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de la justice les scélérats. Il appela en même temps l'attention de sa sainteté sur beaucoup d’évèques des temps passés qui s'étaient eux-mêmes livrés aux mains de leurs ennemis pour délivrer les autres, et parmi les papes modernes, il lui cita Calixte, Pie, Innocent qui vendirent les biens des églises pour faire la guerre contre les Turcs. Pistoggia dit beaucoup de choses sur ce sujet avec une grande liberté et pendant un temps assez long; et le pape,
tout en se sentant percé par les flèches d’un pareil lan-
gage, ne manifesta aucun mécontentement pour ce qu’il lui disait. Après que le religieux eut cessé de parler, le pape, poussant un grand soupir, lui répliqua qu'il avait dit la vérité en toute chose, mais qu'il ignorait les angoisses au milieu desquelles il se trouvait; qu’un pape de son temps était fort pauvre et fort affaibli, qu'il était opprimé de toutes parts; que s’il voulait prendre une mesure destinée à opérer le bien, il rencontrait mille obstacles, ct cela non-seulement de la part des hérétiques et des ennemis de la foi, mais aussi de ceux qui font profession d’être des amis, quoique de mille manières ils offensent Dieu et cherchent à opprimer l’autorité de celui qui remplace sa majesté divine sur la terre: ce qui lai tourmentait très-fort l'esprit; mais que néanmoins sa sainteté, prenant en pitié ces hommes, voudrait les aider tous, bien que son devoir lui conseillât de les chatier. Enfin elle se montra navrée de douleur à l’occasion de cette guerre, et surtout en songeant au peu de moyens qu'elle avait de la soutenir. »
En effet, Pie V écrivit des lettres très-pressantes à tous
les souverains, et spécialement à Catherine de Médicis, dans lesquelles il déplorait les victoires des Turcs, la perte de la Hongric, les dangers que couraient l'Italie et la France,
en présence des formidables armements que faisaient les infidèles, et alors que les princes chrétiens semblaient prendre plaisir à travailler inutuellement à leur ruine. Décidé à soutenir la guerre sainte, ce pape déclara en plein consistoire, du 20 février 1568, que, vu les périls auxquels était exposée la catholicité tant de la part des hérétiques que de celle des infidèles, qui équipaient une flotte immense, il se trouvait dans la nécessité de grever ses sujets de nouveaux impôts. En conséquence, la ville de Bologne eut à payer 60,000 écus d'or : il établit à cet effetun mont, chargé de payer la rente de ce capital à 7 pour 100, garanti par un nouvel impôt de consommation, payable par tout le monde, excepté par les régulicrs, suivant un tarif applicable à chaque objet et suivant le poids de ces objets. Ce fut par de pareils moyens, ct grâce à l’aide que lui fournirent l'Espagne, Venise et les autres puissances italiennes, que, dans un siècle si bouleversé, Pie V put mettre en ligne une armée catholique , et obtenir à Lépante la dernière victoire que la chrétienté unie pùt se vanter d’avoir remportée sur le croissant. L'étendard que Colonna avait arboré sur le vaisseau amiral de la flotte pontificale portait l'image du divin Crucifié entre celles de saint Pierre et de saint Paul. Ce fut un triomphe pour toute la chrétienté, mais à Rome surtout : les drapeaux pris aux ennemis de la foi vinrent orner la basilique de Latran ; on institua plusieurs fêtes pour perpétuer le souvenir de la défaite des infidèles, par exemple celle de Sainte-Justine à Venise, et celle du rosaire qui se célèbre dans toule la chrétienté.
Tous les hagiographes, et récemment un écrivain français aussi pieux qu’élégant ctérudit', ont parlé de Pie V avec
(1) M. de Falloux.
de grands éloges. Pour nous, tenant à ne pas nous écarter de la méthode que nous avons préférée dans tout le cours de cetouvrage, nous voudrions faire entendre à nos lecteurs un témoin oculaire qui vivait du temps de ce pape, c'està-dire alors que ni le titre de saint ne le rendait inattaquable, ni la mort ne le mettait encore à l’abri des flèches que décoche trop ordinairement la malveillance.
Jules Poggiani de Suna sur le late Majeur, latiniste d’ane
ggiani. élégance achevée, qui écrivit les-lettres d’un grand fn. nombre de cardinaux, et celle d'Othon Truchses d’Augs-
bourg (lettres auxquelles nous avons déjà fait de fréquents emprunts), écrivait de Rome à ce dernier, sur Pie V, uné lettre remplie d’éloges, qui dévoile l’état des opinions et des mœurs à cette époque *. Nous la traduisons, en retranchant les passages insignifiants ou inutiles: —
« Le souverain pontife, ayant ordonné trois jours de supplications pour implorer la victoire en faveur de l'empereur Maximilien sur les ennemis du nom chrétien, dit toujours sa messe dès l'aube à Saint-Marc ; puis le premier jour il se rend à la basilique de Latran, le second à Sainte-Marie-Majeure, le troisième à l’Ara- Cœli, accompagné d’un grand nombre de cardinaux et d'évêques , précédé des collèges et des confréries, et suivi par des prêtres et des clercs appartenant à tous les ordres : unie foule innombrable, composée de persormes de tout sexe, de tout âge et de toute condition lui fait cortége. Depuis deux cents ans, de l’avîs de tous, aucun pape n’a accompli cette cérémonie sacrée avee
(1) 3. Poccram Sunnensis epistolæ et orationes, olim colleciæ ab A. M. Gratiano, nunc ab H. Lagomarsinio adaotationibus illustrate ac primum edite, Roma, 1757, 4 vol. in-4°. Voir les lettres du 21 septembre et de novembre 1566.
un si grand concours d’assistants, et jamais on n'y a vu tant d’élan et de piété; personne ne tomba malade et ne revint fatigué, bien que la fête eût lieu dans une saison si dangereuse (en août). Le zèle du pape Pie dépassa celui de tous les assistants : frais et bien portant, les mains sans cesse jointes comme un suppliant, à son visage et à son aspect on reconnaissait véritablement l'homme qui traite la cause de l’Église près de celui dont il est le vicaire. Bien plus, dans cette fameuse procession, il excita un tel sentiment de componction, qu'on croyait voir dans tous les assistants l’image de cette vraie foi que jadis l’Apôtre louait chez les Romains *. La religion fut de nouveau glorifiée par suite de ce fait que des femmes trop connues furent délivrées des mauvais esprits. A l’approche du pontife on entendait d’horribles cris, on voyait des mouvements désordonnés et sinistres, d’incroyables contorsions : mais à peine fat-ilarrivé, et eut-il touché ces femmes avec son étole, que tout-à-coup elles tombèrent par terre et restèrent comme mortes; le lendemain elles revinrent à la santé : ce sont des femmes si connues, que personne ne peut douter du miracle. ll advint aussi en ces jours que la galère d’un illustre pirate, appelée le Faucon à cause de sa solidité et de sa légèreté, fut prise par le comte d'Altamura près de Monte Argentaro. À bord se trouvaient quatre-vingts chrétiens,
« prisonniers depuis plus de dix ans; ils furent en-
voyés à Rome. Pie V, qui les accueillit avec la plus grande bonté, leur donna des vêtements, de l'argent
(1) Poggiani fait allusion à ce passage de saint Paul ad Rom., c. 1,8:
Gratias ago Deo meo pro omnibus restris, quia fes vestra annuntiaturin universo mundo. :
et des objets de piété. Au temps de ces processions, arrivèrent à Rome de retour de Malte beaucoup d'’illustres chevaliers francais; ils furent merveilleuseinent touchés de ce spectacle, et plusieurs d’entre eux, dans leur vénération pour Pie V, marchant sur leurs genoux, allèrent depuis le seuil de l’église Saint-Marc jusqu’à l'abside pour lui baiser les pieds. Chaque jour avaient lieu d’admirables conversions, inspirées non par la crainte des supplices, que le pape a beaucoup de peine à ordonner, mais par l'exemple de sa vertu et par la ferme opinion qu’on a de sa sainteté. Plus de cent juifs se convertirent avec leurs femmes et leurs enfanis, et parmieuxilyen avait de fort riches et de très-honnétes; ils étaient non-seulement de la ville, mais des provinces, et même de l'étranger. Pour loger les catéchumènes, le pape fit acheler le magnifique palais que le Français Carinotto avait érigé au pied du mont de la Trinité, etil consacra à son entretien une rente considérable. Oh! doux et miséricordieux pontife! Depuis la fin d'août jusqu'à ce jour une maladie contagieuse envahit la ville; elle allaquait surtout ceux qui vivent de leurs bras; des familles entières gisaient dans leurs lits '. Le pape envoya à tous de l'argent ; il préposa pour les secourir dix médecins, quatre inspecteurs et avec eux l’évêque Fioribello : il établit des pharmacies et des boucheries pour approvisionner les malades de médicaments et de viandes ; il confia aux Jésuites le soin de les assister,
(1) Bartoli, dans la Vie de suint François de Borgia, en fait une
pompeuse description. Il raconte que dans cet universel abandon les Jésuites s'offrirent à porter des secours. D'après lui, ce furent principalement les élèves du collège germanique qui se dévouérent à servir les ma'ades, et ceux du séminaire romain à veiller les morte.
tàche que voulurent partager aussi les dames de la haute noblesse, en sorte que jamais riche ne fut plus abondamment pourvu que ne l’étaient ces pauvres gens. » « Pie V, si large pour les nécessiteux, est si parcimonieux pour les siens, qu’on reconnaît seulement leur parenté avec le pape à leur piété exemplaire et à leur humilité chrétienne. Ladiscipline cléricale est presque rétablie dans son intégrité ; le droit ecclésiastique et l'administration des églises sont ramenés aux antiques traditions; Rome est délivrée des crimes; on a chassé les courtisanes, on n’entend plus de blasphèmes contre Dieu et les saints, plus de calomnies; les contrats iniques sont cassés, l’usure modérée, les procès examinés à fond : le pape veut lui-même écouter, voir, connaître tout, et n'accepte aucun rapport où percent la haine, la partialité ou la cupidité ; il exige qu'on lui dise la vérité toute pure. Partagé entre cette sollicitude et cette activité si profitables à la Ville Éternelle et à l'Église, ce pape est assidu à l’oraison et au jeûne, quoique son genre de vie soit une pratique continue de tempérance. Chaque jour il célèbre le saint sacrifice, aussi, au dire des personnes vertueuses et prudentes, toutes ses résolutions, marquées au coin de l'utilité, profitent à l’État, puisqu'il ne laisse passer aucun jour sans recevoir Dieu en son âme et comme hôte et comme conseiller. L'influence qu'elles attribuent aux ferventes prières du pape est telle qu’elles en attendent tous les progrès; elles sont persuadées qu'on fera aux Turcs la guerre qu'il a tant désirée, et qu'on verra leur ruine. Tous les Romains, quels que soient l'âge, le sexe ou la condition, portent des Agnus Dei consacrés par ce pape : car, bien qu'une vertu salutaire soit divinement attachée à ces cires, cependant, à raison de l'éminente
« piété de Pie V, on estime davantage celles qui ont été « bénites par lui... Ce fut vraiment un bienfait de Dieu « que le saint concile de Trente nous ait appris quels « doivent être les chefs de la religion chrétienne, et que « peu après nous ayons eu un pape tel qu'en réclamait le « Concile. Pie V, et par ses préceptes et par ses exemples, « tend sans relâche non-seulement à rétablir dans leur « état primitif les règles de discipline de la vie chrétienne, « mais encore à ramener aux antiques coutumes le culte « et les cérémonies : il a visité les principales églises de « la ville, eta pris la parole en présence de leurs chapitres, « les exhortant au devoir ; il s’en est suivi un redoublement « de piété et d’assiduité aux offices divins. Ayant rassem- « blé tout le personnel de sa maison, il enseigna à chacun « son devoir, etl'obligation où il était de donner l'exemple « de la piété et de la modestie. H fit venir devant lui les « magistrats de la cité et les juges, sans oublier les car- « dinaux qui s'occupent de l’administration publique, et « leur prescrivit la manière d’instruire, de discuter et de « résoudre les procès; puis s'adressant aux cardinaux : « Ne recommandez, leur dit-il, aucune cause sans « ajouter à votre apostille la formule : Autant que le.com- « porte la justice; et vous, juges, si l’on vous recommande « quelqu'un sans celte formule, ne vous en occupez pas, « et suivez le droit chemin de la justice, chemin dont per- « sonne de nous ne vous provoquera jamais à vous écar- « ter. Il publia un édit sur le vêtement, le logement et « la manière de vivre des ecclésiastiques. On vit cesser les « jeux, les orgies; plus de théâtres, plus de tournois : par « contre, on vit fréquenter les sacrements, l'office divin « el les prédications ; on visitait les hôpitaux. Les droits « d'octroi ou de. gabelles furent ou supprimés qu diminués ;
« on exempta de toute espèce de laxes les bénéfices ecclé- « siastiques; on n'eut plus égard à la puissance ou au « crédit, mais seulement à la vertu et à la piété : ceux qui « voient quelle maturité et quelle prudence on apporte « dans le choix des évêques peuvent juger de l’améliora- « tion. qui en serait résultée dans les affaires publiques « si on eût agi de même par le passé; car Pie V confère « aux hommes le sacerdoce et non les pensions. Il res- « suszita la coutume de célèbrer la messe dans la basilique e de saint Pierre et dans les chapelles Sixtine et Pau- « line... Prions Dieu, du moins, de nous conserver son « excellent vicaire. »
Ici finit Poggiani. La sévérité chez ce saint pontife n'òtait rien à la douce simplicité. Il avait planté avec un condisciple une vigne pour se délasser, et il avait dit : « Du vin de cette vigne, aucun de nous ne boira. » Or voici qu’un jour apparaît le vieux condisciple avec un petit baril qu’il vient lui offrir en lui rappelant ce mot, puis il ajoute : « Alors votre Sainteté n’était pas encore infaillible. » Étant inquisiteur, et voyageant un jour de Milan à Soncino, toujours à pied, selon sa coutume, Ghislieri rencontra un domestique : celui-ci, prenant en pitié sa lassitude, prit la besace du couvent sur sa jument, et la lui transporta jusqu'à destination. Pie V s’en souvint plus tard : il l'envoya chercher, et lui conféra un emploi dans son palais.
Ne perdons pas de vue que cet intolérant, cet ami de Philippe II débordait de charité. Les personnes objet de sa prédilection étaient-elles menacées par celles qui étaient l'objet de son indignation, il poursuivait ces dernières pour l'amour des premières, comme le pasteur qui repousse le loup : pourrait-on en dire autant des persécutions des protestants?
200 DISCOURS Ill.
Quelqu’un se plaignait devant lui que la chaleur de Rome ne permit pas de travailler : « Qui mange peu et boit peu (dit-il) ne ressent pas les ardeurs de l'été. »
Voyant sa fin approcher, Pie V visita les sept basiliques baisa avec dévotion le saint escalier pour prendre congé de ces saints lieux. Au fort de ses douleurs, il s’écriait : « Seigneur, augmente mes souffrances, pourvu que croisse ma patience. » Sa dévotion sincère fit que, malgré son austérité, le peuple l’aima pendant sa vie et le vénéra après sa mort. Bacon s'étonnait que l’Église n'eût pas compté ce grand homme au nombre de ses saints : de fait, Pie V fut le dernier pape canonisé (B).
(A) — Cette prière est tirée de l'Officio della Madonna dei Domenicani, ainsi que cette autre,
Pour implorer la conversion des hérétiques.
a O vraie paix et fidèle pasteur du bercail de ton Église, exauce nos prières, et aie pitié des afflictions et des ravages causés au peuple chrétien. Nous supplions de tout notre cœur ta miséricorde de daigner veiller paternellement sur tous ceux qui ont abandonné la foi orthodoxe et catholique, et qui, trompés sur ses articles et séduits par une fausse persuasion, vivent comme des hérétiques. Ah! daigne illuminer leurs cœurs par les rayons de ta lumière, et fais qu'ils reconnaissent l’erreur qu'ils professent, afin que, guéris de leur folie, ils cessent de se livrer aux controverses et aux dangereux abus de la parole corruptrice. Puissent-ils conserver toujours le trésor de l'unique et vraie foi suus la conduite de nos légitimes pasteurs ayant à leur tête toi, le souverain pasteur de tous, toi dont l’émission du moindre rayon de lumière et de grâce se réfléchit dans tous les membres qui te sont unis par le lien sacré de la foi! Ainsi soit-il! »
(B.) — Nous connaissons une Vita del gloriosissimo papa Pio V, par Jérôme Catena, Rome, 1587. Elle a au frontispice un portrait du saint, etautour de la figure du pape est l’exerguc Absit mihi gloriari nisi in cruce Domini Jesu Christi : parmi divers emblèmes qui ornent ce frontispice, on voit le pape qui embrasse deux figures, paraissant symboliser la France et Venise, avec la devise Fœdus ictum in Turcos et vict. : en face, cette autre, Hæreticum clades; au bas, la bataille de Lépante. Le père Quetyf, Script Ord. Pradicatorum, énumère un très-grand nombre de biographies de ce pontife, qu'il croit être l’auteur de la Praris procedendi in causis
fidei. Il est étrange que quelques personnes lui aient attribué un
opuscule intitulé Delle belle creanze delle donne, opuscule qui est
prouvé être l'œuvre d’Alexandre Piccolomini de Sienne. | Voir La Visiera alzata, ecatoste n° 6.
Des hérétiques en Toscane. — Carneseochi.
Pour peu qu'on étudie encore Florence telle qu'elle se présentait avant l'époque où s'est accomplie sa dernière transformation non pas tant politique que morale et artistique, on y trouve partout l'influence de la religion. On la saisit mieux encore dans l’inspiration de ses poëtes et de ses artistes, à l'époque où l’art ne s'était pas fait l’esclave d’un nouveau paganisme et le courtisan des princes. En Toscane, ce sont les moines qui commencent l’assai- nissement des vallées de la Chiana, et si la plaine de Ripoli est après son desséchement devenue d'une fertilité exubérante; si, près des marais de Varlungo (Vadum lungum), on voit dans les plantureuses campagnes de San-Salvi et de Rovezzano onduler de riches moissons, tout le mérite en revient aux moines. Le maréeageux désert qui s'étendait entre Prato et Florence devint dès l’établissement de l’abbaye de Saint-Juste le beau territoire d'Osmanrono, tandis que de leur côté les Bénédictins de Settimo assainissaient par un système de rigoles et de nivellements la rive opposée de l'Arno. Les moines, à qui longtemps Florence confia la construction et le service des ponts, des murs d'enceinte et des fortifications, établirent dans tout le val d’Arno des levées, des digues et des petits canaux de dérivation. Que de villages
Piété tins.
s'élevèrent autour d’un couvent ou près d'une église ! Que de bois aux fourrés impénétrables, repaires de bétes féroces et de brigands, furent transformés en de vigoureuses et belles futaies! Que de terres incultes furent changées en métairies; que de milliers de plants d'oliviers s’acclimatèrent dans la plaine, ct que de millions de sapins et de hètres vinrent couronner le sommet des montagnes! Il suffit de rappeler que la règle des Camaldules impose l'obligation de planter chaque année une quantité déterminée de sapins, et pourvoit minutieusement à tout ce qui concerne l'entretien, l'exploitation et le reboisement des forêts, dont la magnifique végétation fait encore admirer, hélas encore pour peu de temps, les pieux asiles de Camaldoli, de Monte Senario et de l'Alverne.
À Florence, depuis les temps de saint Ambroise et de Charlemagne jusqu’à la domination de la maison de Lorraine, mille édifices destinés soit au culte, soit à la charité se rattachent aux fastes des familles locales. (A.) Lors du siége néfaste de 1529, on regarda comme un des plus grands sacrifices faits à la patriela destruction, -. devenue nécessaire, de quelques chapelles, de quelques peintures, et les années suivantes on s’'occupa à réparer ces dommages. Les Florentins aimaient aussi à ériger, même en dehors de leur pays, des monuments pieux : citons Saint-Jean-des-Florentins à Rome, l’église Sainte- Marie et l’hospice de Thomas Guadagni à Lyon, la Chartreuse à Naples, les Loges de San-Friano à Lucques, la chapelle de Saint-Pierre-Martyr, fondée par Pigello des Portinari dans l’église de Saint-Eustorge de Milan, l'église Saint-Antoine, bâlie par Goto degli Abati à Venise, et un hôpital établi à Jérusalem aux frais de Côme, père
de la patrie. C'est ce qui fit dire au père Richa, que « dans notre histoire on ne peut refuser au clergé florentin d’avoir joué le plus beau rôle ' ».
Les hymnes opposaient la piété et la charité à l’obscène sensualisme des chants carnavalesques. (B.)
Est-il hors de propos de raviver ces souvenirs aux habitants de la capitale actuelle de l'Italie?
Nous avons mentionné le XVII° concile æcuménique, qui fut le troisième tenu à Florence, et à la XXV° session duquel Orientaux et Occidentaux professèrent que « le pontife romain est le successeur de Pierre, prince des apôtres, vrai vicaire de Jésus-Christ, chef de toute l'Église s père et docteur de tous les chrétiens; qu’à lui, en la personne de Pierre, Notre-Seigneur Jésus- Christ a donné plein pouvoir de régir et de gouverner l'Église universelle, ainsi qu’il est exposé également dans les actes des conciles œcuméniques et dans les saints canons ». |
Parmi les monuments les plus dignes d'être étudiés par les Italiens on doit ranger l’histoire des églises et des saints de Florence ?. On se rappelait que le jour de la fête de Sainte-Réparate (3 octobre 407) les Goths avaient été battus à Fiesole; que le jour de Saint-Barnabé (11 juin 4289) les Arétins avaient été mis en déroute à Campaldino. On attribuait au bienheureux André Corsini la grâce d’avoir mis en fuite Picinnino à la bataille d’Anghiari , en 1440; le duc Cosme se reconnaissait redevable
(1) Ricna, Storia delle Chiese di Firenze, en 8 vol. Voir vol. I, p. 202. (2) Ibid.
BroccHi, Vite de’ Santi e Beati fiorentini.
Biscioni, Lettere de’ Santi e Beati fiorentini.
Voir en outre Razzi et les nombreuses monographies qui existent.
au pape saint Étienne de la victoire de Marciano. La mémoire de Savonarole et celle de Madeleine des Pazzi étaient encore toutes fraîches, et toutes fraîches aussi la mémoire de saint Antoninetcelle desquinze bienheureux dont le nom est conservé dans sa cellule, et parmi lesquels on remarque le bienheureux frà Angelico, ce peintre merveilleux, le miniaturiste frà Benedetto du Mugello, et le bienheureux Jean de Domenico, qui fut plus tard cardinal et légat a /afere. Lainez, général des Jésuites, vint établir sa compagnie à San-Giovannino en 1551, suivant les instructions particulières de saint Ignace, et reçut à cet effet des dons considérables et des biens fonds de - Cosme I°" et de monseigneur Ughi; de nobles seigneurs appartenant aux familles Amannati, Guadagni, Pazzi, Sassolini, Rinuccini allèrent recueillir des aumônes avec lesquelles ils firent bâtir l’église. L'endroit où demeura ‘saint Louis de Gonzague est encore rappelé par une inscription lapidaire : enfin, en l’année 1565 se tint à Santa-Croce le chapitre général des Franciscains, auquel prirent part cinq cents théologiens et autant de novices.
Les premières familles florentines ajoutèrent au lustre de leur noblesse en donnant à l'Église un nouveau saint. Madeleine de la maison des Pazzi et des Buondelmonti, qui dès son enfance avait fait ses délices de la pratique de l’obéissance, devint an véritable prodige dans la science de la perfection spirituelle et de la contemplation des choses éternelles, science à laquelle elle allia une immense charité pour le prochain. Laurence Strozzi de Capalle, ayant pris l’habit de dominicaine, se trouva en grande relation avec Ochin et avec Vermigli : elle pleura à chaudes larmes leur apostasie, et, toute enflammée de l'amour divin, elle composa des hymnes pour chacune des
RÉRÉTIQUES EN TOSCANE. 207
cérémonies de l'année, hymnes qu’on chanta longlemps , qui furent mises en musique et même traduites en français. Catherine de Ricci, renonçant aux séduisants attraits que lui offrait au sein de sa famille une existence fastueuse, consacra à Dieu une vie toute remplie d'amour et de douleurs, éprouvée par les contradictions et par la calomnie, et qui finit par l'épreuve non moins délicate des louanges et de l'admiration. La vie de Catherine de Ricci devint pour Parenti et pour Tosini le sujet de peintures qu’ils exécutèrent à Prato, comme l'avaient été auparavant pour Giotto celle de la bienheureuse Michelina, pour Bufalmacco celle de sainte Umiltà, pour Vanni et pour Pacchiarotto celle de sainte Catherine de Sienne. “ Nous avons déjà parlé des premiers jours de l’Inquisition à Florence, et nous avons dit que dès l’année 1254, am lieu d'être confiée aux Dominicains, elle le fut de
L'Inquisition est modérée à Florence.
préférence aux Franciscains, qui avaient à Santa-Maria-
Novella et à Santa-Croce un nombre suffisant d’archers et de cachots affectés spécialement à cette institution ‘. C’est à ce tribunal que fut jugé Cecco d'Ascoli, l’astrologue dont nousavons déjà parlé, (Disc. VII, 7. I. Les Précurseurs.)
Le fait d'avoir envoyé au supplice l’un des philosophes les plus fameux de son temps indigna un grand nombre de personnes contre l’Inquisition, qui osa malgré cela étendre sa juridiction. On accusa surtout frère Pietro dell'Aquila d'outrepasser ses pouvoirs, et d’extorquer de l’argent aux citoyens suspects d’hérésie , en sorte
(1) Parmi les papiers enlevés aux couvents, et déposés à la bibliothèque Meglisbecchiana de Florence, nous avons bien trouvé l’histoire des couvents de Santa-Maria-Novella et de Santa-Croce, mais il n’y est pes dit un seul mot de l’Inquisition : les papiers de cette dernière doivent avoir été déposés aux archives de la Curie archiépiscopale, où elles sont encore, dans le plusgrand désordre.
que la république inséra dans son statut ‘ une disposition aux termes de laquelle les inquisiteurs ne devaient se méler que des choses de leur compétence, condamner un citoyen uniquement dans sa personne, et non dans ses biens : cestatut leur interdisait d'avoir des prisons particulières, et leur enjoignait de se servir des prisons publi-
| ques. Défense y était faiteà tout capitaine ou podestat, aussi
bien qu'aux évêques de Florence ou de Fiesole , de faire arrêter personne en vertu d’un mandat du Saint-Office, sans une licence préalable donnée par les Prieurs. On n'y accordait le droit de porter les armes qu'à six familiers du Saint-Office, et on établissait quatorze défenseurs de la liberté, avec mission de veiller à l'observation de ces dispositions. | 43 On chercha toujours à rappeler le Saint-Office è ces dispositions, chaque fois que les circonstances l'avaient entrainé à les outre-passer. Lorsque Paul III eut institué la | congrégation du Saint-Office, on résolut d’adjoindre à l'Inquisition, à Florence, trois commissaires, puis un quatrième pour connaître des causes de religion. . Jean, surnommé des Bandes Noires, un de ces brillants condottieri qui sans se soucier du parti qu'ils appuyaient, ont toujours obtenu par surprise les sympathies des Italiens, fut le père de Côme de Médicis. Ce prince, étant parvenu par de bons et par de mauvais moyens à se rendre maître du gouvernement de Florence,
(1) Lestatut de Florence avait été rédigé une première fois en 1353, par Thomas de Gubbio, et devint pour ainsi dire le droit commun de toute la Toscane, excepté du pays de Sienne. La république en confia une nouvelle rédaction à Paolo di Castro en 1415. Il jouissait d'une telle autorité, que, selon Gravina, on lui donnait les épithètes de speculum et lucerna juris, virtus juris, dux universorum, robur veritatis, auriga optimus, Apollo Pythius, Apollinis oraculum, etc.
où la république avait été déjà renversée par les armées étrangères, y constitua à son profit une principauté héréditaire. Cette forme de gouvernement était alors l’aspiration universelle, tant par suite de la lassitude qu'on éprouvait des institutions anomales enfantées par le moyen âge, que par suite de l’attraction nouvelle des esprits pour les pouvoirs forts et les systèmes de centralisation qui devaient, disait-on, arracher l'Italie aux mains de l'étranger, et qui, tout au contraire, l’y plongèrent de plus belle. Devenu un objet d’exécration pour les vieux républicains qu'il dut réprimer, combattre, exiler, et même faire assassiner, Cosme pendant un trèslong règne se montra d’une libéralité magnifique sans gn cas abandonner les habitudes bourgeoises de sa e; il s'efforça de faire fleurir les arts et le commec: de propager les fabriques, d’ériger de superbes pa- : Slals, et de réaliser tous les progrès compatibles avec la servitude de la patrie.
Cosme comprit que c'était un intérêt de premier ordre pour tout gouvernement nouveau en Italie de se ménager les bonnes grâces du pape : cependant il épiait d’un œil jaloux tous les actes de la cour romaine, ainsi qu'il ressort de la correspondance de ses envoyés, et il avait la prétention de s'immiscer dans les conclaves et les décisions de cette cour. Par déférence pour elle, il respectait les immunités ecclésiastiques; ainsi, dans la cruelle guerre que les Florentins firent à Sienne, ses troupes, sous le commandement du marquis de Marignan, ayant profané quelque lieu consacré, il écrivait à Barthélemy Concini, son envoyé, le 24 octobre 1354, ce qui suit :
« Nous avons appris avec la plus grande peine le pil-
« lage qu'a fait l’armée du marquis de Marignan à Casole, HI — 14
« pillage auquel n'a pas même échappé la maison de Dieu. « Nous ne tolérerons pas ces iniquités. Lorsqu'on permet « à une armée de donner le sac à une ville, les églises « doivent être respectées, et le premier qui osera profa- « ner une église, un monastère, des hôpitaux ou autres « lieux analogues, nous entendons qu'il expie un aussi « grand forfait par la perte de la vie. Nous voulons que « le marquis obéisse à nos ordres. Pour vous, si vous « désirez être dans nos bonnes grâces, vous devez vous « efforcer d'empêcher de tels excès, et vous nous en « donnerez de, suite avis. Sur la masse du butin qui n’a « pas encore été partagée, nous voulons qu'on rende à « ces églises tout ce qui leur a été pris. Exécutez cet « ordre, et que Dieu vous ait en garde! » CR.
Cosme favorisa la convocation du concile de rend È dès le 9 décembre 1547 il écrivait à Pandolfini : «gg + « Béatitude devra, dans sa prudence, considérer combi « il importe qu'elle se réconcilie avec l’Empereur et avec « les Réformés, qu’elle ramène dans les choses de la reli- « gion l'union qui est si nécessaire, et qu'elle ne laisse « pas échapper une si belle occasion d'opérer le retour à « l'Église des provinces de l’Allemagne, ce membre si con- « sidérable de l’Église, qui a toujours été infecté d’hé- « résie et qui en a infecté tous les autres. Plût au ciel « que maintenant, avec la grâce de Notre Seigneur Dieu, « elle consentit à fixer l'époque de la réunion du concile, « maintenant que Sa Majesté y est bien disposée. »
Parmi beaucoup d'autres lettres qui tendent au même but, celle que le duc écrivait de Rome le 16 novembre 1558 à Ferrero mérite une attention toute particulière *.
| (1) De Thou, Historiæ , XXVI, sect. 16, fait mention de ce séjour de Cosme à Rome, quand il dit: Fluctuanti (Pio IV, p. p.) ef de alia
« Nous voulions retourner àSienne, mais Sa Sainteté, « qui nous fait trop d'honneur et nous comble de ses « bontés, nous retient ici, puisque nous avons été, dit- « elle, en quelque sorte les auteurs de l’ouverture du « concile, qui a été la cause de notre voyage à Rome, « elle veut aussi que nous soyons présent à l’inaugura- « tion et à la messe solennelle du Très-Saint-Sacrement, « laquelle, s’il plaît à Dieu, sera célébrée par Sa Béatitude « de dimanche prochain en huit. » Et Cosme ajoute de sa propre main : « Ne dites pas que cela vient de nous. » Dans une autre lettre ‘, Cosme encourage à continuer le concile , et montre la nécessité de réformer la cour de she. On voit aussi transpirer dans la correspondance Es de monseigneur Minerbetti la sollicitude de rs pour la réunion du concile, car s’il est mené à fin, la saine morale peut y gagner; s’il n’aboutit , ets’il n’y a point l’amélioration désirée, le statu quo du moins sera maintenu. Le duc désire vivement qu’on fasse part de ses idées sur ce sujet au roi catholique, qu’on le presse de s’opposer à la réunion des conciles nationaux, comme la demandaient les archevèques de Séville et del Gallo (sic probablement de France).
Puis en 1561, il écrivait au pape :
« Que Votre Sainteté ne reste pas sous l'influence de « deux sentiments, l’un de convoquer le concile, l’autre de « ne pas le laisser ensuite se poursuivre librement; car,
quavis re potius quam de munere pastorali sollicito , supervenit Cosus... perhonorifireque exceptus, ac deinde ad colloquium privatum admissus, rationibus suis pervicit ut Concilium indiceretur. Lagomarsini déblatére contre ce passage (Comm. aux lettres de Poggiani, tom. II, pag. 154).
(1) N° ccic del Carteggio di papi e cardinali, aux archives d'État à Florence.
« en agissant ainsi, pour ce qui regarde Dieu, cette cause « étant la sienne, il ne faut pas se tromper : il vau- « drait bien mieux s'abstenir que de faire comme on fit « à Trente, au grand scandale des chrétiens et au dé- « shonneur du chef suprême : que Votre Sainteté agisse « donc avec un esprit résolu et en toute liberté. »
Cosme entretint toujours accrédités à ce concile des ambassagpurs , qui le mettaient minutieusement au courant de ce qui s’y passait, en sorte que la correspondance qu'il recevait d'eux fournirait une abondante source de renseignements pour qui voudrait encore en reprendre en sous œuvre l'histoire. (C.)
Mécontent de se voir l'égal ou l'inféricur d'autres princes d'Italie qu'il surpassait en pouvoir et en mo deur, et surtout de se voir inférieur aux ducs dé Sk voic, qui pourtant relevaient de l'Empire, et qui trou une source de gain à mettre au service d'autrui le épée et leurs soldats, Cosme ambitionna le titre nouveau de grand-duc et le demanda au pape, qui conservait la suprématie sur les trònes de la terre. « Le pontife romain, « du haut du trône de l'Église militante, où il est placé « au-dessus des nations et des royaumes, ayant parcouru « avec son pénétrant ct infatigable génie les provinces « du monde catholique. dans ces temps où pullulent « tant d’hérésies et d’apostasies, parmi ceux qui ont le « mieux mérilé de la vraic foi, a trouvé que c'était le « prince de la Toscane qui maintenait cette province plus « que toutes les autres exempte de la maudite ivraie. » En conséquence, pour le respect que professe Cosme envers le saint-siége, pour avoir secouru de sa bourse et de ses armées le roi de France Charles IX contre les rebelles et les hérétiques, et pour la promesse qu'il a faite de
se prèter à la défense et à l'augmentation de la foi cathotique : considérant que ce prince exerce le pouvoir avec une sagesse et une justice incomparables, qu’il châtie les pirates, les brigands, les sicaires, qu'il garde les cêtes avec une excellente flotte, le pape lenomma de motu proprio grand-duc de Toscane ‘ et lui fit présent d’une couronne portant gravée cette inscription, Pii V p. m. ob ezimiam dilectionem ac catholiez religionis selum yfffitecipuumque justitiæ studium. Le grand-duc prononcà à genoux cette formule de serment : « Je jure selon la coutume obéissance et fidélité à la sainte Église et au saint-siége , ainsi que le doivent faire les princes chrétiens, me déclarant prêt à coopérer de tout mon pouvoir à l’exaltation & l'Église et à la défense du saint-siége ».
be titre de grand-duc, qui constituait en Italie une tfincipauté indépendante, excita un grand mécontentement chez l'empereur, qui prétendait avoir, à l’exclusion de tout autre souverain, le droit de le conférer. Aux lamentations de l'empereur Pie V répondait : « Sur quelle base vous appuyez-vous pour contester ce pouvoir à l'Église? Quel autre que l'Église a donné aux Empereurs la qualification de leur dignité et le prestige qui y est attaché? Qui leur a donné l'empire ? Qui l’a transféré cet empire de l’orient en occident, si non mes prédécesseurs ?. » Philippe II, lui aussi, qui voyait s'élever un emule de sa puissance en Italie, fut tellement indigné de cette création de titre, que la guerre semblait imminente. Les Huguenots en profitèrent, et suggérèrent tout aussitôt à Cosme de favoriser le prince d'Orange et les insurgés de
(1) Bulle de Pie V, 1569.
(2) Littere SS. D. N. Pii V super creationem Cosimi Medicis in magaum ducem provincia Etruria ei subjecte. Florence 1570.
surveille Pinquisition.
la Belgique, pour susciter par là des embarras au roi d’Espagne; mais Cosme ne voulut pas s’allier avec des hérétiques; — peut-être n’y voyait-t-il point son compte.
Il était naturel que Rome empêchât par une surveillance très-active qu’à côté d'elle, en Toscane, les germes d’hérésie ne vinssent à se développer : tandis que, de son côté, le duc cherchait à se mettre dans les bonnes grâces de la cour romgjpe. En 1545, Pandolphe Pucci informait celuici que le pape se plaignait de ce qu'il avait expulsé de Saint-Marc les Dominicains, et les avait remplacés per les Augustins, qu’il regarde comme étant plus luthériens que catholiques ‘. Deux années auparavant, le secrétaire Campana l'informait d’un chapitre qu’avaient tenu les moines de Santa-Maria-Novella, et dans lequel cinq des conclusions qui y avaient été adoptées étaient regardées comme entachées de luthéranisme *. Le duc écrivit luimême en 1552 une lettre au cardinal de Santa-Fiora, où il déplorait les désordres qui se commettaient dans les monastères de Florence, affirmant que dans l’un d'eux on avait trouvé au moins quinze sœurs qui avaient perdu leur virginité par le fait des moines et des prêtres ? ; mais il est constant, d’après les historiens du temps, que Cosme avait en horreur et en suspicion les moines, et surtout les dominicains, comme étant entichés desidées républicaines et des souvenirs de Savonarole.
La vérité est que Cosme était réellement intolérant comme tous les hommes de son temps, qu'ils fussent séculiers ou ecclésiastiques, catholiques ou protestants, italiens ou étrangers. Cependant il n’aimait pas l’Inquisition,
(1) Archivio di Stato, Carteggio universale, n° 44. (2) Ibid. Carteggio universale, n° 30.
(3) Carteggio di Cosimo, liasse XXIX.
qu’il considérait comme une juridiction étrangère dans son pays; aussi voulut-il y avoir la haute main, et empêchat-il qu’elle ne passât des Mineurs Conventuels aux Dominicains. Les familiers du Saint-Office avaient pour marque distinctive une croix rouge; ils étaient exempts de la juridiction séculière et étaient autorisés à porter les armes. C'était pour Cosme autant de motifs de craindre que ces agents ne servissent à déguiser les nombreu#gdversaires de son gouvernement : aussi se tenait-il parfaitement en garde vis-à-vis d'eux.
Depuis, Paul IV abolit à Florence la députation du Saint- Office : le nonce lui-même en fut exclu; la juridiction
de ce tribunal fut concentrée entre les mains de l’inquisi-
teur. Il y eut à Florence vers le milieu du mois de décembre 14551 un aufo-da-/é. Un étendard portant une croix noueuse sur fond noir entre l'épée et la branche d'olivier, et autour pour devise les paroles du psaume, Exwrge, Domine, et judica causam tuam, précédait la procession composée de vingt-deux personnes, en tête desquelles marchait Barthélemy Panciatichi, riche gentilhomme, qui avait été jadis ministre du duc en France. Les condamnés, vêtus de chapes sur lesquelles étaient peintes des croix, étaient menés ainsi à l’église métropolitaine; là, après avoir fait leur abjuration, on leur donnait l’absolution, tandis que leurs écrits et leurs livres étaient livrés aux flammes. Dans le même temps s’accomplissait par quelques femmes à Saint-Simon une semblable cérémonie, mais sans publicité.
Cosme prétendait être informé par le nonce apostolique des procès qui seraient intentés aux Florentins même à Rome *, par la raison, disait-il, que comme il s’agis-
(1) Carteggio universale, n° 161, à l'année'1561.
cè.
salt de matières de foi, dont l’importance dépassait toutes les autres, il voulait que tout fùt réglé de concert avec ses ministres. En février 1354, l’Inquisition de Rome ayant réclamé Laurent Niccolucci, le duc autorisa son extradition, mais à la condition expresse que les inquisiteurs le renverraient à Florence s'il avait à subir une peine. Nous avons trouvé fréquemment dans les archives des traces de semblables informations, et notamment le nonce apostolique, à la date du 4 novembre 1564, écrivait : |
« Hier on a terminé l’examen de la cause de Raphael « Risaliti, détenu en vertu d’une commission donnée « par la sainte Inquisition de Rome, examen auquel « je n’ai pas manqué d'assister une seule fois. Il résulte « des aveux de l’inculpé, qu'il ya quatre ans, tandis « qu'il était à l’abbaye de Saligny en France, laquelle « dépendait de l'évêque d'Osimo, il avait entendu discourir plusieurs fois, et en beaucoup d’endroits décocher de vilains mots contre la messe, contre le pape, contre « les indulgences, contre le purgatoire et autres sujets « semblables; qu’il avait non-seulement approuvé ceux « qui en parlaient de la sorte, de plus que lui-même avait « imité leur exemple et avait fini par être convaincu « de ce qu’il disait; mais, qu'ayant abandonné ce faux « système (et il y a de cela maintenant déjà deux « ans), il avait en même temps fait divorce avec toutés « ces fausses opinions, ce dont'il a facilement per- « suadé ses juges, tant par la justification qu’il a donnée « de sa vie depuis sa conversion, que par les larmes « qu'il a versées et par les témoignages du repentir qu'il « paraît donner en confessant sa faute, et en demandant « tout à la fois son châtiment et son pardon; quant au re-
« lard qu'il a mis à confesser sa faute, il estimputable à la « peur plus qu'à la mauvaise volonté. J’enverrai, s’il plaît à « V. E., la copie de l'enquête faite à Rome, puisqu'elle la « désire, età cette intention j'en hâterai, près de ces Illus- « trissimes et Révérendissimes seigneurs, l'expédition.
« Le frère des Humiliés de Sainte-Catherine de cette
« ville a fini par avouer que c'était lui qui dans un accès « de colère avait lancé une pierre sur la statue de saint « François : il n’avait pas cru pouvoir sortir autrement de « la congrégation d’Ognisanti ; qu'il avait introduit dansle « couvent des femmes de mauvaise vie déguisées en « hommes; qu'il avait dit la messe après s'être rendu cou- « pable de ces délits, et sans s’en être auparavant con- « fessé. J'en écrirai deux mots, avec la permission de « votreseigneurie, à monseigneur illustrissime Borromeo, « comme étant le protecteur de l'ordre, et je ferai ensuite « subir au coupable le châtiment qu'il mérite *. »
En feuilletant la correspondance des Médicis, nous y avons trouvé une lettre des cardinaux par laquelle ils priaient le duc de vouloir bien leur livrer Pierre-Paul Vermigli (D.); une autre du cardinal de Pucci, par laquelle il met le duc en garde contre les projets politiques des hérétiques, à propos de Celio Curione, espérant que l'apostasie de frère
JBBernardin Ochin démasquera certains hypocrites (E.) ; une æutre duc cardinal Farnèse (F.), qui, inquiet du retour de «ze même Celio à Lucques, invite formellement le duc à Ærouverlemoyendele consigner aux mainsde l’Inquisiteur.
Nous n’avons pas trouvé de preuves suffisantes que le luc ait livré Celio Curione, mais quant à Pierre Carnesec- «Chi, ses aventures ont été plus sérieuses. Issu d’une noble
(1) Legazione di Roma, n° XI.
Carnesecchi.
Sa correspondancc.
famille Florentine (G.), très-versé dans la connaissance des lettres grecques et latines, beau parleur, poëte distingué, il fut le favori des Médicis dans sa patrie, en France et à Rome. Lié d'amitié avec Julien de Médicis, celui-ci, lorsqu'il devint le pape Clément VII, le nomma protonotaire apostolique et en fit son secrétaire, poste qui lui valut la commende de plusieurs abbayes et des pensions ecclésiastiques. Nous avons trouvé une lettre de recommandation portant la date du 27 juin 1534, que lui avait donnée le pape près de l’empereur Charles Quint, où le pontife le qualifie de cives florentinus summa fide et singulari modestia vir, quem cum suis meritis et deditissimo animo in me, tum virtute etnobilitate ita amo, ut plus non possum, ce quilui fit méme décerner le surnom de Médieis. En sa qualité de protonotaire apostolique, il recut une quantité de lettres écrites d'Allemagne en 1833 par Pierre-Paul Vergerio, correspondance conservée aux archives Vaticanes : elle fait bien voir toute la jalousie qu'inspirait à l'empereur et aux Allemands l'accord qui semblait se préparer entre le pape et la France, surtout par suite du mariage du roi avec Catherine de Médicis. « Le pape et la France se « trompent fort s'ils croient pouvoir l'emporter, car « l'empereur n'a qu'à faire un signe et à laisser dormir « un peu la question luthérienne, et les forces réunies de l'Allemagne tout entière, tous, sans en excepter les femmes et les enfants, courraient sus à l’église avec une ardeur passionnée, et ne souhaiteraient pas autre chose que de bouleverser la France : oui, il suffirait « d’un seul signe de l'empereur pour faire accourir cette « nation perverse, qui se contenterait, pour toute récom- « pense, de confondre le pape, ses adhérents et tous ceux « qui en dépendent. » (Prague, 34 décembre 1583.)
Ailleurs, le même Vergerio raconte que le roi des Romains lui avait signalé les dangers qu'offrait cette guerre, parce que, disait-il, « les personnes qui la provoquent ap- ‘ partiennent à la faction luthérienne et à cette malheureuse (classe d'hommes, pauvres, téméraires et impies, à qui il faut absolument per omne nefas trouver à vivre et même à sortir de leur condition : ifague tanto magis periculosa mullis eorum vicioria (sed Deus avertat) futura esset ». Puis, il considèreson époque, où « ces fauteurs de troubles rencontrent beaucoup de gens qui leur ressemblent, par le caractère, en trouvent de plus élevés qu'eux, d'autres qui sont presque leurs égaux, et enfin d’autres qui sont leurs inférieurs. » Il mentionne la cupidité des Luthériens, tout fiers de l’occasion qui se présente d’avoir mn chef prêt à marcher à leur tête pour achever la ruine des orthodoxes : Vergerio n'oublie pas non plus de citer « le grand mouvement qu'ont soulevé dans nombre de provinces ces autres bêtes rebaptisées » : c'est ainsi qu’il nommait les Anabaptistes. (Lettre datée de Prague, le 11 mai 1534).
Prosper de Santa-Croce écrivait à Carnesecchi, le 20 octobre 1534.
Facit eximia animi lui virtus ut hoc tempore gratulatione tecum ular potivs quam consolatione. Nam, etsi pro nihil ‘ tibi unquam acerbius in vita accidisse, quam pontificis de te optime meriti inleritum, tamen te dolori fortiter restitisse gratulor equidem tibi vehementer. Est enim christiani et cum $psa natura moderati, tum doctrina atque oplimarum artium studtis eruditi, id esttui, impetus fortuna sustinere, eic.
Le 25 novembre 1834, le ministre Granvelle lui écrivait qu'ayant appris quemadmodum illi Jacobi Salviati bona memoriæ siudium aîque animus simul cum isto munere ad
vestram Dominationem transivisse, ila et nos, quemadmodum equum est, et nuper etiam polliciti sumus, omnem eum affectum quem erga defunctum gerere solebamus, in v. d. juzia quadam successione transfudimus.
Et Paul Jove, le 11 mars 4545, lui écrivait de Rome : « Très-honorable Monseigneur, — Messieurs Stuffi étant « sur le point de retourner en Toscane après avoir fait les e stations de Rome, j'ai voulu leur confier cette lettre d’in- « troduction destinée à M. Giovanni Michele, qui, j'en suis « sûr d'avance, manifestera à votre seigneurie le dévoue- « ment impérissable que Jove porte à sa personne. Michele « vous félicitera de votre bonne santé, et vous racontera ‘« à quelles veilles et à quelles fatigues jc.m'abandonne en « ce moment, à la lueur de ma lampe, pour mettre la pos- « térité au courant des fourberies du monde actuel. Quant « à moi, je m'en tiens à l'antique forme, dans la grâce du « Père, du Fils et du Saint-Esprit : et je puis vous as- « surer que nous valons un peu plus que les oranges « vertes. »
Il existe à la Bibliothèque Magliabecchiana, classe VII , 84, une importante lettre de monseigneur Ubaldino (Bandinelli ? }adressée de Fontainebleau, le 28 août 1534, à Carnesecchi, écrite pour la plus grande partie en chiffres, où, entre autres choses, il raconte qu'il a parlé longtemps de monseigneur de Paris, qu'il savait accusé auprès du pape d’avoir eu trop de rapports avec les Luthériens. « Ce prélat, disait-il, s'excusa sur la conduite qu’il avait tenue vis-à-vis d'eux, et prétendit qu'aucun ecclésiastique n’était plus fidèle que lui, mais que le jour où il avait vu cette secte, tant par le nombre de ses adhérents que par le crédit dont ils jouissaient, prendre une si grande consistance qu'il avait cru presque impossible, et assurément très-dan-
HÉRÉTIQUES EN TOSCANE. QI gereux de l’abattre de vive force, et il avait jugé qu’on devait procéder avec une certaine adresse, et non pas crier au bécher, à la potence, conduite qu’il fallait de toutes manières éviter : en conséquence, chaque fois que des hérétiques lui avaient été livrés, il s'était efforcé de les ramener par des paroles affectueuses et par de bons et solides raisonnements, passant sous silence des points moins importants, les reprenant sérieusement sur certains autres; de cette manière, il avait eu accès et crédit près d'eux, presque comme s’il eût été un personnage neutre et exempt de toute espèce de passion; par là il avait obtenu de meilleurs résultats que ceux qui avaient voulu recourir à une extrême sévérité, qui n'a servi qu'à les rendre responsables de l’obstination plus grande de ces hérétiques. Le prélat avait, disait-il, remédié à beaucoup de scandales, et dervièrement il pensait avoir mis les choses en tel état qu'on pouvait espérer quelque arrangement : il m'a même parlé de certains points d'une importance capitale que tout récemment son frère avait obtenus des chefs de‘h secte dans ce pays, et il m'en nomma plusicurs, mais je n'ai souvenance que de Martin Luther et du duc de Saxe. Le point important, c’était la reconnaissance faite en dernier par ces sectaires du pape en qualité de chef de l'Église, et l'acceptation des sept sacrements, non sans quelques restrictions...... »
Carnesecchi à Naples en 1536 hanta Pierre Valdès, Ochin, Vermigli, Caracciolo, puis à Viterbe en 1541 l'évêque Victor Soranzo, Vergerio, Lactance Ragnone de Sienne, disciple d’Ochin , l’évêque Louis Priuli, Apollonia Merenda, Balthasar Altieri, apostat luthérien et libraire, et Mino Celsi : il entretint des rapports d’amitig avec Vittoria Colonna, Marguerite de Savoie, la du-
suspectes.
Pero Gelido, n apostas.
chesse Renée de France, Lavinie della Rovere, Orsim, et avec Julie Gonzague, à laquelle il recommanda deux hérétiques. En écrivant à des protestants, il leur donnait les épithètes de frères, de pieux, d’innocents, d'hommes élus de Dieu ;il leur remettait de l'argent; de même qu'il blama un gentilhomme d'avoir à l'article de la mort fait profession de la foi catholique, de même il louait la constance montrée par Valdès à ses derniers moments, et il pleura amèrement sa mort avec Jacques Bonfadio (H.). Carnesecchi attribuait la mort d’Henri II aux persécutions que ce prince exerca contre les Réformés, etil regardait comme un châtiment dé la justice divine l’incendie des archives de l’Inquisition à la mort de Paul IV. Il eut des rapports personnels avec Mélanchthon etavec d’autreshérétiques : il usa de son autorité et de sa fortune pour attaquer l’autorité pontificale et les moines. Il manifesta particulièrement ses opinions hétérodoxes dans une lettre sur la messe qu’il adressa à Flaminio ; mais, ayant été cité à Rome sous Paul III en 1846, ff parvint à se faire absoudre. L’Inquisition le poursuivit de nouveau pendant son séjour en France; mais, par la faveur de la reine Catherine, il put échapper aux conséquences du procès. De retour en Italie, il vint s'étatablir à Venise, où il continua ses allures, si bien que Paul IV le cita à comparaître à Rome en 1557. Carnesecchi avait eu la bonne fortune de trouver à Venise un ami, comme en ont rarement les exilés et les accusés ; un ami quì non-seulement l’encourageait, mais encore prenait sa défense, et le recommandait au duc. Cet ami était Pero Gelido de San Miniato, ecclésiastique d’un grand savoir, qui avait été jadis secrétaire du cardinal de
(1) Il faut savoir qu'il s'agit ici d'André, et non de Philippe Mélanchthon, qui n’alla jamais en France.
Ferrare, puis nommé par le duc son résident à Venise, d’où il lui écrivait le 25 novembre :
« Nous avons été extrèmement fâché des tracasseries « auxquelles a été soumis de la part de l’Inquisition de « Rome monseigneur Carpesecchi; car, avec l'attachement que nous avons pour lui, nous lui eussions souhaffté plu- « tôt un accroissement d'honneurs et de profits que ces « nouveaux ennuis. Espérons pourtant que son innocence « le fera sortir'encore de cette épreuve, et qu’il saura, avec « la prudence que nous lui connaissons, prendre les me- « sures qui lui sembleront les plus opportunes pour sa « sécurité. Il est bien vrai que l’Inquisition dans sa ma- « nière de procéder est très-rigoureuse, et que fort souvent « il ne suffit pas d’être pur, comme vous savez et comme « nous croyons qu'il l’est. a |
Et le 14 avril 1558 :
« Quant à l'affaire de notre ami monseigneur Carne- « secchi, nous avons écrit chaudement au cardinal Ca- « raffa età notre ambassadeur, pour nous conformer aux « intentions que nous avons pu relever dans ses lettres et « dans les vôtres : et, comme nous avons été fort satisfait « d’apprendre qu'il avait fait choix de Philippe Del Mi- « gliore pour l’envoyer à Rome, afin de surveiller les dif- « férentes phases de la procédure, nous lui avons fait « part de notre satisfaction en lui remettant de nouvelles « lettres pour notre ambassadeur, que nous chargeons de « l’aider en tout ce qu’il aura besoin et de lui obtenir « toutes les faveurs nécessaires. Nous verrons quel ré- « sullat aura cette mission, et nous ne manquerons « pas d’ajouter, toutes les fois que nous en serons averti, « et suivant les besoins, de pressantes recommandations. « Cette conduite prouvera à Sa Sainteté et à ces mes-
« sieurs notre ardent désir d’être utile à monseigneur Car-
nesecchi, la grande estime que nous lui portons, notre amitié pour lui, et la ferme conviction que nous avons de son innocence. » Voici la lettre qu’écrivait Gelido,
le 9 juin 1568, à Bibiena, secrétaire du duc :
« Je parle bien souvent de vous avec monseigneur Carnesecchi, qui, on peut le dire, est abandonné par tout le monde excepté par moi, qui ne pourrais pas plus l’abandonner qu'une mère n’abandonne son fils, car je l’aime autant qu’on peut aimer un véritable ami; et certes ce’n'est point pour les bienfaits que j'ai reçus de lui ou pour ceux que j'espère en recevoir, mais parce que je lai toujours connu pour un homme de bien, et cela autant qu’on peutle dire. Que sije l’ai connu pour tel, je vois enfin dans cette épreuve, une des plus lourdes qui puissent arriver à un homme, puisqu'on y perd la fortune, l’honneur et presque la vie, un gage certain que Dieu est avec lui, le dirige, le console et le fortifie : car autrement il ne pourrait supporter ce coup mortel avec une si grande constance d'âme et presque avec gaieté, comme réellement il la supporte. Il s’est retiré dans une maison qu'il regarde comme une honnête prison : là, il s'entretient avec ses livres et vit avec ses pensées, pour la plupart divines et tournées vers les choses de l’autre vie, en sorte que cette persécution, qui le prive de la conversation des bommes, l'habituera à converser avec les anges : il recueillera ainsi de son exil plus de profit n’en recueillit du sien Boëce, ou n'importe quel autre philosophe, parce que la philosophie chrétienne offre des consolations bien différentes de celles que peut offrir la philosophie purement humaine. »
Gelido revient souvent auprès de Bibiena sur ce sujet, et le 5 août 1559 il lui écrit :
« Votre seigneurie ne pourrait croire, et moi de mon « côté j'aurais bien de la peine à vous faire part de la « grande consolation qu’éprouve monseigneur Carnesec- « chi, en lisant ce que vous m'écrivez à propos de lui : « aussi lui semble-t-il que la persécution qu’il souffre a « eu au moins pour lui cet avantage de lui faire con- « naître qu'il est aimé plus qu’il ne savait l’être par une . « foule de gens de bien, et particulièrement par votre « seigneurie, etc. »
Et le 19 du même mois : | « Comme je vous l'ai écrit d'autres fois, monseigneur Carnesecchi lit toujours tout ce que votre respectable seigneurie m'écrit sur son compte, avec un si grand plaisir et avec une si grande satisfaction, qu'il m'est impossible de vous en donner une idée. Et il a bien raison d’agir ainsi, car cela prouve qu'au milieu de ses malheurs il a conservé un esprit qui connaît les vrais devoirs de l'amitié et la conduite que doit tenir un homme de bien dans toute la force du mot : quant à moi, je sais parfaitement bien que vous n’ignorez pas que dans certains temps on estime plus une seule drachme de devoir aecompli, que dans d’autres des milliers de livres. Je sais bien toute la reconnaissance que professe pour vous le susdit monseigneur, et combien il est ravi en pensant à l'affection que vous lui témoignez dans des € temps comme ceux-ci. C'est bien malgré lui qu'il se prive de vous écrire, mais s’il fait ainsi, c'est qu'il croit mieux faire : en omettant ce devoir qui lui serait si doux, il s’en remet à moi du soin de le remplir,
bien que je sois incapable” d'interpréter ses sentiments II — 15
RAA AR A À a
d'une manière satisfaisante pour lui. A ce propos, je désire informer votre seigneurie d’un fait qui m'a été raconté hier seulement par un chapelain du cardinal Trivulce, qui maintenant est retourné en France, et qui est un de mes amis les plus intimes. Ce chapelain, venant donc à parler avec moi de monseigneur Carnesecchi, et se lamentant de sesépreuves, me dit: Tu n’as peut-être plus entendu parler de ce que je vais te dire. Tu dois te rappeler qu’il y a trois ans un moine de Saint-Augustin, nommé Montalcino, précha à Saint- Prpl (?). Ce moine avait conçu une grande haine pour monseigneur Carnesecchi, parce qu’un jour ce prélat était venu le trouver dans sa chambre, et lui avait démontré par de bonnes raisons qu’il avait tort de parler si irrévérencieusement du duc de Florence. Montalcino, étant un des plus enragés Siennois qu’on pùt imaginer, commença à élever la voix et à décocher. en pleine poitrine à son adversaire l’épithète injurieuse de tyran, en sorte que Carnesecchi (d’après ce qu'il m'a dit aujourd’hui en réponse aux questions que je lui fis ad hoc, car autrement il ne m’en avait jamais parlé) m'a avoué qu'il avait été obligé de lui dire entre quatre yeux, qu’il était la plus insigne bête à deux pieds qu’il connût,
et que là-dessus il l'avait laissé seul. Montalcino était.allé
ensuite se plaindre à différentes fois auprès du cardinal Trivulce, qui est actuellement légat ici ; mais, voyant que l’'éminence ne tenait aucun compte de ses doléances, parce qu'elle était très-liée d'amitié avec monseigneur, il avait dit qu'il trouverait bien le moyen de le perdre. Le cardinal lui ayant demandé quel moyen it pensait employer pour arriver à ses fins, Montalcino aurait répondu
« que l’Inquisition était là, toute prête à agir, attendu
« qu’enparlantavec lui monseigneur avait laissé tomber de « ses lèvres je ne sais quelles paroles sur un passage de « saint Augustin, paroles qui sentaient l’hérétique, et fina- «. lement nous avons découvert que c'était ce vilain moine « qui avait suscité cette persécution ‘. »
| Ailleurs Gelido se félicitait qu'une fille de Philippe del Migliore eût épousé un neveu de Carnesccchi.
Ici, nous trouvons par hasard une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle les germes de l’hérésie se développaient dans ce territoire de Venise, tant par suite des rapports continuels qu’avaient les habitants avec les étrangers appartenant à toute espèce de religion et de la liberté des mœurs, que par suite des: sollicitations des résidents protestans, et des querelles avec la cour de Rome ?. Le père Gelido penchait du côté des nouveautés en matière de religion. Le duc Cosme lui écrivait de Rome le 13 décembre 41560, dans un postscriptum libellé de sa propre main : |
- a Votrelettre du 7 courantest enfin arrivée ; cette lettre, « si remplie de nouvelles plus merveilleuses les unes que « les autres, et qui a servi de passe-temps aux veillées de € beaucoup de cardinaux. »
Et à la datedu 47 juillet 1861, Cosme lui écrivait encore :
.«-Wous ferez bien de ne pas écrire à Rome le peu de cas
x que l'on fait de la religion, et de taire les maximes en : honneur auprès de la jeunesse d'ici, car c’est plutôt l’affaire du nonce que la vôtre : au contraire, soyez circonsppoct dans tout ce que vous écrivez, abstenez vous dans
‘ CA) Carteggio universale, série 2972.
C2) Une lettre du théatin Ange Cajazzi dénonçait au pepe comme hététique Jean-Baptiste Veneto, supérieur général de sa congrégation. (Cerrteggio di Cosimo, 199.)
« vos lettres de certaines particularités, qui, si elles ve- « naient à être connues, contenteraient peu ces seigneurs « et nous-mêmes. »
En effet, Gelido tenait le grand-duc au courant de tout les pas et démarches que faisaient à Venise les réfugiés toscans et les Strozzi; il suggérait au gouvernement les moyens à employer pour tenir la ville de Sienne en respect, et se félicitait avec Cosme de l'annexion que celui-ci en avait faite à ses États, annexion qui préparerait la formation d’un puissant royaume : enfin, il était persuadé qu'avant peu il pourrait le saluer roi de Toscane.
Gelido quitta pius tard Venise pour aller à Genève, d'où il écrivit au sculpteur florentin Paul Geri, domicilié à Venise, qu'on l'avait si bien accueilli à Lyon, que le gow verneur avait voulu le faire intervenir dans les conseils de de la ville : « je ne désespère plus de nous revoir en Italie, « car l'Évangile prend chaque jour un nouvel essor « qui le fera bientôt s’élancer jusqu'à ces contrées : il « faudra bien alors que ces archevêques et ces autres pré- « lats gros et gras changent de vie, comme cela est arrivé « et arrivera encore dans ce royaume. »
Ainsi parle Gelido le 31 octobre 1562 ; puis le 24 mars suivant il écrit « au duc de Florence in manw propria : »
«...... J'arrivai enfin à Paris, où je m'arr@tai, « et par ordre de madame de Ferrare (la duchesse Rende ) « je me consullai avec les ministres des Églises réformées e sur tout ce que je devais faire. Sur ces entrefaites, on « sut à la cour mon arrivée et mes projets. C'est pour- « quoi quelques-uns de nos écervelés Florentins, qui « d'ordinaire se tiennent à la cour, commencèrent aus- « sitôt à dire que je n'étais pas parti d'Italie pour la cause « de PÉvangile, mais pour me faire à la cour l'espion de
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* « votre altesseet du roi Philippe, et non-seulement ils en « parlèrent entre eux, mais ils en persuadèrent le comte
« de Tournon et le roi de Navarre. Or, ainsi qu'il plut à
« Dieu, qui protège l’innocence, un Florentin de mes
« amis intimes, et qui est à plus d’un titre mon obligé,
« m'écrivit de ne point aller à la cour avant qu’il ne
« m'eût ‘parlé. Au bout de deux jours, cet ami vint en
-« £ffet à Paris, et me révéla tout le mystère, à savoir que « les ministres n'étaient point d'avis que je dasse me pré-
« senter à la cour, non pas tant pour le danger que je
-« pourrais y Courir, que pour le déshonneur qui en re- « jaillirait sur la cause de Dieu, puisqu'on pourrait croire « que j'étais parti d'Italie, non pas pour le service de
- Dieu, mais pour le service des princes, et cela d’une «a manière si laide. Faisant droit à cette considération, je
« ne m’arrétai même pas chez madame de Ferrare, mais
« longtemps après, lorsque j'eus conversé avec elle et
‘e contre sa volonté, je m’en vins à Genève, où, bien qu'il « m'y faille mendier mon pain, je vis très-heureux, puis-
e que nous avons ici en abondance le pain etles aliments
<« spirituels, nourriture qui ne manque jamais. Il est bien « vrai que si la reine s’en va accompagnée du roi « et des frères du roi à Orléans pour soustraire les pro- « testants à la rage du roi de Navarre, à celle des cardi- « naux, du connétable et du marquis de Saint-André, qui « ont commencé ensemble avec monseigneur de Guise à « tenir conseil a parte, etc., la susdite madame de Fer- « rare a décidé que je devais aller la rejoindre à Orléans, « où elle pense que je trouverai réunis le prince de « Condé, monseigneur de Montmorency, l'amiral, mon- « seigneur d’Andalon, et le cardinal de Cittiglion, tous
« frères, et tous protecteurs et défenseurs de la pureté de
« la doctrine de Jésus-Christ. Aussi voit-on déjà surgirune « division des plus fortes, et conséquemment une guerre « civile et intéstine dans ce royaume, à moins que Dieu « n’y mette la main. Quant à moi, je n'agirai qu'autant « que j'y serai autorisé par cette Église, à laquelle j’ap- « partiens désormais. »
Gelido, après avoir fait part à son ami Geri de diverses nouvelles, fait des vœux pour qu'il plaise à Dieu de le conserver dans sa grandeur, « et surtout de lui accorder la « parfaite connaissance de la vérité, afin que cette vérité « devienne le ministre et l'instrument de Dieu pour per- « suader au pape de faire abstraction de toute ambition « et de tout intérêt, et de vouloir une bonne fois que la « lamière se fasse sur cette cause, lumière qui ne peur- « rait se faire que si le pape consentait spontanément à « ordonner la. convocation d’un concile légitime au « sein de l’Allemage, à y assister en personne, et à y « traiter sérieusement la question des réformes dans l'É- « glise. Une pareille résolution serait pour lui la cause « d'une gloire immortelle auprès des hommes et lui as- « surerait auprès de Dieu le salut éternel. De toutes ma- « nières on en viendra là envers et contre lui, et en dé- « pit des obstacles que pourront susciter tous les princes, « parce que, comme l'a dit Gamaliel, la chose vient de « Dieu, et non dissolvetur !. »
H ‘semblerait résulter de la citation précédente que le duc était suffisamment de connivence avec les hérétiques ; le fait est qu'il ne négligea rien pour rappeler Gelido, qui, déjà inscrit sur les registres de l'Église évangelique de Genève, revint cependant en Italie et à Florence, et yobtint uné pension du pape.
(1) VIII del Carteggio di Cosimo.
Paul IV avait excommunié Carnesecchi par contumiace; Pie IV avait obtenu du grand-duc qu'il fût envoyé à Rome, où cependant en 48561, à la suite d’une brillante défense et aidé principalement par l'incendie d'un grand nombre de papiers qui avait eu lieu à la mort de: Paul IV, il obtint une sentence absolutoire, et fut reconnu bon et fidèle catholique, soumis à l'Église. Mais Peustère Pie V, étant devenu pape, jugea que pour exürper l’hérésie il était indispensable de faire disparaître celui qui en était un des principaux soutiens ‘. C’est pourquoi il écrivit en latin, de sa propre main, au duc Cosme une lettre datée du 20 juin 1566, ainsi conçue : « En vue d’une affaire qui intéresse au suprême degré le « respect dû à la divine majesté et à la religion catholi- « que, nous vous envoyons avec la présente notre maltre « du sacré palais : et, si ce n’était l’époque des chaleurs « excessives, nous avons tant à cœur cette affaire, que « nous en eussions chargé le cardinal Pacheco. Veuillez « accorder à ce personnage la même confiance qu'à nous- « même. Puisse Dieu vous conserver vous, votre fils et « votre bru, et bénir les cardinaux, comme de fait nous
«= vous accordons de tout cœur la bénédion apostoli- “= Que. »
Cosme, soit faiblesse de sa part, ou dessein de se faire Æien venir du pape, soit dans l’espérance de voir Carmemereechi s'échapper ‘encore de ses mains, ayant recu la Reitre du pontife pendant qu’il l’avait à sa table, le livra,
(1) L'historien De Thou accuse Achille Stace, célèbre littérateur portugais, auteur d'un poëme lyrique Ser la victoire de Lépante, d’avoir dénoncé Carnesecchi. Parmi les témoins entendus dans ce procès, et dont le nombre dépasse 430, ou ceux appelés en justice comme com- Plices, ne figure point le nom de Stace. ‘
Arrestation - Carnesecchi.
disant que, si pour le même motif, Pie lui avait demandé son propre fils, il le lui aurait donné tout enchaîné. Le pape fit parvenir au duc ses plus chauds remerciments, ajoutant que « si sous ce rapport les autres princes lui res- « semblaient et voulaient imiter son exemple, les choses « de la religion suivraient une marche bien plus pros- « père, que Dieu en serait plus honoré, et que, partant, « il répandrait plus de bienfaits sur toute la chrétienté, « qui en serait plus heureuse ‘. »
Voici les hérésies dont était accusé Carnesccchi : La justification résultant uniquement de la foi; les œuvres ne sont pas nécessaires au salut, lequel s'opère per la foi; l'homme justifié peut néanmoins les produire chaque fois que l'occasion s'en présente à lui, mais elles sont inutiles pour la vie éternelle; cependant, après la résurrection universelle, elles obtiendront à leur auteur un plus grand degré de gloire. — Par nature, nous possédons le libre arbitre, seulement pour le mal; et avant la Grâce, pour le seul péché. Il est impossible d'observer les préceptes du Décaloguc, surtout les deux premiers et le dernier, sans la grâce efficiente de Dieu, et sans la foi et l’espérance données surabondamment, mais accordées seulement à un bien petit nombre d'individus. On ne doit ajouter foi qu’à la parole de Dieu, laquelle nous a été transmise par les Écritures. — On ne trouve dans l'écriture aucune preuve des indulgences; elles n'ont de valeur que pour les vivants, c'est-à-dire en tant qu’elles suppléent aux pénitences imposées. Tous les conciles généraux n’ont pas été rassemblés sous l'inspiration de l’Esprit-Saint. Carnesecchi n’était pas hien sûr à qui appartenait le droit. —
(1) Ces deux lettres se trouvent dans Laderchi, tome XXII, pages 927 et 98.
de les convoquer, si c’était à l’empereur, au pape ou à d'autres. — Il hésitait sur le nombre des sacrements. — H ne considérait pas la confession comme une obligation, mais comme une consolation. — Il avait de grands doutes sur l'existence du Purgatoire, et estimait apocryphe le II° livre des Machabées, où le suffrage pour les morts est qualifié d'œuvre sainte et salutaire. Il croyait que dans l'Eucharistie la substance du pain reste, en tant que le corps du Christ y est présent, mais sans qu'il y ait transsubstantiation : opinion de Luther, dont il s’écarta quelquefois pour se rapprocher de celle de Calvin. — Selon lui, il serait utile aussi pour les laïcs de communier sous les deux espèces. — Le sacrifice de la messe n'est propitiatoire qu’en tant qu’il réveille le souvenir de la passion du Christ, et en conséquence la foi par laquelle on obtient la rémission des péchés. — Le pape est le premier des évèques par une sorte d'excellence, non pas par autorité; il est évèque de Rome, et il n’a de pouvoir sur les autres églises qu’en tant que le monde le lui défère par égard pour Rome; et ce fut une usurpation que s'arrogèrent les pontifes, surtout celle d'accorder des indulgences. — Il condamnait certains ordres monastiques comme favorisant l’oisiveté , et les ordres mendiants connne coupables de voler le pain aux pauvres; il approuvait le zèle de ceux qui dépensent leurs forces pour cultiver la vigne du Seigneur, mais il ne le jugeait pas conforme à la science théologique, parce que dans leurs prédications ils recommandaient par trop les œuvres. — Il jugcait utile qu'on permit le mariage aux prêtres. — Les religieux, selon lui, ne devaient ni ne pouvaient être liés par le vœu de chasteté, parce que cette vertu est un don de Dieu, et que celui-là seul peut la promettre qui est sûr d’avoir reçu ce don : son opinion
était la même vis-à-vis des religieuses. — Il condamnait les pèlerinages : chacun, d'après lui, pouvait manger ce qui lui plaisait, et ce n’était pas un péché que de trans gresser le jeûne, pas plus que de garder chez soi des livres défendus. Le Christ étant l'unique médiateur entre Dieu et les hommes, l’invocation des saints est tout à fait surperflue.
« Tu as donné un logement, un asile, des encouragements et des subsides pécuniaires à un grand nombre d’apostals et d’hérétiques qui s’enfuyaient pour le compte de l’hérésie dans un pays peuplé d’hérétiques d'outremonts', et tu as recorimandé par lettre à une princesse d'Italie (Julie Gonzagne) deux apostats hérétiques aussi chaleureusement que s'ils eussent été deux apôtres envoyés pour précher la foi aux Turcs, ainsi du reste que tu le confesses, et cesapostats se proposaient d'ouvrir dans les États de cette noble dame des écoles spéciales pour y enseigner à leurs jeunes écoliers certains cathéchismes hérétiques : on les découvrit et on les envoya à Florence dans les prisons du Saint-Office..... |
« Tu as été complice d’une de tes pénitentes, personne perverse, poursuivie par l’Inquisition et hautement suspecte d’hérésie , par l’intermédiaire de laquelle on faisait parvenir une pension annuelle de cent écus à l’hérétique donna Isabelle Brisegna, qui s’était enfuie à Zurich, et ensuite à Chiavenna chez les hérétiques.
« Tu as blamé et désapprouvé, de concert avec une personne qui se fit ton complice, comme étant superflue et scandaleuse, la confession de foi catholique que fit à ses
(1) II s’agit notamment du susdit Pero Gelido et de Pierre Léon Marioni.
derniers moments un grand personnage, et dans laquelle, entre autres points, il reconnaissait ouvertement que le pape, et particulièrement celui qui était assis alors sur la chaire apostolique, est le vrai vicaire du Christ et le successeur de saint Pierre : et tu as beaucoup plus loué Valdès à ses derniers moments que le susdit personnage.
« Tu as tout fait pour avoir à Venise, d'un complice qui
les avait chez lui, les livres et les écrits pestiférés dudit Valdès>, pour en faire imprimer et publier une partie, nonobstant la prohibition décrétée par ce Saint-Office, ou tout au moins pour qu'ils demeurassent cachés; enseignant que ce n'est pas un péché de garder des livres défendus, mais bien un fait indifférent au point de vue de le conscience : bien plus, tu t'es offert d’en être le vigilant gardien, et tu as déclaré que c'était un bien plus grand péché par rapport à l’âme de les brûler que de les conserver... En outre tu as entamé des négociations avec cette personne, pour que les susdits écrits te fussent envoyés à Venise par une voie sûre, et cela tant par le désir que tu avais de les conserver, que pour affranchir cette personne du danger qui la menaçait en les gardant.
« Tu as ajouté foi à toutes les erreurs el hérésies contegxues dans le livre De! Benefizio di Cristo... Pendant le cours du procès, tu as reconnu que, jusqu'aux derniers aGles approbatifs et confirmatifs du concile de Trente, tu
avais soutenu affirmativement avec Valdès l’article de la pustification par la foi et celui de la certitude de la Grâce, tandis que tu défendais avec lui la négative sur la question de la nécessité et du mérite des bonnes: œuvres. Et en
(1) Gibbings croit qu'il y a là une allusion à l'empereur. Voyez ci-
dessus, page 31.
(2) N est sans doute question ici de Paleario.
a craignant d’être montré au doigt par tout le monde, à « cause des rapports d’étroite amitié et des entreliens qu'il « avait eus avec Carnesecchi, lequel devait figurer parmi les « condamnés. Les coupables étaient au nombre de dix- « sept, dont quinze se sont rétractés, sans pourtant échap- « per à la condamnation, qui, pour les uns, consistait à « être confinés à perpétuité entre deux murs, pour les « autres, en une prison perpétuelle, pour d’autres dans Ja « peine des galères à perpétuité ou pour un temps limité ; pour quelques-uns, et parmi eux se trouvaient six gen- « tilshommes bolonais, la peine était une amende d'une « certaine somme au profit d’une construction à élever « pour servir d'hôpital aux hérétiques; mais quant aux « deux autres, on les a remis au bras séculier, et en con- « séquence ils ont été condamnés à mort et au bûcher. « L'un d'eux, natif de Cividale dans le pays de Bellune, est « un moine conventuel de Saint-François, professeur de « théologie, condamné comme relaps; l’autre est Carne- « secchi, accusé d’avoir tenu pendant longtemps pour « l’hérésie de Luther et de Calvin, d'avoir plusieurs fois « trompé l'office de l’Inquisition, en simulant une con— « version, mais de fait d'avoir été toujours impénitent et « obstiné, ct enfin d'avoir eu des relations intimes et des « intelligences avec des hérétiques et des personnes sus— « pectes d’hérésie, en correspondant fréquemment avec « elles, eten les aidant de sa bourse. Parmi les personnes « suspectes d’hérésie, on en a nommé une qui est morte, « de qui généralement on avait meilleure opinion de vertu et de sainteté, mais il semble qu'on ait été très-pressé « d’accuser l'entourage du cardinal Pole, sans prendre la « peine de citer un nom, et cela surtout dans l’intention de laisser croire que ce n'était pas sans motif, que
« Rome me disait hier soir que Carnesecchi courait fort le « risque de la vie, quoique son procès ne soit pas encore « arrivé à terme et qu'il ait un grand besoin de secours : « s’il ala vie sauve, il sera enfermé dans un lieu où on ne « le reverra plus jamais, parce qu’on a trouvé parmi ses « papiers des brouillons de lettres qu’il écrivait à diffé- « rentes personnes, lors de l'élection de ce vertueux pape, « dont il détestait le choix béni, et dans lesquelles il di- « sait beaucoup de mal de lui et de tout le sacré collège. « Assurément, Carnesecchi est un hérétique de la pire es- « pèce; d'une part, le pape ayant si mauvaise opinion de « lui,et de l’autre, étant rempli de démérites près du pon- « tife, nul doute qu'il ne court grand risque de la vie : « aussi suis-je porté à croire que le pape ne tient aucun « compte des avis qu'on lui donne, pas plus que des re- « commandations qu'on lui fait, parce qu'il ne veut en- « tendre parler d'aucune proposition en faveur de l’hé- « rétique ou à sa décharge : conséquemment ce procès « doit tirer hientôt à sa fin; puisse Dieu venir en l'aide à « l'accusé, car il en a grand besoin! ! »
Et à la date du 9 juillet 1566 :
« Par le courricr ordinaire de Gènes, j'écrivis à votre « excellence illustrissime , à laquelle je n’ai pas omis de « dire que Sa Sainteté a déclaré en plein consistoire qu'elle « voulait envoyer un monitoire pénal à tous les préposés « de l'Inquisition dans toutel’Italie, contenant invitation de « lui dénoncer toutes les personnes qu’ils suspecteraient “e. entachées d'hérésie. Et le pape a ajouté qu'il entendait « examiner lui-même toute chose, et pourvoir à la ré- « pression de ceux qui lui auraient été dénoncés. Et voici
(1) Arch. Toscano. Appendice al carteggio di Roma, série IV.
« justement qu'est arrivé hier soir de Naples le major- « dome de Violanta de Gonzague, ce qui ne laisse pas « que de donner à penser qu'entre lui et monseigneur « Pierre Carnesecchi il n’y ait une longue liste de dénon- « ciations'. » |
En effet, le procès de Carnesecchi devenait de plus en plus sérieux, et nous pouvons en suivre les péripéties dans les rapports de l’ambassade de Serristori*. Le 5 juillet il annonce que Carnesecchi était arrivé la nuit précédente, et avait été mis dans la prison du Saint- Office; le 9 il ajoutait qu'il était dès lors inutile de le recommander. « J'ai jugé.... qu'il n'y a plus aucun moyen « maintenant d'aider Carnesecchi : tout ce que pourraient « entreprendre vos excellences ne servirait à rien, mais « ternirait en grande partie cette droiture et cette ferme « volonté qu'elles ont apportées dans la conduite par elles « tenue contre ces hérétiques empestés : c'est pourquoi « aux yeux de Sa Sainteté il n’y a pas de princes plus ca- « tholiques dans toute la chrétienté. »
Un Calabrais part pour vous dire que monseigneur Carnesecchi se recommande à vous, craignant qu’on n’use contre lui d’une punition infamante, ou que même on ne le condamne à mort, car il a confessé tout ce qu'il pouvait révéler de contraire à sa défense, sans faire tort à d’autres, et il a, deux fois déjà, subi la torture. Telle est la nouvelle qu'il avait apprise d’un baron du royaume, qui sortait de l’Inquisition. Mais ce dernier ajoutait qu’il ne lui était pas facile d'en tirer de grandes conséquences, vu
(1) Arch. Toscano , Appendicio al carteggio di Roma, série IV. (2) Legazione di Averardo Serristori ambasciadore di Cosimo I « Carlo V e in Corte di Roma, 1537-1568 (Florence. Le Monnier, 1853).
« Paul IVavait essayé de procéder contre lui et sa suite, « et peut-être aussi pour avoir occasion d’accuser un autre « cardinal.
« Ainsi s'est passé cet Acte de l’Inquisition, qui a été plus « notable qu'aucun de ceux qui l’ont précédé. Quant à « Carnesecchi, qui, pour comble de malheur, a dû s’en- « tendre condamner en face du tombeau du pape Clé- « ment VII, dont il avait reçu plus que tout autre les fa- « veurs et les témoignages d'estime, on le revétit selon « l'usage, ainsi quele frère, du san-benito, et on lecondui- « sit à la sacristie pour y ètre dégradé, puis à la prison de « Tor di Nona, où il doit rester jusqu’à son exécution « fixée à la semaine prochaine, Les cardinaux de l’Inqui- « sition ont fait tout au monde pour lui sauver la vie; mais, « comme ils disent, Carnesecchi dans sa prison se fait en- « core gloire de son impénitence; il a écrit au dehors « des Lettres pour en avertir d’autres qui furent ses com- « plices, et il a nié toute vérité, encore qu'elle füt de la « dernière évidence, manifestant de plus en plus sa cul- « pabilité par ses lettres; aussi ont-ils été forcés de rendre « cette sentence. On désirait qu’il ne mourût pas, pour « donner une sorte de satisfaction au duc de Florence, « qui l’a livré à sa sainteté; en outre, on savait que la « reine de France, se reconnaissant en partie redevable « envers lui de son élévation, désirait son salut, quoi- « qu'elle n’ait pas osé le demander; mais Carnesecchi, dans « ses interrogatoires, a bien eu soin de dire, que la reine e devait avoir recours à votre sérénité pour la prier d’in- « tercéder en sa faveur. Quant aux revenus des bénéfices * appartenant à Carnesecchi déjà recouvrés, ou ceux qu’on « doit recouvrer à «6 jour, revenus qui, dit-on, peuvent
* s'élever à cinq mille écus par an, sa sainteté, cn té-
mais quant au procès de Carnesecchi je n'y puis rien, le jugement étant de la compétence de messieurs les cardinaux; si on avait égard au rang ou à la noblesse des accusés, on n'aurait pas fait tant d'exécutions même de personnes bien posées; si d'autre part ce procès traîne autant en longueur, la faute en est à Carnesecchi.
Et comme le duc persistait à le recommander, les cardinaux lui offraient de lui faire examiner le procès; et ils l’assuraient qu'on faisait tout ce qu'il était possible par égard pour sa recommandation ‘.
Sous la date des 23 et 30 mai, Serristori annonçait déjà que « quant à Carnesecchi on ne discutait plus que la « question de savoir si on devait oui ou non l’abandonner « au pouvoir séculier ; on craint qu'il n'yait pour lui péril « dela vie, parce qu'il n’a pas de tête, qu'il regarde son « crreur comme de peu d'importance, ct qu'il parle « de donna Julia comme si elle était une sainte ».
A la fin, Carnesecchi ayant été atteint et convaincu
° d'hérésie, fut exposé sur la place de la Minerve, où il en-
tendit lecture de la sentence rendue contre lui par les cardinaux de Trani, de Pise, Pacheco et Gambara. Cette lecture dura deux heures : elle relatait sa conduite dès l’année
(1) Pour satisfaire la reine Catherine de Médicis, le pape n'hésite point à lui envoyer les actes du procès, qui ainsi fut connu même en dehors du Saint-Office. Laderchi, tome XXII, p. 325, en a reproduit des extraits; puis il a été imprimé en entier par Richard Gibbings, Report ofthe trial and martyrdom of Pietro Carnescchi : Dublin,
Serristori écrit à la date du 19 juillet: « Plus le procès tire eh Jongueur, plus les circonstances pour Carnesecchi deviennent graves, et cela tout à l'opposé de ce qu'il en espérait. »
12, 19 et 21 septembre : « On lui a accordé d'autres délais, pour voir s'il voulait revenir sur sa décision, mais il est resté insensible : c'est en vain que le cardinal Pacheco lui a parlé. »
HÉRÉTIQUES EN TOSCANE. qu!
1540. En conséquence, il fut déclaré que Carnesecchi avait encouru la peine du bûcher, et on le livra au bras séculier. Le capitaine de justice le releva du prie-dieu, lui fit endosser un san-benito, et l’emmena dans une chambre où il fut dégradé, puis renfermé à Tordinona.
On multiplia les suppliques au pape pour obtenir son pardon, mais il répondait que cela lui était impossible, à moins que le condamné ne se repentit. Dans cet espoir, il ftsuspendre l'exécution de lasentence pendant dix jours: les moines allèrent près du condamné pour essayer de le convertir; mais celui-ci répondait, que Dieu voulait qu'il mourût, et que, partant, lui le désirait aussi; et il disputa dans ce sens lugubre même avec le capucin qui l’exhorta au dernier moment. A la fin, il fut décapité et brûlé, sans donner le moindre signe de repentir : il voulut même qu'on lui mît da linge blanc et des gants sous le funeste san-benito ‘.
Le 27 septembre 1567, le résident de Venise à Rome écrivait à la Signoria :
« Dimanche dernier eut lieu à la Minerve l’Acte solennel « de l’Inquisition, auquel assistèrent tous les cardinaux « qui se trouvent ici, ainsi du reste que Sa Sainteté les « y avait engagés au précédent consistoire, excepté le « cardinal Boncompagno, qui ne voulut pas s’y rendre, « è cause d’un de ses neveux, qui devait abjurer. En outre, « un autre cardinal (Morone?) obtint du pape la permis- « sion de s’absenter, pour ne pas se trouver à cet Acte,
(4) «Il marcha au supplice dans une toilette tout à fait soignée, aver te chemise blanche, une paire de gants neufs, et un mouchoir blan:: è 1m main. Puisse Dieu l'avoir touché de sa grâce à l'articl: de la Low, car auparavant il ne s'était pas départ un seul instant de se:
ines perverses ! » (SERRISTORI. ) LIL — 16
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craignant d’être montré au doigt par tout le monde, à cause des rapports d’étroite amitié et des entretiens qu'il avait eus avec Carnesecchi, lequel devait figurer parmi les condamnés. Les coupables étaient au nombre de dixsept, dont quinze se sont rétractés, sans pourtant échapper à la condamnation, qui, pour les uns, consistait à être confinés à perpétuité entre deux murs, pour les autres, en une prison perpétuelle, pour d’autres dans la peine des galères à perpétuité ou pour un temps limité ; pour quelques-uns, et parmi eux se trouvaient six gentilshommes bolonais, la peine était une amende d’une certaine somme au profit d'une construction à élever pour servir d'hôpital aux hérétiques; mais quant aux deux autres, on les a remis au bras séculier, et en conséquence ils ont été condamnés à mort et au bûcher. L’un d'eux, natif de Cividale dans le pays de Bellune, est un moine conventuel de Saint-François, professeur de théologie, condamné comme relaps; l’autre est Carnesecchi, accusé d'avoir tenu pendant longtemps pour l'hérésie de Luther et de Calvin, d’avoir plusieurs fois trompé l'office de l’Inquisition, en simulant une conversion, mais de fait d’avoir été toujours impénitent et obstiné, et enfin d'avoir eu des relations intimes et des intelligences avec des hérétiques et des personnes suspectes d'hérésie, en correspondant fréquemment avec elles, et en les aidant de sa bourse. Parmi les personnes suspectes d’hérésie, on en a nommé une qui est morte, de qui généralement on avait meilleure opinion de vertu et de sainteté, mais il semble qu'on ait été très-pressé d’accuser l'entourage du cardinal Pole, sans prendre la peine de citer un nom, et cela surtout dans l'intention de laisser croire que ce n'était pas sans motif, que
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Paul IV avait essayé de procéder contre lui et sa suite, et peut-être aussi pour avoir occasion d’accuser un autre cardinal.
« Ainsi s’csf passé cet Acte de l’Inquisition, qui a été plus notable qu'aucun de ceux qui l'ont précédé. Quant à Carnesecchi, qui, pour comble de malheur, a dù s’entendre condamner en face du tombeau du pape Clément VII, dont il avait recu plus que tout autre les faveurs et les témoignages d'estime, on le revétit selon l'usage, ainsi que le frère, du san-benito, et on le conduisit à la sacristie pour y ètre dégradé, puis à la prison de Tor di Nona, où il doit rester jusqu’à son exécution fixée à la semaine prochaine, Les cardinaux de l’Inquisition ont fait tout au monde pour lui sauver la vie; mais, comme ils disent, Carnesecchi dans sa prison se fait encore gloire de son impénitence; il a écrit au dehors des lettres pour en avertir d’autres qui furent ses complices, et il a nié toute vérité, encore qu'elle fùt de la dernière évidence, manifestant de plus en plus sa culpabilité par ses lettres; aussi ont-ils été forcés de rendre cette sentence. On désirait qu'il ne mourût pas, pour donner une sorte de satisfaction au duc de Florence, qui l’a livré à sa sainteté; en outre, on savait que la reine de France, se reconnaissant en partie redevable envers lui de son élévation, désirait son salut, quoiqu’elle n'ait pas osé le demander ; mais Carnesecchi, dans ses interrogatoires, a bien eu soin de dire, que Ja reine devait avoir recours à votre sérénité pour la prier d’intercéder en sa faveur. Quant aux revenus des bénéfices appartenant à Carnesecchi déjà recouvrés, ou ceux qu'on doit recouvrer à-@s jour, revenus qui, dit-on, peuvent
s'élever à cinq mille écus par an, sa sgintelé, en té-
moignage de sa reconnaissance envers le duc de Florence , a voulu en faire don aux parents dudit Carnesecchi. Mais, quant aux bénéfices vacants qui consistent principalement en deux bonnes abbayes, l’une située dans le royaume de Naples, l’autre en Polésine, sa sainteté n’a voulu en aucune manière entrer en pourparlers.....
« La journée de mercredi fut signalée par divers événements fort remarquables. En effet, dans la matinée, de très-bonne heure, on trancha la tête sur le pont au moine de Cividale et à Carnesecchi, puis l’un et l’autre furent brûlés. Le moine de Cividale mourut avec les meilleures dispositions; quant à Carnesecchi, s'il eût manifesté un vrairepentir, ilauraiteu la vie sauve; telle était du moins l'intention du pape et celle des cardinaux de l’Inquisition; mais il a tant varié dans ses dires et sans doute aussi dans ses croyances, que lui-même à ses derniers moments confessa qu’il n'avait satisfait ni les hérétiques, ni les catholiques. Dimanche dernier eut lieu à la Minerve la séance du tribunal de l’Inquisition, à laquelle assistèrent 72 cardinaux. Quatre impénitents ont été condamnés au bûcher; l’un d'eux, s'étant repenti au moment où il allait être exécuté, eut la vie sauve; dix autres, ayant abjuré leurs erreurs, furent condamnés à diverses peines. Parmi ces derniers était Guido Zinetti de Fano, qui jadis fut envoyé de Venise ici; il a peutêtre été pendant vingt ans plongé dans l'hérésie, et a été mêlé à toutes les sectes. On l’a condamné à la prison perpétuelle et on lui a fait grâce de la vie, en partie parce que, dit-on, on a eu par lui connaissance de beaucoup
« de choses importantes, en partie perce qu'il n’a jamais
abjuré, et qu'on ne peut pas le considérer comme re-
« laps, quoiqu'il ait persévéré pendant tant d'années dans « l'erreur, car les canons ne permettent pas de condam- « ner à mort celui qui est tombé dans l'erreur pour la « première fois. »
La même année, à la date du 2 août, le cardinal de Pise Jouait le prince de Toscane de tout ce qui avait été fait ostensiblement en faveur de Carnesecchi, ct il raconte certaines dépositions par lui faites à propos des livres prohibés que ce dernier possédait, tels que des Bibles éditées par Léon de Juda et Robert Etienne, le Nouveau-Testament traduit par Erasme, la Medecina anime, le commentaire de Pierre Martyr sur l’épitre aux Romains; le commentaire de Luther sur la Genèse et celui sur le Deutéronome:.
Outre Mollio et Pierre Martyr, on vit s'enfuir de Florence pour cause de religion, Bardo Lupetino , Antoine Albizi et Jean Léon Nardi qui écrivit de nombreux ouvrages pour la défense des nouvelles croyances. Le prédi-
cateur frère Michel Ange, que nous verrons apostasier à Soglio dans les Grisons, publia une Apologie qui traile de «e la vraie et de la fausse Eglise, de l'essence et de la quadité de la messe, de la vraie présence du Christ dans le saærement de la Cène, de la papauté et de la primauté de saint Pierre, des conciles et de leur autorilé, etc. ‘Louis Domenichi, prêtre connu comme littérateur de
(1) Carteggio di Roma, appendice, série XXVI, dans la XXXVI de Ra légation de Rome, on trouve trace des démarches entreprises dans le but de confirmer la prohibition décrétée contre l'histoire de Michel Bruto, écrite, dit-on, à l’instigation de certains négociants florentins &tablis à Lyon : l’auteur s'offrit a la modifier dans les parties qui Iiessont la maison Médicis : mais comme il était déja hérétique, on ne voulut pas entreprendre de négociations sur ce sujet.
Dans ia série LIII, on trouve une instance faite par le duc pour Obtenir que les œuvres de Nicolas Machiavel fussant rayées de l’Index,
à la condition qu'on en ferait une édition expurgée.
Autres héretiques.
Domenichi.
profession, et à qui l’on avait attribué la traduction et la publication faites à Florence, avec la date de Bale, de la Nicomediana de Calvin *, fut condamné à faire abjuration avec le livre pendu au col, et à subir dix années de prison, peine dont il obtint la remise , grâce à l'intervention de monscigneur Paul Jove. Zilioli, qui laissa manuscrites certaines vies de lettrés, écrites avec fort peu de bienveillance, après avoir parlé du style lascif de Domenichi, ajoute : « Pour ce vice et pour un autre plus grave, « c'est-à-dire pour avoir fait une fausse interprétation ou mal parlé de la foi chrétienne, Domenichi fut une fois retenu par les inquisiteurs de Florence, et subit la question avec des tortures si cruelles qu'il faillit en perdre la vie. Quoique n’ayant avoué aucun des points de la doctrine qu'il professait, et sur lesquels il existait des indices péremptoires, il n’en fut pas moins condamné à être enfermé dans les prisons de Florence à perpétuité. Cependant, peu après cette con- « damnation, sur les instances de Paul Jove et d’autres, il « obtint par faveur de sortir de prison, et d’habiter dans « un monastère; enfin on lui accorda sa mise en liberté. »
Tiraboschi croit que ce n'est pas l’Inquisition qui fit le procès à cet hérétique, mais qu’il eut lieu sur les instances de Charles-Quint, parce qu'à Plaisance, sa patrie, Domenichi entretenait des relations avec ccux qui détestaient l'usurpation faite par l’empereur. ll existe une médaille de
(1) Je n’ai rencontré personne qui ait vu ce livre, et je ne connais aucune ceuvre de Calvin portant ce titre. Je sais bien que Domenichi, a la fin de sa vie, traduisit « La spada della fede per difesa delle Chiesa christiana contro i nemici della verità cavata dalle sacre scritture, per frate Nicolas Granier » (Venise, 1565) : « Le Glaive de la foi pour la défense de l’Église chrétienne contre les ennemis de la vérité, tiré des saintes Écritures par frère Nicolas Granier. »
1553, frappée par le célèbre Dominique Poggi en l’honneur de Domenichi, et dont le revers représente un vase de fleurs, atteint, mais non brûlé par la foudre, avec la légende ANAAIAOTAI KAI OY KAIEI : elle a frappé, mais non brûlé. Domenichi, dans son Dialogo delle imprese (Dialogue des devises), en donne une explication qui parattrait faire allusion à une persécution religieuse, lorsqu'il dit : « Le vase est là pour représenter la vie humaine, les « fleurs représentent les vertus et les grâces qui sont des « dons du Ciel : Dieu a voulu qu’elles fussent foudroyées « et frappées, mais non brûlées et anéanties. Vous savez « qu’il y a des foudres de trois espèces, dont l’une, pour « me servir des expressions de Pline, frappe mais ne « brûle pas : telle est celle qui, montrant accumulés sur « ma tête tous les fléaux et toutes les tribulations de « la part de Dieu qui, comme dit saint Paul, châtie ceux « qu'il aime, m'a fait découvrir et reconnaître les bienfaits « infinis qu'il m'avait dispensés, ainsi que mon ingratitude « envers lui. »
Son antagoniste, Antoine François Doni, appartenait François aussi au sacerdoce. D’un caractère des plus bizarres comme homme et comme écrivain, il est l’auteur d’une quantité innombrable de pamphlets insensés, parmi lesquels on remarque un Commentaire sur le treizième livre de l'Apocalypse contre les Hérétiques'. Il avait la prétention
(1) « Élaircissements de Doni sur le XIll® chap. de l’Apocalypse contre « les hérétiques suivant une interprétation que jamais homme vivant « n'a trouvée jusqu'ici. Qu'est ce que la barque de saint Pierre, l'Église e Romaine, le Concile de Trente ? Que doit-on entendre par le côté « droit de la barque, par le côté gauche, par le filet, et par les 153 poissons « de l'Évangile saint Jean? — Leur symbolisme, et nouvelles explica- « tions de l'Écriture sainte d’après les cabalistes ». Texte italien (In Vinegis, Giolito, 1562.)
d'être l’émule de l’Arétin, à qui l'on comparait Nicolas Franco, qui déchira cruellement princes, papes et le Concile de Trente, jusqu'à ce que Pie V l’eùt envoyé à la potence. Le condamné s'écria : « C’est par trop fort. »
Si par hasard l’un de mes contemporains se reconnaît dans ces originaux, ce n'est pas la faute du miroir.
Les rigueurs ayant redoublé en Toscane, l’imprimeur Torrentino émigra dans les domaines du duc de Savoie, et édita les histoires de Jean Sleidan, traduites selon ‘toute apparence par Domenichi. Les Giunti passèrent à Venise, où la liberté la plus complète faisait prospérer l’art typographique. Dansl”’imprimerie des Giunti, nous voyons figurer François Giuntini, carme florentin (4529-1590 ), qui composa des ouvrages d’astrologie, apostasia en France, puis, s'étant aperçu de son erreur, fit une abjuration publique à Sainte-Croix de Lyon. C'est dans cette ville qu’il fut correcteur d'imprimerie, et gagna dans une banque soixante mille écus, sur lesquels il en légua trente mille aux Giunti; mais, ayant été enseveli sous les ruines de sa bibliothèque, on ne trouva aucune trace de cette somme. Peut-être le testament n'était-il qu’un mauvais tour, car nous savons que c'était un cerveau fèlé et un libertin. Aussi Possevin ne croit-il guère à la rétractation de Giuntini, bien que ce dernier eùt placé en tête de son Specslum astrologia une lettre adressée aux évèques et aux inquisiteurs, dans laquelle il protestait en ces termes : Ægo revoco el tanquam a me nunquam dictum volo ce que j'ai écrit contre l'Église !.
(1) D'un Giunti, Florentin établi à Troyes en Champagne, naquit en 1540 Pierre de Larivey, le premier qui écrivit en France des comédies. Lorsqu'en 1855 on réimprima les vieux comiques, on signek l'influence qu'il exerga sur le théâtre français, spécialement sur Mo-
Antoine Bruccioli de Florence, auteur de Dialogues sur la philosophie paienne, imprimés à Venise en 1537, avait commencé à dénigrer les moines dès le temps de la république fiorentine. A quoi bon, disait-il, tant d'ordres religieux et tant de costumes divers? Tous devraient se ramener à une seule règle, et ne pas se méler d’affaires temporelles, où ils ne causent que des désastres, comme cela est arrivé avec frère Jérôme : jadis, en mourant, les citoyens laissaient des legs pour embellir et fortifier la ville; maintenant, on ne teste plus qu’en faveur des moines, qui, au lieu de travailler comme saint Paul, triomphent et vivent dans l'oisiveté. « Il était si ferme et si obstiné sur le chapitre des prêtres et des moines, que, quelque nombreux que fussent les avertissements qu'il reçut, et les réprimandes que lui adressèrent plusieurs de ses amis, il n’y eut jamais moyen de le faire se rétracter, et il avait coutume de répéter : Qui dit la vérité ne dit point de mal »(varcar). Après l'établissement de la domination des Médicis à Florence, Bruccioli, ayant aussi déchargé le venin de sa colère contre ces princes, fut mis en prison, comme ayant pris part à la conjuration ourdie contre le cardinal Jules : puis, ayant obtenu plus tard son pardon, il fut de nouveau accusé d’hérésie, et se réfugia A Venise avec deux frères imprimeurs, à l'aide desquels il publia diverses traductions du grec et du latin, et la Bible traduite en langue toscane (1533). Il la dédia au roi de France, et prétendit l’avoir traduite sur l'original; mais il n’est pas difficile de se convaincre, que, connaissant fort peu la langue hébraïque, il a dû faire sa traduction sur le latin de Sante Pagnini. De plus, on a trouvé dans cette tra-
hére, et on fit voir tous les emprunts qu'il avait faits aux auteurs italiens. De Larivey traduisit aussi les Notti facete de Strapparola.
Antoine
Bruccioli.
duction une quantité d’hérésies, ainsi que dans le commentaire prolixe qu'ilcomposa en sept volumes‘. Quoique Pierre Arétin se soit mis en frais d'éloquence pour encourager Bruccioli à s'élever au-dessus des commérages de moi. nes, son ouvrage ne mérite que le mépris. Dans le livre intitulé Governo dell’ ottimo principe, Bruccioli se plaint d’être tombé dans la disgràce de son prince. Assurément, son livre sur la Toscane, la France et l’Empire, qui existe en manuscrit à la Magliabecchiana, lui aurait mérité un bon accueil : c’est dans cet ouvrage qu'il suggère au gouvernement cent huit moyens d'enrichir le trésor public, lesquels ne sont autres que cent huit recettes pour voler l'argent du contribuable. En outre, nous avons découvert la preuve que Bruccioli servait d’espion au duc, et qu’il le mettait au courant de tous les faits et gestes des exilés (I). Bien qu’il n’apparaisse point qu'il se soit écarté dans ses livres des doctrines de l'Église catholique, néanmoins le Concile de Trente a rangé leur auteur au nombre des condamnés de la première classe, c’est-à-dire qu’il a prohibé en masse toutes ses œuvres.
Plus tard, au mois de juin 1626, le chroniqueur Setti—
mani fait mention d’un nommé Antoine Albizzi, qui ins—
(1) La Bibbia novamente tradotta da la hebraica verità in linguas toscana, par maitre Santi Marmochino, Florentin, de l’ordre des Frères Précheurs (Venise, Giunti, 1538-46), n’est véritablement qu'une édition revue sur celle de Bruccioli. Philippe Rustici, apostat de Lucques, fit aussi à Genève ou revit une traduction de la Bible d'après les versions de Vatable, de Pagnini, de Bruccioli. Je n'ai su que par une lettre de l'Arétin à Dolce, datée de novembre 1545, que ce dur. nier était l'auteur d'une traduction ou d’un commentaire de la Bible; voici le passage de cette letire : « Certes, je vous engage à poursuivre la traduction de la Bible que vous avez commencée, car le souverain créateur de toutes choses vous dévoilera les secrets qu'elle renferme, à la fin comme au milieu de votre tâche . »
titua à Florencel’académie dite degli Alterati, et fut même consul de l’Académie florentine. Il raconte que celui-ci, pendant qu’il était au service du cardinal d’Autriche en Allemagne, ayant pris goùt aux doctrines nouvelles, revint en Italie accompagné d’un ami pour mettre ordre à ses affaires, et s'en aller après en un lieu où il pùt librement professer ses opinions. Mais ils furent découverts : l'ami fut arrêté et livré au Saint-Office; quant à Albizzi, avant pris la fuite, il alla à Innspruck, puis à Kempen en Souabe, et mourut, au moment même où le Saint-Office venait de faire placarder dans les environs de cette ville la citation qui lui intimait à nouveau l’ordre de comparaître devant son tribunal.
Le même chroniqueur mentionne de temps en temps certains individus punis comme hérétiques. « Ce jour- « d’hui, 27 juin 1660, à Sainte-Croix, fut placé sur une « estrade Marcel Basini de Pietralunga, âgé de soixante ans, « et on lui donna lecture des nombreuses hérésies et des « énormités dont il s’était rendu coupable, et cela en pré- « sence d’environ douze mille personnes. Il resta tout le « temps de cette lecture debout, portant au milieu de la « poitrine un placard, et tenant à la main un cierge « jaune. Sur l’estrade étaient au moins seize théologiens « avec le père inquisiteur, qui le condamna à cinq années « de galères.
« 1671, le 6 décembre. On dressa une estrade en l’église « de Sainte-Croix, sur laquelle fut exposé aux yeux des « fidèles, pendant tout le temps de la grand’messe, un « jeune homme tenant à la main un cierge jaune ct ayant « sur la poitrine un placard avec cette inscription : Blas- « phémaleur entaché d’héresie. »
Un nommé Tosinghi, d’Anvers, mande à Ceccotto To-
singhi qu'il a jeté le froc aux orties, et qu'il a épousé une abbesse jeune et d’une famille noble".
Cosme n'était pas moins attentif aux affaires de France : aussi envoya-t-il des subsides et des hommes pour combattre dans les guerres de religion d'alors, sur lesquelles on peut recueillir de précieux renseignements dans les correspondances de $es résidents. Nous y avons trouvé effet des lettres de Pie V, respirant un zèle peu modéré, et sur la guerre de Flandre et les Huguenots un échange continu de lettres entre Chiappino Vitello et le prince don François ?. Les nouvelles données par l'ambassadeur de Toscane à la Cour impériale avaient trait surtout aux dissensions religieuses.
A Florence, on mettait d'ordinaire des inquisiteurs plus circonspects, sans compter que la présence des princes les obligeait à une conduite plus prudente. Dans les autres villes, au contraire, ils étaient continuellement en lutte avec les ministres, à raison des empiétements de juridiction, à Sienne et à Pise, ils poursuivaient impitoyablement quiconque émettait des propositions ambiguës , n’épargnant pas mème la légèreté des étudiants. Pise avait pour consulteurs du Saint-Office quatre théologiens, quatre légistes, quatre canonistes, quatre métaphysiciens. François Spino, dans une lettre qu'il écrivit au mois de novembre 1545 à Pierre Vettori, rapporte que Simon Porzio fit une leçon à l’université de Pise sur
(1) Carte strozziane, série 245.
(2) Carteggio concernente Cosimo 1, série LVII. Lorsque l'armée du seigneur Gabrio Serbellone campait en France, saint Charles, au nom du pape, informait le duc de Florence des dommages causés au peys par ses soldats, et le priait de renoncer aux prises et aux déprédations, l'invitant à réparer autant qu'il le pourrait le préjudice causò. (Lettre du 10 juillet 1560, aux Archives d’État à Florence. )
les météores d’Aristote, et que, comme il était pour finir, plusieurs lui crièrent : « Parle-nous donc de l'âme, argument que le professeur traita de bien mauvaise grâce, et sur lequel il déçut l’attente générale de ses auditeurs. Il existe encore une lettre de Paul Jove, du 20 mai 1551, adressée audit Porzio dans laquelle il fait allusion à notre sujet, mais dont je ne saisis pas la portée. « Des prêtres ré-. « formés se sont scandalisés, pour ne pas dire révoltés « du titre de votre livre De mente humana, prétendant « que ce titre ne signifierait réellement rien autre que « celui-ci De libero anima arbitrio : c'est pourquoi il « est resté pour ainsi dire ensablé, et peu s’en est fallu « qu'il n’ait donné dans un écueil comme les galères du « duc Orazio‘. » En 1567 les étudiants de Pise pendirent l'effigie d’un saint; l’Inquisition ayant intenté un procès, put annoncer qu’un prêtre corse répandait des doctrine® entachées d’hérésie, voulait qu’on permit aux ecclésiastiques de se marier et prétendait que le célibat qu’on leur imposait n’était pas une inspiration de l'Esprit-Saint, mais une suggestion du diable?.
Réservons ce que nous avons à dire de Sienne, l'esprit anti-catholique se propageait aussi dans d’autres villes de Toscane. C’est ainsi qu’en 1564 l’Inquisition de Rome appelait l'attention de l’évêque de Volterre sur une académie qu’avaient fondée dans la petite ville de San-Gemimano des amateurs de poésie, qui soutenaient en principe que la volonté peut être forcée par l'amour; mais c’étaient des gens ignorants en fait de doctrines théologiques *. Dans eette ville, les prédications de Savonarole avaient obtenu
(1) Lettera d’illustri uomini, par Antoine Manuzio, 1561. (2) Carteggio di Cosimo, n° 198.
(3) Arcb. de Florence, Carteggio universale, n° 180.
Livres prohibés.
un grand succès en 1484 et 1485. Dans la ville voisine de Colle nous trouverons la maison de Paleario, foyer de contagion. L'évêque de Cortone, en 1569, informait le grand-duc d'une opinion qui s'était répandue dans sa ville épiscopale : au milieu de tant de chefs-d'œuvre de l’art chrétien, de modernes iconoclastes prétendaient introduire la défense d’avoir des crucifix et des images pieuses, ce qui les faisait cacher ou détruire à beaucoup de personnes ; à ce propos l’évêque demandait les moyens à employer pour mettre un terme à un pareil délire *. En 1567, le prévôt de Lari à la Féte-Dieu porta à la procession l’ostensoire sans l’hostie consacrée. Les prêtres et les clercs de la cathédrale de Pise firent encore pis; ils se servirent pour la messe d'urine au lieu de vin : nous possédons les procès à l'appui de cette assertion, ainsi que d’autres intentés contre des violateurs de couvents?.
Des troubles séricux éclatèrent lors de la publication dela bulle in Cena Domini, ramenée à sa dernière forme, et au sujet de laquelle furent échangées d’interminables correspondances.
Déjà en 1553 on avait publié en Toscane l’édit de l'Inquisition romaine contre les livres des Juifs, et notamment contre le Talmud. Paul IV, en 1358, fit paraître l'Indexdes livres prohibés, qui comprenail non-seulement les ouvrages entachés d’hérésie, mais aussi tous ceux écrits par des hérétiques, ou sortis de presses appartenant à des imprimeurs qui avaient déjà publié des livres hérétiques; cet édit obligeait les fidèles à les porter au Saint-Office. Le célèbre juriconsulte Livio Torello
(1) Carteggio di Cosimo, n° 211.
(2) Carteggio di Cosimo, n° 199, 200.
écrivait à Concino, sécretaire du duc, que cette loi allait trop loin, parce qu'elle atteignait les meilleurs livres, par exemple tous les classiques imprimés au delà des Alpes, et qu'elle causait à la seule ville de Florence une perte de cent mille ducats; et il conseillait de n’en tenir aucun compte, ‘ainsi qu’on avait fait à Milan età Venise‘. En effet, le duc prescrivit qu'on n’observàt la prohibition que par rapport aux livres concernant la religion, la magie et l'astrologie judiciaire, et qu’on suspendit son exécution pour les autres : il empècha notamment les religieux de Saint-Marc de brûler les livres condamnés qu'ils avaient dans leur bibliothèque. Après un long échange de notes, l’index fut modifié par Pasquali, et alors, le 3 mars 1559, une quantité de livres furent réduits en cendres sur les bùchers allumés au milieu des places de Sainte-Croix et de Saint-Jean?.
Néanmoins, au mois d'octobre 4870, l'inquisiteur écrivait au grand duc que le nombre des livres prohibés qui se vendaient à Florence était très-considérable, et il lui demandait la faculté d'ordonner 1° que les libraires dussent dans l’espace de quinze jours donner la note de tous les livres existant dans leur magasin, avec défense de mettre en vente ceux qui n'avaient pas été catalogués; 2 qu'aucune production ne fût imprimée sans la licence de l’inquisiteur ; 3° qu'on ne pût acquérir aucun livre provenant d’une succession, sans qu'il eût été soumis au visa du Saint-Office. En outre l’inquisiteur proposait d’établir des amendes à la charge destransgresseurs. Le secrétaire Torelli répondit que les premier et troisième points
(1) Carteggio universale, n° 145.
(2) Carteggio unirersale, n° 147.
étaient inadmissibles à raison du grand dommage qui en résulterait pour lecommerce; quant au second, qu'il était déjà en usage; que d’ailleurs la preuve que la profession de libraire était déjà tombée en décadence, c’est que désormais ils ne pouvaient recruter comme apprentis et garcons de magasin que de fils des sbires'.
Nous ne voulons pas omettre ici de faire ressortir un fait qui a son importance, à savoir combien dura la vénération pour Savonarole. Le 20 avril 1593 l’archevéque de Florence ?, alors ambassadeur à Rome, écrivait au grandduc que « grâce à l’obstination des frères de Saint-Marc, la « mémoire de Savonarole, qui il y a dix ou douze ans « était complétement éteinte, ressuscitée aujourd'hui, est a partout invoquée plus que jamais; ses folies germent « parmi les frères et les religieuses, parmi les écoliers et « dans la jeunesse. On ne saurait croire à quels actes de « présomption ils se laissent entraîner ; c’est ainsi qu'ils « lui font secrètement l'office comme pour un martyr, « ils conservent ses reliques comme si Savonarole eût été canonisé, et jusqu'à la potence à laquelle il a été suspendu, les fers qui l'ont soutenu, les habits, le capuchon qu’il portait, les ornements qui ont échappé au feu, les cendres, le cilice dont il était revêtu. Ils conservent le vin béni par lui, le donnent aux intirmes, et en racontent des miracles; ils reproduisent son image en bronze, en or, en camées, en gravures, ct ce qui est pis, c'est qu'ils y inscrivent au-dessous les épithètes de martyr, de prophète, de vierge et de docteur. Je me suis
(1) Carteggio di Cosimo, n° 224.
(2) Il s'agit ici d'Alexandre de Médicis, des princes d'Ottajano, cousin de Cosme I°" qui resta pendant quinze années son ambassadeur à Rome près du pape Pie V, et qui plus tard devint pape sous le nonm de Léon XI, mais dont le règne ne dura que vingt-six jours.
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HÉRÉTIQUES EN TOSCANE. 257 jadis, pour remplir mon devoir, opposé à beaucoup de ces actes de folie; j'ai même fait briser les planches d'imprimerie. Bien plus, j'ai fait enlever de Saint-Marc, et conduire à Viterbe, où il est mort depuis, un moine nommé frère Bernard de Castiglione, qui avait été l'auteur de ces portraits et les avait faitpublier; j'ai empêché qu'on peignît dans le cloître de Santa-Maria-Novella le portrait de Savonarole au milieu des saints de l'Ordre; j'ai fait en sorte que l'abrégé de sa vie et le récit de ses miracles ne fussent pas imprimés; j'ai fait peur aux moines; je les ai fait reprendre et avertir, et même punir par leurs supérieurs, et dans toutes ces mesures j'ai trouvé l'appui plus que bienveillant du cardinal Justinien s. m., qui connaissait toute l’importance de cette affaire. . . .
« Mon sérénissime seigneur, il me semble, d'après la grande expérience que j'ai des caractères des habitants de cette cité, que la dévotion envers frère Jérdme produit deux mauvais effets, que dis-je, deux trèsmauvais effets, lorsqu'ils s’y jettent à tort et à travers, comme ils le font maintenant. Le premier consiste en ce que ceux qui croient à la sainteté de Savonarole s’éloignent du siége apostolique, et que s'ils ne deviennent pas hérétiques, ils n’ont pourtant pas bonne opinion du clergé séculier et des prélats, et leur obéissent bien malgré eux, ce dont je fais l'expérience. Le second, qui touche à votre altesse, consiste en ce que les dévôts de frère Jérôme ne voient pas sans chagrin l’état prospère de la Toscane, et concoivent pour votre altesse une amère rancune, quoique la puissance et la peur les maintiennent dans le devoir.
En effet, je me rappelle qu'une fois, peu auparavant MI — 17
« qu’on eùt découvert sa trahison, Pandolphe Pueci me « dit un matin grand bien de frère Jérôme, et cela à ma « grande surprise : je sais que Pucci lisait les œuvres du « frate avec les autres conjurés. . . . Les dévôts de Sa- « vonarole sont toujours à se plaindre, toujours à gémir, « et comme ils n’osent pas médire du prince, ils parlent __« de ses ministres et des mesures que ceux-ci prennent: « ils font chez eux des réunions secrètes, et quand je sais « qu’elles ont un prétexte religieux, je les interdis, mais « je ne puis pas en être toujours bien informé ».
L’archevèque poursuit en exhortant le duc à être vigilant et à réprimer ces abus.
Les chroniques de Saint-Marc rapportent qu'à Florence frère Ghislieri intenta un procès contre un ecclésiastique marquant qui tentait de faire de l'opposition; mais nous ne savons pas qui il était ‘.
Aux archives d'État?, nous avons trouvé mention de Pandolphe Ricasoli, homme d’une vertu exemplaire, qui fit venir de Lyon, en 1536, des livres d’hérétiques, sous prétexte de les réfuter, et qui pour cela eut maille à partir avec le Saint-Office. Nous avertissons le lecteur de ne pas le confondre avec un autre Pandolphe Ricasoli dont nous parlerons en son lieu et place.
Il ne nous a pas paru ennuyeux d'aller puiser cà et là des renseignements relatifs à l'Inquisition en Toscane, pour éclaircir ce fait, à savoir combien il a fallu de temps pour arriver à obtenir des consciences libres et fidèles un hommage plus précieux, une soumission plus meritoire ; pour comprendre enfin tout ce que la foi trouve de dignité dans la liberté. |
(1) Ap. Lai, Lezioni, pag. 600.
(2) Carteggio di Roma, série C. '
NOTES ET EGLAIRCISSEMENTS
(A.) Par exemple, dans l’église de Santa-Croce étaient les chapelles appartenant aux familles Obizzi, Busini, Arrighi, Orlandi, Uzzano, Castellani, Baroncelli, Peruzzi, Magalotte, Bellacci, Gubbio, Salviati, Valori, Covoni, Baldi, Ricasoli, Sacchetti, Benvenuti, Sirigatti, Orlandi, Infangati, Lupi de Parme, Donatti, Ceffini, Asti, Riccialboni, Cavicciuli, Serristori, Panzano, Pierozzi, Machiavelli, Tedaldi, Bastari, Spinelli, Pazzi, Cavalcanti, Boscoli, Baroncelli, Zati, Altoviti, Giugni, Bucelli; toutes ornées de bannières et do targes qui y avaient été déposées par suite d'un vœu ou en signe d'actions de grâce. Le couvent des Capucins devait un diner à la famille Alberti, à laquelle les religieux faisaient une invitation en règle ct par écrit. La famille Ughi, descendant du comt: Ugo, avait le droit de recevoir une fois l’an, de l'archevèque de Florence, un diner. Il était envoyé servi sur une table, garnie des plats stipulés, la majeure partie composés de chair de porc, le tout orné de fleurs et décoré avec luxe : la table était portée par deux serviteurs au milieu d'une troupe d’enfants tout joyeux, qui ensuite s'en partageaient les mets. L'emplacement sur lequel a été construit le théâtre dit del Cocomero à Florence appartenait aux Ughi, qui se réservèrent le droit à un billet pour chaque représentation, jusqu'à l'extinction de leur famille.
(B.) Parmi les autres chants religieux existant à cette époque en si grand nombre, j'ai trouvé dans un manuscrit appartenant à Ja confrérie des Pellegrini à Florence le suivant :
Qui non habet caritatem Nihil habet, Et in tenebris et umbra Mortis manet.
Nos alterutrum amemus, Et in Deum Sicut decet ambulemus, Lucis prolem.
Clamat Dominus, et dicit Clara voce :
Ubi fuerint in unum Congregati Propter nomen meum simul Tres vel duo Et in medio eorum
Unanimiter excelsum Imploremus Ut det pacem nostris In diebus Jungat fidei speique Opus bonum Ut consortium cantemus Supernorum.
(C.) Nous avons déjà cité au Discours XIII, note G., page 641 du tome II, Les HÉRÉTIQUES EX ITALIE ET LE CONCILE DE TRENTE, quelques-uns des rapports des ambassadeurs florentins sur le Concile de Trente. On doit particulitrement remarquer les corresponlances de Bernard Daretti en 1546, celles de Pierre Francois del Riccio aux numéros 47 et 48 du Carteygio universale conservé aux Archives d'État. Jean Strozzi, puis Jacob Guida, évèque de Penna, furent successivement deputés par le duc comme ambassadeurs au Concile. Nous lisons sous le n° 4011 la lettre suivante écrite au grand duc par Jean Strozzi, le 15 mars 1555.
« Des disputes étant survenues plusieurs fois entre les serviteurs, ainsi qu'il arrive souvent là où se rencontrent tant de personnes et de conditions si diverses; puis, ces disputes ayant wrandi peu à peu et ayant pris un caractère d'intérèt national aussitôt que deux individus étaient aux prises (et ici on accuse surtout de cet excès les Espagnols qui semblent désireux de se livrer à des escarmouches), vendredi dernier quelques-uns d’entre eux en vinrent aux mains avec certains Italiens, et chacun réclamant le secours de sa nation, la dispute prit de plus grandes proportions : il y eut bon nombre de blessés ct mème quelquesmorts, si bien que Je capitaine du pays fit sonner le toscin, et appeler la population sous les armes. Il vint à bout d'apaiser lee tumulte, et ordonna la formation d'une certaine garde pour empè— cher le retour d'un pareil scandale. »
Le 28 avril 1563, Jacob Guida écrivait de Trente au duc (n° 4015 du Carteggio mediceo) :
« Le 24 de ce mois, monseigneur d’Augsbourg, ambassadeur de l’illustrissime duc de Savoie, fut informé de la découverte d'un complot tramé par certains Huguenots dans le but d'assassiner le duc et aussi la duchesse, découverte qui eut lieu de la facon suivante. Un suisse de S. E., étant devenu jaloux de ce qu'un de ses secrétaires faisait la cour à sa femme, en vint aux mains avec lui, si bien qu'il l’assassina, tout en étant lui-même très-grièvement blessé. Arrêté par la justice et ensuite condamné à mort, le pauvre suisse supplia les autorités de surseoir à l’exéeution de la sentence capitale rendue contre lui jusq@ à ce qu'il lui eût été possible d'informer son Excellence de certains faits fort importants pour sa conservation, ajoutant qu'après une communication d’une telle importance, il s'en remettait à sa bonté de lui faire grâce de la vie, ayant fait tout ce que lui commandait l’honneur. Il révéla donc, qu'à l'instigation du prince de Condé, trois valets de chambre de S. E. avaient résolu de le faire mourir lui et la duchesse; qu’en outre un Italien, qui s'journait à cette cour, avait été recherché au nom dudit prince, qu'on lui avait fait accepter une somme d'argent convenable, pour le faire demeurer à cette cour afin qu'il pùt à un jour donné, rendre au prince un important service, ce à quoi le susdit Italien n'avait pas voulu autrement consentir. On arrèta aussitôt les trois valets de chambre pour connaître par eux le plan de la conjuration, ainsi que les autres chefs et leurs complices. Peu de jours auparavant, on avait su que monscigneur illustrissime de Lorraine avait recu à Venise des lettres qui l’informaient d'un danger capital encouru par la reine d'Écosse d’une manière insolite : l'auteur de la lettre écrivait que, peu d'intants avant que la reine ne fût allée se coucher, un individu tout armé d'armes blanches était entré dans sa thambre et s'était caché sous le lit dans l'intention de l'assassiner. Mais il arriva que la reine, ayant cru cntendre un léger bruit, fit fire des recherches dans toutes les chambres contiguës à la sienne, et que, n'ayant rien trouvé, elle ordonna qu’on regardät aussi sous son lit. On découvrit l'individu en question, et on Jc livra aux mains de la justice : celui-ci, dès le commencement, aurait dit, parait-il, qu'épris d'amour pour la reine, il n'était pas venu là pour autre chose; mais que, plus tard et en dernier ressort pressé par la torture, il aurait avoué qu'il n'y était venu que dans le but de l'assassiner, mais à l'instigation de qui aurait-il agi, on n'en sait encore rien.
« Je puis vous dire en outre qu'on écrivit de France à monseigneur le cardinal de Lorraine, qu'ayant appris qu'il avait loué une villa à cinq milles aux environs de Trente pour s'y établir de temps en temps pendant cet été, on le prévenait qu'il existait un complot contre sa personne, et qu'on l'engageait à n’y point aller du tout. »
(D.) Ill. Domine fr'ater noster honorande,
Scimus excellentiam tuam nor ignorare S. D. N. hisce proximis diebus nos super negocio fidei deputasse. Verum, quia in præsentia ex officio nobis injuncto est super aliquibus rebus agere, atque a Petro Martyre, ordinis canonicorum lateranensium, de cis informari cupimus, exc. tuam wRixe rogamus, velit, pro singulari suo in Christo amore, ac in hanc sanctam sedem apostolicam studio dare operam ut, quanto honestius et cautius fieri possit, idem Petrus capiatur, et ad nos eodem modo quo rev. dominus cardinalis Burgensis collega noster scripsit, cum alio fratre lucensi transmittendum curet, etc. Rome xvi kal. octobris Mp. xxxx1l.
Cardinules deputati, lo. PETRUS.