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858 BISCOURS XI. -
terre ; Paul II, qui accepta la dédicace de Copernic; et par dessus tout l'intelligence, par laquelle seule, et non par les sens, on peut concevoir l'univers.
Parallèlement aux progrès de la science cosmologique, s'était développée l’idée d’une plus large part faite à l'action de Dieu, non plus confiné dans « la tragédie cabalistique, » qui est la théologie du moyen âge, mais de Dieu ayant une influence vivante et libre, idée venue à la suite d’une connaissance plus vraie de la création. Il y avait dans les assertions de G. Bruno bien assez pour le faire déclarer athée, mais en établissant que le monde était gouverné par des Jois stables, il n’excluait pas le rôle essentiel de Dieu. On ne devra pas se montrer trop sévère pour l’Inquisition, quand on voit, dans le siècle suivant, en dehors des passions du moment et des convictions religieuses, l’érudit le plus exempt de fpréjugés, le philosophe le plus sceptique, émettre l'avis que « l'hy- « pothèse de Bruno est dans le fond identique à celle de « Spinoza : tous deux en effet sont des unitaires exa- « gérés : entre ces deux athées, il n’y a de différence que « dans la méthode : Bruno se sert de celle des rhéteurs ; « Spinosa, de celle des géomètres. Bruno ne réduisit pas « l’athéisme en système; il n’en fit pas un corps de doc- « trines liées entre elles et se rattachant l’une à l’autre « par une suite de déductions suivant la méthode géomé- « trique : il ne se piqua pas de précision; il employa un « langage figuré qui souvent fait disparaître la justesse des « idées. L'hypothèse des deux philosophes passe la mesure « de toutes les extravagances imaginables; c'est la plus « monstrucuse hypothèse qu'un homme puisse rêver, la « plus absurde, la plus diamétralement opposée aux no-
« tions les plus claires de notre esprit (C.). » in . St" +"
Livré par l’Inquisition au bras séculier, uf quam clementissime et citra sanguinis effusionem puniretur, Giordano Bruno fut condamné à être brûlé à Rome sur la place Campo di Fiore. En entendant sa sentence, il s'écria : « Vous avez plus de peur en la prononcant que je n’en éprouve à l’entendre. » On raconte que quelqu’un lui ayant présenté le crucifix, il refusa de le baiser, et qu’il répétait les paroles de Plotin :.« Je fais un suprémé etfort pour ramener ce qu’il y a en moi de divin à ce qu’il y a de divin dans l'univers‘. » Peut-être sa fermeté venait-elle de ce qu'il a écrit quelque part : « Mourir dans un siècle fait vivre dans tous les autres. » Il fut brûlé le 17 février, et ses cendres furent jetées au vent. .
Après un récit aussi circonstancié, il paraîtra étrange qu’on ait pu affirmer que Bruno avait été seulement brûlé en effigie (D.), et que la lettre de Scioppius, grammairien habile, mais fougueux intolérant, ait été une pure fiction. Nous le souhaiterions, et nous en trouverions une preuve dans le fait que ce supplice n'a pas été mentionné par d’autres. Nous avons déjà vu et nous verrons encore que les ambassadeurs résidents de diverses puissances à Rome faisaient des rapports à leurs cours respectives sur tout ce qui arrivait dans cette grande ville, et que jamais ils n’omettaient les exécutions d’hérétiques. Eh bien! malgré nos recherches, nous n'avons trouvé . aucun indice du supplice de Bruno, pas même chéz le résident de Venise, qui pourtant y était le plus intéressé, Silence complet sur ce point dans Ciaccone, Sandini et les autres auteurs d'histoire ecclésiastique; dans Alfani et Marc Manno, historiens des années saintes; dans les
(1) Heipüoôar tè dv fuir deiov dvdyew npèc tò dv té mavtl diyiov. POoRPHYRE, Vita Plotini.
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560 ci DISCOURS XI.
lettres du cardinal d’Ossat. Le martyrologe des protestants n'en parle pas non plus. Les Archives du Vatican contiennent le procès, mais non pas la condamnation et l’exécution. Si, après cela, il est par trop étrange de douter du supplice d’un tel personnage, au cœur même de Rome, et cela à la suite d'un long et solennel procès, il n’est pas moins remarquable que Scioppius, virulent défenseur de-@ome, ait cru honorer: le Saint-Siége par le récit d’un tel supplice et par les insultes qu'il lance contre la victime.
Trois ans après, les œuvres de Giordano Bruno furent toutes mises à l'index. Personne de son temps n'y fit attention; mais de nos jours elles ont été remarquées comme ayant été les préludes des hardiesses philosophiques de l’école allemande, de même que Parménide et Anaxagore avaient précédé Bruno dans cette voie. En effet, le trait caractéristique de sa philosophie, c’est l'examen individuel, qui reconnaît pour seul et unique critérium l'évidence; le premier, il contempla le monde en pur métaphysicien, recherchant, comme on dirait aujourd'hui, l'absolu; sans s'inquiéter de l’expérience, il veut $aisir la raison des phénomènes non pas dans la matière elle-même, mais dans la lumière intérieure, dans la raison naturelle, dans la profondeur de l'intelligence ; il s'aventure ainsi dans des divinations, parfois même heureuses, sur les mouvements des étoiles fixes, sur la nature planétaire des comètes, sur la sphéricité imparfaite de la terre, tandis qu’en d'autres passages de. ses œuvres il s'égare dans les espaces infinis, remplis de mondes resplendissants de leur propre lumière, rèvant l'existence d'Ames du monde et de rapports des intelligences supérieures avec l'univers, dans le but
* d'établir l'harmonie de toutes les choses entre elles.
Comme Schelling, son génie domine par l’abstraclion
les merveilles visibles et invisibles, là où se confondent le créé et l’incréé; mais il nie l’intuition de l’absolu, et en ce point il s'écarte de Schelling, qui affirme au contraire que l’absolu parvient dans notre intelligence à la concience de soi-même. En conséquence, Bruno prétend trouver la certitude dans l’unité de l'être avec la science, c'est-à-dire dans l'identité de toutes les choses el de toutes les idées en elles-mêmes et entre elles. Lui, n’avait voulu faire qu'un système ontologique ; Schelling l’accepte, mais il prétend l'identifier si bien avec la pensée, que la conscience atteste l'identité de tous les contraires dans l’absolu.
Intelligence solitaire et passionnée, Bruno a des pensées originales ainsi que son style, c'est-à-dire mélangées de sublime et de trivial, d'hymnes et d’imprécations. Esprit vague, paradoxal, grand et excentrique, cultivant la philosophie à l'instar d'une religion, il combattait l'École, qu'il confondait avec l'Église; d’une beauté mélancolique, brûlant comme le Vésuve de sa patrie, il ne savait pas bien ce qu’il voulait; chez lui le sentiment de la réalité, qui fait sacrifier les formes au fond, faisait complétement défaut, et il ne voulait pas cacher ou modérer son opinion personnelle, quel que fût le désaccord qui existât entre elle et l'opinion de tout le monde. Mais lorsque nous voyons qu’il a la prétention de fonder une pt. losophie Nolane!, et qu'ii promet de dérouler tout un système, pourvu qu'il en ait le temps, nous sommes réduit à reléguer ce philosophe parmi les esprits qui abandonnent les lois universelles de la pensée et l’accord entre
(1) Giordano Bruno était originaire de ls ville de Nole, dans la Terre de Labour, d'où vient l’épithète de Nolane. NI — 36
Astorini.
elle et la réalité, pour se livrer tout entier aux lois du sens individuel et de l'’amour-propre.
Ne séparons pas de Bruno Elie Astorini, de Cosenza. Religieux de l'ordre du Carmel, il avait passé du camp des Aristotéliciens dans celui des nouveaux philosophes : l’Inquisition le poursuivit comme hérétique et sorcier, ce qui le contraignit de se réfugier à Zurich, puis à Bâle et dans divers pays de l’Allemagne, où il fut recherché comme un maître et entouré de respect. Il avait adhéré au protestantisme, mais s'étant aperçu que tous ces grands maîtres en théologie se combattaient et s'excommuniaient réciproquement, il finit par se persuader qu'il ne trouverait le repos qu'au sein de l'unité catholique. Aussi s'adonna-t-il à combattre Luthériens et Calvinistes avec une grande érudition et de solides arguments. Il fut absous, et envoyé ensuite comme prédicateur à Florence et à Pise, puis à Rome : enfin, fatigué des contradictions du monde, il s'isola dans une vie consacrée tout entière à l'étude.
Thomas Campanella, né en 1568, à Stilo, petite ville située à l’extrémité de la Calabre, prit l’habit de Saint-Dominique. Assistant un jour à une controverse dans l'église Santa- Maria-la-Nuova de Naples, il s'engagea dans la discussion, et confondit tous les oratcurs..A dater de ce moment les haines commencèrent à se déchaîner contre lui, et elles s’accrurent encore lorsqu'on le vit se poser comme poëte, magicien, astrologue. Devenu l'objet de persécutions dans le royaume de Naples, parce qu’il défendait Telesio, il s’en fut à Padoue, où il obtint peu de succès : ayant soutenu dans cette ville une controverse avec un hébraïsant, il fut poursuivi à Rome pour ne pas l'avoir dénoncé.
Très-hardi penseur, mais esprit fantasque, Campa-
CLÉMENT VIII. — PHILOSOPHIE NOUVELLE, 563 nella distingue mal ses propres illusions des intuitions, et il change facilement d'opinion selon que le pousse la passion’. Bien résolu à s'affranchir du système des possibilités de Raymond Lulle et des formules de la scolastique, il se perd dans la contemplation des principes suprêmes organiques pour coordonner la science et les actes humains, et fonder sur l'expérience une phi- ‘losophie nouvelle de la nature. Il veut cependant la combiner avec la révélation; mais comme ce qui est faux en théologie ne peut être vrai en philosophie, il évite d'aborder avec impartialité le problème fondamental de la métaphysique, et pourtant il dépasse les limites théologiques pour représenter la rénovation de l'homme par la science.
Il fait preuve d'une soumission aveugle à la révélation, base de la théologie, comme la nature est la base de la philosophie : il admire saint Thomas d'Aquin et Albert le Grand; mais son orageuse impatience le pousse aux témérités de la logique ; il réprouve les païens, mais n’approuve pas les chrétiens qui en partie christianisent et en partie gentilisent. Il dédaigne les Péripatéticiens et se prononce pour Telesio à cause de son indépendance dans l'étude de la philosophie. Il écrit au grand-duc Ferdinand pour exalter les ancêtres de ce prince, qui, remettant en honneur la philosophie platonicienne, avait banni la philosophie aristotélique et substitué uux dires des hommes l'expérience de la nature. « Dieu merci, j'ai pu, moi aussi, réformer les sciences selon la nature et selon le Code de Dieu. Les siècles à venir nous jugeront : ce siècle crucifie
(1) N écrit à Scioppius : Mens mea subito in id quod cupit immutatur. | | .
ses bienfaiteurs, mais ils ressusciteront le troisième jour du troisième siècle. »
En lui envoyant de Paris ses ceuvres, il lui disait :
« Vous verrez que, pour certaines opinions, je me sépare « de l'admirable Galilée, votre philosophe et mon cher « ami, mon cher maître; mais cette séparation de nos - « deux intelligences n'exclut pas la concorde de nos deux « volontés. Galilée est si sincère, si parfait qu'il accep- « tera ma contradiction... » ( Lettre du 6 juillet 1638. ) . Quelle était son ontologie? Dans la création, il y a . l’éfre et le non-étre. L'ètre est constitué de puissance, de savoir, d'amour; son but est l’essence, la vérité, le bien, tandis que le rien est impuissance, haine, ignorance. L'Étre suprème, dans qui les trois puissances primordiales n’en forment qu’une, quoique distinctes, lorsqu'il tire les choses de rien, transporte à la matière ses idées ‘ inépuisables sous les conditions de temps et d'espace, et Jui communique les trois qualités qui deviennent principes de l'univers sous la triple loi de la nécessité, de la providence, de l'amour. Procédant toujours par triades, il défend la liberté de la science et les droits de la raison contre les disciples de Machiavel; et il établit contre les sceptiques un dogmatisme philosophique basé sur le besoin que la raison éprouve d'atteindre la vérité.
Ce besoin est si grand, que le sceptique même est obligé, .pour le combattre, de s'appuyer sur certains postulats. Il , suppose que, pour arriver à cette vérité, l'humanité monte
par une échelle, qui nous rappelle l'éducation progressive de Less ing. Aussi Campanella suppose-t-il que Dieu, de toute antiquité, parla aux hommes par les diverses religions, en se révélant aux Assyriens par les astres, aux Grecs par les oracles, aux Romains par les augures, aux
vw
CLÉMENT VIII. — PHILOSOPHIE NOUVELLE, 565 Hébreux par les prophètes, aux chrétiens par les Conciles, aux catholiques par les papes, et qu'il étendit le cercle de ses révélations à mesure que le scepticisme et l'incrédolité corrompaient les peuples. Les découvertes modernes sont comme le dernier terme de cette tradition divine, qui, planant toujours au-dessus des déplorables opérations et de la politique mesquine des hommes, finira par les réunir tous ensemble dans une méme croyance, dans cette unité du genre humain qu’Auguste entrevit, et que réclame la raison pour voir cesser tous les fléaux naturels et assister au spectacle des nations les plus diverses échangeant entre elles tous les biens.
Ne croirait-on pas lire une page écrite par les Saints- Simoniens ?
Dans la Cité du Soleil, Campanella a rassemblé en corps de doctrines toutes ses conceptions philosophiques et politiques. C’est une sorte d’utopie, où le religieux n’a pu oublier la hiérarchie et les règles de son couvent, mais qui a devancé de deux siècles les phalanstériens et les s0ciétés mutuelles de notre temps. Après avoir vaincu l’imprévoyance de l’homme, l’antagonisme des états, et même la fatalité de la nature, on formera une société heureuse, où (pour ne pas parler du reste) un culte nouveau, dégagé de tous mystères, réunira dans un mêmetemple les portraits dé Pythagore, du Christ, de Zamolxis, et ceux des douze apôtres.
Cependant Campanella était intolérant au suprême degré. Avec les novateurs, il ne veut pas qu’on s'en tienne à éplucher les textes sacrés, mais qu'on demande : « Qui vous a envoyé précher? Dieu ou le diable? » Si c'est Dieu, que les prédicateurs le manifestent par des miracles : sinon, qu’on les brûle si cela peut se
tì nient le-libre arbitre et la faunul; ne doivent:pas être tolérées xe les peuples peuvent répondre ‘ela loi .quiils! commettent le péché fatalité, et qu'ils ne sont pas libres
l'hui les ultramontains*, après stor du pop ont mié le rôle de la foi
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crivant en Italie; lemot ultramontatno désigne ‘qui habitent au nord des Alpes.
566 BISOOURS XL
faire ou qu'on les décrie. Point de discussions de grammaire ou de logique humaine, mais bien de logique divine; point de phrases qui allongent les débats, et donnent souvent l'apparence du triomphe à ceux qui soutiennent l'erreur. H faut les envoyer au bûcher en vertu des lois de l’État, parce qu'ils volent les biens et la réputation des personnes dont Dieu a consacré l'autorité par une longue succession, c'est-à-dire du pape et des prêtres. La première faute que l'on commit, ce fut d'épargner la vie de Luther dans les diètes de Worms et d'Augsbourg; si (comme on le dit) Charles Quint l'a fait pour tenir le pape en respect, et l’obliger ainsi à le seconder par des indulgences et des subsides en argent dans ses aspirations à la monarchie universelle, il a agi contre la raison; car, si on affaiblit le pape, on énerve le christianisme, et les peuples s'ameutent sous le prétexte de la liberté de conscience‘. Campanella reconnaissait le sceau de la prédilection divine sur l'Espagne, parce qu'elle est par excellence la nation catholique, destinée à renverser l'Islam et l'hérésie, et à assurer le triomphe de la vraie Église, lorsque, après avoir restauré l'unité du monde, elle reconstruira le temple de Jérusalem. Il conseille au roi de ce pays de récompenser les plus savants théologiens; « d'avoir toujours dans son conseil supérieur « deux ou trois religieux, Jésuites, Dominicains, Fran- « ciscains, pour s’attirer la confiance des ecclésiastiques, « mettre ainsi ses officiers plus en garde contre les er- « reurs; et donner plus de poids à leurs décisions. Que dans « toutes les guerres chaque capitaine ait un conseiller re- « ligieux, afin que les soldats respectent mieux ses com-
(1) Cité du soleil, chap. XXVII. De la monarchie espagnole, chap. 37.
« mandements; qu’on ne traite aucune affaire à l’insu « desdits conseillers, et que la solde qu'on donne aux « pauvres soldats passe par la main de ces religieux'. »
« La même constellation qui de l’esprit cadavérique des « hérétiques a tiré des effluves fétides, a pu tirer des ef- « fluves balsamiques de la droite intelligence de ceux qui « fondèrent les ordres des Jésuites, des Minimes, et des « Capucins?. »
Les royaumes ( è l’entendre ) sont constitués par Dicu, par la sagesse, par l’occasion. La part que Dieu y prend maintient le sacerdoce : les prétres font connaître les choses qu'on doit faire ; les gouvernants les prescrivent ; les soldats et les ouvriers les exécutent. « Le sacerdoce ne « doit pas se rendre vulgaire; autrement, il perd de sa di- « gnité et de son crédit : c’est une ineptie de la part des « Calvinistes de croire que tous les fidèles soient prêtres ?. »
Ailleurs, il attaque ce « luthérien tudesque qui nie l'efficacité des œuvres et affirme la foi * »; il combat à différentes reprises Luther et Calvin, ces professenrs de doctrines contraires è la politique naturelle, « Les sectes « de Luther et de Calvin, qui nient le libre arbitre et la fa- « culté de faire bien ou mal, ne doivent pas être tolérées « dans l'État, parce que les peuples peuvent répondre « aux prédicateurs de la loi qu'ils commettent le péché « sous l'empire de la fatalité, et qu’ils ne sont pas libres « de s’en abstenir. Aujourd’hui les ultramontains’, après « avoir nié l'autorité du pape, ont nié le rôle de la foi
(1) Aphorismes politiques 75, 78, 81, 83.
(2) Ibid., 70.
(3) De la Monarchie espagnole, chap. 6.
(4) Poésie, page 100.
-- (5) Pour Campanella, écrivant en Italie, lemot ultramontains désigne naturellement ceux qui habitent au nord des Alpes.
568 MSGOURS VIII.
« qu’on leur avait prèchée ; puis ils ont nié la liberté de « faire le bien et le mal; puis ils ont nié les saints et le « péché, ct sont devenus libertins ; puis ils ont nié la « Providence, puis l’immortalité, comme cela eut lieu en « Transylvanie. Finalement plusieurs ont nié Dieu et ont « composé un livre abominable, De tribus Impostoribus ‘. » Dans ses Lettres, où il professe une scrupuleuse orthodoxie, Campanella dit que le dogme de la prédestination « rend les princes méchants, les peuples factieux, et les théologiens perfides ».
e Celui-là se trompe qui prétend que le pape n'a que « le glaive spirituel et non le temporel : sa domina- « tion serait affaiblie s’il n'avait pas le second, et par « suite le Christ, Dieu législatcur, se verrait amoindri, « ce qu'on ne saurait affirmer sans imprudence ni hé- « résie. La religion, dont le grand prêtre ne règne pas « par les armes, ne peut contenir dans son sein plu- © sieurs principautés, autrement elles seraient autant de « sectes hérétiques : c’est. pour cela que les Perses, les « Turcs, les Tartares et les habitants de Fez, et les autres ‘« Maures sous le sacerdoce désarmé de Mahomet, vivent « chacun avec sa propre hérésie, sans dépendre d’un chef;
(1) Aphorismes 84, 87. Lorsque nous avons dit que le livre De tribus impostoribus n'existait point, nous voulions parler de l’ancien. Aussi Campanella, dans son .4théisme triomphant, dit que ce livre fut imprimé trente ans avant sa naissance, ce qui en ferait remonter la date è l'année 1538. Une indication aussi précise, insérée dans un travail de polémique , ferait croire qu'il l'a réellement vu. Le livre que nous connaissons maintenant sous le titre de De tribus impostoribus magnis liber, bien qu'on le suppose composé en 1598, a pour auteur Christian Kortholt, et a été imprimé à Hambourg en 1701, en in-4°. En 1768, on imprima à Yverdun un Traité des trois imposteurs, qui pessè pour une traduction, mais qui en réalité est une œuvre toute différente.
« aussi l’hérésie règne-t-elle dans ces contrées. Mais sous « la papauté, sacerdoce chrétien armé, il y a place pour « le roi de France, pour le roi des Espagnes, pour l’em- « pereur d’Allemagne, pour le doge de Venise, et au- « tres puissants seigneurs vivant sous la mème souverai- « neté religieuse qui les sauve de l’hérésie. La supré- « matie du pape est utile aux princes chrétiens, dont
«le pouvoir est modéré par les constitutions, parce « qu’elle équilibre les différences qui existent entre eux; « le pape est l'arbitre de la paix et des justes guerres ; « il jette dans la balance l'influence de ses armées en « faveur du parti qui a pour lui la justice, et force de « céder celui qui a tort; parfois aussi il unit les monar- « ques contre les ennemis de la chrétienté, ou les dé- « tache de ses ennemis; enfin, placé entre les bons et les « mauvais gouvernants , :il arrange leurs différends et « ceux de la chrétienté. Un prince qui vit sous une re- « ligion qui a un chef armé et supérieur à lui ne peut pas « s'abandonner à ses convoitises.... La monarchie chré- « tienne ira donc sans cesse en s’amoïindrissant, ‘tant « qu’elle ne sera pas aux mains du pape. »
- Pour conserver la monarchie de la religion chrétienne, il est des princes qui se sont déclarés ministres et libérateurs du pape, tels farent Charlemagne et Constantin ; « mais leurs fils ont fait fausse route en devenant les en- « nemis du pape. D’autres ont voulu dépouiller le pape « de sès armes temporelles, et y ont plus perdu que € gagné; de là l’origine des Gibelins et des Guelfes, « des Papalins et des Césariens d’autres sont devenus « hérétiques à l'instar d’Arius et de Luther comme « Henri VIII, mais tous ont trouvé leur ruine comme « Jéroboam et Achab. L'empereur Julien revint au
570 e DISCOURS XL
« paganisme, et tomba avec ses vieux haillons'. »
Campanella répète les mêmes idées dans ses Discours politiques dédiés aux princes d'Italie : « Grandir et exalter « la papauté, voilà le vrai remède pour ne pas devenir la « proie du roi d'Espagne et pour sauvegarder tout à la « fois la gloire de l'Italie et celle du christianisme... En « sorte que, pour se prémunir contre les entreprises du « roi d'Espagne, Les Italiens doivent se préocuper uni- « quement d'accroître l'autorité du pape par leur con- « .duite, par leurs écrits et par leurs discours; là est leur « sûreté... Pour la garantie des États contre les en- « nemis intérieurs et extérieurs, il est de toute nécessité « que la papauté sait riche et puissante. En outre, la pa- « pauté n’est pas une souveraineté appartenant en propre « à quelqu'un, mais elle appartient au christianisme tout « entier : ainsi tout ce que possède l'Église appartient en « commun à tous les chrétiens, et ce que donnent Les « princes et les personnes pieuses aux religieux ne cons- « titue point à proprement parler une donation, puis- « qu’eux et leurs enfants peuvent devenir un jour maîtres « des biens donnés ; mais on peut dire qu'on ne fait que « mettre en commun ct thésauriser pour le bien de tous. « La papauté est donc le trésor de la chrétienté ; aussi les « Italiens doivent toujours alimenter les richesses des re- « ligieux, parce qu'elles appartiennent à la grande com- « munauté, et qu'elles appauvrissent leurs rivaux...
« Celte souveraineté est en quelque sorte plutôt le pa- « trimoine des Italiens, car les papeset les cardinaux sont « pour la plupart des Italiens, et garantissent toujours « l'indépendance du pays. C'est pourquoi je soutiens que
(1)-Aphorismes 70, 88, 89, 90; 91.
CLÉMENT VIII. — PHILOSOPHIE NOUVELLE. 374 « les princes italiens qui n’aspirent pas à la monarchie « devraient tous faire l'Église romaine héritière de leurs « États, lorsqu'ils meurent sans laisser d’héritiers légi- « times, et de cette manière, avec le temps, on verrait l’I- « talie se rapprocher de l'unité d’une grande monarchie; « quant aux républiques, elles devraient faire voter une « loi, pour que, au cas où elles tomberaient au pouvoir « de quelque tyran, leurs États soient dévolus de droit «è l'Église romaine : certes, si elles aiment le bien de « l'Italie, elles ne peuvent faire différemment... En atten- « dant, on devrait établir à Rome un sénat chrétien, « dans lequel tous les princes chrétiens auraient voix dé- « libérative par l’intermédiaire de leurs agents; le pape « en aurait la présidence, qu'il exercerait par un délé- « gué : à la pluralité des voix, on statuerait sur la « guerre è faire aux infidèles et aux hérétiques, sur les « différends entre les princes, en contraignani par les « armes quiconque refuserait de se soumettre à ses dé- « cisions. » | Que de fois on a proposé de semblables expédients ! Il engage vivement l'Italie à rester intimement unie à l'Espagne, parce qu'elle est catholique, plutôt qu'aux autres étrangers, qui, en leur qualité d’hérétiques, « lui enlèveraient la seule gloire qui lui reste, la papauté ». On doit encore, suivant lui, un grand respect au pape, car « avec « la seule vénération qu'il inspire, il défend mieux ses « États que les autres princes ne défendent les leurs « par lesrrmes; lorsqu'il est inquiété, tous les princes se « mettent en marche pour le secourir, les uns par des mo- « tifs religieux, les autres par des raisons d'État.»
(1) Discours II sur la papauté.
Oh! comment se peut-il qu'on persiste encore à citer cet écrivain comme une victime de l'intolérance catholique et un martyr de l'Inquisition romaine ? Rien là d'étonnant, quand on sait que les historiens écrivent toujours avec passion, et répètent la plupart du temps ce qu'ils ont entendu dire, sans aucun examen. Campanella, en comparant la philosophie avec la sagesse éternelle, c’est-àdire avec la nature, découvrit que la loi du Christ, mise en regard de toutes les autres législations et des systèmes philosophiques, est identique à la loi naturelle, mais qu'elle est fortifiée par la grâce et par les sacrements. Il vit bien que dans l’Église chrétienne les préceptes divins étaient mal observés; mais pour lui Luther et Calvin étaient l’Antechrist, Aristote la cause du désordre scientifique, Machiavel la cause du désordre moral et politique’. Aussi visait-il à une réforme, à une rénovation du siècle, sur laquelle il se disposait à disputer l’année même du jubilé ; à la conversion des nations, prédite par sainte Brigitte, par Denys le Chartreux, par l’abbé Joachim, par saint Vincent Ferrier, par don Séraphin de Fermo, et par sainte Catherine, qui prophétisa que les Dominicains porteraient aux Turcs l'olivier de la paix?. Revenu en Calabre en 1598 avec de pareilles idées, Campanella y trouvait étouffées plutôt qu'éteintes les opinions religieuses des Vaudois; les conflits de juridiction ecclésiastique avec les Espagnols y étaient dans
(1) Utinam mon serperet interius hujusmodi pestis, quam Machiavellus seminavit, docens religionem esse artem politicam ad populos in officio, spe paradisi el timore infernorum, retinendis. Athéismo triomphant. .
__—(2) Telles sont les paroles textuelles de la sainte insérées dans une relation écrite au temps de la conjuration, et publiée en 1845 par Capialbi.
toute leur effervescence; l'évêque Montario s'était enfui du pays, en lançant l'interdit sur la ville de Nicastro. « Toutes les principales villes (écrit-il lui-même), sans « parler des discordes entre les ecclésiastiques et les « royalistes, élaient en proie aux excès des factions; .« tous les couvents étaient remplis de proscrits, et l’é- « vêque leur donnait à manger par amour de sa juri- « diction privilégiée, pendant que les sbires les assié- « geaient pour maintenir les prérogatives royales. » Campanella s'entremit de la paix entre l'évèque et la cité. Il fut écouté, dit Naudé, comme un oracle; mais précisément pour cela il déplut à ceux à qui profitaient les disputes et à qui l’excommunication n’inspirait aucune crainte : ce fut bien-pire encore lorsqu'il appuya les prétentions des ecclésiastiques contre le gouvernement. Des inondations extraordinaires', des tremblements de terre, des éruptions de volcans lui persuadèrent que l’'époque de la rénovation qu'il rêvait était proche. Il s'en crut l'instrument obligé, lui qui se sentait capable « d’en- « seigner en une seule année la philosophie naturelle, la morale, la politique, la médecine, la rhétorique, la poésie, l'astrologie, la cosmographie et toutes les autres sciences », et de « faire d’un esprit ordinaire un homme capable de convaincre dans une seule dispute tous les hérétiques » : lui qui chantait :
« Je suis né pour combattre trois maux extrèmes, tyrannie, sophismes, hypocrisie; pour briser l'ignorance et la malice : tous étaient dans les ténèbres, j'allumai le flambeau!. »
(1) lo nacqui a debellar tre mali estremi, Tirannide, sofisme, ipocrisia :
” Stavano tutti al bujo, io accesi il lume.
(Poésies philosophiques, pag. 26, 161, 116.)
Conjuration
574 DISCOURS YIII.
La foi peut tout : rien n'est impossible au vrai croyant, pensait Campanella : et il s'exaltait par des fantaisies astrologiques. « Autrefois, dit-il, j'ai été l'ennemi des astrologues, et dans ma jeunesse j'ai éerit contre eux; mais j'ai appris dans mes infortunes qu'ils découvrent beaucoup de vérités'. » Par ses calculs basés sur les nouvelles découvertes célestes, il était arrivé à reconnattre que certaines grandes mutations se font dans le monde tous les huit cents ans. L'une se rapporte au temps du Christ, et on était alors arrivé à la seconde période de 800 ans’; on allait donc voir s'accomplir une civilisation religieuse qui amènerait le règne de la raison éternelle dans la vie de l'humanité.
Avec de semblables convictions, il n’est pas difficile de
. penser que Campanella allait tenter quelques nouveautés :
et il est encore plus facile de comprendre qu'on l'ait soupçonné de préparer des mouvements pour renverser la domination espagnole en Calabre, bien qu'il ait prodigué les louanges aux Espagnois. Tirant ses prédictions des astres, de l’Apocalypse et de divers saints, il laissait entrevoir que de graves bouleversements devaient arriver en 1600 dans le royaume de Naples. Qu'il en fût le promoteur ou l'instrument, une conspiration se forma à laquelle prirent part trois cents moines et quatre évêques. Les espérances de Campanella furent propagées par frère Jean-Baptiste de Pizzoli, frère Pierre de Stilo, frère Dominique Petroli de Strignano, et par vingt-cinq autres dominicains du couvent de Pizzoli. Frère Denis Ponzio,
(1) De sensu rerum et magia, IV, 20.
njunctiones magna in quolibet trigono perseverant annis fere ducentis, et possunt in subdilis : mox iranseunt ad subsequens, et subvertitur ommis circulus in 800; et tum in rebus dura mutatio. Ibid.’
plus que tous les autres, bràlait de susciter une émeute, pour massacrer certains religieux qui avaient fait tuer son oncle : il s'appuyait toujours sur les paroles de Campanella. Il futarrêté ; mais il réussit à s'échapper, et se fit turc.
Les conjurés trouvèrent un bon accueil dans les villages et parmi les familles de presque toute la Calabre. Déjà dixhuit cents brigands s'étaient rassemblés, et chaque jour il en arrivait d’autres; ils avaient des intelligences avec la flottille turque du pacha Cicala. Leur projet était de massacrer les Jésuites et les autres religieux qui n'avaient pas adhéré à la conjuration, de délivrer les religieuses, de brùler les registres, de faire de nouveaux statuts, et de fonder une république, dont Stilo, patrie de Campanella, serait la capitale. Comme tous les agitateurs de l'Italie, ils comptaient sur l’appui des Français.
Le gouvernement eut vent de la conspiration, et fit arrêter, pendre, noyer, écarteler les conjurés. Campanella, qui s'était caché dans un tas de gerbes, fut dénoncé et - consigné aux mains du noble Charles Spinelli, commissaire spécial. Les religieux réclamèrent le privilége du for ecclésiastique; par suite, ils échappèrent à la potence, et furent livrés au Saint-Office. C’est À lui aussi que revenait le droit de poursuivre Campanella, mais on voulut faire prévaloir le crime d'État, et le tiscal Sanchez se rendit en personne à Rome pour obtenir que Campanella pùt être soumis à l'épreuve de la torture pendant quarante-huit heures avec de petites cordes qui le déchirèrent jusqu’aux os; il eut les membres étirés à la corde avec les bras renversés; le corps suspendu sur un pieu aiguisé, et la chair taillée par lambeaux, sapplices à la suite desquels il resta très-longtemps malade. « Comment serait-il possible d'arrêter la marche libre du genre
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humain (s'écrie Campanella), lorsque quarante-huit heures de torture n’ont pu dompter la volonté d'un pauvre philosophe, ni lui arracher une parole contre son gré? » Telle est la légende. Des personnes qui regardaient comme un crime l’apostasie et la conspiration ont cherché à excuser Campanella‘; d’autres qui la qualifiaient d’héroisme ont soutenu l'opinion contraire?. Le servile Parrino, et après lui Giannone, puis Botta, qui les copia tous deux, l’accusent d'avoir conspiré avec des moines et des évêques contre la monarchie espagnole. Le fait est que la plus grande incertitude règne sur son procès; il en existe trois versions tout à fait différentes : l’une le montre voulant révolutionner le royaume pour le donner au pape ; la seconde pour le donner au sultan ; la troisième pour en faire une république hérétique; le Saint-Office fit faire un nouveau procès, dans lequel les témoins des précédents rétractèrent leurs accusations. Quelques personnes, ramassant des mots épars et des propos inconsidérés, ont pu le dénoncer comme conspirateur. L’accusation , une fois lancée, les habiles savent parfaitement comment l'appuyer et lui donner l'apparence de la vérité. C’est à ce rôle que se consacra tout spécialement le fiscal Louis Xarava, qui, ayant encouru l’excommunication, s’en était vengé en faisant un procès à Clément VIII et aux évêques. Il trouva des auxiliaires dans cette quantité de gens qui se posent toujours en adversaires de tout homme possédant un esprit distingué et des opinions qui sortent de l’ordi-
(1) Voir Viro Cariausi, Documents inédits sur la révolle préméditée de Thomas Campanella, Naples, 1840; et MicHELE BaLDACCHINI, Vie de Thomas Campanella, Naples, 1840. Voir également l'édition de 1847 du même avec de nombreuses variantes.
(2) Voir Salvator De Renzi, La conspiration de Calabre de 1599.
naìre. Mais savez-vous qui a patronné constamment Campanella ? Le pape. Giannone (L. XXXV, 4), copiant toujours Parrino, dit que Campanella avait subi à Rome un long emprisonnement « à cause de sa vie peu exemplaire, et aussi pour avoir été soupçonné d’incrédulité », après quoi il fut renvoyé à son couvent de Stilo. Rien de pareil ne résulte des documents, et le nonce du pape, dans son rapport du 11 février 1600, n’en fait aucune mention : loin de là, Campanella dit qu’il n’avait jamais voulu faire une rébellion, « mais qu’il voulait établir la république en Calabre par les armes et par les prédications, à l’époque où éclateraient en Italie les troubles qu’il croyait imminents. » En vérité, s’il conspira, il ne visait pas à un renversement, mais à une organisation du pays calquée sur celle de sa Cité du Soleil, où il s'attachait à rétablir l’harmonie entre la loi naturelle et la loi chrétienne.
Confiné en prison, sans livres, sans aucune communication avec le dehors, il écrivit divers ouvrages, qu’on a loués parce qu’ils sont d’un martyr (comme on se plaît à l'appeler), mais où la vanité ne le cède en rien à l'inopportunité. Par égard pour le roi, il vantait l'Espagne ; par égard pour Île pape, il protestait de son orthodoxie; il promettait, si on lui rendait la liberté, de composer des ouvrages propres à convertir les païens des Indes, les Luthériens, les Juifs et les Mahométans : et il en cite pour preuve son commentaire du chapitre VII de l'Épitre aux Romains, dans lequel Calvinistes et Luthériens puisent encore sì souvent.
Ses lettres, qu’on a publiées naguère, ne font pas micux connaître son intelligence, mais elles attestent une exaltation qui touche à la folie, à moins qu'on n'en trouve
l'excuse dans la soif qu’il devait avoir de la liberté. Il était HM-37
Ses exiravagances,
en effet, dit-il, « dans un cachot fétide, privé de lumière, « toujours chargé de fers et torturé par la faim et par e mille afflictions, entouré de cinquante léopards qui me « gardent..... Accusé de rébellion et d’hérésie, depuis huit ans je suis enseveli vivant... J'ai été arrêté, moi et plu- « sieurs moines, pour crime de rébellion, comme si eux « et moi nous voulions faire soulever le royaume en fa- « veur du pape, à une époque où beaucoup d'officiers et « barons du royaume étaient excommuniés, comme ils le « sont encore, et que la ville de Nicastro était en interdit. «a Je me suis trouvé mélé à tous ces événements ; à Sémi- « nara le clergéa crié : Vive le pape ! et, les armes à la main, « est allé délivrer un clerc des prisons séculières. Les amis « se sont vus contraints de dire qu’ils se révoltaient pour « faire triompher l’hérésie, et non point pour la cause du « pape : autrement ils mouraient tous de facto inconsulto « pontifice ».
C'est ainsi que Campanella écritau cardinal Farnèse !, et dans sa lettre il se laisse aller à des délires d'astrologue, promettant monts et merveilles pour l'amélioration du royaume de Naples. Il offre au roi de lui édificr une cité admirable, salubre, inexpuguable, ct telle qu'il devait suffire de la considérer pour apprendre toutes les sciences ; il se fait fort de construire des vaisseaux pouvant naviguer sans rames méme en l'absence complète de vent, alors que les autres resteraient immobiles, et cela avec un système facile. Il prétend faire marcher les chars sur terre au moyen du vent; faire que les soldats à cheval aient la liberté de leurs deux mains, et guident leur mon-
‘ ture sans tenir la bride : il veut composer des livres
pour combattre le machiavélisme et la doctrine grecque, (1) Consulter l'Archivio Storico de 1866.
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véritable ivraic de l’évangile, et pour conseiller le retour à l’unité, convertir les princes d’Allemagne ct discréditer Calvin. Il termine sa lettre en signant frère Thomas Campanella, espion des œuvres de Dieu. Campanella écrivit sur le même ton une lettre latine au pape et aux cardinaux. « Post Lutherum triginta annos exspectatur antia christus magnus, ut prophetavit Joachinus abbas, qui « etiam Lutheri adventum prædixit, et astipulantur « Ubertinus et Johannes Parisiensis, et D. Scraphinus Firmanus et alii multi; jam præsens est, vel anno 1630 « revelabitur : et hoc tempore luna convertetur in san- « guinem, etc... Dixit Dominus ad divam Catherinam « nostram, renovalionem Ecclesiæ mox futuram, de qua « D. Vincentius, et B. Johannes episcopus, et B. Egidius « et Savonarola, et B. Brigida et B. Raymondus et ma- « gister Caterinus exspectant, et alii innumeri, et ille Fir- « manus vir prudens et spiritualis : et addidit se facturum « flagellum de funiculis creaturarum malarum ad pur- « gandum Ecclesiam a) ementibus et vendentibus. Quis « autem non vidit illud? In Grecia invaluit, in Germania « convaluit, in Italia præsto est. Ego natus sum contra « scholas antichristi, contra Aristotelem, qui dixit mun- « dum æternum, et æquinoctia et stellas et motus semper « eodem ordine et situ et modo fieri. Et ego ostendam « quod non perseverant sicut ab initio, ct quod verum est « quod dicit D. Seraphinus, quod Aristoteles et Aver- « roes sunt unum de septem capitibus Antichristi, et « phiala ira Dei... Machiavellus dogmatisavit cum co a quod religio sit inventio sacerdotum et illusio popu- « lorum : et ubi Mahometus et Lutherus non habent po- « testatem (hoc est in Italia et Hispania ) regnant Machia- « vellus et Politici. »
Campanella continue encore longtemps cette lettre, hérissée de citations : il recommande à Scioppius de la présenter lui-même au pape : $i porrigas pontifici literas, non malum pulo. Si de miraculis quæ polliceor riserit, dicito me habere fidem, quantum sinapis granum.
Il écrit sur le même ton au roi d'Espagne, à l’empereur, aux archiducs d'Autriche, quoniam reipublicæ christiane salus omnis in invictissima, piissima familia vestra versalur.
Il disait à Scioppius : Videant me non modo hareticum non esse, sed etiam a Deo excitum ad omnes hæreses eliminandas præcipue vero philosophorum et astronomorum et latentium machiavellistarum, quorum opera evangelium latet. Puis il le presse vivement d'assurer le pape qu'il ne s'inspire pas de la magie ou de l'astrologie, mais de la vraie foi. Il croit à l'arrivée de miracles éclatants destinés à convertir les Allemands et à produire une ligue contre les Turcs : il a pleine confiance qu'avec l'aide de Dieu, il arrachera saint Paul de la main des Luthériens ; et qu'un seul argument suffira mème aux illettrés pour exterminer toutes les hérésies....... … « Sì j'al- « lais dire aux Luthériens : passons à travers le feu, et celui « qui sera brûlé n'est pas de Dieu; croyez-vous qu’ils ten- « teraient l'épreuve? quant à moi je le ferais. C’est ainsi « que mon père Dominique et saint François ont fait « taire les hérésies : pourquoi ne les imiterais-je point? »
En effet il offrait de faire des miracles, et voulait en appeler à Pie V des faux témoignages de ses compatriotes, qu'on récompensait et qu'on décorait s'ils se déclaraient scs ennemis, et qui étaient suspects s'ils prenaient sa défense : aussi demande-t-il instamment qu'on le conduise à Rome. Il'dit quelque part qu'on l'accusa d’hérésie, mais il
prétend que l'accusation fut inventée par les moines pour le soustraire au procès civil de rébellion; tandis que les ministres du roi l’accusaient de vouloir faire révolter le pays au profit du pape. Lui-même demanda à faire des révélations à l'évêque de Caserte et au nonce, et il leur expliqua comment après avoir comparé la loi du Christ avec la philosophie de Pythagore, celles des Stoïciens , d'Épicure, des Péripatéticiens, de Télésio, avec celle de toutes les sectes antiques et avec les lois modernes, il s'était assuré que la pure loi naturelle est la loi du Christ; il prétendait savoir résoudre les objections qu’on faisait sur le nouveau monde, sur l’incarnation, sur les prophéties etsur les miracles. L’évêque trouva qu'il avait peu d’humilité, et qu'après s'être égaré à travers tant de sectes, il n’était pas assez soumis à Jésus-Christ. Lors même que ces reproches seraient fondés, Campanella déclare qu'il ne s’est jamais obsliné dans les voies de l'hérésie, car autrement il fût sorti d'Italie : il affirme au contraire être demeuré inébranlable dans la foi catholique.
(1) Lettre du 13 août 1606, insérée dans l’Archirio storico de 1866. Campanella fait preuve d'une plus grande folie encore dans une autre lettre, écrite vingt jours après, où il dit avoir interrogé le démon, et avoir su par lui qu'en 1607 le pouvoir pontifical souffrirait un grand échec, et qu'en l’an 1625 il y aurait deux papes à la fois. Il y donne en outre d’autres avis et prédictions, « qui ne tiendraient pas dans six feuilles de papier ». Il annonce qu'après la ruine de la papauté temporelle, il surgira un pape divin (l’antique rêve du pape Angélique) et une suite d’autres qui seront une incarnation manifeste du Saint- Esprit, et qui convertiront à là foi catholique les Turcs et les Schismatiques du nord. Il recommande de faire attention aux fléaux qui désolent l'Allemagne et Venise, et de se défier des princes, qui n’aspirent qu’à s'emparer des revenus de l'Église. Pour remédier à cette triste situation, il faut recourir à la pénitence, empêcher que les princes renversent les canons par terre, promulguent leurs constitutions, et refusent au pape le glaive matériel. .
Tel est le jugement qu’il porte de lui-même. Devonsnous cependant le placer parmi les Panthéistes? Non, à ne considérer que son intention, puisqu'il professe que Dieu a créé de rien les choses finies, par lui-même, mais non de sa substance". Mais il est panthéiste par les conséquences qu'il tire de son système, puisqu'il dit que Dieu crée par une certaine émanation : si l’homme possède une intelligence immortelle, a fortiori le monde, qui est plus parfait, doit-il lui-même en posséder une.
L’aimant et le sexe des végétaux prouvent que toutes les choses ont la vie et le sentiment : et ici il peint éloquemment les sympathies de la nature et l’effusion de la lumière dans toutes les parties, ainsi qu'une intinité d’opérations qui ne peuvent s’accomplir sans volupté.
Descartes, qui pourtant était à l’affàt des nouveautés, écrit : « Il y a quinze ans j'ai lu le livre De sensu rerum « ct d’autres traités de Campanella, mais j'y ai trouvé de « suite si peu de solidité, que je n’ai gardé souvenir de « rien : aujourd'hui je puis dire seulement à son sujet « que ceux qui s'égarent dans des routes extraordinaires « me semblent moins dignes de compassion que ceux qui « s'égarent en grande compagnie. »
Des savants et des princes s’intéressèreni au sort de Cam panella : Paul V expédia Scioppius à Naples pour traiter de son élargissement : celui-ci, n’ayant pu mieux faire, lui obtint la permission de lire, d'écrire et de correspondre par lettres. Urbain VIII réussit enfin à le faire venir à Rome, sous le prétexte que sa cause était du ressort du Saint-Office, puisqu'il avait prophétisé : et lorsqu'il l’eut en son pouvoir, il le fit mettre en liberté.
(1) Quest. II dans les livres physionomiques.
Campanella se rendit alors en France, où sa position de victime du gouvernement espagnol lui valut des applaudissements, une pension et des honneurs, jusqu’à sa mort, arrivée le 24 mai 1639!.
Lucilio Vanini, Napolitain et prêtre, naquit en 1586, à Taurisano, dans la terre d'Otrante, de Jean-Baptiste Vanini, intendant de François de Castro, vice-roi de Naples, et de Béatrice Lopez de Noguera. Il fit ses études à Padoue, devint chanoine de Latran, et parcourut l'Europe prenant différents noms, mais le plus ordinairement celui de Jules César. Il avait entraîné avec lui quelques amis, et il préchait une doctrine bien différente de celle de l'Évangile; il affirmait que le diable est plus puissant que Dieu, puisque chaque jour il arrive des choses que Dieu ne peut vouloir. Il se proclamait le disciple de Pomponace, de Cardan, d’Averrhoès, d’Aristote, le dieu des philosophes, le dictateur de la science humaine, le pontife supréme des savants. Jean Boconio, prince des Averrhoïstes d'alors, l’avait initié au culte du mattre, et Vanini se proposait de réveiller la vénération pour celui-ci, mais au fond il ne savait d’Averrhoès que les maximes impies ct les anecdotes apocryphes débitées sur son compte. Pourtant il réprouvait les chicanes des scolastiques (scolasticorum leves argumentorum structuras), filets pareils à ceux dont Chrysippe enveloppait son auditoire. Il voulait chercher les mystères de la Providence divine, non pas dans ces auteurs, non pas dans les vieux délires platoniques, non dans les déclamations surannées de Tullius, mais aux sources cachées de la philosophie.
Dans son ouvrage intitulé Amphttheatrum æternæ provi-
(1) Amphitheatrum, page 118.
Lucilio Vanini.
dentiæ divino-magicum, christiano-physicum, nec non astrologo-catholicum adversus veleres philosophos, atheos, epicureos, peripatelicos et stoicos, il démontre l'existence de Dieu, qui « est tout, par-dessus tout, en dehors de tout, en tout, à còté de tout, avant tout, après tout, le tout absolu »; il reconnaît aussi la Providence, le libre arbitre, l’immortalité de l’âme, mais pour quelle raison? Parce que la résurrection des corps est affirmée dans l’Écriture sainte. Ainsi, il procède toujours par équivoques, sans prouver, et sans pourtant nier la religion; il réfute les déplorables systèmes quì avaient cours alors, mais tandis qu'il affecte de combattre Cardan et les athées, il met en relief leurs arguments; il réduit les preuves de la Providence aux oracles, aux Sibylles, aux miracles, qu’il présente par leur côté faible avec un air d'ingénuité qui ne peut faire illusion. Dans les soixante dialogucs dont se compose son traité De admirandis nature regine deæque mortalium arcanis, il établit plus franchement son système sut les deux poiùts suivants. 4° L'intelligence ne peut faire mouvoir la matière, pas plus que l'âme le corps : tout au contraire c’est la matière qui donne l’impulsion à l'intelligence, de même que c'est le corps qui donne l'impulsion à l’âme : en conséquence, Dieu, pur esprit, ne peut pas être l’auteur du monde. Il fait éclore l’homme de la putréfaction et admet le perfectionnement successif de l'espèce : considéré sous le rapport de la force, l'homme est souvent sur- . passé par les animaux : d’où il suit (et c’est là son second point) qu’on ne saurait affirmer qu'il leur soit supérieur par sa destinée; aussi le mieux qu'on puisse faire, c'est de vivre et de jouir : « Le temps consacré à toute autre chose qu’à l'amour est un temps perdu », et la morale, selon lui, n'a de fondement que dans les lois. 11 prêche
CLÉMENT VIII. — PRILOSOPHIE NOUVELLE. 585 ainsi un scepticisme immoral, un matérialisme impudent : hypocrite sans dignité, il terminait ses écrits, remplis des plus énormes blasphèmes, par ces mots : Cæferum sacrosanciæ romane Ecclesia me subjicio.
Un interlocuteur lui demandant ce qu'il pense de l'immortalité, il fait cette réponse : « Je confesse que « l'immortalité de l'âme ne peut se démontrer par les « principes naturels, Nous croyons comme un article de « foi la résurrection de la chair; mais le corps ne ressus- « citera pas sans l’âme, et comment serait-il question de « l’âme si celle-ci n'existait pas? Quant à moi, qui ai
* epour nom chrétien, et pour prénom catholique, si je ® € N'eusse pas été instruit par l’Église, qui très-certai- « nement est maltresse infaillible de vérité, j'aurais « grand’ peine à croire à l'immortalité dg notre âme. Je ne « rougis pas de le dire, que dis-je ? je m'en glorifie, puis- « que j'accomplisle précepte de Paul, en asservissant mon
« intelligence à la foi}. n
Un autre l’interrogeant sur la même question, il lui dit : « J'ai fait vœu à Dieu lui-même de ne pas traiter ce « point tant que je ne serai pas vieux, riche et Alle- « mand. » Une autre fois, son interlocuteur en l’admirant, s'écrie : « Si tu n'étais Vanini, tu serais Dieu, » et lui, de répondre avec un certain air de hauteur : « Je « suis Vanini. » Il met dans la bouche de l’un ou de l’autre interlocuteur et quelquefois mème dans celle de Bellarmin, qui les avait alléguées pour les réfuter, de violentes critiques sur le christianisme , et feint en les écoutant d’en être effrayé : il affecte le rôle de panégyriste des Jésuites, d’apologiste du concile de Trente et d’ennemi
(1) Amphit., pag. 164.
acharné de Luther, lui qui pourtant fait la guerre au christianisme, tantôt en philosophe, tantôt en luthérien.
S'il dit, x l’acte dépend tout à fait de notre volonté : « Dieu opère en dehors de nous pour produire des faits « simultanément contraires, » il ajoute ces mots : « Tou- « jours sauf les croyances catholiques. »
Les martyrs, d'après lui, sont des personnes à imagination exaltée, des hypocondriaques, Christ est un hypo- ‘crite, Moïse un imposteur; et en parlant des prophéties, il conclut ainsi : « Mais laissons de côté ces balivernes. »
Il nie la création ; il traite le culte de mensonges et d'épouvantail inventés par les princes pour contenir léttrs' sujets, ou par les prêtres pour avoir des honneurs effdés * richesses. Il admet que les cérémonies du culte ont été confirmées par lg Bible, dont personne n'a vu l'original, cette Bible qui eîte des miracles, qui promet des récompenses et des châtiments dans la vie future, d’où personne n’est jamais revenu pour la démentir.
Il n’y a pas de distinction entre le sujet connaissant et l'objet connu qui sont égaux entre eux : tous deux ont la même volonté, un seul esprit et font un seul être; Dieu est la nature, laquelle est le principe du mouve- ment.
Tout est perfectible, même Dieu, mais le diable est plus puissant que Dieu; en effet il a fait prévariquer Adam, il a tourmenté Job, perdu les deux tiers du genre humain, et il domine les quatre cinquièmes de la terre contre la volonté de Dieu.
Vanini ne croit pas à la fin du monde. Le ciel, selon lui, fini quant à sa grandeur et à sa puissance, peut être qualifié
(1) Dialeghi, lib. VI.
d’infini quant à sa durée, parce que Dieu n’a pu créer Dieu, ce qu’il aurait fait s’il eût créé le ciel infini sous le rapport de la puissance : d’où il suit qu’il l’a créé infini quant à sa durée, parce que cette perfection était la seule qui pùt convenir à un objet créé. Mais (dit-il) raisonnons plus subtilement encore. Le premier principe n’a pu faire une chose qui fût ou semblable ou dissemblable à lui-même. Il n'a pu la faire semblable, parce que ce qui est créé souffre : il n'a pu la faire dissemblable, parce qu'entre l'acte et l'agent qui l’accomplit il n’y a pas de différence. Or Dieu étant un, le monde fut un et non un : étant tout, pou et non tout : étant éternel, le monde fut éternel *et ‘non éternel. Donc en tant qu'un, le monde est éternel, et il n’a point de pairs ou de contraire : en tant qu’il n'est pas un, il n’est pas éternel, car i est composé de parties contraires qui sont en désaccord entre elles par un principe commun de corruption : ainsi son éternité est dans sa composition, son unité dans sa continuation.
Ce livre ne tarda pas à attirer l'attention, et Gramond, président au parlement de Toulouse, disait : « L'auteur pour les autres est hérétique, à mes yeux c’est un athée. » En effet Vanini s'y montre tour à tour panthéiste et matérialiste.
De Rossette, dans ses Histoires tragiques, dit qu'il fait revivre l’abominable livre des Trois Imposteurs : d’autres prétendent qu'il le fit réimprimer.
Quant à ses idées en matière sociale, contentons-nous de citer celle-ci : « De même que chaque année on marque « dans les forêts les arbres morts et ceux qui sont pleins « de vie; de même qu'on coupe ceux qui sont devenus
(1) De arcan. nature Dial.
« inutiles, et qu'on réserve seulement ceux qui promettent « un développement, de même il faudrait dans les gran- « des villes prendre note des existences inutiles, des vieil- « lards caducs, des vagabonds et des fainéants, et mettre « à mort chaque année un million de personnes qui, « pareils aux ronces et aux orties, entravent la croissance « des autres. »
Attaché au duc d’Amalfi, après avoir traversé l’Allemagne, où il fréquenta les protestants, Vanini entra en Bohème, cette pépinière des doctrines qui occasionnèrent la guerre de Trente ans : il eut dans ce pays une controverse avec un anabaptiste, qui accusait les Chréties, e s'égarer dans des discussions futiles; à Amsterdam, discuta avec un athée; à Genève," avec les réformés, et, se sentant peu enssûreté chez ceux-ci, il se rendit à Lyon. La peur du bûcher lui fit quitter cette ville pour aller à Londres; là, « soupçonné d’appartenir à la congré- « gation de la Propagande, il fut persécuté par les « protestants, et emprisonné pendant quarante-neuf « jours, temps qu'il employa à se préparer à recevoir « la couronne du martyre, à laquelle il aspirait avec « une ardeur indicible‘.» Remis en liberté, il vient en Italie, et ouvre à Gênes une école très-fréquentée; mais ses doctrines assez accentuées soulèvent bientôt un tel scandale, qu’il est contraint de se réfugier à Lyon; puis il se fait moine en Gascogne, est un sujet d'édification comme prédicateur, comme confesseur, comme modèle de dévotion, jusqu'au moment où, reconnu coupable de vices infAmes, il en est expulsé. A Paris, il trouva un asile dans la maison du nonce Robert
(1) Æmphitheatrum, pag 118. ,
Ubaldini, qui lui ouvrit sa riche bibliothèque, d'où Vanini tirait ce qu'il y avait de pire, afin de le répandre parmi les jeunes médecins et les poëtes ; aussi, au dire du père Marsenne, son grand ennemi, on comptait dans cette ca- | pitale cinquante mille athées.
Vanini avait fait imprimer avec privilège du roi, et dédié au maréchal de Bassompière, dont il était le chapelain, ses dialogues De admirandis naturæ arcanis. La Sorbonne condamna cet ouvrage à raison des doutes qu’il contient sur la révélation, et parce que l’auteur y reconnaît pour loi unique celle que la nature a gravée dans le cœur de l’homme. Il vint s'établir à Toulouse, où il tint des conventicules secrets, se fit l'apòtre de la jeunesse, et devint précepteur des fils du premier président de ce parlement. Mais, au moment où ses doctrines pouvaient devenir plus dangereuses à cause des guerres de religion, un gentilhomme français le dénonca, en 1618, auprès du Parlement comme ayant nié l’existence de Dieu; il se trouva d’autres personnes qui témoignèrent du fait, et les soupçons contre lui s’accrurent encore, lorsqu’on eut trouvé chez lui un gros crapaud renfermé dans un bocal. Il fut donc condamné à avoir la langue coupée, puis au feu comme magicien et comme athée : deux accusations qui en vérité répugnent entre elles. Durant le procès, il avait professé les croyances les plus orthodoxes; une fois condamné, il se déclara impie, refusa les consolations de la religion, et se vanta d'être plus intrépide que le : Christ, qui dans ses angoisses avait sué le sang : il subit son supplice le 49 février 1618. Leibniz dit que Vanini eût mérité d’être renfermé comme un fou jusqu’à ce qu'il eût recouvré la raison, au lieu d'être traité avec uge révoltante cruauté. Victor Cousin, dans son mémoire
sur Vanini, prouve qu'il fut condamné par le parlement de Toulouse, parce que ni lui ni ses amis ne purent ohtenir que son procès fùt déféré au tribunal ecclésiastique de l'Inquiîsition, qui certainement ne lui eût infligé qu’une peine disciplinaire (E).
prisrrante Ferrante Pallavicino, issu d'une illustre famille de Plaisance, chanoine régulier à Milan, était vanté pour son savoir : voulant avoir toutes ses aises pour se livrer à des intrigues amoureuses, il feignit de voyager. Il se relira à Venise, d'où il adressait des lettres à ses amis sous la fausse date de Lyon, de Paris et d'autres villes, dans lesquelles il faisait le récit de voyages supposés, qui lui acquirent une certaine vogue, lorsqu'il reparut dans sa patrie. Dans un voyage qu'il fit en Allemagne en qualité de chapelain du duc d'Amalfi, il assista au supplice de la roue infligé à un Calviniste, avec lequel il avait eu une dispute sur les qualités de l’âme. S'étant laissé convaincre par celui-ci, à dater de ce moment il maltraita les personnes et les choses sacrées. Il bousillait des livres, des histoires sacrées et profanes, des nouvelles, des panégyriques, des épithalames, s'y montrant parfois ascétique, toujours ampoulé, confus, obscur, et les semant de descriptions lascives. Par exemple, dans le traité spirituel des Beaulés de l'âme, au chapitre XIII, il discourt sur la beauté du sein. Les mêmes taches se retrouvent dans la Suzanne, dans le Joseph, le Samson, la Bethsabée. Son Divorce céleste amené par les déréglements de l'épouse romaine, et consacré à la simplicilé des gens scrupuleux (1643) fut traduit en plusieurs langues par les Protestants : il cut un continuateur, probablement Grégorio Leti, qui partagea l’ouvrage entrois livres sous ces titres : Les Mœurs dissolues de la femme adultère, le Procès des bâtards de celle-ci, le Cong
cours des diverses églises aux épousailles du Christ (1679). Dans le Courrier dévalisé, il vomit toutes sortes de calomnies contre le pape, les cardinaux, les Jésuites, contre tous les gouvernements et les gens de lettres, en les assaisonnant d’obscénités. Il le fit imprimer en secret, ce qui lui valut d'être emprisonné par ordre de la Signoria de Venise; remis en liberté, il se déchafna plus que jamais contre les princes, le pape Urbain VIII et les bonnes mœurs. Outre le pamphlet intitulé La Buccinala per le api Barberine (le bourdonnement des abeilles des Barberini)", et le Dialogue entre deux soldats du duc de Parme, Pallavicino écrivit Za Justice bafouée, et la Rhétorique des p... dédiée à l’université des courtisanes les plus célèbres.
Un certain Charles de Brèche, fils d’un libraire parisien, qui se faisait appeler Morone à Venise, et qu'on disait avoir reçu des Barberini 3,000 pistoles, feignant d’être son ami, lui persuada de se rendre en France, où il pourrait, grâce à la protection de Richelieu, faire imprimer d’autres livres irréligieux. Conduit ainsi à Avignon, ville appartenant au pape, il y fut arrêté, jugé et décapité au bout de quatorze mois, à l’âge de vingt-six ans (1618- 1644). Sa fin lui atlira une commisération qu'il méritait bien peu. On rapporte que celui qui l'avait trahi fut peu après assassiné par un Italien, à qui Mazzarin fit grâce. Aussitôt parurent deux dialogues intitulés L'âme de Ferrante Pallavicino, œuvre attribute à Jean-François Lore-
(1) Entéte du volume était gravé un crucifix couronné d'un essaim d'abeilles (armoiries de la famille Barberini) avec ce verset en guise d’exergue : « Circumdederunt me sicut apes et exarserunt sicut ignis in spinis. »
dano, son ami, où sont fort malmenés le pape, les prélats, les gens de lettres et les bonnes mœurs ‘.
(1) L'Index des livres probibés contient les ouvrages suivants de Ferrante Pallavicino : Lettres amoureuses. — La pudeur tournée en ridicule. — Le filet de Vulcain. — Le courrier déyalisé. — Le divorce céleste. — Les beautés de l’âme. — Bethsabée. — Joseph. — Panégyriques, épithalames, discours académiques, nouvelles. — Le prince Hermaphrodite. — Samson. — La scène de rhétorique. — Suzanne. — Taliclea
En 1665, on fit à Venise une édition en 4 volumes de ses œuvres permises : mais la plus recherchée est celle des OEuvres choisies, faite à Genève avec la fausse date de Villefranche, 1660. Ses ouvrages les plus mauvais ont aussi été traduits. Brusoni, qui était ami de Pallavicino, publia sa vie et le catalogue de ses ouvrages, qui fut reproduit textuellement par Marchand dans une note ajoutée à l’article Pal lavicino. Le titre du Courrier dévalisé lui fut plus tard emprunté par Mirabeau, qui le donna à un de ses libelles politiques." Poggiali, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire liltéraire de Plaisance, tom. Il, p- 170, donne beaucoup de détails sur Pallavicino.
(A) De compendiosa architectura et complemento artis Lulli, 1580. On sait que Raymond Lulle, de Majorque, dans son Ars magna, a voulu réduire l’intelligence à une sorte de rôle mécanique, servant à appliquer à un sujet quelconque certains prédicaments. Il les réunit en classes qu'il distingue les unes des autres par des lettres de l'alphabet, et il les disposa en cercles concentriques, en sorte que chaque lettre indiquait un attribut. La I"° se composait de neuf prédicaments @bsolus, savoir : bonté, grandeur, durée, puissance, sagesse, volonté, vertu, vérité, gloire ; la II° des prédicaments relatifs, savoir : différence, concorde, opposition, commencement, milieu, fin, majorité, parité, minorité; la IIIe des interrogations, savoir : si? que? de quoi? pourquoi? de quelle grandeur? de quelle qualité? quand? où? comment et avec qui? la IVe des neuf sujets les plus universels, savoir : Dieu, ange, ciel, homme, imagination, sensibilité, végétation, éléments, instruments; la Ve des neuf prédicaments des idées accidentelles, tels que : quantité, qualité, relation, action, passion, habitude, position, temps, lieu; la VI° de neuf conceptions morales , savoir : justice, prudence, courage, s0briété, foi, espérance, charité, patience, piété, et leurs contraires, savoir : envie, colére, inconstance, mensonge, avarice, gourmandise, lurure, orgueil, paresse. Toutes ces conceptions produisaient, au moyen de quatre cercles coneentriques et de triangles inscrits, certaines combinaisons de prédicaments, par exemple celui-ci : la bonté est grande , durable, puissante, pacifique, conciliante, finissante, augmentante, décroissante. Ainsi de chacun des trente-six petits compartiments on déduit douze prapositions, douze moyens, vingt-quatre questions, et lesespèces de la correspondante. Lulle croyait par son invention avoir fourni un. instrument universel de la science susceptible de résoudre toutes les questions | imaginables ; mais en réalité il n'offrait par son système que des mots pour discourir sur toutes les questions.
(B.) L'église de Saint-Pancrace, à Florence, contient un souvenir d'une autre victime des persécutions d'Henri VIII, Anna Sothvell, duchesse de Northumberland, qui, s'étant réfugiée dans cette ville, y mourut. Son épitaphe porte :
Petis scire quid moliar? resolvor donec redesg. Appetis quid fui? Anna Dudlea anglo danoque Regali stigmate sata. Expetis que labilis vite Comites? pulcritudo, virginitas, virtus, religio. O mortalis caducitas! Letho relictis laribus . Rubertus Dudleus et Élisabeth Southwel Nortumbrotum Warvicensiumque duces Hoc meestissimi parentes anno MDCXXIX Mihi et filiæ dulcissime posuere.
Disce timeque ergo viator . | Forma charis virtus abi nunc Nortumbria princeps Virgo sub hac secum condidit Anna petra.
(C.) Bayce, Dictionnaire, aux mots Bruno et Spinoza.
Il est difficile d’accumuler autant d’inexactitudes qu'il y en a dans ces lignes de Voltaire sur le compte de J. Rabelais : « Les « Italiens alors ressemblaient aux anciens Romains, qui se mo- « quaient impunément de leurs dieux, mais qui ne ‘troublèrent « jamais te culte recu. Il n’y eut que G. Bruno, qui, ayant bravé « l’inquisiteur à Venise et s'étant fait un ennemi irréconciliable « d'un homme si puissant et si dangereux, fut recherché pour son « livre De la béte triomphante ; on le fit périr par le supplice du feu, « supplice inventé parmi les chrétiens contre les hérétiques. Ce « livre est pis qu'hérétique : l’auteur n’admet que la loi des Pa- « triarches, la loi naturelle. Il fut composé et imprimé à Londres, « chez le lord Philippe Sidney, l’un des plus grands hommes d’An- « gleterre, favori de la reine Élisabeth. »
Giannone, copiant selon sa coutume Capasso et Parrino, et trivial comme d’habitude, écrit au livre XXXIV, c. 8, ce qui suit : « L’honorable entreprise (il s'agit de celle de la rénovation de la philosophie) a été discréditée par deuxreligieux dominicains, qui, n’observant ni loi ni mesure, et outrepassant les justes bornes (!), ont accrédité les erreurs des écoles et discrédité ceux qui voulaient s’en éloigner, etc. »
Et Botta, livre XV : « Je ne m'arrèterai pas à parler de Bruno, parce que, ayant enseigné que les Hébreux seuls descendaient
d'Adam, que Moïse était un imposteur et un magicien, que les saintes Ecritures avaientune senteur de fable, et d’autres blasphémes encore pères que ceux-ci, il fut brùlé à Rome à la mode de Rome : remède abominable employé contre des opinions insensées. »
(D.) Citons entre autres Quadrio et Hayn, sans parler de Bayle, qui doute de teut, et qui conclut ainsi : « Il n’y a pas loin de l’incertitude à la té dans des faits de cette nature. »
La lettre de Scioppius fut imprimée en 1621, vingt ans après Je fait qu’il raconte , mais vingt-neuf ans avant la mort dudit Scioppius, qui ne l’a pas désavouée. Quelques écrivains modernes ont voulu nier qu'elle fùt de Scioppius, mais Chrétien Bartholomess n'hésite pas à la considérer comme authentique, de même que Victor Cousin, qui en a reproduit les principaux passages dans ses Fragments de philosophie cartésienne. Cette lettre, réimprimée en 1705, à Iéna, par Struve, Act. äter., T. I, fasc. V, p. 64-74, est fort longue; nous en extrayons seulement les passages concernant Bruno.
Corrado Rittershusio suo Gaspar Schoppius Fr. S.
« Quas ad nuperam tuam expostulatoriam epistolam rescripsi, non jam dubito quin tibi sint redditæ, quibus me tibi de vulgato responso meo satis purgatum confido, Ut vero nunc etiam scriberem, hodierna ipsa dies me instigat, qua Jordanus Brunus propter hæresim vivus publice in Campo Flore ante theatrum Pompeji est combustus. Existimo enim et hoc ad extremam impresse epistolæ meæ partem, qua de hæreticorum pœna egi, pertinere. Si enim nunc Rome esses, ex plerisque Italis audires lutheranum esse combustum, et ita non mediocriter in opinione tua de sevitia nostra confirmaveris.
« At semel scire debes, mi Rittershusi, Italos nostros inter hæreticos alba linea non signare, neque discernere novisse : sed quicquid est hæreticum, illud lutheranum esse putant. In qua simplicitate ut Deus illos conservet precor, ne sciant unquam quid heeresis alia ab aliis discrepet : vereor cnim ne alioquin ista discernendi scientia nimis cara ipsis constet. Ut autem veritatem ipsam ex meaccipias, narro tibi, idque ita esse fidem do testem, nullum prorsus lutheranum aut calvinianum, nisi relapsum vel publice scandalosum, ullo modo periclitari, nedum ut morte puniatur. Hæc sanctissimi domini nostri mens est, ut omnibus Lutheranis Romam pateat liber commeatus, utque a cardinalibus et
596 KOTRS ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU BISCOURS XI.
prælatis curiæ nostræ omnis generis benevolentiam ethumanitatem experiantur. Atque utinam hic esses ! Scio fore ut rumores vulgatos mendacii damnes. Fuit superiore mense Saxo quidam nobilis hic apud nos, qui annum ipsum domi Bezæ vixerat. Is mul tis Catholicis innotuit; ipsi etiam confessario pontificis cardinali Baronio, qui eum humanissime excepit, et de religione nihil prorsus cum eo egit, nisi quod obiter eum adhortatuggst ad veritatem investigandam. Le periculo jussit eum fide sua esse securissimum, dum ne quod publice scandalum præberet. Ac mansisset ille nobiscum diutius, nisi sparso rumore de Anglis quibusdam in palatium Inquisitionis deductis, perterritus sibi metuisset. At Angli illi non erant, quod vulgo ab Italis dicuntur, lutherani, sed puritani, et de sacrilega verberibus sacramenti percussione Anglis usitata suspecti.
« Similiter forsan et ipse rumori vulgari crederem Brunum istum fuisse ob lutheranismum combustum, nisi Sancta Inquisitionis Officio interfuissem, dum sententia contra eum lata est, et sic scirem quamnam ille hæresim professus fuerit. Fuit enim Brunus ille patria nolanus, ex regno Neapolitano , professione dominicanus : qui eum jam annis abhinc octodecim de transubstantiatione (rationi nimium, ut Chrysostomus docet, repugnante) dubitare, imo eam prorsus negare, et statim virginitatem B. Maria (quam idem Chrysostomus omnibus cherubin et seraphin puriorem ait) in dubium vocare cæpisset, Genevam abiit, et biennium istic commoratus, tandemque, quod calvinismum per ommia non probaret, inde ejectus, Lugdunum, inde Tholosam, hinc Parisios devenit, ibique extraordinarium professorem egit, cum videret ordinarios cogi missæ sacro interesse. Postea Londinum profectus, libellum illic edidit de Bestia triumphante, hoc est, papa, quem vestri, honoris causa, bestiam appellare solent. Inde Wittenbergam abiit ibique publicæ professus est biennium, nisi fallor. Hinc Pragam delatus, librum edidit de Immenso et Infinito, itemque de InnumerabitHibus (si titulum sat recte memini, nam libros ipsos Prage habui) et rursus alium de Umbris et Ideis; in quibus horrenda prorsus absurdissima docet, v. g. mundos esse innumerabiles; animam de corpore in corpus, imo et alium in mundum migrare : unam animam bina corpora informare posse, magiam esse rem bonam et licitam; Spiritum Sanctum esse nihil aliud nisi animam mundi, et hoc voluisse Moysem dum scribit eum fovisse aquas : mundum esse ab æterno, Moysem miracula sua per magiam operatum esse, in qua plus profecerat quam reliqui Xgyptii, eum leges suas confinxisse, sacras litteras esse som-
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS Xi. 597
nium, diabolum salvatum iri; solos Hebræos ab Adamo et Eva originem ducere, reliquos ab iis duobus Deus pridie fecerat; Christum non esse Beum, sed fuisse magum insignem et hominibus illusisse, ac propterea merito suspensum (Italice impéccato), non crucifixum esse; prophetas et apostolos fuisse homines nequam, magos, et plerosque suspensos. Denique infinitum foret omnia ejus portenta recensere, que ipse et libris et viva voce asseruit. Uno verbo ut dicam, quicquid unquam ab ethnicorum philosophis, vel a nostris antiquis et recentioribus hæreticis est assertum, id omne ipse propugnavit. Pragam Brunsvigam et Helmstadium pervenit, et ibi aliquandiu professus dicitur. Inde Francofortum, librum editurus adiit, tandemque Venetiis in inquisitionis manus pervenit, ubi diu satis cum fuisset, Romam missus, et sæpius a Sancto Officio, quod vocant Inquisitionis, examinatus, et a summis theologis convictus, modo quadraginta dies obtinuit quibus deliberaret, modo promisit palinodiam, modo denuo suas nugas defendit, modo alios quadraginta dies impetravit. Sed tandem nihil egit aliud, nisi ut Pontificem et Inquisitionem deluderet. Fereigitur biennio postquam hinc in Inquisitionem devenit, nupera die nona februarj in supremi Inquisitoris palatio, preesentibus illustrissimis cardinalibus Sancti Officii Inquisitionis (qui et senio et rerum usu et theologiæ jurisque scientia reliquis præstant) et consultoribus theologis, et seculari magistratu urbis gubernatore, fuit Brunus ille in locum Inquisitionis introductus ibique genubus flexis sententiam contra se pronuntiari audiit. Ea autem fuit hujusmodi. Narrata fuit ejus vita, studia et dogmata, et qualem Inquisitio diligentiam in convertendo illo fraterne adhibuerit, qualemque ille pertinaciam et impietatem ostenderit; inde eum degradarunt, ut dicimus, prorsusque excommunicarunt et sæculari magistratui tradiderunt puniendum, rogantes ut quam clementissime et sine sanguinis profusione punireter. Hæc cum ita essent peracta, nihil ille respondit aliud, nisi minabundus : « Majori forsan cum timore sententiam in me dictis, quam ego accipiam. » Sic a lictoribus gubernatoris in carcerem deductus, ibique octiduo asservatus fuit, si vel nunc errores suos revocare vellet. Sed frustra. Hodie igitur ad rogum sive pyramdeductus est. Cum Salvatoris crucifixi imago ei jamjam morituro ostenderetur, torvo eam vultu aspernatus, rejecit. Sicque ustulatus misere periit, renunciaturus credo in reliquis illis quos finxit mundis quonam pacto homines blasphemi et impii a Romanis tractari solent.
« Hic itaque, mi Rittershusi, modus est quo contra homines, imo contra monstra hujusmodi procedi a nobis solet. Scire nune ex
598 NOTES ET- ÉULAIRCISSEMENTS AU DISCOURS XP.
te studeam an iste modus tibi probetur : an vero velis licere unicuique quidvis et credere et profiteri. Equidem existimo te non posse eura probare. Sed ilud addendum forte putabis : Lutheranos talia non docere neque credere, ac proinde aliter tractandos esse. Assentimur ergo tibi, et nullum prorsus Lutheranum comburimus. Sed de ipso’ vestro Luthero aliam forte rationem inierimus. Quid enim dices si asseram, et probare tibi possim Lutherum non eadem quidem que Brunus, sed vel absurdiora magisque horrenda, nòn dico in Convivialibus, sed in iis quos vivus edidit libris, tanquam sententias, dogmata et oracula docuisse? Mone, queso, si nondum satis novisti, eum qui veritatem tot seculis sepultam nobis erùit, et faciam ipsa tibi loca in quibus succum quincti istius evangelii deprehendas, quamvis istic Anatomiam Lutheri a Pistorio habere possitis. Nunc si et Lutherus Brunus est, quid de eo fieri debere censes? Nimirum fardipedi Deo dandum infelicibus ustulandum lignis; quid illis postea qui eum pro evangelista, propheta, tertio Elia habent ? Hoc tibi cogitandum potius relinquo. Tantum ut hoc mihi credas, Romanos non ea severitate erga hæreticos experiri qua creduntur, et qua debebant forte erga illos, qui scientes, volentes pereunt.
« Rome, a. d. 17 februar. 1600 ».
(E.) Voir La Vie et les sentiments de Lucilio Vanini, Rotterdam, 1717. Ce livre lui est très-hostile, mais le père Garasse l'est enplus dans la Doctrine curieuse des beaux esprits de notre temps. Il y dit : Les deux plus nobles exécutions qui se soient faites de nos jours montrent évidemment que la fin des athéistes dogmatiques est toujours accompagnée d'une particulière malédiction de Dieu et des hommes. La premiére fut à Toulouse en la personne de L. Vaninus, homme d'un courage désespéré... homme de néant,..... méchant, bellistre; et après avoir débité contre lui un torrent d'injures, il ajoute que Vanini, sommé de faire amende honorable à Dieu, au roi, au tribunal, répondit : « Je ne crois pas en Dieu; je n'ai pas offensé le roi; quant au tribunal, que les diables l'emportent, si tant est que les diables existent. » L’Apologia pro J.-C. Vanino, imprimée à Rotterdam, en 1712, contient les réponses que fit un anonyme qui se disait athée aux dix-sept chefs d'accusation qu'on portait contre lui.
Le président Gramond, dans son Historia Gallie ab excessu Henrici IV, lib. 3, raconte en détails le supplice de Vanini, comme en ayant été le témoin oculaire. Après avoir exposé les crimes de celui-ci, son hypocrisie dans la prison et l'accès de fureur qui sui-
il dit : « Il n’avait point raison pourtant de dire qu'il mourrait avec intrépidité. Je l’ai vu au contraire abattu, la face horrible, l'âme inquiète... Avant de mettre le feu au buùcher, on lui ordonna de présenter la langue pour la lui couper. Il refusa : et le bourreau ne put l'avoir qu'avec des tenailles. Mais on n'entendit jamais un cri plus effrayant que celui qu'il poussa; vous l’eussiez pris pour le mugissement d’un bœuf. Le reste de son corps fut consumé par le feu, et ses cendres jetées au vent. »
Vanini, lorsqu'il énumère les différentes hypothèses sur l'origine de la race humaine, n'oublie pas celle qui la fait dériver des singes : mais quidam mätiores athei solos œthiopes ex simiarum genere et semine proditîsse attestantur, quia et color idem in utrisque conspicitur : il affirme que les premiers hommes marchaient à quatre pattes, ct que ce ne fut que par une éducation particulière qu'ils changèrent cet usage, qui reparait avec la vieillesse.
Voir aussi sur Vanini :
ScHRAMM, De vita et scriptis famosi athei J.-C. Vanini, Custrin,
P.-F. ARPE, Apologia pro J.-C. Vanino, Rotterdam, 1712.