VENISE £IV INTERDIT. — FRA PAOLO ^SARPI
et pitts adroile que certains gouvernements fiers d'un prétendu progrès, ne souffrit pas qu'on insultât la religion, ni qu'on foulftt aux pieds Fautorité , base de toute organisation politique. Un Service s'étant permis, du haut de la chaire, des paroles acerbes contre le pape, jusqu'au point de dire que Paul était devenu Saul , il fut désap^ prouvé par elle.
Des thèses, des apologies, des consultations furent uimcrcae écrites pour et contre par les juristes réputés les meil- "°'*"*'^ leurs', et particulièrement par le célèbre Menoccbio, président du sénat de Milan; le plus grand nombre soutenait que les gouvernements avaient le droit d'examiner les motifs des excommunications et des prdonnances pontificales. Nous savons ce qu'en pensaient les libertins par Grégoire Leti, qui écrit dans la vie de Sixte-Qaint : t Les religieux vénitiens ont si fort à cœur c la réputation de leur République que, pour la servir^ ils « renonceraient presque à Dieu , pour ne pas parler du « pape et de la religion : je pense que tous les autres rec .ligieux en doitait faire autant pour le service de leur c prince, en dépit des nombreux et scandaleux exemples c contraires. »
Le temps rêvé par Jules II durait encore, ce temps où Tonn'en voyait d'excommunication que sur la pointe des lances ; aussi le pape armait-il ; la République armait de son côté; etl'Europeœtière prit parte la querelle, car dans
par orOre da séoal, led osintaiiies du Gonseil des Dix pour les enferiher dans leur eouvent, fixant les portes et les fenêtres avec de bons cadenas, sons peine de la vie à quiconque s'approcherait du monastère ou yiendrait à leur secours, et les t«iant sous bonne garde. »
(i) neeuHl de$ éerUs sorHs des proses de Feniu , de Rmne et avires lieux, à propos de l'interdit. Coire, Paolo Marcello, 1607 (en italien).
128 DISCOURS m.
toute TEurope il se trouvait des personnes intéressées à Tune ou & Tautre cause. L'Espagne qui» attentive à établir sa domination en Italie , voyait d*un mauvais œil cette Républiciue la lui disputer; TEspagne soufflait sur le feu; elle refusa de recevoir l'ambassadeur de Venise parce qu*il était excommunié. Le duc d*Ossuna disait à Paul V qu*il ne fallait plus compter les Vénitiens pour des chrétiens, puisqu'ils avaient souvent conclu des traités avec les Turcs» expulsé les Jésuites» résisté au pape, pactisé avec les hérétiques de France et de Hollande. D*autre part , Henri IV poussait les Vénitiens à exciter des troubles dans les possessions espagnoles. Ils avaient en outre pour eux l'Angleterre , la Hollande'» le comte de Nassau» les Grisons» ennemis des papes et poussés par les prédicants» qui espéraient trouver au milieu de ces dissensions une occasion d'implanter la; Réforme en Italie» c'est-à-dire au cœur du catholicisme '.
La franchise commerciale» en vertu de laquelle les Arméniens » les Turcs, les Juifs étaient également les bienvenus» fovorisait à Venise l'indifférence religieuse. L's^ateur du Diseorso amtoeraUeo sopra il gapemo dei Signori Ven/eziani assure que, lorsqu'un Luthérien ou un Calviniste venait à mourir, on permettait de Tenterrer dans l'église» et les curés ne &isaient à ce sqet aucune di£8-
(1) Les Vénitiens s'efforcèrent d^attirer à leur parti la république de Gènes» qui» en «ffet» avait alors maille k partir avec le Saint-Siège et plus encore avec TEspagne : mais cette république répondit par une lettre que nous avons trouvée naguère à la BiMiothéfiM Manurelliafia de Fl(»rence» code G. LXXin. Elle y montrait le tes^ qu'on doit à rÉglise et à Eome» déclarant qu'elle est bien satis&ite d'avoir révoqué les ordannances qu^elle avait rendues contre les <»atoire8» et qu'elle déplorait de voir les Vénitiens risquer d'allumer en It^e une guerre qui les forcerait à prendre à leur service des ennemis de la région (28 juillet 1606).
ySNISS 15 IBTERIHT. — FAA PAOLO SARPI. 139
culte. Il aj(Nite néanmoins : « Je n'ai jamais connu aucun « Vénitien disciple de Galvin> de Luther on autres ; mais « j'en ai connu beaucoup qui Tétaient d*£picure et de c Cremonini, naguère professeur de la première chaire c de philosophie à Padoue, qui assure que notre ftme « provient de la puissance de la semence» comme celle c des autres brutes, et que, conséquemment, elle est morc telle. Cette doctrine abominable a pour partisans les « personnages les plus recommandables de la cité et en « particulier plusieurs de ceux qui ont part au gouverne- € ment. »
La prohibition des livres ruinait les nombreuses imprimeries qui florissaient à Venise. Les idées démocratiques, répandues par l'école des Jésuites, troublaient l'aristocratie dominante, qui tenait en conséquence pour l'absolutisme des princes et favorisait les Protestants contre les Catholiques.
Nous rencontrons sur nos pas, comme champion de pripaoïo Todieux césarisme, Paul Sarpi, religieux servite, un scs^uides grands esprits de son temps, même dans le domaine des sciences positives. Théologien de la République, il fut conduit dans cette querelle, à examiner les titres des papes, à diminuer par des raisonnements et par des autorités leur ingérence dans les affaires civiles, et à soutenir, contre les doctrines démocratiques des Jésuites, que le pouvoir des princes vient immédiatement de Dieu et ne relève de personne ; que le pape n'a pas le droit d'examiner si les actions d'un gouvernement sont coupables ou non, puisque cela conduirait à des recherches incompatibles avec l'autorité souveraine. Quoiqu'il écrivit par ordre et t conformément aux vues du gouvernement • » ,il en vint
(1) Grisellini, dans la vie on plutôt dans l'apologie de frà Paolo, dit
nés.
130 DISCOURS lîl.
à se passionner poor son sujet, au point que la haine du Saint-Siège fut désormais son caractère dîstinctif. Il publia alors ' la Consolation de PEsprii dans là tranquillité de la conscience, tirée de la bonne manière de vivre en la cité de Venise au temps du prétendu interdit du pape Paul F. n y pose les quésticms suivantes : !• Le pape et l'Église ont-ils le pouvoir d'excommunier? 2*» Quelles sont les personnes sujettes à l'excommunication^ et quels sont les motifs de l'appliquer? S"* Peut-on en appeler de l'excommunication ? 4® Le pape est-il au-dessus du concile? 5** Le prince légitime peut-il être privé de ses États pour excommunication? 6^ Encourt-on justement l'excommunication pour avoir gfttté la liberté ecclésiastique??* En quoi consiste Cette liberté, et s'étend-elle seulement à l'ÉgUse oumême aux personnes qui la composent ? 9" La possession des choses temporelles appartenant à l'Église est-elle de droit divin? 9" Une république ou un prince libre peuvent-ils être privés de leurs États pour cause d'excommunication ? 10« Le prince séculier peut-il légitimement exiger les dîmes et légitiment ordonner ce qui intéresse la république quant aux biens et quant aux personnes ecclésiastiques? 11° A-t-il par lui-même le pouvoir de juger les ecclésiastiques? 12* Jusqu'où va l'infaillibilité du pape?
Il répondait , en somme , que le pouvoir du pape se borne à veiller aux intérêts publics de l'Église : le chré-
« qu^après son élection comme consulteur, il ne mit jamais la main à aucun ouvrage sans avoir pour motif Tintérét public, c*est<4i-dire la défense du souverain droit du gouvernement, ou la démonstration de la sainteté de ses ordonnancés » , page 78. Il dit encore à propos de plusieurs de ses autres ouvrages : « Il fut entrepris par notre auteur, en vue du bien public, » page loi et passim. (1) On n^est pas bien sur que cet ouvrage soit de lui.
VENISE EN INTERDIT. — FRA fkùtJd SARPI. 181
tien y non-seulement ne lui doit pas une aveugle obéissance, mais encore il pèche s'il la lui accorde, et il doit examiner si le commandement est convenable, légitime, obligatoire; lorsque le pape fulmine des «xcommunications et des interdits à des titres qui sont injustes et nuls, on n'a pas à en tenir compte, attendu que c'est un abus d'autorité ; l'excommunication est inique et sacrilège lorsqu'elle est lancée contre U multitude; «Ue ne peut sub^ter si elle n'a pour motif un péché préalablement menacé d'excommunication. Le Concile de Trente, ce feu Saint-Etme qui a brillé au sein des plus violentes tempêtes de l'Église^ prescrit une souveraine circonspection pour l'infliger, mais il se trompe , lorsqu'il veut que celui qui reste sous le poids de l'excommunication pendant une année soit livré à l'Inquisition comme suspect d'hérésie ; il se trompe encore, lorsqu'il défend au magistrat séculier d'empêcher l'évêque de la pubHer : les immunités ecclésiastiques ne sont pas de droit divin* L'Église grecque, toujours pauvre, a été affligée de moins de scandales que l'Église lathoie. Il y a un pacte entre le peuple et les ministres de l'Église , pour que ceux-ci administrent le pain de la parole et les sacrements, et que celui-là fournisse le pain du corps. Les papes n'ont pas toujours eu le pouvoir temporel , ni même la prééminence spirituelle , et ce n'est qu'en tavorisant des princes usurpateurs qu'ils les ont usurpés* Pendant que tout s'alanguit, à travers les siècles, dans le domaine des choses temporelles, la monarchie ecclésiastique accroît son pouvoir; mais elle ne gagne ni en sainteté, ni en considération. Les princes ne dépendent que de Dieu : le Christ ne pouvait transmettre à son vicaire le pouvoir temporel qu'il n'a jamais exercé. Le pape n'a aucune autorité sur
132 DISCOURS m.
les princes, il ne peut les punir temporellement» annuler les lois qu'ils portent, ou les dépouiller de leurs Ëtats. Les ecclésiastiques au contraire n'ont rien qui échappe au pouvoir séculier, et le prince exerce sur leurs personnes et sur leurs biens la même autorité qu'à l'égard de ses autres sujets.
Attaquer Rome n'était rien moins que de l'héroïsme dans une république toujours sourde aux réclamations de la Curie, et fràPaolo Sarpî, qui bravait le pontife, se courbait platement devant Philippe n. Il voulait persuader à ce monarque qu'il soumettrait à ses lois l'Europe et l'Afrique, qu'il ferait de Paris un village ; il se montrait le très-humble valet des nobles de son pays ; et c'est en les flattant, en s'abandonnant au courant des opinions intéressées qu'il usuipaît les honneurs du courage. Ce qu'étaient ses sentiments en fait de liberté, nous l'apprenons par certaines constitutions qu'il avait rêvées pour son Ordre : il n'hésite pas , dans ces constitutions, à recourir à la torture elle-même; il conseille à la République des mesures tyranniques, dont voici des échantillons : exclure les débats de la procédure ' ; tenir bien bas sous le joug les nobles pauvres ; écraser les colonies du Levant; limer bec et ongles aux Grecs ainsi qu'à des bêtes féroces, les humilier souvent, leur enlever les occasions de s'aguerrir, les gouverner par la famine et le bâton, et réserver l'humanité pour, d'autres circonstances; s'appliquer, dans les provinces dltalie, à dépouiller les villes de leurs privilèges, faire que les habitants s'appauvrissent et que leurs biens soient achetés par des Vénitiens ; perdre ceux qui dans les conseils munîci-
(1} OpinUms de frà Paolosur te maniée demi il faut gouverner la République pour qu'elle soit toujours souveraine^ etc. (en italien )» j
YENISE EN IHTEEDIT. — FEA PAOLO SÀEPI. 133
paux fout de Topposîtion, si on ne peut les gagner à prix d'argent; s'il s*y trouve quelque meneur, Vexterminer sous un prétexte ou sous un autre, sans respect pour la îuslice ordinaire, et tenir le poison pour moins odieux et plus profitable que non pas le bourreau. Il propose une loi de rigueur contre la presse, c attendu que depuis quel- <r ques années il paraît incessamment un tas de livres a qui enseignent que Dieu n*a pas établi d'autre gouvera nement que celui de TEglise; que le pouvoir sécu-
< lier est une chose profane, une tyrannie, et comme nne a espèce de persécution que Dieu a permise contre les « bons; que le peuple n'est pas obligé en conscience ff d'obéir aux lois séculières, ni de payer la gabelle et de a participer aux charges publiques, il suffit que Ton parc vienne à n'être pas découvert; que les impôts et les « contributions sont en grande partie injustes et que les a princes qui les lèvent sur les peuples sont excommu^ « niés : enj^somme, les principaux magistrats sont repréff sentes aux yeux des sujets comme des impies, des ex- « communies et des hommes d'iniquité; et s'il est
< nécessaire de les contenir par la force, en conscience « tout est permis pour se soustraire à leur sujétion. »
Un autre religieux, frà Fulgenzio Manfredî, Mineur, prêchait contre les Jésuites et les Capucins. S'étant rendu à Rome muni d'un sauf-conduit, il fut reçu avec beaucoup de bienveillance et absous; mais, ayant été arrêté à l'improviste par le Saint-Office, on trouva chez lui des livres défendus, des écrits hétérodoxes et une correspondance secrète avec le roi d'Angleterre : il fat pendu et ensuite brûlé.
Sarpi avait pour second frà Fulgenzio Hicanzio de Pas- Frâ sirano , près Brescia : il prêchait avec une liberté telle )ii<Siuk>?
i34t DISCOURS m.
que le médecm Pierre Asselineaa d'Orléans, fixé à Venise et fort mêlé à toutes ces luttes , put dire : « M*est avis « que Dieu a suscité pour Tltalie un autre Hélanchlhon c ou un autre Luther ^ » Il prêcha la station du carême de 1609, « avec liberté» vérité et grand concours de peuc pie et de noblesse» en dépit du nonce, et de ses.remonc trances, » ainsi que l'écrivait Duplessis-Moruay.
A chacun des écrits qui, à l'occasion de l'interdit, se publiaient contre Rome, les Protestants jubilaient ; Melchior Goldast, Gaspard Waser, Michel Lingelsheim^ Pierre Pappo, adressaient des félicitations aux auteurs , les faisaient traduire et répandre. Scaliger lui-mêine écrivait : « Monsieur Charles Harlay de Dolot m'a dit qu'il avait « porté les livres de Calvin à plusieurs seigneurs de Vec nise, où beaucoup de personnes coimaissent déjà nos c écrits. » On faisait grand bruit de la prophétie de Luther dans Texposilion du Psaume XI : « L'Evangile sera « reçu à Venise, et les pauvres chrétiens opprimés se « sustenteront et se nourriront librement, afin que l'É- « glise se multiplie» »
Il suffit d'avoir vécu pendant ces dernières années pour savoir combien les controverses avec Ropie ,ou la haine d'un pape enhardissent et poussent à, rompre ^vec l'Église. Il ne manquait pas à Venise d'hommes auxquels souriait un pareil résultat : tel était Octave Menino de San Vito, juriste distingué et poète latin, qui écrivit énormément à propos de l'interdit et engageait Casaubon à en faire autant; Antoine Querini auteur de VAvis pernicieux; l'érudit Dominique Molino ; Alexandre Malipiero, « homme « d'une piété sans enthousiasme et sans superstitions,
(1) Méîfioires âeVuplessiS'Momay. X, 292.
YENISB EN INTEEDIT. -^ FAA PAOLO SARPI. 435
« qui ayait Thabitude d'accompagner tons .les soirs Sarpi» c auquel il portait un aipour et une ?toération singuc lière, sentinaents d'ailleurs réciproqufss enire eux^ » Ajoutons don Giovanni Marâlio Jésuite napolitain apostat, qui, réfugié à Venise, continuait à dire la messe, quoique suspendu par le pape, c Hier est mort don Giovanni Mar- « silio, écrivait, de Venise le 18 février 1612 (rà Paolo. a Les médecins disent qu'il est mort empoisonné ; mais, c n'en sacban.t rien , je n'en dis pas davantage pour le « moment ; quejbq^^ prêtres se sont à la vérité employés c pour lui faire rétracter ses écrits; il est demeuré c ferme , disant qu'il avait écrit pour la vérité, et qu'il c voulait mourir d^qs c^tte foi. Monsieur Âsselineau l'a
< visité un grand nqm^re de fois; il pourra donner plu» « sieurs détails sur sa maladie; quant à moi, je n'ai « pu, ni je n'ai voulu, po^r diverses raisons, aller au fond
< de cette atfaire.. Je crois que, n'était la raison d'Ëtat, « plusieurs quitteraient cette sentine de Rome pour s'é« ^ lever sur la hauteur de la Réforme ; mais tel craint une c chose , tel en craint une autre. Dieu ne paraît jouir que « de la plus pfitite partie des pensées des hommes. Je « sais que vous .m'eqtende?., .i^ns que j'aille plus loin. »
Les personnages que nous venons de nommer et avec J^^^ eux Léonard Donato, les trois Contariijii, Nicolas, Pierre et ^«"«'f- Jacques , Lé(mard Mocenigo et d'autres encore se rencontraient ci^ André Morosini, où ils discutaient le sujet alors controversé de l'autorité princîère et de l'autorité du pape, en ennemis des exagérations de Rome comme
(1);Faa FcLGERzio. U fout voir, auliyre IV de la UUiniUart tinitienne de Foscariniy com^îBn de nobles Yénitiens, outre les moines et les prélats, cultivaient les sdraices sacrées et l'histoire ecclésiastique et écrivaient sur ces matière.
ITCS
Réforme.
136 Discotas ni.
de la domination espagnole. Tout ce conventicule était soutenu et encouragé par Tambassadeur d'Angleterre, et par son chapelain le fameux Bedell , qui traduisit de frà Paolo l'histoire de l'Interdit et celle de l'Inquisition et s'efforçait d'introduire la Réforme à Venise. Il continua ses menées même après que la République se fut raccommodée avec le pape. Le nonce Uhaldini informait, en novemibre 1608» le cardinal Borghèse que deux prédicants géncTOÎs étaient partis pour Venise» sûrs d'être bien accueillis par quelques nobles» mais qu'ensuite ils avaient reçu ordre de retourner sur leurs pas.
Jean Diodati, que nous avons dit descendre de réfugiés lucquois» député de TÉglise de Genève au Synode de Dordrecht en 1618» et choisi» quoique étranger» pour rédiger les délibérations de cette assemblée» avait fait la traduction de Y Histoire du Ctmeile de Trenie de frà Paolo. En l'informant des nouvelles ci-dessus» Bedell ajoutait : Ecclesim venei» reformationem speramus ; il l'exhortait à venir à ^Venise» où son ambassadeur et frà Paolo l'attendaient avec impatience. Ce fut à cette occasion que Diodati publia sa version italienne de la Bible. Il écrivait : V Jfe ne suis pas sans espérance d'en faire entrer et cir- € culer quelques exemplaires à Venise» où la superstition « a déjà éprouvé une brèche par laquelle est entrée la c liberté» que Dieu sanctifiera pour le bien de sa vérité» « quand il sera temps. » Et quelques mois après : « J'en ai <( déjà expédié quelques exemplaires à Venise et j'espère « en expédier bientôt un nombre plus considérable. D'à- <c près le conseil de l'ambassadeur d'Angleterre à Venise» <K je fais maintenant imprimer le Nouveau-Testament à « part» dans un petit format très-élégant» pour qu'il aide a aux commencements aventureux que la main de Dieu a
VBmSB SN IimRDIT. — PAA PAOLO SABPL 137
« manifeslfs. Le moins qa'il en puisse résulter sera de les c servir par la plume ; car il budra entreprendre une autre c chose plus importante et plus éclatante : de beaux pro* « jets ont été formés, et le temps est proche de les mettre à c exécution, comme je Tespère en Notre-Seigneur. »
Duplessis-Momay , surnommé le pape des Calvinistes français, avait fait le Mystère d'Iniquité^ et VlmtUuiion, usage et doctrine du trèê-eaint sacrement de t' Eucharistie dans VÉglise ancienne; eommenty quand et par quels degrés lamesse s'est introduite à saplase (la Rochelle, iS98) ; ouvrage où les catholiques relevèrent 400 citations dusses, qui am^iërent la tenue à Fontainebleau le 4 mai 1600 d'une conférence restée célèbre, à la suite de laquelle il fit réimprimer son livre à Saumur avec moins d'inexactitudes (1604). 11 s'était mis en tête de convertir Venise, et c'est à lui que Diodati rendait compte comment depuis deux ans il s'y était employé. A l'entendre , il résultait des lettres écrites de Venise que le pays était renouvelé ; on y parlait librement; on remarquait surtout, pour la liberté de leurs discours, frà Paolo, frà Fulgenzio, Bedell, au point qu'on se croirait être à Genève ; la mauvaise hu* meur contre le pape ne faisait que s'accroître , et les trois quarts des nobles avaient déjà ouvertles yeux à la vérité. De Liquez, compagnon de Diodati , ajoutait : c Frà c Paolo m'assure que, dans. le peuple, il connaît plus de ft douze ou quinze mille personnes qui, à la première ocff casion, se tourneraient contre l'Eglise romaine. Ce sont « ceux qui de père en fils ont hérité de la vraie connais- « sance de Neu , ou les restes des anciens Vaudois. Au <i sein de la noblesse, un grand nombre ont connu la ft vérité, mais ne veulent pas être nommés, tant qu'une € occasion favorable de se déclarer ne se sera pas pré-
138 BiSGÛURS III. .
< sentée. Et la preuve, c'est que frà Paolo, quoique ex* c communies a reçu du sénat ordre diç continuer à célétt brer la messe. » n ajoute que les prêtres ayant exigé qu'avant de recevoir Tabsolution» leurs pénitents promissent d\obéir au pape dans le cas d'un nouvel interdit, le gouvernement les a arrêtés € etr mis en lieu tt où depuis ne s'en est ouï nouvelles ; tellement que, de» a puis Fae cord, ils ont plus fait mourir de prêtres et autres c ecclésiastiques qu'ils n'avaient fait en cent ans aupa- « ravant. » De son côté Link, émissaire de l'Électeur palatin, dont on lit la relation dans les Archives hMari" ques du professeur Lebret, parle de plus de mille personnes disposées à embrasser la Réforme, panni' lesquelles trois cents patriciens distingués; on aurait donc eu trois cents votes dans le grand conseil qui rarement était composé de plus de six cents manbres; si on ajoutait ceux qui voteraient sous l'influence des piremiers , on pouvait facilement obtenir la majorité, et consêquemment atteindre l'objet de leurs désirs.
Avec quelle assurance tout cela est raconté! Or, loin
de trouver une telle résolution daus les procès-verbaux, on n'en trouve pas même la proposiUon. Et comment
cela eût-il été possible ? A Venise tout était catholique ; son origine, son patron, ses fêtes nationales, ses beauxarts. Les solennités chrétiennes y étaient célébrées avec éclat; l'Inquisition contre l'hérésie y existait de toute antiquité ; la politique était entée sur la religion par suite
(1) Dans le précieux recueil de documents yémtiens d*£niiiianue/ CiGOGMA, nous avons vu un placard» qui certainement avait été afûché à une muraille, et qui porte Texcommunication de frit Paolo dans les termes habituels. Lé certiiicat d^affichage est du 5 janvier
YENISE EN INTEADIT. — FRA PAOLO SARPI. 139
de la croisade continuBlle contre les infidèles : presque tout le monde faisait partie des confréries, dans lesquelles souvent Thomme du peuple se trouvait non«seulemenl l'égal y mais le supérieur du gentilhomme et du -sénateur. Qu*on nous dise aussi» si c'était pour un culte à Tagonie qu'on élevait tant d'églises somptueuses. Dans le grand tableau où Paul Yéronèse a peint la bataille de Lépante à la salle du Grand Conseil, toute la composition est dominée par l'image de la foi avec cette légende : « Fides nunquam derelicta fundamentum Reipuhliex. » Là où l'esprit public était intimement identifié au catholicisme, comment un gouvernement éminemment ccmservateur pouvait*il songer à la plus radicale des révolutions ? Il nous a passé sous les yeux un grand nombre d'actes à propos de l'interdit : dans tous, 'nous avons rencontré, à c6té d'un dépit franchement avoué, la soumission chrétienne et le désir de la réconciliation.
Diodati lui-même, qui fit le voyage de Venise ea 1608, n'y trouva pas, bien s'en faut, ce qu'il s'était promis : néanmoins il ne perdait pas l'espoir; ces deux moines faisaient des merveilles, mais le respect pour les religieux était encore trop enraciné (B). Il ajoute que frà Paolo ne veut pas se dévoiler, alléguant que 4e cette mam^ il pourrait mieux saper seerèiemeni la dœtrine et autorité papaky en quai il a extrêmement profUé, Quant à frà Micanzio, eans doute il aurait effectué quelque notable exploit, s'il n'était continuellement contre-pesé par la lenteur du père Paul. Ailleurs il avoue qu'il « a découvert à fond le « sentiment de frà Paolo, et qu'il ne croit pas qu'une pro- « Cession explicite soit nécessaire, puisque Dieu voit le « cœur et la bonne volonté ». L'apostat De Dominîs écrivait aussi à Jacques P' d'Angleterre que Sarpi « n'en-
140 DISCOURS m.
tendait pas parler a?ec plaisir de rabaissement excessif de rÉglise romaine, quoiqu'il eût horreur de ceux qui en défendaient les abus comme de saintes institutions ». sarpi , Hais Sarpi embrassa-t-il la confession protestante? Outre son histoire , ses [actions et ses lettres font beaucoup douter de [sa foi (G). Nicolas Yignerio ayant publié une dissertation contre Baronius , Philippe Ganaye , simbassadeur de France à Venise et ami de frà Paolo,
écrivait à M. de Caumartin que la Signoria de Venise s'estimait offensée par cet ouvrage qui rangeait leur gouvernement parmi ceux qui s'étaient séparés dé TËglise. Frà Paolo, lui» applaudit» et peut-être coopéra & cet ouvrage de Yignerio et à l'exposition de l'Apocalypse par le même auteur qui personnifie Tantechrist dans le pape. On croit encore que c'est frà Paolo qui fournit les matériaux du pamphlet anglais d'Ëdouin Sandis sur l'état de la religion en Occident» au dire «duquel ^il n'y aurait que superstitions et inepties dans la piété des catholiques et surtout des Italiens. Hugues Grotius faisait, un grand éloge de ce livre et écrivait à son sujet : Sandis quœ habuit scripêU ipse, seâ [ea ex eolloqtUis viri maxinii frottis Pauli didicerai. Item ad qumdam capîta notas addidit, jam egregias in defascando ledorwn judieio * .
Lorsqu'il était ambassadeur en Suisse» Grotius eut entre les mains et transcrivit pour piusieifrs de ses amis ce passage d'une lettre du 12 mai 1609, adressée par Sarpi à Gillot, chanoine de la Sainte Ghapelle de Paris, qui écrivit sur le Goncile de Trente et sur les libertés gallicanes : Si qaamJtibertaJtem in Italia aut retinemus aut usurpamus, totam Franeiœ debemus. Vos et dotninationi resi-
(1) Ep. 358, p. 865.
YEiaSE ER INTERDIT. — FfiA PAOtO SARH. 141
stère docuUiis et UUus arcana paiefecUiis. Mafores nofiri pro Miis habebaniwr oUm^ eum Germania, Anglia et nobilUsima alia régna servirent : iptique serviMiâ instrumenta fuere. Pastqttam, exeussojugo, iUa ad liber tatem aspirmU, tota vis dominatùmis in no$ conversa est. Nos qvid hiseere ausi fmssemw centra ea qux mqjeres nostri probaverant, msi vos subeenissetis f Sed viinam tmniM stUfsidiis vestris titipossemus '/
Lorsque PriuU, ambassadeur de Venise, quitta la France, un grand nombre de livres hérétiques furent emballés par François Biondi, son secrétaire, qui passa plus tard UTOC De Dominis en Angleterre où il apostasia. Ce Priuli eut pour successeur comme ambassadeur à Paris cet Antoine Foscarini, qu'une erreur judiciaire conduisit sur réchafaud, et qui élait fort lié avec les Huguenots. Il céda son poste au chevalier Glustiniani, que ira Paolo qualifie de papiste, ajoutant que pour ce motif il convient de se servir de celui de Turin , si on veut faire quelque bien en faveur de la religion '.
Or le résident à Turin , Grégoire Barbarigo, était tout entier dévoué à frà Paolo qui le regardait c comme une a des âmes les plus tranquilles qu'ait produites non pas « seulement Yenise , mais l'Italie ». Barbarîgo fut ensuite envoyé en Angleterre où il mourut : on le remplaça par Gussoni^ avec qui frà Paolo recommandait à Groslot de ne communiquer « pour les choses de l'Évangile, qu'autant qu'elles auraient quelque connexion avec celles de l'État et du gouvernement ». Et c'est constamment dans cette môme balance que frà Paolo pèse les divers ambassadeurs.
(1) Ep. 674.
(2) Lettre da 13 septembre 1611.
142 DISGOITHS m.
Espéwnccfl Ceux qui se flattaient de convertir Venise au protestan- Réformc. tisme durent voir un symptôme favorable dans ses intelligences avec les révoltés des Pays-Bas et dans l'admission de leur ambassadeur'; mais ce n'était là qu'un expédient politique, dicté par la haine pour l'Espagne. Ils espéraient aussi qu'Henri IV, à cause de son inimitié avec la maison d'Autriche, y favoriserait les innovations ; mais, quelles que fussent ses croyances religieuses, le Navarrais, à l'instar de tous les rois de son temps, estimait que le gouvernement a le droit d'intervenir dans les pratiques religieuses de ses sagets; et dans Tédit de Nantes, dont on lui fait un mérite si considérable , dans cet édit même il n'accordait pas la liberté de tous les cultes, mais uniquement la liberté du culte calviniste. Contre toute attente, il communiqua à la Signoria de Venise une lettre de Diodati qui exposait clairement à Durand, pasteur à Paris, tout ce qui s'était tramé à Venise ; il nommait les principaux de la cité comme donnant la main à tous ces projets, affirmait que sous peu ses travaux et ceux de frà Fulgenzio se*
(1) Duplessis-Momay, auquel Fambassadeur de Hollande avait demandé des recommandations, lui écrivait le 3 octobre 1609 : « Pour adresse, je ne vous la puis donner meilleure qu^au vénérable père Pâolo, directeur des meilleures affaires... auquel, avec le zèle de Dieu, vous trouverez une grande prudence conjoincte ; mais il faut l'exciter à ce que Tune enfin emporte l'autre. Vous avez aussi le père Fulgenzio, qui n'est que feu; prêcheur admirable. » MémaireSt 393. Bayle, à Tarticle Aarsens, rapporte qu'en recevant l'ambassadeur de Hollande, frà Paolo lui dit qu'il avait grand plaisir à voir le représentant d'une république qui tenait le pape pour être Tantechrist. Ce fait fut admis par Pallavicino dans la 1^* édition de son HiuMre du ConcUe ; mais il disparut des suivantes ; signe qu'il le reconnut faux. Victor Siri dit avoir trouvé dans les archives de France de nombreuses traces de la faveur accordée par Sarpi aux Huguenots, princô)alement dans les registres du nonce Dbaldini, très-attentif à éventer leurs trames , et qui chercha à se procurer les originaux des lettres pour le convaincre d'hérésie devant le sénat vénitien.
YEMISJS EN IirrEBDIT. — FHA PAOLO SA&PI. 143
raient coaronnés de succès^ et qae, si le pape s*obstinait, Venise romprait défloitiv^iiait avec l'Ëglise catholiqnei rupture déjà désirée par le doge et par quelques sénateurs. Cette dénonciation directe (D.) force la Signaria à veiller et à pr^idre des mesures. Les Papalins ont le dessus ; Sarpi se décourage et gémit. < C*est à ne pas croire < tout le mal que cette lettre a fait. Si la guerre éclac tait en Italie^ ce serait un grand bonheur pour la re- € ligicm; aussi le pape lacraint-il; l'Inquisition disparaîtra « et l'Evangile se répandra ' • > Il se plaint que les occasions « en soient perdues, voire même mortes et ensevelies. (c Dieu seul peut les ressusciter; s'il lui plaît ainsi, j'ai des < . matériaux accumulés et tout prêts suivant les besoins'. » Gomme tous les brouillons^ frà Paolo désirait donc la guerre et faisait appel aux étramgers, tantôt à Henri c de qui seul nous pouvait venir le salut » ; tantôt à Sully, tantôt au roi d'Angleterre, tantôt à d'autres ennemis de l'Espagne. Il déplore que le pape procède avec douceur, ce qui incline les hommes politiques vers la paix, alors surtout que les Turcs menaçaient; et c je ne vois d'autre moyen pour <c conserver et maintenir le peu qui reste que dans l'ar- « rivée de nombreux agents des princes réformés et « surtout des Grisons qui célébreraient les offices en ita» a lien '. Il est impossible de vaincre l'Espagne autrement
(i) Lettre XLIV, àM. deL'Isle.
(2) Letta^ LX au même. Voir aussi les Mémoires de Mamay, X, 386, 390, 443, 456, 546 ; et Le Courayor, dans la vie de frà Paolo, qui précède sa traduction de VBisîoèn du CandU de TretUe, page 66.
(3) Lettre LF, 12 octobre 1610. Quelques jours avant l'assassinat de Henri IV, Sarpi écriyait : NuUi duHum quin, sioit EccUsla vertto for' nata est , ita verho rite refarmetur. iUtam^n, sieut muf ni marti per contrarias curantur, fie in hello speSf nam extrewiùrum morborum ex» irema remédia. Hoc miki erede e propinquo res videnîi, Non aliunde nostra salus provenire potest, OEuyres de frà Paolo, VI, 79. Dans la
Venise se - réconcilie avec Rome.
i44 DISGDUBS III.
« qu*en iiiToqaant contre elle des motifs de religion , et <c ces motifs ne se présenteront qa'en introduisant les « Réformés en Italie. Si le roi de France savait faire, ce c serait facile à Turin et ici. La République négocie une c ligue avec les Grisons; de cette manière, on pourrait c faire quelque chose, si Ton demandait le libre exercice € de la religion à Venise *. » Mornay lui reprochait son découragement, ajoutant qu'en marchant de ce pas boiteux, il mourrait avant de Toir son œuvre accomplie (E). Dans cet état de choses et avec de pareilles dispositions d'esprit, la querelle^avec le pape pouvait s'envenimer. Les Protestants en jubilaient, et Gasaobonseréjouissait d'avoir été invité par l'ambassadeur Priuli à visiter Venise, où il connaîtrait magnum Paulum, guem Deus neeessario tem^ pore ad magnum apus fariissimum athleiam excitasset ; il invitait Joseph Scaliger et Scipion Gentile à se réjouir qu'il se fût élevé au milieu de Venise un si vaillant adversaire des sophistes, pour mettre à nu les paralogismes avec lesquels ils trompent le monde { F.). Mais les hommes positifs voyaient autrement; et le grand Sully, tout
Lettre LDI, déplorant la mort de Sully, il dit qu'il Taimait « à cause de son ferme attachement à sa religion ». Au sujet de Jacques r*", il écrit : « Si le roi d'Angleterre n'était pas docteur, on pourrait espérer quelque bien, et ce serait un bon commencement. » Lettre LXXXVIII.
(1) Lettre LXXXVin, 29 mars 1612, adressée à Groslot. Voir surtout cela, Storta arcoM. deUa tita di frà Paolo 5arpi, scritta da M. GinsTO FoNTANiNi, e doeumenii relativi. Venise, 1803. C'est une œuvre posthume que l'éditeur, l'archiprétre Ferrario, annonce ainsi .* « Qui que tu sois, lecteur, qui entreprends de lire ce livre , il me suffit que tu aies l'amour et le zèle de la religion , que tu sois fidèle et dévoué aux gouvernements. Si tu es bon catholique et bon citoyen, le livre te plairai : il fait tomber un grand masque , il dévoile un grand imposteur, il fait coimaltre un impie forcené, etc. » Ce ton caractérise assez la pièce.
TENISE EN INTERDIT. — FRA PAOLO SARPl. 145
huguenot qu'il était, déplorait que Sarpi travailIAt à amoindrir Fautoritê du pape chez les Vénitiens qui, au premier signe donné par eux de leur volonté d*apostasier, auraient vu accourir à leur secours les Turcs, les Grecs, les Évangéliques , les Protestants de tous les pays, rallumant un incendie pareil à celui du temps de Léon X et de Clément VIL En conséquence, il se concertait avec les cardinaux de Joyeuse et de Perrone pour empêcher de tels germes de se développer en Italie, et pour remettre Venise d'accord avec le pape •.
Un pareil danger alarmait les âmes pieuses^. Bellarmin laissa de côté les controverses avec les hérétiques pour réfuter les libelles des sept théologiens vénitiens. Outre les arguments mis au service de l'autorité papale par lui et par Baronius (G.), Rome avait une armée dont elle menaçait Venise, à telles enseignes que l'empereur, les rois d'Espagne et de France^ les ducs de Savoie et de Florence durent s'interposer pour rétablir la paix. En avril i609, un nonce du pape fut envoyé avec les instructions les plus modérées : on abrogea tous les actes ayant lésé quelque intérêt ; on rétiiblit sans bruit tous les religieux, les Jésuites exceptés ; Venise ne fut obligée à aucun acte d'humiliation, à aucune espèce de rétractation, à la seule condition d'user de tanpéraments. Le doge Léonard Donato annonçait à tous les ecclésiastiques que oc avec la grâce de Dieu on a trouvé un < moyen par lequel Sa Sainteté a pu s'assurer de la sin-
(1) Mémoires de Sully, tome III, page 27.
(2) c Tout Rome parlait de Tinterdit et de la protestation des Véniiieiis, auxquds on donimit tort. . . Le cardinal Valier en est mort, à ce que Ton dit, de crève-cœur, en quelques heures. » Espozisione di Roma, aux archives des Frari,
446 DISGOQRS IIU
« cérité de notre àme^ de la droiture de nos actions, et tf de la vénération que nous n'avons cessé de professer « pour le Saint-Siège, en faisant disparaître la cause des a désaccords présents : nous avons toujours désiré et « tâché de procurer la bonne intelligence et l'union avec (c le Saint-Siège dont nous sommes les fils dévoués et très* « soumis; aussi sommes-nous heureux d'avoir vu se réa- « liser cet équitable désir». Il rétractait en conséquence la protestation qu'il avait faite contre l'interdit. Les deux prisonniers, Saraceno et l'abbé de Nervëse, furent remis à l'ambassadeur de France, le cardinal de Joyeuse, qui avait reçu la mission de s'interposer et qui assurait qu'Hairi IV lui avait toujours écrit de conseiller aux Vénitiens de se iemr Inen avec le pape (H.).
Le pape à son tour reçut courtoisement l'ambassadeur Contarino, lui disant « que de la bonne intelligence entre a le Saint-Siège et la République dépend la conservation « de la liberté en Italie; qu'il ne [voulait pas se souvenir a du passé, mais nova sini amnia et veiera recedani » ( I}.
H n'aurait pas été dans l'ordre naturel qu'à l'irritation violente e$t succédé tout à coup la cordialité. Venise , quoiqu'^on pût lui dire dans le sens contraire, savait qu'elle était la vaincue ;, le pape ne pouvait oublier la manière dont on lui avait résisté : toutefois on fit abnégation des susceptibilités de l'amour-propre, ce qui aplanit toutes les difficultés» Le roi théologastre , Jacques P' d'Angleterre^ venait de publier dans le sens hérétique YApologia pro juramenio fidelUaHs, qu'il adressa à toutes les cours : celles d'Espagne et de Savoie refusèrent de la recevoir ; le duc de Toscane la fit briU er ; les Vénitiens, eux, décidèrent qu'elle leur serait présentée par Tambassadeur en plein Sénat , et que le doge} la re-
l^mS£ £N INTJERDIT. — * FAA PÂOLO SARFI. 147
cevrait eomme un témoignage de la bienveillance royale, puis qu'on la remettrait à FarchichanceUer à Teflèt de la faire enjfermer sous det. Le nonce apostolique Gessi présenta au Sénat la censure prononcée contre ce livre, et demanda qn'il fût prcdiibé; le Sénat lui ei:posa ce qui avait été lait, et donna verlialement au chef derimprlmerie l'ordre de ne pas le vendre. L'ambassadeur d'Angleterre en fut si fort choqué, qu'il fallut dépêcher tout exprès François Gotttarini en Angleterre, qui s'en expliqua de manière à obtenir pour la prud^oce des Vénitiens les éloges du monarque anglaise
Avec l'apaisement de cette quereUe, les espérances d'à- caractère postasie s'évimouirent. FrÀ Paolo se modéra, tout en ne 'r* Paoi«
son esprit
cbangeant- pas de sentiments. Il continua à être l'ennemi ^,|i|^;^^ à outrance des Jésuites : il n'est sorte de mal qu'il ne dise d'eux en toute occasion; il ne obligea rien pour les foire exclure d'abord, et pour empêcher leur rentrée sur le territoire de la République; il se procurait avec un soin jaloux tous le»4ivres publiés contre eux. c n n'est pas < d'entreprise |dus importante (écrivait-il) que de ruiner c le crédit des lésuites. Eux vaincus, Rome est prise ; sans « eux, la religion se réforme d'die-méme. » « 11 est cer-
- (1) Matofiim, m$mr9, liv, XVIB, page 699. En i6&7 fat légalement reconnue une communauté évangélique de la confession d'Augsbourgy exempte de la juridiction du Saint-Office avec des droits qui durèrent autant ^ue la République, et* fttrent oQDfimiés par les goaverneraents auûçessifii. Elle eut sa prenuècjB cbap^le dans le bazar des juifs : après 1812» elle exerça librement son culte dans le local qui avait été l*école de TAnge Gardien aux Saints Âpôtares. C'est la qu'est établi r(»dre prasbytéral.' Le prédicateur oa pasteur, qui relève du consîjBtoire de Vienne est élu à la majiMitédes voix ; on élit de la. même manière les anciens qui président à Tadministration derËglise, du culte et des aumônes. H est pourvu aux dépenses par un impôt sur les cbe& de famille»
148 BKOOCfis m.
« tain (ajoate-t-il) qu'ils absoudraient le diable luic même de tous ses méfaits, s'il voulait se mettre a avec eux; ils se vantent de ievexàv bientôt aussi in- <E flaents à Gonstantinople qu*en Flandre ^ » U écrivait encore à M. de Tlsle : c J*ai toujours admiré la « politique des Jésuites y surtout en œ qui concerne le « secret. N'est-ce pas étonnant que , leurs institutions ce étant imprimées , on ne puisse pas en avoir nn seul « exemplaire? Je ne parie pas des règles imprimées à ff Lyon ; ce sont des balivernes , mais de leurs lois de a gouvernement, qu'ils tiennent si secrètes. On exclut, et « il sort chaque jour de leur compagnie de nombreux « mécontents, sans que par aucun on soit arrivé à décou* ce vrir leurs artifices. Il n'y a pas au monde une réunion « de personnes qui tendent en si grand nombre vers un < même but , qui soient conduites avec autant d*habileté € et déploient à l'action autant de z^e, autant d'au- • dace.»
Le bon sens, s'il n'avait été aveuglé par la passion, aurait dû conclure que ces règles secrètes n'existaient pas ; toutefois le vulgaire voulait qu'elles existassent. Hais, quoiqu'on les ait fait imprimer sous le nom de Mtmita sécréta, l'acharnement de la haine n'enlevait pas à Sarpi la lumière de la raison jusqu'au point de lui faire méconnaître l'absurdité de ce libelle. « Je l'ai parcouru, et il pa'a paru con- « tenir des choses si exorbitantes, que j'en suis encore à « douter de son authenticité ; les hommes sont bien scéléci rats, certes, mais je ne puis admettre^qne tous ces cri- « mes aient été tolérés dans le monde. A coup sûr, en « Italie, nous n'avons pas idée de ces choses ; peut-être
(1) Lettre LXV, 5 juiUet iSil, et'LV, XI et XII à M. deTlsle.