leur départ leurs noms à l’inquisiteur, de ne pas parler de religion, de ne pas aller à l'église, si ce n’est pour y entendre la prédication. En 1598, l’édit fut renouvelé avec interdiction aux marchands de trafiquer avec les hérétiques, excepté toujours avec les Suisses et les Grisons; il y était prescrit en outre de n’ouvrir les balles de marchandises qu'en présence d’un délégué de l’Inquisition. Telles sont les vexations que le siècle de la liberté a continuées depuis régulièrement, au nom de la police et du bon gouvernement.
Né à Milan et disciple de Romulus Amaseo, Hortensius Landi changea souvent de nom, si bien que l’Index des livres rangés par le Concile de Trente dans la première catégorie parmi les prohibés, le nomme ZMortensius Tran-
Hortensius Landi.
quillus, alias Jeremias, alias Landus. Nous n'avons pas :
(1) Roscio DE Porta, III, 10.
besoin de rechercher ses défauts dans les écrits de ses nombreux ennemis; il nous a laissé de lui-même un portrait assez sinistre, lorsqu'il se représente comme étant nain, louche, sourd, malingre, au teint cendré, ayant de vilains membres, un parler et un accent lombards, à la tête folle, superbe, impatient dans ses désirs, d'un caractère emporté jusqu'à la frénésie, composé non de quatre éléments, comme les autres hommes, mais de haine, de dédain, de colère et d’insolence. Après avoir terminé ses études et avoir été reçu médecin, il commença à voyager de côté et d'autre : c’est ainsi qu'il vint à Lyon en 4543 avec le comte de Pitigliano, et y fit la rencontre de Jean Ange Odone, son condisciple, qui le représente comme « un grand ennemi de la religion, du grec et des sciences : « en Italie (ajoute-t-il), il n'osait manifester ses senti- « ments, mais à Lyon je l’entendis assurer qu’il n’estimait « que Jésus-Christ et Cicéron : connaissait-il le second? il « n’y paraît pas dans ses livres; avait-il le premier dans son « coeur? Dieu le sait. Dans sa fuite d'Italie, il emporta à « titre de consolations, non pas le Vieux et le Nouveau « Testament, mais les lettres familières de Cicéron’. » Nous savons par lui-même qu’il avait été banni d'Italie, et qu'il cachait son vrai nom : néanmoins, avant cette époque il avait été attaché à Caracciolo, évèque de Catane, assistant au trône pontifical, et à Madruzzi, évèque de Trente, près de qui il retourna ensuite lorsqu’on ouvrit le Concile.
Cette tolérance n'est pas la moins curieuse révélation sur ce siècle, puisque Hortensius s'était toujours fait connaître comme un homme paradoxal ct un impie. A l'exemple de ceux qui veulent escamcter un nom en
LS
(1) Lettre du 19 octobre 1535, à Gilbert Cousin (son beau-frère}; dans les œuvres de ce dernier, tome I, pag. 313.
donnant des soufflets au public, il crache sur toutes lés idoles du jour; il appelle Aristote un vilain animal, Boccace un rustre, un ruffian, un homme des plus méprisables; il dit qu'il préfère à la langue de Boccace le patois milanais ou bergamasque, et il blâme les Toscans de leur prétention à bien parler. Dans les Choses notables et monstrueuses d'Italie (1548), il écrit de Milan : « Quant à la se-
conde Rome, celui qui la considérerait maintenant l'ayant vue jadis, dirait : Assurément cette ville, ce n’est pas Milan, non, ce n’est pas elle : il n’y a pas eu une ville en Éurope qui depuis tant d'années ait été si flagellée..... On y a vu une femme, nouvelle louve affamée, dévorer ses enfants; un frère vivre maritalement avec ses trois sœurs, et trois frères avoir des rapports intimes avec une sœur; le fils avec la mère, l'oncle avec la nièce, le beau-frère avec la belle-sœur. On y a rencontré des hommes si cruels, que sans avoir À venger aucune injure, et seulement parce que l'un était guelfe et l’autre gibelin, on les a fait rôtir vivants, on a mangé de leur foie, et ona introduit dans leur corps du foin et de l’orge, pour se servir de corps humains en guise.d’auges pour les chevaux. Ici on a trouvé des hommes qui ont assassiné des moinés dans leur église pendant qu’ils chantaient les offices divins et les louanges de Dieu; et ce fait n'est pas arrivé seulement une fois. On a vu un homme si aveuglé par la fureur, qu’il n'avait pas honte de dire impudemment qu'il voulait faîre un lac de sang gibelin. Des nobles, très-marquants par leur naissance, n’ont pas rougi d’aller se poster dans les fourrés et d’assassiner in-
« distinctement quiconque leur tombait dans les mains....
Il est une secte, dirigée par une femme, qui s’efforce de ramener ses adeptes à la pureté et à l’innocence
« baptismales, et de leur faire pratiquer toute espèce de « mortifications; et d’après ce qui m'a été rapporté par « des personnes dignes de foi, pour avoir une preuve de « la mortification, elle fait couchèr dans un même lit un « jeune homme à peine barbu avec une jeune fille, en « mettant entre eux un crucifix"; mieux vaudrait à mon « avis un fagot d'épines et d'orties. »
Landi prône l’infidélité conjugale, le libertinage, et toutes sortes de méfaits ; à la mode de Doni et de l’Arétin, il barbouille des écrits sur des matières les plus disparates : il flagelle les écrivains anciens et modernes et les sciences elles-mêmes, ne visant toujours qu'à l'effet. « Dégoûté des mœurs italiennes », révant « une patrie libre, de bonnes mœurs ct étant étranger à toute ambition », il passa en Suisse et dans les Grisons; mais son Dialogo lepidissimo, composé à l’occasion des funérailles d'Érasme, et dont nous avons parlé ?, lui attira la colère de toute la ville de Bâle. Il s'enfuit, visita la France, et vint à Paris, où il pénétra jusqu'à la Cour. Il fit imprimer à Lyon ses Paradozes, barbouillage impie et licencieux, à cause duquel il fut forcé de quitter le pays; il parcourut ensuite l'Allemagne, et termina son voyage par Venise, où il eut pour amis Muzio et l’Arétin. On s'attendait à trouver des d’hérésies dans ses « Quatre livres de doutes avec les solutions appropriées à chaque doute » (Venise, 1352); un de ces livres traite des doutes en matière de religion, mais en réalité il ne renferme que des frivolités et des grossièretés. Hortensius composa aussi un dialogue « dans lequel il traite de la consola-
(1) Certaines chroniques existant à la Bibliothèque Ambrosienne attribuent l'invention de ces épreuves à la duchesse de Guastalla, institutrice des religieuses Angéliques de Saint-Paul.
(2) Voir Les HÉRÉTIQUES D'ITALIE, t. Il, pag. 43.
« tion et de l'utilité qu'on retire de la lecture de l'Écriture « sainte, et aussi de l’ordre à observer dans cette lecture, « et où il fait voir que l'Écriture sainte est supérieure aux « ouvrages du paganisme par sa vraie éloquence et par sa « vraie doctrine. » (Venise, 1882). Ce dialogue, rempli de propositions erronées, montre chez son auteur plus d’ignorance que de hardiesse.
Mais si sous le rapport religieux on ne peut dire que du mal de cet homme, il ne paraît pas qu'il ait professé la Réforme. Ceux qui l'ont affirmé l’auront confondu avec Jérémie Landi, de Plaisance, qu’il introduit dans le dialogue Cicero relegatus, et qui, ayant quitté l'ordre des Augustins, s'enfuit en Allemagne, où il apostasia et écrivit Oratio adversus cælibatum ; — Explicatio symboli apostolorum, orationis dominica et decalogi; — Disquisitiones in selectiora loca Scriptura.
Hortensius passe pour être l'auteur des Forcianx questiones, où sont peints les différents caractères des divers pays d'Italie, ouvrage que quelqu'un a faussement attribué à Aonio Paleario. On lui a aussi attribué le Discours de Rodolphe Castravilla contre Dante, mais je le crois plutôt de Bélisaire Bulgarini, de Sienne.
Plus tard un autre Milanais, Gregorio Leti, imita Hortensius Landi dans le dévergondage de l'esprit (1630-1701). Aprèsavoir dissipé en voyages toute sa fortune, il s’attacha aux Réformés, se mit à exploiter l’exil et la liberté, fit profession de calviniste à Lausanne, et enscigna à Genéve, où il obtint droit de cité, en récompense de ses écrits contre la cour de Rome et contre l’Église catholique. Ses écrits satiriques sont innombrables, et leurs titres sont tels que la bienséance ne permet pas toujours de les répéter. Qu'il nous suffise de citer le Parloir des religieuses, les
518 DISCOURS x.
Trebuchets du siége ‘apostolique, le Massacre des Réformés innocents, le Syndicat d'Alexandre VII, suivi de son voyage dans l'autre monde, le Népolisme romain, l’Ambassade de Romulus aux Romains, le Vatican languissant après la mort de Clément X, suivi des remèdes préparés par Pasquin et Marforio pour le guérir. Leti se vantait d’avoir toujours trois ouvrages sur le métier, et lorsque pour l’un il manquait de canevas, il s'appliquait à l’autre. Ses compositions littéraires devaient en effet lui coûter bien peu, car il entassait les unes sur les autres de fades plaisanteries ; il tirait ses matériaux de ci, de là, sans la moindre critique, ne songeant qu'à grossir les volumes et à multiplier les épîtres dédicatoires, ainsi que le lui reproche Bayle. Pour dire un mot seulement de ceux de ses ouvrages qui se rattachent à notre sujet, l'Italia regnante est un voyage en quatre volumes (Valenza, 4615), où il accumule même des anecdotes scandaleuses avec toutes sortes de détails inexacts'. Dans son Histoire de Genéve, il raconte avec une ennuyeuse prolixité les aventures de Mario Miroglio, chanoine de Casale, qui, à la suite des reproches que sa conduite scandaleuse lui avait attirés de La part de son évêque, s'enfuit à Genève, s'y fit catéchiser par le ministre Diodati, se maria et laissa à sa mort, arrivée en 1565, plusieurs enfants. (Partie IV, liv. 3.) Le Niveau politique, ou la juste balance dans laquelle on pèse toutes les maximes de Rome et les actes des cardinaux vivants, pam-
(1) Il donne à Milan une population de 250,000 habitants, cent places servant de marchés : il prétend qu'il n’y a pas en Europe de ville plus abondamment pourvue de victuailles et qui renferme un plus grand nombre d'orfèvres, d’armuriers, de fabricants d'étoffes de soie, etc. La forteresse, d'après lui, peut être comparée à une petite ville, puisqu'on y trouve des raes, des places publiques, des palais et des ateliers de toutes sortes de métiers.
HÉRÉTIQUES EN LOMBARDIE. 519 phlet imprimé à Genève, en 1678, n'est peut-être qu'un plagiat d'un ouvrage paru dans cette ville, en 1650, sous le titre de Juste Balance des cardinaux.
Flatteur autant que le sont ordinairement les médisants, il ne trouve pas d'expressions assez louangeuses pour exalter Louis XIV, « l’invincible d’entre les guerriers, le héros parmi les Césars, l’auguste d'entre les monarques, le plus prudent des politiques, la planète lumineuse de l'univers’ ». Il distribue à pleines mains des louanges ct des blâmes à Charles Quint, au duc d’Ossuna, au président Aresi; parfois il lui arrive dans une seconde édition de fouler aux pieds lâchement les mêmes personnages qu'il avait lâchement exaltés dans la première.
Tandis qu'il renie les règles de la critique et du bon sens, il ne sait pas davantage se rendre attachant par les beautés du style et par l'attrait du talent : négligé, prétentieux et prolixe, cultivant l’hyperbole jusqu'à en devenir grotesque, personne ne supporterait l'ennui de le lire, s’il n’excitait dans ses écrits les viles passions, en déversant la bave de son mépris sur Rome, et en blessant les justes susceptibilités de la pudeur. Que ces parodies, délayées de l’Arétin, ainsi qu’il arrive des pamphlets de parti, fussent à cette époque exaltées et traduites, il n’y a pas là de quoi étonner ceux qui connaissent les cabales par lesquelles se font certaines réputations; ce qui est lamentable, c’est de voir que de nos jours on ait voulu ressusciter et réimprimer quelques uns d'entre eux, au nombre desquels la Vie de Sixte Quint, ignoble roman, digne de rivaliser avec les productions les plus honteuses de notre temps.
(1) La Fama gelosa della Fortuna (La Ronommée jalouse de la Fortune).
La Dauphine lui ayant fait demander si les mille infamies qu'il avait alléguées sur le compte de ce pape, sur Philippe II et sur la reine Élisabeth étaient vraies, Leti lui répondit qu’une belle invention plaît plus que la vérité. Étant allé en Angleterre, il vit comme conséquence du schisme d'Henri VIII « tant de calamités pour cette fle et « pour ces peuples, qu'on peut dire que depuis cette épo- « que les bourreaux n'ont pas eu un moment de repos, « et que c'est un vrai miracle qu’en naviguant sur la Ta- « mise on vogue encore sur l’eau et non sur du sang ?. » Il fut bien accueilli de Charles II, qui lui donna mille livres, et le chargea d'écrire l’Histoire de la Grande-Bretagne. Leti s’acquitta si bien de la commission, qu'il dut partir d'Angleterre pour ne pas s'exposer au châtiment de ce monarque; alors il déversa ses injures sur ceux qu'auparavant il avait flattés?, Le célèbre érudit Clerc, cédant à des sympathies religieuses ct à l'amour qu'il avait pour une fille de Leti, le fit accueillir en Hollande et nommer historiographe de la ville d'Amsterdam, où il termina sa carrière par une mort subite.
A l'entendre, Paul IV avait lu le livre où Calvin soutient la thèse jure gladii hæreticos esse coercendos, et cette
(1) Vie de Sixte Quint.
(2) Dans la préface mise en téte de sa Vie de Cromwel, on lit : « On peut dire que les œuvres éditées par M. Leti jusqu’à cette année 1692 montent au nombre de quatre-vingts, sans compter /e P...nisme moderne, le Conclave des P..., le P....nisme de Rome, le Parloir des Religieuses, le Maq.... du bossu de Rialto : œuvres qu'on voudrait attribuer à M. Leti, malgré ses dénégations. Lorsque ses intimes l’interrogent à ce sujet, il a coutume de leur répondre : Delicta jurentutis mec et ignorantias meas ne memineris, Domine..... Il a encore fait imprimer en italien beaucoup d’épithalames, comme le Lit fleuri, le Transport d'amour, le Château assiégé, le Voisin rapproché, la Montre sonore, et d’autres vers. »
lecture l’avait enhardi à créer le Saint-Office, ainsi que le pape le déclara en plein consistoire. Leti a puisé ce fait dans un livre que je ne connais point, Les sowlèvements de Rome contre le tribunal de l'Inquisition, par MENDI. « A Genève, une inquisition plus horrible « que celledeRome, » condamna au feu Le Niveau politique, l'Ilinéraire, le Vatican languissant, œuvres de Léti, où se trouvent des propositions contraires à la foi, aux bonnes mœurs, à l’État, et le fit rayer de la liste des citoyens.
Nous avons déjà parlé (voir ci-dessus, p. 115) de Jérôme Cardan, de Gallarate, homme d’une science peu ordinaire, auteur de diverses découvertes, et pourtant théosophe, astrologue et charlatan sans vergogne. Nous bornant ici à l'examen de ses opinions religieuses, nous dirons qu’il commença par soutenir, dans le traité De Uno, l’unicité de l'intelligence selon Averrhoës : plus tard, il la nia dans le De Consolatione; enfin, dans le Theonoston, il voulut concilier les deux opinions, en disant qu'on peut considérer l’intelligence dans son existence éternelle et absolue, ou bien dans son existence phénoménale dans le temps : elle est, ajoute-t-il, unique dans sa source, multiple dans ses manifestations : solution bien faite pour plaire à quelque uns; mais Jules César Scaliger, son grand ennemi, l’accuse toujours d’être un averrhoïste. Le passage de ses écrits qui rentre le mieux dans notre sujet est celui intitulé De subtilitate. Il y fait argumenter un Chrétien, un Musulman, un Juif et un Païen; il ne tire aucune conclusion, et laisse même la phrase inachevée.
Les Gonzagues de Mantoue étaient partisans de l’empereur, par conséquent les adversaires du pape : Ferrant Gonzague était général dans l'armée impériale lors du sac de Rome. Julie Gonzague avait recu les leçons de Valdès,
et Guillaume Gonzague avait refusé d'envoyer à Rome quelques-uns de ses sujets cités à y comparaître pour cause d’hérésie. Le pape, indigné de ce refus et désespéré de voir Mantoue devenue, dit Bzovius, un nid d’hérétiques, voulait en 1566 en faire le siége; mais grâce à la médiation des autres princes il renonça à son projet. Pie V, pour réprimer les hérétiques, envoya à Mantoue Camille Campeggi, théologien du Concile, qui en fit emprisonner et poursuivre un grand nombre, et condamna huit d’entre eux à faire une abjuration publique dans l’église de Saint- Dominique. Leurs parents cherchèrent à exciter des troubles parmi le peuple afin d'empêcher cet acte, mais n’ayant pas réussi, ils attentèrent à la vie de l’inquisiteur, et blessèrent deux Dominicains la nuit de Noël Le duc Guillaume, après s'être déclaré l’humble vassal du Saint- Office et lui avoir même offert s’il le fallait le secours de son bras, publia un édit sévère contre les révoltés, mais il demanda en même temps au pape l'éloignement de Campeggi (1568). Pie V, très-zélé partisan des droits ecclésiastiques, n’y voulut point consentir; bien plus, il attribua ces désordres à la mollesse du duc. Celui-ci était lié d'amitié avec Cellario, dont plus tard nous ferons la connaissance, et concut de l’indignation au sujet de l’arrestalion et de la mort de son ami; l’irritation devint telle dans le public, que Pie V résolut de publier la bulle si sévère de 1569. Il envoya dans le duché saint Charles et le cardinal Commendon, en sorte que l’Inquisition recut de leur présence un redoublement de vigueur; il y eut de très-graves procédures et des abjurations publiques, mais ce ne fut pas sans quelques supplices. Le cardinal Borromée poursuivit aussi avec une grande activité ceux qui du duché s'étaient répandus dans le
reste de l'Italie, jusqu'à ce qu'il les tint sous sa main.
C'est de Mantoue que s'étaient enfuis le chanoine Stancari, que nous avons rencontré prêchant les doctrines antitrinitaires en Pologne, et Alphonse Corrado, qui dans un commentaire sur l’Apocalypse se déchaîne avec une extrême violence contre les papes.
Le bénédictin Jean-Baptiste Folengo, frère de Merlin Coccajo, auteur des Macaronées, publia sur les Épitres et sur les Psaumes des commentaires que les Protestants trouvèrent dans leur sens. Les ouvrages de Folengo furent mis à l’Index, mais, l’auteur les ayant corrigés, Paul IV n’hésita pas à l'envoyer en Espagne en qualité de visiteur de son ordre. |
Côme, par sa position contigué aux pays du nord, servait naturellement de transit aux hommes et aux choses infectées d’hérésie : aussi y envoyait-on d'Allemagne des ballots de livres hérétiques, comme on le découvrit ensuite en 1549 par le moyen du Saint-Office de Rome :. La proximité des Suisses et des Grisons devait y aider à la diffusion des idées nouvelles : malgré l'attention toute particulière avec laquelle nous avons fouillé les archives de la curie de Côme, où se trouvaient, dans les visites, indiqués tous les mécréants ou suspects, nous n’avons trouvé aucun comasque personnellement désigné, à l'exception de Minicio et de Gamba, que déjà nous avons cités. Vergerio nous dit que ce dernier était Brescian : il est certain qu'il a été tué à Côme. On trouve de minutieux détails sur l’emprisonnement et sur la mort de Gamba dans la correspondance d'un Comasque avec son frère, correspondance que De Porta a publiée :.
(1) Caraciolo le dit expressément. Voir ci-dessus, pag. 74. (2) P. JI, pag. 258.
Hérétiques de Côme.
Nous avons vu ci-dessus (pag. 59) comment y fut traité l'inquisiteur Michel Ghislieri. Lorsque du monastère de Saint-Jean il venait è la ville, il fut assailli d'une grêle de pierres lancées par des jeunes garcons, si bien qu'il put à grand’ peine se réfugier dans la demeure d’Odescalchi, principal fauteur du Saint-Office. Le gouverneur lui commanda d'aller à Milan pour assurer la tranquillité de la ville : Ghislieri prit des chemins détournés, craignant de subir le sort de Pierre Martyr. Les chanoines de Côme allèrent porter à Rome leurs excuses : Ghislieri s’y rendit aussi, et ce fut la première fois qu'il vit la ville où il devait plus tard s’asseoir sur le trône de saint Pierre. Côme avait alors pour évêque Bernardin Della Croce, que Charles Quint avait tenu éloigné de son siège à cause de son amitié pour Paul III et les Farnèses.
Les interprètes ‘du Concile de Trente, en mai 1567, faisaient des reproches à l’évêque de Côme de n’avoir point encore établi de séminaire dans son diocèse, bien qu'il exigcât la taxe établie sur tous les revenus qui se recouvraient dans le diocèse, ainsi que la moitié du décime sur tous les bénéfices. Ils lui recommandent d'y placer de préférence les enfants originaires des pays infectés d’hérésie; ils lui enjoignent en outre de faire de fréquentes visites pastorales dans ces pays et d'y avoir constamment l'œil‘.
Barthélemy Maturo, prieur des Dominicains, s'enfuit de Crémone en 1528 pour cause de religion. Il prêcha à Vicosoprano jusqu’en 1547, et mourut à Tomiliasca dans l'Engadine, où précha également son compatriote Barthélemy Silvio. C'est de Crémone qu'émigrèrent aussi
(1) JuLm Pocctant, Ep., vol. 1, p. 417, et encore pag. 428 et 435.
HÉRÉTIQUES EN LOMBARDIE. 823 Jean Torriano, Augustin Mainardi, célèbre pasteur à Chiavenna, Paul Gaddi, un frère Ange et Jean-Paul Nazzari, dominicains; Gajo Lorenzo de l’ordre des Mineurs, Daniel Puerari, deux membres de la famille des Offredi, un Torso, un Cambiaghi, un Fogliata et un Pelizzari. Paul Orlandini, dans une satire ‘contre les astrologues, se moque, sans le nommer, d’un Crémonais qui avait écrit sur l’antéchrist, sur la réforme de l’Église et sur la fin du monde prédite pour l’an 1530.
Parmi les lettres manuscrites conservées à la Bibliothèque de Zurich, il en est deux d’Alfonse Roncadello, père de famille, qui raconte au ministre de Zurich les persécutions qu'il souffre, et lui demande des consolations. « Ces pauvres membres chrétiens, affligés et accablés par « cette insupportable tyrannie de l’antéchrist, vous sup- « plient instamment de prier le Seigneur en compagnie de « toute la sainte Église, de nous accorder une foi suffisante « pour nous délivrer de cette captivité, afin que nous « puissions offrir nos corps et nos âmes comme un :. cn « qui soit agréable à Dieu. »
On ne dit pas d’où il est, mais nous pensons qu'il ne doit faire qu’un avec Alexandre Roncadello, de Crémone, qui, en mourant, à Genève, légua trente-huit couronnes par an pour les pieux émigrés d'Italie ‘.
Par contre, il y avait à Crémone un persécuteur zélé des hérétiques, Ange Zampi, dominicain, auteur d'un ouvrage intitulé De verifale pwrgatorti. Devenu inquisiteur général du duché de Milan, il acheta pour le Saint- Office, avec le produit des nombreuses amendes imposées aux hérétiques, des immeubles et des maisons, ainsi
(1) Roscio De Porta, vol. II, pag. 53.
et mlanais,
que le disait l'épitaphe de son tombeau, placé dans le couvent des Dominicains de Milan. Nous avons déjà vu dans le cours de cet ouvrage avec quelle rigueur procédait le Saint-Office de Crémone.
Isidore Isolano, de Milan (1480-1550), de l'ordre de Saint-Dominique, fut un des plus zélés contradicteurs de Luther, de même qu'il avait combattu iles Averrhoïstes et soutenu l’immortalité de l’âme selon les philosophes. On peut ranger parmi les apologistes milanais Pierre Galesino, bien que né à Ancône, parce qu'il fit un très-long séjour à Milan et fut d’un grand secours à saint Charles : il compila pour lui les actes ou les synodes, et l’aida' au rétablissement des cérémonies du culte, matière où il était très-versé. Outre un grand nombre d’ouvrages ecclésiastiques et de vies de saints, il fait allusion à un livre qu'il aurait composé, intitulé Contra Hareticorum Aistoriam, livre que nous n’avons plus; il a’ aussi réfuté Platina.
Magno Valeriano, né à Milan, en 1587, d’une illustre famille, s’étant fait capucin, alla cn Allemagne, où il s’acquit l'amitié et l’estime de l'empereur ainsi que celles des princes : nommé préfet des missions de ce pays, il fit de nombreuses conversions, entre autres celle du margrave d’Hermanstadt. Ce fait lui attira l'inimitié de beaucoup de personnes et même de catholiques ; aussi, usant d’un subterfuge toujours à la mode, ciles cherchèrent à le perdre entaxant d'hérétiqueunedeses œuvres imprimée à Prague. Valeriano se disculpa facilement de cette imputation; il souffrit néanmoins des persécutions, subit la prison et fut en butte à la calomnie. Puis, ayant rempli d’honorables ambassades, il mourut en 1661, et fut inhumé dans un tombeau, sur lequel on grava une épitaphe de presque
deux cents lignes, où, au milieu d’expressions hyperboliques, on lit que la pourpre cardinalice rougit de couvrir de sa couleur pourprée celui qui, en versant son sang pour la foi catholique, s'était revêtu d'une couleur plus belle. Valeriano composa beaucoup d'ouvrages de polémique ct de traités apologétiques : celui intitulé De Catholicorum regula credendi (Prague 1628, Vienne 1644 ) lui valut l’honneur de plusieurs réfutations, tant de la part des hétérodoxes que de celle des Sociniens.
(A) Sur les hérétiques qui répandaient alors leur peste dans la Lombardie et dans toute la contrée située au delà du Pò, on trouve de précieux éclaircissements dans deux lettres de Vida, que le chevalier Ronchini a extraites, la première de la bibliothèque palatine de Parme, la seconde des Archives gouvernementales de cette ville, lettres dont voici la teneur :
Au révérendissime seigneur, mon très-honoré seigneur le cardinal Contareno.
Cum vidissem in tota fere transpadana regione antiquissimam Psallianorum (1) hæresim, improborum quorumdam scelere nos tris temporibus repetitam, suscitari, literis statim Paulum III Pont. Max. admonendum duxi; si forte, dum malum adhuc est recens, occurrere vellet. Quod autem hic audio tibi, Contarene pater amplissime, cure esse, ut quæ spectant ad rem sacram omnia e religione fiant dicanturve, neu quis quippiam contra sanctorum patrum placita moliatur, teque huic negotio in primissummi pontificis
creto de ejus sacri senatus sententia præfectum fuisse, tibi literarum ipsarum exemplum transmittimus, ut videas an ea que scribimus sint alicujus momenti, et tanti pontificis animadversione digna. Leges igitur prius tu quicquid id est; et si quid ad rem facere videris, literas reddendas curabis. Quia vero etiam fortasse pluribus verbis egi quam par erat in re adeo clara ; si tibi longiuscula epistola videbitur, judicaverisque habendam rationem pontificis ætatis jam, ut videor videre, in gravescentis, brevi tu coram rem explicabis. Deinde mihi ut quam primum rescribatur operam dari velim, simulque abs te mihi ignosci, quod, non multa mihi tecum familiaritate intercedente, ad te, ista gravitate, dignitate ac doctrina virum, tam familiariter scribere ausus sim : quod tu boni
(1! Macri parlc des Psallit ou Precatores daus le Zlierolezicon.
consulas te effam atque etiam rogo. Vale, et Vidam tui observantissimum dilige. Cremonæ, calendis febr. mpxxxvI. Tui observantissimus famulus Hier. Vida, Albe episcopus.
« A mon très-révérend et très-honoré seigneur Marcello (1), secrétaire particulier de Notre Saint-Père.
« Dans ces contrées et en Lombardie, les erreurs des modernes hérétiques sont en train de prendre une grande extension : certes, je ne parle pas de mon diocèse qui, par la gràce de Dieu et par un vigoureux bref que Sa Sainteté dans sa a bien voulu m'accorder la première année de son pontificat aussi bien contre les exempts que ceux qui ne le sont pas, s'est conservé intact. Je dis que l'état des choses est arrivé à un point qui dépasse toute mesure; et si l'on n’y pourvoit, je vois qu'une ruine complète est imminente. Ces jours derniers, j'étais allé à Asti pour rendre visite au marquis del Vasto; je m'entretins avec lui de la mauvaise influence exercée par certains prédicateurs, qui, dans divers endroits, ont eu la hardicsse de prècher une doctrine pernicieuse et en contradiction avec le sentiment universel des anciens Pères, et cela au grand préjudice des âmes des fidèles chrétiens. A cet entretien se trouvait aussi M. Jean-Baptiste Speciano, ee de Milan et capitaine général de justice, homme de bien paréèxcellence et bon catholique, qui me promit, malgré sesnombreuses occupations, d'aller aux sermons pour exercer une surveillance et aviser aux graves inconvénients qui pourraient s’y révéler : si ce projet s’exccute, ce sera, j'en suis persuadé, un moyen puissant pour arrèter cette peste d’hérésie, à cause de son autorité suprême et du pouvoir qui lui appartiennent. Il est vrai qu'il lui reste quelque scrupule dans l'esprit, parce que, comme il s’agit d'une matière purement ecclésiastique, il arrive souvent qu'on y fait quelque démonstration contre les hérétiques; mais comme on les livre au juge ecclésiastique pour être jugés, on les voit tout à coup relaxés sans autre correction, sous prétexte qu'ils se sont repentis et amendés, et que ce ne sont pas des relaps. Je retournai ensuite à mon siége épiscopal, où, en méditant longuement sur ces choses, j'eus la conviction que ces sectaires n’ont pas été entrainés dans l’hérésie par le fait d’une erreur, mais de propos délibéré, et que, non contents d’agir en hérétiques parce que tel est leur sentiment, ils emploient tous les moyens possibles pour ar-
(1) Marcello Cervino, qui devint pape, Nl'— 34
530 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS x.
river à détruire la vie chrétienne; sans compter qu@yant soif du sang des catholiques, ils vont mème jusqu’à ourdir contre nous des complots armés. En résumé, me disais-je, il n’y eut jamais de secte si pernicieuse; aussi, à mon avis, devrait-on procéder contre les adhérents avec une plus grande sévérité, et ne pas leur fournir l'occasion de faire pis encore, en leur pardonnant sous le prétexte d’un faux repentir. Si je parle d'hommes au faux repentir, c’est que j'en ai acquis bien des fois la preuve : ils ressemblent à ces oiseaux qui sont une fois tombés dans le filet : ils ne changent pas leurs habitudes, ms ils sont beaucoup plus prudents; craignant de tomber une autre fois dans le filet ; et avec une vraie astuce de serpent, ils répandent d'une manicre ténébreuse tout leur venin, et font cent fois pire qu'auparavant. Pour obvier à un si grand mal, on a conservé en France l’usage de condamner à mort et au bücher tout individu qui est pris en flagrant délit d'hérésie, et on n'attend pas qu'il retombe une seconde fois sous le coup de la justice ; aussi est-ce à cette mesure qu'il faut attribuer la présence très-rare d'hérétiques dans ce pays. Si l’on observait cet usage en Italie, l'hérésie ne serait pas si dangereuse et ne se propagcrait pas autant, tandis que chaque jour elle va faisant de nouygaux ravages par suite d’une impunité sans exemple et d’une d
beffe extrème de commettre le délit. Selon moi, il ne serait point u {out hors de propos de faire une constitution très-sévère contre les hérétiques, comme on en fit au temps d'Innocent IV dans le Concilio Lugdunense, contre ceux qui commettaient des homicides en soudoyant des assassins. Suivant cette constitution, l'homme ‘’ convaincu d'un pareil crime devait être considéré et signalé par tout le peuple chrétien comme un ennemi de la religion, et chaque seigneur devait pouvoir, sans autre sentence, le punir de mort. N me semblerait qu’une telle mesure devrait paraître opportune à Sa Sainteté, elle qui dans son pontificat en a déjà réalisé tant d’autres qui lui ont fait beaucoup d'honneur, et qui n'avaient pas été tentées par les pontifes ses prédécesseurs.
« Que si cependant Sa Béatitude ne voulait pas prendre une mesure publique et générale, il me paraîtrait fort à propos qu'elle fit choix en Italie de quelques personnes séculières, j'entends des personnes d'une bonne renommée et de bons catholiques, à qui elle donnerait plein pouvoir d’exercer le droit de punir tous les hérétiques convaincus (qu’ils fussent relaps ou non), en les obligeant seulement à communiquer leur décision à l'évèque du diocèse, par respect pour lui. S'il ne convenait pas à Sa Béatitude d'étendre cette mesure partout, assurément son application scrait du moins
nécessaire en Lombardie et dans les provinces du Piémont. Dans le cas où cette proposition lui agréerait, elle ne pourrait pas trouver d'homme plus propre à remplir cette mission dans ces provinces que celui dont j'ai fait mention ci-dessus, car c'est un docteur et de plus un sénateur érudit, un capitaine général de justice, qui jouit d’une grande autorité. Quant à son intégrité et à ses vertus, Sa Béatitude pourrait faire prendre des informations par le révérendissime cardinal de Veruli, qui a eu pendant fort longtemps des relations dans le duché de Milan. J'ai oui dire qu’un pareil pouvoir avait été conféré jadis au quis de Saluces : il avait fait naître un si grand effroi dans ces contrées, qu'après avoir puni seulement deux ou trois hérétiques, on n’en vit plus jamais un seul dans son territoire, bien que les pays environnants en fussent remplis. Si l'on avait eu ce pouvoir, un certain maître Agostino de l'ordre des Servites ! (je le crois arétin), qui, il y a de cela un an, prêcha impudemment à Crémone mille hérésies, ne serait pas parti sans avoir été puni. Cette année il préche à Gênes; mais les Génois ne l'ont pas toléré, et l’ont chassé à moitié de son carème; certes cette mesure ne suffit pas, car une autre année il s'en ira porter ses mauvaises semences ailleurs. Ce prédicateur, outre les indignes blasphèmes qu'il n’eut pas honte de dé dans ses sermons à Crémone contre Dieu et contre les sain, était tout entier occupé à saper dans ses bases le pouvoir ecclésiastique et celui du souverain pontife. Il en vint à ce point, qu'il tenta de provoquer une sédition, en persuadant au peuple qu'il était licite d'aller dans les demeures des prélats ecclésiastiques, de les dépouiller, grâce à l’effervescence populaire, et d'emporter autant de grain et d’autres objets qu'il pourrait.
« Pour remplir mon devoir il m'a semblé ne pouvoir faire à moins, que de porter ces faits si dangereux à la connaissance de Notre-Seigneur (le pape), afin qu'il prit telle mesure qu'il jugerait ‘ convenable. Votre Seigneuric voudra donc bien communiquer d’abord le tout à notre révérendissime et illustrissime seigneur et maître (le cardinal Farnèse), qui, je le sais, s'est déjà occupé de ces sortes d’affaires, et en parler en temps opportun avec Sa Béatitude. Que si vous ne pouviez faire autrement de lui nommer la personne qui vous a envoyé ces informations, nommez-moi, mais avec tant de précautions, que Sa Sainteté ne me croie ni un
1 Il s'agit sans doute ici de maître Augustin Bonucci d'Arezzo, qui en 1542 fut général des Servites, et dont il est parlé dans les Annali dei Servi di Maria. tome II, pag. 131 de l’édition de Lucques de 1721. n
532 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS x.
présomptueux, ni un inepte, parce que je me serais arrogé le droit de prescrire les moyens auxquels on devrait avoir recours dans des choses de tant d'importance. Le zèle de la foi et le dévouement que j'ai toujours porté au Saint-Siége ont été les seuls mobiles de ma conduite.
« Je baise les pieds de Sa Saintcté, et les mains à notre très-révérend et très-illustre maitre, et je me recommande à votre seigneurie.
« Fait à Alba, le XXVII mai MDXXXIX.
« Si Notre Seigneuf ordonnait d’expédier le Bref au nom de Jean-Baptiste Spetiano, je prie Votre Seigneurie de le faire remettre à mon agent. Comme j'ai appris, par des nouvelles toutes récentes, que monseigneur illustrissime et révérendissime doit se rendre en Espagne, veuillez en son absence communiquer l’objet de ma lettre à Sa Béatitude.
« De Votre Seigneurie le très-humble serviteur, Hier. Vida, évèque d’Alba. »
Suit le projet d'un Bref que Vida proposait à la cour de Rome.
» Paulus PP. III.
# Dilecte fili, salutem et apostolicam benedictionem.
Cum, sicut ad nostrum displicenter pervenit auditum, in partibus Lombardia ac totius fere Gallie Cisalpina, scelere et culpa quorumdam diversorum ordinum verbi Dei prædicationis officium sibi assumentium, magis ac magis recentium hæreticorum hæreses quotidie invalescant , multique corum exemplo non pertimescant serere ac #pargere perniciosa in suarum et aliorum Christi fidelium animarum periculum, atque in Dei et ejus sanctorum, nec non hujus sacrosanctæ scdis nostre contemptum, sacros canones et sanctorum Patrum constitutiones ludibrio habentes, nitunturque in populo christiano, quantum possunt, seditio- ‘ nes commovere, ac totis viribus simplicium atque imperitæ multitydinis animos contra dictam sedem concitare non desinant; nos, ad quos ex commisso nobis desuper pastoralis officii debito pertinet in talibus debitam diligentiam adhibere, præmissis, ne deteriora parturiant, congruentibus remediis occurrere desiderantes, tibi, de quo in iis et aliis specialem in Domino fiduciam habemus, quique, ut accepimus, in ducatu Mediolani, atque in dictæ Gallia Cisalpina plerisque regionibus potestate tibi a Cæsare contra delinquentes puniendos tradita plurimum polles, fideique
atholicæ propugnator ac vindex strenuus semper extitisti, ac devotione quadam præcipua erga dictam sedem nostram teneris, per præsentes, auctoritate apostolica, motu proprio et ex certa scientia committimus et mandamus quatenus omnes et singulos utriusque sexus tam laicos et seculares, quam ecclesiasticos et quorumvis Ordinum regulares, cujuscumque dignitatis, status et conditionis, ac quovis exemptionis privilegio muniti fuerint, in præmissis culpabiles, hæresis videlicet labe aspersos, seu suspectos, eisveauxilium, consilium et favorem quomodolibet præstantes, nemine irrequisito, persequi, capere ac detineri facere possis ac debeas, eosque deinde, ad Dei laudem et bonorum exaltationem et perversorum exemplum, juxta canonicas sanctiones debitis penis compescere auctoritate nostra procures, requisito tamen ac tecum talibus examinandis ac condemnandis adhibito loci illius episcopo, seu ejus vicario, ubi talia contigerit perpetrari. Quia vero propter nimiam levitatem, qua judices ecclesiastici agere solent contra hujusmodi deprensos, sæpius contingit improbis majorem delinquendi causam atque occasionem præberi, cum quisque malus, spe facilis veniæ, confidentius ad malum invitetur, sæpiusque contingit hujusmodi perversos, prætextu false peenitentie, quam ecclesia constitutionibus illudentes preseferunt, ut mortem, atque alias pœnas evadant, pejores ac magis perditos ficri, magisque perniciosa audere, atque moliri, eadem auctoritate committimus .ac mandamus ut, si eos qui in hujusmodi crimine deprehensi fuerint tu una cum dicto diocesano tales esse inveneritis, quod sine periculo eis parci nos possit, quod scilicet non tantum hæretica labe inquinati sint, sed insuper factiosi ct seditiosi in populo christiano catholicorum ac bonorum sanguinem sitientes, ac dictæ sedis nostre ruinam inhiantes quotidie nova moliantur, non exspectes donec iterum deprehendantur, sed tu eos tunc primum etiam juxta legum imperialium severitatem, tamquam religionis hostes, a toto populo christiano diffidatos, digna animadversione punias; mandantes in virtute sancte obedientiæ venerabilibus fratribus nostrisarchiepiscopis, episcopis, ac aliis ecclesiarum prælatis ut, quoties in præmissis in eorum diocesibus a te requisiti fuerint, operam et interventum suem non denegent, sed etiam auxilium, consilium, favorem opportune præbeant, non obstantibus præmissis ac quibusvis apostolicis, nec non in provilieialibus et sinodalibus conciliis editis generalibus vel specialibus constitutionibus et ordinationibus, privilegiis quomodocumque indultis, et literis apostolicis etiam in forma Brevis, etiam motu simili, et ex certa scientia, ac de apostolica sedis potestatis
plenitudine, etiam super exemptione et alias quomodolibet concessis, approbatis et innovatis, quæ adversus præmissa nullatenus suffragari posse, sed eis omnino derogari ac derogatum esse volumus, acsi de eis expressa mentio de verbo ad verbum hic facta foret, ceterisque contrariis quibuscumque. Datum Rome etc.
A tergo : Dilecto filio Jo. Baptista Spetiano cesareo senatori, ac justitiæ in ducatu Mediolani capitaneo generali.
Nota (écrit en entier de la main de Vida). — Ce projet a été rédigé pour servir d'instruction : il appartient à un homme pratique de lui donner la forme consacrée en pareille matière.
de
Clément VIII. — Philosophie nouvelle. — Bruno. — Campenella. — Vanini. — Ferrante Pallavicino.
Trois papes se succédèrent en peu de mois de 1590 à 1594 : Urbain VII, Grégoire XIV, Innocent IX. Son successeur Clément VIN, intronisé en 1592, mort en 1605, d'une merveilleuse activité, d’une grande persévérance, d’une circonspection exempte de fourberie et de toute espèce de bassesse, était un administrateur consommé et jaloux d'exercer le pouvoir par lui-même. Par sa prudence, par son habileté et son esprit de temporisation il menait à bonne fin ce qu'il n’avait pu obtenir d'emblée. Il résista à l'ambition des Médicis aussi bien qu'aux prétentions de l'Espagne, et parvint à rétablir l'accord entre elle et la France, à détacher Henri IV de l’Angleterre et de la Hollande, à recouvrer pour le saintsiége le duché de Ferrare, et à préparer une grande expédition contre les Turcs. Il eut la consolation de reccvoir les envoyés du patriarche d'Alexandrie qui abjurait l'Eutychianisme, et des Grecs de Pologne, qui passaient de l'Église ruthène à l’Église romaine (1595) : il s'adonna à l'étude de l’inépuisable question de la Grâce, et mit
(1) N y a dans ce chapitre beaucoup d’additions et de changements qu'on ne trouve point dans le texte italien; l’auteur nous les a envoyés directement, et nous nous empressons de lui en témoigner notre reconnaissance.
un frein à cette controverse. Il traitait en personne et non sans bonté avec les hérétiques ct avec les philosophes. Le naturaliste Cesalpino, quoiqu’ayant la réputation d’athée, avait vécu à sa cour ct reçut de lui la permission de lire les livres de botanique composés par des Protestants; Patrizzi, philosophe indépendant, fut aussi appelé à Rome par son ordre. Il est vrai qu'en avançant en âge le pape se montra plus sévère , obligea ce dernier à se rétracter, ct mit à l’Index les œuvres de Bernardin Telesio.
Dans la bulle du 95 juillet 1596, il disait : « Nous avons « appris avec la plus grande peine quebeaucoup de fidèles, « sortant des différentes parties d'Italie leur patrie, où la « vraie et sainte religion catholique et apostolique est en « vigueur et publiquement préchée, s'en vont en de loin- « tains pays, où non seulement serpente impunément « l'hérésie, mais où la pratique publique de la religion « catholique est interdite, cn sorte que méme les per- « sonnes fidèles y sont privées de la messe et des sacre- « ments. Désirant autant qu'il est en notre pouvoir obvier « à ces maux et à d’autres, nous faisons défense à tout « Italien, marchand ou de quelque condition qu’il soit, « sous aucun titre ou prétexte, d’habiter ou de séjourner « dans un lieu où il n’y aurait pas d'église desservie par « un curé ou un prètre catholique, et où l’on nc pourrait « pas publiquement et sans danger célébrer la messe et « les offices divins; nous enjoignons en outre aux Italiens « de ne pas se marier avec des femmes hérétiques, de ne « pas se faire inhumer dans les cimetières d'hérétiques, « de ne pas donner pour parrains à leurs enfants des « hérétiques, et autant que possible de ne pas se « servir de leurs médecins. Lorsque ensuite ils rentreront « dans leur patrie, ils notifieront leur retour à l'évèque
et aux inquisiteurs, qui devront leur faire une sérieuse admonition, afin qu'ils aient même à observer les pratiques de l'Église et à fuir la compagnie des dissidents; ils fourniront en outre la preuve qu'ils se sont au moins une fois l'an approchés des sacrements de pénitence et d’eucharistie, faute de quoi ils seront punis « par les inquisiteurs. » ‘
Cette bulle fut confirmée par Grégoire XV, qui en promulgua une autre contre les hérétiques demeurant en Italie et contre leurs fauteurs.
Le pontificat de Clément VII est mémorable par le procès de Giordano Bruno, qui eut un grand retentissement. Dans les théories de la pensée on avait perdu le respect pour la scolastique, soit pour suivre les Platoniciens théistes et les Néo-Platoniciens panthéistes, dont les uns vantaient l’unité de Plotin, les autres la trinité rationnelle, quelques-uns la transfusion finale des choses en Dieu; soit pour s’émanciper de l’autorité, et par la méthode expérimentale et par l'induction essayer d’implanter des théories nouvelles, accompagnées de ces excentricités que certaines personnes considèrent comme du génie. Bernardin Telesio de Cosenza (1509-88) admettait trois principes, savoir : deux incorporels, la chaleur et le froid; un autre corporel, la matière, et il les faisait non-seulement actifs mais intelligents et capables de percevoir leurs propres actes et leurs impressions mutuelles : c'était, suivant lui, de leurs combinaisons qu’étaient nées les choses. Nous avons dit que ses ceuvres furent prohibées par Clément VIII, et ce ne fut pas sans raison, puisqu’il enseignait guod animal wniversum ab unica anime substantia gubernetur.-En effet toutes les théories de cette époque aboutissaient au panthéisme; mais quant à Telesio, il n’en tire pas les conséquences
apr
Giordano Bru
proclamées par Marsile Ficin, qui disait Deus fieri natilur, et il se montre tout autre que panthéiste; notre intention n’est pas de justitier ses interprétations, mais simplement de les expliquer.
Certain physiologiste ou taxologiste reconnaît que tous les êtres, à quelque règne qu'ils appartiennent, sont animés : les minéraux ont une Fie latente de continuité; les végétaux une vie d’excitation; les animaux une vie d’instinct; c'est pourquoi ces trois dernières catégories d’ètres sont non-seulement des êtres animés, mais des animaux.
La cristallisation, avec ses accidents merveilleux, atteste dans les molécules des minéraux pour prendre une forme et constituer une individualité, une force analogue à la force plastique des germes végétaux, et qui n'est autre que le principe vital, ayant comme force subsidiaire indispensable l'éther, qui cependant ne tend point à former, mais bien à dissoudre. En ce sens, et suivant une doctrine maintenant abandonnée, Fusinieri prétendait que « tout l'univers sensible est en combustion ». Eu cffet, toute action vitale a pour objectif la matière : cette action implique un travail; le travail implique une combinaison ou une décomposition chimique, et partant une combustion; en sorte qu’on peut dire que l'univers tout entier est en combustion, ou que, suivant Les théorics modernes, il est en mouvement : ainsi partout et en toutes choses est le souffle de la vie. Est-ce là ce qu’entendait Giordano Bruno?
Les OEuvres de Giordano Bruno, pour la première fois recucillies et publiées par ApboLeHe Wacner (Leipsick, 2 vol. 1830), sont précédées d'une vie de ce philosophe, dans laquelle l'éditeur mentionne tous ceux qui auparavant avaient écrit sur lui, et fait voir quelles erreurs ils avaient commises. Cependant M. Wagner n'est pas plus +
xact, et des documents tout récents ont fait mieux connaître les circonstances de cette vie.
Bruno naquit à Nole, en 1548, de Jean ct de Fraulissa Savolina, et fut baptisé sous le prénom de Jean, qu'il échangea plus tard contre celui de Giordano, lorsqu’il se fit moine. Il parle souvent de sa patrie et de son enfance. Il entra ‘chez les Dominicains de Naples à l'âge de quinze
ans, mais un jour il se défit de toutes les images des saints, .
et ne conserva que celles du Christ : de plus, il dit à un frère qui lisait les sept allégresses de la Madone : « Ne recueillerais-tu pas plus de fruit en lisant les vies des saints pères? » On pouvait dès lors entrevoir ses idées, qu'il développa après avoir reçu la prétrise en 1572, idées qui tenaient de près à l’arianisme; c’est à cause d’elles qu'on lui fit un procès. Il s'enfuit donc de là à Rome; mais, caresressant le proje#d'opposer à toutes les religions positives une religion philosophique, et se berçant de l'espoir « de voir un siècle nouveau et attendu par lui avec tant d’impatience, où les divinités seront confinées dans l’enfer, et où cesserait la peur des peines éternelles », il fut bicntôt en butte à une nouvelle accusation, en sorte que, pour éviter le péril et « ne pas être contraint de se soumettre aux pratiques d’un culte superstitieux », il jeta le froc aux orties, se réfugia d'abord à Gênes, puis en Piémont et ailleurs ; il sortit enfin d’Italie par le mont Cenis en 1876, comme l'enfant prodigue (ainsi parle-t-il de lui-même), pour y rentrer plus tard.
Il arrivait à Genève à l'heure même où venait d'y mourir François Da Porta; mais il n'avait de commun avec les disciples de Calvin, mort peu auparavant, avee‘De Bèze et les réfugiés d'Italie, que l’aversion pour Rome. Bien décidé à résoudre par ses propres forces les problèmes
La
qui tourmentent l'humanité, il ne put courber la tête devant l'intolérance religieuse, qui devenait aussi une intolérance philosophique en faveur des doctrines d’Aristote. A Prague, il dédia cinquante thèses de géométrie à l’empereur Rodolphe II, qui le récompensa par un don de & 500 thalers (1577). A Toulouse, qu’on appelait la-Bome de la Garonne, Bruno prend le grade de docteur et fait beaucoup de bruit avec ses doctrines : il vient ensuite à Paris en 1579, et prend part à ce Gallie tumultus, né d’une cause religieuse. Il prodigue à Henri III de serviles adulations, ainsi qu’à la Sorbonne, où il donne des leçons publiques et particulières; il y proclame dans une controverse solennelle son système de logique universelle, qui a
une certaine analogie avec l’Art de Raymond Lulle (A.). Persécutions Il reçut un meilleur accueil en Angleterre, où il passa terre. troisannéeschez Michel Castelnau, ambassadeur d'Henri III, ct Marie et là il fit imprimer la plupart de ses œuvres. Le trône était alors occupé par Élisabeth, et les prospérités politiques de son règne jetèrent un voile sur les persécutions dont elle se souilla, persécutions plus odieuses et plus calculées que celles d’Henri VIII, qui, pour abolir la diversité d'opinions, avait multiplié les crimes d'État, accumulant sur la même tête les châtiments édictés contre la trahison et ceux portés contre l'hérésie. Comme le pape avait refusé de reconnaître le divorce de ce monarque, il s'ensuivait qu'Élisabeth était considérée comme une bâtarde, ce qui explique la haine personnelle qu’elle nourrissait contre le pontife et contre les catholiques. Toutefois il est faux que le pape ait voulu exploiter contre elle cette cause de déconsidération; bien au contraire, Pie IV chercha tous les moyens de la calmer, et lui envoya Vincent Parpaglia, homme de talent, et favorablement connu de
CLÉMENT VIII. => PHILOSOPHIE NOUVELLE. 54) la reine pour avoir demeuré en Angleterre sous le règne précédent. Le légat devait porter à Élisabeth une lettre toute affectueuse, et lui promettre au nom du pape, nonseulement tout ce qui pourrait contribuer au salut de son âme, mais encore tout ce qu’elle pouvait désirer pour affermir l'autori té royale en sa personne, conformément au minisjère ( que Dieu lui avait confié. « Si vous rentrez dans « le giron de l’Église, ainsi que nous le souhaitons et que « nous l’espérons, nous serons prêt à vous recevoir avec « l'amour et la joie avec lesquels le père de famille cité « par l'Évangile reçut à son retour son cher fils; et cela « d'autant plus que vous ramènerez par votre conversion « tout le peuple anglais. »
Le légat ne put pas mêmearriver en Angleterre : Cécilet les autres conseillers d’Élisabeth se chargèrent de réveiller ses rancunes et d'épouvanter son ambition; aussi vit-on éclater une persécution, à laquelle surent héroïquement résister quelques catholiques, qui donnèrent à l'Église une nouvelle série de martyrs (B.). Roi et parlement sanctionnèrent des lois d’une intolérance comme on n'en vit jamais dans un pays catholique, et qu'il fait bon rappeler maintenant qu’elles sont abolies dans ce pays, tandis qu’on les implante ou qu’on les invoque à l’heure présente dans des pays catholiques au nom de la négation et d'une mensongère liberté. Il était fait défense à tout ecclésiastique d'employer un autre rituel que le rituel anglican, sous peine d’un emprisonnement à vie, qui frappait également celui qui prenait part à des prières ou recevait des sacrements selon un rit différent; il y avait peine de mort pour les traîtres, et la confiscation des biens pour tout individu qui défendait la juridiction spirituelle d'un prélat étranger; . incapacité d'occuper toute espèce d’emploi pour tous ceux
qui refusaient de reconnaître la suprématie spirituelle du roi. Quiconque fait sortir quelqu'un de l’anglicanisme etl’attire à l'Église romaine est coupable du crime de trahison; celui qui rie le dénonce pas est déclaré son complice. L'assistance à la messe emporte une amende de deux cents marcs et douze mois de prison. Quiconque, étant enu à l’âge de seize ans accomplis, n’assiste pas auX”offices anglicans, devra payer vingt livres sterling par mois; deux cents, s’il persiste dans son abstention, et la prison : bien plus, on finit par ajouter à ces pénalités l'exil et la confiscation. Tout prêtre qui entre dans le royaume doit être considéré comme un traître, et envoyé au supplice. L'édit prescrivait en outre d'adresser la déclaration contre le papisme à tous les papistes, qui devaient la signer, sous peine de l’exil ou de la prison à vie.
Il y avait cent livres sterling de récompense pour celui qui arrêtait un prêtre ou un évêque papiste, ou l'aurait convaincu d’avoir célébré la messe, ou fait quelque autre acte de ce culte’.
Aux souvenirs d’Élisabeth et de sa grande rivale et victime, Marie Stuart, se rattache le nom de David Rizzio. Cet homme, originaire de Turin, vint à Édimbourg à la suite du comte de la Moretta, représentant de la Maison de Savoie près la reine Marie Stuart : il sut gagner Îles bonnes grâces de la reine, entra à son service en qualité de secrétaire et l’encouragea à persévérer dans la religion catholique. C’est pourquoi Rizzio portait ombrage au parti protestant, qui désirait la domination de l’Angleterre sur l’île tout entière; pour le perdre, ce parti com-
(1) Voir le Statule Boock aux années 1548, 1551, 1558, 1563, 1581, 1595, 1688 et 1700, ainsi que les commentaires de Blackstone, lib. IV, c. 8, et leurs applications dans toutes les histoires anglaises.
menca à le calomnier, disant qu'il était l’amant de la reine. Soit qu’il ajoutAt foi à cette calomnie ou non, Henri Darnley, son époux, d’accord avec les hétérodoxes, permit au duc de Rothsay et à Ruthwen de poigmarder Rizzio, qui s'était réfugié en vain, pour éviter le coup fatgl, derrière la reine, alors enceinte. Il y eut un déluge de romans êt de tragédies sur les adultères de l’infortunée Marie Stuart, elle, la plus belle reine d'Europe, tandis que Rizzio était nain et contrefait : Ruthwen déclara luimême qu'il l'avait assassiné, parce qu'il était filateur du catholicisme*. C’est ainsi qu'en faussant l’opinion on préparait l’assassinat légal de Marie Stuart, dont devait se souiller la superbe Élisabeth.
Giordano Bruno prodigue à Élisabeth des adulations de rhéteur; il l'appelle « l’incomparable Diane, qui joue chez nous le même rôle que le soleil parmi les astres.» À Oxford, il soutint l’immutabilité de l’âme et le mouvement de la terre, qui était alors repoussé dans la patrie de Newton; mais celte université était opposée, elle aussi, aux libres élans de l'imagination, en sorte que Bruno
(1) Un des plus fanfitiques écrivains de notre temps, J. M. DarcatD (Hist. de Marie Stuart, Paris, 1850), avoue que l’assassinat de Rizzio fut prémédité, parce qu'on sentait « qu'il annulait la reine et ses « alliés, les catholiques et le catholicisme, en même temps qu'il « allait redonner vigueur à la Réforme, en cimentant l'alliance an- « glaise » : il l’appelle « une entreprise qui devait être le triomphe « cruel de la Réforme sur l'Église, du parti protestant sur le parti « catholique, de Knox et du Nord sur le pape et sur le Midi. » Knox était l’apôtre de l'Église écossaise, et Dargaud assure qu'ayant été consulté par les conjurés sur l'assassinat, « il rassura leurs consciences « déjà si hardies. L'esprit du rigide docteur souffla sur eux, non pour « les détourner du crime, mais pour les y précipiter. Illes y prépara, « comme à une sainte entreprise, par la prière et par le jeùne...; de « sa main d'apòtre, il mit à l'assassinat le sceau religieux de son ca-
« ractére et de son nom. » >.
+Pé
ne put y rester. S’étant rendu en Allemagne, il s’arrêta quelque temps à Wittemberg, jadis le grand théâtre de Luther et de Mélanchton, et où ce dernieravait remis en honnegr les doctrines d’Aristote. Bruno vante la tolérance que ces professeurs avaient même vis-à-vis lui, bien qu'il ne professät point leur foi‘; et il exalte sans mesure Luther. « Le vicaire du tyran de l’enfer, renard et lion, drmé des clés ct du glaive, de ruse et de force, de finesse et de violence, d’hypocrisie et de cruauté, avait infesté l’univers d'un culte rempli de superstitions et d'ignorance brutale sous le titre de sagesse divine, de simplicité chère à Dieu. Personne n'osait s’opposer à cette bèle sauvage et vorace, lorsqu’un nouvel Alcide apparut pour réformer un siècle plein d’indignités et pour ramener l'Europe dépravée à un état plus pur et plus heureux : Alcide supérieur à l’Alcide antique, parce qu'il a accompli de plus grandes choses avec de moindres efforts, parce qu'il a tué un monstre plus puissant et plus dangereux que les monstres antiques; sa massue fut la plume. Et d’où est venu ce héros, sinon des rives fleuries de l’Elbe ? C’est ici que le cerbère à trois têtes, c’est-àdire à la tiare, fut retiré du ténébreux enfer, contraint de regarder le soleil en face, et de vomir son venin...... Tu as vu la lumière, 6 Luther, tu as entendu l'esprit divin qui t'appelait, et tu lui as obéi; faible et sans armes, « tu as couru au devant de l'épouvantable ennemi des « grands et des rois; et, couvert de ses dépouilles, tu es « monté au ciel’ .» = Ces éloges ampoulés à l'adresse de Luther ne signifient