‹ Les hérétique d'ItalieChapitre 3 sur 26 · CE · texte numérisé non relu

CE

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« mons dans des miroirs, des cercles, des anneaux, pour « les interroger sur le passé et sur l’avenir. Elles se sont « plongées dans des divinations et des sortiléges, ayant « parfois recours à Diane (sic)... Enfin elles n'hésitent « point à affirmer que non-seulement elles peuvent par « des aliments ou des breuvages, mais par une seule pa- « role, abréger, ou prolonger, ou trancher la vie des « hommes, et les guérir de toute espèce de maladie. Aussi, « négligeant le culte du vrai créateur, elles s’en remettent « aux suffrages des démons; elles les croient dignes de « recevoir leurs services et des honneurs divins, et, à l’i- « mitation des idolâtres, elles les adorent. »

Cette superstition se manifeste soit sous une forme scientifique, soit sous une forme vulgaire, l’une s’unissant à l'autre pour tirer de ces faux principes d’épouvantables effets. On ne prend pas assez garde qu'à l’apogée des arts et des lettres, au sein des jouissances de la civilisation , en Italie comme ailleurs, lessciences occultes prirentun grand développement, et cela peut-être, ajoutera-t-on, parce que les illusions sont plus vives dans nos rèves au moment du réveil. Les auteurs les moins enclins aux préjugés croyaient à l'astrologie, aux pronostics etaux'songes. Pomponace, qui combat l’immortalité de l’âme, soutient (De Zncantationibus) l'influence des planètes, auxquelles, suivant lui, et non aux démons, est due la faculté qu'ont certaines personnes de pénétrer l’avenir : c’est par elles que l’homme peut conjurer le temps, changer en bête et faire d’autres prodiges. Pour découvrir un voleur (enseigne-t-il), prends un vase, remplis-le d’eau bénite, approches-en un cierge bénit, et dis : « Ange aux blanches ailes, ange saint, par ta sainteté, par ma virginité, découvre-moi celui qui a enlevé telle chose ; » et l’image du voleur apparaîtra au fond

du vase". Charles VIII, appelé, comme l’ont toujours été les Francais, à la délivrance de l'Italie, faisait croire au succès de son expédition en publiant une prophétie qui lui promettait des victoires signalées. En 1501 , à Lyon, en France, un Italien du nom de Jearl, personnage grave et de bonne renommée, qui, grâce à son savoir universel, s'était fait donner le surnom de Mercure, traînait après lui sa femme et ses jeunes enfants, vêtus d’étoffes légères et une chaîne de fer au cou, il se vantait de posséder toute la science des Grecs, des Latins, des Juifs, et plus encore; de savoir interpréter les secrets de la nature, de prédire l’avenir, de transmuer les métaux, de rendre bonnes les chances mauvaises, et mauvaisesles bonnes. Cet Italien cut un grand crédit près du roi de France pour lui avoir porté deux insignes présents, à savoir une épée formée de cent quatre-vingts petites épées et un bouclier contenant un miroir merveilleux qu’il aurait fabriqués tous les deux sous la conjonction de certaines étoiles, et par cela même capables de faire des prodiges. Le roi convoqua les physiciens pour l'entendre, et ceux-ci attestèrent qu’il surpassait en science tous les mortels : l'or qu’on lui donna fut par lui distribué aux pauvres ; il voulut rester dans sa pauvreté *.

Parmi les croyants à l'astrologie, il faut ranger Campanella, Fracastor, Machiavel et Luther. Mélanchthon la défendait contre Pic de la Mirandole, montrant que beaucoup d'événements avaient été prédits par la conjonction des planètes; et pendant la diète d’Augsbourg il se consolait en considérant comme imminente la chute de Rome, parce que dans cette ville le Tibre avait débordé, parce qu’une

(1) Consilia in causis gravissimis, pag. 414, cité par Alfred Maury, Revue archéologique , 1846, pag. 161.

(2) TRITHEMINS in chron.; SPANHEIM, ad ann. 1501.

mule avait mis bas un monstre avec des picds de grue, et parce que dans le territoire d’Augsbourg était né un veau à deux têtes.

Le fameux astronome Galéas Marzio de Montagnana a laissé manuscrite une Chiromancie sous la date de 1476 qu’on trouve à la bibliothèque de Padoue : accusé d’hérésie, il fut condamné à faire amende honorable, et son livre, qu’il avait porté en Hongrie et en Bohème, fut brùlé ; il mourut, plus tard, hors d'Italie, d’une chute de cheval. Jacques Zabarella de Padoue, dont le traité de logique fut adopté par les universités d'Allemagne, était passionné pour l'astrologie: il fit de très-nombreuses prédictions, et même sur sa propre mort.

‘ Tibère Rossiliano Sesto, astrologue calabrais, avait par son art prédit un déluge universel; il fut réfuté en 1516 par frère Jérôme Armenini, de Faenza, fameux inquisiteur de ce temps; mais Clément VII se tint prudemment loin du Tibre, bien que le physicien Richard Cervini luienvoyât plusieurs fois son fils, qui fut plus tard Marcel II, pour le rassurer. Au contraire, le temps alla se rassérénant : etainsi (comme le raconte frère Julien Ughi) « l'astrologie fut raillée et méprisée par ceux qui ne pensaient pas que Dieu dominat les cieux : mais ceux qui croyaient que Dieu est le modérateur des sphères célestes, pensèrent que l’astrologie était une vérité : cn sorte que, suivant le mouvement des cieux, le déluge prédit devait arriver, mais la miséricorde de Dieu l'avait empêché ». (B.) Singulier assemblage de préjugés et de bon sens!

Quand Stôfler de Tubingen annonça que, d’après la conjonction des trois planètes supérieures, le monde subirait un déluge en 1554, toute l'Europe se mit en quête de moyens de préservation, et Charles-Quint lui-même fut

Les astrologucs.

très-inquiet, quoique Augustin Nifo cherchât à le tranquilliser.

Toutesles biographies sont pleines d’horoscopes. On avait prédit à Bembo qu’il serait aimé et choyé par les étrangers plus que par lessiens, et c'était sur cette donnée qu'il prenait toutesses résolutions. Une nuit, sa mère rèva que Juste Goro, leur adversaire dans un procès, le frappait à la main droite; et de fait, celui-ci, pour lui arracher un mémoire qu’il allait présenter au tribunal, lui porta un coup qui faillit lui trancher l’index de la main droite. Une religieuse nommée Franceschina, d’un couvent de Zara, lui avait prédit qu’il ne serait jamais pape. Francois Guichardin, lorsqu'il gouvervait Brescia pour Léon X, dans une leltre écrite à Florence, raconte que dans une plaine des environs on voyait de jour venir conférer un grand roi d'une part et d’autre part une autre roi, accompagnés de six ou huit seigneurs, et qu’étant demeurés ainsi pendant un certain temps, ils disparaissaient; qu’ensuite, au méme lieu, deux grandes armées se livraient bataille, que le même prodige s'était renouvelé plusieurs fois à quelque intervalle, et qu'un curieux qui avait voulu s'approcher pour voir ce qui en était tomba malade de peur et d’épouvante, et faillit en mourir *. Benvenuto Cellini voit des sabbats et des diables dans le Colysée, comme Luther en voyait partout. Machiavel consacre un des chapitres de ses Décades aux signes célestes qui annoncent les révolutions des empires, rapportant aux étoiles les causes qu’il avait lui-même tirées des profondeurs de la méchanceté humaine, et avec la désolante pensée de la dépravation croissante de notre race. Catherine de Médicis portait sur la poitrine la peau d'un

(1) Gio. CamBI, Storia fiorentina, à l'année 1517.

enfant écorché tout exprès, pour se préserver des attentats contre sa personne. Je nc recherche pas si le fait était vrai, mais on le croyait. |

Les moines luttaient contre ces superstitions ‘; l'Église aussi les combattit, et les preuves en abondent dans un manuel à l'usage des confesseurs, existant en manuscrit à la bibliothèque Palatine de Florence, ouvrage du quatorzième siècle. On y lit, parmi les questions que le confesseur doit faire au pénitent, les suivantes : « Croyez-vous « aux devins qui prétendent lire dans les ceintures, les « mouchoirs, sur l’ongle d’un enfant vierge, ou dans « les résidus qui tombent du plomb fondu? — Avez-vous « fait des observations sur les jours et le temps, soit sur « les jours égyptiaques, soit sur celui de la décollation « de saint Jean, sur les kalendes de janvier? — Vous êtes- « vous interdit de faire la lessive le vendredi et le samedi, « ou de transformer le vin en vinaigre le vendredi, afin « qu'il soit plus fort? — Avez-vous eu plus de confiance « aux œufs pondus le jour de l’Ascension ? — Avez-vous

(1) Le traité de Savonarole contre l’Astrologie fut traduit dans un latin élégant par frère Thomas Buoninsegni, de Sienne (— 1609), célébre théologien, dont je me plais à rappeler ici quelques ouvrages qui s’appliqueraient si bien aux événements d'aujourd'hui.

Dei cambj, dove con molta brevità e chiarezza si dichiarano i modi oggi usitati nei cambj, e la giustizia che in quelli si contiene ; Florence, 1573 (Du change, traité où l'on expose avec beaucoup de briéveté et de clarté les modes usités aujourd'hui dans les opérations de change, et leur raison d’être conforme à la justice ).

Trattato delli sconti e del tagliar le dette (Traité des escomptes et de la cession de créances). Florence, 1585.

Trattato de traffichi giusti ed ordinarj, cioé della vendita a credenza, la diminuzione del prezzo per l'anticipato pagamento, i camb;, i censi, i giuochi e i monti. (Traité des trafics justes et ordinaires , c'est-à-dire de la vente à crédit, de la diminution de prix corrélative au payement anticipé, des changes, des courtages, des jeux et des monts-de-piété) ; Venise, 1588.

L'Église combat la sorcellerie,

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Cabalistes.

« fait écrire l’antienne de sainte Agathe sur la cire d’un cierge fondu? — Avez-vous de ces anneaux de plomb qu'on fabrique au moment où se chante la Passion? « — Avez-vous eu foi aux songes? à ceux qu’on appelle « songes de Daniel? aux chants des oiseaux ? aux aboie-

« ments des chiens? aux rencontres de certains animaux ?

« ‘aux éternuements d’une personne? aux bourdonnements « d’oreilles?— Avez-vous cru queles animaux blasphèment « le jour de l'Épiphanie? — Avez-vous fait quelque vaine «observation sur le levain ou le tamis, ou autre chose, em- « ployés aprèsle coucher du soleil ? — Avez-vous cueilliune « certaine herbe, avec la pensée qu’il vaut mieux la cueil- « lir un jour qu’un autre, et pourquoi ? — Avez-vous mis « du fer dans votre bouche au premier coup de cloche « du samedi saint, sous prétexte que cela soulage du mal « de dent? — Croyez-vous que les femmes se changent en « chattes et vont au sabhat? Croyez-vous qu'elles sucent « le sang des petits enfants? — Avez-vous pour donner « des étrennes choisi les Kalendes de janvier? — Avez- « vous voulu deviner l'avenir par l'inspection des lignes « de la main? » |

D'autres avec’la cabale déraisonnaient à propos de nombres. Le Florentin Ponzetti, un des philosophes les plus renommés de son temps, ct élevé au cardinalat par Léon X, dans sa Philosophie naturelle, subtilise à perte de vue sur les propriétés du nombre sept. Il est formé de deux et de cinq, ou de quatre et de trois. Il vient d'un impair et de six pairs, il procède de la source de tous les nombres, puisque le nombre six est engendré et n’engendre pas. Il vient de deux et de cinq : la dualité est le premier nombre, puisque l'unité n’est pas un nombre mais le principe des nombres, et cinq représente les cinq causes

des choses, savoir : Dieu, l'esprit, l’âme du monde, le ciel et les éléments. Vient-il de trois et de quatre? Quatre est

composé d'un et de trois; un, unité el principe; trois, ori- .

gine du premier cube impair.

Ces diverses sciences tendaient aux biens que le monde convoite le plus : la prévoyance de l'avenir, la santé, l'or, l'amour, les vengeances.

Dans ce débordement de sensualisme où se perdait la loimorale, l’or devenait la suprême puissance: et deméme que les Espagnols et les Portugais le cherchaient dans les entrailles de milliers d’Américains égorgés, les rois, en pressurant les peuples par de nouvellés inventions financières et par d'impudentes exaclions, les lettrés en mendiant, les soldats en pillant, les prètres en faisant com-

Alchimistes.

Bernard Trevisano.

merce des choses saintes, les hérétiques en usurpant les be

biens de l'Église, de même les alchimistes le recherchaient avec des fourneaux et des alambics; et, pour apprendre le grand art, ils allaient jusqu'en Orient, ou bien en deimandaient les secrets à la nature jusqu’au fond des inontagnes magnétiques de la Scandinavie.

Bernard Trevisano, né en 1406, d’uhe famille de comtes, en s’inspirant des Arabes Geber et Rases, dépensa au moins trois mille écus en expériences d'alchimie; plus tard il se tourna vers ces deux autres grands mattres, Archelao et Rupescissa, et en quinze ans de recherches, « tant avec l'aide de charlatans que par lui-même, » il dépensa environ six mille écus pour trouver la pierre philosophale, à l’aide de laquelle tous les métaux devaient se changer en or. On ne peut s'imaginer l'étrangeté des diverses recettes qu'il recueillit près de médecins, de moines, de théologiens, de protonotaires, de gens trompés ou trompeurs. Comment s'étonner après cela que la fatiguc et l'inquiétude

lui aient donné une fièvre qui dura quatorze mois, et dont il faillit mourir. A peine guéri, il apprend par un clerc de son pays que maître Henri, confesseur de l’ernpereur, savait préparer la pierre philosophale. Il part pour l’Allemagne , et, après s'être introduit non sans peine près du prétendu inventeur, il en obtient dix marcs d'argent et le

procédé qui avait servi à les faire. Mélez du meréure , de

l'argent, de l'huile d'olive, du souffre; faites fondre à un feu modéré, faites cuire au bain-marie , et remuez continuellement. Au bout de deux mois, séchez dans une cornue de verre recouverte d'argile, et tenez le produit pendant trois semaines sur des cendres chaudes; ajoutez du plomb, faites fondre et cuire; puis, raffinez le produit. Ces dix marcs devaient alors s'être accrus d’un tiers, mais hélas! après ce grand travail, il n’y en avait plus que quatre. Trevisano, désolé, jura d'abandonner ces rêves, à la grande joie de ses parents, mais au bout de deux moisil retournait à son alambic. Persuadé qu’en voyageant iltrouverait de grands savants qui lui donneraient de précieux avis, il alla à leur recherche en Espagne, en Angleterre, en Écosse, en Allemagne, en Hollande, en France, et même en Égypte, en Palestine et en Perse, foyer de ces fameuses doctrines. Il demeura longtemps dans la Grèce méridionale, visitant surtout les couvents, travaillant avec les moines les plus renommés au grand œuvre. A soixantedouze ans, après avoir dissipé le produit de la vente de son patrimoine, il arriva sans argent à Rhodes, où habitait un religieux fameux dans tout le Levant comme possesseur du grand arcane. Il obtint d'un marchand vénitien huit mille florins et des lettres de recommandations , et put ainsi pénétrer jusqu'au grand inventeur, qui le ünt peudant trois ans dans une série d’études et d’espérances

pour le prépareraugrand magistère par le moyen de l’or etde l’argent amalgamés au mercure. Ala fin, illui découvrit les secrets de la science hermétique, c’est-à-dire qu'il lui indiqua que tout était fraude, en lui expliquant cet axiome : « La Nature se fait un jeu de la Nature, et la Nature contient la Nature, » ce qui signifie en langage ordinaire, que, pour faire de l'or il faut de l’or; et que toute l’alchimie n'aboutit jamais à obtenir quelque chose de plus que ce qu’elle a mis dans son creuset.

A soixante-quinze ans, ayant perdu l’illusion de sa vie, le comte Trevisano voulut au moins venir en aide aux innombrables adeptes de la science hermétique; il consacra les sept années qu’il vécut encore à écrire divers traités sur cette science. Le plus célèbre de tous est celui intitulé Il libro della filosofia naturale dei metalli, qu’assurément bien peu de personnes auront le courage de lire dans le tome II de la Bibliothèque des philosophes chimiques :. Cc traité est lui-même fort inutile, bien qu’il y confesse clairement ses erreurs pour l'édification des autres; c’est un tissu de tant de contradictions, qu'il ne manque pas de gens pour y chercher encore la science hermétique, et pour persister à croire son auteur maître du grand œuvre.

Nous ne pouvonsrevendiquer pour l'Italie ni Théophraste Paracélse, vanté comme un génie divin, et à qui on attribuait des guérisons miraculeuses et des transmutations surnaturelles; ni Cornélius Agrippa de Cologne, conseiller de l’empereur, chargé par le cardinal Santa- Croce d’assister au concile de Pise, professeur de théologie à Pavie, que se disputaient comme astrologuc des

(1) Lenglet-Dufresnoy, dans son Histoire de la philosophie hermétique , indique ce traité comme étant le quatrième du tome 1°" de la bibliothèque.

Jérôme Cardan.

tètes couronnées, le marquis de Montferrat, le chancelier Gattinara, et qui, tout à la fois enthousiaste et sceptique, a donné la quintessence des théories et des pratiques des sciences occultes. Mais nous pouvons lui comparer le milanais Jérôme Cardan de Gallarate, qui vécut de 1504 à 1876, théosophe et pourtant savantillustre, de la plus vaste érudition, et fécond en pensées étranges et indépendantes. Il s'élève parfois à des conceptions de génie, mais parfois aussi il blesse le sens commun; et si, comme l’a dit Scaliger, son ennemi acharné, il est en beaucoup de choses au-dessus de toute intelligence humaine, il est pour d'autres audessous d’un enfant. Il a laissé des mémoires de sa vie précieux entre ces livres rares où le cœur se montre à nu, et qui sont le curieux portrait d'un homine vivant dans Ja sphère poétique des cabalistes. S'il était envieux, lascif, médisant, d’un esprit envolé, il fallait imputer ces défauts aux constellations qui avaient présidé à sa naissance. Il se sentait cependant l’objet d’une prédilection spéciale du ciel; il pouvait à volonté tomber en extase et voir ce qui Jui plaisait, il découvrait les événements soit en songe, soit d'après certaines marques des ongles; il savait plusieurs langues sans les avoir apprises; plus d’une fois, Dieu lui parla en songe, et plus souvent encore un génie familier à lui légué par son père, qui l’avait eu pour compagnon pendant trente années; il pouvait en état d’extase se transporter d’un licu à un autre à volonté; il savait ce qu'on disait de lui absent, et prévoyait l’avenir. À peine tous les mille ans naît-il un médecin égal à lui; il n'en finit pas de vanter ses cures et son habileté dans la dispute. Il se rit tour à tour de la chiromancie, de la sorcellerie, de la magie, de l’alchimie, de l'astrologie; cependant, s’il les pratique, c’est par com-

passion; il considère les fantômes comme les illusions d’un esprit troublé, et cependant lui-même a sans cesse des apparitions ou des visions; il croit que les incubes engendrent des enfants, ct que les dépositions des sorcières dans les procès sont vraics. Néanmoins Cardan a marqué sa place dans l’histoire des sciences par ses observations ingénieuses et fines, ct par différentes découvertes, telles que la formule cardanique et une méthode pratique pour l'instruction des sourds-muets. Enfin, pour vérifier le pronostic qu'il avait fait sur lui-mème, il se laissa mourir de faim.

D’après ses ouvrages, la matière est éternelle, mais elle passe de transformation en transformation, sous l'influence de deux qualités primordiales, la chaleur et l'humidité. On ne peut concevoir aucune portion de matière sans une forme : toute forme est essentiellement une et immatérielle, donc tous les corps sont pourvus d'âme, et c'est cette âme qui les rend susceptibles de mouvement. Les âmes particulières sont des fonctions de l’âme du monde , dans laquelle sont renfermées toutes les formes des êtres, comme les nombres simples le sont dans la décade, et comme la lumière du soleil qui, une et égale dans son essence, est infinie dans la diversité des images.

Cardan allait tout droit au panthéisme; seulement, il reculait devant les conséquences, et il a varié lui-même sur la question de l’unité de l'intelligence. A l’homme, organe de cette intelligence universelle, il attribuait un caractère propre, la conscience; et par là il était amené à distinguer @âme du corps, cette âme dont il démontrait l’immortalité à l’aide des arguments employés par ses devanciers; mais il croit que ce dogme a produit de grands maux, entre autres les guerres de religion. Il fonde sa

physique sur la sympathie générale qui existe entre les corps célestes et les parties du corps humain.

Il disserte sur toutes les sciences occultes avec une conviction profonde, et il gourmande hautement ces mattres inexpérimentés par la faute de qui ces sciences sont déshonorées, bien qu’elles n'aient pas moins de certitude que

l’art nautique et la médecine. Pour les venger de ces ou-

trages, et montrer « combien sont manifestes les décrets des étoiles sur nous, » il procède toujours par la voie du raisonnement et de l'expérience, et réduit toute leur doctrine en aphorismes dont il fait sept catégories; d’où il résulte que tout pays, toute couleur et tout nombre ont un astre qui leur correspond au ciel. La magie naturelle enseigne huit choses : premièrement les caractères des planèles, l’art de faire des anneaux et des sceaux; secondement l'interprétation du vol des oiseaux; troisièmement, leur langage et celui des autres animaux ; puis la vertu des plantes, la pierre philosophale , la connaissance du passé, du présent, de l'avenir sous leurs trois aspects; septièmement, il démontre les expériences spéciales tantôt pour produire, tantôt pour connaître, huitièmement, il traite de la manière de prolonger la vie pendant plusieurs siècles.

Et de tout ceci, Cardan ne fait pas mystère. A qui souffre d’insomnie, il prescrit d’oindre son corps avec de la graisse d'ours; à celui qui veut faire taire les chiens du voisinage , il prescrit de tenir dans la main l'œil d’un chien noir. Voulez-vous les présages qu’on peut tirer de tous les arts et de tous les phénomènes naturels ? Voulezvous la chiromancie ? Savoir l'interprétation à donner aux songes? Interrogez-le, et il vous instruira à coup sûr. Il vous enseignera à composer des sceaux pour faire dormir ou aimer, pour vous rendre invisible, infatigable et vous

HÉRÉSIE DÉMONIAQUE. SORCELLEIUE, 119

faire arriver à la fortune, et cela en combinant quatre choses, la nature de la faculté, de la matière, de l'étoile, de l’homme qui opère : dans ce but il distingue la nature des différentes pierres précieuses ct des astres correspondants. Parmi les talismans, le plus puissant était le sceau de Salomon. Une chandelle faite avec de la graisse humaine, quand elle est dans le voisinage d’un trésor, petille jusqu’à ce qu’elle s’éteigne ; laraison en est que cette graisse vient du sang, et que dans le sang résident l’âme et les esprits, qui tous deux ont de la concupiscence pour l'or et l'argent tant que l’homme vit; et que, même au delà de la vie, le sang en est encore troublé. Il faut tenir compte de l’influence des étoiles dans le traitement des maladies; les prières adressées à Marie sont infàilliblement exaucées, quand elles sont faites le premier avril à huit heures du matin. Il expose les signes qui sont apparus à l’arrivée en ce monde de cent illustres personnages; et dans l’horose cope tiré de leur naissance il voit les causes de leurs qualités. Bien plus, il pousse l'audace jusqu’à tirer l’horoscope du Christ.

Les plus illustres personnages sollicitaient de lui des réponses, entre autres Édouard VI, roi d'Angleterre; le primat d'Écosse, quand il était malade, avait la plus grande confiancedanssesconsultations astrologiques ; saint Charles le proposa pour une chaire à l’université de Bologne.

Jean-Baptiste Della Porta, né à Naples, en 1540, et mort en 14615, expose dans sa Magie naturelle toutes les fantaisies de l’époque touchant les formes substantielles des intelligences, émanationsdeladivinité. Un esprit universel anime le monde, unit tous les corps, donne naissance à notre ame, se manifeste par l’antipathie et la sympathie, opère sur tous les êtres, depuis les insectes jusqu'aux astres, qui

Della Porta.

Postel.

sont desanimaux immenses lesquels volentavec ordre dans l'espace infini. Cet esprit universel explique seul les phénomènes de la nature, et par lui les astres influent sur le corps humain.

Appelé à Rome par l'Inquisition, Della Porta se disculpa, et fut renvoyé après qu’on lui eut défendu de ne plus se

mêler à l'avenir de prédictions, attendu que le vulgaire

ignorant ne sait pas reconnaître si elles dérivent de la science ou d’une puissance surnaturelle. Cependant il dévoilait les moyens à l'aide desquels d’autres produisaient des effets crus surnaturels ; suivant lui, l’onguent des sorcières était un mélange d’aconit et de belladone, qui a naturcllementla propriété de produire les visions fantastiques.

Postel fut une des gloires du règne de François I°", qui lui confia les chaires de mathématiques et de langues orientales, où il donna les premières leçons de philologie comparée. Mais il était tourmenté de l’idée d’une religion nouvelle et universelle dont il aurait été le pontife, et François I° le monarque, pour faire cesser ainsi la discorde dans le monde. Un moment, il s'enticha de la loi mosaïque, et se fit rabbin. A Rome, il trouva que la méthode des disciples de Loyola dépassait en perfection tout ce qu’on avait enscigné depuis, et il se fit jésuite. À Venise, il rencontra une dame de cinquante ans qui lui inspira et lui dicta les traités De vinculo mundi, De la Mère Jeanne, ou des merveilleuses vicloires des dames, et Les premières nouvelles de l'autre monde, c’est-à-dire l’admirable histoire et non moins nécessaire et utile à étre lue et medilee..... en parlie vue, en partie expérimentée et fidèlement écrite par Guillaume Postel, premier né de larestauration, el père spirituel de l'étonnante vierge de Venise, 1555. C'est là qu'il annonce l’apparition de cette vierge vénitienne, dont la substance ct le

corps étaient descendus et tellement fondus en lui, que ce n'était pas lui qui vivait, mais elle-même; il ne sentait plus la vie ordinaire, mais « nous sommes dans une telle « disposition que ni satiété ni besoin de hoire et de « manger ne se produisent en moi, parce que presque « toute la substance de la nourriture se dissipe dans l’air « et s'évapore à ce point, que la centième partie à peine « s’en va par les voies naturelles » ;... il est possible, affirme-t-il ailleurs « que les yeux d’une personne soient à « cepoint percants, qu'ils puissent voir localement à travers « les corps obscurs, ou bien ce que nulle personne ne « pourrait voir autrement. »

Marsile Ficin, De vita, affirme que « c’est un axiome « parmi les Platoniciens, lequel semble même reçu par « toute l'antiquité, qu’il y a un démon tutélaire pour « chaque homme dans ce monde, et qu’il aide ceux dont il est le gardien. Il y avait un espritfamilier dans la famille « Torelli de Parme, qui, sous la figure d’une vieille laide, « apparaissait sous une cheminée quand devait mourir « un membre de la famille. »

Les écrivains catholiques affirment que Luther et Zwingle avaient un démon familier, et Luther attribue au démon des faits miraculeux.

C’est un besoin inhérent à la nature humaine d’étendre l'horizon du monde visible par des rèves fantastiques, besoin plus grand encore dans les temps et chez les personnes à qui l'instruction n’ouvre pas de grandes échappéessur l’histoire et sur l'univers. Ce besoin avait créé et transporté chez nous du fond de l'Orient ces fées bienfaisantes qui, au lieu de nous effrayer, font le charme des vicux récits et des contes fantastiques : telles étaient Mélusine et Morgane, qui le samedi se transformaient en serpents, et qui les autres

fe

Démons familicrs.

Follets.

jours jouissaient d’une beauté éblouissante et d’une vie participait à l’immortalité. Il y avait aussi des génies familiers et des esprits follets qui apparaissaient pour aimer et servir, ou bien des esprits malins pour tourmenter et tenter. Un seigneur orgueilleux ordonne à un vilain de transporter dans son domaine un chène énorme, sinon gare à lui : l’entreprise est au-dessus des forces du pauvre diable, qui se désespère jusqu’à ce qu'un esprit follet lui apparaisse, prenne l'arbre par le fatte comme il eût fait d’un fetu, le place en travers de la porte du seigneur, après l'avoir tellement durci, que ni hache ni feu ne puisse l'entamer, et ainsi le force à ouvrir une autre porte, ce qui arriva précisément en l’an de grâce 1532. Le père inquisiteur Jérome Menghi de Viadana était tellement convaincu de ces faits, qu’il ena rempli son livre‘; entre autres anecdotes curieuses, il raconte qu’un follet, esprit familier d'un garçon de seize ans originaire de Mantoue, lui était tellement attaché, qu’il lui servait de domestique, de portefaix et de maître d'hôtel. En 1579, un autre esprit à Bologne s'était épris d’une servante; quand ses maîtres la grondaient , ils mettaient tout sens dessus dessous dans la maison, et qui le voudra pourra voir dans le récit l’exorcisme étrange à l’aide duquel les maîtres s’en débarrassèrent.

L'année suivante, dans la même ville, la mème scène se renouvelle avec une jeune fille de quinze ans : le follet lui jouait les tours les plus bizarres ; tantôt il brisait les vases

(1) Abrégé de l'urt de l'exorciste, où l’on démontre la possibilité des admirables et étonnantes opérations des démons et des maléfices, ainsi que les remédes opportuns aux infirmités démoniaques... ouvrage non moins utile aux exorcistes qu'agréable aux lecteurs, édilè pour l'ulilité genérale ; Venezia, 1605 (en italien).

ste

à lessive, tantôt il roulait de grosses pierres dans l’escalier , tantôt il lançait des pierres pour briser les vitres, tantôt il jetait dans le puits des seaux de bois ou de cuivre, et mème des chats. Un prédicateur raconta à Menghi luimême que, pendant qu'il distribuait la parole de Dieu dans une certaine ville de la Vénétie, tout à coup apparut un sorcier qui s'accusa de tenir deux esprits dans un anneau avec lesquels il le ferait parler lui-même : sur l’exhortation qui lui fut faite pour qu’il jetât l'anneau, voilà que les esprits se mirent à pleurer et à prier le prédicateur lui-même de vouloir bien les prendre à son service, lui promettant qu'ils le rendraient le plus grand orateur du monde. Sur ce, le bon prêtre, à force d’exorcismes, les amena à confesser que tout cela était une vraie trame pour le conduire à mal, le faire tomber dans quelque hérésie, et le gagner à l'enfer.

Voici ceque raconte encore Menghi. Quand la seigneurie de Venise déclara la guerre au duc de Ferrare, Alphonse d'Aragon, duc de Calabre, se trouvait à Milan avec plusieurs autres illustres seigneurs ; on se mit à parler des esprits, on en parla bien diversement, et chacun voulait donner son opinion. Voilà ce qu’affirma le duc : « C’estune chose trèsréelle et non pas une fiction de l'homme que tout ce qu'on raconte de ces démons. Un jour, à Carrone de Calabre, j'entendis parler d'une dame possédée d’esprits immondes ; je la fis venir, mais je ne pus obtenir d'elle ni réponse ni mouvement : on eûl dit un corps sans âme. Je me souvins que je portais au cou certaine relique que m'avait donnée Jean de Capistran, canonisé depuis; je l’attachai secrètement au bras de la possédée, et toutaussitôt elle commença a crier, à se tordre la boucheet àrouler des yeux. Je lui demandai pourquoi : elle répondit qu’il fallait retirer de son

da

Enchantements,

bras cette petite croix, parce que, dit-elle, il y a là-dedans de la croix consacrée, de l’agnus Dei, el une croix de cire de mon plus grand ennemi. » Quand on lui eut dé toutcela, elle redevintcomme morte. La nuit suivante, au moment où le prince allait se coucher, ilcommença à entendre des bruits

très-forts dans le palais et dans sa propre chambre, à tel

point qu’il appela plusieurs de ses serviteurs pour plus de sûreté, et veilla jusqu’au jour ; alors il se fit conduire près de la dame qui, en riant, demanda au duc s’il avait été bien effrayé la nuit dernière. Celui-ci la traita d'esprit infernal, malfaisant pour les mortels, en lui demandant : a Où étais-tu caché hier? » L’esprit répondit : « En haut « du baldaquin qui entoure ton lit; ct, sans les objets « sacrés que tu portes au cou, je t'eusse de mes propres « mains soulevé et jeté à basdulit : bien plus, je te saurais « raconter ta conversation d'hier avec l’ambassadeur de « Venise, car j'ai tout entendu et tout compris. » Depuis cette épreuve, le prince resta persuadé qu'il y a des esprits malins errant dans les airs aussi bien que dans les corps humains.

« Le Palais des enchantements fut imprimé avec l’approbation de l’inquisiteur, qui le recommande même comme un livre d’une lecture agréable et variée, et d’une doctrine aussi sûre que profonde. Or, ce n’est qu’un fatras d’historiettes sur les démons, les incubes et les succubes, empruntées aux auteurs les plus accrédités. La plus romanesque de toutes est celle d’un jeune homme qui, sous le roi Roger de Sicile, nageant un soir dans la mer, saisit par les cheveux une certainefigure qui lui arrivait par derrière, croyant que c'était un deses compagnons; or, quand il l’eut déposé sur la rive, il reconnutquec’étaitune très-belle jeune fille; il la prit avec lui, en eutun fils et vécut heureux avec elle : seulement

es

elle ne parlait jamais. Averti par un de ses amis qu'il avait introduit chez lui un fantôme, il déclara qu'il luerait l’enfant, sila mère ne parlait pas. Celle-ci, alors, rompant le silence, lui dit que cette menace lui faisait perdre une excellente femme, et aussitôt elle disparut. Quelques années après, comme le petit garçon folàtrait sur le rivage de la mer, le fantôme reparut et le noya.

Ce livre est écrit par Strozzi Cicogna, à qui don Antoine Lavoriero, archiprètre de Barbarano, armé par la permission de Dieu d'un pouvoir sur les démons, raconta qu’un certain frère Égidius avait révélé au duc de Ferrare l’existence d'un trésor, mais qu’on ne putjamais l'extraire, parce que les esprits rompaient les cables et éteignaient les lumières. Le mème Égidius aurait fait cacher par don Antoine une pièce, en promettant de la trouver. Il prit quatre rameaux d’olivier bénit, en leva l'écorce, et écrivit sur le bois « Erenanuel Sabaot Adonai, et un autre nom qu'il ne put retenir. » Puis il récita le Miserere, et quand il fut arrivé au passage : « /ncerta et occulta manifestasli mihi, » il se sentit tirer vers la porte du jardin précisément vers l’endroit où avait été enfouie la pièce de monnaie. Aussitôt les baguettes de tourner la pointe en bas, comme si on les cût tirées de ce côté. Ne sont-ce pas là les prodiges de la rhabdomancie qu'on prétend voir se renouveler aujourd’hui?

Le même don Antoine Lavoriero raconta à Strozzi qu'à Noventa du Vicentin on envoyait à une jeune fille un mouchoir d'une personne malade, et qu'elle le faisait devenir grand, très-grand, puis petit, très-petit; si le mouchoir reprenait ses dimensions primitives, c'était un présage de guérison; dans le cas contraire, c'était un augure de mort. Don Antoine lui envoya son mouchoir, donnant à entendre que c'était celui d’une femme malade; la jeune fille ne

Les sorcières se imultilient au

XVI® siècle,

s’apcrçut pas de la supercherie, parce que don Antoine était exorciste; mais elle fit successivement el ostensiblement agrandir et diminuer le mouchoir, et le fit ensuite revenir à sa première dimension. Don Antoine raconta bien d’autres prodiges de ce genre à Strozzi‘. Ces antiques superstitions ne mériteraient qu'un sentiment de pitié si elles étaient restées dans le champ pur de la spéculation: mais la nature humaine a une terrible propension à traduire les croyances en faits. Et il en fut ainsi à propos des sorcières. C’est là une des nombreuses erreurs que nous a transmises la civilisation antique, que le moyen âge adopta en y mêlant des légendes dans lesquelles se confondent le mysticisme et l’impiété, le terrible et le bouffon. Cependant les législateurs, dès l’époque barbare des Lombards, résistèrent à cette superstition, et la seule peine comminatoire que nous trouvons dans leur code consistait à soumettre les sorcières à l’épreuve de l’eau froide; l’absolution était assurée à celles qui allaient au fond, c'était peut-être un moyen inventé pour les sauver toutes. Quant à l’Église, on produisait un canon du pape Damase, qu'on rejeta depuis comme faux, dans lequel on traite de pure illusion les voyages des sorcières, en sorte que certains théologiens considéraient commecoupable de péché mortel et d’hérésie quiconque croyait aux sabbats nocturnes?. Cependant le

(1) Pag. 214, 218 et 302 du Palagio degli incanti e delle gran meraviglie degli spiriti e di tulta lu natura, diviso in quarantacinque libri e in tre prospettive, spirituale, celeste ed elementare, di Strozzi Cicogna; Vicence, 1605.

(2) Le pénitentiel de l’évêque Burckard, antérieur à l'an 1000, indique les pénitences à donner à celui qui croit qu'on peut par des incantations exciter des tempêtes, la haine ou l’amour, fasciner ou aller aux sabbats. Muratori dansses Ant. Medii Ævi, VI, Dissert.LXVIII, a publié un pénitentiel du monastère de Bobbio, où on lit : « Qui cum vidua aut

Père Concina, dans sa grande théologie publiée après 1750, acceptait les prodiges des sorcières et de leurs concubins comme admis par l’opinion commune.

A la fin du quatorzième siècle, selon Antoine Galateo, on croyait que certaines sorcières en se faisant des onctions se changeaient en animaux, et galoppaient ou plùtòt volaient à de lointains pays, dansaient des caroles à travers les marais, s'accouplaient à des démons, entraient et sortaient à portes closes, et tuaient des animaux?.

Ces opinions, loin de tomber, prirent une nouvelle extension à la renaissance des études, et encore plus dans le siècle d’or : aussi frère Bernard Rategno de Côme, en 1584, dit que les sorcières n’existaient pas fempore quo compilatum fuit Decretum per dominum Gratianum...... Strigiarum seclapullulare cœpil tantummodo a centum quinquagenta annis cilra, ut apparel ex processibus Inquisilorum. Les erreurs du vulgaire trouvaient un aliment dans celles des persécuteurs , et elles gagnaient les persécuteurs eux-mêmes : il

vergine peccaril, qui falsa testimonia super alios apponunt, et ad sorcerias recurrunt, aut divinationes credunt.... isti pœniteant V annis, vel MII ex hisin pane et aqua.

(1) Communis catholicorum sententia docet reipsa hanc commixtionem demonum mulierumque accidere. Théol. Christ.; tom. III. Le religieux milanais François Marie Guacci, dans son livre Compendium maleficarum, imprimé à Milan en 1608 et en 1626, livre où les doctrines sont corroborées par de nombreuses illustrations dans le texte, au chap. 12, du livre I écrit : Solent malefici et lamiæ cum dæmonibus, illi quidem succubis, ha vero incubis, aclum venereum exercere : communis est haec sententia patrum, theologorum, philosophorum, doctorum, et omnium fere saeculorum atque nationum eaxperientia comprobata.

(2) Sunt qui credunt mulieres quasdam maleficas, sive potius veneficas, medicamentis delubitas, noctu in rarias animalium formas verti et vagari, seu potius volare per longinquas regiones, ac nuntiare que ibi agantur, choreas per paludes ducere, et dæmonibus congredi, ingredi ct egredi per clausa ostia et foramina, pueros necare, et nescio que alia deliramenta. De situ Japigiæ, pag. 126.

Transports et sabbats.

en résulta un horrible déluge de frénésie publique qui fut une nouvelle manifestation de la renaissance du paganisme. On était persuadé que les sorcières, les goules, et, quel que soit leur nom, celles qui allaient au sabbat (andassero in corso) tenaient leurs assemblées dans certains lieux, par exemple au mont Tonale en Lombardie, au Barco de Fer- Apre, à l’esplanade de la Mirandole, au mont Paterno de Bologne, au noyer de Bénévent....... Là, sous la présidence d’Hérodiade ou de Diane, elles se livraient à des danses, à des amours infAmes, et se changeaient en loups, en chats ct autres bêtes. L’impiété et la luxure étaient la base de toutes ces saturnales; en dépit de l’Église, on banquetait largement au sabbat et on y profanait ce qu’il y avait de plus vénérable, les croix, les reliques et le pain consacré ; des moines en tunique et des curés avec le pluvial y menaient les caroles.

Y avait-il quelque part une vieille d'une laideur insigne avec quelque tare particulière ? Regardait-elle de travers avec des yeux pleins de colère une société qui la regardait en ricanant? Répondait-elle par des imprécations aux insultes qu'on lui adressait? C’en était assez pour la supposer sorcière, etplusieurs de ces malheureuses, ayant été l’objet de poursuites judiciaires, avaient confessé « qu’elles avaient vu le diable, qu'elles avaient été à cheval sur un balai au sabbat, et qu'elles y avaient reconnu un tel et une telle » : comment douter de leur sincérité? Puis n’ont-elles pas été condamnées, et oserait-on mettre en doute la chose jugée?

Si l'homme peut obtenir du diable les coupables joies qu’il n’ose demander à Dieu; s’il est un moyen de faire un pacte avec une puissance surhumaine, pourquoi si peu de personnes y auraicnt-elles eu recours! Aussi, croyait-on que beaucoup de personnes, et spécialement des femmes,

formaient ensemble une espèce de société secrète ayant ses chefs, et ses assemblées, et ses plaisirs charnels, et ses voluptés de vengeance.

Le susdit frère Bernard Rategno, zélé inquisiteur, a laissé ua livre De strigiis", où il se scandalise à l’idée qu’on puisse émettre un doute sur leur existence. Les masche(c'estainsi qu'il les appelle) tiennent leurs assemblées la nuit du v dredi, renient en présence du diable notre sainte foi, le baptême, la bienheureuse Vierge; elles foulent aux pieds la croix, promettent fidélité au diable en touchant sa main avec le dos de leur main gauche, et en lui donnant un objet quelconque à titre d’allégeance. Toutes les fois qu’elles reviennent au jeu de {a bonne compagnie, elles font la révérence aux diables qui assistent sous une forme humaine. Et elles n'y vont pas en imagination, mais en chair et en os, bien éveillées, et en pleine connaissance; à pied, si le rendez-vous est proche, si non, sur les épaules du diable. Celui-ci parfois les laisse à moitié chemin, et alors elles se trouvent fourvoyées. Tous ces détails résullent des confessions spontanées faites aux inquisiteurs dans toute l'Italie. Bien plus, « pour fermer la bouche aux adversaires », le frère donne des exemples qui lui sont personnels; dans l'instruction d’un procès en Valteline, il a reçu les dépositions d'hommes d’une entière bonne foi, qui vraiment les avaient vues. Tout le monde savait à Côme que cinquante ans auparavant, à Mendrisio, le podestat Lurent de Con-

(1) Ce livre fait suite à la Lucerna Inquisitorum haretica pravitatisreverendi fratris patris Benwanni comensis ordinis Pradicatorum ac inquisitoris egregii, in qua summatim copéinelur quidquid desideratur ad hujusce inguisitionis suncium munus exzsequendum. Milan, 1566. Il a été réimprimé par les soins du révérend père inquisiteur de Milan ad land:m Dei, réimprimé bien des fois, et commenté par François Pegna.

corezzo et Jean de Fossato décidèrent une sorcière à les mener au sabbat : elle y consentit, et ils virent les sorcières réunies; maisle diable, les ayant découverts, les fit fouetter de la bonne manière". Comment se refuser à l’évidence ! Ne sait-on pas combien de sorcières furent brùlées, et cela du consentement des papes eux-mêmes. Po # n’est que trop vrai que l’Inquisition a aggravé pour ces RTS misérables les cruautés légales, dont leurs auteurs se glerifient comme les héros de leurs batailles sanglantes. L’intention de faire le mal était incontestable, et ils méritaient d’être châtiés ceux qui abusaient de leur science sur l'esprit des ignorants et des timides. La puissance des sercières provenait de pactes avec les démons : il y avait donc là une impiété, et l’Église devait la ‘réprimer, de même qu'elle prenait soin de ceux qui étaient possédés du ‘ diable, ou qui étaientses involontaires instruments pour le mal. Tout cela engendrait des crimes de nature à révolter la conscience publique par la bassesse des moyens, et à épouvanter l'imagination par l'horreur des mobiles. Lorsqu’en Allemagne le penchant au mysticisme répandit la crainte des sorcières, Innocent VIII, en 1484, falmina contre elles une bulle des plus sévères, à la suite de laquelle se multiplièrent les procès et les supplices. La foi s'étant affaiblie, on fut amené, comme il arrive toujours, à fortitier la répression sous la forme de l’Inquisition : dans. * les procès, les légistes avaient redoublé de subtilité; ils avaient introduit, bien qu'elle fût réprouvée par le droit (1) Bodin, dans la préface de sa Demonomania , et frère Silvestre de Priero, qui le premier réfuta Luther dans ses Admirables opérations des sorcières et des démons, citent le mémafait. Frère Bernard est l’auteur De sirigomagarum dæmonumque libri.tres, una cum prazxi exectis-

sima et ralione formandi processus contra ipsas, opus finitum, 24 novembre 1520. De Strigibus, 1523, et Quattro apologie, 1525.

canon, la procédure secrète, sous le régime de laquelle il n'est personne qui ne puisse être condamné. Comifent l’homme, et plus encore la femme, livrés aux frayeurs qu’inspire la solitude, et à des enquêteurs endurcis au spectacle de la douleur, qui tiraient gloire et souvent profit de les trouver coupables, auraient-ils pu échapper? Aussi combien, dans la conviction qu'ils ne pourraient éviter @& dernier supplice, et qu'alors même qu’ils s’en tireraient, ils subiraient des opprobres pires que la mort, faisaient des aveux spontanés, et fortifiaient ainsi eux-mêines chez les autres la croyance à leurs crimes!

Les aceusateurs eux-mêmes étaient aussi superstitieux que les accusés : ils tenaient pour règle qu'il fallait faire entrer la sorcière à reculons dans la salle, afin de la voir, avant qu’elle même ne pùt les voir; qu'il fallait prendre garde à ce qu’elle ne les touchât, qu'il fallait « apporter du sel exorcisé, des rameaux et des herbes bénis, comme de la rue et autres semblables ‘ ». Un autre enseigne que si un patient ne résiste pas à l'odeur du soufre, cela prouve qu'il est possédé du diable. Ensuite ils le faisaient déshabiller, raser, purger, afin qu'il n'eût plus sur le corps et au dedans aucun maléfice qui l’empéchàt de révéler la vérité. La taciturnité est le symptôme de maléfice qu’on retrouve le plus dans les anciennes procédures, de mème qu'elle est un des symptômes les plus dangereux pour les accusés dans nos procédures modernes.

(1) C'est ainsi que parle frère Jérôme Menghi dans son déja cité Compendio dell arte exorcistica, pag. 480. Il dit cependant, pag. 416, que les sorcières n'ont aucun pouvoir sur les inquisiteurs dans l'exercice de leurs fonctions, et que « plusieurs fois ces magiciennes et ces sorciéres, interrogées sur le point de savoir pourquoi elles ne jetaient point de sorts aux juges et aux inquisiteurs, répondirent : qu’elles l'avaient bien souvent tenté, mais sans pouvoir jamais y réussir ».

Fm. !

On proposait quelquefois des remèdes efficaces, mais. imafadents. Si un vampire venait à sucer le sang, l'autorité devait brûler le cadavre, et le mal cessait, suivant ce que nous affirme le sceptique Montaigne. Une dame de Mantoue se croyait ensorcelée; son médecin Marcel Donato prescri-

vit de mettre dans ses excréments des clous, des plumes,

des aiguilles : cette dame , quand elle crut qu’on les avait chassés de son corps, se trouva guérie. Oui, mais donc le fait était vrai ; la dame avait vu ces objets, elle n’en pouvait plus douter, et sa conviction passa à toutes ses connaissances, et ainsi de suite de proche en proche.

Tout code du temps contient des pénalités contre les sorcelleries. Déjà le fameux jurisconsulte Barthole cunseillait à l’évêque de Novare de faire mourir à petit feu une femme accusée d’avoir adoré le diable, et d'avoir, par ses sortiléges, amené la mort de plusieurs enfants‘. Une loi vénitienne de 1410 prohibe sévèrement les sortiléges, et les esclaves qui interrogés à ce sujet s’obstinaient dans leur silence, étaient menacés de la torture. Le statut de Mantoue, qui dura autant que la domination des Gonzague, c’est-àdire jusqu’à la fin de 1708, veut qu'on livre aux flammes les auteurs de maléfices, d’incantations, et de sortiléges, et autres, par exemple ceux qui donnent des philtres pour dompter le cœur d'autrui et inspirer de l'amour, ou pour d’autres buts coupables, de telle sorte qu'un homme ou une femme en soit possédée et conduite à la folie, ou à la maladie et à la mort. Si la tentative a manqué son effet, les coupables sont condamnés au fouet et à perdre la langue, ainsi qu'à être chassés du territoire. Celui qui a l'habitude de semblables actes soit cn secret, soit en pu-

(1) XiLkTTI. Consilia criminalia; Venise, 1503, tom. I, Cons., 6.

blic, sera bràlé : chacun peut le dénoncer, et on doit se contenter d'un témoignage unique, pourvu qu’il émane d’une personne de bonne renommée qui jure d'avoir vu; ou bien il suffit encore de quatre témoins qui attestent que tel est le bruit public. On excepte le seul cas où les incantations ont été faites dans l'intention de guérir. Pour peu qu'on les cherche , on multipliera à l'infini les exemples de semblables lois.

En Italie, cette erreur était commune, et dans le seul diocèse de Côme, s’il en faut croire Barthélemy Spina, il y avait en une seule année plus de mille procès, et plus de cent condamnés au feu étaient exécutés ‘.

Au spectacle de tant de procès et de tant de victimes, l'homme est pris d'une terrible défiance pour sa propre raison : on se demande si tout fut mensonge ou délire; si ce furent de pures inventions de juges possédés de cette soif de sang, qui trop souvent est confondue avec la soif de la justice.

Beaucoup denos contemporains sontencore persuadés de la puissance de certaines personnes pour produire chez les autres le sommeil magnétique et le sommeil du somnambulisme. Sommes-nous bien sûrs que cet art ne fàt pas déjà connu ? Certainement dansles philtres entraient les plantes qu'onappelleencoreaujourd'huiherbes de sorcières ou magiques, qui sont généralement des solanéeset des narcotiques: Della Porta et Cardan indiquent l’opium, lajusquiame, la belladone, le datura, le stramonium, le laudanum et

(1) Millenarium sepe excedit multitudo talium, qui unius anni decursu in sola Comensi diocesi ab inquisitore, qui pro tempore est, ejusque vicariis, qui octo vel decem semper sunt, inquiruntur et examinanfur, et annis pene singulis plusquam centum incincrantur. Spina, De Strigibus, cap. 13.

Crimes imputés aux magiciens.

la mandragore. Ceux qui s'étaient fait des onclions avec des extraits de ces plantes, dans leur extase comateuse, voyaient des diables, des sabbats, et d’autres images qu'on eitait sans cesse dans les conversations et dans les histoires fantastiques du temps; et dans leurs transports ils se figuraientousouffriroujouirréellement. Le sommeil dissipé, ils

‘pouvaient encore se persuader qu'ils sortaient d’un état réel,

attendu la croyancecommune; à force de le répéter, ils en étaient convaincus eux-mêmes, et ils allaient jusqu'aux aveux, quand l’habileté de l’accusateur ou l’épouvante de la torture leur troublait l'esprit.

Bodin, jurisconsulte de premier ordre, qui, dans son livre De republica, a devancé les grandes conceptions de Montesquieu, fitune Demonomania, où il énumère les crimes des magiciens : 1° ils reniaient Dieu; 2° ils le blasphémaient ; 3° ils adoraient lediable; 4° ils lui consacraient leurs enfants; 5° ils les lui offraient comme victimes; 6° ils les consacraient à ce démon dès le sein de leur mère ; 7° ils promettaient d'attirer à son service le plus de personnes possible; 8° ils juraient au nom du diable, et s’en glorifiaient ; 9° ils commettaient des incestes et des abominations; 40° ils tuaient des personnes pour en cuire et manger la chair; 11° ils étaient surtout friands de la chair des pendus; 12° ils faisaient mourir les gens à l’aide de poisons et de sortiléges; 13° ils faisaient périr les bêtes ; 14° el aussi les fruits et les céréales; 15° ils avaient commerce charnel avec le diable. o |

Nous nerecherchons point icisices crimes étaient vrais : on y croyait, et ce mème Bodin se déchaîne contre ceux qui nient l'existence des sorcières, principalement contre Viero; et si, en le réfutant, il s'emporte outre mesure, voici l’excuse qu'il en donne : il est impossible, pour peu

qu’on soit touché de l'honneur de Dieu, d’entendre de tels blasphèmes sans se mettre en colère.

Les faits existaient donc : ils dépassaient les phénomènes naturels; les causes en étaient données, par la science et les opinions du temps; l'autorité, interprète de l'opinion publique, devait chercher elexaminer ceux qu’on accusait; l'instruction se faisait conformément à la jurisprudence reçue, et le châtiment était, je ne dirai pas juste, mais légal.

Que les procès de l’Inquisition fussent considérés comme rentrant parfaitement dans la légalité, nous en trouvons la preuve dans les monuments qu’on imprimait, codes, arse- -saux, pratiques, plutôt que deles tenir secrets ; et du reste, quelle nécessité de les cacher, puisqu'on ne procédait pas autrement que devant les autres tribunaux ou les autres juges? 1

Elisée Masini ', parlant des magiciens, des sorcières e des enchanteurs contre qui doit procéder le Saint-Office , dit : « Plus ces sortes de personnes aliendent en maints endroits de l’Italie et aussi à l'étranger, plus il convient d’être vigilant ; aussi, nous ne devons pas ignorer que c’est ce tribunal qui doit juger tous ceux qui ont fait un pacte soit implicite, soit explicite, soit par eux-mêmes, soit par autrui, avec le démon, savoir :

« Ceux qui rétiennent prisonniers (comme ils le prétendent } les démons dans des bagues, dans des miroirs, dans des médailles, dans des fioles et autres objets semblables ;

(1) Sacro arsenale, ovvero Pratica dell’ ufficio della santa Inquisizione, di nuovo corretto ed ampliato ; Bologne, 1665. J'ai trouvé les mêmes renseignements dans la Brere informatione del moda di trattare le cause

del Sant” Officio, per li molto rererendi vicarj Wella santa Inquisizione di Modena, 1650.

« Ceux qui se sont donnés corps el âme en apostasiant la sainte foi catholique, et qui ont juré d’appartenir au démon , ou qui le lui ont écrit même avec leur propre Sang ;

« Ceux qui vont au bal, qu'on a coutume d’appeler le striozzo;

« Ceux qui jettent des sorts à des êtres raisonnables ou sans raison, en les sacrifiant au démon;

« Ceux qui l’adorent ou explicitement ou implicitement, en lui offrant du sel, du pain, de l’alun ou d’autres choses ; |

« Ceux qui l'invoquent en lui demandant des grâces, en s’agenouillant devant lui, en allumant des cierges ou autres lumières, en l'appelant ange saint, ange blanc, ange noir, en lui disant votre sainteté, ou autres paroles semblables;

« Ceux qui lui demandent ce qu'il ne peut faire, comme de violenter la volonté humaine, ou de savoir les choses futures qui dépendent de notre libre arbitre;

« Ccux qui dans ces actes diaboliques se servent des choses saintes, par exemple dessacrements, soit dans leur forme, soit dans leur substance ou de choses sacramentelles et bénites, et de paroles de l'écriture sainte;

« Ceux quimettentsur les autels où l’on va offrir le saint sacrifice des fèves, du parchemin, de l'aimant ou autres objets, afin de consommer un sacrilége en célébrant sur ces objets la sainte messe;

« Ceux qui écrivent ou récitent des oraisons non approuvées et même réprouvées par la sainte Église pour se faire aimer d’un amour déshonnéte, par exemple l’oraison de saint Daniel, celle de sainte Marie, celle de sainte Hé- Jène ; ou qui portent sur eux des caractères, des cercles,

des triangles, etc., pour se préserver des coups de leurs ennemis, ou pour ne point confesser la vérité dans les tourments, ou qui gardent des écritures de nécromancien, font des incantations ou exercent l'astrologie judiciaire à propos d'actes qui dépendent de la libre volonté; p

« Ceux quifont, comme on dit, des marteaux, ou mettent au feu des petites marmites pour inspirer une passion ou pour empêcher l’exercice du devoir conjugal;

« Ceux qui jettent les fèves, se mesurent le bras avec les paumes des mains { font des passes), qui font tourner les cribles ‘, qui examinent la trace des pieds, qui regardent ou se font regarder dans les mains pour savoir les choses futures et passées, et qui pratiquent d’autres sortiléges du même genre. » (C.)

Ce serait pour l’erreur un trop beau privilége que de n'avoir pas un contradicteur, et il y en eut pour celte croyance aux assemblées nocturnes si répandue qu'elle fût alors. Samuel De Cassini s'appliqua à prouver que le démon ne transporte pas réellement ces femmes, mais produit seulement en elles une extase, en vertu de laquelle elles croient voler et se trouver transportées au milieu de la foule ; mais Jean Dadone, dominicain, soutient que le vol est quelquefois réel *; son avis est partagé par frà Barthélemy Spina, maître du sacré palais *, par frà Sylves-

(1) Ceci ne rappelle-t-il pas tout à fait nos tables tournantes.

(2) François VITTORIA, Prelectiones theologice, lib. Il.

(3) B. Spina, De Strigibus et lamiis, 1523, avec les trois apologies. Spina de Pise a beaucoup écrit sur les controverses d'alors, d'abord contre Pomponace, à propos de la prétendue mortalité de l'âme, ensuite contre les nouveaux hérétiques touchant le pouvoir du pape, la nécessité de se confesser avant la communion, la forme de la consécration , et au sujet de l'immaculée conception, en réfutant surtout le cardinal Cajétan et Catarino.

Quelques

nient les assembiécs nocturnes.

tre Priero, que nous avons cité plus haut, et par Paul Grillandi légiste florentin, qui avait commencé par nier ces faits magiques ', et mème par Jean François Pic de la Mirandole ?. Frà Leandro degli Alberti,.en traduisant un livrede ce dernier, raconte : « C’est l’année dernière qu’on

a découvert ce maudit, ce scélérat et .diabolique jeu della donna, où l’on renie, blasphème et outrage Dieu, où l’on va jusqu’à fouler aux pieds la sainte croix, douce consolation des fidèles chrétiens et étendard du salut, et où l’on porte encore d’autres atteintes à notre trèssainte foi. Après de scrupuleuses investigations et en pleine connaissance de cause, même après une enquête juridique dusage et prévoyant censeur et inquisiteur des hérétiques, on parvint à remettre aux mains de la justice quelques-uns de ces hommes maudits, et, conformément aux lois, ils furent exposés sur un énorme bûcher, ct enfin brùlés en châtiment de leurs crimes et pour l'exemple d'autrui. Or, de jour en jour, on multiplie les poursuites pour extirper et arracher ces ronces du milieu des herbes précieuses et parfumées des fidèles chrétiens. Plusieurs commencèrent à murmurer en disant qu'il était injuste de voir de pareils hommes aussi cruellement immolés, alors qu'ils n’avaientrien fait pour mériter un pareil traitement : ils ajoulaient que tout ce qu'ils disent de ce jeu, ils le disent par sottise et absence de cervelle, ou par peur d’un douloureux martyr. Il n’est pas vraisemblable que les hommes aient commis de semblables attentats à l’hostie consacrée, à la

(1) De sortilegiis.

(2) Strix, sive de ludificatione dæmonum, 1523, et la version ita-

lienne imprimée à Venise en 1566 sous le litre de // libro della strega, orrero delle illusioni del demonio.

fà

croix du Christ ou à notre très-sainte foi. Et ce qui le prouvait, c'est que plusieurs d’entre eux, après un aveu, avaient nié énergiquement. Ces récriminations croissaient de jour en jour parmi le peuple; quand elles furent venues aux oreilles de l’illustre prince Jean-François, cet homme qui certainement n'était pas moins chrétien que docte etlettré, voulut approfondir la cause, et s'éclaircir par de minutieuses investigations sur son essence, comme sur ses moindres détails. C’est ainsi qu'il intervint et assista en personne à l'instruction faite par l’inquisiteur; il voulut même interroger les inculpés en tête à tête, et successivemgni sur toutes les © parties de ce détestable jeu, sur les rites. abominables, sur les habitudes profanes, sur les modes défendus et les opérations interdites par l'Église qu'y pratiquent cha-

« quejour, non-seulement quelques-uns, mais le plus grand

nombre des adeptes. Sur les points essentiels, il ne trouvait point entre eux de différence; tous se plongeaient dans d'abominables excès : aussi, en sa qualité de vrai serviteur de Jésus-Christ, il disait que chacun devait se bien garder pour ne point tomber dans le piége de notre antique ennemi; et, pour le démasquer le mieux possible et en tout lieu, il se mit à écriresur cette coupable, scélérate et détestable école du démon. »

Jean-François introduit la sorcière qui entre en dialogue

avec un incrédule (Apistio) , et qui oppose toutes les ohjections du bon sens à toutes les confessions de la magicienne, pendant que le juge (Dicasto) emploie les formules juridiques pour prouver qu’il ne s’agit pas cette fois d’illusions, et pour soutenir la vérité des dépositions de celle-ci relativement àla réalité des voyages au sabbat, des orgies, des noces infàmes qui s’y célèbrent, et de l'abus sacrilége des

saintes espèces. Dans d’autres procès, le prètre Benoît lui a avoué sesamours charnels avec le diable qui avait pris le nom d’Armellina : ce malheureux préférait ces voluptés à toutes autres et conversait avec le tentateur même sur les places publiques, ce qui lui donnait l'air d’un fou aux yeux des passants pour qui son interlocuteur restait invisible. Par amour pour lui, il ne baptisait pas les enfants, il ne consacrait pas les hosties, et à l'élévation il les présentait dans le sens contraire aux règles liturgiques : c'est ainsi qu’il violait les sacrements. Il a appris aussi d’autres hommes qu’ils étaient si éperdument passionnés pour un démon sous la forme d'une femme, qu'ils allaient jusqu’à lui sacrifier leur vie, et cette grande flamme ne cédait que devant la flamme du bûcher. Ces faits sont si communs, que d'après les aveux des coupables, on voyait au sabbat plus de deux mille personnes.

La sorcière de Pic de la Mirandole convient d’avoir fait tomber la grêle sur les champs de ceux qu’elle détestait, d'avoir tué leur bétail, et d’avoir sucé le sang sous les ongles des enfants, au point qu’ils en seraient morts, si ellemême n’y avait pas appliqué le remède enseigné par le démon. L’incrédule, insistant, veut savoir pourquoi elle n'a pas demandé de salaire au démon. Et la sorcière de répondre qu’elle a eu un salaire, mais que l’argent disparaissait, et que le plus grand attrait consistait toujours dans le plaisir des sens. Le démon lui permettait d’accomplir ostensiblement tous les actes d’une chrétienne, mais à condition qu'en assistant aux offices divins elle protesterait tout bas de son incrédulité, que par des roulements d’yeux et autres grimaces elle témoignerait de son dédain, et qu’en recevant dans sa bouche le pain consacré, elle le conserverait pour le profaner au sabbat.

LÉRÉSIE DÉMONIAQUE. SORCELLERIE. 444

Paul Grillando fit le procès à une femme, qui, rapportée à la maison par le diable, son amant, entendit sonner l’ave maria du matin ; tout aussitôt celui-cis’enfuit, en la laissant sur place, où on la trouva toute nue. Un mari, à force d’épier sa femme, reconnut qu'elle se faisait certaines onctions, puis disparaissait; il la battit si bien qu'il l’obligea à de complets aveux, et se fit conduire par elle jusqu'au sabbat. Là, assis à table, il trouva les mets insipides et demanda du sel dont on ne se sert pas dans ces banquets; en ayant obtenu, après de longues instances, il s'écria : « Loué soit Dieu, que le sel soit enfin venu. » Cette exclamation suffit pour tout faire évanouir, et il se trouva dans un lieu parfaitement inconnu de lui, où des bergers survenus au matin lui apprirent qu’il était dans le voisinage de Bénévent à cent milles de sa patrie. A son retour, il fit poursuivre et condamner sa femme *. Lesusdit Barthélemy Spina citait volontiers d’autres faits comme étant d’une égale certitude. Une jeune fille qui demeuraitavec sa mère à Bergame, une certaine nuit futtrouvée à Venise dansle lit d’un de ses parents. On lui demanda comment cela s'était fait : elle raconta en rougissant qu’elle avait vu sa mèrese faire une onction sur le corps, ct qu'aussitôtsous une nouvelle forme ellel’avait vuesortir par la fenêtre. Elle voulut à son tour faire la même expérience, elle suivit sa mère, et la vit tendre desembùches à ce jeunc parent; épouvantée de cela, elle invoqua le nom de:Jésus, et aussilôt tout disparut. L’inquisiteur fit des poursuites, et la mère, mise àla torture, confessa tcut. Antoine Leone, charbonnier de la Valteline, se trouvant à Ferrare, raconfait qu’un mari vit sa femme faire une semblable onc-

(1) De sortilegiis, lib. JI, quest. VII.

tion, et s'échapper ensuite par la cheminée; il en fit autant etla rejoignit dans une cave. La dame, en le voyant, fit un signe, et tout disparut : quant àlui, surpris en eet endroit, il fut arrêté commeun voleur ; et ilne put s'échapper qu’en racontant le fait qui fit conduire ‘sa femme au supplice *.

Le bon sens le plus vulgaire suffit pour expliquer ces faits, mais il n’y a pas la mêmeclarté pour tous ceux que citent les apologistes, et leurinsistance prouve bien qu’ils avaient des contradicteurs. En 1518 ; le sénat de Venise, blàmant les rigueurs excessives des inquisiteurs dans le Val Camonica, fameux de tout temps pour cette plaie des sorcières, évoqua à lui tous ces procès, et décida qu’en pareilles matières les magistrats de la cité s'adjoindraient aux ecclésiastiques, L'opinion vulgaire fut combattue par le franciscain Alphonse Spina ?, par le chevalier Ambroise Vignato, jurisconsulte de Lodi*. Jean-François Ponzinibio, légiste de Plaisance, niait que le démon pùt engendrer commeincube ou succube; il considérait comme de pures illusions le vol des sorcières ou le sabbat *. André Alciat écrit *: «Un inquisiteur était venu dans les vallées subalpines « pour rechercherles sorcières; il en avait déjà fait bràler « plus de cent, et chaque jour il offrait de nouveaux ho- « locaustes à Vulcain; de toutes ces victimes, il en était « beaucoup à qui il aurait fallu plutôtun grain d’ellébore « quela purification par le feu; à la fin, les paysans en

(1) De strigibus, cap. XVII et seg.

(2) Fortalitium fidei.

(3) De hæresi.

(4) Delamiis, et excellentia utriusque juris.

(5) Parergon juris, VII, cap. 23; VIII, cap. 21. C’est surtout contre lui que sont dirigées les réfutations de Martin Delrio, Disquisitionum magicarum, lib. III, 9, 16.

« armes s’opposèrent à ces violences, et exigèrent que la « cause fût portée au tribunal de l’évêque, quim’envoya les

« pièces de procédure en me demandant mon avis. » La

régonse fut qu'il de fallait plus livrer ces malheureuses au supplice; qu’il ne fallait voir dans ces exemples de crédulité que des visions de femmelettes; et pourquoi (demandait Alciat) le démon n’aurait-il pas pu prendre la ressemblance de ces dames ? et comment se faisait-il que tout le sabbat se dispersàt à la seule invocation du nom de Jésus?

Pierre Borboni, archevêque de Pise, consulta un jour les savants de l’université à propos de certaines religieuses qu’on disait possédées, pour savoir si le phénomène était naturel ou surnaturel. Celse Cesalpino, fameux naturaliste, répondit en exposant fort au long les prodiges attribués à la magie, sans paraître les attaquer; puis, en se fondant sur Aristote, il avanca qu’il existe des esprits intermédiaires entre Dieu et l'homme, mais qui ne peuvent communiquer avec nous ‘. Il aurait fallu en conclure que les possessions soumises à son examen manquaient de réalité, mais lui, eu égard aux temps, déclare seulement que ces faits ne sont pas naturels, et qu’il faut leur appliquer les exorcismes de la sainte Église.

En face de ce courant de l'opinion auquel cédaient et le vulgaire et les savants, nous éprouverons plus de regrets que d’étonnement à voir les membres les plus considérables de l’Église se laisser eux-mêmes entratner. En 1494, le pape Alexandre VI, ayant appris in provincia Lombardiæ diversas utriusque sexus personas incantationibus et diabolicis superstilionibus operam dare, suisque veneficis et variis observationibus multa nefanda scelera procurare, ho-

(1) Demonum investigatio peripatetica, in qua explicatur locus Hippocratis, si quid divinum in morbis habeatur. Florence, 1580.

Prélats ct papes qui croient à la magic.

mines ci jumenla ac campos destruere, el diversos errores inducere, il commit des inquisiteurs pour faire des poursuites, mais en leur défendant de s'occuper des sortiléges, des diableries et dessorcelleries, si ce.n'@t lorsqu'il y audi ( abus des sacrements et des attentats contre la foi. En 4521, Léon X, à l’occasion de nombreux sortiléges découverts dans le Val Camonica, parle aux inquisiteurs de Venise d’une funeste engeance qui renie le baptême, donne le corps et l'âme à Satan, va même pour lui plaire jusqu’à tuer les enfants, et exerce d’autres maléfices ‘. En 1593, Adrien VI écrivait au Saint-Office de Côme qu’on avait découvert des personnes de l’un et l’autre sexe qui reconnaissaient pour seigneur et maître le diable, et qui par leurs incantations, leurs carmes sacriléges et autres criminelles superstitions, gâtent les fruits de la terre , et se livrent à d’autres excès, à d'autres crimes ?.

Le père Carrara, dans l’histoire de Paul IV (L. II, $ 8), rapporte qu'en ce temps-là les démons jouèrent des quatre pieds, parce qu’ils se sentaient acculés. Entre autres exemples, l'année 1358 ils envahirent un asile d’orphelines à Rome; le pape institua à ce propos une congrégation de prélats respectables , à la tête de laquelle il mit le car-

(1) Cum in Brixensi et Bergomensi cicitatibus et diocæsibus quoddam hominum genus perniciosissimum ac damnalissimum labe hœretica, per quam suscepto renuntiabatur baptismalis sacramento, Dominum abnegant, et Satanæ, cujus consilio seducebantur, corpora et animas conferebant, et ad illi rem grutam faciendam in necandis infantibus passim studcbant, et alia maleficia et sortilegia exercere non verebantur..... Bulle du 15 février 1521.

(2) Repertæ fuerunt quamplures utriusque sczus persona.... diabolum in suum dominum el patronum assumentes, eique obedientiam et reverentiam exhibentes, et suis incantationibus, carminibus, sortilegiis aliisque nefandis superstitionibus jumenta et fructus terre multipliciler lœdentes, aliaque quamplurima nefanda, excessus et crimina, codem diabola instigante, committentes et perpetrantes, etc.

dinal doyen Bellay et J.-B. Rossi, général des Carmes, en les chargeant.d’examiner le fait et de dissiper par des exorcismes Je trouble subitement introduit parmi ces | tres enfants. &-Une magicienne originaire d’Afrique, habitait dans Îe Transtevere, prétendit guérir un certain César, sellier du pape, qui était devenu cataleptique, et qu’on croyait possédé du diable ; mais elle voulait avoir la permission du pape, de peur d’encourir les peines édictées par lui contre les actes de superstition. Le père Ghislieri non-seulement refusa la licence, mais fit emprisonner la sorcière, et bien qu’on ne pùt établir sa culpabilité, il la fit exiler, et soumit le sellier aux exorcismes du père Rossi. Le père reconnut qu'il était véritablement possédé; il ordonna donc à la mère de faire de minutieuses recherches dans la maison, surtout sous les couvertures, sous les seuils de portes, où les sorciers ont coutume de cacher leurs maléfices; et de fait, sous une pierre on trouva une petite marmite sale et poudreuse, qui contenait un amas de papiers et de chiffons, une petite couronne de cheveux blonds comme l'or, dont le nœud était lâche, deux cornes de mulet, deux plumes de poule pliées en triangle; deux aiguilles plantées dans un cœur de cire, un morceau d'ongle humain, des graines de cicérole et- autres légumes, ct au fond trois papiers pliés. L'un offrait au centre l’image grossièrement dessinée d’un homme transpercé de deux flèches se croisant à la façon d’un X; dans l’autre, on lisait treize noms inconnus , probablement de démons; sur le troisième, on lisait : « César, en passant ici dessus, tu seras pour dix années souffrant », et d’autres paroles inintelligibles. On mit aussitôt le petit vase dans l’eau bénite, et on le garda en lieu sûr : au même instant, César fut délivré, et HI — 10

846 | | DISCOURS Il.

redevint bien portant et tranquille, Tout ceci nous est raconté par le père Carrara pour attester combien le monde était souillé par les attentats du démon,.gt comment Paul IV y remédia avec une sainte riggeur. Tote

. Grégoire XV fulminait contre les a@teurs des maléffces qui amènent, sinon la mort, au moins des maladies, des divorces, l'impuissance d'engendrer, et des dommages pour les animaux, les semences et les fruits; il veut que les coupables soient reclus entre quatre murs.

S’il faut en croire le sérieux historien De Thou, on disait que Sixte-Quint avait eu commerce avec le diable, et s’était donné à lui, à condition qu'il serait pape, et régnerait pendant six ans. De fait il obtint la tiare, et pendant cinqans se signala par des actions qui surpassent la portée de l'esprit humain ; après quoi il tomba malade, et le démon vint lui rappeler son pacte. Sixte-Quint, furieux, lui reprocha sa mauvaise foi, parce qu’il n’y avait que cinq années d’écoulées; mais le démon lui dit : « Souviens-toi « qu’un jour qu'il s'agissait de condamner quelqu'un qui « n'avait pas l’âge légal, tu lui as dit, je lui donne une « de. années. » Le pape ne sut que répondre, et se prépara à mourir au milicu des remords.

Il est vrai que De Thou ne garantit pas le fait, qui peut être une invention de la malveillance espagnole :. Sixte- Quint promulgua en 1585 la très-longue bulle Cali et terre creator Deus, où il condamne la géomancie, l’hydromancie, l’aéromancie, la pyromancie, l’oneiromancie , la chiromancie, la nécromancie ; l’art de jeter des sorts avec les dés, ou des pincées de grains de blé et de fèves, le fait de contracter un pacte avec la mort ou l'enfer pour

(1) De Tao, Histoire Unirerselle, livre XI.

trouver des trésors, le fait de consommer des crimes, d'accomplir des sortiléges., l'habitude de brûler des parf des Éterg au démon , comme aussi les pratiques

personnes étendent par l'intermédiaire des possédés et des femmes lymphatiquesæt fanatiques interroger le démon sur l'avenir; celles de certaines femmes qui gardent un démon dans une fiole, et qui, après s'être oint avec de l’eau et de l’huile la paume des mains et les ongles, l’adorent. Le pape prohibe tous les livres d’astrologie; il défend de prendre sur une personne un ascendant magique et de décrire des pentagones; enfin il condamne les autres superstitions qui avaient cours alors. Il faut remarquer que toutéé tés qualifications se trouvent déjà dans Porphyre ‘, ce qui établit d’abord la généralisation de semblables pratiques, laquelle nous appañaît comme une éruption de l'esprit satanique au temps de la Réforme, et ensuite la persistance de ces pratiques malgré toute la vigilance de l'Église.

En 4598, Clément VIII était parvenu à la 63° année de sa vie et à la septième de son pontificat. Les chiffres climatériques 7 et 9 faisaient croire au peuple qu'il arfterait malheur au pape, et celui-ci avait soin de répéter qu’il n'avait que soixante-deux ans, cn attendant que la mauvaise influence fût passée.

Un astrologue annonça à Paul V qu'il ne vivrait pas longtemps ; aussi s'empressa-t-il de renvoyer son cuisinier et son maître d'hôtel; s'entourant de précautions, il n’osait recevoir aucune pétition d’inconnus, il ne voyait que poisons et embûches, et il ne fut guéri que par un remède homæopathique, c’est-à-dire par une consultation

(1) Ecssseu, Preparatio evangelica, lib. II, VI.

Prélats ui comttent la magie.

d’astrologues qui lui déclarèrent que le temps de l’influence redoutable était passé. ° |

En 1588 le cardinal Augustin Valier, célébre év de Vérone, dans une lettre pastorale, seliglaint de ce gta Y « eut des hommes, il est vrai de vile et basse condition,

« quiont fait pacte avec l’enfer, c’est-à-dire avec le démon

« infernal, en se livrant à des actes de superstition, à des « incantations, à des sortiléges, et autres semblables abo- « minations».

L’évèque Bonomo, dans ses constitutions pour le dio-

cèse de Côme, défend l'usage des figures et des anneaux

magiques dans le traitement des maladies des hommes et des bêtes; il prohibe les sortiléges, les bandages et les for-

- mules magiques pour guérir les blessures et les maladies,

et la récolte des fougères et de leurs semences dans des jours et à des heures donnés. Il veut que les magiciens et les devins soient punis par l’évêque comme les sorcières qui fascinent et tuent les enfants, envoient la stérilité et

la gréle.

Saïînt Charles dans son premier concile provincial ordont que les magiciens, les auteurs de maléfices, d'incantations, en un mot que tous ceux qui ont fait un pacte tacite ou exprès avec le diable, soient punis sévèrement par l'évêque et exclus de la congrégation des fidèles *. Dans son rituel, il fixe la pénitence qu’on doit appliquer aux magiciens à cinq années; celui dont les conjurations ont amené des tempêtes sera mis pendant sept ans au pain

(1) Magos et ‘maleficos, qui se ligaturis, nodis, characteribus, verbis occullis mentes hominum perturbare, morbos inducere, ventis, tempestati, aeri ac mari incantationibus imperare posse sibi persuadent aut aliis pollicentur, cælerosque omnes, qui quavis artis magicce ct veneficii genere

pactiones el fœdera expresse vel tacite cum dæmonibus facient episcopi, acriter puniant, et e socielale fidelium ezierminent. Part. III, pag. 5.

et à l’eau, celui qui a fasciné par ses incantations devra faire trois carèmes; celui qui fait des pansements ou deg philtres magiques sera soumis au même régime pendant deux ans. Il avait défendu d'indiquer dans les sermons la fin du monde :, et dans le V° concile provincial on lit : Ad nuplias matrimoniaque impedienda vel dirimenda eo cum ventum sit, ut veneficia fascinosve homines adhibeant, atque usque adeo frequenter id sceleris committant, ut res plena impielalis ac propterea gravius delestanda ; îfaque ut a tanto tamque nefario crimine pane gravitate deferreantur, excommunicalionis late sententias vinculo fascinanies el venefici id generis irretili sint.

Dans la Mesolcina, vallée italienne des Grisons, abondaient les sorcières, qui faisaient des philtres, fascinaient des enfants, provoquaient les orages, et allaient ensenable aux sabbats, où le diable les invitait à fouler aux pieds la croix. Saint Charles, envoyé comme légat pontifical dans ce pays, les fit poursuivre, et trouva le mal plus grand qu'il ne le pensait. Cent trente sorcières firent leur abjuration; d'autres furent brûlées avec leurs complices, parmi lesquels on compte Dominique Quattrino, prévôt de.Rovereto, qui d’après onze témoins avait été vu au sabbat menant une danse revètu des ornements qu’il portait à la messe, et tenant en main le saint chrème (D.)

Le père Charles Bescape, à la date du 8 décembre 1583, racontait à son supérieur le supplice de quelques-unes de ces sorcières. « Dans un vaste champ s'élevait un bûcher : « chacune des sorcières y fut étendue et attachée sur une « plate-forme, la bouche tournée du côté du bûcher, aux « côtés duquel on mit le feu ; et les flammes gagnèrent

(1) Acta, p. 3.

Ra

si vite, qu'en peu d’instants les chairs furent consumées et les os réduits en cendres. Après que le bourreau les eut attachées à la plate-forme, chaque condamnée avait de nouveau confessé ses péchés, et je leur avais donné l’absolution : d’autres prêtres les encourageaient à

bien mourir, en les assurant du pardon de Dieu. . ... Je

ne puis assez vous dire avec quels sentiments de profonde contrition et avec quel courage elles ont marché au supplice. Après s'être confessées et avoir reçu la communion, elles déclarèrent accepter tout, comme venant de la main du Très-Haut, en expiation de leurs égarements, et elles lui offraient avec une manifeste contrition leur corps et leur âme. La plaine regorgeait d'une foule immense, très-serrée, émue jusqu'aux larmes, et criant de toutes ses forces : Jésus! et ces femmes infortunées, une fois sur Je bûcher, au milieu du pétillement des flammes répondaient en prononçant elles-mêmes ce saint nom; en signe de salut, elles avaient au cou le saint rosaire... J'ai voulu donner tous ces détails à votre révérence , pour qu'elle pàt remercier Dieu et le louer pour les précieuses gerbesrecueillies dans cette moisson. (E). » En 1586, Daniel Malipiero, sénateur vénitien, fut arrêté

comme nécromant et avec lui les nobles Eustache et Francois Barrozzi; ils furent condamnés à faire abjuration. François, qui a laissé différents traités de mathématiques et de philosophie, persistait à nier; mais quand on lui cut promis de lui laisser la vie et les biens ; il confessa qu'il avait fait des pratiques diaboliques avec profanation des saintes huiles et d’autres sacrements; qu'il avait violenté l'esprit du prochain avec des cercles magiques; qu'il avait fait la statue de plomb conformément aux règles indiquées par Cornélius Agrippa; il ajouta qu’il pouvait

faire venir quelqu'un des extrémilés du monde : une plaque de métal fabriquée sous la constellation de Vénus lui suffisait pour forcer une personne à lui vouloir du bien, et d’autres préparées sous l'influence de diverses planètes pour acquérir de l'or, des dignités, des honneurs. Il était convaincu qu'il pouvait avec des sortiléges instruire son fils dans toutes les sciences; qu'il avait découvert le sens des hiéroglyphes de la place de Constantinople, lesquels lui avaient révélé que l’année 1588 devait voir s'éteindre la famille des sultans et la puissance des Tarcs. Se trouvant à Candie pendant une longue sécheresse, il avait fait pleuvoir, mais en même temps il vint une tempête de grêle qui dévasta les champs qu'il possédait dans cette île. IL était passablement riche , mais, grâce à ses vices, il se trouva souvent dans la gène. Il fut condamné à payer une petite somme qu'on transforma en croix d'argent, et à faire certains actes de ‘piété; on l’exhorta encore d’avoir toujours dans sa chambre de l’eau bénite pour se défendre contre tant d’esprits infernaux avec qui il avait ea des rapports familiers. (F.) |

Les choses allaient de la même facoh, si ce n’est pire, hors de l'Italie. En France, sous le règne de François I, cent mille personnes furent condamnées pour sorcellerie ', et en 1609, sous Henri IV, il y eut seize cents accusés du même chef. On ne connaît que trop les faits d’obsession au temps du jansénisme, c’est-à-dire au grand siècle du grand roi, mais il ne faut pas oublier que dans le procès du jésuite Girard, en 1731, douze juges, sur trente et un, l'avaient condamné au feu pour magie et inceste spirituel ; en appel la sentence fut cassée. On en peut dire autant de

(1) Cazper, De odio Satana, lib. I, diss. 3.

La croyance à la sorcellerie sc pro-

pe hors e l'Italie.

452 DISCOURS If.

l'Angleterre et del’Allemagne; et Soldam, qui récemment a publié un traité sur les procès de sorcellerie’, raconte qu’à Nordlingen, petite ville de six mille habitants, de 1590 à 1594, on brùla trente-cinq sorcières.

Les Réformés en faisaient tout autant, et se montraient même plus cruels que les Catholiques. Luther demandait le supplice des magiciens dans le triple intérêt de la religion, de la morale et de la sécurité publique. La sorcellerie n’était passible que d’une peine correctionnelle à Genève ; mais Calvin y établit le supplice du feu, en qualifiant ce crime de lèse-majesté divine au premier chef : dans l’espace de soixante ans, cent cinquante individus y furent brûlés pour cette cause :.

sa persis. Il en fut de même durant Le XVII* siècle, et le 24 juillet auxviue 4612, à Florence, une femme fut condamnée à la potence, Fe à être brûlée après sa mort et à la confiscation de ses biens comme coupable, d’après le témoignage d’autrui et sur son propre aveu, d’avoir eu un commerce criminel avec un démon qui s'appelatt Bigiarino, et qui, sous la forme d’un bouc, l'avait portée plusieurs fois au sabbat célébré près du noyer; de Bénévent. Elle y avait, transformée en chat, sucé le sang de plusieurs jeunes garcons. Le fait était prouvé par plusieurs mères qui attestaient que certaines maladies de leurs enfants avaient été guéries par cette sorcière, moyennant certains signes et paroles inintelligibles : et, comme les faits paraissaient peu croyables, les juges soumirent la coupable à la torture probatoire, dans laquelle elle reconnut tous ces arlifices magiques 3. En octobre 1664, au monastère de Sainte-Scolastique de Borgo, à Buggiano, on

(1) Stuttgard, 1843.

(2) Picor. Histoire de Genere.

(3) PAOLETTI, Istituz. criminali. La 4

entendait un esprit frappeur, et « les religieuses osèrent le conjurer, et de la part de Dieu lui commandèrent de déclarer qui il était et quelles étaient ses prétentions; mais celui-cinerépondit comme à l’ordinaire que par sescoups; il frappait pour dire oui, et cessait de frapper pour dire non *. »

Diego Guscalone de Palerme, après avoir commis plusieurs crimes dans sa patrie, s'enfuit en Espagne el là, poursuivi par le Saint-Office, pour sortilége, il prit la fuite vers les Indes, où il remplit les fonctions de chapelain, puis avec de faux papiers et un froc d'augustin, et sous le nom de frère Bernardin de Montalto, il revint en Italie, où il se lia avec frère Dominique Zanconi de Fermo, prieur des Augustins, et en fit son complice. Convaincus d’avoir, à l’aide de sortiléges, tenté de séduire une femme, ils furent expulsés, et se réfugièrent dans le couvent de Macerata. Leurs pratiques de nécromancie furent éventées par Hyacinthe Centini, neveu du cardinal Centini, qui faillit devenir pape dans le conclave où fut élu Ur- Bain VII. Centini leur demanda si son oncle avait chance d'obtenir la tiare, et après certaines opérations magiques, ceux-ci répondirent affirmativement. Pour hâtcrle succès, ils exécutèrent plusieurs sortiléges qu'ils combinèrent avec d’autres charlatans, plus experts qu'eux en la matière : il formèrent une statuette de cire, qui, en sc fondant, devait marquer l’abréviation de la vie du pape *. Ceci se passait en 1631. Mais frère Dominique dénonca le cas au Saint- Office de Rome; les coupables furent arrêtés, et par suite du procès, Hyacinthe fut condamné à mort avec un frère

(1) Manuscrit existant à la bibliothèque Magliabecchiana, CI. 24, n° 65.

(2) C'est l'opération qu'en terme technique on appelait envoùtement. (Note des Traducteurs.)

nommé Cherubino qui put s'enfuir, et avec le frère Bernardino, principal auteur dans ces pratiques de magie. Frère Dominique fut lui-même condamné à 39 ans de galère, les autres à plus ou mons de prison; tous firent abjuration publique (1635). Le cardinal, soupçonné de complicité, se disculpa , mais ne survécut pas longtemps.

La cabale et d'autres vanités astrologiques tenaient encore une large place dans les traitements qu'appliquaient les médecins même les moins accessibles aux préjugés, et l'illustre L’Hépital, chancelier de France, disait qu’à Rome dominaient les mathématiciens et les astrologues ?. Paul Taggia, fameux savant de Modène, écrivait à Gualdo de Padoue : « Le mariage continue à être une union brouil- « lée, quoique on ne cesse point les oraisons, les jeùnes, les « charités et les exorcismes. Il n’y a de bon que la certitude « du lien et de l’incantation, et cela tant chez le jeune « marié que chez la jeune épouse : c'est pourquoi nous « pouvons espérer bientôt une bonne fin *. » L’excellent mathématicien Cavalieri, dans la Ruota planetaria, prétendit révéler ce que font dans leur sphère les étoiles, et comment elles exercent une bonne ou une mauvaise influence; Borelli fit une défense de l'astrologie pour Christine de Suède; Marc Antoine Zimara d'Otrante, fameux médecin, publia : Anirum magico-medicum, in quo arcanorum magico-physicorum sigillorum, signaturarum el imaginum medicarum, secundum Dei nomina et constellationes astrorum cum signa-

(1) Le fameux Peiresc écrit le 28 juin 1615 d'Aix à Paul Gualdo, à Padoue : « Le médecin qui me soigne désire avec passion avoir un livre Baptiste Codrunqui medici imolensis De morbis ex maleficio, dans l'intérêt de certaines religieuses de cette ville, qui en grand nombre se trouvent malades de maladies inconnues et surnaturelles.

(2) Ep., lib. III.

(3) 2 janv. 1610.

HÉRÉSIE DÉMMONIAQUE. SORCELLRIE. 153

tura planetarum constilutarum, ut et curationum magneticarum, et characieristicarum ad omnes corporis humani affectuscurandos, thesaurus locupletissimus, novus,recondilus, elc., avec un traité des moyens de conserver la beauté et un autre du mouvement perpétuel sans employer ni l’eau ni les poids.

Capecelatro, l’un des meilleurs historiens de Naples, ayant passé par les affaires, grâce à son expérience des emplois publics, à propos du soulèvement de Masaniello, raconte que ces bouleversements furent « causés par la mauvaise influence des étoiles, ou par l’éclipse de soleil qui était arrivée à l’heure de midi, l’été précédent, sous le signe du ‘ lion, sous l’influence duquel est Naples, éclipse qui, suivant la prédiction de Paul Cocurullo célèbre astrologue, annonçait pour cette ville une révolution suivie de beaucoupde ruines et de désastres ». Capecelatro lui-même fait remarquer que ce soulèvement arriva au XVII siècle, la XVII année après la fameuse peste, au XVII° mois du gouvernement du duc d’Albe , dans la VII année depuis l'an 1640, dans le VIF mois de l'année, le VII° jour du mois, le VII jour de la semaine, et à la VII* heure du jour. Pendant cette révolution, on disait que les Espagnols envoyaient des sorcières pour enchaîner les postes par leurs incantations : le peuple arrèta trois vieilles femmes, à l’une desquelles il fit sauter la tête, et infligea aux deux autres la prison, où elles devaient être mises à la torture; puis on manda des prêtres pour exorciser les postes de soldats.

Catherine de Médicis avait amené avec elle en France Côme Ruggieri, astrologueet magicien, qui à cette cour se fit une grande renommée pour ses horoscopes, ses talismans, ses philtres à inspirer de l'amour ou à donner la mort; et Catherine l’avait mis à cette besogne probablement pour

Cencini.

en faire son espion. Accusé de conspirations, il fut mis à la torture etenvoyé aux galères en 1574, puis relâché. Sous Henri IV, il fut arrêté de nouveau pour avoir eu chez lui une statuette de cire de ce roi, dans laquelle il piquait chaque jour une épingle; mais, grâce aux instances de certains courtisans et de certaines grandes dames, on suspendit le procès. Chaque année il publiait les almanachs : il fut nommé abbé de Saint-Malo, et, ce qui est plus extraordinaire, historiographe ; à la mort, il refusa les consolations de la religion, en disant qu'il ne connaissait pas d’autres diables que ses eanemis qui venaient le tourmenter jusqu’à ce moment, ni d'autre Dieu que les princes qui pouvaient lui faire du bien; aussi son cadavre fut-il traîné à la voierie !.

Le Florentin Concini, bras droit d'une autre reine de France, Marie de Médicis, et devenu le maréchal d’Ancre, fut condamné à mort avec sa femme pour magie. (G.) La maréchale elle-même, en 1641, avait fait venir en France un certain Montalto, médecin juif, qui avait refusé l'offre à lui faite d’une chaire à Bologne, à Messine, à Pise, afin de succéder au célèbre Mereuriale. Ses relations avec la maréchale auraient éloigné celle-ci des pratiques chrétiennes, et on trouva chez elle deux livres, l’un intitulé Cheinuc, c'est-à-dire morale, espèce de catéchisme; et l'autre Machazor, espèce d’almanach imprimé à Venise par les Juifs espagnols. On prouva qu'elle-mème employait les exorcismes, les oblations, les sacrifices selon le rit judaïque qu'elle faisait la nuit dans les églises de Paris, à l'heure précise où l’on entend le cri du coq, et selon l'usage spécial aux Hébreux dans la fête de la réconciliation. Tout cela est prouvé de la façon ordinaire.

(1) DomzeLui, pag. 174.

La

ve

Elle n’en fut pas moins convaincue d'artifices magiques. On trouva une lettre où elle demandait à une certaine Isabelle qui passait pour sorcière, si par son art elle avait connaissance de quelque chose qui la regardàt elle ou sa famille. On trouva chez elle des livres en caractères étranges, et un coffret avec cinq ronds de velours, qui, on le sait, étaient employés pour avoir de l'influence sur la volonté des grands. Elle avait fait venir des frères Ambroisiens de Nancy, qui, en effet furent assez charlatans pour l’assister dans le sacrifice du coq; on trouva encore chez elle des amulettes à mettre au cou et des figures de cire qu’elle gardait dans des cercueils. On donne aussi le détail des pratiques et des exorcismes attribués à ces frères Ambroisiens qui en semblable occasion éloignaient les ser- «viteurs : notamment on signale l'habitude de faire de l’eau bénite de préférence le jour de l'Épiphanie, ce qui devait constituer un certain mystère, puisqu'elle n’en avait pas pu donner de motif.

Don Dominique Manuel Gaëtan, comte de Ruggero, maréchal de camp du duc de Bavière, général, conseiller, colonel d’un régiment d'infanterie, commandant de Munich, et major général du roi de Prusse, était né à Pie trabianca, près de Naples. Ayant travaillé dans l’orfévrerie, en

L’alchimiste Gaétan, comte de Ruggero.

4695, il fut initié aux secrets de l’alchimie transmutatoire, *

probablement par le fameux Lascaris, de qui il tint la teinture blanche et la jaune pour faire l’argent et l'or, mais en petite quantité. Il suppléa à l’indigence et à l'inefficacité de ces teintures par le charlatanisme; il annonçait qu'il pouvait transmuer les métaux à volonté, et comme il admettait très-peu de personnes à ses expériences, il obtint du crédit. Après avoir parcouru l'Italie, il fit pendant quatre mois d'excellentes affaires à Madrid, d’où l’en-

voyé de Bavière l’engagea à passer près de l’Électeur, qui était alors gouverneur à Bruxelles. Là, ce fut une véritable admiration; et Maximilien, ayant pleine confiance dans ses magnifiques promesses, lui donna charges, titres et un subside de six mille florins : puis, ayant découvert que c'était un pur intrigant, il le fit enfermer dans une forteresse. Au bout de deux ans, il réussit à s'échapper; il apparaîl à Vienne en 1704, où il se montra si habile à fabriquer de la poudre de projection, que toute la cour en fut stupéfaite ; l'empereur Léopold le prit à son service, mais à la mort de ce prince, sa fortune eût été compromise, s’il n'avait point été accueilli par l'électeur palatin, à qui aussi bien qu'à l’impératrice il promit de donner en six semaines soixante-deux millions ou sa tête. Avant l'expiration du délai, il s'était échappé avec une demoiselle, et le voilà à Berlin, où il gagne la faveur, en se disant persécuté par l'Autriche. Le roi, après avoir pris l'avis de son conseil d’État qui n'y fit pas d'opposition, accepta ses propositions. Notre homme, en présence de nombreux témoins, fit quelques transmutations constatées rigoureusement , et promit de faire de la poudre de projection autant qu’il en faudrait pour six millions de thalers.

Il faut bien reconnaître combien il était jongleur expert, . quand on voit que de dupes il fit et quels honneurs il obtint; cependant, comme ses promesses au roi ne se réalisaient point, celui-ci commença à assaisonner les honneurs de misères; quand on lui eut fait connaître ses antécédents, il le fit enfermer à Custrin, et comme il ne put pas remplir sa tâche, il fut poursuivi comme criminel de lèse-majesté, pendu à Berlin, le 29 août 1709, avec une robe lamée de chrysocale à une potence dorée. Frédéric eut honte de s'être laissé tromper d’abord

HÉRÉSIE DÉMONIAQUE. SORCELLERIE. 159 et d'avoir ensuite appliqué un châtiment excessit. Il défendit de prononcer son nom à l’avenir.

En Piémont (H), l’an1740, un certain Bocalaro, de Caselle, fut tenaillé et mis à mort pour avoir fait une image de cire

afin de causer la mort du roi; l’an 1718 fut exécuté le cha-

noine Duret pour avoir cherché des trésors à l’aide d’incantations ; on enferma dansle château de Miolans un certain marquis Risaja pour pratiques de magie, un vannier qui avait dérohé une hostie pour s’en servir dans des sortiléges, un certain François Freylino, qui s’accusa ainsi que d’autres d’avoir préparé des philtres contrele prince, et qui à l’article de la mort avoua avoir fait tout cela pour obtenir quelque emploi; enfin, en 1793, à Aoste, fut décapité le comte André Dupleoz pour avoir, par magie, attenté aux

Jours de sa femme.

Mais le progrès de la science expliqua d’une façon naturelle des phénomènes qui jusque-là avaient paru miracu-

leux : la médecine montra les analogies qui existent entre

beaucoup de faits; la jurisprudence insinua qu'on ne poutait, pour condamner, se contenter de l’aveu d'un accusé; lacirconstance qui paraissait incriminer davantage, c’est-àdire l'accord entre les diverses dépositions, tenait le plus souvent à la généralité des allégations, que chacun répétait sur oui-dire, et aussi à ce que, gràce à la marche suivie dans les interrogatoires, on ne pouvait guère répondre que par oui ou par non.

Il faut un grand courage pour affronter ce despote qu'on appellel’opinion publique, aussi nous ne pouvons trop louer ceux qui attaquèrent de front et intrépidement le préjugé populaire. Nous citerons surtout les jésuites Adam Tauner et Frédéric Spee; mais comme ils développaient leurs thèses en citant des textes et des canons à l’usage des senls

savants, ils n’ouvraient pus les yeux à la foule. Le premier qui porta cette question d'humanité devant le public fut Jérôme Tartarotti : de Rovereto, qui contesta l'existence des sorcières et réfuta spécialement Martin Delrio : il acceptait cependantet même soutenait la réalité de la magie. Recon-

naissant la puissance immédiate du démon, il ne voyait pas de motifs pour lui refuser la faculté de transporter les sor-

cières ; il disait pour conclure qu'en certains casle bon sens ne permettait pas de croire aux sorcières, et surtout àleur grand nombre. Jean Rinaldo Carli et Scipion Maffei (I) allèrent plus loin, et refusèrent au diable toute influence magique immédiate; alors Tartarotti protesta qu’en traitant d’illusion les faits reprochés aux sorcières, il n’avait pas entendu jeter du doute sur la puissance du démon, tant la raison humaine éprouve de peine à se soustraire aux opinions qu'elle tient de la première éducation.

Le père Zaccaria, annonçant l’ouvrage de Tartarotti, désapprouve ceux qui nientla magie: « Dansune ville, ilm'ar- « riva d'entendre un médecin plein d’esprit, qui niait « l'existence des possédés, et attribuait tout à l’imagina- « tion de celui qui se croit en proie au démon... Mais « pourquoi soutenir avec tant d’insistance que les démons

. « ne peuvent sortir de l'enfer ?* »

Cette espèce de protestation échappée au jésuite ne se retrouve-t-elle pas dans la bouche de certains apôtres de notre prétendue civilisation. « Au nombre des êtres qu'on maudissait autrefois et que la tolérance d'aujourd'hui sauve de l'anathème, sans aucun doute Satan est celui qui a le plus gagné au progrès des doctrines et de la civilisation

| (1) Del congresso notlurno delle lamie, libri III ; Rovereto, 1749.

(2) Storia letteraria d'Italia, 1750.

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