‹ Les hérétique d'ItalieChapitre 19 sur 26 · LL ER · texte numérisé non relu

LL ER

Il existe trois sortes d’intelligences : l'intelligence divine, qui est tout; l'intelligence du monde, qui est un fait, et les intelligences particulières, qui deviennent tout. L’intelligence divine est la vraie cause efficiente, non-seulement extrinsèque, mais aussi intrinsèque.

Il existe dans la nature deux genres de substances : l’une qui est forme, l'autre qui est matière; la puissance et le sujet : l’une a la faculté de faire, l’autre celle d’être fait. Dans la nature, quoique variée à l'infini, la forme est une même matière; c'est ainsi que se succèdent graines, herbes, épis, pain, chyle, sang, semence, terre, pierre, etc. Les formes extérieures seules sont sujettes au changement et mème à l’anéantissement, parce qu'elles ne sont pas des substances, mais des accidents de celles-ci. Chaque chose est dans toute chose, parce que dans toutes il y a l'âme ou la forme universelle; partant, de tout on peut tirer tout. Considéré au point de vue de la substance, le tout est un. Nulle chose n’est constante, éternelle, à l’exception de la matière, unique principe substantiel, qui subsiste toujours.

Ce principe, nommé matière, peut être considéré comme puissance et comme sujet. En tant que puissance, il n'est pas d'objet dans lequel on ne puisse la rencontrer, soit à l'état actif, soit à l’état passif. La puissance passive peut être considérée ou absolument, c’est-à-dire ce qui est ou peut être, ct alors elle correspond à la puissance active, en sorte que l’une ne va pas sans l’autre. Chacun l’attribte au premicr principe naturel, qui est tout ce qui peut être, et qui ne serait pas tout s'il ne pouvait être tout : partant, en lui la puissance et l'acte sont tout un. L'univers est tout ce qui peut être par les espèces cllesmêmes, et il renferme toute la matière; mais il n'est pas tout ce qu’il peut être par les différences, les modes et les

propriétés individuels. Il n'est donc qu’une ombre du premier acte et de la première puissance, et en lui l'acte et la puissance ne sont pas la même chose. Dans l'âme du monde, qui est force et puissance du tout, les choses ne sont pas tout un; et l’objet de toute ‘espèce de philosophie est précisément de connaître l’un dans le tout, le tout dans l’un. |

L'entendement ne saisit pas l'infini en lui-même. La vérité se perçoit dans l’objet sensible comme dans un miroir, dans l’ordre rationnel, sous la forme d’argumentation; dans l'intelligence, sous la forme de principe et de conclusion; dans la pensée, avec sa forme propre.

Mais si le monde est fini, et si en dehors du monde il n’y a que le néant, ce monde sera quelque chose d’introuvable. Si en dehors de l'apparence il n'y a rien, ce rien est un vide que l’imagination concevrait plus difficilement que l’univers infini. Sil est bien que le monde existe, il est bien que ce vide soit rempli; conséquemment les mondes seront innombrables : innombrables aussi seront ces individus, grands animaux, dont l’un est notre terre. La puissance divine ne peut rester oisive.

Tandis que chacun des mondes infinis est fini, parce que chacune de ses parties est finie, Dieu est tout infini, parce qu’il exclut toute idée de limitation, et il est aussi tout à fait infini, parce qu’il est tout dans le monde tout entier et dans chacune de ses parties. Celui qui nie l'effet infini nie la puissance infinie. L'univers étant infii et immobile, il n’est pas besoin de chercher en dehors de lui son propre moteur : car les.mondes infinis contenus dans cet univers se meuvent par un principe interne, par une âme qui leur est propre.

Il y a deux principes actifs de mouvement : l’un fini,

de même que le sujet est fini; l’autre infini comme l’Ame du monde. L’infini est immobile; partant, le mouvement infini et le repos infini se balancent. Des corps déterminés ont un mouvement déterminé. Le ciel est un, il contient tout, tout en lui se meut et tourne; les astres infinis n’y sont point cloués, mais ont un mouvement et une direction qui leur est propre; par exemple, notre terre a quatre mouvements : le mouvement animal du centre, le diurne, l'hémisphérique et le polaire.

En cherchant ainsi les ‘rapports entre le fini et l'infini, et le moyen de les ramener à la loi de l’unité, bien loin d’admettre une cause créatrice, Giordano Bruno prétend démontrer que dans l’infini les contradictions cessent et que les contraires s’identifient. A l’imitation de tous les autres panthéistes, il a la prétention de combattre le panthéisme, et de présenter son système comme étant l’unique moyen de l'éviter parce qu'il est « conforme à la vraie théologie’. » Et il ajoute : « Nous sommes ainsi excités à « découvrir l’effet infini de ia cause infinie, c’est-à-dire « la vraie et vive trace de la force infinie, et nous avons « pour doctrine de ne point chercher la divinité loin de « nous, puisque nous l’avons tout près, que dis-je, au de- « dans de nous, plus que nous mêmes ne sommes au « dedans de nous. »

Son Expulsion de la béte triomphante, proposée par Jupiter, effectuée par le conseil, révélée par Mercure, racontée par Sophie, oute par Saulin, enregistrée par le Nolain (Paris, 1594) fut considérée par certaines personnes comme quelque chose de terrible contre Rome, tandis qu’elle n'est rien de plus qu’une allégorie extravagante pour servir d’intro-

(1) Prœm. epis. à la Céne des Cendres.

duction à la morale. Dans Le Chandelier il étale de grossières obscénités. Dans la Céne des Cendres, il fait allusion à deux autres de ses ouvrages, l’Arche de Noe, dédiée à Pie V, et le Purgatoire de l'Enfer.

Intolérant, sarcastique, il s’exalte lui-même autant qu'il méprise les autres; il expose comme un dogme ce qui est plus que contesté ; il manque de gravité dans les problèmes les plus sérieux, répétant les plaisanteries qui avaient cours sur les choses sacrées, et nommant le Dieu des Hébreux et des Guliléens. Il attaque l’immaculée conception et la transsubstantiation, dogme qui était logiquement incompatible avec son syslème d’une substance unique : chaque fois qu’il relève une opposition entre la religion et la raison, il s’en tient à cette dernière, maintes fois il met dans la bouche ‘de ses interlocuteurs les opinions les plus étranges, puis il oublie de les réfuter. Il se propose « d'étouffer la terreur vaine et puérile de. la mort », parceque, dit-il, « notre philosophie fait tomber le sombre « voile que la folle imagination jette sur l'Enfer et sur « l'avare Caron, sentiment qui nous ravit une des plus « douces illusions de la vie et empoisonne nos jours‘. »

Parmi tant d’extravagances, on rencontre chez Giordano Bruno de vrais mérites philosophiques, qui l'ont fait comparer à Schelling parce que, comme lui, par l'abstracüon il domine les merveilles visibles et invisibles, au point où le créé et l'incrée se confondent. En réalité, Bruno fut | un rationaliste deux siècles avant Hégel, auquel il a fourni la célèbre formule de l'identité des contraires? : on loue

(1) La Cêne des Cendres, épitre dédicatoire.

(2) « Ce qui ailleurs est contraditoire et opposé, en Dieu est un et identique, et toute chose est en lui la même. » De la cause, principe et un. Dial. III.

da

le philosophe italien d’avoir voulu revendiquer les droits de la raison, qui bràlait de s’émanciper. Mais de son temps on ne distingnait pas l'erreur morale de l’erreur civile. Quiconque connaît le cœur humain et l'histoire ne s'étonnera pas que Bruno, après avoir professé à Brunswich, à Helmsteedt, à Francfort, et après une apostasie si patente, ait osé retourner en Italie.

. Le Vénitien Jean Mocenigo, désirant apprendre de lui les secrets de la mnémonique, l’invita & venir le voir par l’intermédiaire du libraire Baptiste Crotto, qui se rendait à la foire de Francfort-sur-le-Mein, où Bruno demeurait alors dans le couvent des Carmes. Celui-ci vint à Padoue, où il resta tranquillement pendant deux ans, vivant au milieu de ces fameux Aristotéliciens, quoique étant leur adversaire. De là étant passé à Venise, il fréquentait les réunions qui se tenaient chez André Morosini l'historien ; mais Mocenigo le dénonca comme hérétique au gouvernement, qui le fit arrêter le 23 mai 1592. L’Inquisiteur, au nom du cardinal de San-Severino, vint demander son extradition, « parce « qu'il était accusé non-seulement comme hérétique, « mais comme hérésiarque, d’être l’auteur de plusieurs « livres dans lesquels il exalte la reine d'Angleterre et « d’autres princes hérétiques; d’avoir écrit sur la religion « des choses fort inconvenantes, quoiqu'il prétendit les « avoir dites en philosophe; d'être apostat, comme ayant « abandonné l'Ordre des Dominicains; d’avoir vécu quel- « que temps à Genève et en Angleterre, et d'avoir déjà, « pour ces accusations, subi les poursuites de l'Inquisitiongf « à Naples etailleurs'. »

(1) Note du 28 septembre 1592 existant aux Archives de Venise. On sait qu’à Genève Bruno ne séjourna que deuximois. Folin, en 1864, a

Pi

de

Scioppi us.

Procts de Bruno.

On refusa de. le livrer, et on le garda en prison six ans, pendant lesquels nous pouvons nous figurer ce qu'il a dû souffrir. On lui fit deux procès, et on pourrait attacher quelque importance aux explications qu'il y fournit sur sa doctrine, si nous ne savions qu'en pareille occasion un bomme, pour se défendre, modifie et atténue ses idées, et que les inquisiteurs vénitiens étaient fort peu en état de suivre le fil de ses raisonnements. Quoi qu'il en soit, il suffira d’ajouter que le sénat, conformément au droit international de ce temps, ne crut pas pouvoir résister à de nouvelles instances, et en conséquence le remit entre les mains de l’Inquisition romaine.

Rome avait alors dans ses murs un fameux érudit allemand, Gaspard Scioppius(Schopp). Né en 1576, à Neumarkt, dans le Palatinat, il avait été attiré à Rome par Clément: VIII, et attaché à la personne du cardinal Madruzzi; il avait abjuré le protestantisme pendant le séjour qu’il y fit, convaincu, disait-il, de la vérité du catholicisme par la lecture des Annales de Baronius. Scioppius écrivit des opuscules sur les indulgences, sur le jubilé, sur la suprématie du pape, etc.; dans ses controverses avec ses anciens coreligionnaires, il fit preuve d'un esprit toujours batailleur, et parfois paradoxal. Il défendit Machiavel, accusa Léon Allacci d'avoir soustrait les meilleurs livres de la bibliothèque d’Heidelberg, acquise par le pape; enfin on le crut l’auteur des Monsta secreta Jesuitarum.

‘Scioppius avait vingt-quatre ans, lorsque Bruno fut con-

né. Dans le récit qu'il fit de cette condamnation è Conrad Rittershausen, recteur de l’université d'Altorf, il lui donne sa parole d'honneur qu'aucun luthérien ou

publié, à l'occasion d’un mariage, quelques documents extraits de l'Arckivio veneto, concsnant Giordano Bruno.

Lo

calviniste n'est puni de mort dans la ville éternelle ; qu'il n’y court même aucun danger, à moins qu'il ne soit coupable de récidive ou de scandale, car, dit-il, Sa Sainteté veut que chacun voyage librement dans ses États, et y soit l'objet de la bienveillance et des égards de tous. Il parle d'un Saxon qui avait vécu pendant un an dans l’intimité de Théodore De Bèze, ce qui ne l'avait. pas empêché d'être accueilli avec beaucoup de douceur par le cardinal Baronius, confesseur du pape, et de recevoir l'assurance qu'il ne serait point inquiété, pourvu qu'il ne causât aucun scandale. Puis il en vient à expliquer comment Bruno fut poursuivi par l’Inquisition. Un grand nombre de théolo- + giens sc rendirent dans sa prison pour essayer de le convertir, entre autres Bellarmin, le cardinal inquisiteur, et peut-être aussi le pape en personne. Bruno chancelait, tantôt niant, tantôt affirmant, et cherchait à traîner l’affaire en longueur, conservant toujours quelque espoir dans les événements. Enfin, le 9 février 1600, l’an du jubilé, il fut conduit devant le palais de l’Inquisition, et là, en présence des théologiens, des consulteurs, de personnages vénérables par leur sagesse, leur âge et leurs connaissances du droit et de la théologie, et des magistrats publics, il entendit à genoux sa sentence, formellement motivée sur les actes de toute sa vie : comme il ne voulut pas se rétracter, on porta contre lui la condamnation qu'il avait méritée, de l'avis de Scioppius, parce qu'il était athée et avait enseigné des balivernes (sug@). | « Si vous étiez en Italie, vous autres chréliens (dit g

Scioppius}.vous entendriez généralement dire qu'on a brûlé un Luthérien. Mais sachez que les Italiens ne sont pas bien habiles à distinguer les hérétiques entre eux, et qu'ils les appellent tous des luthériens. Du reste Luther”

od

856 DISCOURS XT.

ce cinquième évangéliste, ce troisième Élie, aurait été traité par les Romains absolument de la même manière qu'ils ont traité naguère Bruno. Ces deux monstres n'ont pas enseigné le même genre d'erreurs ou d’horreurs, mais ce qu'ils ont enseigné est également faux et abominable. Luther eût été hrûlé pour ses prétendus dogmes et ses oracles, Bruno l'a été pour avoir soutenu toutes les abominations qu’aient jamais enfantées les faux païens et les hérétiques anciens ou modernes. L'un le fut, l’autre l'eût été, parce qu’il n’est pas permis à chacun de croire et d'enseigner ce que bon lui semble.

« L’Inquisition n’accuse pas Giordano Bruno d'opinions luthériennes, mais d'avoir assimilé le Saint-Esprit à l’âme du monde, l'inspiration sacrée à la vie de l'univers : elle lui reproche d’avoir comparé Moïse, les prophètes, les apôtres, le Christ, aux mages, aux hiérophantes, aux législateurs polythéistes, en faisant disparaître toute ligne de démarcation entre le peuple saint et les gentils. Bruno admettait l'existence d'une multitude d'Adams comme d'une multitude d’Hercules; il croyait à la magie, ou du moins (car il aimait le paradoxe) il soutenait la magie, et il prétendait que Moïse et le Christ s’en étaient servi pour leurs opérations. Si par magie Bruno entendait Ja connaissance des lois naturelles, l’Inquisition n'avait pas tort de prétendre qu'en l'élevant ainsi à ce rôle, c'était bouleverser la société tout entière, c'était reconnaître à Bélial le pouvoir de saper toute l'Église, c'était attaquer

di religion dans les consciences. »

Plusieurs des opinions de Bruno sur la ph$sique parurent si absurdes, que l'Inquisition ae prit mème pas la eine de les réfuter; par exemple, celles sur les atomes, ‘sur les métades, sur les taches du soleil; son système del

la pluralité des mondes infinis parut un blasphème; et on regarda comme une excentricité choquante tout ce qu'il disait « des myriades de mondes, d’un concile d’astres, d'un consistoire d'étoiles, d'un conclave de soleils, d’un temple de l’univers, d’un livre ouvert de l’orient à l’occident, et dans toutes les langues du monde créé. La terre, suivant lui, n’obéit pas à des lois providentielles, mais à des lois fatales ; le genre bumain, racheté par le Christ, n’a pas été le but «de la création, mais il habite une des mille planètes, laquelle n’est pas le centre du système, mais qui a été lancée dans l’espace comme les autres. Ces divagations choquaient les esprits religieux : ils se scandalisaient, lorsque Bruno soutenait que le système de Ptolémée « étroit comme le cerveau d'un péripatéticien, » rétrécit l’immensité de Dieu, qui a besoin d’un univers « sans limites » ; quand il prétendait que le ciel ne différait pas de la terre, et que nous autres, habitants d’uneplanète, nous sommes dans le ciel.

Avec un pareil système, on arrivait à conclure que l’Église n’était plus l’unique interprète de la nature, que les lois de celle-ci sont plus imprescriptibles que les opinions de celle-là, et que, comme la raison a le pouvoir et le droit d'interpréter les phénomènes de la nature, elle peut critiquer aussi les opinions que l’Église s’en est formée, et celles qu’elle tire de l'Écriture sainte. L'Écriture estun code de -lois morales et religieuses, et non une exposition de philosophie naturelle; s'adressant à des hommes simples, elle s'est servi du langage vulgaire; elle a parlé des apparences et non de la réalité. C’est ainsi que Bruno opposait à Aristote et à Ptolémée, aux préceptes de l’É- Cole et aux illusions des yeux, Pythagore, Platon, le cardiual Nicolas de Cusa, qui annonça le mouvement de

Page 1