‹ Les hérétiques d'Italie (volume 2)Chapitre 16 sur 29 · DI8G0UB5 VU · texte numérisé non relu

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terre Qxe; d'où la métaphysique de Tastronomie. Agent universel, il détermioe chaque forme et la développe; d*où la génération spontanée produite par la chaleur solaire. Trésor de toutes les puissances mystérieuses, il les distribue diversement entre les trois règnes de la nature et les transforme; d*où la magie, les sciences ocultes et Talchimie. Par ses influx il gouverne la matière, les esprits, les intelligences et les événements ; d'où l'astrologie. Comparer une innovation philosophique à un crime contre la société, n'était pas un abus, mais un pouvoir conféré par la loi civile et canonique, reconnu et validé par la conscience publique.

Le tort de Galilée fut précisément de vouloir, comme il le fait très-ouvertement dans une lettre à la Grande- DuchessCj mêler les vérités révélées aux découvertes physiques, les considérations théologiques aux discussions scientiGques; enseigner dans quel sens on devait entendre les passages de TËcriture, enfin appuyer sur ces passages des théorèmes qui demandaient à être démontrés par le calcul et l'expérience. Que l'Écriture adopte les formes et les croyances populaires pour se rendre intelligible, c'est ce que tout le monde reconnaît : déjà Danfe disait dans le quatrième chant du Paradis :

Per questo la Scriitura condescende A nostrafacoltaie, epiedi e mano A'Dio atiribuiscCy ed altro intende,

c L'Écriture s'abaisse au niveau de nos facultés ; elle attribue à Dieu, des pieds et des mains, et entend tout auti*^ chose. »

Mais Galilée disait qu'il « ^e trouvait dans l'Écriture des propositions fausses quant au sens des mots; qu'elle

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s'est exprimée d'une manière inexacte jusque dans les dogmes solennels, par égard pour Vignorance du peuple ; que, dans les discussions scientifiques, elle devrait être rejetée sur le dernier plan, et que l'argument sacré devait céder le pas aux preuves philosophiques *. »

Dans la crainte que la science grandit uniquement pour faire la guerre à Dieu, les bons s'effrayaient de ses progrès jusqu'à les répudier : plus tard seulement les intelligences d'élite comprirent que la foi ne redoute aucune science; que la critique historique peut se montrer in* dépendante et impartiale sans devenir irreligieuse. Aussi le bon sens a-t-il fait justice des vulgarités lancées contre l'Église à propos de Galilée : on a distingué les simples assertions des articles de foi ; les défenses positives et nécessaires des mesures de simple prudence et disciplinaires ; les oracles de l'Église des délibérations d'un tribunal particulier.

Devant ce tribunal Galilée fut accusé d'avoir affirmé, caiiiée lui ou les siens, que Dieu est un accident, non une subs- ù rinquisi-

Uon.

tance, non un être sensitif ; que les miracles ne sont pas littéralement des miracles, etc. A la suite de tout ce bruit, le pape s'écria : « Pour faire cesser tout scandale, que la c Congrégation cite Galilée devant elle, et lui donne un € avertissement. »

(i) ^authenticité de la Bible et de chacune de ses parties est dogmatiquement établie par le Concile de Trente, qui frappe d*anatbème quiconque n^accepte pas le texte sacré et ses'parties, proui in Ehlesia catholiea legi consueverunt, el in veteri vitlgala latiwi edilione habentur. Les plus sages interprètes tiennent néanmoins que l'on peut scientifiquement discuter sur certains versets et incises, et même les corriger; c^est ce que Ton a fait, pour ne mentionner que cette correction, dans réditiwi Clémentine. Voir une dissertation du père Vercelloni, Sur VautheniiciU de chacune des parties de la Vulgate (en italien).

346 DUGOUBS VI.

Les Inquisiteurs remettaient d'ordinaire l'examen du fait à des qwUifieaieurs, espèce de jurés qui prononçaient sur les matières de leur compétence. La réponse que le fameux Qavio et trois autres jésuites remirent au cardinal Bellarmin prouve qu'ils ne repoussaient pas les observations de Galilée; ils trouvaient simplement arrogante sa prétention de les donner» non pas seulement pour une opi* nion hypothétique, mais pour une vérité absolue.

La confusion des raisonnements de la philosophie avec les intérêts de la théologie fit passer Descartes pour un ennemi de la messe, à cause de son ingénieuse distinction entre l'esprit et la matière ; elle fit bl&mer Leibniz pour ses monades et l'harmonie préétablie , Gassendi pour les atomes, Pascal pour le poids de l'air. Exactement à la même époque, les théologiens protestants de Tubingue anathématisèrent Kepler, parce que la Bible enseigne que le soleil tourne autour de la terre. Effrayé, le grand homme voulait détruire son œuvre, quand un asile lui fut offert à Gratz, où les Jésuites le protégèrent même contre les accusations de sortilège portées contre lui par les siens'. En Angleterre, il en arriva autant à Stemkammer. L'académie de Séville ne bl&ma-t-elle pas Christophe Colomb qui supposait que la terre était peuplée en rond ? L'a* cadémie de France n'a-t-elle pas rejeté de nos jours même, la proposition de la navigation à vapeur ? Enfin, aujourd'hui, ne voyons-nous pas les journaux, cette-inquisition mo-

(1) Brbitschwerth, Vie et influence de Kepler d'après de nouveaux documents originaux; Stuttgard, 1851.

Le Capitoul de Toulouse ordonna, vers 1690, à Marguerite Melaure de se vêtir en homme, bien qu'elle assurât étte hermaphrodite. Sayiard reconnut que c'était une maladie : il la guérit; mais il fàiïni un décret du roi pour lui permettre de s'habiller en femme, car femme elle était tout de boUé

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(lerne, inquiéter les gens pour des questions théologiques, et faire pis encore ? C'est Téternel et implacable entêtement des faux savants.

Galilée écrivait de Rome, le 6 février 1616, à Curtius Examen

de l*bypo-

Pichena, secrétaire du grand-duc, qu'il était bien content ^bèse.

d*y être allé, pour dissiper les trames ourdies contre lui,

et que déjà tous les doutes sur son compte étaient éva-

nouis. < Mais, pour qu'à ma cause on ajoute un chapitre

« qui intéresse non pas tant ma personne que la phalange

« de tous ceux qui , depuis quatre-vingts ans , soit par

< des ouvrages imprimés, soit par des écrits privés, soit

« par l'enseignement public et la prédication, soit par

« leurs discours particuliers, auraient adhéré, ou adhère-

« raient à une doctrine certaine, à une opinion à la-

« quelle Votfe Seigneurie illustrissime n*esl point étran-

c gère, et à propos de laquelle on est en train de délibérer

« pour savoir ce qu'elle renferme de bon et de juste,

« pouvant être d'aventure de quelque secours pour cette

^ partie dépendant de la connaissance des vérités qui

^ nous est fournie par les sciences que j'ai professées ,

« je ne puis ni ne dois négliger d'offrir ce secours dont

« ma conscience de bon chrétien et de catholique zélé me

« fait un devoir. Cette affaire m'occupe beaucoup et non

^ sans profit... Je suis allé trouver hier chez elle la même

« personne qui, du haut de la chaire de Florence d'abord,

« en d'autres lieux ensuite, avaitparlé et travaillé contre

« moi d'une manière si acharnée. Elle est restée plus de

« quatre heures avec moi ; pendant la première derai-

< heure que nous fûmes ensemble, elle chercha en toute

« humilité à s'excuser de son action,s'offrantàme donner

« prompte satisfaction. Puis elle essaya de me faire

« croire qu'elle n'avait point excité la personne qui me

34ë DISCOURS VI.

poursuit ici. Dans l'intervalle arrivèrent Monseigneur Bonsi, neveu du cardinal, le chanoine Venturi et trois autres : la conversation se porta immédiatement sar Tobjet même de la controverse et sur les preuves dont on avait voulu se servir pour condamner une proposition admise par la sainte Église depuis si longtemps. II a été loin de se montrer à la hauteur des connaissances qu'exigent ces matières, et n'a guère satisfait ceux qui étaient présents, et qui nous quittèrent après une séance de trois heures. Resté seul avec lui^ il revint à son premier raisonnement, et chercha à me dissuader de ce dont je suis bien certain. »

Et le 6 mars : « On va prendre une résolution sur le livre et sur les opinions de Copernic relativement au mouvement de la terre et à la stabilité du soleil, questions qui ont soulevé des difficultés l'an dernier à Sania Maria-Novella, et ici (à Rome) de la part du même religieux qui a qualifié cette doctrine de contraire à la foi et d'hérétique. Mais, comme le résultat l'a démontré, sa manière de voir n'a pas trouvé d'écho dans la sainte Église qui a admis seulement que cette opinion ne concorde pas avec les saintes Écritures : d'où il suit que sont et restent défendus les seuls livres qui ont voulu soutenir qu'elle n'est pas en désaccord avec l'Ecriture, et encore ne trouve-t-on dans cette catégorie « qu'une lettre d'un père Carme, imprimée l'année pastt sée, laquelle seule est condamnée. Didaco à Stunica, « religieux Augustin, ajant écrit sur Job, il y a trois ans, c et soutenu que cette opinion ne répugne pas aux Écri- « tures, son livre reste censuré donec corrigatur^ et la « correction consiste à enlever une page de l'explication c de ces paroles : qui commovet terram de loco suo. On

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« retranchera également de l'ouvrage de Copernic dix

« vers de la dédicace à Paul IIl, dans lesquels il donne à

« entendre qu'il ne lui paraît pas que cette doctrine soit

c contraire à l'Écriture. Et pour ce que j'y vois, il fSau-

« drait supprimer ça et là l'appellation d'astre , ««dus ,

^ qu'il donne deux à trois fois à la terre... Je n'y ai rien à

< voir, et je ne m'en serais jamais occupé, si les miens ne a m'y avaient mêlé. »

Le 12 mars : ^c Hier, j'allai baiser le pied de Sa Saina teté. L'audience a été pleine de bienveillance ; nous « avons causé en nous promenant, trois quarts d'heure

< durant, .. Je lui racontai la cause de mon voyage à a Rome, lui disant qu'en prenant congé de leurs Al-

« tesses, j'avais renoncé à toute faveur dont elles pour- ^ <K raient m'honorer, tant qu'il s'agirait de religion,

< d'intégrité de vie et de mœurs. Je lis constater à Sa

< Sainteté la méchanceté de mes persécuteurs et quelc ques-unes de leurs calomnies. Elle me consola en me c disant de me tranquilliser, car je restais trop bien dans « l'opinion de SaSainteté et de la Congrégation, pour que « Ton prêtât légèrement l'oreilié à la calomnie. »

Mais l'ambassadeur Pierre Guicciardini avait écrit le Examen

de

4 mars au grand-duc : ropimon.

< Galilée a fait plus de cas de son opinion que de celle A de ses amis. Le cardinal Del Monte, la plupart des cardia naux du Saint-Office et moi, nouslui avions conseillé de se « tenir tranquille, et de ne pas envenimer cette affaire ; « que s'il voulait soutenir cette opinion, il le fit avec calme, a sans faire tant d'efforts pour convaincre les autres, car on

< pouvait craindre qu'en agissant autrement, il ne s'attirât c un nouvel affront, au lieu de se justifier et de triompher « de ses rivaux. » ....Après avoir instruit de son affaire et

350 Disooims VI.

Tatigué an grand nombre de cardinaux, il s*esi rejeté sur la faveur du cardinal Orsini qui, au consistoire, a parlé au pape pour lui recommander Galilée. ]e ne sais pas jusqu'à quel point il a été en ceci réfléchi et prudent. Le pape lui a répondu qu'il ferait bien de le guérir de cette opinion. Orsini a répliqué qoelque chose en poursuivant le pape , qui a coupé court à la conversation en lui disant qu'il remettrait Taffaire aux cardinaux du Saint-Office. Après le départ d'Orsini; le saint-père fit appeler BelLarmin et s'en entretint avec lui : ils tombèrent d'accord que cette opinion de Galilée était erronée et hérétique. J'apprends qu'avanthier on a réuni la Congrégation pour la déclarer lelle : Copernic et les autres auteurs seront corrigés, refondus ou défendus. Quant à la personne de Galilée, je pense qu'elle n'aura pas à souffrir, car il aura la prudence de vouloir et de penser ce que veut et ce que pense l'Église. Mais il prend feu pour ses opinions ; il a une extrême passion, peu de courage et peu de prudence pour vaincre cette passion... Galilée a contre lui des « moines et autres personnes qui lui veulent du mal et le « persécutent ; il est dans un état d'esprit qui n'est point « précisément celui qu'il faut en ce pays-ci, et qui fonï- « raît le mettre en de graves embarras lui et d'autres. « Enfin je ne vois pas à quel propos, ni pour quel motif h « est venu, et ce qu'il peut gagner à rester ici. » Premier La Congrégation de l'Index n'infligea donc aucun châdc^SSfiéc, timent, aucune pénitence à Galilée : on se contenta de !«' faire intimation de ne plus parler du système de Copernic, et Paul V lui donna l'assurance que, de son vivant» il ne serait plus molesté* On ne proscrivit pas la doctrine^ mais on défendit de la soutenir publiquementcomme étant

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une interpFrétation personnelle de la Bible. Galilée reconnut lui-même la sagesse d'un décret qui opposait une bar* riëre aux dangereux scandales dont le siècle était rempli : bien téméraires ceux qui blâmaient cet acte ; en Italie, et à Rome surtout, on savait mieux qu'outre-monts ce qu'il en était.

Le cardinal Del Monte adressait au Grand-Duc les informations suivantes : « Galilée part d'ici avec toute sa ré- € putation et l'estime de tous ceux qui ont eu affaire à « lui : on a touché du doigt combien il a été injustett ment calomnié par ses ennemis, qui, comme il l'affirme 9 lui-même, n'ont eu d'autre but que de lui nuire dans « l'esprit de Votre Altesse sérénissime. Moi qui ai eu sou- « vent l'occasion de l'entretenir, lui et d'autres qui sont « parfaitement au courant de tout ce qui s'est passé, je € puis assurer à Votre Altesse sérénissime qu'il n'y a rien ff dans toute sa personne qui mérite le moindre blâme : c il est d'ailleurs à même de se justifier personnellement, « et d'imposer silence aux calomnies de ses persécuteurs, « car il a soin de tenir par écrit tout ce qu'il a cru bon « de produire. » Le grand-duc Cosme voulut que Galilée voyageât en litière de cour, et qu'il fît son entrée dans Florence ayani pour cortège les gens de son palais : ce n'était pas mal pour un homme poursuivi en justice; et certes, de nos jours, nos ministres n'accordent ni de tels honneurs ni d'aussi éclatantes réparations.

Il demeure acquis que Galilée revendiquait la réputation de bon catholique. Il écrivait au bailli Cioli : «Nul ne peut « révoquer en doute ma piété exemplaire et mon obéis- € sance aveugle aux commandements de l'Église. ^ Lorsqu'il comparut devant le Saint-Office j il s'agenouilla devant lescardinaux^les suppliant de ne pas le déclarer hérétique»

ce qui rafDigeraitau point de préférer la mort. Il demanda au cardinal Bellarmin l'attestation positive qu*il n'avait eu aucune abjuration à faire de ses doctrines et de ses opinions, et qu*il n'avait été soumis à aucune pénitence ^ Ceux qui connaissent le cœur humain et Tamour propre des gens de lettres, diront probablement qu'il s'obstina à vouloir triompher de ses adversaires, précisément parce que sur ce terrain il se sentait moins sûr de lui-môme que dans le domaine des mathématiques, ou peut-être encore parce que leur opposition empêchait le triomphe des vérités qu'il défendait, urtein viu. Sur CCS entrefaites, Grégoire XV mourait : or, dans le conclave de 1623, l'Espagne ayant explicitement donné l'exclusion au cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, dont le zèle déployé pour la défense des prérogatives ecclésiastiques avait déplu à cette

(1) « Nous Robert, cardinal Bellarmin, nous étant assuré que le seigneur Galilée a été calomnié, qu'on lui a imputé d^avoir fait une abjuration entre nos mains, et d'avoir été condamné à une salutaire pénitence, après informations prises, affirmons, conformément à la vérité, que ledit seigneur Galilée n'a fiiit aucune espèce d'abjuration, ni entre nos mains, ni entre celles de qui que ce soit ; qu'il n'a été soumis à aucune pénitence salutaire, du moins à notre connaissance, ni à Rome , ni ailleurs , pour aucune de ses opinions ou doctrines ; qu'on lui a seulement fait part de la déclaration de notre Saint Père, publiée par la Congrégation de l'Index, aux termes tle laquelle la doctrine attribuée à Copernic, — qui veut que la terre tourne autour du soleil et que le soleil occupe le centre du monde sans se mouvoir de l'orient à l'occident, — est contraire à la sainte Écriture et qu^en conséquence il n'est permis, ni de la défendre,, ni de la soutenir. En foi de quoi nous avons écrit et signé la présente de notre propre mabi, ce 20 mai 1616. Robert, cardinal Bellarmin. »

U n'est pas inutile de rappeler que l'ouvrage de Bellarmin loimême, De Boinano ponHfice, fut mis à l'Index , puis déclaré irréprochable. L*Ég1ise n'a jamais considéré comme infaillibles les décrets des Congrégations.

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puissance, l'élu fut le Florentin Mathieu Barberini, qui prit le nom d'Urbain VIII. Homme du monde, enrichi dans le commerce, il avait acquis la pratique des choses diplomatiques, grâce à ses dispositions naturelles, comme aussi par Tétude du droit et par ses relations avec les ha-

biles d*ici-bas. Nonce en France, il avait achevé de s'identifier avec la science de la politique, car dès cette époque toutes les affaires d'Europe se traitaient à Paris. Élevé au pontificat dans toute la fraîcheur de l'âge, d'une taille d'athlète, brun, d'un aspect imposant, élégant dans son vêtement, gracieux dans sa démarche, de manières aristocratiques, il parlait bien, et pouvait parler sur tout; fin à l'attaque, prompt à la riposte, il aimait l'esprit et les bons mots plus que sa dignité ne le comportait, et plus surtout qu'on n'aurait dû l'attendre de sa conduite, absolument irréprochable : il poursuivait de ses amères plaisanteries et même de sa colère quiconque le contredisait, mais sa mauvaise humeur était de peu de durée. Poète lui-même, il goûtait fort les poètes modernes, sans que ce passe*temps nuisit à des études plus sévères. Il fit venir d'Allemagne à sa cour les savants Luc Holstenius et Abraham Eikellens^ d'Orient Léon AUacci, outre la fleur des Italiens. Il interdit aux ecclésiastiques les trafics auxquels peuvent se livrer les laïcs; il publia en l'améliorant le Bréviaire Romain, dont il corrigea lui-même les hymnes. Il se défiait de son entourage, et avant tout des diplomates et des cardinaux dévoués à tel ou tel prince : des paroles ne lui suffisaient pas, il lui fallait des déclarations expresses. Encore qu'il parlât avec un air de franchise qui Inspiimit la confiance à ceux-là même qui croyaient à peine possible la sincérité chez un prince, en réalité il dissimulait ses propres pensées. Avec la haute opinion

354 DISCOCBS VI.

qull avait de lui-même, il ne fallait lui parler ni de consistoire ni de consulte; il voulait tout voir par lui-mfime; il disait : « J*entends les affoires mieux que tous les cardinaux. » Sans gêne pour désapprouver ses prédécesseurs, lui faisait-on une objection tirée des anciennes constitutions papales, il répondait : c La décision d'un pape vivant vaut mieux que celle de cent papes morts. > Voulait'On lui faire adopter une idée, il fallait lui en proposer une contraire. Il aima la paix, et pour cause, il savait que le trésor était épuisé. Cependant il fit plus que défendre ses États, il les rendit menaçants : il leur annexa le duché dTrbin ; et si on lui montrait les monuments de marbre de ses prédécesseurs, il disait : € Moi , j'en érigerai de fer. » Il assit le fort Urbin aux portes de Bologne, fortifia Rome, fonda des manufactures d'armes à Tivoli, établit des arsenaux et une garnison à Civita Vecchia, qu'il déclara port franc, en sorte que les Barbaresques venaient y vendre le butin fait sur les chrétiens. Il chercha à contenir la maison d'Autriche et celle de Savoie pour conserver à Tltalie sa liberté, qui dépendait alors de l'équilibre entre les grandes puissances. B offrit sa médiation à la France et à l'Espagne : toute TEurope invoquait son arbitrage ; mais, loin de se mettre glorieusement à la hauteur d'un si beau rôle, il se perdait en vains discours avec les ambassadeurs, dissertait au lieu de conclure, et se déterminait pour le oui ou pour le non par caprice, point parréflexion. Toutefois, s'il se montra faible dans les affaires temporelles, il était inébranlable lorsqu'il s'agissait d'affaires spirituelles. De Saint-Benoît de Polirone, près de Mantoue, il fit transporter au Vatican les restes de la comtesse Matbilde, qu'il plaça dans un mausolée sur lequel figurait Henri V aux pieds de Gré-

goire vu ; allusion significative à romnipotcnce papale.

Etant encore revêtu de la pourpre, il avait écrità Galilée, le 15 juin 1612, qu'il lirait ses livres c pour me confirmer dans mon opinion, qui concorde avec la vôtre, et admirer avec tous le fruit de votre rare intelligence » ; il fit des vers à sa louange. Devenu pape, il le recommanda chaudement au Grand-Duc (C), et lui assigna une pension, à lui ainsi qu'à son fils Vincent. Il accepta la dédicace de son Saggiatoref imprimé par les Idncei^ et l'engagea à venir le trouver, ce que Galilée fit au printemps de l'année 1624, époque à laquelle il s'entretint longuement avec le pontife de ses théories astronomiques. Dans l'intervalle, Galilée avait écrit sur les taches du soleil et sur le flux et le reflux. En adressant son travail au Grand-Duc, il lui rappelle la défense qui lui a été faite. Il ajoute que, malgré cette défense, il avait raisonné, dans son dernier ouvrage, d'après la thèse du mouvement de la terre; mais il prie de considérer cette hypothèse « comme une poésie ou comme un songe ; cependant, de même que les poètes tiennent parfois à certaines de leurs créations, de même je fais quelque estime de mes innovations[Ii».

En réalité il ne cessait de discuter, de tourner en ridi- Gauiéedonne cule ses contradicteurs, et de citer à tout bout de champ prisc^mx"

accusations.

Job, Josué et les Saints Pères : ses disciples allaient en- ^ core plus loin que lui. Puis, en 1632, avec l'approbation du maître du sacré palais, approbation qu'il avait sinon surprise, du moins arrachée au moyen des artifices connus de ceux qui se disputent avec la censure, il publia te Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde, eelui de Piolémée et celui de Copernic, critique victorieuse des anciens systèmes de philosophie naturelle. Cet ouvrage n'était pas terminé, que déjà il proposait une seconde

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joute, « pour réfuter, par une méthode plus efficace qiie c Dieudans sa miséricorde m'inspirera, l'opinion fausse et c condamnée. > Pendant que les savants dans son livre notaient des explications fausses ou tout au moins boiteuses, les envieux murmuraient aux oreilles d'Urbain VIII que Galilée, après avoir été traité avec tant d'humanité» avait non-seulement manqué à sa promesse de ne plus s'occuper de cette matière, mais encore qu'il l'avait dans ce Dialogue représenté, lui pape, sous les traits du grotesque péripatéticien Simplicius, et mis en scène précisément les entretiens qu'il avait eus lui-même à ce sujet avec le pontife. Urbain, qui avait les passions deThomme et du lettré, fut piqué de ce trait, vrai ou supposé : il renvoya le livre à l'examen d'une commission de cardinaux, et ceux-ci le remirent à l'Inquisition, pour qu'elle décidât dans quel sens Galilée continuait à soutenir ces opinions. Il fut alors cité à Rome. L'accusé aurait pu passer soit à Venise, soit en Hollande, où il aurait été accueilli à bras ouverts ; mais il préféra se rendre à l'assignation.

Le procès de Galilée fut publié par le cardinal Harini : un extrait en a été donné par Alberi dans le tome IX des œuvres de Galilée. Quoi qu'il en soit, Biot a débarrassé l'histoire d'un mensonge et d'une absurdité relative aux sévices dont le grand homme aurait été Tobjet; Perchappe, Bertrand, Ernest Renan ^ (pour ne pas parler

(t) Galilée, par le D' Perchappe» 1805.

Les fondateurs de Vaslronomie, par Joseph Bertrand.

La lettre de Galilée au père Ranieri , où Tastronome raconee son procès tout au long, et qui a été donnée comme authentique par Tiraboschi, fut inventée par le duc Gaétan pour se moquer de lui, Tiraboscbi. Lorsque Rome fut envahi par les Français en 1809, les spoliateurs n'eurent rien de plus pressé que de mettre la main sur le procès de Galilée. Il fut porté à Paris, et lorsqu'on 1814 Pie VII recouvra les

PAUL V. ' — URBAIN Vill. — LE TASSE. — GALILÉE. 357

de Libri), se sont évertués à relever cctle accusation, en disant que le dossier s' étant trouvé entre les mains d'ecclésiastiques, ceux-ci avaient pu faire disparaître toute trace de torture. C'est là un sot argument vis-à-vis de personnes qui ne se faisaient aucun scrupule de la torture; c'est de plus un argument étrange, au moyen duquel on pourrait infirmer l'authenticité de tous actes et de toutes accusations quelconques. Toutefois, nous voulons laisser de côté le procès et citer les lettres, et les informations que le ministre du Grand-Duc à Rome adressait à ses princes, chauds partisans de Galilée. Les voici :

1632, 24 ûoà^. J'apprends d'un ami qu'on a la pensée non de défendre le livre, mais de faire adoucir quelques expressions.

5 septembre. Sa Sainteté est entrée dans une grande colère, et s'est écriée que Galilée lui-même avait eu l'audace de pénétrer là où il ne devait pas mettre les pieds, d'aborder les questions les plus graves et les plus dangereuses que l'on puisse soulever en ces temps-ci... ; qu'Elle avait nommé une congrégation composée de théologiens et autres personnes versées dans, différentes sciences, tous d'une situation considérable et d'un caractère vertueux, qui pèseraient scrupuleusement chacune des paroles de l'auteur, car il s'agissait de l'affaire la plus criminelle que l'on eût jamais eu à traiter. Elle se plaignit de nouveau d'avoir été jouée par Galilée et par Ciampoli..., ajoutant qu'elle avait usé de toute espèce de ménagements, parce qu'elle devait à ce maître tout ce qu'elle savait. Elle n'avait pas remis sa cause à la congrégation de l'Inquisition, comme elle le devait, mais qu'elle l'avait confiée à une congrégation particulière, tout nouvellement créée...

archives de la sacrée Congrégation, on ne le rendit pas, sous prétexte qu'il était brûlé ou qu'il était perdu dans cet océan de papiers. Ce ne fut que Grégoire XVI qui pût le ravoir; Pie IX le confia à monseigneur Marini, qui avait pris tant de peine pour le recouvrer. A son retour de Oaéte, en 1850, le pape en fit don aux archives du Vatican ; monseigneur Marini Fa publié sous le titre de Galilée et V Inquisilion {Kome, 1850). U y a compris le procès de 1615.

358 DISCOURS YI.

i i septembre. Le pape tient la main à cette affaire^ car il estime que la foi court de grands dangers : ce n'est plus de mathématiques qu'il s'agit ici, mais de l'Ecriture sainte , de la religion et de la foi, attendu qu'on n'a pas observe pour l'impression de l'ou- Trage Tordre et le mode prescrits...

2G décembre, Galilée sera certainement renfermé dans un appartement, et mis en demeure ou de se dédire, ou d'écrire le contraire de ce qu'il a publié...

Qu'on nous permette de faire remarquer combien la microscopique Toscane, peuplée d'un million d'habitants à peine, pesait dans Li balance de l'Europe, combien elle était recherchée par toutes les coui*s. Elle trafiquait avec l'Amérique et les Indes orientales, créait dans la Méditerranée une flotte tivec laquelle elle enlevait Bone aux Barbaresques , et remportait sur les Turcs des victoires célébrées par les hymnes de^Chiabrera et de Filicaja. infonnations Sou mlnislrc Niccollui, très-écouté à Rome', tenait soi-

de

Niccaiinf. gneuscment le Grand-Duc au courant de tout ce qui s'y

passait. « La difficulté, faisait-il observer, consiste en ce

« que Galilée, tout en déclarant vouloir traiter hypotliéli-

« quement du mouvement de la terre, argumente, parle

< et discourt d'une manière affirmative et concluante; il

« a contrevenu à Tordre à lui donné en 1616 par le car-

« dinal Bellarmin au nom de la Congrégation de l'Index'.

« On se plaint à tout propos de ce qu'il s'obstine à « trancher du théologien : il résiste à. des amis qui lui

« conseillent de s'en aller et d'éviter la lutte. »

Cité à comparaître , Galilée larda cinq mois : il mit vingt-cinq jours à faire le voyage de Sienne à Rome. Lorsqu'il fut arrivé, le 13 mars, Niccolini écrivit a son maître :

(1) Lettre du 27 février 1633. Nous empruntons cette dtation aux teitere inédite degîi uomini illustri'f publiées par Fabroni, yol. lU page 272 et snivantcs.

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Le pape m'a fait savoir que Galilée lui avait causé un plaisir singulier; qu'il n'en avait pas agi à son égard, comme à Tégard de tous autres^ en lui permettant de vivre dans ma maison , au lieu de le faire enfermer dans les prisons du Saint-Office... Un seigneur de la maison de Gonzague avait non-seulement été placé dans une litière, escorté jusqu'à Rome, mais confiné 3an^ une forteresse, et retenu captif jusqu'à la terminaison de son procès... Le cardinal Barberino a dit qu'il le tenait pour un homme remarquable, mais que sa cause était trè&-délicate, attendu que l'on pouvait introduire quelque dogme fantastique dans le monde, et particulièrement à Florence^ oii les esprits sont très-subtils et trèscurieux...

Sa Sainteté m'a dit qu'elle ne croyait pas pouvoir le dispenser de comparaître devant le Saint-Office, lors de l'examen de la cause, conformément à l'usage. J'exprimai l'espoir que Sa Sainteté voudrait mettre le comble à ses bienfaits en l'exemptant de cette formalité, mais elle me répondit qu'elle ne croyait pas pouvoir faire moins...; qu'elle implorait l'indulgence divine pour la persistance avec laquelle il revenait sur ces matières, où il est question de doctrines [nouvelles et de la sainte Écriture ; que le mieux est de s'en tenir à l'opinion commune ; qu'il y a un argument auquel jamais personne n'a pu répondre, à savoir, que Dieu est tout-puissant, et s'il peut tout faire, pourquoi voulons-nous le soumettre à la nécessité * . Sa Sainteté a conclu en me disant qu'elle lui ferait donner certaines chambres, les meilleures et les plus commodes de cet endroit.

iQavn7. Lorsqu'il y fut transféré, le cardinal Barberino m'ofCrit pour lui toutes les commodités désirables, et m'assura qu'il ne serait point traité en prisonnier, qu'on ne le mettrait point au secret, qu'on lui donnerait un appartement commode, et dont peutêtre les portes seraient ouvertes... J'avise à ce qu'il ait un serviteur et toutes ses aises.

Le père commissaire du Saint-Office l'a reçu avec de grands témoignages de bienveillance, et lui a fait assigner pour demeure

(1) Il était facile de répondre que si Dieu est tout-puissant, il peut aussi faire que la terre tourne autour du soleil* Lorsque j'exposais les preuves à Faide desquelles les géologues établissent Tantiquité de la terre, Charles Troya, Tilluslre historien, me répondait que Dieu a pu créer les os fossiles, les stratifications bouleversées, les roches métamorphosées, de la même manière qu*il a créé les vieilles plantes.

non les chambres qu'on donne aux prévenus^ mais le propre appartement de l'avocat fiscal, en ^ortc que non-seulement il vit au milieu des employés, mais que toutes les portes lui sont ouvertes, et qu'il peut descendre jusque dans la cour... On pense que l'aflaire sera vite expédiée, car on a procédé d'une manière insolite et très-amiablement..., tandis que l'on sait que des évêques, prélats ou gens titrés, à peine arrivés à Rome, ont été mis au Château, ou dans le palais de l'Inquisition, gardés avec rigueur et mis à l'étroit. On lui permet même que son propre domestique le serve et dorme dans son appartement; et, ce qui est mieux encore, d'aller et venir où il lui plaît, que mes domestiques lui portent ses repas et s'en reviennent chez moi matin et soir...

25 avril, Galilée m'écrit tous les jours... je lui réponds, et je lui exprime librement ma manière de voir, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir.

i^^ mai. Galilée a été renvoyé hier, chez moi, alors que je ne l'attendais nullement, et bien que l'examen de sa came ne fût pas temdivé, grâce aux démarches faites par le père commissaire auprès du cardinal Barberini. De son propre mouvement, et sans en référer à la congrégation de l'Index, il l'a fait mettre en liberté, pour qu'il pût réparer ses forces et se guérir des indispositions ordinaires auxquelles il est sujet.

3 mai. On a laissé rentrer Galilée dans ma maison : il parait qu'il y est retourné dans un meilleur état de santé. Et comme il désire qu'on termine son procès, le père commissaire du Saint- Office lui a fait savoir indirectement qu'il pourrait venir le voira cette fin...

22 mai. J'ai parlé à Sa Sainteté de l'expédition de la cause de Galilée : on m'a donné à espérer que cela se conclurait à huitaine, dans la seconde congrégation de jeudi. Je crois fort que son livre sera prohibé, à moins qu'il n'aille à rencontre en en faisant spontanément l'apologie, ainsi que je le proposais à Sa Sainteté. Il n'échappera pas non plus à quelque pénitence salutaire, attendu qu'il aurait transgressé les ordres à lui donnés en 1616 par le cardinal Bellarmin, à propos de cette même thèse du mouvement de la terre. Je ne lui ai encore rien dit, ayant l'intention, pour ne pas raffligcr^ de le préparer peu à peu à la sentence...

iSjuin. J'ai fait de nouvelles instances pour la prompte expédition de l'affaire du seigneur Galilée. Sa Sainteté m'a affirmé qu'elle était jugée, et que la semaine prochaine Userait appelé un

matin au Saint-Office pour entendre le jugement... Le Saint-Père a ajouté qu'on avait témoigné à Galilée toute la Uienveillance possible, 'à cause du Grand-Duc, mais que, quant au fond de la cause, on ne pourrait faire moins que de condamner cette opinion comme erronée et contraire aux Écritures. Pour ce qui est de sa personne, il devrait, d'après la marche ordinaire, demeurer ici- quelque temps en prison, pour avoir contrevenu aux ordres qui lui avaient été domiés en 1616 ; mais des que le jugement aura été rendu public il " mé reverra et traitera avec moi de ce qu'il y aura moyen de faire pour qu'iZ éiyrouve le moim de désagrémeuts possible.,. Toutefois, ne pourra-t-on faire moins que de ' le réléguer dans quelque couvent, comme à Santa-Croce, pour quel([ue temps... Je n'ai parlé à Galilée que de la prochaine conclusion de son procès et de la condamnation du livre ; mais je ne lui ai rien dit de la peine qui lui sera personnellement infligée, a/î« de ne pas le contrister, et même Sa Sainteté m'a imposé de ne pa§ toucher à ce point, pour qu'il ne s'en préoccupe pas encore

26 jtân. Le seigneur Galilée a été appelé lundi soir au Saint- Office, où il s'est rendu mardi matin pour savoir ce qu'on voulait de lui : on l'y a gardé, et mercredi on l'a conduit à la Minerve devant les prélats et les cardinaux de la congrégation *, où nonseulement on lui a lu sa sentence, mais on lui a fait de plus abjurer son opinion. Le jugement contient prohibition de son livre, et condamnation à la détention dans les prisons du Saint-Office au gré de Sa Sainteté, pour le fait d'avoir enfreint la défense à lui faite, il y a seize ans, relativement à ce sujet. Seulement cette condamnation a été commuée par Sa Béatitude en une relégation dans les jardins de la Trinité-du-Mont, où je J'ai conduit vendredi soir, et où il se trouve à l'heure qu'il est pour attendre les effets de la clémence de Sa Sainteté.

^ juillet. Sa Sainteté m'a dit que bien qu'il fût un peu tôt pour diminuer sa peine elle s'était néanmoins contentée de lui assi gner d'abord le jardin du Grand-Duc, et que maintenant il pouvait se rendre jusqu'à Sienne, pour y séjourner dans tel couvent que bon lui semblerait, ou bien dans le palais de monseigneur l'archevêque. Elle se propose de lui permettre dans quelque temps de se rendre à la Chartreuse de Florence. »

(1) La sentence fut lue, voile levé, dans la salle du Saint-Offîce, en présence des professeurs de mathématique et de physique.

362 DISGOUBS YI.

Galilée lui*mëme écrivait le S3 juillet , de Sienne» au bailli Gioli :

« Je vous écris pour me soulager du long eimm' d'une captÎTîté de plus de six niois^ de la souffrance et de l'affUctim desprU d'une année entière, pendant laquelle je n'ai pas été exempt des malaises et des dangers corporels. Tout cela m'a été infligé pour ces torts dont chacun me sait coupable, excepté ceux qui m'ont cru digne de ce châtiment et d'un 'plus grand encore. »

La Après cela , je ne sais quel front il faut aux sophistes

prétendue ' "^ ^ , , , •

torture pour supposcr quc sa personne a eu a endurer de mauvais traitements (D). Quant à la prison, épreuve qu'on infligea même aux cardinaux Pôle, Morone et Carranza, elle lui fut épargnée *, parce qu'il s'agissait non d'un point de foi, mais d'une question de mathématique. Et d'indignes enfants de l'Italie s'en vont supposer que la torture lui a été infligée en Italie!

Elisée Hasini a jugé bon d'exposer en italien le Sacro Arsenale^ ou Praiica deW uffieio délia sania Inquisiziom { Bologne, 1675 ) ; tant Ton cherchait peu à tenir secrète la procédure de ce tribunal. Dans la sixième partie, où il arrive à parler de la torture, voici comment il s'exprime :

< Lorsque le prévenu a nié les délits qui lui sont opposés, « et que ceux-ci ne sont pas entièrement prouvés, si dans <c; le délai qui lui a été assigné pour établir sa défense il € n'a rien trouvé à sa décharge, ou si, aywit présenté sa « défense, il ne détruit pas lesindices qui résultent contre « lui de l'ensemble du procès, il faut, pour avoir la vérité,

< en veAir contre lui à l'épreuve de la souffrance, car la •1 torture a été établie précisément pour suppléer au dé- € faut de témoignages, lorsque ceux-ci ne peuvent

(1) Lettre de Geri Bocchinieri du 16 ayril 1633.

PAUL Y. — UABAIN VIII. — LE TASSE^ — GAULEE. 363

m prouver entièrement contre le coupable. * Puis il poursuit en démontrant que cette manière d'agir « n'est nul- « lement contraire à la mansuétude et à la liberté ecclé* « siastiques. «

Or, dans le cas de Galilée, aucune de ces circonstances

ne se réalisait. Masini dit encore : « Comme dans une af-

« faire aussi importante on peut facilement commettre

< une erreur, soit au préjudice de la justice, de manière

« que les délits restent impunis, soit au préjudice des

« prévenus, et alors le préjudice serait grave, irrépara-

« ble, il faut que Tlnquisition propose d'abord dans la

« Congrégation des consulteurs du Saint-Office le procès

« offensif et défensif, et se conduise toujours d'après leur

tt avis mûrement étudié (E.). »

Puis, développant avec minutie les diverses procédures, il exige pour chaque cas qui devait entraîner la torture le consentement préalable de la sacrée Congrégation. Or, dans le procès de Galilée, il est dit : Judkavimus necesse esse venire ad rigorosum examen tui, in quo respondisH catholice.. En admettant qu'il ait été question de la torture, elle ne lui fut pas infligée, puisqu'il répondit catholiee. Galilée ne s'obstine pas : Proudhon disait, il n'y a pas longtemps, qu'il aimait ndeux Galilée à genoux qu'en prison. Le sa^ vaut poussé à bout professe que « non-seulement il tient « pour fausse l'opinion condamnée de Copernic, et pour « très-vraie, très-indubitable l'opinion de Ptolémée, c'est- « à-dire la fixité de la terre et la mobilité du soleil; » mais dès le premier interrogatoire il fait la déclaration suivante : « Je n'ai pas tenu et je ne tiens pas pour « vraie l'opinion condamnée du mouvement de la terre « et de la fixité du soleil : si l'on m'accorde, comme j'en « ai le désir, le temps et le moyen d'en faire une claire

« démonstration, je suis prêt à la faire, et je promets de c reprendre les arguments déjà apportés [pour le plaisir de subtiliser, avait*t-il dit d'avance) en faveur de cette opinion fausse et condamnée, et de les réfuter aussi « efGcaccment que Dieu m'en fera la grâce, »

Le grand homme a dû assez souffrir, en se voyant obligé de renoncer à ses opinions devant des personnes incompétentes et prévenues, car la persécution produisit les effets immoraux qui toujours l'accompagnent, c'est dire que les juges se déshonorèrent en s'arrogeant l'autorité de juger en des matières qui leur étaient étrangères; Galilée aussi se déshonora en abjurant des opinions dont il était convaincu , et en laissant croire par cette faiblesse que la persécution dont il était l'objet ayait sa raison d'être.

Condamna- Nous déplorous Ics crrcurs des hommes; nous conde Gaïuéf. damnons cette inimitié implacable des esprits médiocres contre les grands génies, et l'incurable faiblesse des amis contre l'activité des ennemis (F.), maisnous n'accusons pas plus l'Église que nous n'exagérons les torts de Tltalie en lui attribuant ce qui est le propre de la nature humaine. Est-ce que le grand Kepler n'eut pas à souffrir davantage encore , lui à qui dans sa patrie on donnait le rôle de bouffon dans les farces et les comédies ? Newton, qui établit la loi universelle de la gravitation, fut non-seulement combattu par Fontenelle, par Cassini, par Bernoulli, niais il fut accusé de matérialisme par le grand Leibnitz, qui trouvait ses principes funestes à la religion. Dans le cas qui nous occupe, Rome sut respecter un grand hoixune dont elle croyait devoir désapprouver les enseignements ; ^^ lieu que notre siècle a offert des exemples bien différents dans des circonstance^ où la persécution n'était p^^

PAUL Y. — URBAIN YXII. — LE TASSE. — GAULÉE. 365

même juslijSée par de profondes convictions. Galilée fut condamné à la prison , mais « pour le temps que cela plairait au pape » ; et Urbain VIII commua immédiatement celle peine en une relégation dans les jardins Médicis, situés sur le délicieux Monte Pincio. On y ajouta l'obligation de réciter une fois par semaine les psaumes de la pénilence; mais de cela sa fille, sœur Marie -Céleste s'en chargea, sa fille, dont les lettres écrites du couvent de Saint-Mathieu d'Arcelri, affectueuses et parfumées de piété, apparaissent comme un calme ruisseau au milieu de la fange de ce procès*. Galilée fut bientôt transféré à Sienne, dans le palais de l'archevêque, un de ses grands amis; et dès que la peste eut cessé à Florence il fut renvoyé à sa villa d'Arcetri, où il continua ses travaux jusqu'au moment où il perdit la vue. Là, Galilée se plaisait dans la société de plusieurs religieux ; d'autres étaient des amis particuliers. Au premier rang figurait le père Bonavenlure Cavalieri ^ Benoit Caslelli lui écrivait, le 16 mars de Tannée 1630 : « Le père Carapanella, s'entretenant ces jours der-

(1) La fille de Galilée, Dommée dans le monde Polyxène, et en religion soeur Marie-Céleste, mourut le 5 avril 1634. J'ai extrait un récit touchant de ces lettres, dont un choix sagement fait a paru dans l'édition d'Alheri : Ârduinl, lui, a été indiscret.

(2) Guillaume Ubri, qui a de nos jours renouvelé et aigri toutes les vulgarités débitées à propos du procès de Galilée, fait de Cavalieri un de ses ennemis les plus implacables et son plagiaire. Or Galilée parle toujours de lui avec affection et respect ; le 26 juillet, il écrit : « Je jouis depuis huit jours de la douce conversation du T. R. père Bonaventure Cavalieri, aller Archimedes, » Le 16 août : « Le père mathématicien de Bologne est vraiment une intelligence admirable. » Et le 18 octobre, au père Micanzio : « J'éprouve une très-grande consolation do la satisfaction que vous (il s'agit du père Micanzio ) témoignez de me voir entretenir une correspondance affectueuse avec le père mathématicien de Bologne. »

Or, comment Libri s'est-il trompé ou pourquoi s'est-il trompé? Cavalieri était religieux Jêstiafc, et il Ta prispour un Hsuiïe : inde irœ.

366 DISCOURS ifi.

« niers avec notre Saint-Père, 11 en Tint à lui dire qa'il avait « sous la main plusieurs gentUsbommes allemands qall « espérait convertir à la foi catholique; qu*ils étaient < assez bien disposés ; mais, qu'ayant appris la condamc nation du système de Copernic» ils avaient été scanda- € Usés outre mesure, sans qu'il dépendit de lui d*empêc cher ce mal; notre Saint-Père répondit eiactement les

c paroles suivantes : Ce ria janiaii été notre Mentm, ti c $i la chose n'eût dépendu que de nous^ ee décret n'a^c rait jamais été rendu*. » Cela veut dire que le pape était strict observateur de la loi, et respectait rindépendance des tribunaux, comme cela se pratique dans tout gouvernement bien constitué. Galilée lui-même écrivait d*i\rcetri, le 26 juillet 1636, au père Fulgence Hicanzio, Tami de frà Paolo Sarpi : t On m'apprend de Rome que lé- « minentissime cardinal Antonio et Tambassadeur de « France ont parlé à Sa Sainteté, et ont cherché à démon- « trer, pour me justifier, que je n'avais pas eu la' pensée € de commettre l'acte coupable de vilipender sa personne, « ainsi que mes ennemis pervers le lui ont persuadé ; ce

« OUI A ÉTÉ LA CAUSE DE TOUTES MES SOUFFRANCES. A CettC JUS-

« tiflcation le pape aurait répondu : Nous le croyons, ff^^ « le croyons, ajoutant que néanmoins la lecture de mon « Dialogue était pernicieux à la chrétienté. » Disons encore que le cardinal Caïétan avait chargé Campanella d'écrire l'apologie de Galilée, et que lorsqu'il, était près de mourir saint Joseph de Calasanzîo lui envoya un de ses prêtres pour l'assister. Après sa mort, ses restes furent déposés dans l'église de Santa-Croce.

Il est de l'essence de l'injustice de ne pouvoir être ré-

( 1 ) La Lettre se trouve dans le tome IX, p. J 96, des CEuvres de GaB^* édition de Florence.

parée que difficilement : on n'aFine pas à revenir sur la chose jugée, confesser ses torts, parce que cela revient à mortifier son amour-propre. C'est pour ce motif que les livres de Galilée et tous ceux qui soutenaient le système de Copernic demeurèrent à l'Index, donec corriganiur^ si bien qu'en 1748 le célèbre météorologiste Toaldo, ayant trouvé à l'université de Padoue le dialogue de Galilée sur le système de Copernic, il le fit imprimer, mais en plaçant au début de l'ouvrage la protestation où l'auteur déclare que le mouvement de la terre ne pouvait se soutenir que comme hypothèse, en corrigeant les passages où cette doctrine était donnée comme un théorème absolu, et en y joignant la dissertation de Dom Galmet, où les textes de l'Ëcriture sont conciliés avec la science dans un sens catholique *. En i820 on traitait librement dans les écoles romaines du mouvement de la terre, et non plus sous forme d'hypothèse; puis cette tache disparut de l'Index, où l'on devait d'autant moins s'attendre à la voir, que Rome et les ordres religieux ont donné et donnent encore tant d'astronomes distingués « tant d'appui à la science céleste.

Ne taisons pas que la preuve du mouvement de la terre, établie au moyen des indices physiques , c'est-àdire la déviation progressive du plan d'oscillation d'un pendule suspendu & un point fixe, n'a été mise en

(1) On a fait grand* montre du Sta sol contra Gabaon. Or, même dans les hypothèses les plus généralement acceptées , le soleil se meut en même temps que les autres soleils, probablement dans cette grande nébuleuse qui s'appelle la voie lactée. & le soleil s'arrêtait, les planètes et les satellites de son système s'arrêteraient également, et par conséquent la terre et la lune. Gela ne ferait-il pas disparaître la contradiction, l'impossibilité que les astronomes voient dans le miracle de l'arrêt de la terre et de la lune seulement?

368 mscoDBS vi.

lumière que de nos jours, par Foucault. Mais à voir Tobstination avec laquelle on nous jette sans cesse à la face celte erreur, on serait conduit à dire qu'il n'en a pas été couimis d'autres. Est-ce que, du reste, un jugement erroné du tribunal civil infirme la loi ou les institutions juridiques? Ici c'est un tribunal ecclésiastique, et non le pape, qui s'est trompé : et d'ailleurs eût*ce été le pape, il ne prononçait pas ex cathedra. L'Église a soin de distinguer les jugements absolus sur les vérités de la foi et de la morale de ceux qui concernent uniquement la discipline. Le fidèle soumet entièrement sa raison aux premiers; il a du respect pour les autres, mais il ne se croit pas obligé de les regarder comme article de foi. Enfin, avec ce mélange de biens et de maux qui se partagent la terre, de vérités éternelles et de vérités contingentes, il en est qui sont périlleuses eu égard aux temps, ou qu'on ne veut pas accepter à l'aveugle, par cela seul qu'elles sont discutées : en bonne justice, peut-on accuser raulorité protectrice qui veille sur elles ?

srcnon. Et puisque nous nous occupons dans ce Discoui'sde grands honjmes, rappelons la conversion d'un étranger illustre. Nicolas Stenon, de Copenhague, naturaliste distingué , visita Rome et l'Italie, où les discours de personnes savantes l'amenèrent à douter de la religion protestante, dans laquelle il avait été élevé. Venu à Florence en 1666, les instances de Viviani obtinrent du Grand-Duc sa nomination comme précepteur du prince Ferdinand, « m'ordonnant, dans les termes les plus précis (c'est Stenon lui-même qui écrit), de lui enseigner la philosophie chrétienne ; et lorsque j'eus commencé à mettre ses ordres à exécution, il me dit une autre fois de lui faire comprendre qu'il y avait un prince au-dessus de tous

PAUL V. — URBAIN Vllf. — LE TASSE. — r GALILÉE. 369

les princes, à Tautorité duquel les autres sont soumis. » Il se rendait souvent au couvent d'Annalena pour y acheter des pommades et de menus objets : or, une des religieuses, sœur Marie Flavie del NeroS lorsqu'elle sut qu*il était hérétique, luiavait ditqu'ilne pourrait être sauvé; il se tnettait à raisonner sur Tâme avec elle ; il récitait l'Ave, Maria, mais pas tout entier, ne pouvant se résoudre à croire à l'intercession de la Bienheureuse Vierge et des saints : il s'abstenait toutefois de l'usage de la viande le vendredi et le samedi, et visitait les églises d'après le conseil de la pieuse sceur, qui le mit en correspondance avec de savants religieux. Il était néanmoins toujours retenu par la crainte de paraître apostat : ce qui lui plaisait davantage c'était d'entendre la sœur parler de Notre Seigneur Jésus-Christ et en parler avec le cœur, comme savent le faire les femmes. Il était aidé dans l'œuvre de sa conversion par la noble dame Arnolfini, femme de Tambassadeur de Lucques : enfin, après de longs combats et une étude sérieuse des saints Pères, il abjura*

Mais laissons le parler lui-même, il écrit en ces termes à l'ambassadeur ArnolQni :

tf Lors du dernier voyage que fit à Lucques la cour que j'ai l'honneur de servir, j'ai promis à Votre Seigneurie de lui expliquer par lettre les raisons qui m'avaient engagé à abandonner la croyance luthérienne à laquelle J'étais très-attaché, et à embrasser la foi catholique romaine, que j'abhorrais si profondément auparavant. J'ai longtemps tardé d'accomplir ce devoir, parce que je me croyais obligé de vous exposer tout ce qui se rattache à ce grand événement. Une telle entreprise exi-

(1) Elle fait elle-même ce récit dans une lettre qui figure parmi les lettres inédites et qu'a publiées Fabbroni.

Sa conversion.

gcrait plutôt des volumes qu'une lettre : et cette pensée a retenu ma plume plus longtemps que je ne Feusse désiré. Enfin, pour être aussi court que possible, j*ai résolu de me borner à un seul article, à celui sm* lequel Dieu m*a donné les premières impulsions pour chercher sincèrement la vérité de ce qu'il avait révélé à son Ëglise, et que nous devons croire avec une foi divine, non sujette & Tendeur. Une fois certain de la vérité du point dont je vous parlerai, je n*eus plus de doute que j'étais tenu à abandonner la croyance luthérienne, car du moment où une religion se trompe sur un point essentiel, il est certain qu'elle ne peut venir de Dieu qui, à cause de son infinie sagesse, est incapable d'erreur, et qui, à cause de sa souveraine véracité, est incapable de mentir dans ce qu'il dit, et de nous tromper par ses paroles; d'où il suit qu'il faut traiter de pure invention des hommes toute secte qui s'éloigne de ce que nous savons avoir été révélé par Dieu à son Église. Et, bien que je me restreigne à un seul point dans la présente lettre, il ne me sera pas difficile de rendre raison des autres sur lesquels il plairait à Votre Seigneurie de m'interroger.

c Je me trouvais à Livoume en même temps que vous, au moment de la solenniLc du Corpus Domini : or, en voyant porter en procession cette hostie avec tant de pomi)e à travers la ville, je sentis s'éveiller ^ans mon esprit l'argument que voici : ou cette hostie est un simple morceau de pain, et ceux qui lui rendent de si grands honneurs sont des insensés ; ou bien, là est réellement contenu le corps de Jésus-Christ, et alors pourquoi ne l'honorerais-je pasîAcette pensée qui traversa mon âme, je ne pouvais d'un côté me déterminer à croire dans Terreur une partie aussi considérable du monde chrétien que l'est

PAUL V^ — URBAIN VIH. — LE TASSE. — GAULÉE. 371

celle formée par les catholiques romains, qui comptent dans leurs rangs nombre d'hommes éclairés et savants ; d*un autre côté, je ne roulais pas condamner la croyance dans laquelle j'étais né et avais été élevé. Et cependant » il fallait m'arrèter à Tune ou à l'autre de ces alternatives» car il est également impossible de concilier deux propositions contradictoires, et de réputer vraie une religion qui, dans un point aussi essentiel de la foi chrétienne, se tromperait et induirait en erreur ceux qui la suivent, c Dans cette disposition d'esprit, je vins à Florence pour y demeurer quelque temps, et consacrer mes loisirs à apprendre l'italien dans une ville dont les habitants ont la réputation de le parler avec pureté ; je devais ensuite poursuivre mon voyage à travers l'Italie , et visiter ses autres villes principales. Là, pour calmer l'incertitude de mon esprit, préoccupé du mystère de l'Eucharistie, je m'appliquai tout entier à rechercher le vrai, espérant que Dieu ouvrirait mon âme à la lumière de la vérité que je pour-< suivais dans toute la sincérité de mon cœur, bien que l'éducation reçue dès ma naissance me fit violence en faveur de la croyance luthérienne, et m'excitât à protester en conservant mes anciennes opinions. Non content de discuter sur ces matières avec des personnes instruites, telles qu'en fourniten grand nombre le catbo* licisme, il serait inutile de le nier, je voulus à mon aise étudier les textes originaux de FËcriture et des anciens Pères ; je variai ces études, que je fis particulièrement à une célèbre bibliothèque de manuscrits grecs et hébreux, dans le but, tout en ne m'en remettant pas sans autre examen aux versions latines, d'arriver à trouver celles-ci d'accord avec les originaux des deux langues que je possédais déjà. Enfin, après force conférences, force lectures.

375 * DISCOCES Tl.

après un niAr examen et une comparaison sérieuse de tout ce que j'entendais et de tout ce que je lisais, je ne pus que demeurer convaincu de la vérité professée par les catholiques romains et de Terreur dans laquelle vivent les luthériens abusés. La même chose arrivera à tout luthérien qui se mettra sincèrement à chercher la vérité, puisque Dieu ne négligera jamais d'éclairer ceux qui cherchent la vraie foi d'un cœur sincère , comme je Fai éprouvé pour moi-même de sa bonté.

«Et puisque la foi divine (car telle est la nature de celle en vertu de laquelle on croit en la véritable Église de Jésus-Christ ), doit être fondée sur la parole divine, voilà comment, appuyé sur ce fondement, je suis arrivé à la conviction ferme de trois vérités qui sont les vérités essentielles relativement au mystère de TEucharistie, lequel a tout d'abord foit nattre mes premiers doutes, ainsi que je l'ai déjà dit à Votre Seigneurie.

« La première est qu'en vertu des paroles de la consécration, par la toute-puissance de Jésus-Christ Notre-Seîgneur, qui a institué le sacrement de l'Eucharistie , le pain est substantiellement changé en son corps et le vin en son sang ;

« La deuxième, que le corps de Jésus-Christ se trouve non-seulement dans le pain consacré, au moment où l'on reçoit le sacrement, et jusqu'à l'instant de la communion, mais plus tard, et en dehors de l'usage actuel, la même chose doit s'entendre du sang par rapport au vin consacré dans lequel il se conserve ;

« La troisième, que ce n'est point aller contre l'Écriture, ou la parole de Dieu, que d'administrer le sacrement de l'Eucharistie sous une seule espèce, qui est celle du pain : c'e^t même un rite très-convenable.

PAUL r. — URBAIN VIII. — LE TASSE. — GALILÉE. 373

« Pour êlre clair, je commencerai par la première vérité. Elle est clairement exposée dans TËvangile de saint Jean, au chap. VI, où on lit ces paroles de Jésus-Christ, disant de^lui-mème : Punis quem ego dedero, caro mea est pro mundi mta ; et plus loin, dans le même chapitre, le Sauveur dit encore : Caro mea vere est cibtts, et sangvis meus vere est potus. Saint Mathieu, en rapportant, au chap. XXVI, l'institution de ce divin sacrement, s'exprime en ces termes : Cœimntibusavtemeis, accepit Jésus panem, et benedixit acfreffit, deditqnediscipulis suis, et ait : Accipite et comedite; hoc est Corpus meum. Et acdpiens calicem, g ratios egit, et dédit illis^ dieens : Bibite ex hocomnes; hic est enim sanguis meus novi testamenti, qui pro muliis effundetur in remissionempeceatorum. Saint Marc tient le même langage au chap. XIV lEtmanducantibus illis, accepit Jésus panem, et benedicens f régit ^ et dédit eis, et ait : Sumite; hoc est Corpus meum. Et aceepto calice, gratias agens dédit eis, et biberunt ex illo omnes, et ait illis : Hic est sanguis meus novi testamenti, qui pro multis effundetur. Saint Luc fait de même au chapitre XXII de son Évangile : Et aceepto pane, gratias egit, et f régit et dédit eis dieens : Hoc est Cor» pus mewn quod pro vobis datur. Similiter et calicem, postguam cœnavit dieens : Hio est calix novum testamentum in sanguine meo, qui pro vobis fundetur. Enfin Tapôtre saint Paul^ dans sa 1'*" épitre aux Corinthiens, chap. XI, parle de la manière suivante : Ego enim accepi a Domino , quod et tradidi vobiè, qtumiam Dominus Jésus in qua noete tradebatur accepit panem, et gratias agens fregit, et dixit : Accipite et manducate, hoc est corpus meum quod pro vobis tradetur: hoc facile inmeam commemorationem. Similiter et calicem, postquam cœnavit dieens : Hic calix novum testa* menium est in meo sanguine. Puis il ajoute : Itaque qui-^

374 DISGOUBS TI.

eumque manducaverit panem hune, vel biberit caticem Domini indigné^ reus erii eorporis et sanguinis Domini.

c C'est sur ces textes si clairs de TEcriture que les catholiques fondent leur doctrine et leur indubitable croyance relativement à la présence réelle du corps de Jésus-Christ sous Tespëce du pain , et de son sang sous l'espèce du vin, et Ton ne peut dire autrement, sans faire une violence manifeste au sens très-clair des textes , comme l'ont fait du reste les sacramentaires, les zwingliens, les calvinistes et autres qui, contrairement à la vérité, ont enseigné que ces textes parlent métaphoriquement et au figuré ; en sorte qu'il faudrait entendre que le pain est une figure du corps de Jésus-Christ» et le vin une figure de son sang. Nul, s'il est sincère, ne pourra voir un pareil sens dans ces propositions évidentes en ellesmêmes ; et, à défaut d'autre chose, la fausseté d'une telle explication ressort dé ce qu'il est dit du corps quod pro vobis tradetur, et du sang gui pro vobis, qui pro muUis epr fundHur ; car ce n'est [pas la figure de Jésus-Christ, ce sont son vrai sang et son véritable corps qui ont été, l'un répandu, et l'autre donné, sur la croix pour là rédemption du' genre humain et la rémission de nos péchés. De plus, comment accorder avec ces interprétations ces autres paroles de saint Jean : Panis quem ego dedero, caro mea est pro mundi vita ; caro mea vere est cibus, et sangvis meus vere estpotus? En admettant une pareille interprétation, comment le Seigneur pouvait-il dire que le pain qu'il donnerait est sa chair, et que sa chair et son sang sont une vraie nourriture, un vrai breuvage, si tout -se réduit à une figure, à un signe, à un symbole ?

« Les catholiques romains fondent encore sur les mêmes textes cette autre vérité qu'en vertu de la consécration, la

PAUL ▼. — URBàlN Vin. — LE TASSE. — GALILÉE. 375

substance du pain et du vin disparaissent, et est remplacée par le corps et le sang de Jésus-Christ, qui n'en conservent que les apparences. Luther a varié sur ce point, comme on peut le voir dans ses écrits adressés aux habitants de Strasbourg, aux Vaudois et autres , se mettant ainsi en désaccord avec lui-même. Ses premiers disciples ont enseigné, et les sectateurs de leur doctrine croient et enseignent, comme eux, qu'au moment où l'on reçoit le sacrement le corps et le sang de Jésus-Christ sont réellement présents, mais en même temps que le pain et le vin,' et en union avec eux; chose que lescatlioliques ont constamment niée, et qu'ils prouvent très-naturellement à l'aide des textes ci- dessus, si, au lieu de subtiliser et d'interpréter capricieusement la parole de Dieu, on la prend suivant son sens vrai et direct. En écartant le sens mystique ou figuré des sacramentaires et de leurs partisans, réfutés non-seulement par les catholiques, mais par les luthériens eux-mêmes, comment pourrait se vérifier cette parole de Jésus-Christ : Lr pain que je vom donnerai est ma chair, ceci est mon corps, ceci est mon sang, si le pain qu'il tenait entre les mains était resté pain , et le vin qui était dans le calice était resté vin? Il était nécessaire, pour que les paroles du Sauveur eussent du sens , que le pain fût réellement son corps , et le vin réellement son sang; le pain restant pain, et le vin restant vin, il y aurait eu contmdiction et impossibilité. Donc, le sens naturel et légitime de ces textes est celui donné par les catholiques, d'après lequel^ les propositions ci-dessus de la sainte Écriture expriment le changement réel du pain au corps et du vin au sang de Jésus-Christ; en sorte que le sens véritable est celui-ci : Ce que je vous [donne sous Vespèce ou apparence du pain

376 DISCOUAS TL

fCe$l plui du pain, mais e^est mm corps sous l'espèce du pain. Et ainsi du vin consacré. Il en fat de même aux noces deCana, où l'eau, changée en vin par latoutepaissance du Sauveur» ne demeura pas tout à la fois eau et vin y mais devint du vrai vin et uniquement du vin. Certes, ce serait interpréter d'une manière monstrueuse ces paroles de^saint Luc, au chap. VU : Cxci vident j cleudi ambidant, tic, si l'on disait que ces hommes étaient aveugles et voyants, estropiés et redressés, tandis que le vrai sens de ces paroles est que ceux qui étaient aveugles ne le sont plus, mais valent, et que ceux qui étaient boiteux ne le sont plus, mais sont capables de marcher.

€ Cette interprétation soutenue par les catholiques romains contre les sacramentaires et leurs pareils, contre

les luthériens, n'est pas une chose nouvelle dans l'Église, ainsi que Font prétendu les ennemis de l'Église romaine, mais est très-ancienne, et nous a été transmise de siècle en siècle depuis son origine, comme une chose fondée très-clairement sur la parole de Dieu exprimée dans les textes ci*desstts, auxquels on ne peut donner une autre explication raisonnable. Pour éviter d'autres longueurs, je citerai à Votre Seigneurie quelques-unes des autorités qui ont écrit dans les cinq premiers siècles de l'Église : ce sont tous hommes trè&^octes et vénérés par les luthériens eux-mêmes comme de grands maîtres dans l'Église de Dieu ; on voit là que l'Église romaine a toujours suivi et enseignera vraie foi donnée par Jésus^hrisf , et que ses doctrines n'ont point été inventées par les hommes, plusieurs siècles après la fondation de l'Église, par politique, ou pour d'autres motifs et desseins humains, ainsi que l'ont prétendu sans raison ses adversaires.

PAUL V. — URBAIN Vin. — LE TASSE. — GALILÉE. 377

« Je Ae m'arrête pas aux actes du martyre de Tapôtre sain! André, actes décrits par ses disciples présents à son supplice et à sa mortj poui^ ne m'en tenir qu'aux docteurs. An premier siècle ont émt saint Ignace, érëque et martyr, et saint Deins l'Aréopagite, aussi évéqne et martyr, tous les deux contemporains des apôtres.

« Le premier, dans son épttre aux habitants de Smyrne, dit, en parlant des hérétiques qui niaient que Jésus-Christ eût un corps : Eueharistias et dblaiiones non admittunt, quod non confileantur Eucharistiam esse earnem Salvatoris, gvx pro peecaiis nostris passa est, quant Pater sua benignitate suscitavU. Le second, dans le livre D^ Bierarehia ecclesias-' tiea, 'ehap* 3, part» III, outre les choses admirables qu'il dit du divin sacrement, s'exprime en ces termes en s'adressant à lui : O divinissimum et sacrosanctum sacramenium, abducta tibi sigmfkantium signorum opetHmenta aperi, et perspieue nobis fac appareas, nostrosque spirituales oculos singulari et aperto tux lueis ftUgore impie. Une telle invocation serait une folie, sinon une impiété, si, étant adressée au sacrement, celui-ci était un pain de froment travaillé, et non le pain c^este et divin sous les apparences duquel est le corps de Jésus-Christ.

c Au secimd siède, c'est^-dire de l'an 100 à 200, fleurirent saint Justin et saint Irénée. Le premier, dans l'Apologie, affirme, au eh. II, vers la fin, que ce pain dont nous nous nourrissons, c'est-à-dire le pain consacré par la parole de Dieu, est la chair du Sauveur. Voici ses paroles : Sic etiam perpreces VerbiDei ab ipso Eucharistiam factum cibum, ex qw sanguis et cames nostrx per mvtationem €duntury illius incarnati Jesu et camem et sanguinem esse, edocti su$Mts. Le second dit, au ch. 34 du livre IV : Quomodo eonstabit eis, eumpanem, in qm gratix aciœ

sHHi, este cêffm Domim sui. Ainsi Tun et l'autre déclarent vraie celte proposition : Le pain consacré est te corps de Notre Sm§fumr Jésut^Christ ; or» sans le changement da pain an corps de Jésus-GhrisI, elle ne peut être vraie, puisque le pain demeurant pain ne pourrait jamais être le corps du Sauveur, comme nous* Tavons dit ci-dessos« Je ne répéterai pas cette ai'gumentation pour l'autorité suivante, ce serait superflu; car chacun peut voir, à moins d'&irt aveugle, que ces changements de substance sont la conséquence nécessaire des textes cités.

« Au troisième si^le apparti^ment les écrits de Tertullien et de saint Cyprien. Le premier, dans le livre IV, contre Marcion, dit de Jésus-Christ : Accepium ptmem corpus suum faeiê dieendo : Boc est corpus meum. Le second dit k son tour, dans sou sermon de Coma Domim : Panis isis quem Dominus diseipulis porrifebai, non effigie, sed naiura muiatus omnipoientia^ Verid, foetus est caro.

€ Le quatrième siècle compte parmi ses écrivains sacrés saint Cyrille de Jérusalem, saint Ambroise, êvêque de Milan, saint Grégoire de Nysse et saint Gaudens. Le premier, dans sa catéchèse 4* Mystagog, s'exprime ainsi : Aqwan aliquando mutavit in vinum, ^ non erit dignus eui credamus quod vinum in sanguinem irûnsmutavitP Et un peu plus loin, il dit : Sub specie punis daiurjibi corpus, et sub spede vins datur tibi sanguii ; et plus bas : Hoc scions et pro cerOssimo habens panem kune^ qui vidMur a nobis^ non esse panem^ diamsi justus panem esse seniiat. Le second , dans le livre De iis qui initiantur mysteriis^ au cbap. IX dit de la consécration de l'Eucharistie : Quanr tis ulimur exempUs ut probemus non hoc esse quod natura foruMvii, sed quod benedictio consecravit, majoremque vim esse benediciionis quam naturx, quia benedictione etiam

PAUL V. — URBAIN Vm. — LE TASSE. — GALILÉE. 379

natura ipsa muiatur? Le troisième écrit ce qui suit dans

YOratione magna eathechettea^ chap. XXXVII : Reeti Dei

verbo sanctificatumpaneminDei verîd cùrpu$ credimusimmth

tari. Et ensuite : Hs^c autem trUmii virtute benedicli&nis in

illud ( c'est-à-dire le corps de Jésus-Christ) rerum qux m-

dentur (c'est-à-dire le pain et le vin) naturam uiern.

Le quatrième s'exprime ainsi dans son deuxième traité

sur l'Exode : Ipse naturarum Creator et Iknnmus gui prth

ducit de terra panent, de pane runus^ quia et potest, et pro-

misU^ effieit proprium corpus^ et qui de aqua vinumfeeit, dé

vino sanguinem suutnfacit.

« Au cinquième siècle vécurent saint Jean Chrysostôme,

saint Augustin, Cyrille d'Alexandrie. Le premier dit

dans l'Homélie 83 sur saint Mathieu : Nen mnt humanas

virtutis opéra proposità, nos ministrorum loeum tenemus,

qui ver 0 sanctificat ea et immntat^ ipse est. Dans 1* Homélie

De Eueharistia in Eneeniis : Pfum vides panem? num vi-

numf num sicut reliqui cibi in seeessum vadunt? absit ne

sic cogites. Sicut enim si cera igni adhibita, ilti assimilatur^

nihil mbstantim remanet, nihil superfluit^ sic et hic sumpta

mysieria consumi corporis substantia. Le second, dans le

sermon cité ysiV Fède sur le chapitre X de la 1", lettre

aux Corinthiens, s'exprime en ces ces terme»: Non omnis

panis, sed aeeipiens benedictionem Christi, fit corpus

Christi, Et dans le sermon 28 De Verbo Damimi : Vbi

Christi verba deprompta fuerint, jam non panis didtur,

sed corpus appellatur. Le troisième écrit à Calosirius : Ne

horreretnus camem et sanguinem apposita sacris altaribus,

condescendens Deus nostris fragUittUibtts infiuit oblatif

vîmvitsef convertens ea inveritatem proprix camis*

« le pourrais faire défiler devant les yeux de Votre Seigneurie les auteurs de chaque siècle, révérés dans l'Ê-

380 DISGOURS VI.

glise à la fois comme des saints et des saranls, qui: ont toujours parlé d'une manière uniforme de la transsubtantiation du pain et du vin au corps et au sang de Jésus- Christ; mais, pour ne pas m'étendre démesurément, et afin de tons éviter la peine de me lire, j'abandonne ce dessein, prêt à vous en adresser le catalogue avec leurs paroles, si vous m'en exprimez seulement le désir. Ce désir serait un ordre. Il est donc manifeste, d'aprftstout cela, que le sens des textes de la sainte Ëcriture cités ci-dessus, trèsclairs en eux-mêmes, tels que l'entendent les catholiques romains, est cehii qui a été tenu| dans le principe, qui a été transmis, et s'est continué de proche en proche dans l'Ëglise de Dieu ; ce n'est point une invention ou une explication faite i fantaisie après douze siècles par quelques docteurs catholiques romains isolés; c'est la foi de Jésus- Christ et de nos pères depuis le commencement, et toujours vivante dans l'Ëglise de Dieu- Si ce sens avait été faux ou hérétique, comment la Providence divine auraitelle permis que tous les P^es s'accordassent à le donner ? De plus, comment n'aurait-il pas été condamné dans quelqu'un des conciles généraux, comme faux, hérétique et en un mot comme contraire à la sainte Écriture, c'està-dire à la parole de Dieu ? Certes, les conciles généraux n'ont jamais eu peur des grandes personnalités de l'Église pour distinguer la vraie doctrine de la fausse, et ils ont condamné comme hérétiques plusieurs propositions soutenues par d'illustres évèques et p^rde grands patriarches, en dépit de l'appui accordé à ces derniers par de puissants empereurs, qui usaient même de la violence : c'est là un faU notoire de l'histoire la plus reculée de nous. Or ces conciles sont respectés et vénérés par les luthériens, tout aussi bien que par les catholiques. Tels sont ceux de

Nîcée, célébré en 328, de Conslantmople en 381, d'Éphèse en 430, de Chalcédoine en 450, le second de Constantinople en 583, et le second de Nicée en 787, sans parler de tous les autres conciles généraux tenus par TÉglise, jusqu'à ces derniers temps.

« Je prie maintenant Voire Seigneurie de considérer si l'on peut rejeter une interprétation des textes sacrés, — textes très-clairs en eux-mêmes, — que l'Eglise a donnée dès le premier siècle, qu'elle nous a transmise sans interruption par les Saints Pères et par le sentiment commun de l'Église universelle, non-seulement sans blâme aucun, mais avec l'approbation et le sentiment général, comme l'est celui des catholiques romains sur la matière. Je vous demande après tout cela ; si l'on peut rejeter cette interprétation comme fausse et ne pas l'accepter comme vraie, et si Ton peut regarder comme vraie l'interprétation contraire, qui a pris naissance au siècle dernier, et a été condamnée par un concile général comme contraire à la doctrine catholique, suivie dans tous les siècles par l'Eglise de Dieu? Pour moi, j'estime que nul ne voudra rejeter une vérité évidente comme l'est celle-ci, pour peu qu'on la veuille juger sans passion. » Stenon devint un fervent catholique et se montra tel nonseulement pour professer, mais pour propager sa foi : il convertit plusieurs de ses compatriotes. Jouissant delà réputation d'un anatomiste hors ligne et d'un philosophe distingué, il était caressé par les savants et par les princes. Huit ans après sa conversion, il se fit prêtre, vécut dans une pénitence rigoureuse, fut créé évêque d'Héliopolis, et mourut en odeur de sainteté, le 25 novembre 1686 \

(1) L'abbé Henry a publié à Paris, en 1865, les ProlesianU revenus à la foi catholique, avec Vexposè des motifs qui les ont délermiués, La

r* série comprend les conversiOQs en France, la 2' celles en Suisse et en Allemagne, b 3' les Israélites. Nous croyons bien faire, en y ajoutant qndque chose pour lltalie : nous mentionnerons dans cet appen^ce Albert Binry qui, ayant abjaré le calviniame à Venise, publia dans cette ▼ille, en 157 a, AfeÛbodu faciHs veram Eeclniam lumine ratUmis mee- «iaitfi, jirofKif iUi a fitodam ealvinlfta seu reformata^ în gremio sonda Ecd. Citfc. ly». Rom. îMlucla. Monseignear Rcess, éyéqiie de Strasbom^, poblie également en ce marnent : ici canverlif ie la Réforwut d'après imr tit H leun écrits; c*est une yéritable controverse en action.

NOTES ET ÉCUmCISSEMENTS

ÂU DISCOURS YI.

(A) On possède une lettre de Martin Hasdale à Galilée qui lui rapporte que Kepler se plaignait qu'il n'eût pas même mentionné Bruno dans son Messager sidéral, (Emres de Galilée, eh. Vill, p. 59. Kepler parla de Bruno dans une lettre au docteur Brenger, qui lui répondait : « Vous m'avez écrit au sujet de Giordano « Bruno, brûlé avec des fagots (fruniê tostm). Le fait est«il cerfc tain? En quel temps et pour quel motif a-t-il fini ainsi? Il ex- « cite ma pitié, i» (Kepleri opéra, éd. de Frisch. vol. II, p. 592). Kepler répondit qu'il avait appris par Walcher que Bruno avait été brâlé à Rome, et qu'il avait subi le supplice avec constance, affirmant que toutes les religions sont vaines et que Dieu s'identifie avec le monde, avec le cercle, avec le point. Et Brenger, homme ^poHHf, de s'étonner de la folie de Bruno, qui, s'il ne croyait pas à l'existence d'un Dieu vengeur du crime, pouvait impunément dissimuler et se soustraire ainsi à la mort. Ces renseiments seraient à joindre à ce que nous avons dit sur la mort de Bruno et à ceux qu'a enregistrés le professeur Berti dans une vie de lui, dont une partie a été imprimée après ce discours.

Bruno fot un fervent du système de Copernic; il le saluait comme un nouveau Colomb qui franchit les barrières, abat les murailles fantastiques, et débarrasse la raison humaine des autres entraves inventées par la philosophie plébéienne. Nous ne voyons pas cependant que dans son procès on ait fait un crime à Bruno de cette opinion.

(B) D'autres ont écrit- contre le mouvement de la terre, citons :

ÀccARisi, Terrx quies, solisque motus demonstmU^s, 11 était qualificateur du SaintrOflice ; Rome, i 657.

Grandamico, Nova Bemonsh^tio immobilitatis terrœ (Flexiae', 1645).

Dubois, Liber de veritate et auctoritate S. Scripfurœ in natura^ libus contra Christophoiim Wiitichium; Ttajecti, 1654» On écrivit

384 NOTES ET EGLAiaCISSSMERTS AU BiSCOUftS VT.

contre lui : Demotistratio nuUhemMca inejptiafum J. Dwrandi in oppiignamia kypothesi Copemid et Cattestt de mobilUaie terrœ ; Roma, i656.

En 1806, un certain Dominique Pino, Milanais^ faisait imprimer à Milan VlneredébUUà del moéo'ddla ierray opuscule où il résume ce qu'il avait dit dans les Hrois volumes de son Esame del gistema Newtoniano iiUomo al moto délia terra. Il ne s'ef&aye pas des opinions contraires, puisque la théorie des tourbillons de Descartes fut |)endant quelque temps embrassée et soutenne par les partisans du mouvement. II est naturellement conduit à parler du procès de Galilée. Pour soutenir sa thèse, il fait appel aussi bien à la science qu'à Tautoriié.

Lorsque le docteur CuUai fut élevé à Tarchevêché de Dublin, un journal a(^nna que le prélat avait publié un livre soutenant le système de Ptolémée, et réfutant celui de Copernic ', ce qui était nier tous Jes progrès ôe la science moderne; qu'ainsi le voulait l'Église catholique. Le fiiit était archif aux; mais, comme tant d'autres faussetés, il continua et continue à être répété, et tel qui veut discréditer rÉglise cathohque comme ennemie de la science, cite l'archevêque Cullen et son livre, que personne n'a vu. Il n'y a pas encore longtemps que le Times en parlait avec la même horreur qu'il parle et reparle du supplice de Galilée*

(G) « Dilecte ûli, nobilis vir, salutem et apostolicam benedictionem. Tributorum vi et legionum robore fornûdolQsam esse Ëtrusci pr^icipatus potentiam, Italia quidem omnis fatetur : at etenim femotissimae etiam nationes, feiicem vocànt nobilitatem tuam ob subditorum gloriam ac ^orentinorum ingénia. Illi enim novos mundos animo complexi, et Oceani arcana patefacientes potuerunt quartam terrarum partem relinquere nominis sui monumentup. Nuper autem dilectus fîlius Galilœus aethereas plagas ingressus ignota sidéra illuminavit, et planetarum penetralia reclusit. Quare, dum beneficum Jovis astrum micabit in cœlo quatuor novis asseclis comitatum, comitem aevi sui laudem Galilaei trahet. Nos tantum virum, cujus fama in cœlo lucet et terras peragrat, jamdiu paterna charitate complectimur. Novimus eum in eo non modo litterarum gloriam, sed etiam pietatis studium ; iisque artibus pollet quibus pontificia voluntas facile demeretur. Nunc autem, cum illum in urbem pontiiicatus nostri gratulatus reduxerit, peramanter ipsum complexi sumus , atque jucunde identidem audivimus florentinœ eloquentiae décora doctis disputationibus augentem. Nunc autem non patimur eum sine amplo pontificiae charitatis commeatu in patriam redire quo illum nobi-

NOTES ET £€LAIRGÏSS£MENTS AU DISCOUAS YI. 385

litatis tuœ beneficentia revocat. Exploratuiii est qiiibus praemii magni duces remunerentiir admiranda ejus ingenii reperta, qui Medicei nominis gloriam inter sidéra coUocavit. Quinimo non pauci ob id dictitant^ se minime mirari tam uberem in ista civi-» tate virtutum esse proventum , ubi eas dominantium magnanimitas tameximiis beneficiis alit. Tum ut scias quam charuspontificiae menti ijle sit, honorificum hoc ei dare voiuimus virtutis et pietatis testimofiium. Porro autem significanuis solatio nostra fore omnia bénéficia^ quibus eum ornans nobiiitas tua paternam munificentiam non modo imitabitur^ sed etiam augebit. »

(D) Bernini^ dans l'Histoire des kérésies, fait rester Galilée cinq ans en prison. — Pontécoulant dit qu'il soutint, jusque dans les prisons de Tlnquisition, la rotation de la terre ; Brewster, qu'il fut retenu captif pendant une année ; Montucla parle de certains auteurs qui soutinrent qu'on lui avait crevé les yeux, etc. Le professeur Trouessart ( Quelques mots sur le procès et la condamnation de GoUilée, dans la Revue de V instruction: publique, 1860), qui est peutêtre en France l'appréciateur le plus exact des œuvres de Galilée, et en même temps un ennemi violent des choses ecclésiastiques, conclut en ces termes : « GalUèe ne fut dmcpaA soumis à la t<yrturephy^ sique. C'est à Cidée, non à l'homme qu'on en voulait. Ces pauvre in-quisiteurs, qu'on mus rqiréseiite comme des monstres, étaient, il faut oser le dire, d'aussi braves gens que vous et moi. C'étaient, pour la plupart, des amis, des admirateurs de l'illustre accusé. Ils furent peur lui bons et cléments, bien plus que ne le permettait la redoutable loi inqmsitoriale qu'ils avaient à appliquer, Galilée était tm relaps : sa mauvaise intention (je parle en style d^inquisiteur ], était évidente et ils eurent à craindre bien plus, dam ce procès, d'être accusés

d'avoir péché par trop d'indulgence que par trop de rigueur. Les inquisiteurs valaient mieux que l'inquisition, et c'est là encore une moralité consolante que nous espérons avoir fait sortir de ce prooés, »

Il y a également trace de la torture dans le procès. Et ei dicto

giiod dicat veritatem, alias devenietur ad torturam, respondit

« Je ne soutiens pas et je n'ai pas soutenu l'opinion de Copernic depuis le jour où l'on m'a ordonné de Tabandonner. Du reste, je suis ici entre vos mains, faites de moi ce qui vous plaira. »

Et cum nihil aliud posset haberi, remissus fuit ad locum suum.

Cela prouve si bien qu'elle ne lui fut pas infligée, que Arduini lui-même dit : « Donc Galilée souffrit la torture morale, la plus fi douloureuse de toutes, celle où il est si grand à nos yeux; et c( ceux qui la lui ont infligée sont condamnés à jamais. »

386 ROTES IT ÉGLillAGISSEMENTS AU DISCOURS YI.

En outre des articles connus, il en parut en 1865 et iB66 d'excellents d'Adolphe Valson dans la Beviie d'économie chrétienne sur le mouvement intellectuel et scientifique au dix-septième siècle, et dans la Revue des sciences ecclésiastiques de l'abbé Bouix, qui démontre que le décret du Saint-Office n'obtint jamais les formalités nécessaires pour être transformé en acte pontifical.

Dans la Reme de Dublin, la condamnation de Galilée a été examinée au point de vue des congrégations romaines : l'auteur prouve que la décision fut rendue en partie comme décret disciplinaire, en partie comme décret doctrinal d'une congrégation, ce qui n'implique jamais l'infaillibilité : le pape n'a pas prononcé. Du reste l'auteur soutient que la congrégation n'apad failli, puisque l'hypothèse de Galilée était invraisemblable, d'après les connaissances de l'époque ; et puisqu'elle paraissait attaquer les textes de l'Écriture, il était prudent et presque nécessaire de ne pas abandonner le sens traditionnel de ces textes pour une théorie non encore prouvée. Le point important était de maintenir le principe de l'interprétation du texte sacré, principe de beaucoup \Àu& précieux que la vérité scientifique. Et l'Eglise, qui ne s'est jamais mêlée de définir les vérités piiysiques, n'a fait que veiller à l'exactitude des interprétations théologiques présentées par Galilée.

(E) Il n'est pas inutile à notre sujet de rapporter ici la fornmle d'un jugement emprunté hVAi^senal sacré de Masini (Bologne, 1605), qui donne une espèce de syllabus des hérésies alors les plus ordinaires.

— Formule de jugement et d'abjuration contre un hérétique formel, non rel£q>s et pénitent.

Nous Père N Inquisiteur

Nous N vicaire, etc.

Étant acquis que toi, N. N., tu as été déféré à ce Saint- Office de N...;

Que tu t'es adonné à composer quelques livres sur la sainte Écriture, et spécialement sur la divine Apocalypse, livres estimés très-impies et très-mauvais ; qu'ayant été repris, tu n'as pas voulu te désister do cette œuvre diabolique;

Que tu as traité dans le sens hérétique du jeûne ecclésiastique, et que pour répondre aux arguments à toi opposés pour la défense de la sainte foi catholique tu as allégué l'autorité des hérétiques qui ont écrit sur ce sujet ironiquement et perfidement ;

Que tu as dit que, à partir du cinquième siècle, l'Église était corrompue, que tu as montré ne pas croire a l'autorité du souverain pontife et de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine.

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