‹ Les hérétiques d'Italie (volume 2)Chapitre 10 sur 29 · VENISE EN INTERDIT. — FBA PAOLO SARPI · texte numérisé non relu

VENISE EN INTERDIT. — FBA PAOLO SARPI

il convainquait Sarpi d'infidélité dans la manière de s'en servir et d*exposer les questions et les décisions ; mais son travail était à peine fini, que ce prélat mourut; il est resté inédit à la bibliothèque de Trente. Quant à Pallavicini, on lui ouvrit les archives les plus riches du monde, celles de Rome ; et, à la différence de fràPaolo, il ne manque jamais d'indiquer la nature des documents et les titres : il catalogue 361 erreurs de fait commises par Sarpi, outre im grand nombre d'autres réfutées, dit-il, chemin faisant.

L'ouvrage de frà Paolo est la première histoire qui se soit appliquée systématiquement à dénigrer tous les faits, en les amoncelant sans les peser. Il distingue toujours la vérité de la probité , d*où il suit que , suivant lui , tout n'est que bassesses, hypocrisies, intrigues et fiuesses. Pallavicini, au contraire, trace des portraits pleins de noblesse^ cite des résistances généreuses, des convictions entraînantes, et de fermes opinions : il élève ainsi les âmes et éclaire les intelligences. Hais Sarpi a les mouvements vifs et légers de celui qui attaque et qui frappe; l'autre, réduit à parer continuellement les coups, ennuie par la réfutation répétée des opinions de l'ennemi.

Sarpi déploie bien peu d'art dans sa composition : ayant adopté l'ordre chronologique, il s'interrompt souvent, et coupera une discussion par le milieu pour dire l'entrée de tel ambassadeur et l'accueil qui lui a été fait ^ pour raconter qu'on a célébré telle fête, qu'on a expédié tel courrier; mille circonstances, la mort de Guise, celle du cardinal Seriprando ou bien encore de frà Pierre Soto lui fournissent l'occasion de digressions qu'il jette sans apprêt au milieu du récit. Il avait conscience que son livre serait ennuyeux, et que bientôt il serait oublié comme les autres ouvrages de ce genre, tant à cause du défaut de forme que

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par la nature du sujet (livre III); mais, ne songeant ni à la perpétuité, ni même à la durée» il lui suffisait que son écrit profitât à quelques-uns. Toutefois, avec ce style à bâtons rompus^ quoique sa grammaire soit très-incorrecte , avec cette pointe d*esprit qui anime la matière morte, ayec cette méchanceté mordante qu'éveillent les mauvais instincts, avec tout cela^ il fait sourire et captive le lecteur qui ne peut s*empècher de continuer une fois qu'il a commencé» Pallavicini appartient à l'école qu'on a dite école des lésuites : sa phrase est alambiquée ^ sa parole prétentieuse : il travaille sa diction comme un homme qui espère vivre par le style : il déclara d'ailleurs qu'être membre de l'académie de la Grusca le flatterait autant que de devenir cardinal. Dès lors, l'art se fait perpétuellement sentir; il enveloppe sa pensée dans la phrase, et sa recherche de l'harmonie le fait parfois tomber dans l'obscurité, souvent dans rindéterminë : sa manière de faire prouve une fois de plus combien Télégance est au-dessous du naturel. Ni l'un ni l'autre n'ont d'ailleurs l'impartifidité de l'historien ; il est pénible pour ceux qui cherchent la vérité de se trouver obligés de recourir à deux sources suspectes, péchant chacune par un excès contraire. Les papes prohibèrent l'histoire de Sarpi; les Vénitiens, celle de Pallavicini. €e dernier, toutefois, ne dissimule pas les actions blâmables de la Cour pontificale, et il répondit à quelqu'un qui lui en faisait un reproche : « L'historien n'est pas un « panégyriste; et, lorsqu'il est ménager de louanges, « il fait plus que n'importe quel panégyriste *. »

(t) Lettre du 2 mars 1658 à Jean-Luc Durazzo. « Quiconque lira Fhistoire très-exacte de Pallavicini, étonné de la liberté des Pères du Concile, sera tenté de rappeler de la licence ; mais telle est la solidité de sa force organique, que TÉglise ne craint pas les remontrances. »

VENISE EK INTEEBIT. — F&À PÀOLO SARPI. 167

L'historien le plus vanté de la moderne Allemagne, le protestant Ranke, a confronté les assertions de Pallaviclni avec les documents qu'il invoque, et toujours il l'a trouvé d'une exactitude scrupuleuse , bien qu'il ait commis quelques méprises, et que, comme il arriva dans toute polémique, il ait dépassé les bornes pour tout excuser, par la raison que frà Paolo accusait tout : lorsqu'il ne peut nier, il affaiblit ; il passe sous silence par-ci par-là quelques objections > quelques documents. Ranke conclut que les princes doivent de souveraines actions de grâces à Sarpi, qui a fortifié leur absolutisme, comme il a mis aux mains des ennemis du catholicisme des armes d'autant plus meurtrières, qu'elles ont été affilées par un catholique, par un moine.

L'exemple de frà Paolo nous montre combien le dogme et ses applications dans le monde sont intimement liés ; combien s'illusionnent ceux qui combattent aveuglément VËglise en protestant de leur respect pour elle. Frà Paolo est resté le coryphée du parti anti-ecclésiastique, non point tant à cause de son acharnement, qu'à cause de l'art avec lequel il Ta dissimulé, et a fait servir son habit de moine et son titre de théologien à aiguiser les armes les plus dangereuses contre l'Église catholique ; si mème^ comme Tassure Pallavicîni, ses enseignements n'ont pas été une semence d'athéisme et n'ont pas ébranlé la certitude de toute religion*.

Monseigneur Fontanini le donne comme le type de l'hypocrite, attendu que le caractère sacerdotal et l'apparence régulière de sa conduite « ne lui servirent qu'à

Tapparklli, Essai théorique de Droit naturel, D. CXXVII (en italien). De Maistre disait qu'on ne doit aux papes que la vérité. (1) Vie d'Alexandre VIL

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< gagner dans l'opinion le titre d'homme de bien^ avec c le dessein occulte de pouvoir semer sûrement ses doc-

< trines, sans faire soupçonner qu'elles s'éloignaient de la c vraie croyance ». Hais si Fontanini, animé du zèle de la religion, peut paraître trop hostile à frà Paolo, quelqu'un, que sa haine du catholicisme pousse à l'admirer, disait dernièrement que le moine de Venise était resté dans l'Église comme un croyant, uniquement pour Tespi onner, pour surprendre ses actes et les dénoncer au monde'.

Mission déplorable , il faut l'avouer !

(1) Qumet, les Révolutions d* Italie.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

(A) « Et si lesdits doge et sénat, trois jours après rexpiration des 24 jours, supportent avec une âme endurcie, ce qu'à Dieu ne plaise, le poids de ladite excommunication, aggravant la sentence» dès maintenant, comme nous le ferons alors, nous soumettons à l'interdit ecclésiastique la ville de Venise et les autres villes, les jugeant et les déclarant toutes mises en interdit ; pendant sa durée , dans ladite ville de Venise et dans toutes les autres cités, terres, châteaux et lieux quelconques de TËtat, dans les églises, lieux et oratoires religieux, même privés, et dans les chapelles domestiques, on ne pourra célébrer des messes solennelles et non solennelles et autres offices divins, excepté dans les cas permis par les lois canoniques, et alors seulement dans Téglise et non ailleurs, ou en tenant toutefois les portes closes, sans sonner les cloches et en excluant absolument les excommuniés et les interdits; et ne pourront en aucune manière quelconque servir les induits ouj[)riviléges apostoliques, accordés ou à accorder dans Tavenir, en particulier ou en général , à toutes églises tant régulières que séculières , alors même qu'elles seraient exemptes et relèveraient immédiatement du saint-siége, quand bien même elles seraient de jure patronato , par fondation, dotation ou par privilège apostolique des même doge et sénat....

(1 En outre de cela, nous privons et déclarons privés les susdits doge, et sénat de tous les fiels et biens ecclésiastiques, si quelqu'un d'eux en possède, à un titre quelconque, de l'Église romaine, de nos églises ou autres; de plus, nous les dépouillons de tous les privilèges et induits tant généraux que particuliers dont ils ont pu être gratifiés en quelque manière que ce soit par les souverains pontifes nos prédécesseurs , tels que de procéder en certains cas et pour certains délits contre les clercs, et de connaître de leurs causes dans certaines formes. Néanmoins, si les-

470 NOTES ET ÉGLAI&GISSEMEIITS AD DISGOUBS m.

dits doge et sénat persistent plus longuement avec opiniâtreté dans leur désobéissance, nous nous réservons, à nous etaux pontifes romains nos successeurs, nommément et spécialement , la faculté d'aggraver plusieurs fois les censures 'et les peines ecclésiastiques contre eux et leurs adhérents, et contre ceux qui dans les choses susdites les aideront ou les favoriseront de quelque manière que ce soit, de leurs conseils ou de leur appui, de déclarer d'autres peines contre lesdits doge et sénat, de procéder suivant les dispositions des saints canons, et d'appliquer tous autres remèdes opportuns ; et cela nonobstant les constitutions et ordonnances apostoliques, les privilèges, induits et lettres apostoliques adressées aux dits doge et sénat, à qui que ce soit d'entre eux, soit en général, soit en particulier, spécialement ceux de ces privilèges et induits qui disposeraient qu'ils ne peuvent être interdits, suspendus ou excommuniés en vertu de lettres apostoliques dans lesquelles ne serait pas cité mot à mot cet induit, et autrement, sous*quelque teneur et forme, avec quelque clause que ce soit dérogeant aux dérogatoires eux-mêmes et autres plus efficaces et insolites, et tous autres^décrets quelconques et surtout la faculté d'absoudre dans les cas réservés à nous et au saint-siège, faculté que de quelque manière que ce soit l'un quelconque de [nos prédécesseurs, ou même nous, ou le saintsiège aurait concédée, confirmée ou approuvée, en opposition avec les choses susdites. )i

(B) Nous tirons tous ces détails des mémoires cités. Voir encore Blicke in die Zustànde Venedigs zu Anfang des XVU Jahrkanderts, dans les Historisehe politische Bàîtter fur dos hatolische Deutichland, Munich, i 843 ; et les Mémoires historiques et littéraires de la Société allemande de Kônigsberg , G, Mohnicke, Yersimke zu Anfang des XVII Jahrkunderts , etc., c'est-à-dire. Tentatives faites au commencement du dix-septième siècle pour introduire la Béforme à Venise, avec deux lettres encore inédites de Jean Biodati pour éclairer l'histoire et le caractère de frà Faolo. Ces lettres, qui parlent d'un séjour de Diodati à Venise en septembre 1608, ont été publiées par un de ses descendants, professeur à Genève.

En 4863, M. Eugène de Buddé a publié, dans la Semaine religieuse de Genève', une Brève Relation de mon voyage à Venise en septembre 4608, de Jean Diodati. Il avait été engagé à faire le voyage par ses amis de ce pays-là, par l'ambassadeur d'Angleterre en particulier, et par un certain Biondi qui lui écrivait le 11 avril 4608 : « Si Votre Seigneurie est disposée à venir à Venise, je vous en prie et je vous y exhorte. Cette résolution sera une

mîES Et iGLAIRCISSEHSNTS AU DISCOURS III. 171

consolation pour tous , un puissant encouragement pour Yotre âme, ^ produira des fruits pour quelques-uns et pour la gloire de Dieu... Attendez-vous à quelque danger. Dites que tous allez toute autre part qu'à Venise. Si Rome le saTait, il pourrait en résulter de l'embarras et du bruit : car je puis tous dire que le Pape reçoit de partout ses informations. Pénétrez-Tous du désir d'accomplir une œuTre aussi sublime. Si tous le faites, j'espère que les semences jetées par tous produiront un arbre si grand que tous pourront se reposer à son ombre, n

Diodati s'y rendit en grand secret, aussitôt après aToir terminé la traduction de la Bible et en aToir euToyé quelques exemplaires. Un Français, nommé Papillon, qui fréquentait beaucoup les maisons patriciennes, aTait eu de grandes espérances d'établir une assemblée dans quelqu'une d'elles, sans qu'on lui en eût fait cependant ni confidence ni promesse. Frà Paolo était « la première roue instrumentale de cette sainte affaire p, mais il ne Toulait pas se déclarer, pas plus que les nombreux gentilshommes qui dépendaient tout à fait de lui, « se contentant de jeter dans leurs âmes quelques semences de Térité par des aTis familiers et par les sermons de son disciple Fulgenzio, et de saper secrètement la doctrine et l'autorité du pape, ce en quoi il a été entièrement utile ». Les autres, qui avaient le désir d'établir une Église, perdaient confiance en Toyant frà Paolo si bien dissimuler. Diodati loue l'immense saToir de frà Paolo : « Mais ce grand et incomparable saToir est détrempé en une si scrupuleuse prudence et si peu échauffé et aiguisé de ferveur d'esprit, quoique accompagné d'une Tie trèsintègre et tout exemplaire, que je ne le juge pas capable de donner le coup de pétard et de faire l'ouTcrture. » Frà Fulgenzio a plus de zèle, moins de crainte et moins de scrupules politiques; plus de force de corps, plus de faconde et plus de jeunesse, une grande réputation comme prédicateur, mais il est refiroidi par la tiédeur de frà Paolo. Il fait néanmoins beaucoup par ses discours, par ses avis> par ses impatiences.

Frà Paolo lui avoua plusieurs fois qu'il se faisait illusion à luimême, mais la nécessité le forçait; autrement il lui faudrait s'expatrier, et ainsi seraient détruites toutes les espérances, ainsi serait relevé le courage des nobles, ennemis du bien. Il donnait trois raisons de son inactivité: {^ Dieu ne lui avait pas donné une nature suffisamment ardente pour une telle entreprise; 2® les Italiens n'ont pas d'inclination pour ces choses célestes, et l'on n'y peut arriver que lentement; 3» la République lui ayant confié ses affaires les plus scabreuses il avait en main le moyen

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de saper rautorité du pape ^ de préparer les cœurs > et de rendre favorables au bon parti les délibérations du conseil.

Cependant Diodati ne désespérait pas » d'abord parce qu'il vit on certain nombre de personnes éclairées sur beaucoup de points et dégoûtées de la papauté^ à telles enseignes que le dernier jubilé avait été célébré par le dixième de la noblesse seulement; en* suite» à cause de la grande liberté qui existe de parler et de lire de bons livres» partant à justifier et à louer le parti : les bibles» on se les arrache des mains» l'Inquisition est enchaînée. Le roi de France s'étant plaint à l'ambassadeur de Venise à Paris» que l'on laissât circuler plus de 2»000 Nouveaux-Testaments de fabrication huguenote» celui-ci répondit qu'il n'en savait rien» mais qu'en tout cas Venise est une ville libre» où toute espèce de livres est vendue indistinctement. En troisième lieu» l'ambition de Rome voudrait recouvrer en-deçà des monts ce qu'elle a perdu au delà; maintenant» au lieu de recevoir de partout des trésors qui enrichissaient lltalie» la papauté doit épuiser celle-ci par des exactions. Venise cherche à l'empêcher» et au besoin elle pressure les ecclésiastiques qui ont sucé le sang; de là de perpétuels mécontentements et des froissements avec le pape.

Pour réussir» il faut composer des livres appropriés» et principalement des opuscules. A cette fin» lui» Diodati» s'est mis à traduire en vers des satires italiennes. Il faut en outre envoyer dans de bonnes maisons des marchands flamands qui là apprendront la langue et pourront devenir bons religionnaires. Troisièmement» trouver des personnes savantes» prudentes et mûres» et leur donner des honoraires pour qu'elles guettent les circonstances favorables. En quatrième lieu» il faut arriver à ce que les États de Flandre demandent à avoir un Bazar comme les Allemands» et à y exercer leur culte en langue française. Il est aussi nécessaire que quelque prince allemand entretienne des agents à Venise» et que chacun de ceux-ci ait à sa disposition quelque docte personnage à consulter et qui pourrait donner aux Vénitiens eux-mêmes des conseils dans leurs querelles avec le pape.

Tout cela est exposé dans une lettre du 4 avril 1 608 à Du Plessis» où il lui recommande expressément le secret. Il avait été» à ce qu'il ajoute» engagé à cela par l'ambassadeur anglais qui» avec frà Paolo et frà Fulgenzio» avait formé le projet d'ériger une église secrète» d'y employer le missel corrigé» et en attendant de répandre la vérité dans les esprits : on rencontre fréquemment à Venise le désir de connaître la raison de ce que Ton croit et la liberté d'en suivre les moyens particuliers» c'est-à-dire le vouloir et le pou-

NOTES ET fCLAIRCISSEMEjrrs AU BiScOURS III. 173

voir, tf Frà Pablo prêche publiquement les fondements principaux et généraux de la yérité : ce carème-ci il a ébranlé beaucoup d'âmes; il est en grande faveur, mais il agit avec prudence pour n'être pas découvert, et ainsi il prépare les esprits par ses maximes irréfragables.

« Un gentilhomme vénitien, qui a connu la vérité en France, m'a écrit que le disir d'instruction se trouve chez beaucoup, et chez tous Tanimosité contre la tyrannie de Rome sur les personnes. »

Un Monsieur Danquoy de Couvrelles écrivait en 1609 d'autres particularités sur Venise.

c( Je voudrais que vous entendissiez le franc parler de frà Paolo et de frà Fuîgenzio, qui ne désirent rien tant que devoir achever par d'autres l'œuvre qu'ils ont ébauchée. »

Nous avons parlé de la Bible de Diodati à la note I du Aïscours YI, t. III, p. 342.

Si les académiciens actuels de la Crusca l'ont rangée au nombre des classiques italiens, ce fut pour) condescendre aux idées courantes. Ayant vécu à Genève, n'ayant que peu voyagé en Italie, habitué à parler et à écrire la langue française dans laquelle il traduisit l'histoire de frà Paolo, il ne pouvait employer que la langue littéraire, avec des affectations et des archaïsmes; au contraire Martini, archevêque de Florence, employa la langue vivante et populaire. Dans les notes, Diodati offre des interprétations de calvinistes ou de docteurs protestants, tandis que monseigneur Martini cite les interprétations des Saints Pères, ne faisant presque autre chose que les traduire en les expliquant.

(G) Les lettres de Sarpi ont été publiées à Genève avec la date, de Vérone, 4673, et à la fin de la Storia arcana di frà Paolo. Elles sont adressées à Jérôme Groslot, seigneur de Tlsle et ami de Casaubon; au médecin Pierre Âsselineau; à François Gastrino, huguenot ; à Jacques Gillot, chapelain et conseiller au parlement de PaÀs. Gregorio Leti, dans la vie de Cromwell, s'en attribue la publication. Certains critiques en ont contesté l'authenticité ; d'autres les ont supposées interpolées. Cette dernière assertion ne pourrait se prouver qu'avec des détails plus précis; examen &it des raisons contraires, je les crois authentiques; et j'incline fortement vers ce dernier parti à cause du passage de la lettre du fameux Bayle à Sondré, 21 septembre 1671 : m Frà Paolo a été un des plus grands hommes de son « temps. On a imprimé ici ses lettres ; mais on croit qu'on en ar- « rètera l'impression, àjcause que messieurs de Rome y ver-

174 NOTES ET ECLAIBCaSSElfElITS AU DISGODRS m.

« roient qu'il entretenoit commerce avec ceux de notre reli- « gioh.... et qu'ainsi ils récuseroient son témoignage touchant « rhistoire du Concile que nous leur opposons. Ce fut une des tt raisons qui obligèrent M. Dallez à s'opposer à Vimpression de « ces mêmes lettres; quoiqu'au reste il eût beaucoup de passion (c pour la gloire de (rà Paul» qu'il avait autrefois connu trèsce particulièrement à Venise, lorsqu'il y conduisit les petits-nett yeux de monsieur Duplessis-Momay. i»

Je ne] crois pas authentiques les Lettere 6celte inédite imprimées à Capolago en 1847, attendu que le style abonde en tropes, et a une tout autre allure que celui de frà Paolo|; ou plutôt elles sont de plusieurs mains. Une autre édition des Lettere di frà Paolo Sarpi a été faite en 1863, à Florence, 2 vol. in-16, par F. L. Polidori, sans distinction entre les lettres authentiques et les autres, avec préface de Philippe Perfetti qui se plaint que «t les ennemis de la liberté religieuse accusent frà Paolo d'avoir enseigné à dépouiller l'Église de sa liberté, en donnant à l'État une autorité illégitime et arbitraire sur elle ». Il est assez difficile de concilier les deux membres de cette proposition. 11 fait volontiers l'éloge de son style ironique et dit : « Il ne ressemble pas à Luther; ce n'est pas un homme de mysticisme et de sentiment; en lui la raison est ferme et tétragone; il ne ressemble pas davant^e à Calvin; il lui manque l'audace du paradoxe et la fureur de la nouveauté; enfin son esprit ne s'arrêtait pas à cette critique minutieuse qui a donné naissance au Socinianisme. En somme, il n'avait pas l'étoffe pour faire un hérésiarque; il n'aurait pas été capable d'entraîner les foules ; mais, dans les conseils des sages, il était inappréciable... Il était aussi difficile à Sarpi d'être un autre Luther, qu'à Luther d'aspirer à la pourpre cardinalice, n

(D.) Le fait de cette dénonciation est vivement contesté par Voltaire et par Daru, comme une bassesse indigne de Henri IV; cependant les mémoires de Mornay ne laissent pas de doute à cet égard. — • En outre, dans le procès d'Antoine Foscarini, soupçonné, lui aussi, d'opinions hérétiques, figure une lettre de Pierre Contarini, ambassadeur de Venise en France (1615 ) ijil y écrit qu'il a entendu dire au nonce du pape, que, «t de son vivant, le feu roi avait des relations continuelles avec Genève ; qu'il avait été avisé par ce moyen de l'apparition de quelques lettres (il ne me dit pas si elles venaient de Venise ou de Foscarini) écrites pour y faire venir (à Venise) un ministre huguenot : de quoi le roi avisa immédiatement la République par l'ambassadeur

HOTES ET iCLAIECISSBilENTS AU DISCOURS III. 175

M; de Champigny^ à cause du préjudice qui pouvait être causé à la religion catholique dans cette ville par ces menées; le sieur Foscarini, ayant appris cela^ en a été grandement troublé, n Voir Belaziofd degli stati Europei lette al senato di Franckiy page 405.

Foscarini^ condamné à mort par suite d'une erreur judiciaire, laissait par testament « deux cents ducats au père maître Paul (Sarpi)y serrite, pour qu'il prie le Seigneur Dieu». Sarpi^ en ayant été informé, écrivit aux'Dix que, a se sachant être dans l'o* bligation, par conscience et par fidélité, à ne pas avoir affaire à une personne qui s'est rendue indigne de la grâce du prince pendant sa vie et après sa mort, il a cru devoir refuser le legs absolument » Refuser un legs qui demande des prières, et laissé par quelqu'un qui peu de temps après allait être déclaré innocent ! ! ! (E.} Lettre du 6 mars 161 j. Memorte, X, 169. Voici ce que nous trouvons dans les Lettres diplomatiques de Bentivoglio, à la date du 27 février 1619 : « J'ai su dernièrement, par un ex-ministre huguenot qui s'est converti à la religion, qu'à l'époque où Venise était en interdit, quelques ministres hérétiques de Genève, de Berne et d'autres contrées voisines pensèrent profiter de cette occasion pour répandre à Venise le poison de l'hérésie. Il fut secrètement résolu entre eux qu'on y enverrait, sous prétexte d'af&ires commerciales, un certain Diodati, Italien de Lucques, qui est ministre à Genève. Il s'y rendit donc en compagnie d'autres marchands hérétiques qui, informés du dessein, étaient chargés de l'aider. Arrivé à Venise, Diodati se mit secrètement en relation avec diverses personnes, et nommément avec firà Paolo , chez qui il découvrit une grande haine pour Rome et des sentiments entièrement opposés à l'autorité du saint-siége ; du reste, il ne pouvait comprendre qu'il n'eût aucune inclination à vouloir absolument embrasser l'hérésie. Outre les discours qu'il tint, Diodati, aàdé du concours de ces marchands, répandit avec le plus grand secret un. bon nombre de livres hérétiques, particulièrement de Bibles traduites en langue italienne. Après cela, il s'en retourna à Genève , emportant l'espérance que le poison qu'il avait semé ferait de rapides progrès. Lorsque je l'eus appris, craignant qu'il ne restât des semences de cette corruption, je jugeai à propos d'en parler, comme je l'ai fait, à M. le caiv dinsd de Retz et à M. de Pisins : je trouvai qu'ils avaient eu les mêmes informations que moi, et Pisins me dit qu'on avait précisément, il y a quelques jours, reçu des lettres de l'ambassadeur de Sa Majesté à Venise, qui faisait savoir que les choses y marchaient vers une liberté dangereuse en matière de reli-

176 ffOTtS ET fCtAIACISSElIEMTS AU DISCOURS m.

gioD^ à cause de la licence que se permettaient ces étrangers aux gages de la République^ et en particulier leur chef. Le même Pisins m'a dit plus tard que^ par d'autres lettres plus récentes du même, on avait appris que le désordre n'était point aussi menaçant.qu'on l'avait craint. )>

(F.) A Scaliger^ ép. 480^ il mars i607. — Magna Dei gratta, quod mediis Venetiis virum magnammum, magnum illum Pauhan excUavit, qui teterrimas sophistarum fraudes et paralogismos, qtdbus orbi christiano illuditur,palam/aceret. Futo vidisse teopuscula hujus Pauli, meojudido prœstantisskna , et dignissima quœ legantur a te. Lœtaberis, scio, et magm heroi votis favebis tuis. Ëp. 474 du 7 novembre 1606. A Scaliger^ ép. 480, le li mars i607. Vidistine quœ Venetiis proHere scripta a paucis menHbus? Ego cum illa lego, spe nescio qua ducor futwnm. fartasse illic aliquando et litteris sacris et meliori literaturœ locum. Mirum dietu quam mulH tam brevi tempore anmvm ad scribendum applicuerint. Atqvi nemo erat qui existimaret ex ea urbe vnum aut alterum posse reperiri earum rerum intelligentem^ quœ a doctrina lojoîitica abhorrent tantopere, Exitum ejus controversiœ. eum hosc scribebam, omnes {«.e- T&opoi in hoc urbe expectabanti Deus ad jgratum sibi finem omnia perducat. Dans la lettre 484 du 18 mars à Scipion Gentile : 0 viros! 0 exactam earum rerum cognitionem ; quas in illis oris nemini jmtàbant plerique esse notas! mndta legi,,, omnia probavi et laudaviy sed inter omnes mirum dictu quantum judido Paulus eX" cellat, quem scimus virum esse doctissimum, vitœ innocentissimœ, judicii tenacissimi. Hujus si scripta legisti, et quid de vestra Italia sperare incipis]? Scaliger lui ayant répondu qu'il avait tout lu, il ajoute : In illis auctoribus très palmam obtinent : Paulus servita, Marsilius Neapoletanus , Ântonius Querinus Patricius, Certe quomodocumque in amidtiam coeant illœ duœ partes , nunquamœire poterunt in cicatricem illavulnera, numquom stigmata deleri, quœ pontifex accepit. Ëp. 131 du 22 mars 1607.

(G.) Romanin, dans la Storia documentata di Venezia, tome\n, p. 44, cite un passage tiré des mélanges de la bibliothèque d'Emmanuel Cicogna, où il est dit que le cardinal Baronius pensait « qu'il était aussi bien du ministère de saint Pierre de tuer les brebis et de les manger que de les faire padtre; que les tuer n'est pas de la cruauté, mais un acte de miséricorde, car, en perdant le corps, on sauve l'âme ».

Il est étrange que Baronius professât de tels sentiments, lui dont la mansuétude a été généralement louée, lui qui conclut par ces paroles sa Parœnesis . ad M, P. Mwetam : a L'Église ne hait per«

NOTES ET ECUmCISSEMElITS AU DISCOURS 111. 1*Î7

sonne ; elle nous ordonne par ses commandements, elle nous conseille par ses paroles d'aimer nos ennemis; elle ne persécute, elle ne déteste que le péché. Saint Augustin donne le titre de Lienaimé à Maximin, dpnatLste et hérésiarque... Je tous aime tous dans les entrailles de J.-C., et je prie pour vous que ravertissement que je vous donne vous serve de ^correction, si vous l'ac^ cueillez; qu'il serve de protestation, si vous le repoussez. »

Il n'y aurait donc qu'à se dire une fois de plus qu'il faut toujours se tenir bien en garde contre les assertions des contemporains, qui peuvent être aveuglés par les passions de leur époques jusqu'au point de répudier tout bon sens, comme nous le voyons de nos jours. Mais il y a pis que cela dans le cas dont nous nous occupons. La note d'où sont extraites ces paroles consiste en quelques pages de mélanges, danslesquelles un individu, chargé d'informer la République des opinions émises dans le consistoire, déclare n'avoir pas pu noter toutes les paroles prononcées; et, qu'au bout de quelques jours, elles étaient eflacées de sa mémoire, si bien qu'il ne se les rappelait qu'avec beaucoup de peine. Or voici quelles sont les paroles de Baronius d'après la citation : Qaod oocisio wm débet esse nisf ex summa charUate : quodoc(^Upra!dpUmanducar€; nempe per christianam eharitatem in sua viscera reoondere, in se ipsum vmre, ui sint stmul unum et idem in Ckristo.

C'est de cette mort et de cette manducation symboliques par la charité chrétienne, qu'on a pu déduire une aussi étrange assertion. (H.) Nicolas Contarini, qui fut plus tard doge et grand ami de frà Paolo, nommé historiographe public, conduisit l'histoire de Venise de io97 à 1603; mais, après sa mort, le Conseil des Dix retira le manuscrit qu'il ne laissa pas publier, parce qu'il lui paru trop vif contre Rome.

Une bonne Histoire de VExcwnmunication, mais histoire restée inédite, a été laite par le sénateur Antoine Querini, qui la termine par douze maximes. En voici quelques-unes :

II. La guerre suscitée par une question de religion, pour quelque motif que ce soit, fondé ou apparent, est toujours trèsdangereuse, parce qu'elle pousse des racines dans les parties les plus vitales de l'État.

m. Dans toutes ses querelles si exorbitantes qu'elles soient, le pape a un trèft-grand avantage, car il a toujours de son côté un grand nombre de princes temporels qui le favoriseront, soit pour s'en faire un mérite à ses yeux, soit pour abaisser les Etats ennemis, en ayant l'air de (aire du zèle religieux. rv. Rien ne peut mettre en plus grand danger la liberté pu-

178 NOTES ET iCLÀlRCISSEHElITS At DISCOURS III.

biique que de ne pas être en bonne intelligence arec le pape. VI. L'issue de cette affaire ne doit servir ni de règle ^ ni d'exemple pour diriger à Tayenir notre conduite dans un malheur pareil; car, outre le proverbe qu'il n'y a pas de délibération plus dangereuse que celle qui se règle d'après l'exemple, parce qu'il suffit de la plus petite circonstance pour avoir une solution toute différente, on n'aura pas toujours un pape aussi insconstant et aussi timoré, ni un roi d'Espagne qui est dans ses États plutôt gouverné que gouvernant, etc.

YllI. Si la République n'a rien perdu de sa gloire dans ces controverses, parce qu'elle n'a ni suspendu ni aboli les lois contentieuses, elle s'est cependant dessaisie des deux prisonniers; et les deux plus grands rois du monde ont répondu pour elle au pape qu'elle n'appliquerait jamais ces lois.

(I.) Bossuet, si toutefois Bossuet est l'auteur de la Bé/ense de la déchraiUmduckrgédeFrance, prétend, poursoutenir l'indépendance des princes contre l'Église, que Paul Y n'a pas déposé le doge et le gouvernement de Venise, de la même manière que Grégoire Vil avait déposé Henri IV; que le doge et le sénat protestèrent en déclarant que la puissance des princes ne relève que de Dieu; que tous les Vénitiens obéirent au doge et ne s'inquiétèrent pas des décrets de Rome ; qu'il ne fut rien changé aux édits et aux lois du sénat, bien que ces lois concernassent des biens et des personnes ecclésiastiques; que l'excommunication prononcée pour cause d'immunité ecclésiastique était nulle, et que le sénat continua à être considéré comme bon catholique, quoiqu'il n'eût ni demandé pardon, ni reçu l'absolution; que l'accord se rétablit par la médiation de la France et de l'Espagne, et que personne n'entreprit ni de défendre l'acte de Paul V, ni d'attaquer l'édit du sénat; d'où il suit que contre les Papes violents et exagérés on peut défendre les prérogatives royales sans blesser la religion.

On répond : i^ que le cas d'Henri IV était bien différent de celui-ci, où il n'y avait ni délit qui emportât la déposition, ni désobéissance menaçante, ni hérésie professée. Le sénat ne niait pas l'autorité indirecte du pape sur le temporel, il contestait le fait et le sujet sur lesquels s'exerçait cette autorité ; il discutait sur la justice ou l'injustice des lois pour lesquelles Paul V. mettait Venise en interdit; tous points à propos desquels il n'était intervenu aucune définition canonique. C'est ce qui a fait déclarer par le doge Donato le bref de Paul V injuste, illégitime, nulîoque juris ordine servatû , et partant nul; mais il ne prétendit jamais que le pape n'avuit pas le droit de le lancer.

NOTES ET fCLAIRCISSBaiElITS kV rnSGOURS III. 179

Si^ comme le jugeait le sénats ses lois étaient justes et compétentes^ le pape aurait exercé un pouToir direct sur un État iadépendant, ce qui dépassait ses attributions, attendu que le pouvoir spirituel du pape ne s'exerce dans les choses temporelles qu'en raison du péché. Voilà pourquoi le sénat s'y oppose; aussi Paul V ne voulut-il pas l'obliger à les retirer.

Que les Vénitiens aient tous obéi au Sénat, c'est ce qu'il faudrait prouver : les ordres religieux, par exemple, aimèrent mieux l'exil. Quant aux autres, la crainte et le respect put les engager, comme nous voyons aujourd'hui nos contemporains^, à se soumettre aux lois évidemment irréligieuses de l'État. Enfin la conviction des gouvernants que ces lois n'étaient pas contraires à l'fr glise dut entrer dans l'esprit du plus grand nombre.

Puis, dans la récondliation, on procéda, comme nous l'avons dit, de manière à dissimuler d'un cMé toute obstination pointilleuse, et de l'autre toute insubordination. En outre, si la France et l'Espagne avaient vu dans le sénat vénitien une révolte contre le pape, un acte scfaismatique, se seraient-ellesinterposées pourrétablir l'accord? Or il fallut pour cela faire acte de piété.

(J.) Ses lettres sont l'écho perpétuel des innombrables conflits de juridiction entre Rome et les diverses puissances. On lit, par exemple, dans la LXV» : « Il est| arrivé en Sicile que le vice-roi voulant punir un prêtre pour je ne sais quel délit , celui-ci se sauva dans l'église, et l'archevêque le défendait et parce qu'il était prêtre et parce qu'il était dans l'église. Malgré cela, le roi le fit arracher de l'église et pendre sur-le-champ. L'archevêque excommunia le vice-roi, qui fit à son tour planter une potence devant la porte de l'évêché avec un écriteau déclarant passibles de la peine de la strangulation tous ceux du dehdrs qui voudraient entrer et ceux du dedans qui voudraient sortir. Un courrier extraordinaire fut à ce sujet dépêché à Rome, où l'on n'aime pas entendre parler des scènes de ce genre ; attendu, paraît-il, que toutes ces causes de juridiction ecclésiastique soulèvent partout des désordres, et que Rome a toujours le dessous. »

Dans la LXXTV» : « Il est quœtion que les Espagnols vont fortifier Cisterna; qui est une place frontière entre le Piémont et le duché de Milan , et, chose digne de remarque, c'est que Gistema est un fief derévèché de Pavie ; la chose déplaira donc et au duc et au pape^ Celui-ci la supportera, celui-là ne peut se défendre. »

Dans la LXXV*' : « Le duc de Savoie s'est abouché à Suse avec monseigneur Lesdiguières, et le prince traite continuellement avec les capitaines de guerre. On n'a pas encore pu savoir ici

180 NOTBS ET iCLAlRClSSBIlEIlTS AD DISCOURS m.

quels sont ses desseins; moi, je ne puis rien penser autre chose^ sinon qu'il yeut donner quelque jalousie à l'Espagne. On a fait courir le bruit que son fils aîné Teut reyètir Thabit des capucins. Mais ce que je sais très-bien, c'est que S. A. a ordonné à ces religieux de n'aToir dans les couTents établis sur son territoire que des religieux qui soient en même temps ses sujets naturels. Le duc a encore fait raser un château sur la terre de Vezza, .qui est un fief de rÉglise d'Asti; et ne croyez pas que le pape fasse tout le bruit qu'on aurait pu attendre de lui. Les Espagnols ont adressé quatre réclamations au pape : la première, qu'on ne prélève pas sur les Espagnols des pensions en faveui^ des Italiens; la seconde, que les causes soient jugées, même en secondeânstance, en Espagne; la troisième, que le roi ait la nomination de tous les évéchés dans ses États d'Italie ; la quatrième, qu'au lieu des quêtes d'Es* pagne, on établisse un impôt ordinaire annuel, et qu'on ne fasse plus de quêtes. Il parait qu'on n'a rien dit à propos des trois premières; on est cependant revenu à les discuter, et on attend d'Espagne un chargé d'aflaires spécial qui vient pour solliciter l'expédition. De Rome, on a envoyé en Espagne le père Als^ona, jésuite, pour démontrer que ces réclamations sont contraires à la conscience.

« L'autre jour, le Saint-Offîce a lait incarcérer par ordre de la reine un certain abbé Du Bois, Français, dej'ordre des Célestins, sous prétexte que c'était un homme séditieux, et qu'après la mort du roi il avait prêché publi<^ement au détriment de la religion : or, ce qui lui a valu cette poursuite, c'est d'avoir parlé librement des Jésuites et d'en avoir dit publiquement tout le mal possible. Le roi et la reine voulant le (aire emprisonner, il fut résolu qu'on n'en viendrait pas à cette détermination, dans la orainte de quelque soulèvement, car il a de nombreux partisans; mais on s'est arrêté au parti de l'envoyer conduire une négociation pour le service de la reine à Florence : arrivé là, il s'est trouvé comme pris au piège, si bien que les choses tourneront mal pour lui, car il est sans appui et très-mal vu de l'ambassadeur de France. Les Jésuites feront tout ce> qu'ils pourront pour le mettre dans l'impossibilité de mal parler d'eux : car, entre autres choses, il lait tous ses efforts pour donner à entendre aux Français à Paris que les Jésuites avaient causé la mort du roi : le jour où il aurait été persuadé du (ait, le peuple aurait pu leur en témoigner son ressentiment d'une manière cruelle. Je prévois que ce pauvre homme aura le même sort que frà Fulgenzio, le cordelier. Je prie Dieu qu'il lui fasse miséricorde, w

NOTES ST fCLAIBGISSIllEHTS AU DISGOUASIII. I8i

Lettre LXXYI : «( J'ai d^à rendu compte à votre seigneurie de Tarrestation de Tabbé Du Bois^ qui a eu lieu à Rome. Je dois TOUS dire en outre une chose que tous ne saviei pas^ c^est que le pauvre homme, pressentant peut-être ce qui lui est arrivé, ne voulut pas quitter ^enne sans un sauf-conduit du pape; il partit muni de ce document et se crut en sûreté; mais il n'est pas le premier et ne sera pas le dernier à se fier en des hommes qiû professent qu'on n'est pas obligé de tenir 1a parole donnée. On excuse l'arrestation, à la cour pontificale, en disant que le sauf-conduit du pape n'exclut pas l'intervention de l'inquisi* tion. Il a été pris le iO et pendu puûiquement le 24 sur le Campodi fiore; mais le matin on détacha immédiatement son corps de la potence et on le porta en terre : il est impossible de démêler ce que signifie ce mélange de châtiment public et de mystère. Ce qu'il y a de certain, c'est que rambassadeur du roi n'est pas étranger à cette mort.

« Rien de nouveau en Italie, sinon que le Piémont est plein de soldats : il n'en reste pas moins incontestable que l'Italie est inabordable aux nouveautés, et que ce pays se ruine. 11 y a eu à Turin un accident considérable. L'évêché d'Asti possède quelques terres, au sujet desquelles il y a eu plusieurs contestations entre le duc et les ecclésiastiques, ceux«ci prétendant que la suzeraineté en appartient au pape, et le duc, à titre de comte, prétendant qu'elles relèvent de la sienne. Enfin, à la suite de travaux de fortifications et de reptations exécutés en ces derniers temps, le nonce du pape a fulminé une excommunication contre le président Gaileani; néanmoins, il s'est contenté de la publier par écrit. Ce que voyant, les ministres du duc ont fait une déclaration aux termes de laquelle ils tenaient pour nul et injuste le décret du nonce, et ont ordonné que sans autre réponse on levât l'impôt : ils sont allés plus loin, et ont dit que non-seulement la tentative du nonce sera sans nul effet, mais qu'il en serait de même, si elle avait le pape pour auteur. Nous attendrons pour voir quelle suite aura cette doctrine si notable, qui sera un jour appliquée par la république à Geneda (ville qui, aujourd'hui, a pris # le nom de Yittorio ), surtout à cause de tant de controverses qui sui^ssent à propos des frontières, v

(K.) Lettre GXXVill de l'édition Lemonnier.

L'édition la plus complète que je connaisse est cet celle intitulée « Œuvres de fi^ Paolo Sarpi, Servite théologienet copsulteur de'la sérénissime république de Venise ;'Helmstadt, par Jacques Mulleri, 1765, en italien, n Elle a 6 volumes in-4o auxquels s'en ajoutent

m lUnXS JET iCLAItClSSfilIBlITS AU IHSGODllS XII.

deux de supplément sous la date vraie de Vérone, imprimerie Moroni, avec permission des supérieurs et privilège» 1768.

Le tome VI comprend une vie très-détaiUée de îrk Paolo, et à la suite ses lettres li^ines et italiennes.

Dans les lettres à Giliot, il le loue démesurément de ses études sur le Concile de Trente. Il raconte les peines qu'il a prises luimême pour réunir des documents relatifs à cette assemblée» ajoutant que les Jésuites» toujours en éveil» s'emparent des documents qui s'y rapportent» les arrachent des mains de ceux qui les possèdent» et emploient pour cela jusqu'à la menace de l'enfer. Il l'applaudit de défendre les libertés gallicanes» conduite qui lui a valu la désapprobation des Jésuites» dont les accusations s'attachent à tout homme de bien qui aime la justice; il déclare avoir plus d'horreur pour la superstition que pour l'impiété; sa tète de Turc est constamment la puissance excessive des ecclésiastiques et du pape qui» à l'entendre» n'a pas seulement le |)rtina<o« mais le iuttatOy c'est-à-dire non pas seulement la primauté» mais l'absorption ; si en Italie on possède ou l'on conquiert quelques libertés» c'est grâce à la France qui a enseigné à résister; mais les écrivains italiens ne sont que des compilateurs (eonsarciivor tores) qui jugent les opinions par le nombre et non par le poids. Il loue aussi outre mesure Barclay» mais il s'écarte de lui en ce qu'il croit que l'Église et l'État sont deux choses distinctes qui doivent s'entr' aider et se défendre chacun par leurs moyens propres. «( Arbitror egoBeçpmm et Eoclesiam duos BespuMicas esse, constantes tamen ex iisdem htmdmbm ; aUeram pr&rsu$ eœlestem, aUeram terrenam ommno ; easque subesse propriis majestatibus, 'defendi artnis et mumlîofiito ^proipms, nihU habere conmime, neque unam alteri bellum ullo modo inferre.posse. Cur enûn arietoH possenty in eodem loco anubutantes?.,. AmbiguUas subest huk vocabulo Ëcclesiastica potestas» si enim ea intelligatur qua, regmm Christi, regnum cœlorum admimstratur, ea nuUi potestati subest, nulli imperat, ad aliam non potest arietari, prœterquam ad sàiamcum, cum quo assidue iUi bellum. Si vero qua disciplina dencorum regitur, ea non est potestas regni cœlarum ; ea pars est Reipablicœ. v> (Page 9.)

Dans une lettre latine du 12 mai 1609 adressée par frà Paolo à Leschassier» on lit :

d Fulvius Sarcinari de Rieti a tué un de ses concitoyens» son ennemi. Les enfants de la victime obtinrent de Clément VIII un bref dans lequel il déclare qu'à eux et à quiconque il est permis en bonne conscience» en tout lieu et par toute voie» soit judiciaire

NOTES 'ST éCUIEGItôJBMENTS AU DISCOURS III. 183

soit autre^ de procurer la mort de Tassas^n. Ce bref a été divulgué au grand scandale de beaucoup de personnes^ et, comme c'est l'habitude, à tout cela il s'ajoute que les meurtriers auront l'indulgence plénière; dans le bref, au contraire, il n'est rien dit autre chose, sinon que cela peut se faire en bonne conscience et sans crainte d'irrégularité. Je puis avoir une copie du bref; il est notoirement authentique; mais, comme il n'est pas de la teneur de l'original, je surseois : si tous voulez, je vous l'en* verrai. Je n'admets pas que le pape puisse, dans la juridiction d'un autre prince , permettre de tuer en bonne conscience ; car le prince ne pourrait punir le meurtrier, ce qui revient à faire du pape le prince maître souverain et seigneur. »

(L.) Trajan Boccalini écrivait de Rome à frà Paolo qu'on le regardait comme un autre Luther ou ua autre Calvin ; que ses ouvrages étaient recherchés par les zélés pour les livrer aux flammes, tandis que d'autres les cherchaient avec la lanterne de Diogène. (Gregqrio Leti, BUaneia poUtioa, Lettre XYII.)

Cum ille frater PatUus Caivinianœ hœresi, quam cucuilahAS fceoebat, per eorum dissidiorum ocoasionem adUum àliquem qucBrens^ nullum invenerit, oui senatus inducere ausus sit, insidimssmus Hcet, ad infringendam sedis apostolicœ majeskUem. Bossuet, Befensio deelar. den 'gallicaniy 1. 1, page 2, liv. VIII, chap. xn; et dans YHistoire des variations : « Sous un froc il cachait un cœur calviniste, et il travaillait sourdement à décréditer la messe qu'i disait tous les jours. )>

Le Courayer dit que, comme Érasme, il était catholique en gros et protestant en détail,

t^ous connaissons une Vita del P. Paolo délV Ordine dei Servi € teologo délia Serenissima Bepubblica Veneta, stampata in Venezia, 1568 : sans nom d'auteur ni d'imprimeur, toute pleine d'éloges pour frà Paolo et de détails très-particuUers , qui montrent que cette Vie doit être l'ouvrage d'un de ses confrères. L'auteur repousse vigoureusement tant pour frà Paolo que pour la Stgnorta l'accusation de penchant au protestantisme , que lui imputaient les écrivains papistes Bellannin, Baronius et Golonna en défendant contre lui la cour de Rome. Les écrivains protestants n'ont pas manqué d'invoquer Sarpi comme un de leurs fauteurs. Le biographe oppose aux uns et aux autres les doctrines constantes de frà Paolo et les pratiques religieuses qu'il n'a jamais interrompues. Il insiste sur ses derniers moments; il dit qu'il célébra la messe tant qu'il le put, et que, même étant malade, il ne vou- ' lait pas de bouillon les jours maigres : il était assisté par frà Fui-

ISA HOTES ET iCLAIBCISSEMEinrS AU DISCOURS III.

genzio et par le médecin Asselineau; il reçut avec une grande déYotion le viatique^ et il répétait : « Allons où Dieu nous appelle, Y> en fixant ses regards sur son crucifix et sur une tête de mort. Il ajoute enfin que de toutes ces particularités il a été dressé un acte public avec affirmation de témoins et souscrit par tous les Servîtes.

On annonce une nouvelle vie de Sarpî, écrite par un Anglais qui a dépouillé les archives de Venise.

On dit que l'Ordre des Servîtes, auquel appartenait frà Paolo, a fait une protestation contre ses opinions : il est certain qu'un grand nombre d'entre eux ont pris à tâche de le réfuter. Le principal de ces réfutateurs fut Lelio Baglioni, dans son ouvrage De potestate atque ImmunUate ecdesiasHoa. Cet écrit lui valut l'honneur d'être 'chargé par Paul V de la mission de réfuter De Dominis; mais la mort l'en empêcha. €e Baglioni fit tout au monde pour ramener frà Paolo à la vérité : à la fin, il le cita à Rome, en sa qualité de général ; mais ce fut sans résultat. Il faut aussi noter la Défense des censures publiées par ordre de notre samt^père Pau2 V dans la cause des Signori de Venise^ composée par quelques thèolo* giens Servîtes^ en réponse aux considératious de frà Taolo et au traité de rinterdit (Pérouse, 1707).

Sarpi avait pris une grande part à la compilation des constitutions des Servîtes; le chapitre de JudidiSy entre autres, est de lui. La rigueur dont nous l'avons accusé était peut-être rendue nécessaire par le désordre dans lequel était tombé cet Ordre, avant que la main vigoureuse du général Jacques Tavanti vint le réformer.

L'un des plus ardents défenseurs contemporains de l'autorité temporelle du pape, ce fut l'abbé Gioberti. Tout au commencement de son Prmato, il établit que la faiblesse des caractères en Italie provient de ce que l'on a séparé la nationalité du principe religieux : erreur qui s'est manifestée dès le moyen âge, qui a été appliquée davantage à la renaissance, ainsi que dans les tentatives imprudentes et souvent coupables de Crescenzio, d'Amauld de Brescia, de Rienzi, de Porcari, de Baroncelli, comme dans le songe héroïque de Dante et dans la foule des écrivains qui ont tant nui à resprit patriotique,^parmi lesquels Machiavel et Sarpi sont les prtncîpaux. Ces derniers, ajouta-t-il, tous deux officiers civils d'une répuplique, sont d'accord en ce point qu'ils considèrent le pape comme un hors-d'œuvre de la civilisation italienne, pour ne pas dire un obstacle et un fléau; mais ils se divisent en ceci, que l'un aspire à recomposer une Italie unie,' forte et nationale, mais animée de Tes-

NOTES £T iOLAIECISSEVIRTS AU DISGOUBS JIL 18S

prit païen et fondée principalement sur le sabre comme aux temps de Camille et de Scipion : le second (autant que Ton peut deviner sa pensée) parait vouloir une Italie chrétienne^ mais protestante, par* tagée et au plus confédérée^ comme la Suisse et la Hollande, non basée sur un principe de centralisation, draninant les ambitions pai^ tielles. Le premier admire un modèle antique et grand, mais païen; le second aspire après un modèle contemporain, mais non catholique, et étranger (page 30). La providence a suscité contre les Gibelins la secte des Guelfes (page 34). L'idée Guelfe est en elle-même juste et sainte, etje la regarde comme laseule solution raisonnable du difficile problème tant de fois agité de l'existence nationale des

Italiens. Elle est pratiquement parlant, la seule qui puisse

se réaliser sans crime et sans délire ( page 35). Le livre du Primaio est à lire tout entier, et, pourvu qu'on en élague la riiétorique, il serait bon de le répandre davantage.

(M.) On a Prà Paoh Sarpi justifié, dissertoHom épUtolaires de Juste Nave; Cologne, 4752, ouvrage attribué à Joseph Beigantini, et imprimé à Lucques ; et encore : JusHficaHcn de frà Paoh Sarpi, ou lettres d'un prêtre italien à un magistrat français, etc., Paris, 484 4, qui sont du Genevois Eustache I>egola, et écrites dans le sens janséniste.

Du génie de frà Paoh Sarpi dans toutes les facultés seieniifiques et dans les doctrines orthodoxes tendant à la défense du droit originaire des souverains dans leurs États respectifs, afin qu^aoec les lois de Vordre y refleurisse la prospérité publique ; Venise, 1785, deux volumes en italien, sans nom d'auteur, mais ouvrage de François Grisellini et que s'est approprié Bianchi Giovini. 11 disait que Bouschet avait recueilli toutes les œuvres de frà Paolo à Lausanne, et ensuite à Venise, dont trois traductions françaises, à Amsterdam, Londres et Ulm, et une traduction allemande par Lebretin. C'est un charlatan : il prétend qu'un incendie lui a détruit beaucoup de papiers : en fait, il adulait les papophobes du siècle dernier; il fut récompensé par un emploi à Milan. Agatopisto Cromaziano l'a réfuté dans le travail intitulé délia Malignità istorica.

On a depuis publié à Lugano une Vie de Sarpi : ce fut un des premiers essais tentés par un homme qui devait prendre rang parmi les pires publicistes de notre temps et de notre pays, Bianchi Giovini, qui a pillé en vrai maraudeur l'ouvrage de Grisellini. Je crois de la même main la Vie, placée en tète des Lettres choisies inédites de Sarpi (Gapolago, 4847) : cette vie est une insulte au bon sens et à la foi, un ramassis d'injures de taverne contre Rome et

186 NOTES ET éCLAiaGISSEMEMTS AU DISCOURS III.

les prêtres en général. Quatre pages (de la i08<» à la 112^) de ces Lettere inédite contiennent contre les Jésuites plus d'infamies et de stupidités que Gioberti n'a su en délayer dans cinq gros volumes. En effet 9 comme s'il parlait à la nation la plus ignorante de l'univers^ ce brutal éditeur assure « que c'est une doctrine enseignée unanimement par les Jésuites^ et approuvée par leurs théologiens et leurs généraux^ qu'il est permis d'assassiner l'accusateur et le juge ; que le vol, le faux serment, la simonie sont licites; que l'onanisme, l'avortement procuré, le blasphème, la rébellion contre le prince, la contrebande, l'homicide, le suicide, le parricide, le régicide, et mille autres abominations sont ou justifiées ou déclarées permises, et même dans certains cas obligatoires; que les préceptes de Dieu et de l'Église n'obligent personne ; qu'il est permis de croire ou de ne pas croire à la révélation, aux prophètes, aux évangiles : bien plus, que ce sont des choses croyables à la rigueur, mais évidemment fausses.... i» Au milieu de tout cela, il laisse échapper l'aveu qu'il ne convenait pas d'abattre la domination de l'Église : « Il est vrai que la politique romaine se montrait oscillante et peu ferme; elle était pourtant nécessaire au contre-poids politique de la péninsule, et contribuait à conserver l'indépendance agonisante des gouvernements nationaux d'Italie. L'État pontifical était un gouvernement national, si mauvais qu'il fût ; et, pour l'époque, il était plutôt bon que mauvais; sous lui, les peuples étaient moins malheureux qu'ailleurs, surtout que sous la domination des étrangers : enfin on n'eût pu l'abattre sans amener de graves désordres. »

(N.) Cette erreur est encore développée dans le Papatus Bûmanas, liber de origine, progresm atque eœsHnctione ipsius.

Le procès de De Dominis est rapporté par Limbroch dans l'Histoire de rinquisiHon,

De Dominis avait eu pour compagnon de sa fuite en Angleterre un Bénédictin qui s'y fit protestant. Il en revint avec lui, se refit catholique, et lui servit de majordome. S'étant épris d'une voisine, il tua son mari et fit épouser son amante par un des serviteurs de De Dominis. Mais, lorsque l'argent commença à manquer, il se mit à assassiner et à voler. Il y avait alors à Rome le père Bzovio, dominicain polonais, qui écrivait la continuation de Baronius ; l'ex-bénédictin força la porte du père, et vola chez lui tout ce qu'il put. Il finit par être découvert, et on le pendit. (Ntcius Erythileus, Pinacoth., I, p. 200.)

La correspondance de 1617 entre le cardinal Guido Bentivoglio et le cardinal Scipion Borghèse s'occupe fréquemment de De Dorr

NOTES ET fCLAIRGISSEMEUTS AU DISCOURS III. 187

minis, et insiste principalement sur ce qa'il est mal pourvu en Angleterre^ et par [conséquent mécontent. La lettre de Bentivo* glio^ Paris, 11 avril. 1617, dit : «c L'archevêque de Spalatro demeure toujours chez l'archevêque de Cantorbéry, où Ton pour-^ voit à tous ses besoins; mais, en fait d'argent, il n'est pas question jusqu'ici qu'il «ait plus de 900 écus. Il sollicite l'impression de son ouvr^^e. Toutefois son sentiment en matière de religion ne plaît pas du tout, parce qu'il n'est point en tout conforme au sentiment anglican. » la wmeiatwe de France du cardinal Qvido BenUvogliOy etc.; Florence, 1863 (en italien).

Le 25 avril : m Le bruit court en Angleterre que l'archevêque est un homme ti*è3-charnel, et qu'il a eu à faire à sa propre nièce; d'après ce que m'a dit le comte Scamafigi, la reine lui en aurait parlé à lui-même. »

Le 9 mai : « L'archevêque de Spalatro est en train de faire imprimer son ouvrage; le premier livre estdéjè terminé. Le roi a désigné un de leurs savants les plus éminents pour revoir au fur et à mesure tout ce que l'on imprime. Il vit toijyours chez l'archevêque de Gantorbéiy, et est gardé pour ne pas être massacré, comme il a Yak deie d^indre. Le roi lui a conféré dernièrement le décanat de Windsor, qui vaut 3,000 écus. »

Le 27 mai, Boi^hèse écrivait de Rome : « On apprend d'Angleterre que ce De Dominis fait imprimer son ouvrage impie et qu'il aura trois livres. L'empereur a déjà donné ordre de ne pas les laisser circuler en Allemagne et de les défendre; on espère que S. M. très-chrétienne en fera autant. y>

Le 27 septembre : « £n Angleterre, on s'attache à lui faire rédiger son ouvrage de maniée qu'il soit plutôt schismatique qu'hérétique, dans l'espérance de terminer le schisme entre catholiques, ici et ailleurs, plus facilement qu'une hérésie déclarée. »

Le 27 octobre 1617, il raconte les démarches par lui faites, d'accord avec le chancelier et le garde des sceaux, pour que les livres de Republioa EodeHastica ne fussent pas mis en vente. Le garde des sceaux proposa d'obtenir de la Sorbonne une censure de l'ouvrage, laqudle serait un acheminement à une défense ex- « presse, quoique ici la liberté smt si grande, et si grande l'audace des Huguenots, que l'on ne peut espérer tout le fruit qu'on serait en droit d'attendre de tant de diligences. »

Le 22 novembre le cardinal Borghèse lui mande que ce ...bien que le livre soit mauvais et tout plein d'hérésies très-graves, de haine et de venin contre le saint-aiége, à cause néanmoins de la

188 n6t£s et éclaircissements au discours m.

graTité et de l'importance de Taffaire que le roi d'Angleterre et ses ministres ne manqueront pas d'exploiter. Sa Sainteté lui recommande d'être très-vigilant et de tâcher de découvrir tout ce qui se fera à ce sujet. »

Le 5 décembre, Bentivoglio annonçait que la Sorbonne avait résolu de censurer «évèrement ce livre.

Le 8 décembre, le cardinal Borghèse fait savoir de Rome la prohibition portée contre « l'ouvrage de BepubHca EcckHashea, que l'ex-évèque de l^alatro avait promis de publier dans une brochure écrite à l'occasion de son départ pour l'Angleterre; on avait vu facilement par le contenu de cette brochure que l'ouvrage serait tout plein d'hérésies, de haine et de venin contre le saint-siége. Or, maintadant que les quatre premiers livres ont paru, on a trouvé qu'ils sont très-mauvais, et ordre a été donné de renouveler la prohibition. »

Le 27 janvier 16i8, Bentivoglio annonce de Paris que là Faculté de théologie de cette ville a porté sa censure; que cette Faculté a été critiquée pour n'avoir censuré que quelques propositions, et gardé le silence sur bien d'autres plus condamnables, mais que la Sorbonne n'avait pas voulu toucher aux points concernant le pouvoir temporel , pour éviter tout différend avec le Parlement. — Le 31, il envoie une prédication italienne fixUe par De Dominis, dam la diaipdie des mertiers à I/mdres, in-16, devenu une rareté bibliographique, attestant combien peu valait cet apostat, et qu'il y avait à Londres une église italienne non catholique. — Le 20 juin, il annonçait un nouvd ouvrage italien de lui qui doit être intitulé les Écueils du naufrage chrétien (en italien).

Le 18 juillet, il mande que M. de l'Aubépine , évéque d'Orléans, entreprend de réfuter De Dominis, et que, « malgré le peu d'habitude qu'on ait ici d'écrire en latin , il pourra facilement être aidé. » Je ne sais si M. de l'Aubépine a fait cette réfutation-là ; mais il a laissé des ouvrages d'une grande valeur, nommément sur l'antique discipline de l'Église.

(0.) Monseigneur Jacques AltoviU, patriarche d'Antioche, nonce apostolique à Venise pendant plus de sept ans, a laissé plusieurs relations manuscrites sur ce pays, où il dit entre autres choses à propos du Saint-Offîce : « On ne s'explique pas l'ombrage qu'en prend cette République, et il est impossible de redire toutes les craintes qu'il fait naître chez tout le monde, comme si à Rome nous voulions, par le moyen du Saint-Offîce, nous immiscer dans leur gouvernement... Que ceux qui tiennent à avoir une réputation de bons républicains lisent, pour s'instruire, le capitolaire de

HOTES ET ffiLAIAaSSEMENTS AU DISCOURS III. 189

Frà Paolo Sarpi (page 275). i» H ajoute que le sénat respectait la manière de procéder des tribunaux du SaintrOffice, lorsqu'il avait été informé par l'ambassadeur de Rome que, par des assurances directes du pape, les causes traitées appartenaient réellement à la discipline religieuse (page 276 ]• — Les missionnaires élevés au collège de la Propagande avaient coutume de passer par Venise, d'où ils s'embarquaient pour leurs missions. « J'ai, dit-il, suggéré à la Sacrée Congrégation de faire dans le palais de la Nonciature, et on me l'a promis, quatre logements, afin qu'en séjournant à Venise, ces missionnaires ne perdent pas dans les hôtelleries publiques les fruits de la bonne éducation qu'ils avaient reçue au collège de Propaganda fide, ce qui arrivait la plupart du temps; ils se livraient en effet à des divertissements tels, qu'ils oubliaient le chemin de leurs missions (page 28i). »

DISCOUBS IV.

Les Ofiwms. — La ▼•ttaUne. — Le Salnt-UMnora.

Dans Ja partie orientale de la Suisse, les Grisons habitent le Tcrsant septentrional des Alpes Lépontiennes et Rhëtiques, pays qui s'étend depuis les sources de l'Hinterrhein jusqu'à l'Ortlerspitz, sommet qui sépare l'Italie du Tyrol. On croit qu'ils descendent des Étrusques, qui, deyant l'invasion des Gaulois, se réfugièrent dans ces romantiques vallées six cents ans avant Jésus-Christ, sous la conduite de Rhétus, d'où le nom de Rhétie donné à cette contrée. Avec eux se mêlèrent des Romains, établis là en colonies militaires pour garder les passages des Alpes du c6té de l'Allemagne, ou qui s'étaient réfugiés dans ces montagnes lors du démembrement de l'Empire ; ils y avaient introduits des dialectes latins, tels que l'idiome romance et l'idiome ladin; curiosités philologiques, qui ont les racines et les formes grammaticales ^identiques avec l'idiome italique, mêlé toutefois d'allemand , ou peut-être de celtique et de l'osque des Rasènes, comme le croit de préférence Conradi.

Qu'on veuille donner aux Grisons une origine étrusque ou romaine, ils ont une proche parenté avec les Italiens, bien qu'ils aient passé par des vicissitudes fort différentes depuis la chute de l'empire romain.

Comme les autres pays helvétiques , les Grisons sont

redevables de la civilisation aux moines, qui, venus dans ces solitudes pour y chercher la paix, y bâtirent des ermitages et des monastères ; ceux-ci devinrent plus tard des centres de ralliement pour des marchés, des villages et même des villes. Parmi elles, celle de Coire, dont le tiotn (Curia) indique qu'elle tirait son origine d'un tribunal que les Romains y avaient institué, conserva toujours la prééminence. Le premier évêque de celte ville fut institué par saint Ambroise; aussi est-il le plus ancien de la Suisse, comme il fut jadis un des plus riches. Les Grisons. Lorsquo saint Colomban, arrivé d'Irlande, fonda à Bobbio au milieu des Apennins un monastère, devenu plus tard si célèbre et qui tout d'abord résista si efficacement à l'hérésie arienne, au relâchement des moines italiens et aux derniers efforts de l'idolâtrie, Sigebert, son compagnon, franchit le mont, qui fut dans la suite nommé le Saint-Gothard. Parvenu aux sources du Rhin, il construit une grande baraque chez ces montagnards encore idolâtres; en faisant le signe de la croix, il arrête la hache qu'un des leurs dirigeait sur sa tète; il convertit Placide, seigneur de Trtins, qui , s'étant fait moine , dote avec ses biens le monastère de Dissentis , placé sur le vei*sant septentrional du val Galanca, et protégé par de vastes forêts vierges. Là, les Bénédictins prospérèrent; ils étendirent leurs domaines, au nombre desquels on compte ^nème la vallée d'Orsera, et leur abbé fut prince du saint empire romain et chef de la Ligue Grise. Ils cultivèrent aussi les belles-lettres et firent des. collections de livres et de manuscrits, qui furent dispersées lorsque les Français incendièrent l'abbaye en 1799. Les habitants de ce pays, que la civilisation n'avait point énervés et que leur pauvreté avait défendus contre la convoitise, vivaient dans des cabanes aux flancs nus

LES ORISOKS. — LA VALTEUNE. 193

des rochers : ils se délivrèrent peu à pea des vexations que leur faisaient subir de petits tyrans» qui avaient couronné les cimes de châteaux forts, d'où» pareils à l'aigle, ils fondaient sur leur proie. Soutenus par le clergé, ils se constituèrent en gouvernement libre, dans lequel chaque commune restait maltresse absolue d'elle-même , mais qui toutes ensemble étaient réunies en trois Ligues, savoir : la Cadée (fia-de»Dio)\ la Ligue Grise, les Dix Juridictions ou Droitures : elles se confédérèrent ensuite pour la défense commune en 1471, sous le nom de Grisons.

L'égalité règne entre lesUguès : chacune n'a qu'un vote, bien que l'une d'elles soit beaucoup plus étendue de territoire, et compte un plus grand nombre de communes • La Diète annuelle se tient alternativement à Coire, à Uanz et à Davos. Dans les affaires d'État et dans les périls de la république , les communes déploient leurs étendards, et établissent quelque part le Siraffgerieht ^ tribunal extraordinaire, qui juge avec une procédure exceptionnelle et expéditive, de celles qu'a coutume d'imposer la terreur populaire.

Fait partie de la Ligue Cadée l'Engadine^ dans la vallée dé rinn, une des plus charmantes de la Suisse, longue de dix-neuf heures de marche, ayant neuf mille habitants, répartis en petits villages, qui voient à de rudes et longs hivers succéder de délicieux étés. Elle est parallèle à la Vàlteline» vers laquelle elle ouvre différents passages difficiles, et principalement celui du val de Poschiavo qui aboutit à Tirano, et celui du val Pregalia qui débouche à Chiavenna.

Les Grisons, peuple laborieux, et citoyens d'un pays

(1) Abréviation de Casa de Dio (Maison de Dieu).

(2) £n-€0-de-/nn, à la source de Tlnn. ' .

194 DISCOURS lY.

pauvre, émigraient par essaims pour offrir leurs services dans les villes d'Italie et d'Allemagne, ou leurs bras comme soldats : au seizième siècle , ils pouvaient armer près de cinquante mille hommes, dont dix mille se mettraient à la solde de la France, cinq mille à celle de Venise, gagnant tous de beaux deniers, et purgeant ( ainsi parle Lavizzari) la république d'un excès de sève bouillante qui eût pu la troubler. Coire était le point de réunion de ceux qui , même des autres parties de la Suisse et de l'Allemagne, descendaient en Italie pour y prendre du service militaire* Aussi la Réforme s'y répandit-elle facilement, suivant l'inspiration soit luthérienne soit zwinglienne, sans qu'on puisse dire à laquelle des deux elle doit davantage. Jean Gomander, archiprètre de cette cathédrale, Henri Spreiter, Jean Blasius, André Fabritz, Philippe Gallizio , dit Salutz ', furent les premiers apôtres du protestantisme, et le propagèrent dans les Dix Droitures ; quant à la Ligue Grise, il y fit peu de progrès ; mais il en fit dans la Ligue Gadée, aux environs de Coire , puis dans FEngadine, grâce surtout à la propagande de certains Italiens.

Les Réformés utilisèrent pour faire du prosélytisme la langue romance, qui à cette époque devint une langue vivante et même florissante. Travers mit dans cette langue le catéchisme de Gomander, qui fut le premier livre romance imprimé à Poschiavo en 1582; Gallizio traduisit dans le dialecte de la Basse-Engadine le Pater, le Credo et le Décalogue ; Benvenuto Gampell, du texte hébraïque, plusieurs chapitres de la Genèse , le symbole de saint Athanase , des psaumes et des hymnes d'église ainsi qu'un caté-

(1) Il n'était pas, comme semble Tindiquer son surnom, de Saluœs , mais il naquit en 1504 à Puntvilla au val de Mûnsterthal.

chisme spécial; en 1860, Biveron traduisit le Nouveau- Testament.

Aux Réformés se mêlèrent des Antitrinitaires. Thomas Mûnzer, qui), en 1522, avait prêché à Zurich la nécessité d*un nouveau baptême, y lança les doctrines anabaptistes ; mais , ceUes-ci ayant soulevé en Allemagne la guerre des paysans contre les propriétaires, à Zurich leurs apôtres furent poursuivis par un tribunal extraordinaire. Plus tard, en 1526, à la Diète d'Ilanz, on décréta la liberté de professer soit la religion catholique, soit la religion évangélique ; on prescrivit aux ministres de n'enseigner que ce qui était contenu dans la Bible; on accorda à char que paroisse le droit de choisir son propre pasteur ; on défendit de recevoir dans les monastères de nouveaux religieux , et d'envoyer de l'argent à Rome à titre d'annates , ou pour droits de dispenses, ou à quelque titre que ce fût. Ces prescriptions figurèrent toujours dans la constitution religieuse des Grisons. Les Réformés n'eurent point d'évêques, mais seulement des consistoires, relevant du synode national qui s^ rassemblait périodiquement au mois de juin.

L'évêque de Coire, qui était comme le prince du pays^ resta catholique dans une ville où dominait la religion réformée ; si bien que dans son ch&teau , c'est-à-dire dans la partie élevée de la ville , là où il exerçait sa juridiction, il n'y avait pas un catholique en dehors de son clergé. Aussi perdit-il successivement les riches biens composant sa mense, à ce point qu'Henri II, roi de France , lui concéda, pour pourvoir à son entretien, une abbaye en Picardie. De lui dépendait tout le clergé catholique, divisé en quatre chapitres.

L'évêque Paul Ziégler, plein d'indignation pour une

constilution qui le privait de tout pouvoir extérieur, se relire à Firstenburg, et négocie sa renonciation en fa* veur du cardinal de Medici» qui devint plus tard le pape Pie lY . n avait pris pour médiateur Fabbé de San-Lucio, Théodore Schlegel, son vicaire, chaud défenseur des Catholiques à la diète d'Ilanz ; mais, Tintrigue ayant été découverte, Ziégler fut livré au supplice en 1829.

Ces persécutions avaient leur source dans des passions basses, plutôt que dans la ferveur religieuse, et nous avons une lettre du 18 mars 1830, dans laquelle Valentin Tschudi écrit à Zv^ringle : « Je vois peu à peu s'in* « filtrer dans les &mes l'oubli de Dieu , le mépris des « magistrats, la violation de la justice et la licence des « mœurs ; une fois les esprits exaspérés par les rancunes, « l'équité disparaît, la charité s'éteint ; chacun cherche à c satisfaire sa propre volonté , pourvu que l'objet de ses <K désirs triomphe, et peu lui importent les dommages « qui en peuvent résulter. Un peuple aussi acharné dans « ses divisions doit-il attendre autre chose que la déso- < lation? »

De son côté , Jacques Bedroto écrit à Jean Gast : & Le

« monde est pleiq de paradoxes; d'assertions , d'accusa-

'( rions, de récriminations , d'apologies et de répliques ;

« on prétend chercher et affirmer la vérité, et rien au

« monde ne sombre plus qu'elle ' » .

,^ Parallèlement à TEngadine s'étend , nous venons de le

^^refuS^' dire, la Valteline, vallée italienne que sillonne le fleuve

protcsuints. Adda. Ce fleuve, de sa source au mont Braulio qui s'élève

du côté du Tyrol, court pendant quatre-vingts milles

(1) Voir la XIV et la LUI" des Episiolœ ab eccUsiœ helveiicœ refor-matorïbus tel ad eos scriptœ ; Centuria I ex autographis recensuit ac edidit JoHAKMBs CoNRADCS Fresuncs, Zurich, 1742.

du levant au couchant jusqu'au lac de Côme entre deux montagnes qui' la séparent de F État vénitien au midi, et au nord des Grisons. Sondrio en est la ville principale ; viennent ensuite Morbegno et Tirano ; ce sont les chefslieux des trois territoires ou Tiers. A l'extrémité nord-est, le pays de Bormio formait un comté, et près du lac de €ôme se détachait un autre comté, celui de Chiavenna^ qui, de temps immémorial, était la route du commerce delltalie avec l'Allemagne. Les convois venant du val de Liro ou San-Giacomo franchissaient le Splugen, et ceux venant du val de la Malra franchissaient la Malogia ou le Septimer pour rejoindre le pays des Grisons.

La commodité et l'utilité de ces passages faisaient convoiter la Yalteline par les Grisons; ils en tentèrent plus d'une fois la conquête, et finalement, comme tous les prétextes sont bons quand ils sont appuyés par les armes, ils l'occupèrent en 1821, après l'avoir enlevée au duché de Milan. Déjà, à la paix de Jante, ils l'avaient reçue comme alliée, mais ils n'avaient pas tardé à la réduire en un véritable servage, en lui refusant toute 'participation à la souveraineté. Les Ligues y envoyaient des magistrats qui achetaient des assemblées, aux enchères, les postes de gouverneur de la vallée ou de podestats des territoires et des comtés , et qui ensuite revendaient leur office à quelque indigène, ou bien s'ingéniaient à en tirer profit, en vendant la justice dans le pays qu'ils ne connaissaient point et qu'ils n'aimaient guère.

A peine les nouvelles opinions se répandirent-elles en Italie, que la Yalteline et les pays qui touchent à la Rhétie parurent un asile commode à tous ceux qui étaient persécutés pour elles. Déjà, le 13 avril 1539, Comander écrit à Yadiâno qu'un exilé dltalie s'était réfugié en Yal-

Î98 DISCX)tBS IT.

telline, et, ne s'y croyant pas en sûreté» était passé dans le val Pregalia^ puis dans une commune de l'Engadine, où jusqu'alors PEvangile n'avait pas été propagé. On ne cite pomt son iK)m , mais nous supposons que ce pouvait être Barthélémy Maturo de Crémone, qui, suivant d'autres auteurs, fut le premier à évangéliser TEngadine. Dégoûté surtout de voir les moines attribuer des mirar clés à je ne sais quelle madone, Maturo s'enfuit, et, s'étant arrêté à Yicosoprano dans l'Engadine, il y changea le culte et y demeura jusqu'en 1547. Partisan dé la liberté religieuse^ il préférait aux symboles nouveaux les opi- . nions personnelles ; d'une instruction très-incomplète, il parut s'assimiler les doctrines de Camille Renée, qui exerçait les fonctions de maître d'école privé en Yalteline, et penchait vers la doctrine des Antitrinitaires. A la suite de Maturo^ vinrent Augustin Mainatrdi, Ochin, Pierre Martyr, François Calabrais, Jérôme de Milan, plus tard Cnrione et Stancario. Bevers reçut la croyance réformée de Pierre Parisotto.

La Reforme ^^^ ^^ Milan , échappé des prisons de Venise, fut prié v^diae ^^ venir s'établir à Poschiavo, d'où il allait évangéliser

val m^iia. non-seulement les pays voisins de l'Engadine, mais encore ceux de la Yaltdine, principalement Tirano et Teglio (A) : irs'y maintint pendant trente ans, jusqu'en 1S71, époque à laquelle il mourut dans un fige fort avancé , et à sa mort les habitants de Brusio se choisirent pour eux un

(1) A Viscoprano, après Maturo, nous trouvons sur les registres inscrits comme curés , Jules de Milan , Tez-dominicain Aurelius Sittarca, Jean-^ptiste de Teglio, le Génois Thomas GaseUa, le Dalmate Laurent Martinengo , François Trana , Martin Poncera et Albert Martinengo vers Tan 1600. Il est notoire que les historiens de la Yalteline n^ont fait qu*effleurer ces origines du protestantisme dans leur pays; il me semble que Lavizzari ne nomme pas même Vergerio.

pasteur spécial : les réformés de Tirano en firent autant. A PoschiaYOy il eut pour successeur César Gaffori de Plaisance, qui "avait été gardien des Franciscains.

Dans le val Pregalia, la Réforme avait eu l'appui de la famille Ppevosti : elle y avait été prèchée par Vcrgerio, évêque apostat \ auteur d'une quantité d'opuscules écrits à la légère, où il ne s'élève jamais aux idées qui partageaient alors le monde des intelligences, mais où il se contente de décharger ses rancunes avec la violence cynique d'un langage trivial (B). A son instigation , au mois d'avril 1551, toutes les images et statues furent abattues à San Gaudenzio de Casaccia, et les ossements du saint patron furent dispersés. Après lui, le valPregaliaeut successivement pour pasteurs, Léonard, ermite de Saint-Augustin , Guido Tognetta, Barthélémy Silvio , Dominique de Gènes, Jean-Baptiste de Yicence, Thomas Casella, Jean Planta de Samaden, Jean de Lonigo , Simon de Yalle , Lucius Planta de Samaden, le Carme Nicolas, et Nicolas, ermite de Saint- Augustin. En 1598, cette vallée fut évangéliséepar Jean- Antoine Cortese de Brescia, qui, avec son frère Jean -François, avait converti au protestantisme Solio.

A SoUo, il y avait encore de puissants catholiques, et pourtant en 1853 les images et les statues de saints furent renversées ; le ministère pastoraly fut exercé par Lactance deBergame, puis par messire Antoine Florio, puis-par Jean Harzio de Sienne. Castasegna eut successivement pour ministres Jérôme Ferlito, Sicilien , Augustin de Venise, Jean-Baptiste de Vicence, qui y mourut, Antoine de Macerata, Jean La Marra et Jean Planta de Samaden. Bondio

(1) Nous avons consacré à ce personnage tout le Discours X du . tome n, p. 377.

aOO DISCOURS lY. .

eut Jérôme Torriano de Crémone, Antoine Bottofago, Jean Beccaria de Locamo, Armenio de Naples, Natale de Vicence qai y mourut, Jean La Marra, et le Carme Jean- Baptiste*

Ces noms, dont nous avons déjà rencontré plusieurs dans les Discours précédents , suffisent à éclaircir ce fait, que c'est surtout à des Italiens qu'on doit d'avoir jeté la mauvaise semence dans l'Engadine et dans le val Pregalia : leurs efforts furent plus grands en Yalteline, mais ils ; obtinrent de moindres résultats. Effrayé des dangers que courait ce pays , déjà Vé \è (,u de C6me y avait envoyé comme inquisiteur un certain Scrofeo; mais, impliqué dans les intrigues politiques du pays, il s'inquiéta plus de servir les intérêts de la France que de sauver les croyances. A Chiavenna surtout, les troupes Grisonnes^ qui y avaient pris leurs quartiers durant la guerre soulevée par J.-J. Medeghino, châtelain de Musso , propageaient leurs erreurs ou tout au moins le mépris des choses saintes : ils trouvaient un auxiliaire dans Hercule Salis, colonel suisse, et dans Paul Pestalozza, son parent. Le nombre de ceux qu'avaient séduits les doctrines nouvelles était considérable, et parmi eux on distinguait Paul Masseranzi, le capitaine Malacrida et un Alflere. Ceux-ci eurent pour contradicteurs le clergé catholique, et surtout César de Berli, curé de Samôlaco , qui pour les combattre mit à profit la nouvelle qui s'était répandue d'une apparition delà Madone à une jeune fille, à qui elle avait prédit des désastres pour Chiavenna, si on n'en extirpait pas l'ivraie luthérienne. Q y eut alors une explosion contre les hérétiques : on ordonna des jeûnes et des processions; on se prit d'émulation à £siire des vœux, précisémentparce qu'ils les condamnaient; mais

ISS 6HIS0KS. — LA VALTEUNB. 201

bientôt on découvrit que l'apparition de laUadone n*était qu'une imposture de la part d'un individu*, qai pour ce fait fut décapité et brûlé en 1 531 .

Si nous nous en rapportions aux mémoires des hétérodoxes, U y aurait même eu des prêtres et des religieux condamnés pour des fautes très-sales; de même qu'à lew tour on accusait les hétérodoxes d'avoir mis le feu. aux églises et commis d'autres crimes. N'est-ce point ainsi qu'ont agi tous les partis, et dans tous les temps ?

Oiiavenna et toute la Yalteline offraient un refage trèscommode à ceux qui fuyaient d'Italie , tant par suite de la proximité, que parce qu'ils continuaient à jouir des avantages du climat et à parler leur langue, et jouissaient en même temps de la liberté du culte. Camille Renato, Sicilien, écrivait de Tirano au mois de novembre 1542 à Bullinger pour le remercier des soins empressés qu'il prodiguait à ceux qui émigraient d'Italie; et il l'engageait à persévérer dans sa conduite, afin que tous ceux qui quittaient leur pays pour l'amour de l'Ëvangile pussent trouver un port sûr entre les Suisses et les Allemands ; il fait appel aux bons offices de Celio Curione, pour recevoir de ses lettres.

En 1546, on avait déjà établi une église réformée à Caspano, village de la basse Valteline qu'on regardait connue le berceau de la noblesse de ce pays; elle était protégée par Barthélémy Parravicini et son frère Raphaël, homme docte et pieux, et par leur nombreuse famille. Mais uti beau matin on trouva un crucifix brisé en morceaux; aussitôt les catholiques d'exciter un tumulte contre une religion qui n'épargnait pas même le Christ. Us déclarèrent que dorénavant ils ne souffriraient plus que les hérétiques accomplissent leurs cérémonies dans l'église com-

mune : le juge dut faire arrêter le ministre, qui, ayant été mis à la torture, s'avoua complice et instigateur du fait, après quoi il fut condamné à une amende et fut banni à perpétuité du territoire des trois Ligues. Parvenu cependant k Chiavenna , il protesta contre la violence dont il avait été victime, affirma son innocence , et cita à Coire le juge , mais nous ignorons ce qui en advint. Le bruit courut plus tard qu'on ne devait attribuer le fait qu'à une espièglerie d'un fils de Rodolphe Parravicini, à peine âgé de treize ans, qui s'en reconnut coupable. Beaux subterfuges, que nous avons revus de notre temps !

De Porta publia un long mémoire, rédigé par les ministres évangéliques assemblés au concile d'Ilanz, sur les expédients qu'il conviendrait d'adopter pour contraindre à Tobéissance religieuse les habitants de la Valteline, de Chiavenna et de Bormio , et pour extirper de chez eux les nombreuses a superstitions et les erreurslmpies >.: ils décidèrent de leur envoyer des prédicants, d'expulser de chez eux les moines et surtout les Capucins, et les confréries de pénitents , d'empêcher toute immixtion de l'évèque de Côme, et de placer dans chaque territoire un maître d'école apartenant à la religion réformée. L'hérésie En 1S44; à la diète de Davos, Hercule Salis avait fait

obtient

la tolérance, décréter que tout habitant] de Chiavenna, de la Valteline et des environs, qui serait arrivé à la connaissance de l'Evangile , aurait le droit de se livrer à un enseignement public et privé ; que quiconque abandonnerait la patrie pour cause de religion trouverait & la fois un sûr asile et la liberté pleine et entière du culte dans n'importe quel village des Ligues.

La protection que les Salis accordsdent aux novateurs avait son contre-poids dans l'opposition que les Planta, leurs

LES GBISONS. — LA TiUTBIINE. 903

rivaux politises, faisaient aux apôtres des doctrines nouvelles; aussi, suivant que Finfluence^de Tune ou de l'autre famille prédominait, les mesures adoptées par les autorités changeaient. Cestainsi qu'en^lSSl Antoine Planta, gouverneur de la Yalteline, exclut du pays les prëdicants ; en sorte qu'Ulysse Martinengo écrivait à Bullinger le 31 d'août de t la même année : « Ici on se dispute , et parce que la loi c exclut du territoire les proscrits pour délits ou les c coupables d'homicide, on veut aussi nous chasser comme c des handits; peut-être ne pourrais-je rester dans les c Trois Ligues, tant le diable s'acharne contre moi. »

Mais, le 18 avril 1S57, Bullinger écrit de Sannaden à Frédéric Salis : < Dans la Yalteline , dans les comtés de Chia- « venna et de Bormio, nous avons eu bien des épreuves à < endurer; pourtant la vérité Ta emporté, après qu'on a « eu expulsé les moines étrangers, et assigné aux Ëvana géliques des temples , où ils [pussent prêcher l'Évangile a avec le décorum nécessaire. Dans quelques endroits, c comme à Sondrio, sur la montagne de Rogoledo , on tf prescrivit que là où il y aurait de nombreux adhérents « à TËvangile, on b&tirait un temple, s'il n'y avait déjà « un édifice convenable pour les assemblées des fidèles, tt On a découvert que certains individus, avec l'argent des € étrangers ou avec leur [appui, s'efforçaient d'entraver ff les progrès de l'Évangile : après les avoir condamnés « à une amende, nous leur avons enlevé toute envie « de nous nuire. En résumé , mes collègues et moi, nous « faisons tous nos efforts pour aplanir le chemin à TE- « vangile. *

C'est à ce but que consacraient toute leur ingénieuse Mainardi. habileté Vergerio par ses sermons, ses lettres et ses opuscules, et avec lui Augustin Mainardi, Piémontais. Celui-ci

204 DISCOURS ly.

est l'auteur d'un Traité de l'unique et parfaite satii faction du Christ, dans lequel on expose et prouve d^une manière évidente par le moyen de la parole de Dieu^ que le Christ seulja satisfait pour les péchés du monde, et que, par rapport à Dieu, il n'y a pas d'autre satisfaction que la sienne , soit pour les péchés, soit pour la peine (en italien, brochure de 18 pages in-8<» (1851). Mainardi s'y plaint de ce que « au- « jourd'hui certaines personnes qui font profession de prôc chérie Christ, sous prétexte de se réclamer d'un tel nom, c se laissent aller à proférer d'horribles blasphèmes, prêf chant en public et sans ambages, du haut de la chaire, < en présence des populations, comme on a coutume « de le dire, à plein gosier, et, pour mieux être comprises, c répétant souvent les mêmes paroles, disant que la satisc faction que le Christ a offerte pour nous ne suffit pas « pour opérer notre salut, mais qu'une autre satisfaction t que celle du Christ est nécessaire pour effacer nos pé- € chés. »

Il passait pour le coryphée de cette doctrine, et Ochin, ayant été accusé d'en soutenir une toute contraire, et de l'avoir propagée en Valteline, s'empressait d'adresser sa profession de foi à Mainardi ^ On croit aussi Mainardi l'auteur de l'opuscule de YAnatomia délia Messa, qui parut d'abord en Italien sous le nom d'Antoine Adamo, et qui , à l'instigation du marquis de Vico, fut traduite en français et à lui dédiée; plus tard, en 1841, on en fit une traduction en latin , remplie de tant d'erreurs typographiques, que l'éditeur s'en prend à Sa-

(1) Ochin Tatteste dans une lettre datée de Zurich, 4 juin 1558f adressée par lui à Frédéric Salis, où il se plaint de ce que les frères de Lélius Socin rayaient fait parler différemment. (Voir De Porta, part. n,'pag. 392.)

tan de ce qu'elle renferme plus du centuple de celles qui se commettent d'ordinaire (Bayle}.

Les réfugiés d'Italie recherchaient, ainsi que nous n'avons cessé de le répéter, bien plutôt la liberté de leurs croyances personnelles que le droit d'en professer de nouvelles ; moines et prêtres apostats pour la plupart, mus par un sentiment de haine contre Rome et contre leurs supérieurs, et désireux de secouer tout frein, ils devenaient souvent d'une humeur turbulente et querelleuse , en sorte qu'on voyait se multiplier les discussions religieuses, et se former un mélange confus des éléments bibliques d'Allemagne et des éléments rationalistes d'Italie. Les premiers apôtres des doctrines ariennes et antitrinitaires furent frère François de Calabre ^ curé de Vettis , et frère Jérôme de Milan, curé de Uvigno. Ils disaient que le dogme de la trinité, fel qu'on l'enseigne, implique une contradiction et une absurdité : quant à l'immortalité de l'àme, ils émettaieiil des doutes sur elle; selon eux, l'àme ne devait pas conserver d'activité après la mort , ou bien elle restait comme assoupie jusqu'au jour du jugement; alors seraient damnés par Dieu ceux qui par leur négligence et par leur désobéissance auraient mérité ce châtiment. Sur la question de la rédemption, ils prétendaient que nous en sommes redevables non pas tant à la mort du Christ qu'à la grâce du Père; la justice du Christ ne peut être imputée à personne, mais chacun sera jugé au tribunal divin d'après ses propres œuvres; personne n'est assez corrompu par le péché, pour ne pas avoir conservé en lui le libre arbitre pour le vrai bien ; la concupiscence ne doit pas être rangée au nombre des péchés; les sacrements ne sont que de pures manifestations extérieures de la profession de foi chrétienne et

DISCOURS lY.

Camille nenato.

des signes commémoratifs de la mort du Christ ; le baptême ne doit pas 'être conféré avant que les enfants soient parvenus à l'ftge de discernement. Il serait cependant difficile de formuler le symbole de ces sectaires, parce que tantôt les uns, tantôt les autres , apportaient quelque innovation dans leurs croyances : ceux-ci voulaient conserver V Ave Mariai ceux-là qu'on prononç&t les paroles sacramentelles Boc est corpus meum^ ou qu'on se servit du pain azyme ; d'autres défendaient de choisir des catholiques pour parrains; au baptême, ainsi qu'il arrivait souvent; ils avaient toujours à la bouche la qualification d'ignorant et de superstitieux pour quiconque les contredisait.

Une dispute théologique ayant été organisée à Sus dans l'Engadine en 1444, tous les prédicants y assistèrent ; André Schmid, Conrad Jeklin, Altieri, et à leiu* tête Pierre Bardo Pretonio, curé deTusis,et Salutz. Au bout de deux jours de débats, le moine calabrais fût chassé de la Rhétie et du Tyrol, et on. avisa aux moyens de déraciner les erreurs qu'il y avait semées.

Tiziano, qui propageait à Coire des doctrines du même goût, fut incarcéré, et le peuple réclamait avec fureur sa mort. Salutz s'entremit d'une part pour fléchir la rigueur de sesjuges, et tâcha de l'autre de le convertir ; mais Tiziano, lorsqu'on l'interrogeait, répondait par des circonlocutions, évitant de préciser ses croyances. A la fin, ij se rétracta, et fut condamné à être conduit à travers la ville pendant qu'on le flagellait , puis banni du territoire helvétique (1554). Voilà le premier exemple d'un châtiment corporel infligé pour cause d'hérésie parmi les Réformés de la Suisse.

Pour corriger Camille Renato, qui répandait parmi les

habitants de Cbiavenna des doctrines semblables , Mainardi, en 1547, rédigea une confession de foi particulière, la première qu'on ait publiée dans les Grisons. Nous ne la possédons pas , mais on peut en recueillir la substance dans un livre italien imprimé à Milan en 1561 par Pierre Leoni , disciple de Camille , livre où il développe les motifs pour lesquels il n'avait pas voulu la souscrire. Dans cette profession , Mainardi condamnait les erreurs'des Anabaptistes, comme aussi ceux qui font mourir r&me en même temps que le corps et qui la font ressusciter avec lui au terrible jour du jugement dernier. U anaihématisait pareillement ceux qui nient qu*il reste à l'homme assez de lumière naturelle pour connaître ce qu'il doit fiûre ou éviter; que le Christ ait reçu une chair de péché ou la concupiscence ; que la foi justifiante ait besoin de confirmation; *que le Christ ait fitit quelque promesse en instituant la Gène; que le baptême et la Cène soient de simples signes du chrétien et des expressions du passé , et non de l'avenir ; que le baptême ait succédé à la circoncision , et qu'il ait aucune ressemblance avec celle-ci.

Il n'apparaît donc pas que Camille Renato ait eu pour maîtres les Socins; au contraire, Lélius Socin a pu avoir été son disciple, tandis qu'il demeurait à Cbiavenna. Assurément Camille cachait adroitement ses opinions; quand il ne pouvait faire autrement, il disait qu'il les avait soutenues uniquement à titre d'exercice de logique. U écrivit sous ce titre : Contro il battesimo ehe ricevemmo soito il segno del papa e delV aniicristOy un pamphlet dans lequel il prétend qu'on ne devait le conférer qu'à ceux qui connaissaient l'Ëvangile. Quant à l'eucharistie, il avait sur elle des opinions encore plus étranges.

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Valteltoe.

a08 DISCOURS XY.

n avait pour soutiens François Negro et François Stancari, qui enseignaient d'autres dogmes encore qu'ils parvinrent à faire approuver par Comander, en les réduisant à de courtes formules où la question litigieuse était dissimulée. Une semblable méthode fut smvie par Aurèle Sittarca, qui avait succédé à Vergerio dans la cure de Yicosoprano» par Jérôme Torriano à Piuro, par Michel- Ange Florio à Soglio, par PierreLeone àChiavenna. Negri, ayant eu un fils, le présenta à Mainardi pour qu'il le baptisât suivant les rites de sa foi. Celui-ci lui répondit qu'il le baptiserait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit dans la foi de l'Église du Christ. C'était oui ou non. De là naquit un débat que Vergerio prétendit concilier^ en disant» à défaut d'autre raison , qu'en résumé c'étaient là des questions oiseuses, et qu'au lieu d'ergoter ainsi, il valait mieux travailler à la réforme de la vie. BuUinger, Blasius et d'autres s'efforcèrent de couper court à un schisme aussi pernicieux ; enfin le synode imposa silence à Camille Renato. 11 n'en continua pas moins à prêcher ses doctrines; aussi Mainardi dut-il se rendre enl558à Zurich pour faire approuver sa confession de foi. Plus tard , ennuyé de tout ceci, il voulait s'en aller en Angleterre, où il était invité à venir par Ochin.

Parmi les différentes lettres de Hainardi, conservées au musée helvétique, nous choisissons la suivante, adressée à BuUinger le IS mai 1549 :

« J'ai reçu ta 1 ettre avec deux décades de sermons, présent tt plus précieux pour moi que de l'or et des pierreries. Mes c occupations ne m'ont pas permis encore de les lire , « mais je le ferai , et je les déclamerai en chaire, car tout « ce qui vient de toi ne peut qu'être excellent. Je suis si « petit en comparaison de toi, que je n'ai rien à te mander,

€ sinon des faits qui t'affligeraient. J'ai été enchanté de « toat ce que tu m'écris de la Saxe, de la Poméranie, etc. € J'avais bien eu yent de quelque chose , mais j'ayais a peine à y croire ; on en débite tant de nos jours ! J'ai a surtout été ravi d'apprendre qu'en Angleterre votre « opinion et la nôtre touchant la Cène avait prévalu, c'est « pourquoi espérons qu'il en sera aussi de même ailleurs. « De notre Ëglise, je ne puis te rien dire qui te fasse « plaisir : le porteur de la présente te donnera là-dessus c des informations. Les auteurs du schisme sont des anaa baptistes. Un de ces sectaires qui adhérait aux opi- « nions de Camille, se trouvant un jour à la table d'un « noble en même temps que Pierre-Paul Vergerio, cona fessa ouvertement et en présence d'un grand nombre « de personnes qu^il venait de recevoir le nouveau bap- « téme, qu'ainsi il était devenu un autre homme, c'est- < à-dire un homme régénéré et rempli de l'esprit de € Dieu; que, dans le nouveau baptême, il avait renoncé € au pape et à tout ce qu'il avait trouvé dans la papauté, c parce que le premier baptême n'était pas du Qirist, « mais de l'antechrisl et du diable * ; et il déclara que « j'étais un loup et un séducteur. Camille, leur coryphée c et leur pilote, n'est pas aussi fougueux pour faire sa € confession au grand jour ; il y met plus de prudence, € non pas qi^'il vaille mieux, mais parce qu'il craint de se « dévoiler ; du reste, il faut biM qu'ils soient impliqués « dans la même erreur, ceux qui sont si bons amis. « Je ne sais ce que je ferai : on m'appelle en Angleterre ; « ici, je n'ai aucun aide, et je suis seul à manœuvrer le pres- € soir: -Pardonne-moi, 'Seigneur, car^^cette expression ne

(1) Dans une autre lettre il explique que celm-d était Pierre de Casalma^tore. Mut. Helv., part. XIX, pag. 489.

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