PREMIÈRES HÉRÉSIES
doqnième concile, entre autres le célèbre Gassiodore, secr^aire du roi Tbèodoric, et les évéques saint Honorât de Milan, Maxioiien de Aavenne ; les papes eux-mêmes mirent beaucoup de douceur dans leurs procédés vis-à-vis du patriarche et des évéques, discutant avec ardeur les raisons de leur conduite. L'excuse ne devient impossible que pour ceux qui se séparent de l'Église, et condamnent les défenseurs de l'opinion contraire à la leur (A). En jEut, ce déplorable schisme dura jusqu'en 698, époque à laquelle un autre synode d'Aquilée admit le concile de Constantlnople, et fit rentrer ces églises dans l'unité. Toutes les hérésies, soit qu'elles concernassent le Grégoire
^ le Grand
Christ, soit qu'elles eussent pour objet la puissance divine, ou la liberté humaine, ou la constitution ecclésiastique, avaient des visages différents; mais leurs queues étaient liées ensemble (B), pour emprunter une phrase répétée par les papes, puisqu'elles pouvaient se ramener toutes à soumettre la foi au raisonnement, la croyance universelle aux opinions particulières. Grégoire le Grand, qui vit terminer le schisme des trois chapitres, et qui défendait d'inquiéter aucun catholique sous prétexte d'hérésie, ou d'user de violence contre les schismatiques, donna une forme définitive à la Messe, à l'Offke divin et à toute la liturgie; il imprima en outre au chant ce caractère solennel, auquel on revient aujourd'hui après les égarements de la mode et les frivolités profanes. Le peuple, qui plus d'une fois avait été nourri aux frais du trésor de l'Ëglise, outragea Grégoire après sa mort, en l'accusant de prodigalité ; il voulait détruire ses écrits ; puis il finit par le vénérer comme un saint (vicissitudes ordinaires de ce monde), et on le plaça le quatrième au rang des doc^ leurs de r£glise, avec Ambroise, Augustin et Jérôme.
Saint Grégoire était parvenu à convertir au catholicisme Tliéodelinde, reine des Lombards, dont Texemple entraîna la conversion de toute la nation. Ceci n*empécha pas que ces rois, jaloux de former un grand royaume d'Italie, ne vinssent menacer et assiéger Rome. Cette ville dépendait toujours des empereurs d'Orient, en sorte que les papes n*y avaient pas une souveraineté de prince, mais bien un pouvoir honoraire, soutenu par d'immenses possessions, non-seulement dans la Sabine, mais en Sicile, en Calabre, dans la Fouille, en Campanie, en Dalmatie, en lUyrie, en Sardaigne, au milieu des Alpes Cottiennes et dans la Gaule; toutes ces possessions étaient cultivées suivant l'ancien usage, par des colons, sur qui le pape exerçait même un droit de juridiction.
Outre le gouvernement de Rome et des pays méridionaux, les empereurs d'Orient exerçaient leur autorité sur la Pentapole de Ravenne (Ancône, Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia), et sur Texarcliat, c'est-à-dire le littoral de la Yénétie et le pays qui fut appelé plus tard la Romagne et les Marches. Comme les autres pays étaient en butte à la violence des Barbares, de n:éme ceux-ci étaient exposés à la savante oppression de ces Césars, qui troublaient les consciences avec des décrets, avec le Tutcoç, TExôeaiç, TEvioTixiv, enfin avec la prohibition du culte des images.
DociastM. Ce culte avait été défendu aux Hébreux par leur législateur, soit à cause de l'inclination de ce peuple à l'idc latrie, soit pour le séparer davantage des Gentils, qui, confondant la copie avec l'original, adoraient les effigies de la Divinité ou celle d'un héros. Mais les chrétiens, dont l'esprit était développé et qui avaient en horreur l'idolâtrie, ne tardèrent pas à chercher celles du Rédempteur et de ses
PREMIÂRES HÉRÉSIES. 61
coopérateurs, et si quelque Père, pour des considérations particulières, désapprouvait ce culte, TÉglise trouva inutile de Tinterdire, toutes les fois qu'il n'y avait pas péril d'idolâtrie. On vit donc se multiplier les images des saints et celles du Sauveur, les tableaux tirés du Nouveau et de l'Ancien Testament, aussi propres à fournir aux beauxarts une mine de sujets qu'ils avaient empruntés jusqu'alors au paganisme, qu'à réjouir les yeux des Barbares, qui se trouvaient parfois amenés par cette représentation i reconnaître les vertus morales de l'Ëvangile. Un évéque de Marseille ayant brisé quelques statues de saints, de peur qu'elles ne devinssent une occasion d'idolâtrie, Grégoire le Grand lui en lit reproche, en lui exposant comment, de toute antiquité, les histoires tirées de la Vie des Saints furent représentées par la peinture, laquelle pour l'ignorant joue le même rôle que récriture pour celui qui sait lire *.
On a pu abuser de cela, comme de toute chose d*ici-bas, et on a pu adorer l'image destinée seulement à élever la créature vers l'Être suprême ; mais une pareille erreur ne put se propager chez les chrétiens ; et les Mahométans, qui leur reprochaient d'être idolâtres, n'avaient pas plus de raison de leur adresser ce reproche que lorsqu'ils les accusaient d'être polythéistes, parce qu'ils adoraient la Trinité. Léon l'Isaurien, de berger devenu empereur d'Orient (717), crut enlever tout appui à cette accusation, en prohibant les images religieuses, et ordonna dans toute l'étendue de l'empire de renverser ou de brûler toutes celles qu'auparavant on avait vénérées. Le peuple, s'étant prononcé contre cet empereur théolo-
(1) Ep. XI, 13.
62 DISCOURS n.
gien, le surnomma brise-images (Iconoclaste) et repoussa la violence par la violence : aussi Tempereur fut-il réduit à multiplier les injustices et les violences, comme tous ceux qui touchent à la religion avec le bras du pouvoir séculier.
Dans le bouleversement occasionné par l'invasion des Barbares, à cette époque où furent brisés tous les liens civils, la société chrétienne fut la seule qui resta immobile, parce qu'elle reposait non sur des faits contingents, mais sur des idées éternelles ; à la force elle opposait des barrières de justice, d'amour, et elle consolidait Tunité et rindépendance individuelle, sans soulever les antipathies, mais au contraire en réunissant entre elles les nations par un même lien ; enfin elle opposait au gouvernement des Barbares, qui, plus ou moins, était un état de siège imposé aux vaincus par une armée victorieuse, des exemples d'ordre, de paix, de dignité personnelle.
Les misères du despotisme et l'immoralité des magistrats royaux ou municipaux, poussaient les justiciables à se réfugier près des ecclésiastiques, qui surent se maintenir indépendants et respectés dans les relations de la vie civile et dans l'opinion publique. Déjà dans la pragmatique de l'empereur Juslinien nous lisons cette prescription : « Nous voulons que les juges des provinces « soient élus par les évêques et par les primats de chaque « religion, qu'ils aient la capacité nécessaire pour adminis- « trer le pays, et qu'ils soient attachés aux provinces mêmes « qu'ils devront administrer sans rien prélever pour eux-
< mêmes : leur confirmation doit être faite par les juges »« compétents. » Théodoric, bien qu'il appartînt à l'arianisme, faisait écrire au pape Jean II : « Vous êtes le gar-
< dieu du peuple chrétien : sous le nom de père, vous
PREinËRES HÉRÉSIES. 63
« dirigez toute chose ; c*est à voas que le salut du peuple c a été confié par la Providence ; à vous appartient la surc yeillance de certaines choses, à nous celle de toutes ; < spirituellement tous paissez le troupeau qui vous a été « confié, et cependant vous ne pouvez pas négliger ce qui « regarde le corps, attendu que l'homme ayant deux na- « tares, un bon père les doit protéger toutes deux (534). » Les ecclésiastiques n'usurpaient point le pouvoir, ils ne Autorité
ciTile
l'enlevaient à personne; mais ils le ramassaient dans la ^n fange où il était tombé par ses excès : ils acquéraient la supériorité naturelle qui appartient à celui qui surpasse les autres par son mérite.
Lorsque le régime social attachait la juridiction aux possessions territoriales, l'Église dut s'étudier à accroître les siennes et à se constituer la plus haute des hiérarchies, même au point de vue humain. Le fait est qu'elle acquit des richesses immenses, soit parce qu'elle était alors la seule société organisée au milieu du désordre, soit parce qu'elle cultivait les terres mieux que ne le pouvaient faire les séculiers et les protégeait par les immunités accordées aux possessions ecclésiastiques, soit parce que la dévotion et l'idée alors dominante de l'expiation portaient beaucoup de chrétiens h laisser leurs biens à l'Église ; d'autres, enfin, lui en faisaient donation pour les soustraire à la rapacité des seigneurs, sauf à les recevoir ensuite d'elle à titre de redevance, ou de fief, ou de bénéfice, protégés par les immunités ecclésiastiques.
Les peuples ne vénéraient pas seulement dans le pon- principauté tife le vicaire du Christ , le dépositaire de la vérité éter- pape. nelle, mais aussi le tuteur universel, le frein des puissants, l'oracle de la justice ; les nouveaux convertis s'agenouillaient devant celui qui leur avait envoyé les missionnaires
et lui déféraient les causes les plus controversées. Aussi, est-ce au pape qu'ils recoururent dans la persécution des Iconoclastes.
Grégoire II, auquel eurent aussi recours les évoques grecs (G), exposait à Tempereur la doctrine deTÉglise catholique sur ce point; et, disait-il, « si vous aviez interrogé •« des personnes intelligentes, elles vous eussent appris
< clairement que l'ignorance peut seule faire croire que « nous adorons des pierres et des murailles ou des ta- « bleaux ; nous, nous voulons uniquement rappeler la méc moire de ceux dont ils portent le nom ou les traits, et « relever vers le ciel notre esprit engourdi et plongé dans « la matière. A Dieu ne plaise que nous les regardions « comme des divinités, et que nous mettions en elles notre c conGance. Hais quand nous sommes en face de l'image
< de Notre-Seigneur, nous disons : Seigneur Jéstis^ venez « à notre aide et sauvez-nous; devant celle de sa sainte
< mère : Sainte Marie, priez votre Fils bien-aimé de sauver nos c âmes; et enfin , en présence de celle d*un martyr : Saint t Éiiennej qui avez répandu votre sang pour Jésus-Christ, et c qui avez tant de crédit près de lui, priez pour nous. »
L'Iconoclaste ne fit pas d'autre réponse que celle dont se servent les tyrans: < Qu'ils obéissent, ou malheur à eux ; » et : < J'enverrai à Rome des soldats pour briser les images c de saint Pierre,et en arracherle pape chargé déchaînes.» Toute Vltalie prit feu : Ravennates et Napolitains s'étant insurgés massacrèrent l'exarque, les Romains égorgèrent le duc Hèsilarate venu pour arrêter le pape. Les Italiens, ayant pris les armes pour se défendre, refusent de payer toute espèce de tributs, et proclament qu'ils veulent secouer le joug de ces Grecs dont la faiblesse leur inspire le mépris, que l'hérésie leur fait abhorrer, et ils se
PRimÈRES HERNIES. " 65
donnmt des magistrats de leur choix au lieu de ceux qu'ils avaient reçus de Gonstantinople.
Id, liberté pour ceux qui exagèrent tout, ou de faire réloge des papes pour avoir voulu émanciper lltalie du joug des étrangers, ou de les maudire pour avoir voulu se créer vie puissance. La vérité est que Grégoire interposa sa médiation entre le peuple et l'empereur pour les réconGilier, et qu'il rétablit son autorité à Naples et à Rome; mais pendant la révolution, les communes avaient recouvré leurs firanchises naturelles; peuple, consuls nobles , tous se réunirent pour condamner l'opinion que l'empereur voulait imposer, et Grégoire se trouva naturellement à la tête d'une fédération de cités, qui ne voulaient ni subir le joug byzantin, ni se soumettre à celui du roi des Lombards, mais qui soutenaient Rome et le pape comme des symboles de liberté et de nationalité.
Grégoire in (731) rejeta les édits des empereurs iconoclastes, et, ayant rassemblé quatre-vingt-treize évéques d'Italie, déclara frappé d'anathème quiconque détruirait, profanerait, blasphémerait les saintes images. Léon 11saurien se mit à l'œuvre pour rétablir Tobéissance par la force ; mais il apprit , à ses dépens, quels coups peuvent porter des bras armés pour la patrie et pour la religion.
Les Lombards pensèrent tirer parti de ces dissensions, eux qui, déjà mattrei d'une grande partie de Tltalie, visaient à la mettre tout entière sous leur joug, par l'acquisition même de Rome, de Venise et de la Ligurie. Dans ce but ils envahirent violemment la Pentapole et menacèrent Rome; mais les papes, voyant péricliter Tindépendance de l'Église, et avee elle les épaves de la civilisation latine, usèrent des moyens qu'on a toujours employés depuis Narsès jusqu'à Gavour. Ils contractèrent
66 mscocjRs n.
d'abord alliance ayec le roi des Francs (D), puis finiltèrent à venir arrêter les oppresseurs d'Italie.
Les Italiens voyaient, do côté des Grecs^ des lois tynmniques, une bureaucratie avide, des théologastres armés; du côté des Lombards, des bariMures sans foi ni mœurs, des dévastateurs qui ruinaient les propriétaires» dépeuplaient les villes au bénéfice de hordes armées et de chefs de bandes toqjours furieux ; des rois qui promettaient et mentaient y menaçaient et tremblaient. Pour faire contraste, s'offraient à eux de vieux prêtres, pleins de douceur, dont le caractère, la piété et la science inspiraient la vénération, qui faisaient des processions pour apaiser la colère divine et celle des hommes, tout occupés à prier, à exhorter» à donner des conseils, et qui savaient encore faire respecter dans le monde ce nom de Romain, qui alors, par la faute d*autrui, ne provoquait plus que le mépris.
origine Cependant les vœux du peuple se prononçaient en ia<domaine veur des papes et des Francs par eux appelés. En effet, "p?^.^^ Pépin, puis Gharlemagne, soutenus par les sympathies de la nation, n'eurent pas de peine à vaincre les Lombards, à détruire leur royaume ; ils restituèrent au pontife ce qui jadis avait été la propriété des Grecs, en sorte que les papes en eurent non-seulement le domaine utile, mais en réalité la souveraineté ; ils purent dire : « Notre ville de Rome, ou notre ville de Ravenne, ou notre vilie de Comacchio; notre peuple romain, > et prirent place parmi les princes de la terre.
Cette souveraineté temporelle des papes, siget de tant de controverses, n'est consacrée ni quant à sa nécessité, ni quant à son principe, soit intrinsèque, soit extrinsèque, par aucun dogme. La foi ne dit pas que le pouvoir temporel
PRElltiRBS HJÊRisIES. 67
Mit iadi^Mnstibto k Vaxercice du pouvoir spirituel ; cependaBl elle le conçoit de telle manière que^ certainea dieoD^nces étant données^ il ne peut dtre exercé que par nn chef qui ne soit le sujet d'aucun autre roi ; aussi, sans qu'il y ail lieu à hérésie, la question implique la nécessité d'opter entre l'esprit de l'Église et l'esprit de la réyohitîon.
Les papes voulant réti^ir dans leur intégrité les débris épars de la grandeur romaine, de façon que l'Ita-» lie ne restât plus sous la domination des Barbares, releyàrant l'osapire tombé sous les coups de ces derniers, et le pape Léon couronna Cbarlemagne «npereur d'Oc«' cidmt.
Ainsi prit naissance cette organisation du monde cbré- L'empire
chrétien.
tien qui dura pendant tout le moyen âge. Suivant elle, toute autorité dérive de Dieu, et Dieu l'a conSée à son vicaire sur la t^re, qui demeurait virtuelleoitet chef de l'humanité tout entière, rassemblée dans l'Église universelle, et qui tenait du ciel la puissance spirituelle et la puissance temporelle. Quant à la spirituelle, le pape la partage avec les évoques, qui l'exercent sous le contrôle de sa suprématie; et quant à la temporelle, il la confie à l'empereur qu'il a sacré. Celui-ci, sous la direction du pontife et après avoir reçu l'onction sainte , après avoir juré d'observer la loi de Dieu et les constitutions des peuples, devient chef visible de la chrétienté pour les intérêts de la terre. Gomme tel, il est au-dessus de tous les autres monarques: suivant la coutume ecclésiastique, il n*est pas héréditaire, mais élu chaque fois, et chaque fois couronné. Les deux pouvoirs s'appuient l'un sur l'autre; c'est pourquoi ils ne peuvent se diviser; ils ne peuvent non plus se détruire l'un par l'autre, la nature
68 DISCOURS n.
de leur juridiction étant diverse. L'empereur parfois prétendra se mêler de l'élection des papes; mais ceux-ci auront toujours à cœur l'indépendance de l'Église et celle de ses chefs. Si l'empereur viole la loi de Dieu, et les pactes qui le lient au peuple qui l'a choisi, le pape le déclare déchu, et le sépare même de l'assemblée des fidèles au moyen de l'excommunication. Dans les litiges entre l'empereur et le peuple, ou entre les rois et l'empereur, le pape prononce en arbitre suprême, et donne à sa sentence une sanction spirituelle (E).
Un pontife sans armes, sans intérêts domestiques ou dynastiques, sans préjugés de nationalité, qui décide les contestations entre princes souverains, imposant Thonnéteté, la justice, la charité à ceux qui ne connaissent que le caprice et la force, et les obligeant à obéir au nom de Dieu, est un type sublime qui peut-être n'a jamais été réalisé, mais qui exerce une bien plus grande influence que tant d'autres systèmes imaginés pour maintenir une libre alliance entre les peuples civilisés.
Rome, après sa conversion, avait tenu l'Église dans la dépendance, suivant en cela la tradition de la vieille religion nationale : à l'époque où nous sommes parvenus, cette dépendance allait cesser. Chez les anciens peuples germaniques, cependant, les droits et les fonctions du sacerdoce étaient confondus avec le pouvoir civil ; en sorte que, après leur conversion, ils admirent les évêques dans les conseils du royaume conune ducs et comtes, et les rois assistèrent aux synodes ecclésiastiques, enlaçant ainsi dans le même cercle l'État et l'Église, le christianisme et la nationalité. Les royaumes qui se formaient alors, cherchaient une sanction à leur naissance, en faisant hommage au pontife et en reconnaissant sa suzeraineté.
PRKIOÈRES HÉRÉSIES. 69
Quand le sabre d'un soldat ou l'outrecuidance d'un feudataire tranchait les différends, l'Église conservait une procédure légale, des enquêtes, des écritures juridiques, des contrats ; aussi ce fut une grande conquête de liberté pour les peuples et un grand frein pour les princes que l'extension du droit canonique, recueil d'ordonnances émanées de l'autorité la plus désintéressée.
Les évéques, au nom de ce droit et en vertu du caractère dont ils étaient revêtus, comme aussi en vertu de la puissance qu'ils avaient acquise en leur qualité de grands barons et d'électeurs des rois, avertissaient les puissants chaque fois qu'ils s'écartaient de la justice ; ils protégeaient la femme contre les caprices des passions brutales; par la trêve de Dieu et le droit d'asile dans les temples, ils remédiaient aux conséquences funestes des guerres privées, luttes interminables, là où était en vigueur le droit de la main arméej c'est-à-dire de la vengeance privée.
Faut-il s'étonner, après cela, de voir grandir autant la puissance du chef des évêques ? Elle n'est pas certes dans l'essence de sa mission ; mais elle ne lui est pas incompatible, et elle fournissait aux papes l'occasion de développer et d'étendre la civilisation. Rome veillait aux intérêts des peuples les plus lointains, en accueillant leurs réclamations, par ses écrits, par ses citations, par l'envoi de nonces et par l'institution de tribunaux de nonciature ; là où il n'en existait pas d'autres ^ , elle se posait en arbitre dans les contestations des princes entre eux ou dans celles def princes avec les peuples ; elle dictait des lois communes à tous, fondées sur la justice éternelle.
(1) Voir Celestino Masetti, Des avantages Tproeurés aux nations chrétiennes par les pontifes romains au moyen de l'institution des nonciatures apostoliques. Rome, 1842.
70 i>ï^ôims n«
défit quelcjoesHiDes peaveat, au Biilîeu même des circon- ^ stances sidiférenlesoùnoQ8vivoiis,parattreixiopportunes, mais jamate injustes.
Si donc l'autorité pcmtificale grandit con^me \m géant, cefireftitpasreffet d'une ambititfii transmise pendant mille anâ par une suite de papes si dtrars d'origine, de patrie, de règle, de mœurs, de science, de parti, d'humeur, de passions, et cependant tous infailliMement d'accord dans l'ordre des choses célestes ; durant tout le moyen Age, ils n'ajoutèrent pas A leur domaine par vcrie de conqoéte une seule palme de terre ; leur politique subit les varialions inhérentes aux vicissitudes de ce monde; ils étaient tantM chassés, tantôt prisonniers, tantôt souffletés par ces puissants, sur lesquels ils exerçaient une autorité abso^ lue en mati^e religieuse, eC qu'ils empêchaient de de* venir les tyrans de leurs peuples.
De ce mélaiige de droits et d'intérêts naissaient de fré* quentes secousses, qui constituèrent une grande partie de l'histoire du moyen âge, et furent la sowce des hérésies poiUtiques dont nous devonU nous occuper par la suite. Pour les comprendre, îl est utile d'édairdr la nature de ce saint empiré romamy qui, par ce titre même, montrait ses aspirations à une «iprématie morale, et sa tendance à modeler la société laïque sur la hiérarchie ecclésiastique en introduisant un ordre légal parmi les peuples sans lien entre eux , ce qui était aussi l'intention des pontifes. Cette su{»rématie iie doit pas se confondre avec la monarchie universelle^ mais elle ten^ dait à unifier la puissance laïque pour la discipliner sous l'action de la puissance de Dieu : elle ne s'attirait pas le respect au moyen des armées et de la force matérielle; mais, par le droit et l'idée du devoir, elle établissait
PREMIERES HâutSIES. 71
une grande fédération, dans laquelle, sous un chef électif, pouvait subsister une forme de gouvernement quelconque ; c'était un pouvoir supérieur et non une souveraineté domaniale, qui respectait l'individualité des nations, et cependant les maintenait d'accord, en développant dans chacune d'elles une civilisation propre, et dans toutes la civilisation universelle.
AU DISCOURS n.
(A) — Je ne sais pas jusqu'à quel point ces excuses peuvent s'appliquer à Agrippinus, évèque de Gôpe, dont j'ai parlé dans mon Histoire de la vUle et du diocèse de Câme^ et dont j'ai fiût ressortir les erreurs : j'ai ainsi paru manquer de respect envers un prélat qui a été honoré du titre de saint. Mais la vérité avant tout; puis il n'est pas dit qu' Agrippinus ne soit pas revenu de ses erreurs. J'ai pour confirmer mon assertion non-seulement une lettre de saint Golomban à Boniface IV, mais encore une belle inscription gravée sur une pierre, qui sert maintenant de table au maitre-autel de l'église d'Isola sur le lac de Gôme , et qui est ainsi conçue :
Degere quisquis amat ullo sine crimine vitam
Ante diem sempar lumina mortis habet.
Illius adventu suspectus rite dicatus
Agripinus prœsul hoc fabricavit opus.
Hic patriam linquens propriam, karosque p^entes
Pro sancta studuit pereger esse fide.
Hic pro dogma patrum tantos tollerare labores
Noscitur, ut nullus ore referre queat.
Hic humilia militare Deo dévote cupivit
Gum potuit mundi celsos habere grades.
Hic terrenas opes maluit contemnere cunctas
Ut sumatmelius praBmiadigna.... (poloTsibi?).
Hic semel ezosum saeclum decrevit habere
Et solum diliget mentis amore Deo.
Hic quoque jusn sequens Domini legemque Tonantis
Prozimum ut sesse gaudet amare suum.
Hune etenim quem tanta virum documenta décorant
Omat et primae nobilitatis honor.
His Aquileja ducem illum destinavit in oris
Ut gerat invictus prœlia magna Dei.
NOTIS BT ÉCLAlBaSSEMENTS AU DI^OURS H. 73
His caput est fàctus sommus patriarcha Johannes
Qui prsBdicta tenet primus in orbe scidem.
Qnis laadare valet demm populomque comensem^
Kectorem tantum qui petiere sibi?
Hi sinodos cuncti venerantur qi^^tuor aimas,
Concilium quintum postposuere malnm.
Hi bellom ob ipsas multos gessere per annos
Sed semper maasit insuperata fides.
(B) — ', Gomme nous ferons plusieurs fois, dans ces discours, allusion aux opinions des premiers hérétiques, il est bon d*en indiquer brièvement la signification.
Les Paulinistes et les Photiniens croyaient que Jésus-Christ n'était qu'un simple homme, n'ayant jamais eu d'existence avant sa conception.
On appelle Simoniaques, c'est-à-dire imitateurs de Simon le Magicien qui offrait de l'argent à saint Pierre pour en obtenir le pouvoir de communiquer le Saint-Esprit, ceux qui trafiquent des choses saintes, et le plus ordinairement des bénéfices.
Les Ariens niaient la divinité du Christ, et les Macédoniens la divinité du Saint-Esprit.
Les Nestoriens divisaient la personne de Jésus-Christ, et niaieiil qu'en lui Dieu et l'homme fussent une seule personne; partant de là, ils ne reconnaissaient pas à Marie le titre de mère de Dieu.
Les Eutychiens confondaient les deux natures en Jésus-Christ, prétendant que, de sa nature divine et de la nature humaine, il s'en était formé une seule et unique.
Les Manichéens et les Marcionites croyaient à deux principes indépendants, l'un auteur du bien, l'autre auteur du mal; l'un créateur de l'âme, l'autre créateur du corps; l'un émanant du nouveau Testament, l'autre de l'Ancien.
Novatien refusait à l'Église le pouvoir de remettre les péchés. Les Donatistes invalidaient le baptême conféré par les hérétiques. Aérius rejetait l'épiscopat, la prière pour les morts, les jeûnes établis par l'Église, et les autres observances ecclésiastiques ; Vigilantius, le culte des reliques et l'invocation des saints ; les Iconoclastes, toutes les images.
Les Pélagiens niaient le péché originel et la nécessité de la grâce intérieure.
Les Semi-Pélagiens admettaient le péché originel, et ne niaient pas la nécessité de la grâce intérieure pour accomplir notre salut; mais ils disaient qu'elle se donnait en vertu de mérites précé-
Î4 nOTCS ET ÉCLAIRCISSBIIBIITS AU DISCOURS H.
dents, et que l'homino commence son sidut par Icd-même, sans la grâce.
Plus tard Bérenger nia la présence réeDe«t la transsubstantiation ; les Albigeois renouvelèrent les croyances des Manichéens, et les Vaudois, celles d'Aérios et de Yigilantios.
Tels sont les principaox hérétiques : mais l'énumération de chaque secte particulière serait trop longue, et nous renvoyons au Dictionnaire des hérésies de Pluqnet, et à la tradioiction française du ComiMHitamim fer$§ri»ii de saint Yincent de Lérins, lute par Tabbé Pavji qui en compte soiiaste et une dans le quatrième siècle.
(C) — ^ Dans les œuvres inédites q«e le cardinal Mal a tirées de la bibliothèque vaticane, on trouve une importante confession de la suprématie de Févéque de Rome , faite par un patriarche grec, anténeure d'un demi-<ûècle au schisme. Cet évoque, défendant le enlte des saintes images contre les attaques qu'il recevait dors ^e la part de Constantin Cqpronyme, dit que l'erreur des Iconoclastes avait pu avoir on motif d'excuse, mais seulement avant le second synode de Nicée : « Ce synode fut assemblé fort à propos et très-légitimement; puisque, selon les antiques règles établies de droit divin, les places d'honneur et la présidence de l'assemblée avaient été réservées à une fraction notable du dergé supérieur d'Occident, c'est-à-dire appartenant à la vénérable Rome ; sans le concours duquel aucun des dogmes ^'on examine dans l'Église, fût-il déjà admis par des décrets canoniques et par le fait d'usages ecclésiastiques constants, ne sera jamais considéré comme approuvé et transformé en une définition absolue et pratique. C'est pourquoi l'I^lise d'Occident jomt de l'immunité de la primauté sacerdotale, et elle conserve cette dignité comme lui ayant été transmise par les deux coryphées de l'apostolat.» Sviyxexpoti^To jèt^ roOto (ucX(9Ta lv6uoS>ç^ xoc\ hwj^viXK' hziiiztp ^^, xoxà
i^po^ôpsusv, Soov TE vfiç iojce^ioiç Xjj^euk , jjrot tvJc TcpsoCuTEpoç l^c(>[ii}ç (AJpo; 0^ dfoT^fiov, âv dfvcu oùdèv SéypA tjbcA z^y ixxXY]9{av xiv(XifJL£vov, Scofiotç xavovuMî; xa\ IcpatixoTts lleoi vcvo{Jit«piyoy dfvciiOcv, xf^v Boxif«Aa(av oi ^/ots, ^ SiÇait' dfv jzoie ttjv TiEpa^vtv, £)c Bà Xay<5iVTW xattà Tf,v UptriOiSvriV ^épy^tv^f xol t&v xopu^pofiov iÇ ^ia>9r6^i; CYK£)^ctpivijiiro¥ ib
(D) — Etienne II, à la diète de Quiersy le 14 avril 754, contracte une alliance avec Pépin.
« Statuimns cum consensu et clamore omnium, ut tertio kalen-
IIDÎSS ET A^LàmCœSHSNTS kXJ DISCOURS II. 75
das m^ATom (19 ovft'Q in Ghristi nornine hostifiter Loogobardiam adissemus; sub hoc, quod pro {Motionis foddere per quod pollieimos M 8pdQdeiim$ tîbi, beatis3imio Petro clavigero regtii cœlestis «t princâpi apostolonm , et pro te hnio almo vicario tao Stephaao egregio pap» saxi8»eq<ie pontiid, ejusqne sueoessoribiis iisqae in finem mciill, per consenspom et vohmtatem omnium ioihBcriptemm abatnm, dtcam, comîtiim Fnmeorom, quod si Dominus Deas ooster pro «oie mmitàu saorisqoe precibus, yiotores nos ia gente et regno Loogobai4onun esse constituent, omnea elTitates aÉfae dueita sen oastra, sicqae msisial cum ezarcatu Ratennal«n,neo non et omnîa qu» pridem tu» perimperatonifli largition^Bi subsistebanft (^tioid, mÊtoà specialiter inférius per adnolatos fises fiserit declaratum, «amia qêm infini ipsos fines fùerint ullo modo ooustitota Tel r^rta, gu» iniquissimaLongobardomm geaeratione devastata, intasa, subtraeta, nllatem» alienata sunt, tibi, tuîsqae vicariis aub ottme integritate «temaliter tïonoedimus, nnllam nobis nostrisque successoribus infra ipsas terminationes potestatem rsservatam, nisi solummodo ut oratiouibus et animiB requiem proflteamur, «t a vobis populoque vestro patritii Romanorom voceneur . • Sait la délimitation <tes frontières.
Consultez sur Tauthenticité de ce document Troya et Brunengo. Les Crigifèês de le $ow)eraineité temporelle ées papes, Rome, 1862.
(E) — Lors de l'élection de Pcmpereur, l'arehevôque de Cologne lui adressait ces questions :
Voulez-vous maintenir de toutes vos forces la sainte foi catholique?
Voulez-vous être le défenseur et le protecteur des saintes églises et de leurs ministres?
Voulez-vous faire acte de soumission et d'hommage au Saint- Père le pontife romain, et lui garder la fidélité qui lui est due? promettez -vous de ne point "violer la liberté ecclésiastique, de vous montrer à tous bienveillant, doux et affable comme il convient à la dignité royale? voulez-vous enfin régner non pour votre propre bonheur, mais pour le bonheur du peuple tout entier, et attendre la récompense de vos bienfaits non pas sur la terre, mais dans le ciel?
Après qu'on lui avait mis la couronne sur la tête, l'empereur prononçait cette formule : « Je jure et je promets, en face de Dieu et de ses anges, d'observer les lois, de faire justice, d'affermir les droits du royaume, de rendre l'hommage dû au pontife ro-
76 NOnSS ET ACLAIRCISSEMEIfTS AU DISCOURS U.
main et aux autres évoques et vassaux, et d'assurer la conservation des donations faites à l'Église. •
Je n'ai point été chercher ces notions sur la distribution du pouvoir dans les ouvrages des théologiens et des romanistes ; mais dans le Miroir de Souabe^ constitution de l'antique Germanie, où il est dit que le Christ, prince de la paix, a laissé sur la terre deux épées pour la défense de la chrétienté; qu'il les a confiées à saint Pierre, une pour le jugement séculier, l'autre pour le jugement ecclésiastique ; la première a été prêtée par le pape à l'empereur {des welUichen GerichUs Schwert darUhet der Papst dem Kaiser); la seconde reste au pape comme signe de son pouvoir de juger; il est monté sur un palefroi blanc, et l'empereur doit lui tenir l'étrier pour que la selle ne se dérange pas : ce qui signifie que, si quelqu'un résiste opiniâtrement au pape, l'empereur et les autres princes doivent le contraindre à lui obéir même en le bannissant de leurs États. Personne ne peut excommunier l'empereur excepté le pape, et encore ne le peut-il que pour ces trois causes : s'il chancelle dans la vraie foi ; s'il répudie son épouse ; s'il trouble les églises et les maisons de Dieu. Lorsqu'on découvre des hérétiques, il faut procéder contre eux par-devant les tribunaux ecclésiastiques et séculiers ; la peine est le feu. Tout prince qui ne punit pas les hérétiques est excommunié; et si dans l'espace d'un an il ne vient pas à résipiscence, le pape le privera de ses fonctions souveraines et de toutes ses dignités. (ScHiLTER, Antiq, Teuton,, 1. 111.)
Ag« de far de la Papaaté. X<68 oonenlrtnatree. X<68 inTesatorat.
Guerre entre la orowe et l'Apèe.
Notre religion est inaltérable dans son essence ; mais, L^ÉcUse dans sa forme contingente, elle touche aux choses hu- dans son maines, et elle est exposée à la souillure des intérêts et spintacoie,
' '^ comiptible
des passions de la terre. De nouvelles irruptions de Sar- g,*^^ rasins et de Hongrois et une horrible suite de calamités «>°^«°*^ avaient frappé l'Italie ; la rénovation même que les papes avaient espérée du rétablissement de l'empire d'Occident amena d'autres désastres causés par ce principe dissolvant de la féodalité, qui attachait la juridiction à la jouissance de la terre, et transformait ainsi tout propriétaire en prince ayant le droit de rendre la justice et de faire la guerre. Le résultat direct fut un état permanent de luttes et de guerres privées avec la démoralisation qu'engendre ce fléau, quand il devient un mal chronique. Les princes et les barons , voyant d'un œil d'envie les richesses immenses de l'Ëglise et Tinfluence qu'elle leur devait, voulurent du moins en avoir leur part.
Toute vacance d'un siège épiscopal et de la chaire simonie. pontificale ouvrait comme un champ clos au trouble, à la corruption et aux violences : on se disputait la mitre et la tiare comme on se disputait la couronne impériale. Les empereurs, comme tuteurs de l'Église,
78 DISCOURS m.
crurent remédier au mal en présidant aux élections et en se réservant le droit de les conGrmer; mais ce qui était d'abord une protection, un remède contre des abus déplorables, devint une odieuse usurpation et une lourde chaîne, quand ces mâmes empereurs ne voulurent plus tenir pour légitime l'élection d'un pape qu'autant qu'elle eûtreçQ learftpprohatîon. Suivant la loi féodale, tout devoir venait dhatn engagement personnel. La jouissance de la terre elle-même n'était plus qu'une concession qui avait son symbole dans les actes matériels et solennels, et qui était réglée par des pactes exprèsu Ce caractère s'étendait même aux biens dont les souverains et les barons donnaient l'investiture aux églises et aux ecclésiastiques en vertu des droits réguliers. En conséquence, ils prétendaient à la jouissance de ces biens pendant la vacance ; c'était là ce qu'on appelait la régale utiles, et aussi un droit de pourvoir aux bénéfices pendant que les évéchés étaient sans titulaires : c'était là ce qu'on appelait la régale (Thath neur. De cette façon, l'empereur et les hauts barons conféraient aux prélats l'investiture, non-seulement des biens, mais aussi de la dignité, c'est-à-dire qu'ils faisaient cette investiture^ non-seulement par le sceptre et l'épée, signes du pouvoir temporel, mais encore par l'anneau et la crosse, signes de la puissance spirituelle» et recevaient de ces prélats l'hommage et la promesse d'obéis sance.
iDcontinenee. C'était mettre r£glise dans les chatoes et en dénaturer l'esprit : car les factions qui portaient au trône impérial tantôt un Franc, tantôt un Italien» tantôt un Allemand, se réglaient aussi sur les caprices de ces élus pour choisir les papes* La tiare s'obtenait par les intrigues des femmes, les cabales des suppôts de la politique, la vio-
AGE DE FER. — LES mVESTITURES. 79
lence des krtm; k pape Formose, sans autre motif appâtent que soD penchant pour la faction italienne, fot anra« ché de son tombeau par son successeur» et, dans le procès qu'on fit à son cadayre^ il fut condanmé à perdre la tête et les trois doî^rts avec lesquels il avait donné sa béné» diction, et à être précipité dans le Tibre. Enfin, on dé* pouiUa de leur caractère sacré les clercs qui avaient été ordormis de sa main. Théodora et MaroEÎa faisaient monter sur le siège suprême leurs favoris et leurs parents; la factiim d'AIbano et celle de Tusculum, lltalienne et l'ÂUemande emprisonnaient, déposaient, rétablissaient les papes, allaient jusqu'à en créer un de dix-huit ans (Jean XII) (A) . Tous ces désordres ont été racontés avec l'exagération ordinaire aux partis, et on est allé jusqu'à dire que la chaire suprême aurait été souillée par une certaine papesse JeannSj qui, plus tard, dans la solennité d'une procession, se serait révélée en mettant au monde un enfieint (B). « L'Église, comme pour confesser qu'elle n'avait plus en elle-même les éléments de sa régénération, la demandait à l'autorité séculière. Othon le Grand de Saxe , après avoir reçu à Rome la couronne impériale, prêta rhommage*lige au pape Jean XII, en lui confirmant les donations de Pépin, de Gbarlemagne et de Louis le Pieux. »
Informé plus tard des honteux déportements de ce pontife, il le déposa et fit déclarer par les prélats qu'il appartient aux empereurs de donner Tinstitution aux papes et l'investiture aux évéques(964). Ainsi l'empire romain reconstitué au temps de Gharlemagne comme principe d'équilibre politique, comme garantie de la justice sociale, grâce au cercle mal défini de ses attributions, entrait en conflit avec l'autorité pontificale, et, au milieu
80 DISCOURS m.
des Tiolences, des ]flchetéS; qui sont les fléaux mortels de la liberté, Tun perdait quelque chose de son caractèit sacré, Tautre de son indépendance.
Les abbayes et les paroisses étaient données en cornmende à quelque séculier qui s'en appropriait les revenus, en négligeant les charges ou en les confiant à quelque pauvre moine. Les honmies de conscience droite répugnaient à de tels marchés, et les sièges ecclésiastiques restaient alors à des hommes pervers ou de basse extraction. Comment ceux qui entraient ainsi dans la bergerie avec la violence des loups, ou grâce aux évolutions tortueuses du serpent, pouvaient-ils être des gardiens vigilants? Les évéques qui avaient reçu leur dignité des mains du prince, et qui en espéraient d'autres de lui, favorisaient les intérêts de ce prince; ils cherchaient à acquérir de Tor par tous les moyens pour acheter un nouvel avancement, et refaisaient leur trésor en trafiquant des choses saintes.
Il leur fallait aller à la guerre ou y envoyer leurs hommes^ suffire aux frais de voyage, et étaler à la cour un luxe profane; trop souvent la dignité dont ils étaient revêtus avait été acbetée au prix d'humiliants et honteux services et par un péché bien caractérisé. La demeure des chanoines et des moines ne retentissait plus du chant des cantiques et des litanies , mais du son de la trompe, des aboiements des chiens et des hennissements des chevaux : on préférait l'épée à la vertu, et à la religion la superstition qui en est la plus grande ennemie. Gomment donc les prélats auraient-ils pu blâmer et corriger des vices dans lesquels ils étaient eux-mêmes plongés?
Les bénéfices ecclésiastiques se donnaient en usufruit à des laïcs; à tous les profits abusifs qu'en tiraient les
dores, il ne manquait que le droit de les transmettre par ■»
tomariafe
hérédité: c'était à ce résultat que tendait Thérésie des Ni- ^ colaiteSy qui , en s'appuyant sur des exemples antiques, plus ou moins établis, de la tolérance indulgente de rËglise, demandaient le mariage des prêtres.
Ainsi rËglise était menacée de voir s'introduire dans les fonctions de ses ministres Thérédité, contraire à son essence et qu'elle avait toujours repoussée ; on allait convertir en héritages de famille ces biens qui lui avaient été attribués pour qu'elle en flt le patrimoine des pauvres. Si jamais il y eut un moment dans l'histoire où l'on pot douter de la promesse de Jésus^Christ sur Téternelle durée de son Église, ce fut ce commencement du onzième siècle, qu'on a justement appelé Vdge de fer de V Église^ tant paraissait éteint en elle l'esprit de sainteté et de charité. Heureusement elle eut pour se guérir les secours qui ne lui manquent jamais'; décrets de morale et de discipline émanés des conciles, réforme des ordres monastiques anciens, introduction d'ordres nouveaux comme ceux des Camaldules, de Gluny, des Chartreux, qui devaient enfanter de merveilleux modèles de sainteté et de charité, tels que saint Pierre Damien, saint Jean Gualbert, le bienheureux André de Yallombreuse , saint Romuald, saint Nil, et bientôt Grégoire VII.
Il se nommait Hildebrand et était né à Soana, dans oragoirevii le pays de Sienne. D'une érudition profonde , de mœurs austères et d'un cœur droit , il avait une raison calme et forte pour concevoir une idée, une ferme prudence pour la mettre à exécution. Il dut à ces grandes qualités son élévation aux plus hautes dignités ecclésiastiques; et, révolté de l'universelle corruption, il se proposa de corriger Immonde en corrigeant dans sa forme extérieure l'Église,
qui en est la têu. Aussi longtemps que les sièges épiscopaux s'achèteraient, que les dignités ecclésiastiques s'acquerraient à prix d'or et par la brigue, que le libertinage ferait pencher les postulants plutôt du côté des princes vendeurs que du côté des papes réformateurs, pouvait-on espérer que les évéques recouvreraient cette indépendance d'autorité qu'ils avaient sacrifiée pour conquérir la triste indépendance de leurs mœurs? Hildebrand résolut de briser la triple chaîne qui asservissait le clergé au monde, c'est-à-dire la richesse immobilière, la famille et l'autorité temporelle. Pour cela, il fallait entrer en lutte avec les rois menacés de perdre ainsi une partie de leur puissance, avec les prêtres qui se verraient gênés dans leurs passions, enfin avec les habitudes perverses et la soif des jouissances. Une si grande entreprise demandait un homme extraordinaire, et de tels hommes ne doivent pas s'apprécier à la mesure commune.
Hildebrand allait trouver des papes élus par l'empereur ; il leur persuadait d'abdiquer pour se faire légitimement réélir par le clergé et par le peuple; et afin de prévenir les brigues des factions, il fit confier l'élection à une assemblée de cardinaux-évéques et de cardinauxclercs S sous réserve de l'approbation du clergé et du respect dû à l'empereur. Ce fut pour les grands un amer déplaisir que de perdre un privilège qui était pour eux une source de lucre et d'influence , et ils recoururent à 1 empereur Henri IV (1061), pour qu'il leur donnât un
(l) Les cardinaux-évêques étaient ceui d'Ostie, de Porto, de Sainte- Rufine, d'Albe, de Sabine, de Tusculum, de Préneste, vicaires du pape en sa qualité de curé (parroco) de Saint-Jean de Latran. Les cardinauxprêtres étaient les curés attachés aux quatre autres églises patriarcales de Rome; les cardinaux-diacres étaient à la tête des établissements de charité.
papeehoisi de préférence parmi les habitants c du paradai /Italie, > c'est-à-dire de la voluptueuse Lombardie, dans l'espérance qu'il aurait des entrailles de compassion pour la fragilité humaine.... Henri choisit Cadolaûs, èvêqne de Parme, qui, soutenu par les armes impériales ' et par la faction de Tusculum, prit possession de la chaire pontificale ; mais Hildebrand fit proclamer par les cardinaux l'austère Milanais Anselme de Baggio, qui prit le nom d'Alexandre II. De là naquit une guerre civile qui dora jusqif à ce que Gadolaùs eût été vaincu et que le condie de Mantoue eût confirmé Alexandre.
Celui-ci mourut en 1073, et aussitôt le peuple assemblé
en tumulte proclama pape celui qui depuis longtemps
faisait les papes, c'est-à-dire Hildebrand, qui prit le nom
de Grégoire Vil. Après avoir puisé une force de plus dans
l'assentiment que l'empereur donna à son élection , le
nouveau pape attaque à visage découvert la simonie et
VincoDfinence, et cherche à faire prévaloir contre la force
brutale cette pensée que la toute-puissance de l'empereur
devait subir rinfluence du sacerdoce, comme le corps doit
subir celle de l'âme et l'énergie physique celle du talent.
n n'entre pas dans notre cadre d'exposer en détail l'a- Le manage
des
gitation qu'il souleva à ce propos dans le monde entier. ,p'^*^* Pour nous en tenir à l'Italie et aux hérésies qui s'y étaient produites, nous dirons qu'en Lombardie, par-dessus tout, s'était développée parmi les ecclésiastiques la plaie du concubinageel celle de la simonie (G). A Milan principalement, on prétendait que Tévéque saint Ambroise avait permis le msriage aux membres du clergé (D) : le clergé milanais , gonflé de Torgneil que lui donnait sa richesse, soutenait que saint Ambroise n'était pas inférieur à saint Pierre, et, reniant lei papes, il s'attachait aux rois et aux empereurs
S'k DISCOURS m.
de qui il achetait les faveurs pour les revendre ensuite. Le clergé inférieur et le peuple étaient scandalisés de pareils désordres, surtout lorsqu'ils les rapprochaient de l'austérité des moines ; et quand les prélats disaient la messe, la foule les laissait seuls à l'autel. Anselme de Baggio, resté à la tête des zélés fidèles ^ même après être devenu évéque de Lucques , s'unit à Landolfe Gotta et à Arialdo d'Alzate, chefs reconnus des orthodoxes, afin de lutter contre l'archevêque Guido de Yelate et contre ses créatures. Le diocèse se partagea en deux camps ; dans Tun étaient les Nicolaïtes , dans l'autre les dévots qu'on appelait Patarins^ Rome soutint ces derniers, et les synodes provinciaux les appuyèrent aussi.
En vain voulut-on tourner contre eux les armes temporelles : Anselme et Pierre Damien parvinrent à remettre l'église de Milan sous l'obéissance du pape^ et son archevêque, dans un synode tenu à Rome, occupa la première place après le pontife suprême de la main de qui il avait reçu l'anneau, dont l'investiture était donnée auparavant parles rois d'Italie. Les coupables se soumh*ent àla pénitence, qui consistait pour ceux qui étaient convaincus de fautes moins graves à jeûner au pain et à l'eau pendant cinq ans, deux jours par semaine, et trois jours dans les carêmes de Pâques et de la Saint-Jean. Les plus coupables devaient prolonger cette pénitence pendant sept années en y ajoutant le jeûne du vendredi pendant toute leur vie. L'archevêque fut condamné à cette pénitence pour cent ans, mais avec faculté de se racheter moyennant la promesse d'envoyer tous les clercs coupables en pèleri-
(1) Ne pas confondre ces Patarins avec les hérétiques qu'on désigna plus tard sous le même nom. {Note de$ fraducteurt,)
nage au tombeau des Apôtres et au tombeau de Jésus- Christ en Palestine.
Ce pèlerinage avait donné une ferveur nouvelle au chevalier Herlembald, qui devint le chef des Patarins, et qui, persuadé que la soumission des Nicolaïtes était un acte de pore hypocrisie, les poursuivit sans relâche (1066). Béni par Anselme de Baggio, qui était devenu pape, il arrachait des autels les prêtres mariés, et s'appuyait sur le peuple pour réprimer les grands qui soutenaient les prélats, leurs parents, les armes à la main. Ces mêmes grands firent assassiner Arialdo, et, se retournant vers Tempereur, ils en obtinrent l'intrusion d'un nouvel archevêque. Herlembald, pour résister aux empiétements, ne recula point devant le sac et l'incendie ; après avoir établi & Milan un gouvernement nouveau, il conGsqua les biens des prêtres concubinaires et fit respecter son autorité, malgré les armes et les calomnies de ses adversaires, jusqu'au jour où il tomba frappé par les nobles. Il fut dès lors honoré par le peuple comme un martyr, et son culte a été admis par l'Église (E).
L'envoyé de l'empereur approuva hautement l'assassinat, proscrivit les Patarins et choisit un nouvel archevêque ; mais le peuple ne se donna pas de repos tant qu'il vit les biens de l'Église et les aumônes détournés au profit des riches et des familles de prêtres ; il fit prévaloir sa volonté et tint la main à l'observation du décret du pape qui impose le célibat. Ainsi dégagés de tout lien de famille, les ministres de l'autel restèrent une milice entièrement consacrée au service de l'Église et aux intérêts du peuple.
Turin appartenait alors à la province ecclésiastique de Biilan. Gunibert était évêque de cette ville. Saint Pierre Damien lui éerivit une lettre en huit chapitres dont le titre
86 DISCOURS ni.
était : Contra clericos intemperanUs. Il lui reprochait d'à* voir, par excès de tolérance, partagé la faute des prêtres qui avaient chez eux des femmes à Fétat de véritables épouses, c Ce qui augmente l'étonnement, ajoutait TécrivaiUy c'est que cet évéque qui ferme les yeux sur le crime d'autrui, est lui-même austère dans ses mœurs, et que ses prêtres pour tout le reste honnêtes et studieux, pleins d'amour pour l'étude, nous apparaissent quand ils s'avancent vers lui comme un chœur d'anges lumineux (F). »
Vers le même temps le patriarche d'Aquilée, qui s'était, ainsi que nous l'avons dit, soustrait à l'obédience de Rome, y rentra (1079), et en recevant le pallium il prêta un serment qui fut plus tard étendu à tous les métropolitains et évêques nommés directement par Rome. Ils s'obligeaient, comme les vassaux envers leurs suzerains, à garder fidélité au pontife, à ne rien tramer contre lui, à défendre la suprématie de l'Église romaine et la juridiction de saint Pierre ; à assister aux synodes que le pape convoquerait, à recevoir les légats avec les honneurs dus à leur dignité. Ils s'engageaient aussi à visiter tous les trois ans le tomt)eau des Apêtres, et à rendre compte par des envoyés spéciaux de l'administration de leur diocèse ; à observer les constitutions apostoliques et à ne rien aliéner des biens composant leur inense épiscopale. Apofféc Cette autorité de l'Église reconquise par l'abnégation du poiuance clergé et sa pleine soumission à un chef suprême, il fallait la consolider, en faisant disparaître le droit usurpé des seigneurs laïques, qui prétendaient investir les grélats de leur dignité en exigeant d'eux l'obéissance et divers services : si l'Église, pour s'y soustraire, avait renoncé à ses avantages temporels, elle aurait perdu par cela même tout éclat extérieur et toute juridiction , puisque celle-ci était
AGE DK FVA\. — LES INVEsTITl. i; !> . ^?
attachée à la possession des terres; si elle les avail coiiser- Tes sans accepter la formalité de rinvestiture, ces biens, qui composaient pent-étre alors le ti^rs des biens de la chrétieiité, auraient été soustraits à l'autorité des princes pour retomber sous celle des pontifes; et ceux-ci, se sentant fortifiés à ce point, n'auraient tendu à rien moins qn'à dominer les rois. Grégoire VU ne reculait pas devant cette conséquence extrême (G), comme le pourrait faire notre siècle, qui s'annihile en &it devant ces monarques contre qui, en paroles, il se vantede lutter et de tenir ferme. Alors la liberté avait plus qu'aujourd'hui un sens large et positif^ et cette lutte du sacerdoce avec Tempire, des pouvoirs politiques usurpés avec les libertés natorelles, enfanta l'idée moderne de Y État, Si la source du pouvoir est Dieu même, et si Dieu a pour représentant sur la terre le pape, edni-ci doit être supérieur aux rois. Si la société dans sa corruption ne peut se régénérer que par Itglise, il ùiuU de toute nécessité, que cette Église domine les trônes. C'était déjà en vertu de cette supériorité que Grégoire VII veillait aux intérêts même temporels des peuples. Aux uns il défendait le commerce des esclaves, il reprochait à d'autres leurs vices, il excommuniait les rois qui n'obéissaient pas à la sommation qu'il leur avait adressée, il en obligeait d'autres à continuer à l'Église l'hommage que leurs prédécesseurs lui avaient consenti en échange de sa protection. Il voulait aflranchir les boDunes que les barons tenaient en esclavage. Son intervention devait avoir d'autant plus d'effet qu'il ne faisait rien par intérêt ou par ambition personnelle, et qu'il se montrait inflexible comme celui qui s'appuie sur des inaximes qui n'admettent point de doute et qui ne comportent pa# les hésitations de la crainte.
88 DISCOURS m.
m pap« Voilà ce que les modernes adulateurs lyriques d'un empw«ar. empereur qui insulta un pape suppliant, appellent le comble de l'arrogance : ils ne peuvent souffi*ir que le représentant des droits du peuple et de la morale humilie un tyran dépravé. L'empereur Henri lY, outre ses turpitudes personnelles, avait violé la constitution qu'il avait jurée aux Saxons. Ceux-ci portèrent leur plainte au pape, et le pape^ à plusieurs reprises, admonesta Henri. Cionmie celui-ci promettait et ne tenait point, il le cita à Rome pour se justifier, et déclara qu'en cas de contumace l'empereur serait personnellement déchu, et que ses sijgets seraient déliés de leur serment d'obéissance (1076). ;• qae De uos jours, dans de semblables occurrences, on fait
lit lion
monkatioii. dcs révolutious, dcs barricadcs, le sang coule ; mais alors les rois étaient choisis à la condition sous-entendue qu'ils se montreraient dignes de la couronne, c'est-à-dire se conformeraient à la morale, qui était pour eux la môme que pour tous autres. Cette condition était sanctionnée par le jugement d'un arbitre suprême : quand cet arbitre déclarait que la condition avait été violée, les peuples cessaient d'obéir, et le roi indigne était frappé d'une l>eine toute morale, de l'excommunication, qui mettait hors de la communion de prières lui, le coupable, et avec lui les personnes ou les provinces qui lui gardaient obéissance. Dans le pays excommunié cessaient les cérémonies religieuses qui consacrent tous les actes solennels de la vie, qui consolent et raffermissent l'Ame dans les combats de la vie. On fermait l'église, image de la cité de Dieu : l'orgue ne faisait plus entendre ses chants joyeux; plus d'appel de cloches; plus d'absolution pour calmer les consciences ; plus de banquet sacré pour fortifier r&me ; plus de ces fêtes où le baron et le vilain se
trouvaient réunis sur le pied de l'égalité dans la même prière ; les lampes étaient éteintes ; on voilait les crucifix et les images saintes; nulle solennité ne marquait plus l'entrée de l'homme dans la vie et sa sortie de ce monde ; enfin, entre le pécheur et Dieu, on ne voyait plus apparaître de médiateur. Dans les siècles de foi ce châtiment répandait l'épouvante; c'était un événement comme serait de nos jours pour les hommes de vie joyeuse la fermeture des thé&tres et des cafés, et ce souverain ainsi firappé, abandonné de tous, était contraint de se soumettre.
n n'est pas rare de voh* la cité romaine se séparer violemment de ses pontifes pour caresser et servir d'autres souverains. A cette époque encore, Genci, le préfet de cette ville au nom d'Henri lY, lutta contre Grégoire, l'assaillit au miUea des cérémonies de Noël qui provoquent de si douces effusions de cœur, et, le saisissant par les cheveux, le traîna à son propre palais. Le peuple se leva en tumulte, déb'vra le pape, et ce fut à grand'peine que le pardon de Grégoire sauva l'offenseur.
L'empereur Henri, engagé en aveugle dans cette querelle , était surexcité par l'appui des prélats lombards, heureux de voir l'humiliation de celui qui opposaifà leurs désordres le frein de sa volonté ; mais quand le pape eut prononcé l'excommunication , les Saxons et les Thuringiens refusèrent l'obéissance, et la Germanie tout entière applaudit au pape, qui représentait la volonté et les droits du peuple. Aussi l'empereur fut contraint de venir à pied de ce côté des Alpes, et lui, le roi des glaives, il dut s'humilier devant le roi de la justice, qui, dans le château de Ganossa près de Reggio, le fit attendre trois jours en habit de pénitent avant de lui pardonner et de l'admettre à la conununion (1077). Prenant l'hostie consa-
crée, Grégoire lui donna l'absolution^ et, après avoir appelé sur sa propre tête le chAtiment de Dieu, B*il était coupable de quelqu'un des méfaits que lui avaient imputés les impérialistes, il en avala la moitié, et présenta l'autre à Henri ' pour qu'il en ftt autant, s'il ne se sentait pas coupable. Pouvoir de la conscience 1 Henri recula devant un acte qui eût tranché toutes les questions , tant le jugement de Dieu le frappait d'épouvante.
Henri avait dévoré son humiliation, mais il ne s'était
point repenti : il ne tarda pas à tendre des embûches au
pape, et il continua la lutte jusqu'au jour où ses sujets le
déposèrent.
Mort Grégoire reconnut Rodolphe de Souabe qu'on avait élu
■éaoire VII à la place d'Houri ; il eut l'idée de former de l'Italie septentrionale et centrale un royaume qui eût relevé du siège de Rome, comme en relevait déjà le royaume fondé par les Normands dans l'Italie méridionale ; par une interversion des rôles, la Germanie de suzeraine fût devenue sujette. Mais Henri, revenu avec une armée puissante, éleva sur la chaire de Saint-Pierre un antipape, et Gré- > goire VU, chassé de sa capitale comme tant de ses prédécesseurs et aussi de ses successeurs, mourut à Salerne en prononçant ces paroles : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité : voilà pourquoi je meurs en exil. » La La comtesse de Toscane, Mathilde, le personnage le plus
ifathUde. puissant de l'Italie à cette époque et l'un des plus remarquables de tout le moyen âge, avait soutenu Grégoire et soutint aussi ses successeurs dans la querelle qui continua après lui. En mourant elle transmit par testament au Saint-Sié.;e toutes ses possessions qui, outre la Toscane, le duché de Lucques et d'immenses territoires, comprenaient Parme, Modène, Reggio, Crémone, Spolète, Man-
toae, ferrare et d'autres villes. Gomme à propos de ces pOBsessîoDs la distinction entre les biens allodiaux et les biens inféodés n'était pas nettement posée, il y eut là une source de contestations nouvelles avec les empereurs : ceux-ci revendiquaient les fiefs vacants, ils en reprenaient la propriété au nom du droit du plus fort, et ils trouvèrent toijjours en Italie et dans le clei^ des partisans pour les appuyer*.
Le pape Pascal, voulant apaiser à tout prix la querelle, en vint à la dernière des concessions : les ecclésiastiques auraient renoncé à tous leurs biens temporels, aux châteaux, aux vassaux qu'ils tenaient des empereurs, pourvu que ceux-ci, en retour, renonçassent au droit immoral de l'investiture. Dans son désir d'apaisement, il ne voyait pas qu^ii était impossible de déposséder les seigneurs ecclésiastiques si puissants et d'enlever aux suzerains laïques la perspective de tant de bénéfices.
En fait, Fopposition éclata partout, et la guerre fut plus forieuse que jamais, surtout dans la ville de Rome, où le plus souvent l'on se déchaînait contre le pape tant qu'on ne l'avait pas chassé; mais où, dès qu'il était chassé, on aspirait après son retour.
A cette querelle, où Voltaire ne voit qu'une question de Transaction
caliztine,
cérémonial, et où cependant était engagée la liberté hu- on maine, on pouvait donner quatre solutions. On pouvait con<irtau. annihiler le pouvoir moral et l'élément spirituel en le remplaçant par la force désormais sans frein, comme le
(1) Ed août 1098,86 tint à Rome un concile, et huit cardinaux, quatre êvèques, quatre prêtres, fauteurs de l'antipape, signèrent une lettre synodale m à tous ceux qui craignent Dieu et aiment le salut de la République », pour les prémunir contre les hérésies introduites par Hildebrand et renouvelées de lui : à savoir le célibat forcô des prêtres et l'interdiction ^^ investitures laïques.
92 DISCOURS m.
voulaient les empereurs; ou annihiler Tordre politique en mettant le pape au fatte, comme le voulait Grégoire YII, sans tenir compte des obstacles qi^ créaient les constitutions nationales ; ou, comme le proposait Pascal II, séparer de fait les deux ordres en les isolant de façon que l'État n'aurait plus soutenu l'Ëglise et que celle-ci n'aurait plus éclairé l'État de sa lumière, résultat auquel s'opposaient et les mœurs et les intérêts. Il ne restait donc qu'une solution : il fallait que le corps politique abandonnât la prétention de nommer directement les évéques et les abbés, en se réservant le droit de surveiller l'élection et de conférer l'investiture du temporel, de façon que les clercs fussent en même temps vassaux, comme l'époque le comportait.
Telle fut la transaction faite par Galixte le 23 septembre 1122, où l'empereur renonçait à donner aux prélats l'investiture par l'anneau et la crosse, en laissant aux églises la liberté de l'élection : seulement Galixte fit à l'empereur cette concession, que l'élection d'un évéque ou d'un abbé dans le royaume d'Allemagne se ferait avec l'assentiment de l'empereur, pourvu]que ce fût sans simonie ni violence; l'élu, avant sa consécration, devait baiser le sceptre avec lequel l'empereur lui conférait l'investiture pour tous ses biens et les droits régaliens. En Italie et dans les autres parties de l'empire, il devait recevoir l'investiture dans les six mois qui suivraient sa consécration.
C'est ici la première de ces transactions entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel qu'on appelle concordats; et le concile de Latran de 1123, le premier des conciles universels tenus en Occident, la confirma; plus tard, le second concile de Latran en 1 139 renouvela Texcommuni-
cation contre celui qui consentirait à recevoir l'investiture d'un laïc.
Dans cet accord y l'avantage restait tout entier au pouvoir séculier, puisque l'empereur ne renonçait à aucune de ses prétentions ; il voyait la confirmation de sa suzeraineté et continuait à diriger les choix. Mais TÉglise avait sacrifié ses avantages temporels à son désir d'assurer son indépendance pour le spirituel (H). Depuis, l'empereur Lothaire II renonça au droit d'assister aux élections, et on renvoya au pape la décision des contestations qu'elles pourraient faire naître ; de même on enleva peu à peu aux princes le droit de percevoir les fruits des bénéfices vacants et de recueillir la succession mobilière des évéques et des abbés.
Sur ces entrefaites, l'autorité ecclésiastique des papes Les s'était beaucoup accrue ; on avait diminué celle des mé- décrétaies. tropolitains, on avait reporté à Rome la collation de beaucoup de bénéfices ; on lui avait réservé les annates, et Ton avait enlevé aux évéques la juridiction sur les couvents et sur les biens des paroisses. Ces prérogatives des papes puisèrent une force nouvelle dans les décrétales du faux Isidore : on appelle ainsi un recueil de lois qui n'ont pas été réellement promulguées par les papes, mais où l'auteur, qu'on ne peut taxer ni d'ignorance ni d'ineptie, parait rassembler des titres anciens, alors qu'il ne fait qu'ériger en décrets de simples allusions du Pontifical romain, ou des relations historiques, ou des lambeaux empruntés aux lettres des papes, au code Théodosien, au bréviaire d'Alaric, à la règle de saint Benoit, au Liber pontificalis, et à d'autres sources encore. Tantôt il adopte des titres sans valeur légale, tantôt il les altère pour les mettre d'accord avec les institutions en vigueur dans l'Église, et grâce à
94 DISCOURS m.
ce remaniement, ces prétendues décrétales furent admises sans obstacle; les synodes et les papes les citèrent; les auteurs des compilations qui parurent plus tard s'appuyèrent sur elles, jusqu'au jour où, grâce à la renaissance de la critique, les catholiques les mirent en doute, et cela bien longtemps avant les auteurs protestants (I). Le L'Arabe Mahomet avait porté un grand coup au chris-
>méti8me.
tianisme, en prêchant une religion , mélange emprunté aux croyances des juifs et des chrétiens, qu'il prétendait simplifier en affirmant Tunité absolue de Dieu et en repoussant la trinité des personnes ^ Il ne voyait plus dans le Christ qu'un prophète comme Moïse, comme lui, Mahomet ; il prohibait toute représentation de la divinité, se montrait d'une indulgente facilité pour la polygamie et les inclinations de la chair, et fit avec l'épée la propagande de sa religion. C'est ainsi qu'après avoir conquis une grande partie de l'Asie et de l'Afrique, la dynastie des Aglabites de Kesrouan envahit la Sicile (827), y planta l'étendard du prophète, et bientôt après passa sur le continent italien lui-même.
Les chrétiens durent souffrir alors les persécutions de l'apostolat musulman, implacable dans son intolérance: aussi est-il probable que plusieurs embrassèrent la religion des vainqueurs. Les pontifes eurent dans cette crise à sauver les domaines de saint Pierre de ces nouveaux envahisseurs qui menaçaient Rome, et en même temps à empêcher la diffusion de leurs doctrines et de leurs mœurs.
Les Musulmans s'étaient établis dans la Terre sainte.
(1) A la différence des eatholiqaes^ les théologiens mahométans débattirent avant tout l'éternelle question de la liberté et de la prédestination : les Kadarites qui soutenaient la liberté et les Giabarites ou Prédestinatiens firent passer cette discussion avant celle des attributs de Dieu.
AGE DE FER. — LES mVESTITCJRES. 95
théâtre de la rédemption et but d'un pieox pèlerinage pour le monde entier : les papes appelèrent l'Europe à se lerer pour sa délivrance, ce qu'elle fit aux temps des croisades. Ces entreprises, dans lesquelles l'Église, utilisant l'exubérance des forces et des sentiments, proposait à cette Europe un but à la fois religieux et politique, contribuèrent encore à agrandir la puissance des papes, qui les prêchèrent, les bénirent, les dirigèrent et donnèrent aux princes et aux évéques Finvestiture des contrées reconquises. Au contraire, la puissance des empereurs en Italie fut AffnnchisB
des
alors diminuée par 1 affranchissement des communes, commai Celles-ci avaient peu à peu recouvré leurs droits civils, soutenues qu'elles furent toujours par les ecclésiastiques, et principalement par les évéques, qui, en obtenant que les villes seraient soustraites à la juridiction des comtes pour tomber sous la leur propre, avaient favorisé la constitution de ces nouveaux municipes. Comme les communes se fortifiaient de plus en plus, elles établirent l'égalité entre leurs concitoyens, élurent leurs magistrats, et rendirent la justice suivant les lois votées dans leurs propres assemblées ou renouvelées du vieux droit romain; la guerre même qu'elles se faisaient Tune à l'autre était une conséquence déplorable, mais aussi un symptôme de la liberté reconquise.
Les empereurs appelés à défendre en Allemagne des élections contestées, ou guerroyant en Terre sainte, ou bien luttant avec les papes pour les investitures, ne pouvaient plus par cela même ni soutenir par les armes les barons, ni opprimer les communes qui s'étaient fortifiées aux dépens des seigneurs voisins.
Le mouvanent républicain, bien que dans l'origine il deBrescia
'^ > n D et Frédéric
eût été favorisé par les clercs, ne fut rien moins que favo- Barberousw
96 DISCOURS m.
rable à Tautorité temporelle des papes. En France, Abeilard (1079-1142), connu plus encore pour ses amours cruellement traversées que pour son audace philosophique, associant la dialectique à la théologie, voulait que la science eût précédé la foi au lieu de considérer celle-là comme le développement de celle-ci, et il soumettait la foi au jugement individuel, comme si Texamen et le doute dussent être pour elle des causes de progrès.
Il avait eu pour disciple Amauld de Brescia, qui quitta la cuirasse pour le froc et porta les idées de son mattreen Italie. Beau parleur, il commença comme tous les novateurs à tonner contre les mœurs du clergé ; ensuite à battre en brèche la puissance ecclésiastique ; il était suivant lui contraire au droit et à TËvangile que le clergé possédât des biens, et que les évêques eussent le droit de régale. Ils devaient restituer aux princes les biens qu'ils en avaient reçus, revenir à la vie apostolique, et se contenter des décimes et des oblations. Incapable de comprendre la liberté nouvelle, Amauld courtisait celle qui lui apparaissait dans les livres classiques, en caressant les idées toujours chères au génie de la nation italienne. Il plaisait au peuple pour qui le mot république sonne doucement à l'oreille, il plaisait aux seigneurs laïques qui avaient des fiefs relevant d'ecclésiastiques, et qui espéraient secouer ce lien : enfin il forma une faction dite des Politiques, composée de ceux qui, après avoir insulté le pape, finissaient par lui refuser l'obéissance.
Rome était alors entourée de barons et de communes qui aspiraient d'une ardeur égale à l'indépendance ; au dedans, elle était déchirée par deux factions, dont les chefs étaient pour l'une les Frangipani, pour l'autre Pierre de Leone ; elles prétendaient envahir les biens de l'Église, et
AGK DK FER. — US INVESTITURES. 97
élire saivant leur bon plaisir des papes ou des antipapes. Innocent II (1130), dans la guerre que ces factions lui firent, Alt contraint de quitter Rome et se réfugia en Allemagne, en France, en Angleterre, soutenu heureasement par l'éloquence de saint Bernard, fondateur de Tordre de Gtteaux. Reconduit à Rome par l'empereur Lothaire, le pape dut se fortifier dans le palais de Latran pendant que l'antipape Anaclet se fortifiait au Vatican (1133). Hais bientôt les Normands, qui avaient conquis les Deux- Siciles avec une extrême facilité, ainsi qu'il est toujours arrivé aux envahisseurs de ce pays , en firent hommage au pape et lui demandèrent l'investiture.
Un peu plus tard se tenait dans le palais de Latran le onzième concile oecuménique ^ et, en présence de deux mille prélats rassemblés , le pape disait : < Sachez que Rome est la métropole du monde, que les dignités ecclésiastiques s'obtiennent par concession du souverain pontife comme un fief, et qu'il n'y a point d'autre mode légitime de les posséder. >
Malgré les efforts de saint Bernard, Arnauld réussit à faire révolter la cité, qui, en 1141 , proclama la république, et à former un sénat de cinquante-six membres. II rendit des décrets au nom de ce sénat et du peuple. Il fit proclamer pape un de ses amis sous le nom de Gélestin II ; mais il ne garda pas longtemps l'appui du nouvel élu, et, repoussé par le peuple lui-même, il dut prendre la fuite. Il se réfugia à Zurich où, par ses déclamations contre l'Église, il fut comme le précurseur de Zwingle, et passa ensuite en France et en Allemagne, toujours poursuivi par l'œil et la voix de saint Bernard.
Avec les subsides qui ne manquent jamais à quiconque fSût la guerre à l'Église, il soudoya deux mille Suisses, et
avec ces mercenaires il retourna à Rome, où il établît la magistrature républicaine. Tout plein de réminiscences classiques, il fît reparaître les consuls et les tribuns; il rêvait un ordre de chevaliers qui eût été l'intermédiaire entre le peuple et le sénat ; il ne voulait laisser au pape que les causes ecclésiastiques» et encore sous Fautorité suprême de l'empereur.
Il suffit de revenir à des exemples d'hier, pour comprendre comment le peuple de Rome s'enivre de semblables idées, et comment, au fanatisme des applaudissements , on joint le fanatisme de la haine. En même temps qu'ils chantaient Yhasannah pour cette restauration intempestive, les Romains se jetaient en furieux sur les tours des barons , sur les palais des hommes du parti contraire et sur ceux des cardinaux ; ils n'épargnaient pas non plus les personnes. Us abolissaient les fonctions du préfet de la cité et refusaient obéissance au nouveau pape Eugène III (1145), qui dut dompter par les armes ceux que saint Bernard appelait une race rebelle, orgueilleuse, ennemie de la paix, amie de l'émeute, et qui se soumettait seulement quand la force lui manquait pour résister.... Cette race, une fois encore victorieuse dans sa révolte, chassa le pape qui visita la France en exilé; aussi saint Bernard écrivait-il : « Voilà que l'héritier de Pierre « est par vous chassé du siège et de la cité de saint Pierre. « Voilà que par vos mains sont dépouillés de leurs biens < et de leurs maisons les cardinaux et les évèques minis- « très du Seigneur. 0 peuple stupide et insensé ! vos « pères ont fisiit de Rome la mattresse du monde ; et vous, « vous travaillez de votre mieux à la rendre la fable des • nations. Qu'est devenue Rome maintenant? Gontem- « plez-la : c'est an corps informe, sans tète, un front sans
AGE DE FER. — LES mVESTITURES . 99
« yeux, un visage couvert de ténèbres. Ouvre les yeux, « peuple infortuné , ouvre-les une fois pour regarder la c désolation qui Tenvahit. Gomment en si peu de temps c rédal de sa gloire i»'est-il obscurci l Elle est devenue
< comme une veuve, celle qui hier était la maltresse des « nations et la reine des royaumes. Et cependant ce n'est
< encore que le commencement de tes maux ; des cala- <r mités plus terribles te menacent, si tu t*obstines dans ta • félonie ^ »
En attendant, les républicains appelaient l'empereur Conrad in ; ils se vantaient de n'avoir agi que pour rendre à Rome sa splendeur éclipsée ; et, entraînés par les réminiscences de l'histoire, par les prédications d'Arnauld et par le vœu des jurisconsultes classiques, ils voulaient réformer l'État, en assurant au prince une autorité illimitée. Mais les nobles entendaient conserver leurs prérogatives aussi bien vis-à-vis de l'empereur que vis-à-vis du pape; et quand le peuple eut massacré le cardinal de Sainte- Pudentienne (1154), le nouveau pape Adrien IV donna l'exemple inouï de mettre en interdit la capitale du christianisme, jusqu'à ce qu'on en eût expulsé Arnauid. Le peuple, terrifié de se voir refuser les sacrements à l'approche de Pâques, chassa Arnauid , qui se réfugia près ^ d'un comte de la Campanie.
Sur ces entrefaites, le sceptre de l'empire d'Allemagne était tombé aux mains de Frédéric Barberousse, qui était fermement résolu de restaurer l'autorité impériale amoindrie en Italie par l'établissement des Communes , de réformer le régime ecclésiastique , le r^ime féodal , et le régime municipal. On connaît assez les entreprises de
(1) Episiola ccxLui.
100 DISCOURS m.
cet empereur en Lombardie. Il suffit de rappeler ici un seul détail : pendant que Milan lui résistait, il alla jusqu'à Rome pour s'y faire couronner.
Là, il trouva la république créée par Ârnauld : eUe tenait le pape renfermé dans la Cité Léonine, elle le sommait de renoncer à tout pouvoir temporel et de se contenter du royaume qui n'est pas de ce monde. Les républicains espéraient que Frédéric laisserait prévaloir dans son cœur l'antique haine contre les papes; cependant celui-ciy homme d'ordre, détestait les révolutions et cet élan de la grande cité vers la forme politique pour laquelle l'Italie eut toujours une préférence, mais qui eût réduit à néant la prérogative impériale. Quoi qu'il en soit (1 153), Arnauld étant tombé entre ses mains, il le livra au préfet impérial de la cité. La présence de l'empereur assurait au préfet de pleins pouvoirs, et lui permettait de ne tenir aucun compte des réclamations des prêtres. En conséquence, le préfet fit étrangler Arnauld comme rebelle et hérétique , fit brûler son corps sur la place du Peuple et jeter ses cendres dans le Tibre. La foule accourut, comme à tout spectacle, et les écrivains applaudirent : Godefroid de Viterbe fit les vers suivants :
Dogmata cujus erant quasi pervertentia mundum Strangulat hune laqueus, ignis et unda yehunt *.
Gunter, dans son Ligurinus^ dit qu*Arnauld s'était rendu coupable de crimes contre les deux majestés.
Sic laesus stultus utraque Majestate reum geminœ se fecerat aulœ;
et aucun contemporain ne le plaint, aucun ne nie ses éga-
(1) Panthéon, k6k.
rements. Ce n'est qu'au siècle dernier qu'on commença à le présenter comme une victime de la tyrannie papale, comme un précurseur des réformateurs du quinzième âècle et des jansénistes du seizième (J).
Dans les faits relatifs à Arnaud de Brescia, comme dans toute la querelle que nous racontons, on ne distingue pas suffisamment la lutte des laïcs avec le clergé de la lutte de l'autorité impériale contre l'autorité pontiGcale : et cependant la différence est très-firappante. Au fond, les empereurs , bien qu'avec plus de mesure , élevaient la même prétention que les révolutionnaires d'aujourd'hui, à savoir que l'Église, congrégation spirituelle, n'avait pas besoin du pouvoir temporel ; que ce pouvoir, entrave pour les souverains, devait par cela même cesser, parce que l'unité dans le commandement est nécessaire, et qu'on ne peut considérer comme un véritable souverain celui qui a un supérieur. On répondait : l'Eglise a des droits supérieurs à tous les droits, parce qu'elle est la source de tous, et il n'y a pas de droits en dehors de ceux qu'elle a reconnus; comme elle a une existence divine et absolue, elle ne relève que d'elle-même. La loi et l'obéissance dérivent de Dieu. Quand le prince les viole, il perd, quant à lui, le droit de commander, et la conscience publique est déliée du devoir d'obéissance. La ' justice c'est le bien arméy la morale armée : il faut donc * qu'elle reste aux mains d'un représentant moral et légitime. Plus l'Église subit de contrainte, plus nécessaire- ^ ment prévaut la force qui prend sa place.
On appelait les champions de TËglise Guelfes, et Gibe- Lesoae uns les partisans de l'empereur; mais les deux partis re- ^î^i" connaissaient un principe supérieur à toutes les révolutions, la distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir
102 DISCOURS ni.
ecclésiastique, entre Tesprit et la loi, entre la conscience individuelle et le lien social, entre Tunité humaine et l'unité civile. Aussi, dès que Fun de ces principes triomphe, il provoque nécessairement l'opposition de celui qui lui fait équilibre ; si l'Église penche vers la démocratie et s'allie au peuple, l'empereur se fait démocrate en s'appuyant sur la plèbe; si les Guelfes établissent Tégalité, les Gibelins veulent la protéger par la loi ; si Tidée de la liberté individuelle prévaut , il faut lui opposer le frein de la puissance sociale.
Les deux partis se développèrent surtout sous les deux Frédéric de Souabe. Le premier crut pouvoir plier sous sa main de fer les libertés communales et l'Église ; mus à Venise il dut courber la tête sous le pied du pape, qui s'écria : Super atpidem et basiliscum ambulabis % et, dans son traité de paix avec les cités lombardes, il reconnut leur indépendance et alla mourir en Terre sainte.
Ses descendants renouvelèrent la lutte avec les papes, même pour la succession de la comtesse Mathilde : aussi les papes soutinrent-ils l'élection d'Othon de Bavière, qui en retour prêta, devant trois légats pontificaux, le serment qui suit (1201) :
« Moi OChon, par la grâce de Dieu, je promets et je jure
(1) Le fait est-il vrai ? Beaucoup le nient comme un excès d'orgueil imputé à ton au pape : on connaît si peu Tbistuire I Le fait est présenté comme constant dans un curieux opuscule du bénédictin Fortunato Olmo; Histoire de la visite secrète faite û Venise en \m par le pape Alexandre III et du triomphe qu'il remporta sur le doge Sébastien Ziani^ édition de 1629. Cette assertion fut combattue par Charles-Louis Ring, dans sa Dissertation historique, pour éclairer un fait jusquici mis en doute, touchant la vie de deux personnages qui, dans le temps où ils vivaient tous deux, aspirèrent ensemble à la domination du monde. (En allemand). Stuttgaid, 1835.
de protéger, de tout mon pouvoir et de bonne foi, le seigneur pape Innocent, ses successeurs, et la sainte Église romaine, dans tous leurs domaines, fiefs et droits, tels qu'ils sont définis dans les chartes de plusieurs empereurs, depuis Louis le Pieux jusqu'à nous; de ne les point inquiéter pour ce qu'ils ont déjà acquis, et de les aider pour ce qu'il leur restera à acquérir, si le pape me l'ordonne quand je serai appelé dans la capitale du siège apostolique pour mon couronnement. En outre, je prêterai le secours de mon bras à TÉglise romaine pour défendre le royaume de Sicile, en rendant au seigneur pape Innocent III obéissance et honneur, comme n'ont pas manqué de le faire jusqu'à ce jour les pieux empereurs catholiques. Quant à ce qui concerne la garantie des droits et des coutumes du peuple romain et des ligues lombarde et toscane, je m'en tiendrai aux conseils et aux intentions du Saint-Siège , et je ferai de même pour ce qui concerne la paix avec le roi de France. Si l'Église romaine a une guerre à soutenir à cause de moi, je lui donnerai, dans la mesure de mes forces, les secours nécessaires. Je renouvellerai le présent serment à voix haute et par écrit quand j'obtiendrai la couronne impériale. »
Les Allemands virent de mauvais œil une semblable soumission : elle n'en aurait dû que plaire davantage aux Italiens, dont elle assurait l'indépendance en même temps que celle de l'Église; mais bientôt Othon, ayant passé les Alpes avec ses Allemands , dégoûta de lui les Italiens et le pape. Celui-ci l'excommunia et lui suscita pour compétiteur au trône impérial Frédéric II, neveu de Barberousse. Ce pupille, ce favori des papes, devint bientôt leur adversaire le plus déclaré, et raviva la lutte des investitures dont nous avons raconté les vicissitudes, plus au
104 DISCOURS m.
long que nous ne le pouvons âdre ici, dans nos autres ouvrages.
Boeentin. Innocent III , un des papes les plus illustres pour la science et la vertu, convoqua au palais de Latran (1215) le douzième concile œcuménique, auquel assistèrent quatre cent douze évoques, huit cents abbés et les ambassadeurs de toute la chrétienté. On y lut un discours sur les prérogatives du pape, et, afin que les laïcs le comprissent, on le répéta en espagnol, en français et en allemand : on y exposa la doctrine catholique contre les erreurs des Albigeois, des Vaudois et d'autres hérétiques, et on déclara excommunié tout seigneur qui n'en purgerait pas les pays de son allégeance ; on adopta le mot de transmbstan^ tiation pour exprimer le changement opéré dans le sacrement de TEucharistie ; on imposa à tous les fidèles ToMigation de se confesser et de communier au moins à Pâques.
Innocent s'appliqua à réformer la constitution intérieure de l'Église par l'influence mystique que les Franciscains exerçaient sur les classes inférieures, et par les moyens légaux sur lesquels les Dominicains s'appuyaient pour défendre la société féodale et religieuse. Veillant à ce que les institutions civiles restassent à l'ombre du trône pontifical et à ce que la société laïque n'envahtt pas la société ecclésiastique, il voulait réaliser les pensées de Grégoire VII sur la suprématie des papes. C'était alors la doctrine commune des canonistes et des hommes poli-^ tiques que toute la chrétienté gravite autour de deux centres, le pape et l'empereur, délégués par Dieu pour gouverner les choses spirituelles et les choses temporelles. On ne connaissait pas d'autre idéal en fait de gouvernement, et les deux pouvoirs s'en prévalaient pour
A6K DE FER. — LES IlfYESTITURES. 105
réprimer soit leurs empiétements réciproques, soit les prétentions des barons ou des bourgeois. L'hérésie va de pair avec la rébellion : < Ce sont deux fléaux, dit Pierre des Vignes, contre lesquels la Providence nous a donné, non pas deux remèdes, mais un seul sous une double forme, le baume de la puissance sacerdotale et la pointe de l'épée impériale. >
C'est ainsi que'se posait la question en doctrine; mais en jfait chacun de ces deux foyers lumineux de la vie sociale tendait à éclipser l'autre; ils luttaient entre eux par les armes et par les excommunications. Deux puissances diverses, quoiqu'elles ne soient pas contraires l'une à Fautre, ayant des idées et une langue différentes, ne peuvent se concevoir, si ce n'est comme devant donner lieu à des violences et à des querelles sans cesse renaissantes.
Frédéric II, riche en talents, admirablement doué, sa- Frédéric ii vant, poète, guerrier, législateur, traçant la voie ci nos pierre
des
modernes souverains, délestait les libertés municipales vignes. et voulait faire de la religion une branche de gouvernement
Il débuta dans l'exécution de ses desseins politiques par une longue querelle avec les républiques de l'Italie supérieure, et, s*il ne parvint pas à les abattre, il les empêcha du moins de s'étendre au reste de l'Italie et de constituer dans la péninsule entière une confédération qui aurait pu devenir un modèle pour toute TEurope et en changer les destinées.
Homme d'ordre, il vit dans les hérétiques des rebelles, et condamna indifféremment les sectes dualistes, en leur appliquant les plus sévères lois de l'empire : il fît la translation solennelle des reliques de saint Charlemagne, il honora celles de la bonne sainte Elisabeth de Hongrie, sur
106 msGouRs m.
la tète de laquelle il posa une couronne d'or, comme un témoignage public qu'il rendait à ses miracles. Cependant des papes Font accusé d'hérésie : mais de quelle hérésie se rendit-il coupable? voilà ce qu'on ne sait pas bien.
Grand admirateur de la civilisation païenne, il usait et abusait de Tépithète de dwirij que l'adulation du Bas-Empire avait attribuée aux empereurs. A son fils Conrad^ il disait divin héritier du sang des Césars, et notre divine mère à la reine Constance, et ses courtisans lui appliquaient les phrases de l'Écriture sainte. Ils appelaient Terre promisey Bethiéem de la Marche d'AncôM^ la ville de Jési où il était né. Ils l'appelaient lui-même le jueie descendu d'en haut, sur qui les deux versent leur roséSy ou bien le seigneur vers lequel on s'avance en marchant sur les eaum; enfin, te prêtre, le coopérateur, le vicaire de Dieu, l'inuige visible de rintelligence cèleste.PievTe des Vignes, son secrétaire, était appelé son premier apôtre, un nouveau Pierre appelé à confirmer la foi du prochain ; aussi l'empereur lui disait-il : « Pierre, puisque tu m'aimes, pais mes brebis; » c'était lui qui se dressait en face du faux vicaire du Christ pour être son véritable vicaire , gouvernant selon la justice, instruisant, réformant avec la vraie foi. U était la pierre angulaire sur laquelle devait être fondée la nouvelle église impériale {in cujuspetra fundatur imp^ riûlis ecclesia); c'est sur son sein que reposa V Auguste quand il célébra la cène avec ses apôtres : cequ'il ferme aucun autre ne l'ouvre, et personne n'ouvre ce qu'il a fermé. Pierre de Galilée renia trois fois son maître, Pierre de Capoue n'est pas exposé à renier le sien, pas même une fois^.
(1) Ces passages sont empruntés aux documents que M. Huillard- Bréholles a recueillis sous ce titre : Vie et correspondance de Pierre de la Vignâj avec une étude sur le mouvement réformiste du treizième
Ainsi, d'un côté, on profanait des sonrenirs sacrés; de l'antre , on revenait à cette antiquité qui ne répugnait pas à la prétention de gouverner les consciences comme les corps , et Frédéric rêvait une suprématie religieuse semblable à celle des empereurs grecs et des kalifes musulmans, qui cumulent les deux pouvoirs. Il portait envie à Yatace , empereur d'Orient , qui n'avait rien à craindre de l'indépendance des prêtres, et il lui persuadait, en conséquence , de ne pas consentir à la réunion de l'Église grecque avec r Église romame tombée dans le schisme. Et parce qu'il se sentait impuissant à lutter contre le pape, il songeait à diviser la chrétienté en églises nationales, où les souverains auraient en même temps été pontifes, de telle façon que tout conflit serait devenu impossible.
Tout ce que nous venons de dire semble bien faire de lui ce que nous appelons aujourd'hui un matérialiste incrédule, ou, si l'on veut, un politique indiflérent : travers de Tesprit et du cœur, bien rare en ce temps-là. On raconte que, traversant un jour un champ d'épis, il dit aux gens de sa suite : < Prenez garde de faire du dégât, puisque ce grain pourrait devenir le corps du Christ. » Et en voyant la Palestine : « Si Dieu avait connu Naples, certes, il n'aurait pas choisi cette terre-ci comme sa terre de prédilection. » Il tournait en dérision Tenfantement de la Vierge, le saint viatique et les autres dogmes comme répugnant à la raison et aux lois de la nature. Il provoquait le scandale, en réunissant à la même table des ambassadeurs musulmans et des évêques ; il prenait des Arabes pour gardes du corps ou comme garnison de ses forte-
sièck. Paris, 1866. Et pour ne pas citer d'auteurs catholiques, je renyoie à History of Frederick the second, by T. L. Kington. Londres, 1862. 2 vol.
impottean.
108 DISCOURS m.
resses. Des odalisques animaient sa retraite, où il avait introduit, avec le luxe oriental, cette volupté qu'il avait vue régner chez les émirs de Sicile ou les scheiks de l'Asie. Les musulmans eux-mêmes le considéraient comme un croyant, parce qu'il avait été élevé en SicUe^ et l'un d'eux ayant, en sa présence, récité un verset du Coran qui nie la divinité du Christ, Frédéric défendit qu'on l'inquiétât. Livre On dit eucore qu'il avait appelé Moïse, Jésus-Christ et
dêt
Troii Mahomet les trois imposteurs, et Grégoire IX l'affirme dans sa bulle d'exconununication. Suivant l'habitude du moyen âge de traduire en fait toute idée , cette parole donna naissance à la question du livre des Trois Imposteurs. On attribua cet opuscule à tous ceux qu'on voulait noircir dans l'opinion : à Averroës , à Frédéric II , à Pierre des Vignes, à Arnaud de Villanova, à Boniface YIII, à Boccace, au Pogge, à l'Arétin, à Machiavel, à Pomponace, à Cardan, àOchin, à Campanella, à Giordaho Bruno, à Vanini, pour ne parler que des Italiens; mais personne n'a vu le livre. Il est vrai que le temps a emporté les livres des Gnostiques, des Manichéens, des Albigeois : cette disparition est facile à comprendre pour une époque où l'imprimerie n'existait pas encore ; même depuis cette époque ou a vu disparaître quelques ouvrages, comme le sacrifice du Christy qu'on a retrouvé il y a peu de temps. Mais quant au livre des Trois Imposteurs, nous croyons qu'il n'exista jamais, et qu'il n'est que l'allusion symbolique à l'incrédulité matérialiste qui venait des Arabes.
L'origine même de cette religion était une hérésie ; ces sectaires prétendaient édifier une troisième église à côté de l'église juive et de l'église chrétienne ; mais beaucoup de philosophes de cette race les considéraient toutes trois comme allant de pair, et n'étant que le développement
AGE DE FER. — LES mVESTITDRES. 109
Tune de l'antre ; ils les discutaient toutes trois avec une égale liberté, et celui qui discuta plus librement que tout autre ce fut Averroês, le grand commentateur ^ qui traitait de charlatans les théologiens , et de pures fantaisies les discussions sur quelque religion que ce fût.
Tourmenté de la iBèvre du savoir, Frédéric cherchait à s'instruire, en interrogeant aussi les savants musulmans. Il leur présenta, en 1240, diverses questions sur Tétemité du monde, la valeur et le nombre des catégories, la nature de l'ftme et la méthode qui convient à la méthaphysique et à la théologie. Ne trouvant personne qui le satisfit, il S'adressa au calife Almhoade Rascid, pour savoir où demeurait Ibn Sabin di Hurcia, et quand il le sut, il s'empressa de lui transmettre ces questions.
Le docte Arabe répondit comme un pédant qui fait parade de beaucoup plus de science qu*il n'en a, et qui se donne l'air d'être obligé de dissimuler l'excès de son savoir. Il répondit que s'il pouvait parler en tête à tête à l'empereur ou à des savants envoyés par lui, il lui révélerait d'autres secrets; car, ajoutait-il, si les docteurs savaient que j'ai une réponse prête sur certains points, ils me regarderaient avec horreur, et je ne sais si Dieu luimême, avec sa bonté et sa puissance, pourrait me tirer de leurs mains ^
L'hérésie de Frédéric était plus pratique ; elle consistait à vouloir se substituer lui-même au pape, à usurper les fonctions du sacerdoce, à battre monnaie avec les vases sacrés, à déposer et à instituer les prélats, à exiger d'eux des signes de soumission et d'admiration, et affichant son
(1) Ces questions, sous le titre de Questiont siciliennes, ont été retrou- Y.'es dans la bibliothèque d'Oxford et publiées par Michel Amari dans le Jmtmat atiatique, 1853, p. 240.
dédain pour l'Église qui ne faisait pltis de miracles^ il voulait, disaitril, la ramener à la simplicité primitive.
Pour tout cela, et pour n'avoir pas tenu son serment d'aller à la croisade, puis, y étant allé plus tard, pour avoir pactisé avec les musulmans au lieu de les exterminer, Grégoire IX l'excommunia. Frédéric en appela à un concile général, et Grégoire le convoqua à Rome en 1240. Innocent rv en convoqua un autre à Lyon en 1245, où Ffiglise assemblée, et par elle le vicaire de Jésus-Christ, déclarèrent Frédéric convaincu de sacrilège et d'hérésie, déchu de l'empire, et délièrent ses sujets de leur serment d'obéissance.
Pierre des Vignes avait composé un traité De Consola^ tione^ un autre De potestaU imperiaiij et, croit-on, aussi un libelle intitulé Pavo figuralis^ où il représente Innocent IV au concile de Lyon sous la figure d'un paon entouré de colombes, de tourterelles, d'oies, de canards, de moineaux, d'hirondelles, figurant les cardinaux, les évèques, les abbés de toute couleur, les bourgeois et les ordres mendiants : le coq y représente le roi de France, la pie les Guelfes, le corbeau les Gibelins, l'aigle l'empereur; les oiseaux de proie les Allemands , les Siciliens et les Espagnols.
Ce mauvais petit livre n'eut qu'une valeur de circonstance; mais il montre que les nations de l'Europe n'étaient pas aussi étrangères l'une à l'autre qu'on pourrait le supposer, en s'arrétant à l'épithète de Barbares qu'on leur applique volontiers pour cette époque; il montre que déjà la littérature militante remuait l'opinion publique.
En fait, Frédéric adressa une justification aux princes de la chrétienté ; il se révélait comme hérétique dans l'acte
même où il cherchait à se disculper, puisqu'il excitait ces prinœs contre le pape* « Gomment ponyez-vous tous résigner à obéir au fils de vos siyets? TËglise est devenue tout à (ait mondaine ; ses ministres, enivrés des délices de la terre, ne pensent guère au Seigneur : unissons-nons et veillons ensemble afin que ses ministres, dégagés de tout espèce de superflu, servent le Très-Haut en se contentant de peu....
« Aidons-nous les mis les antres contre l'orgueil de ces prélats, pour raffermir l'Ëglise en lui donnant des guides plus dignes d'elle, pour la réformer comme l'exigent le soin de ses intérêts et la gloire de Dieu, comme le devoir nous le commande.
c Voyez comme ils s'engraissent de nos aumônes l Gonflés d*ambition, ils attendent que tout le Jourdain coule dans leur bouche. Que d'argent vous économiseriez en vous débarrassant de ces scribes et de ces pharisiens ! Si vous leur tendez la main, ils prennent le bras tout entier; vous ressemblez à l'oiseau pris dans un filet ; plus il cherche à fuir, et plus il s'embarrasse dans les mailles. Mon intention fut toujours de ramener les ecclésiastiques, et surtout les plus élevés en dignité, à une situation telle qu'ils persévèrent jusqu'à la fin dans les voies qui furent celles de la primitive Ëglise, en menant une vie apostolique et en se montrant humbles comme Jésus-Christs Quant à nous, nous croyons fahre œuvre de charité en leur enlevant les trésors dont ils se gorgent pour leur étemelle damnation. >
(1) « Semper fuit nostrae voluntatis hitentio, clericos cujusque ordinis, precipue mazimos, ad illum statum reducere, quales fuerunt in Ecclesia prtmitiya, apostolicam vitam ducentes et humilitatem dominicam
112 DISCOURS m.
Hypocrite ! si tu as tant k coeur leur salut , pourquoi ne pas leur en laisser k eux-mêmes le soin? Pourquoi convier les autres k les dépouiller comme fera plus tard Luther ? Lui aussi s*écriait qu'il fallait ramener TÉglise à sa pureté primitive.
L*t^ Gomme Luther, Frédéric chercha k propager l'idée ^^^^ j^ qn'il fallait créer des églises nationales dans toute TEurope, et déjà en Germanie, soit par suite des tendances tudesques, soit par suite de Fantique aversion qu'on y sentait pour tout ce qui tenait k l'Italie, beaucoup d'évéques et de chapitres n'observaient plus les constitutions pontificales, et des personnes sans nom s'abandonnèrent à de coupables divagations : < Quelle excommunication ? quel pape? disaient-ils. C'est un si méchant homme, qu'il n'y a pas k en parler ; prêchez plutôt au nom de l'empereur Frédéric et de son fils Conrad : voilà des types de perfection, voilà des rois galantuomini ! »
11 s'agissait de soumettre l'Église à l'Ëtat, et Frédéric le tenta dans le royaume des Deux-Siciles, où déjà la domination des Grecs et des Arabes avait habitué les esprits à un semblable état de choses. Les Normands s'étaient appliqués de leur mieux à délimiter les deux pouvoirs dans leurs rapports mutuels, par l'un de ces concordats que notre siècle maudit sans les comprendre, et auxquels on veut substituer la formule absurde de la séparation des deux pouvoirs.
Les traités conclus avec les deux Guillaume, avec les Tancrède, avec l'impératrice Constance, émancipèrent plus ou moins la société civile; mais Frédéric, infatué de sa propre personne et de sa propre autorité, chercha à la relever de toute sujétion; il refusa au pape l'hommage qu'il lui devait comme roi de Sicile; il changea les lois de
ce pays, augmenta les tributs et leva des soldats sans le consentement du pape. Par représailles ^ Innocent lY publia plus tard la fameuse bulle du 8 décembre 1248, qui tendait à absorber l'État dans l'Église, en excluant toute intervention laïque dans la nomination des prélats ; cette bulle dispensa ceux-ci du serment envers le souverain et de toute juridiction laïque, civile ou criminelle, et autorisa les possesseurs de biens ecclésiastiques à fortifier leurs chftteaux, k relever les villes, à repeupler celles qui avaient été détruites, sans avoir besoin de l'agrément royal»
L'empereur riposta en ordonnant des supplices, et en comparant aux hérétiques les partisans du pape il se comparait lui-même au prophète Élie délivrant Israël des prêtres de Baal : il posait ainsi en règle qu'on devait, sous peine de mort, reconnaître pour seul chef de l'Église le chef de l'État.
Le peuple n'avait aucun moyen d'exprimer ses protestations, et les courtisans, qui seuls ont écrit, ne tarissent pas sur les douceurs de l'obéissance envers l'empereur , représentant du Dieu vivant : ces adulations mêmes mettent en lumière la prétention qu'avait Frédéric II, tout en ne touchant pas au dogme, de faire du pape le simple chapelain de l'empereur.
S'il avait réussi , l'aigle d'Allemagne aurait supplanté la croix d'Italie, et toute l'Europe aurait offert le spectacle qu'on voit à Gonstantinople et à Moscou, celui de la puissance spirituelle esclave de la puissance temporelle ; le pape aurait été réduit k enregistrer les décrets de César, et celui-ci aurait été armé, comme le czar et comme le sultan, d'un pouvoir absolu sur le clergé et les laïcs. Un pape forcé d*obéir à un empereur n'aurait plus inspiré de
114 DISCOURS nL
confiance, n*aiirait plus imposé de respect aux Dations étrangères : Tolède et Reims, Gantorbery et Vienne eussent pris une part de Fautorité du pontife; tous les patriarches, tous les princes ecclésiastiques de la Germanie, auraient voulu se dire ses égaux; bientôt il se serait tu réduit à figurer dans certaines cérémonies et à disputer sur la consubstantialité et sur le FUioque. Fin Rome vit cette prétention : elle vit combien cet exemple
iMérie IL serait funeste à tout TOccident; elle soutint la lutte contre les Lombards, contre Venise, contre Gènes, contre Frédéric. L'empereur, persuadé qu*il fallait frapper à la tète, marcha sur Rome, mais le peuple la défendit; il sauva le pouvoir temporel, et avec lui l'indépendance du pape, en repoussant encore Frédéric dans deux autres attaques successives.
Vaincu sur le terrain politique, l'empereur envahit le terrain religieux, en essayant d'enlever au pape le gouvernement des âmes ; il chercha à attirer h lui les firères mendiants en caressant leur général, frère Elie; mais il n'y put réussir. Il favorisa les hérétiques par cela seul qu'ils étaient hostiles à Rome, et propagea ainsi en Italie l'esprit de négation. Cependant le peuple écoutait le pape, son r$présentan$; et tes frères et les prêtres, ses vrais conseillers, ses vrais amis, entre autres saint Ambroise Sansedone, sainte Rose de Viterfoe, saint Antoine de Padoue, le bienheureux Giordano Forzate et d'autres, que Frédéric livra tous en pAture à ses soldats, à ses légistes, à ses geôliers. Plus tard Dieu envoya à ce superbe le fléau des rois, le soupçon; se croyant trahi par ses amis, par ses parents, Frédéric en envoya plusieurs au supplice, il y envoya Pierre des Vignes lui-même.
Enfin, bien quil faille reconnaître dans cet empereur
une des plus (grandes inteUigences da moyen Age, bien qa*ii ait occupé le trône impérial pendant trente-deux ans, il n'accomplit rien de grand, parce que, comme le dit son contemporain saint Louis roi de France, < il fit la guerre à Dieu avec les dons qu'il tenait de lui» b et le paiple, devant son tombeau, se sentait plein d'étonnement et d'épouvante en réfléchissant qu'il n'eût pas eu son égal sur la terre, « s'il avait aimé son Ame. »
Ses descendants ne tardèrent pas à sentir le poids de l'anathème dans les guerres qu'ils eurent à soutenir contre les étrangers et entre eux-mêmes. Manired, bâtard de frédéric, après avoir usurpé la couronne de Sicile, périt àla bataille de Bénévent, et Gonradin, le dernier de sa race, mourut sur l'échafaud à Naples. Le nom de Frédéric II resta parmi les porte-étendard de la réforme : au siècle suivant, un cturoniqueur suisse invoquait et prêchait sa résurrection pour réformer l'Église ; les premiers apôtres du proteilantiame se servirent de ses arguments et de ceux de Pierre des Vignes. On a pu, dans les temps modernes, le comparer à Henri VIII qui, au lieu de Pierre des Vignes, eut Thomas Cromwel, et qui, à l'exemple de Frédéric n, proclamait d'un côté le schisme, et de l'autre brûlait les hérétiques; mais l'opinion, au temps de Frédéric, avait une tout autre pente; aussi, ses tentatives produisirent dans ce siède des maux infinis et l'extermination de sa famille. La fin lamentable de sa race doit exciter la compassion de tous; elle peut être déplorée par les avocats de la monarchie absolue et du droit divin des rois ; mais les libéraux devraient reconnaître qu'elle fut la fin d'une crise menaçante pour la liberté du peuple et pour l'indépendance des diverses nations, qui n'auraient pas tardé à succomber, si l'empire avait absorbé aussi la
116 DISCOURS m.
puissance spirituelle. Que les papes aient dépassé la mesure, le pieux roi saint Louis lui-même le crut ; mais ils furent les instruments de la Providence pour la réalisation d'un grand dessein, le progrès civil et la constitution des nationalités ^ Rodolphe Après l'extinction de la dynastie de Souabe, au second utMwaif. concile œcuménique de Lyon (1274), on vit paraître l'envoyé de Rodolphe de Habsbourg, pauvre comte d'Argovie qui avait été élu empereur et qui, n'ayant pas de titres béréditaires à faire valoir, sentait l'opportunité de terminer cette querelle, qui durait depm's soixante-dix ans. Le nouvel empereur s'engageait à accomplir les promesses d'Othon lY et de Frédéric II ; il confirma au pape les antiques donations de tout le pays qui s'étend de Radicofani à Géprano, celle de TÉmilie, de la marche d'Ancône, de la Pentapole, Théritage de la comtesse Mathilde et la suzeraineté de la Sicile, de la Corse et de la Sardaigne, en renonçant aux domaines que se disputaient l'empire et l'Ëglise. Il reconnut que tout bénéficiaire d'une tenure ecclésiastiqxie et d'une charge dans l'Ëtat romain aurait besoin de l'assentiment du pape.
L'Ëglise avait son indépendance garantie, et remportait sur les empereurs une victoire bien plus éclatante que la première fois, mais non plus profitable. En effet, de ce jour les papes perdaient l'influence qu'ils tiraient de leur opposition à la domination tudesque. Les Guelfes devinrent un parti : ils furent les champions, non plus de
(1) Brunetto Latini dit de Frédéric II : « Les cuen ne baoit àautre chose fors que a estre sires et souyerains de tout le monde. Il coiddt bien par lui et par ses filz sous-prendre tôt l'empire et la terre tote^ en tel manière que ele n'issist jamais de leur subjection. » (Trésor ^ liy. I.)
rindépendance nationale» mais de certaines idées et de certaines personnes; ils se laissèrent aller à servir d'instruments aux coryphées d*une politique violente ou cauteleuse. Ajoutez que, pendant la querelle, les arguments échangés des deux parts avaient été portés au tribunal de l'opinioa publique, qui prétendit les peser, et qui désormais se posa en juge suprême.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
AU DISCOURS m.
(A) — c Qaam foedissima EcclesiaB RomanaB faciès, cam Romœ dominarentur potentissimaB aBqueac sordidissimaBmeretrices, qoarum arbitrio mutarentarsedes, darentar episcopi, et, qnod audita horrendum et infandum est, intraderentur in sedem Pétri eamm amasii pseudo-pontifîces, qui non sunt nisi ad signanda tantum tempera in catalogo romanorum pontificum scripti. » (^Adann, 912| no xu.) Ainsi parle Baronius, qui était cardinal, qui écrivait sons rimpulsion de saint Philippe de Néri et pour défendre la papauté contre les histoires écrites par les protestants, notamment contre les centuriateurs de Magdebourg, et cependant on voit comme il flétrit les désordres de l'Église. Il va môme trop loin, comme le prouvent des documents relatifs à ce temps, et comme Ten accuse Muratori, si peu papal cependant. Voici le passage * :
An du Christ 9lk^ indiction II, du pontificat de Jean X, 1"; du régne de Vempereur Louis III, 14*; de Bérenger, roi d* Italie, 2«.
c Au pape Landon qui ne passa que six mois et quelques jours sur la chaire de saint Pierre, succéda Jean X, qui était arche-
(!) Baronius développe sa lamentation en quatre pages in-folio qui attestent sa bonne foi et respirent une pieuse indignation. Mais son récit pèche par la base, puisqu'il n'a d'autre autorité que l'évoque chroniqueur Luitprand, dont la valeur a été bien appréciée par Muratori, FeUer et Rohrbacher. Il se trahit par le titre même de son œuvre : Antapodosis (mot grec dont la traduction est rei?anr/ié>) . C'est un pamphlet scandaleux ou des mémoires écrits par un conteur d'historiettes odieuses. Voir dom Cellier, tome XIX, p. 682, 683. Nous avons cru utile pour cette note de reproduire aussi en abrégé le passage de Muratori, auquel il est fait allusion. {Annali d'/tah'a à l'année 914, Œuvres complètes, volume XXYII, p. 287 et suiv., de l'édition de Venise, 1790.) {Note des traducteun.)
NOTES BT iiCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS IH. 119
Y^qtÈt de Rayenne.... non pas en l'année 912, comme le dit par erreur Baronius, mais en 9 U. La plume satirique de Luitprand a sali la mémoire de ce pontife romain. Il raconte que Théodora, mortum impudena, mère de llarosia, et aïeule maternelle d'Albéric, tjnn de Home, dont nous parlerons plus tard, Romanm eimtaUi non inviriUter numarchiam obtinebat. S'il y a quelque chose de yrai dans ce que Luitprand veut indiquer par ces paroies, c'est on grand échec à la dignité du peuple romain, qui aurait consenti une semblable puissance à une fenmie impudi* que; Jean serait venu à Rome comme enroyé de Parchevêque de Ravenne, Pierre ; Théodora se serait enflammée pour lui, puis PéTèque de Bologne étant mort vers ce temps, Jean, choisi «unine son successeur par Tinfluence de Théodora, aurait été transféré au siège archiépiscopal de Ravenne, et enfin sur le trône pontifical, devarU mnsi son exaltation à rimpudicité
Celui qui penche à croire plutôt le mal que le bien et qui trouve volontiers «m mauvais sens aux ttctions les meilleures^ croira ce récit immanquablement; mais il faut plus de défiance à celui qui sût combien sont basses et calomnieuses les historiettes que le vulgaire tait courir sur la vie des grands. Le même Luitprand atteste avoir tiré son récit de la vie delà susdite Théodora^ c ut testatur ejus vfia. 3 La belle autorité i C'est encore dans cette vie, ou plutôt dans Finf&me roman, que Luitprand a puisé ce détail, que Jean fut élevé aa trône pxgal peu après avoir été nommé archevêque de Ra- Tenue, modica temporis interoapidine. Or le lecteur sait, d'après Jérôme Rossi, l'historien de Ravenne, que Jean commença en 905 à gouverner TÉglise de cette ville. (Id. : Monumenta Ursiani tabuiarii scriptura testanlur.) Il ne fut pape qu'en 914, treize ans pkstard; et cependant Luitprand dit que Théodora, dans son impatience de le revoir, s'arrangea pour qu'il passât au plus vite de Bologne à Ravenne, de Ravenne à Rome 1 »
(B) — Cette fable de la papesse Jeanne, à propos de laquelle nous verrons les satiriques et les protestants se donner joyeuse carrière, se rapporterait à Tannée 655 ; elle est avancée pour la première fois par Marianus Scotus \ chroniqueur du xi« siècle,
(1) Léon Allatius assure que ce passage ne se trouve point dans les plus anciens manuscrits de cette chronique, et il ne faut pas oublier que lidite chronique a été publiée pour la première fois en 1559 à Bdle, pv Basile-Jean Neroldt c'est-à-dire, sous tous les rapports, en plein protestantisme. (Note des traducteurs.)
120 NOTES ET ACLAIRCISSEMEirrS AU DISCOURS m.
pais racontée tout au long par Martin Polacco, qui écrivit une histoire des papes qui finit à Pan 1277. Outre que l'allégation est bien tardive, le passage semble avoir été interpolé, car il manque dans plusieurs manuscrits. Une autre preuve que ce passage a été supposé, résulte de VHistoire des porUifes romains^ d'Anastase le Bibliothécaire, qui donne pour successeur à Léon VI BenoistUI et non le prétendu Jean VU ; il dit aussi que Télection fut notifiée à Tempereur Lothaire, qui mourut, on le sait, en septembre 855| ce qui ne laisse plus d'intervalle où l'on puisse placer un autre pape. On produit enfin une médaille de l'an 855, frappée au coin de Lothaire et de Benoist lU, ce qui confirme que ce pape succéda immédiatement à Léon lY. On sait que Léon IX écrivant à Michel Cérulaire, patriarche de Gonstantinople, lui dit qu'en Occident le bruit s'était répandu qu'une femme avait été élevée sur le siège patriarcal de Gonstantinople. Le fait serait moins improbable pour un siège où Ton vit monter même des eunuques; mais le pape n'aurait pas relevé ce bruit, et Cérulaire n'aurait pas manqué de riposter par Vhistoire de la papesse Jeanne^ si on en avait seulement parlé quelque peu à cette époque ; elle serait venue d'autant plus à point qu'au moment même où la querelle était la plus ardente entre l'Église romaine et l'JÊglise grecque, au milieu de toutes les injures lancées par le patriarche Photius contre les papes, on ne fît pas la moindre allusion à cette papesse. Laissons donc se débattre dans de tels cloaques l'abbé Casti| Blanchi Giovini et d'autres écrivains d'une aussi pauvre autorité*.
(G) — Déjà sous les Lombards, Paul Diacre se lamentait de ce que personne ne fréquentait l'église de Saint- Jean à Monza, parce que les prêtres qui la desservaient étaient concubinaires et simoniaques. En 1790 un moine parcourut les environs de Brescia, annonçant comme prochaine la fin du monde, à cause de la dépravation des religieux. Se faisant passer pour prophète, il distribua ses prosélytes en chœurs d'anges conduits par des archanges, et il continua à prêcher contre les moines jusqu'au moment oti il fut mis à mort. (Rodulphi Notaru, Hist, rerum Brixian.^ p. 17.)
(D) — On a soutenu que ce passage était une interpolation. Dans tous les cas, on sait que cette défense faite aux prêtres de se marier est de pure discipline, et l'Église qui Ta adoptée pour
(1) On connaît les Novelle di Casti. Dianchi Giovini, écrivain Italianissime, rédacteur de VOpinione sous Gavour, a publié une histoire des papes, digne pendant des Crimes des Papes, du révolutionnaire français Laviconterie. (Note des traducteurs,)
SronS ET ÉCLAIRCISSXlISIfTS AU DISCOURS m. ISl
de liantes convenances, y déroge par tolérance dans certains pajBy par exemple chez les Grecs nnis, et chez les Maronites. On a avancé qne le mariage des prêtres avait été jadis autorisé à Naples, et cela en s'appayant sur des documents authentiques an bas desquels on lit : Ego Petrus, fUium domtnt Siephani monaehi; Ego Sergius, fiUus domini Johannis monachi; Ego Johannoij fiUui domini Peiri monachi..., (Aux pages, 10, 21,40, 46 au Recueil des Momuments des grandes archives de Naples). Mais ces mentions peuvent s'appliquer à des veufs entrés en religion. Le concile de Melfi, en 1059, limita le mariage des prêtres, et après le eondle de Rome, en 1072, il fut tout à fait défendu. Lors du sacre des évéques, on leur prescrivait des règles relatives à Tordination des personnes engagées dans les liens du mariage, et l'archevêque Alfiano, en 1066, en consacrant le premier évêque de Samo, lui disait : « Ne bigamum^ avU qui virginem tortiiut non est uaxtrem, ad sacrum ordinem permittat aecedere; st si quos hujusmodi forte reperit^ non audecU promovere (Ughelli, Italia sacra, tome Vn, p. 571). Barbato, archevêque de Sorrente, au sacre de Grégoire, évêque de Gastellamare, dans Tannée 1110, disait: c Bique dedimus in mandatis ne unquam ordinationem prssumat fsLcere illicitam, nec bigamum, aut qui virginem non est sortitus uzorem, neque illiteratum.... ad sacrum ordinem permittat ascendere. » (In., tome VI, p. 609, édit. de Venise, 1721.) Tout cela pouvait se rapporter à des veufs, et la même discipline est niivie aujourd'hui encore, puisqu'on n'ordonne pas celui qui est véritablement higame^ c'est-à-dire qui s'est marié deux fois, ou qui est bigame par analogie, c'est-à-dire qui a épousé une veuve.
(E) — Le chroniqueur Amolfo se montra d'abord très-ardent poar l'indépendance de l'Église de Milan vis-à-vis de l'Église de Rome; il désapprouvait hautement les mouvements populaires contre les hérétiques. Mais bientôt, en 1077, après avoir fait partie de l'ambassade envoyée par les Milanais à Grégoire VII, pour implorer son pardon, il changea de style, en protestant c qu'il se joignait de tout cœur à ceux qui réprouvaient les consécrations simoniaques et l'incontinence des prêtres (liv. FV, chap. xu); <IQ'il voyait maintenant les choses d'un tout autre œil qu'auparavant, et, faisant un retour sur le passé, il igoute qu'il rougissait aujourd'hui non des barbarismes semés dans ses écrits, mais de la légèreté avec laquelle il avait répété certains faits et certames paroles avancés par d'autres, t Cumque prxteritis prmsentia 'cnp(ts fcrt6enda conferret, rubore perfusum fideliter erubescerct
1S2 NOTBS ET ÉCLAIRCISSKimrrS AU DISCOURS m.
née bairbarismos in verhiê egUm, ûd aliorwn qvufUbeî dicta fiel faeta temert indicasse confùndi. > (Vf, 13.) Passage qui prouve qu'il avait plutôt admis légèrement certains faits et certaines pa^roles qu'altéré sciemment la vérité.
Landolfo le Vieux, au contraire, ayant pris parti pour Tindépendance de Ti^lise milanaise, défigure non-eeulementles faits contemporains, mais encore les faits anciens, voulant les donner comme types et comme exemples au présent n exalto tous les évéques du passé et surtout Héribert de Gantù ; il trouve tous les mérites chez les concubinaires, montrant dans ses assertions beaucoup de légèreté et môme une mauvaise foi impudente, ainsi qu'il arrive toujours aux sectaires.
(F) — c Permittis ut eoclesia tu» derici, cujuscumque sintordinis, velut jure matrimonii confcsderentur uxoribus. Quid est, pater, quod tibi soli vigilas, et his pro quibus priorem exigendns es rationem, tam inerti securitate dormitas?.... PraBsertim cum et ipsi derici tui, quidem satis honesti et litterarum studiis sînt decenter instructi. Qui dum ad me confluèrent, tamquam chorus angelicus et velut conspicuus ecclesia videbantur enitere. »
Huit cents ans plus tard, Royer-Gollard, en France, disait : c En 1793, les personnes de mon âge ont vu la philosophie de ce temps, soutenue par la terreur, marier certains prêtres. Quels prêtres étaient-ce? Quelles femmes épousaient-ils? Le petit nombre des représentants de ces unions honteuses qui vivent encore, sont Tobjet d'une réprobation universelle. L'épreuve ne se renouvellera point; mais si par malheur on l'essayait encore, je n'hésite pas à affirmer que le prêtre marié montant à l'autel ferait horreur à notre peuple catholique, et que l'indignation publique le déclarerait incapable et indigne du sacerdoce. »
(G) — Grégoire VU, dans sa fameuse lettre à Tévêque de Metz, n'hésite point à mettre le pape au-dessus des rois, c Quoi f cette dignité de monarque, invention des païens, ne serait pas subordonnée à l'autorité étemelle de saint Pierre, que la miséricorde de Dieu a mise aux mains de l'homme pour le salut de ceux qui ont été rachetés par le sang de Jésus ? Rois, princes, ducs, empereurs, ont recueilli ces noms pompeux dans la succession d'hommes damnés pour l'éternité, d'hommes qui, par leurs rapines, leurs perfidies, leurs violences et par des assassinats, ont exercé sur leurs semblables l'exécrable droit du plus fort, et qui devenus despotes ont exercé leur domination avec un orgueil tyrannique. Qui peut douter que les ministres de l'Église! les
NOTES BT JCLAIROSSEMENTS AU DISCOURS QI. 123
prêtres de Jésus-Christ, les successeurs de Pierre, ne doivent être vénérés comme les pères et les maîtres des rois, du peuple, du genre humain?... Un simple exorciste est revêtu d'une autorité sopérieure à quelque prince que ce soit, puisqu'il chasse les esprits malins. Le prêtre pieux gouverne ses semblables pour le salut de leurs âmes, pour Thonneur et la gloire de Dieu, tandis que les puissants du monde ne régnent que pour satisfaire leur o^ueilet leurs passions matérielles. Un monarque chrétien à son lit de mort implore Tassistance du prêtre qui peut lui remettre ses péchés, Tarracher à Satan et le conduire des ténèbres aux splendeurs étemelles : voyei-vous jamais un prêtre ou un laïc à ragonie se tourner vers son roi ? Quel prince de la terre s'arroge le pouvoir de racheter une âme de l'enfer par la vertu du saint baptême? Et ce qui forme la sublimité de la religion catholique, le mystère que les anges contemplent, qui remplit d'épouvante les puissances de Tanfer, la transsubstantiation, qui peut l'accom» plir? quel est le monarque qui d'une seule parole peut créer le corps et le sai^ de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Qui donc pourra douter que l'autorité du pontife ne soit supérieure à celle du roi? Le pontife ne recherche qtie les choses divines au milieu des vanités de la terre et mène une vie austère ; le roi ne s'occupe que de son intérêt propre et opprime ses firères au grand détriment de son propre salut. Le premier est membre du corps de Jésus- (Sirist, la second appartient à l'ange du mensonge ; celui-là réprime ses désirs, macère son corps pour régner un jour avec Dieu; celui-ci règne ici-bas pour être éternellement l'esclave de Satan, k peine trouverons-nous un monarque qui ait été vertueux et sage. Et lequel pourrait-on citer qui ait eu le don des miracles comme Antoine, Benoit, Martin? tandis que la chaire suprême compte depuis Pierre cent de ses représentants inscrits au catalogw des saints....»
(H) — La condition à laquelle serait réduite l'Europe, si l'épée avait prévalu sur la crosse, peut s'apprécier par l'exemple d'un pays dont on parle beaucoup en ce moment, à cause des espérances que l'on peut avoir touchant son retour à notre Église : je veux parler de la Bulgarie. Le Turc laisse Télection du clergé aux catholiques, mais il vend les plus hautes dignités. Le patriarche ({ui achète pour 400000 livres son siège supérieur, vend à son tour aux évêques leur mitre 50 000 livres ; ceux-ci font ensuite des marchés avec des papcis ou curés qui peuvent ciunuler JQsqu'à 15 ou 20 cures. Ainsi tout est à l'encan, et ce dont on se
124 NOTES ET to^AIRCISSEMENTS AU DISCOURS HT.
préoccupe le moins, c^est du mérite des candidats et de Pintérôt des âmes. Celui qui achète cherche à se rembourser par tous les moyens. Un de ces moyens est le divorce pour lequel on réclame une dispense coûteuse, qui n'en permet Tusage qu'anz riches ; quant aux pauvres, ils ont à subir d'autres avanies. Si pour quelque grief on fait appel au patriarche, Tôvôque achète sa complicité. Si les membres de la congrégation menacent de se faire catholiques, le patriarche punit, c'est-à-dire change de poste l'évéqua. Ainsi la tyrannie du sultan s'étend jusque sur les derniers fidèles; et les évoques, au lieu de révéler au peuple les droits que lui assurent les dispositions légales du Tanzimat, du HaUi Shérifs du Hatti-Humayum, les lui cachent avec un grand soin.
(I). — Les fausses décrétales, que pendant longtemps on a dit avoir été forgées à Rome, puis répandues en Espagne, et de là dans le monde entier, où elles auraient introduit de nouveaux canons et un droit nouveau pour consolider l'autorité des papes aa préjudice de celle des évéques, apparurent tout autres aux loyaux érudits, protestants et catholiques. La première investigation aurait dû porter sur le corps du délit : car on a prouvé que bien des gens avaient sur ce sujet disserté longuement sans connaître soit les témoins, soit l'édition unique et informe faite par Merlin, en 1530. Le docteur Philippe en a fait une exacte description, puis l'abbé Migne l'a réimprimée dans son cent trentième volume de la Patrohgie^ avec une dissertation du docteur Denxinger, professeur à Wurtzburg.
Il résulte de tout ceci que l'Espagne ne les connut jamais, et que, jusqu'à la fin du xi« siècle, elles n'eurent aucune autorité en Italie , à telle enseigne qu'en 1085 le cardinal Otto, qui plus tard fut Urbain II, en entendant invoquer quelques-unes de ces prétendues décrétales dans un concile d'Allemagne, les rejeta avec mépris. L'ouvrage fut probablement compilé en Germanie par on certain Benoist Levita, clerc de l'archevêque de Mayence, Autoatre, vers 834. Quant au fond, ces décrétales ne touchent pas à un seul point qui ne fût déjà bien réglé. Leur but est d'appuyer les droits des prélats contre les métropolitains, c'est-à-dire d'assurer l'indépendance des évêques en même temps que d'agrandir la puissance papale.
(J) ~ Arnauld est devenu un mythe, et en conséquence son histoire a été obscurcie plus que jamais, surtout de notre temps. Celui qui le défend est mis au catalogue des hérétiques par les
NOTBS KT ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS m. 125
exagérés d'un certain côté, et au catalogue jésuitique par les exa* gérés du côté opposé ; procédés habituels à notre siècle qui prétend arriTer ainsi à la vérité. Mettre un Luther et un Cicervacchio au douiième siècle est un anachronisme du genre de celui qu'on commettrait en croyant voir de nos jours un saint Pierre et un saint François d'Assise. Les Gibelins d'Italie, qui voulaient humilier les papes, n'étaient pas pour cela deshommes-Uges de l'empereur germanique; et pendant que celui-ci avait affaire aux petits tjrans qui tendaient à opprimer les cités et à détruire la liberté communale, les penseurs voulaient ou du moins tévaient on empereur romain qui eût résidé en Italie. C'est encore ce que déclare Dante, qui cependant se passionne au degré que l'on sait pour Henri VU, parce que toujours en Italie, depuis Narsès jusqu'à Félix Orsini, on a espéré se délivrer des étrangers à l'aide d'antres étrangers. Peut-être les Romains, et Amauld avec eux, avaient-ils espéré de renverser le pape avec l'aide de Frédéric II, qui, ainsi que lui en fit honneur son cousin et historien Othon de Freisingen, porta pro auro Arabico Teutonicum ferrum ; sic emitur a Francis imperiuim ; mais le préfet de la ville qui, à Toccasion des prédications d'Âmauld, avait été insulté et pis encore, fit saisir et ehàUer le firescian.
Le contemporain Gerold de Reichersperg, au livre premier de Investiffotiane Aniichristi^ ap. Gretser Prolegomena ad scriptores adversus Waidenses^ cap. 4, dit : c Quam ego vellem pro tali doctrina sua, quamvis prava, vel exilio, vel carcere, aut alia pœna prsBter mortem punitnm esse, vel saltem taliter occisum, ut Romana Ecdina sive curia ejus necis quœstione careret ! Nam, ut aiunt, absque ipsorum scientia et consensu a preafecto urbis Romse, de eorumcustodia inqua tenebatur ereptus, acpro speciali causa ocdsos ab ejus servis est. Maximam siquidem cladem ex occasione ejusdem doctrin» idem prœfectus a Romanis civibus perpessus fiierat ; quare non saltem ab occisi crematione et submersione ejus ocdsores metuerunt quatenus a domo sacerdotali quœstio sanguinis remota esset. Sed de his ipsi viderint, sane de doc- Irina et nece Amaldi idcirco inserere prœsenti loco volui, ne Tel doctrinaB ejus pravœ, etsi zelo forte bono, sed minori scientia prolata est, vel ejus necis perperam act» videar assensum prœbere. »
Du reste, dans ces jours-là, le pape et les cardinaux étaient à la discrétion de Barberousse qui finit par les expulser, et le même Othon de Freisingen dit : c Mane facto, quia victualia nobis
126 NOTES ET iCLAmCISSEHERTS AU DISCOURS HI.
defecerant, assumpto papa et cardinalibns coin triompho vietorisB laeti discessimos (pag. 989 de rédition de Mnratorî).
Consultez de préférence à Tamburini et à d'antres méchants auteurs jansénistes du siècle passé, H. Franke, Arnold von Brescia und seine Zeit. Zurich, 1852.
DISCOTJBS IV.
Lm Patarins. Les Ordres mendlaaU. X^i SoolMttqoe.
Les Italiens n'étaient pas aussi enclins aux subtilités Évéqnes et aux sopliismes toucliant la divinité du Christ, sa nature ^ Turin
et dans
et ses attributs, que les Orientaux, plus voisins de l'Inde, leiiiunais. berceau naturel de l'ascétisme, de la contemplation et de l'idéalisme ; cependant l'empire grec, où vécut toujours l'hérésie provenant des antiques Gnostiques, la transmit à l'Italie ; elle y apparaissait comme un volcan intermittent, plutôt à l'état de sentiment qu'à l'état d'idée pore. Claude, Espagnol de nation, dirigeait en France Técole qui venait d'être fondée par Gharlemagne : il enseignait et commentait les divines Écritures, et fut par suite proposé par Louis le Pieux pour le siège épiscopal de Turin vers Tan 820. Alors, sous le prétexte ordinaire de corriger les abus et les superstitions, et en disant que les images ne devaient pas usurper le culte dû à Dieu seul, il se mit à les enlever partout et à briser les croix. Plus de fêtes de saints, plus de lampes dans les cérémo* nies religieuses, plus de pèlerinages à Rome ; et il en vint à soutenir des erreurs concernant la divinité du Verbe. Les fidèles de son diocèse et ceux d'alentour s'en indignèrent; Pascal I*' l'avertît, et de nombreux écrits vinrent du fond des Gaules et de l'Irlande défendre l'antique coutume, en distinguant le culte rendu aux saints
128 DISCOURS lY.
et aux aoges de celui rendu à la divinité ; on assembla un synode devant lequel Claude refusa de comparaître, l'appelant congregatUmem asinorum. U mourut en 830, et autant sa mémoire a été condamnée chez les catholiques, autant elle a été exaltée chez les protestants, qui, dans leur manie de se faire des ancêtres, prétendirent voir en lui le fondateur de l'Église vaudoise. D'après les réfutations qui furent faites alors de cette hérésie, il n'apparatt pas que Claude eût nié la présence réelle, ou la transsubstantiation, ni aucun des sacrements, ni la suprématie du pape, ni qu'il eût voulu soutenir Tinterprétation privée des saintes Écritures, bases fondamentales du protestantisme.
Au milieu du neuvième siècle, Pierre, évéque de Padoue, découvrit dans son diocèse une secte qui avait imaginé tout un système sur la Rédemption, et que l'évéque Gozzolino parvint seulement à détruire cinquante années plus tard. En Tan mil, à Ravenne,- un nommé Yilgardo soutenait que la vérité est dans les œuvres d'Horace, de Virgile, de Juvénal, et qu'on doit les préférer aux dogmes catholiques* .
Héribert de Cantù, très-laborieux archevêque qui occupa le siège de Milan de 1018 à 1045, ayant appris que quelques hérétiques tenaient des conciliabules dans le ch&teau de Hontfort près d'Asti, cita devant lui l'un d'eux qui avait nom Gérard, et l'examina sur les croyances de sa secte. Sa réponse fut celle-ci : < Nous croyons au Père, « au Fils et au Saint-Esprit, qui seuls ont le pouvoir de « lier et de délier ; le Père est l'Étemel, en qui et par qui « toutes choses existent ; le Fils est l'esprit de l'homme,
U)BadGlaber. ,
c que Diea aima ; le Saint*Esprit est la connaissance des sciences divines, suivant laquelle toutes choses sont ordonnées : nous ne reconnaissons pas Tévéque de Rome ni aucun autre, mais seulement celui qui visite chaque jour nos frères dans tout le monde, et les illumine ; et, lorsqu'il est envoyé par Dieu, on trouve près de lui le pardon des péchés. Nous gardons la chasteté, bien que mariés; nous ne manf^eons pas de viande, nous observons un jeûne rigoureux; nous lisons chaque jour la Bible; nous prions beaucoup, et nos anciens se succèdent nuit et jour dans Toraison. Nous mettons nos biens en commun; il nous est doux de mourir au milieu des tourments pour éviter les châtiments étemels. »
L'archevêque vit bien les dangers de cette hérésie; il fit marcher ses vassaux contre Âsti , et, ayant forcé dans cet asile ces mécréants qui refusèrent tous de se rétracter, il fut impuissant à empêcher la noblesse milanaise de les envoyer au bûcher, supplice qu'ils subirent comme un martyre. Ce fait n'est rapporté que par Landolphe le Vieux, sorte d'esprit fort, auquel, comme nous l'avons dit ailleurs, nous ne devons point accorder trop de créance; car certainement la réponse qu'il prête à l'évéque Gérard est de son invention ^
Dans la lutte entre les empereurs et les papes, l'oppo- ct silioQ faite à ces derniers se résolvait ou en une héré- moyen 8ie, ou tout au moins elle minait l'autorité pontificale. A chaque explosion de ces démêlés féconds en incidents, le peuple venait en personne exposer ses intérêts et exercer ses droits, dans la lice où jadis ne discutaient que les bail) Landum Senioris HUtcria Mediolanif II, 27. Voyez ci-dessus, P^es 121 et 122«
rons, les capitaines et les rois. C'est alors qu'au moment où il va disparaître, on voit s'accentuer davantage le caractère de ce moyen âge, que nos grands savants croient pouvoir se dispenser d'étudier, en déclarant qu'il ne mérite pas leur attention.
En effet, une époque comme la nôtre, toute monarchique, toute enfermée dans un réseau de lois, de décrets et de plébiscites, où l'habitude de se courber devant les agents du pouvoir fait perdre celle de s'incliner devant Dieu, peut difficilement comprendre ce moyen âge, où dominait la plus grande et la plus libre diversité d'opinions. Elle a peine à se représenter une aristocratie attachée à des titres historiques, et une démocratie occupée déjà de tous les problèmes et de toutes les expérimentations modernes ; une société impatiente de toute dépendance et néanmoins rendant hommage à la valeur de ces hommes qui, doués de passions énergiques pour entreprendre avec audace et accomplir des actes violents, allaient ensuite chercher la paix au fond d'un cloître, pour y expier fièrement les crimes de leur fierté, ou pour mettre un intervalle entre les tempêtes de la vie et le repos éternel ; une société dont Tignorance était entretenue par des spectacles étranges, par des croyances bizarres, qui, cependant, avide de savoir, se passionnait pour tout ce qui avait nom de science ; qui, ne se connaissant pas elle-même, avait soif de trouver un lien harmonieux entre les institutions sociales, et sentait le besoin de se laisser guider, si elle ne pouvait se faire éclairer. De li celte aflluence dans les universités pour écouter lesgrands savants ; de 1& cette facilité à accepter le miracle comme un phénomène ordinaire ; rausterité de vie et Texagération dans les pénitences s'alliant à une licence dés*
LES PATARIliS. 131
ordonnée, des pratiques impies et «ovdides s'alliant i des dévotions pleines d'amonr, la manie de la nouveauté avec l'attachement aux vieilles coutumes, Tingéuuité des peuples nouveaux mêlée à la corruption raffinée des races retombées dans Tenfance.
Le christianisme, qui enseignait des préceptes de la morale la plus pure en contradiction avec le caractère et l'état de celte société, et qui en prescrivait l'observance au moyen de fortes institutions, voyait se produire des situations bien étranges, et des contrastes bien dramatiques : l'ordre à côté de Tanarchie, la sainteté à côté du dérèglement de mœurs, la charité à côté de la férocité, et de sublimes conceptions réalisées par des moyens sauvages, par exemple dans les croisades ; en somme, la barbarie tempérée par le christianisme , et le christianisme souillé par la barbarie.
La multitude vivait au jour le jour sans réfléchir ; le plus grand nombre passait son existence dans l'épouvante et la consternation, mais quelques-uns cependant raisonnaient ; et Ton s'écarte par trop de la vérité quand on se figure qu'aucun doute n'avait été soulevé contre la foi depuis l'extinction du rationalisme antique jusqu'à ^apparition du rationalisme moderne. Déjà au treizième siècle , en parlant de Frédéric II, nous avons rencontré le penseur incrédule qui rejette le fondement môme des dogmes, qui croit que toutes lee religions sont des inv«n« tiom humaines et que l'une vaut l'autre; nous SEVons reconnu l'indififérence et le naturalisme, dérivant de la science arabe, et dont le livre des Trois Imposteurs est ^expression complète.
Pierre Yaldo, marchand de Lyx)n, »vers 1.180, après avoir Manichée ^endu ses biens, prêcha que l'Eglise s'était égaréi deH vandoii
132 DISCOURS lY.
bonne voie, qu'elle avait besoin d'être ramenée à la simplicité évangélique ; il condamnait le luxe du culte, la richesse des prêtres et la puissance temporelle des papes. Ses disciples s'appelèrent les Pauvres de Lyon ou Cathares^ c'est-à-dire les purs : ils croyaient si bien enseigner ce que l'Eglise catholique enseigne*, et ne point sortir de la yérité, qu'ils demandèrent au pape la permission de prêcher^ ; mais bientôt ils nièrent l'autorité du pape et par suite d'autres dogmes fondamentaux; ils réclamèrent même pour les laïques la libre prédication de l'Évangile.
On voudrait ^voîr dériver de ces hérétiques les Vaudois (Â) qui ont survécu jusqu'à nos jours, et dont nous aurons à parler beaucoup dans la suite; mais leurs panégyristes, et Bossuet lui-même, les distinguent entièrement des Cathares, qui inclinaient aux doctrines manichéennes.
Le problème qui tourmenta les penseurs de tous les temps, à savoir : < Gomment peut-on jamais concevoir, « sous l'empire d'un Dieu bon, Texistence de tant de « maux ? » recevait, aux premiers siècles de l'Église, une interprétation triviale de la part des Manichéens, qui supposaient deux divinités, l'une auteur du bien, l'autre auteur du mal (B). Vaincus dès l'époque de saint Augustin, ils survécurent en Orient, d'où ils se propagèrent en Europe. Faisant un mélange confus des dogmes avec les légendes, ils avaient inventé une sorte de fable, où Dieu et le démon étaient coétemels et égaux en puissance. A Dieu
(1) La confession de foi des Vaudois des vallées subalpines de 1120, porte : « Fermament tenèn tôt quant se contèn en li doze articles del symbolo, lo quai es dict de gli apostol ; tenèn heresia tota cosa la cual se discorda e non es convenient i li doze articles. »
(2) « Multa petebant instantia praedicationis auctoritatem sibi confirmari. » (& £tibnnb db Borboit, ap. Giesler, p. 510.)
étaient échus en partage le ciel et les anges, au démon la terre et les femmes. Autour de la muraille dont Dieu avait entouré sa création rôdait le démon jaloux, et après des centaines de siècles, s'étant aperçu d'une crevasse produite dans cette muraille, il y passa la tête, et détermina les anges séduits à y passer la leur, pour de là contempler les beautés des femmes. II parvint à ses uns ; les anges en sortirent par bandes, et de leurs embrassements vinrent les hommes, mélange de bien divin et de mal diabolique. Dieu, indigné, décida qu'aucun de ces anges ne pénétrerait plus dans le cercle céleste, mais que tous seraient condamnés à errer sur la terre, habitant tour à tour des corps d'hommes et de brutes, jusqu'au jour du jugement. Néanmoins des flmes d'élite découvrirent certaines formules de prières, inventèrent certaines pratiques, au moyen desquelles les âmes obtenaient de recouvrer la possession du paradis, formules et pratiques conservées précisément par la secte des Cathares.
Ces croyances eurent toujours une existence secrète, et principalement dans la Tlirace et dans la Bulgarie. De ces pays partaient de temps en temps des missionnaires envoyés jusqu'au pied des Alpes, retraçant, sous les plus yfiyes couleurs, la pureté de l'Église orientale, qui, suirant eux, procédait immédiatement des apôtres. Ils apportaient avec eux des livres apocryphes et fantastiques, des prophéties et des évangiles qui se rapportaient à un pontife suprême , héritier de celui que saint Paul avait institué dans ces contrées; saint comme tous les siens, abhorrant les sensualités, les richesses, les intérêts mondains.
Ce fut précisément de la Bulgarie que vint un certain Marc, qui fut envoyé en qualité d'évéque pour être le chef
134 DISCOURS lY.
de L'Église de la Lombardie, dea Marches et de la Tos* cane. Mais il survint un autre pape du nom de Nicétas, qui réprouva la congrégation de la Bulgarie, et Marc reçut celle de la Drungarie, c'est-à-dire de Trau en Croatie (G). A Milan, on distinguait les Cathares anciens,, venus de Dalmatie, de Croatie et de Bulgarie, dont le nombre s'accrut singulièrement lorsque Frédéric Barberousse les eut favorisés pour causer de l'ennui au pape Alexandre; et les nouveaux qui, sortis de France vers l'an 1176, pourraient bien être les Albigeois.
Albigeois. Daus le Languedoc, entre le Rhûne, la Garonne et la MéditerraDée, dans cette contrée où les villes avaient conservé les derniers vestiges des institutions romaines, qui pouvaient encore donner un nouvel essor à la civilisation, les Albigeois s'étaient répandus, grâce à leur imagination et àleur goût pour les beaux-arset les plaisirs délicats ; c'est aussi là que furent composés dans les idiomes nouveaux les premiers vers, que chantait sur la mandore l'élégant troubadour, qui errait de château en château , célébrant l'amour et les prouesses, et faisant des satires sur les grands, et sur les prêtées. Avec cette poésie s'étaient propagées certaines erreurs, et, comme ce fut dans la ville d'Alby qu'elles furent pour la première fois condamnées, les hérétiques qui les professèrent furent appelés Albigeois»
Ils paraissent se rattacher par leurs opinions au manichéisme ; mais comme ils avaient pour principe de combattre l'autorité pour en appeler à la raison individuelle, ils durent nécessairement varier à l'infini. Aussi le frère Etienne de Bellavilla raconte-t-il que sept de leurs évèquea s 'étaient rassemblés dans une cathédrale de Lombardie pour se mettre d'accord sur les articles de leur foi ; mais
qpoe, bien loin d'y réussir^ ils se séparèrent en s'ezcommuniant réciproquement.
Ces hérétiques n'eurent jamais un livre qui contint le dépôt de leurs croyances; dans ceux qui les réfutent et dans les historiens qui recueillirent leur doctrine de la tradition vulgaire , nous les voyons accusés des fautes les plus contradictoires; ils auraient proclamé pour créateur tantôt Dieu, tantôt le démon; tantôt faisant de Dieu on être matériel, tantôt réduisant le Christ à n'être qu'une pure ombre. Chez eux, il en est qui admettent à la grâce du salut tous les mortels, d'autres qui excluent les femmes de la félicité étemelle ; les uns prêchent la simplicité du culte, d'autres prescrivent cent génu-* flexions par jour; d'autres permettent de s'abandonner aux voluptés les plus grossières , d'autres vont jusqu'à condamner le mariage K
Trois sectes dominaient en Lombardie: les Cathares, les Concorésiens et les Bagnolais. Les Cathares (qui s'appelaient encore Albanais, probablement par corruption populaire du mot Albigeois) se subdivisaient en deux branches^ dont la première avait pour évêque Balansinanza de Vérone , et l'autre Jean de Lugio de Bergame* Las premiers disaient que le monde est étemel ; que les patriarches sont les ministres du démon; qu'un ange avait apporté le corps de Jésus-Christ dans le sein de Marie, sans qu'elle eût concouru à cet enfismtement ; que ce n'était qu'en apparence que le Christ était né, avait vécu^ était mort, était ressuscité. Les autres soutenaient que les
(1) Die Waldenser in Mittelalter {les Vaudou au moyen âge), opuscule °* A. w. Dieckhoff, en réponse à celui de Herzog sur le même sujet. •• G. Schmidt. Hist. des Cathares ou Albigeois. -^2, Venedey, DiePaiarià *^ -Il und XïJJahrhundert. Paru, 1854.
créatures avaient été formées, les unes par le bon principe , les autres par le mauvais , mais cela de toute éternité; que la création, la rédemption, les miracles, étaient arrivés dans un monde différent du nâtre; que Dieu n'était pas tout-puissant, parce qu'il peut dans ses œuvres être contrarié par le principe qui lui est opposé; qu*enfin le Christ avait pu pécher.
Les Goncorésiens admettaient que Dieu avait créé les éléments; mais que Tange rebelle et devenu démon avait formé l'homme et cet univers visible ; que le Christ était d'une nature angélique.
Les BagUDlais enseignaient que les âmes avaient été créées par Dieu avant le monde, et qu'elles avaient péché alors; que la bienheureuse Vierge était un ange; ils prétendaient que le Christ avait pris un corps humain pour souffrir, mais non pour le glorifler, puisqu'il s'en était séparé au moment de son ascension. A tous ces hérésiarques on opposait la secte des Passagini ou des Circoncis, et tandis que les Cathares rejetaient l'Ancien Testament, CM derniers soutenaient même que les lois pénales de Hoïse étaient encore en pleine vigueur; tandis que ceux-là supposaient que le Christ s'était incarné seulement en apparence {docetismo)^ ceux-ci en faisaient un homme comme les vieux hérésiarques Arius et Ebion.
Le moine Ranerio Saccone, qui avait appartenu pendant dix-sept ans à la secte des Cathares , et qui dès lors pouvait bien la connaître, la réfuta et la poursuivit (D) : il distingue les Cathares des Yaudois, pères des Albigeois. Il énumère seize de leurs Églises, dont six en Lombardie: celle des Albanais , qui sont principalement à Vérone , au nombre de cinq cents; celle des Concorésiens qui, dans toute la Lombardie, pouvaient s'élever à quinze cents;
celle des Bagnolais, qui ne montaient pas à plus de deux cents, disséminés à Mantoue, à Milan et dans la Romagne; cent sectaires dans l'Église de la Marche; qu*on en lyoute autant dans celles de Toscane et de Spolète; cent cinquante appartenant à l'Église de France , et qui habitent Vérone et laLombardie; deux cents appartenant aux Églises de Toulouse 9 d'Alby, de Garcassonne; cinquante aux Églises des Latins et des Grecs à Gonstantinople , et cinq cents aux autres Églises de l'Esdavonie, de Remanie, de Philadelphie S de Bulgarie. Ces quatre mille affiliés (ainsi que le remarque l'auteur) ne doivent s*entendre que des hoDunes parfaits; car de croyants , il y en a un nombre inGni.
Les Patarins furent ainsi appelés du verbe part (souffrir), P^tarim. parce qu'ils faisaient ostentation de la pénitence , ou du pater qui était leur prière (E) : une infinité de noms servaient à désigner les différentes sectes , tels que ceux de Gazares, AmaldisUs, Joséphistes^ Ensabatis, Lêonistes^ BiU^ gores{¥)y Circoncis y Publicains^ Cornistes (G), Croyants de MilaUj de Bagnolo^ de Concorezzo, Vanniy Fursciy Romularif Carantaniy et je ne sais combien d'autres.
Au milieu d'une si grande variété, comment s'orienter? Il semble que la croyance aux deux principes (H) fût commune à toutes les sectes, et qu'elles attribuassent au mauvais principe le monde âréé et l'Ancien Testament. Appuyés sur la maxime : Obedire oportet magis Deo quam ^inibusy ces hérétiques s'émancipaient de toute espèce d'autorité terrestre: point de pape, point d'évéques, point de canons ou décrétales, point de domaine pour les
(^) Philadelphie, en Lydie, au pied du mont Tmolus. {Note des tra-
138 DISCOURS lY.
prêtres; les magistrats ne peuvent imposer le serment ni aucune punition corporelle : FËglise romaine est une assemblée de méchants ; il n'y a pas de résurrection de la chair ; la distinction des péchés en péchés véniels et mortels est une puérilité ; les miracles sont des prestiges du diable^ on ne doit pas adorer la croix , symbole d'opprobre. Ils répudiaient reztrême-onction, le purgatoire, et partant, les suffrages pour les morts, Tintercession des saints et Y Ave Maria; le baptême , conféré aux enfants, n'est pas valable; les sacrements n'ont pas été institués par le Christ, mais inventés par Thomme; leur validité dépend du mérite de celui qui les confère , et ils peuvent être administrés même par des laïcs. Quant au mariage, le consentement des contractants suffit, sans qu'il soit besoin de bénédiction, et le moine Saccone dit que ces hé< rétiques condamnaient quiconque le recevait dans un autre but que celui d'avoir des enfants : doctrine bien faite pour ces orgueilleux qui veulent se montrer supérieurs à la faiblesse humaine, à laquelle répond l'autre fin du sacrement qui consiste à calmer la concupiscence. Leur Quant au sacrement de l'ordre* l'élection de leurs chefs
organisation
leur culte hiérarchiques en tenait lieu : ils étaient établis suivant quatre degrés : l'évéque, le fils aîné , le fijs cadet et le diacre. A révéque appartenaient l'imposition desmains^la fraction du pain, la récitation de l'oraison ; à son défaut, il était remplacé par le fils aîné, sinon par le fils cadet ou par le diacre , et à défaut de ces derniers, par un simple fidèle, et même ces fonctions pouvaient échoir à une femme cathare. Les deux fils aidaient l'évéque, visitaient les fidèles. Dans chaque ville il y avait un diacre pour entendre la confession des péchés légers une fois par mois; d'où vient que les Lombards (lesquels avaient, selon toute
LSS PAIARINS. 139
qtparence^ conservé, par suite de cet usage, la distinction das péchés véniels) disaient en parlant de cette fonction : eangare servUium^ L'évéque, avant de mourir, installait , en qualité de son successeur, le fis atné en lui imposant les mains.
Chaque jour, lorsqu'ils allaient s'asseoir pour manger en compagnie, le plus âgé d'entre les convives se levait, et, après avoir pris en main le pain et le calice , prononçait ces^ paroles i GrcUia Domini nostri Jesu Christi sit semper cum ùtanUms vobis; il rompait ce pain, le distribuait, et c'était là leur eucliaristie. Le jour de la Cène du Seigneur, ils faisaient un banquet plus solennel; et le ministre, prenant place à une petite table sur laquelle étaient une coupe de vin et une galette d'azyme, récitait cette formule:
< Prions Dieu qu'il nous pardonne nos péchés par sa mi-
< séricorde, et qu'il exauce nos demandes, et récitons sept
< fois 1b Pater nosur en honneur de Dieu et de la très- «sainte Trinité. >^ À ces mots, tous s'agenouillent; la prière terminée, ils se relèvent; le ministre bénit le pain et le vin, fait la fraction du pain, donne à manger et à boire:, et ainsi s'accomplit le sacrifice. De la présence réelle ou de la transsubstantiation , pas un mot.
L&an adeptes ne rendaient point un compte détaillé de leur consdence au confesseur ; mais un seul , au nom de tous, récitait la formule suivante : « Nous confessons de-^ « Yant Dieu et devant vous que nous avons beaucoup péché « en actions, en paroles, par la vue , en pensées, etc. , etc. » Dans les circonstances plus solennelles , le pécheur, en Frtsenœ de plusieurs de ses frères , ayant rÉ¥angile ap- Pvjé sur sa poitrine , disait à haute voix : < Me voici de*> ' tant Dieu et devant vous , pour me confesser et me dé- « clan^ coupable des péchés que j'ai commis jusqu'à ce
< jour, et recevoir de vous le pardon. » On lui donnait l'absolution en lui posant l'Évangile sur la tète. Si un croyant retombait dans sa faute , il devait s'en confesser et recevoir de nouveau l'imposition des mains en particulier. Les péchés légers se confessaient chaque mois et s'expiaient par des abstinences.
Cette imposition ou consolation ^ ou baptême du Saint- Esprit y vrai point fondamental de leurs croyances et de leur culte, était nécessaire pour remettre le péché mortel et communiquer l'Esprit consolateur; et ce fut par opposition à la consolation des Patarins que le quatrième concile de Latran enjoignit aux catholiques de se confesser au moins une fois Tannée.
Les simples croyants pouvaient passer toute leur vie sans abstinences ou mortifications , et avec une entière liberté de mœurs, n'ayant d'autre devoir religieux à remplir que celui de contribuer à l'entretien des consolés^ se réservant par la suite d'effacer chacune de leurs fautes à l'article de la mort, en recevant la consolation. C'est pourquoi si un des parfaits impose les mains à un moribond et prononce l'oraison dominicale, celui-ci est assuré de son salut.
Le frère Ranerio ajoute que , une fois la consolation donnée au moribond , on lui demandait : < yeux-tu aller au ciel parmi les martyrs ou parmi les confesseurs ? Optait-il pour les premiers ? On le faisait étrangler par un sicaire payé pour cela ; optait-il pour les confesseurs ? alors on ne lui donnait plus à boire ni à manger.
On rencontre bien avant cette époque , chez d'autres sectaires, ce genre d'épreuvCy fondé sur l'idée qu'une mort volontaire et violente était méritoire : et comme en cas de guérison, après la consolation, les fidèle» auraient pu
retomber dans le vice en démontrant ainsi le peu de vertu des ministres du sacrement , il semble qu'on ait voulu éviter le danger en sacrifiant le consolé.
Il est vrai que de semblables atrocités, qui n'avaient pas leur raison d'être , sont le plus souvent imputées par Tignorance et la malignité à toutes les sociétés secrètes. Aussi il n'est pas de crime dont on n^ait accusé les Patarins ; on les a dit voleurs, usuriers, et par-dessus tout, des hommes charnels, adultères et incestueux à tous les degrés; on leur a reproché des unions entachées de promiscuité et (ontre nature; enfin, d'avoir émis cette singulière opinion que Fhomme ne peut pas pécher dans ses parties inférieures^ parce que le péché vient du cœur. L'assemblée terminée, on éteignait les lumières, et le célébrant disait : Qui habet tmeat^ ou en piémontais : Quel qu'eseguirè con lume de la Itmtema gagnerè la vita etema; et en italien : AlUluja; AlUluja , segua chi ha la suja , chacun embrassait la première femme qui lui tombait sous la main^ Mais comment ajouter foi à cette espèce de consécration du libertinage, qu'on croirait empruntée au culte de Bacchus, quand , d'autre part , nous trouvons , et même dans les livres de leurs ennemis , qu'ils réprimaient par de pénibles abstinences la chair, cette adversaire de la volonté et l'œuvre du mauvais principe; quand nous y lisons qu'ils observaient trois carêmes chaque année, une abstinence perpétuelle de viandes et de laitage, de fréquents jeûnes, et qu'ils répétaient souvent certaines prières.
Banerio, que nous avons déjà cité, raconte comment, miuation.
(1) Si nous en croyons Tinterprôtation donnée aux formules rimées de leur culte, dans le texte que nous citons.
dans la cérémonie d*initiation , en présence de l'assemblée des croyants, Tévêque interrogeait le néophytes f Veux- tu te convertir à notre foi ? » Celui-ci fait un signe affirmatif , s'agenouille et prononce le BenedicUe; à cette prière, le ministre répète par trois fois: « Que Dieu te bénisse, » s'éloignant chaque fois davantage de l'initié , lequel ajoute : « Priez Dieu qu'il fasse de moi un bon « chrétien ; » et le ministre reprend de son côté : « Qofe « Dieu veuille faire de toi un bon chrétien. »
Il lui adresse ensuite cette demande : c Te soumets-tn « à Dieu et à l'Evangile î» — • Je m'y soumets, » répond le néophyte.
« Promets-tu de ne pas manger de viande, d'œufe, f de fromage, et de te nourrir exclusivement de ce « qui vient de l'eau ou des végétaux ? » (c'est-à-din* de poissons et de fruits). — « Oui, » répond encore le néophyte.
« Promets-tu de ne pas mentir? de ne pas jurer? de « ne pas tuer, pas môme des veaux ? Promets-tu de ne « pas abandonner ton corps à la concupiscence? de ne « pas vivre dans la solitude , quand tu peux avoir une « compagne? de ne pas manger seul, quand tu pourras « avoir des commensaux? de ne pas te coucher sans être « vêtu d'une chemise et d'un caleçon? de ne pas aban- « donner la foi par crainte du feu , de Teau ou de tout « autre supplice? »
Après que le néophyte avait fait une réponse affirouH tive à chaque demande , l'assemblée tout entière se mettait à genoux; le prêtre étendait au-dessus du novice le livre des Évangiles, et lisait le commencement de celui de saint Jean, puis l'embrassait par trois fois .-cette cérémonie était répétée par chacun des assistants, qui se don-
LBS PATARms. 143
oaient rem ^ Tautre le baiser de paix ; puis on mettait au cou de Tinitié un fil de laine et de lin , qu'il ne devait jamais quitter ^
Il n'y a pas ici Tombre des turpitudes systématiques I^^ que Ton rencontre dans quelques-unes des professions de Ibi que nous ont présentées leurs antagonistes, suivant lesquelles les initiés auraient renoncé non-seulement à toutes les saines croyances de la religion, mais encore à toute règle de mœurs, à toute pudeur, à toute vertu. Saint Bernard, le censeur implacable de leurs fautes, dit quelque part : « n n'y avait pas en apparence de discours plus t chrétiens que les leurs, et leurs mœurs étaient aussi < éloignées que possible de tonte espèce de souillure. » Le dominicain Sandrini , qui eut toute facilité de compulséries archives du Saint-Office enToscane, écrit : «Quelc que minutieuses qu'aient été mes investigations dans t les procès intentés par nos frères , je n'ai fait aucune «découverte sur les énormités auxquelles se seraient « livrés en Toscane les hérétiques dits les Consolés^ et je « n'ai pas trouvé un seul vestige chez eux d'excès de «sensualité, principalement entre hommes et femmes; «c'est pourquoi, si la modestie n'a pas fait taire nos «frères les inquisiteurs, ce qui ne me paraît pas vrai- « sembld^le chez des hommes qui faisaient attention à < toQt, les erreurs de ces hérétiques provenaient plutôt * de l'esprit que de la chair. »
Cependant, A rencontre de cette assertion, on pourrait citer certains procès ■, et la récente publication du formulahre des interrogatoires qu'ils subissaient nous montre
(1) âp. Uazi, Ufùnt d^iuUiquùét Uxcansi^ XVII.
(2) Voyez un manuscrit de la bibliothèque Casanatense, à Rome. A. m, 34, et aussi Anhiviù mriêo, n* 38.
quelles étaient leurs opinions les plus ordinaires. U y est dit :
On peut faire ces questions aux Lyonnais : < Es-tu un pauvre de Lyon, ou un Lombard, ou un Uitramontain ?
— LHÊglise romaine est-elle l'Église du Christ, ou une prostituée? — Le pape est-il le vicaire du bienheureux Pierre, et a-t-il le pouvoir de pardonner plus qu'un autre homme? — En supposant un homme vertueux, peut-il se sauver en suivant la foi de i'Eglise romaine? — Y a-t-il sur cette terre* un autre homme au lieu et place de saint Pierre qui ait la faculté de lier et de délier, et quel est-il?
— Tout homme vertueux peut-il consacrer, quoique non ordonné, et au nom de qui? — Le mauvais prêtre peut-il consacrer et conférer les autres sacrements de rËglise
— Les enfants peuvent-ils être sauvés sans le baptême de l'Église romaine? —L'Église de Dieu tomba-t-elle en décadence depuis le temps de saint Sylvestre, et qui la régénéra? — Le pape Sylvestre fut-il Tantechrist? — Qui succéda à saint Pierre dans le pouvoir de lier et de délier ? — Les pauvres Vaudois, Lombards ou Ultramontains sontils l'Eglise de Dieu ? — La congrégation des Cathares estelle l'Église du Christ ? — Dans l'Église de Dieu, doit-U y avoir les ordres et l'onction? » On les questionnait sur les indulgences et sur les pèlerinages en usage dans l'Église, sur les peintures, sur la croix, sur le voyage en Terre sainte; — sur les contributions de l'Église romaine, et sur l'usage des viandes en carême. — On leur demandait si saint Laurent est un saint? — qui leur avait donné l'autorité de prêcher? — si c'est un péché mortel que d'épouser une parente? —s'il est utile de dire mille messes et de donner mille livres pour les défunts qui sont dans le purgatoire ? — si un homme , en construisant à
LBS PATARINS. IkH
86^ firais mille églises , acquerrait pour cela des mérites devant Dieu ? — si quelqu'un commettrait un péché mortel en détruisant toutes les églises et en brûlant toutes les croix ? On les interrogeait sur la justice et sur celui qui enseigne à dire que la justice est un mal; — sur le serment pour sauver la vie d'un homme. — On leur demandait enfin s'ils avaient appris les articles de foi des Pauvres de Lyon ; — s'ils voulaient abandonner cette foi religieuse et s'en tenir aux préceptes de l'Église.
Quant à leurs réponses, nous pouvons les tirer d'un procès intenté en 1387, et provenant de la même source, dans lequel un des nombreux accusés par l'inquisition confesse que, dans l'assemblée des Yaudois, on enseignait que leur secte était la plus parfaite de toutes, que celle des chrétiens était perverse, et que personne ne pouvait se sauver si ce n'est dans leur religion; que le souverain pontife de leur secte demeure dans la Fouille, et que l'Église romaine était l'Église des méchants et la réunion des pécheurs, depuis le temps de saint Sylvestre, en la personne duquel elle a failli, jusqu'à ce que les Vaudois l'eussent réformée ; que tout serment est un péché mortel; qu'il n'y a que deux voies, c'est-à-dire le paradis et l'enfer; que le purgatoire n'existe que dans cette ?ie ; que les aumônes et les pèlerinages ne sont d'aucun soulagement pour les défunts ; que le Christ ne fut pas véritablement Dieu, puisque Dieu ne peut pas mourir; que tout homme, quel qu'il soit, peut consacrer le corps du Christ; qu'on qe doit point célébrer de fête de saints, purce qu'aucun d'eux n'est entré en paradis, mais que tous attendent jusqu'au jour du jugement dernier, etc.
Gomme il arrive dans presque tous les procès, il y eut P^i les témoins un de ces grands parleurs qui rapportent
146 DISCOURS nr.
tout ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent pas, et qui, s'ils paraissent révéler beaucoup de faits, laissent trop de doutes sur la vérité de leurs allégations, ou sur la fidélité de leur mémoire. Ce témoin était un frère nommé Antoine Galosna du mont Saint-Raphaël, au diocèse de Tarin, qui, en présence de l'évoque de cette ville et de l'inquisiteur, frère Antoine de Setto de Savigliano , énuméra les nombreuses personnes qui dans différents pays avaient assisté à ces réunions qu'on a appelées synagogues des Patmrins et des Yaudois. U serait trop long de reproduire ici les questions et les objections qu'au point de vue de la procédure moderne on aurait pu leur adresser; mais oovis devons nous en tenir à leurs réponses»
Depuis treize ans donc le frère Antoine Galosna appartitnait au tiers ordre de Saint-François, et en avait pris Dnbit à l'autel dédié à ce saint, dans la ville de Ghiari. Pins d'une fois il alla chez Martin del Prête di Yico (prat-étre Ponte Yico ?); celui-ci, assis près du foyer, lui dit un joor qu'il avait lu dans un livre que la première grftce et le premier sacrement établi par Dieu était et est encore celui du pain eucharistique, qui surpasse tous les autres sacrements. Le souper servi, il prit un pain, le posa sur ses genoux, puis en détacha trois bouchées, et en donna use à celui qui nous a révélé ces faits, une seconde à on autre frère Antoine, une troisième à sa femme ; pois il œ détacha deux autres, dont il donna l'une à la servante et garda l'autre pour lui-même, après avoir fait sur ce pom le signe de la croix : les premiers le reçurent à genonr, puis tous se mirent à boire. Au milieu du souper, Matrlka se prit à dire que les ecclésiastiques du dehors sont des dieux, que ceux du dedans sont des loups rapaces. H raconta comment lui et un certain frère ayant nom Jacob
LBS PATARIHS. 147
Bech de Ghiari s'étaient concertés pour laire bâtir en ce lieu une chapelle, pour y vaquer à leurs prières et à leurs exercices. En effet, ce Jacob resta avec Martin tout Thiver k faire pénitence, et à marcher sans chaussures dans la neige. Une autre fois il invita ce frère Antoine à vivre avec loi, lui disant qu'ils devaient adorer le démon (draconem) qui est plus fort que tous les obstacles, qui combat contre Dieu et qui mène le monde. Pendant le souper, Martin se tenait à côté d*un chat (murelegium) gros comme un agneau, lui donnait i manger, et disait qu'il était son meilleur ami en ce monde. Ce même Martin lui donna à lui Antoine le pouvoir d'entendre les confessions, comme pouvait le faire toute espèce de prêtre, et le lui renou- ?da d'année en année.
n fut ensuite conduit à un endroit dit les Macchiê S par deux hommes, qui lui prirent le doigt auriculaire, selon la coutume des Yaudois (les femmes, en place du petit doigt, en prennent deux), et qui le conduisirent dans une maison où étaient difiérentes personnes, dont Tune lui mit en main un pain de froment qn'il bénit et distribua aux assistants, lesquels le baisèrent et le mangèrent ensuite; puis une vieille femme versa à boire à tous. Ge frère Antoine fit la connaissance de beaucoup de ces sectaires à Avigliana (Yeillane); et il raconte qu'il y en* tendit prêcher un ouvrier en peaux de brebis (perdantettts, parcheminier), qui disait que la grAce du pain est npërieure à toute grâce, au baptême, à la foi catholique ; ks adeptes mangèrent le pain, burent, et puis éteignirent haluiniJKs en disant : < Que chacun fasse ce pour quoi « il est venu ici : que celui qui aura, garde. »
(1) Hicchie, brouasaillet, maquis des Corses* (Noi$ des tradueuun.^
A FocardOy il assista à une synagogue^ dans laquelle on émit cette opinion que Dieu n'est pas dans l'eucharistie ; mais qu'il demeure au ciel; que l'Église romaine est un repaire de mensonges, réprouvé par Dieu; qu'il n'y a ni pape, ni prêtre qui puisse absoudre s'il n'appartient pas à leur secte ; qu'il n'y a que deux voies, le paradis et l'enfer^ qu'il n'y a point de purgatoire, et qu'on ne doit point faire d'obsèques aux morts. On y enseignait aussi que ce n'est pas un péché que de prêter à intérêt dix florins pour en recevoir onze ou douze ; qu'aucun sacrement n'a d'efficacité, excepté le baptême ,- que les autres sont une invention de l'avidité des prêtres. Il ne faut point non plus, suivant leur opinion, rendre de culte aux saints, ni faire brûler des cierges en leur honneur, puisque Dieu seul peut nous secourir. Frère Antoine promit à ce Manin del Prête de croire tout cela, et d'adorer pour Dieu le dragon qui combat avec Dieu et avec les anges, et qui est plus puissant qu'eux.
A Suse, il alla deux fois à la synagogue^ en compagnie d'aubergistes, de boulangers, de cordonniers, de tailleurs, de fabricants de chandelles, et de mercières, de fruitières et d*hôtelières.
Dans l'espace d'un an, il assista bien à vingt-cinq des assemblées qui se tinrent à Andezzeno, et où il remplissait le rôle de portier ; quand les gens du pays étaient allés dormir, on se réunissait pour boire et manger, puis on éteignait les lumières, et on répétait la formule : « Que celui qui a conserve, » et on restait ainsi jusqu'au jour. Bilia la Gastagna donnait à chacun une boisson d'une apparence repoussante, qui faisait enfler beaucoup celui qui en avait bu. Il était d'usage qu'on en prît une gorgée au commencement de la réunion, et telle était son efficacité^
que celui qui en avait une fois goûté ne pouvait plus quitter l'assemblée. Le bruit s'était répandu que cette femme avait un gros crapaud sous son lit, qu'eUe nourrissait de viande, de pain et de fromage, pour composer cette boisson avec les excréments de cet animal, en y mélangeant des cheveux brûlés; elle la faisait, disait-on, dans la nuit qui précède TÉpiphanie, et la distribuait le premier mars. D'autres femmes connaissaient la composition de ce breu* vage. Il se réunissait ainsi trente personnes, sans compter les femmes, qu'il nomme toutes par leurs noms; à leur tète était Laurent d*Ormea , entre les mains duquel il renia spécialement Tincamation du Christ, la passion, la résurrection et l'ascension, sous prétexte qu'il n'était pas possible que Dieu se fût humilié à ce point; il afGrma aussi que les sacrements ne sont d'aucune utilité pour le salut. Ce même Laurent prétendait que c'était Dieu le Père gui avait créé le ciel, mais que la terre avait pour auteur le dragon, seigneur de ce monde, au sein duquel » il est plus puissant que Dieu .
Frère Antoine avait donné la consolation aux moribonds de leur secte, et entre autres à Alassona la Lauriana d'Andezzeno. Victor d'Andezzeno prit une bouchée de pain et dit à la malade : < Croyez-vous que ce soit le plus grand « sacrement, et que ce pain soit supérieur à l'eucharistie « et aux autres sacrements administrés par les prêtres? » Slle répondit que oui; puis, ayant joint les mains, elle prit ce pain avec dévotion, le baisa et se le mit dans la bouche. Frère Antoine et Victor rabattirent sur elle les couvertures du lit sur lequel elle était couchée, et le lendemain on la trouva morte.
Antoine assista encore à d'autres réunions à Ghiari, dans ^à maison de Bérard Rascherio , qui répétait les mêmes
150 DiscouBS nr.
eboses, et de plus, que Dieu n'était pas né, n'était pas mort, n'avait pas été enseveli ; que Marie n'était pas restée vierge ; que le corps une fois mort, l'Ame meurt aussi ; et ainsi de suite, en ce qui concerne le pain, la boisson, le serment de garder le secret, les cierges éteints, et la promiscuité des adeptes pendant une heure ou deux.
Une vingtaine de fois il se rendit à Moncalieri, chei Hélène, la cordonnière. Chez elle il trouva un grand nombre de sectaires qu'il énumère, et qui venaient en petit nombre à la fois. Il en était de même à Gandiolo, à Podrovarino, à Trana, à Sangano, où Jacques Doo répé* tait que le pain était le plus grand des sacrements, et qu'on devait adorer le dragon qui est plus puissant que Dieu ; qu'il n'y a pas de purgatoire sinon en ce monde ; puis on éteignait les lumières et revenait la fameuse formule : « Que celui qui a, garde. » A Giaveno , Ghiaberto fldsait de semblables prédications ; il ajoutait que le Christ n'avait pas été c^nçu du Saint-Esprit; que les préceptes de rÉglise ne lient pas les consciences, et n'obligent pas sous peine de coulpe ou de châtiment quelconque; que ce n'est pas un péché que de travailler les jours de fSte, de manger de la viande les jours de vigile ou les samedis; que Dieu ne peut être présent dans le sacrement de l'autel; que toutes les choses visibles ont été créées par le démon ; et ainsi du reste. Il supposait que tous les habitants du bourg de Balangero étaient YaudoU et appar* tenaient à cette croyance, comme il entendit plusieurs fois le leur reprocher par les habitants de Giaveno.
Ce qu'il y a de surprenant, c'est l'exactitude scrupuleuse avec laquelle frère Antoine non-seulement nomme, mais encore désigne par leurs traits caractéristiques les héréti ques des différents pays, par eiemple de Coazzei de
LES PATARmS. 151
Piossaflco, de Pignerol, où rassemblée se tenait dans la maison d'une béguine nommée Goleta,etchez qui le pain était distribué par Pierre de Belmonte de Pragelato. Il disait avoirconfessé tout cela, aussitôt qu'on l'eut menacé de la torture, et que la déclaration qu'il venait de faire, il Favait faite spontanément, malgré toutes les promesses de libéralités de ses coreligionnaires, pour quii niftt tout. Il omtinua cette déposition même en face d'une nouyeUe* tmrtnpe, qui consistait à le faire coucher sur le dos, et à faire asseoir un homme >ur sa poitrine. Mais lorsqu'on Teut condoit en présence du prince du pays, c'est-à-dire du seigneor du Dauphiné, il déclara que tont ce qu'il arait dit lui arait été arraché par les menaces de l'inquisiteur, n en rerint ensuite à tout ayouer, disant que s'il ayait commencé par nier, cela avait été à l'instigation du geôlier et d'un fourrier, qui lui avaient annoncé qu'il sovit condamné à mort , s'il avouait.
Il fit des dépositions semblables en fait d'hérésie et en particulier de celle des Yaudois pour les pays de Feruzasco (?) de Castagnole, deScalenghe, de Pianezza, d'Alpignano; pour le pays de Germagnano an Yd de Lanzo, (rAvîglieno(Vcîllane), de Paglirino (PagKeroî), de Villar Ahnese, de Bubiana (Bobbio Pellice?), de Porte, de Grirarro (Gavour) et de Gampiglione (I). lacquesBechde Ghiari fut ensuite examiné deyant l'ardievèque de Turin et en présence de l'inquisiteur Antoine de Setto de SayiUan. n répendit qu'il était laïque et mané, quil n'était nullement hérétique, bien qu'il eût eu teTélations ayec Martin del Prête et d'autres dont il apprit depuis la culpabilité ; il nia avoir eu des intelligences avec ce Marlàn, et il dit que depuis dix ans il n'en ayait pw eu de nouyeHes. Interrogé sur d'autres particularités,
OU il affirme, ou il nie. Interrogé s'il croit que le pape Urbain Y avec les cardinaux, les évéques et les prâtres constitue la véritable Église catholique; s'il existe un purgatoire ; si le prêtre même en état de péché peut absoudre le pénitent, et consacrer l'hostie ; si l'usure est un péché, si Ton doit adorer la croix, et vénérer les saints, il répond afGrmativement. Quand on lui demande s'il a assisté à quelque assemblée de Vaudois, il répond négativement. Mais un mois après, sans qu'on ait eu recours à la torture, il avoue qu'il s'est parjuré; et qu'une trentaine d'années auparavant il avait reçu l'habit de ceux qui se disent apôtres, ou adeptes de la vie pauvre à Pontolino (?) dans les environs de Florence, de la main de Jean de Pronassio, originaire de la rivière de Gènes. Il ajoute qu'il vécut ainsi un an avec les frères, que chaque matin ils se donnaient le baiser de paix, qu'ils faisaient la confession générale à leur façon, et qu'ils s'embrassaient ainsi chaque fois qu'ils sortaient ou rentraient.
Ayant eu une querelle, il alla demeurer à Pérouse avec d'autres qui menaient la même vie que lui; puis s'en fut à Rome, revint à Ghiari, retourna voir Rome et Assise, et fit la rencontre à Pérouse d'un certain Pierre Garigh avec dix compagnons; celui-ci lui raconta qu'il était le fils de Dieu, et que ceux-ci étaient ses apôtres. Bech ne voulut pas se joindre à eux; et même lors de son retour à Ghiari, sollicité par d'autres, il répondit qu'il serait des leurs à la condition que leur doctrine serait meilleure que celle de l'Église romaine. Leur ayant juré le secret, Pierre Garigh et ses disciples lui exposèrent que ce n'était pas Dieu qui av^it créé les choses visibles, mais bien le diable, qui en était le mattre, et qui faisait pénitence en ce monde jusqu'à ce qu'il retournât au ciel ; que l'homme n'est pas composé d'une
LES PATARIMS. 153
âme raisoDDable et d'un corps, mais qu'un des démons pécheurs s'unit avec le corps, et l'anime ; qu'enfin ceux qui feront leur salut iront remplir le vide laissé par les anges déchus. D'après ces hérétiques, le pape n'est pas pape, pas plus que l'Église romaine n'est l'Ëglise véritable; la vraie, c'est la leur; le seul pape, c'est leur chef; . jl ne faut pas croire aux douze articles, ni aux sept sacrements; on ne doit pas adorer la croix; ce n'est pas un péché que de travailler les jours de fête ; l'absolution n'est valable qu'autant qu'elle est donnée par quelqa'nn de leur secte; il n'y a ni purgatoire ni enfer, si ce n'est en ce monde ; et il n'y a pas d'autres diables que les hommes et les femmes qui sont sur cette terre. La femme enceinte porte dans son ventre un diable, et elle ne peut faire son salut, si elle n'entre dans leur secte, ce qu'on ne peut faire avant vingt-quatre ans; auparavant, on reste sous la puissance du diable, et le baptême ne sert de rien, si on meurt auparavant. Quiconque appartenant à leur secte ne reçoit pas la consolation à l'article de la mort, voit son esprit rentrer dans le premier corps d'homme ou de béte qu'il rencontre, et cette transmigration dure tant qu'il n'a pas reçu à la mort la bénédiction du père spirituel. Ce père spirituel bénit le pain, dont tous les croyants doivent manger chaque jour un petit morceau. Ce n'est pas un péché que d'avoir commerce avec sa mère, sa sœur, sa fille, ni de prêter à intérêt, ni de se parjurer devant l'évêque ou devant l'inquisiteur ; au contraire, disent-ils, c'est un pèdiè irrémissible que de se dénoncer soi ou ses mattres. I^ pèlerinages, les aumônes, les indulgences, ne servent de rien aux morts. Le diable a fait Adam et Eve; les prophètes, les patriarches et jusqu'à saint Jean-Baptiste, tous sont damnés; Hoise fut le plus grand pécheur qui fût
154 DISCOURS nr.
jamais, et il reçut la loi du diable. Il ne faut pas croin à Ja résurrection de la chair, ni au jugement dernier.
Bech jura qu'il adtiérait à tous ces articles de foi, ea présence de Giocerino de la famille des fiaibi, de Ghiari; en présence de Pierre Patrizio, et d'un certain Esclavon, la main levée sur un gros volume, que ces sectaires appelaient le Liore de la cité de Dieu^ dans lequel ils inscrivaient les noms de tous ceux qui faisaient une semblable profession de foi. Puis il fut «envoyé par ce même Patrizio en Ësdavonie, pour s'y perfectionner dans cette. doctrine, au lieu dit Bozena (Bosnie!), placé sous la direction d'un seigneur qu'on appelle Albano de Bozena, dépendant da roi de Rascie : dans ce même endroit se rendirent beaucoup d'autres tiabitants de Ghiari dont il donne les noms.
Outre cette secte, Bech connut dans le Dauphiné ceux qui se disaient les Pauvres de Lyon, et partagea en tous points leurs croyances.
n ajoutait que lorsque ces hérétiques de Ghiari aperçoivent quelqu'un de leurs mattres, et qu'ils se trouvent dans un lieu écarté, ils font une génuQezion en disant : c Bénissez-nous, pardonnez-nous à nous les bons chréc tiens, » et le mattre répond : « Je vous pardonne ; » mais s'ils se trouvent dans un lieu public, ils font seulement un signe de tête en guise de salut. Il donne eacart une longue liste de ces hérétiques. On ignore en quoi consistait la consolation des malades ; mais on sait simplement qu'avant de la donner, les ministres se &isaient promettre par le malade, s'il échappait, de ne jamaîa mentir, de ne faire usage que d'aliments prescrits poor le carême, de n'avoir jamais aucun commerce avec une personne d'un autre sexe, de mourir plutôt que de renier la foi, de porter des gants aûn de ne pas toucher per»
LES PATARnrS. 155
sonne et de ne pas être touché. La consolation reçue, le mattre demande au malade : < Voulez-vous être martyr ■ ou confesseur? » S'il répond qu'il veut être martyr, on loi met l'oreiller sur la bouche, et on l'y laisse quelque temps pendant lequel on récite certaines prières, et si le patient est suffoqué, on le déclare martyr; s'il échappe à réprenve , on l'appelle parfait, et il a le pouvoir de donner aux autres la consolation.
Hais s*il dit qu'il veut être confesseur, il doit rester trois jours après avoir reçu la consolation sans boire ni manger, et observer les règles précédentes, et alors il a la même prérogative ; mais soit qu'il vive, soit qu'il menre^ il doit laisser ses biens à celui qui lui a donné la consdation. Le mattre qu'on appelle parfait ne doit ja* mais pécher, ni toucher une cJiose immonde ; aussi portet-il toujours des gants, et doit-il user, pour manger et pour boire, de vases lavés neuf fois.
L'inquisiteur prenait la précaution, dans les procès criminels vis-à-vis ceux qu'on appelait Gazares, de ne pas leur poser directement la question : c Es- tu bien Gazare? > Le parfait aurait répondu oui, et rien de plus. Aussi fallait-il d'abord l'exhorter, au nom de Dieu auquel il croyait, àraconter clairement sa vie, et alors il racontait tout sans mentir.
Bech confirma tontes ses réponses à différentes repaies et par intervalles, sans qu'on eût recours aux menaces de la torture, et protestait de son désir de revemr à la vérité. Alors, paratt-il, on lui pardonna, mais i'^tiès des observations mises en marge des actes de la pfooidure, on voit qu'il fut brûlé, et qu'il en fut de même ^ Jean Bergezio et de Martin del Prête. ^ sources où nous avons puisé les détails de ce
procès , écartent les doutes que pourrait émettre la critique sur son authenticité, et peuvent nous fournir des révélations sur le côté vulgaire de cette secte.
Quelques-uns se laissent aller à des opinions plus catégoriques, tels que ceux qu'on désignait sous le nom de la secte de Vesprii de liberté. Ils niaient la damnation éternelle, et disaient que les &mes se purifient dans cette vie, puis dans Tautre, s'il leur reste encore quelque tache à effacer, jusqu'à ce qu'elles aient satisfait entièrement à Texpiation de leurs fautes. D'après eux, Dieu ne peut être offensé par les créatures; mais les péchés sont une sorte de purgatoire que Dieu inflige à l'âme; les péchés et les vices sont aussi nécessaires au salut de l'âme que la grâce, les vertus et les bonnes œuvres ; le libre aii)itre ne sert à rien ; les pénitences ne sont nécessaires et utiles qu'à ceux qui sont parfaits ; il en est de même des sacrements, excepté de celui du corps du Seigneur; les démons sont les vices et les passions qui nous affligent ; Tâme purifiée de ces défauts a Dieu présent au milieu de ses plaisirs spirituels ou charnels, comme dans l'exercice de la vertu et des bonnes œuvres ; la passion du Christ ne fut pas nécessaire pour éviter la damnation, elle le fut pour exciter Thomme au bien.
Mais le défaut qu'on s accorde le plus généralement à reprocher aux Patarins, c'est robstination. Au milieu des massacres et des tortures, en face d'une mort ignominieuse, non-seulement ils ne songeaient pas à se convertir, ils s'endurcissaient contre la souffrance, &isaient entendre leurs protestations d'innocence, et expiraient en chantant les louanges du Seigneur, avec l'espérance d'aller bientôt se rejoindre dans de doux embrassements. En Lombardie, on conserve la mémoire d'une jeune fille
dont la jeunesse et la beauté excitaient partout la compassion et le désir de la sauver. C'est pourquoi on voulut qu'elle assistât au supplice de son père, de sa mère, de ses frères, qui furent brûlés sur un bûcher, dans Tespoir que la terreur l'aurait amenée à se convertir; il n'en fut rien : lorsqu'elle eut contemplé pendant quelque temps cet horrible spectacle, elle s'échappa des mains de ses bourreaux, et courut se précipiter dans les flammes, aCn de mêler son dernier soupir à celui do ses parents.
Ce fait nous est raconté par le chroniqueur Moneta de Crémone, qui était patarin. Entendant un jour prêcher k Bologne Réginald d'Orléans, il reconnut son erreur, et entra dans Tordre des Frères prêcheurs, avant la mort de saint Dominique. Devenu inquisiteur de la foi, à Milan, il se déchaîna, tanquam ko rugiens, contre les hérésies, et écrivit une Somme théologique (J) contre les Cathares et les Yaudois, qu'il appelle ses contemporains. Outre l'atteinte qu'ils portèrent aux dogmes concernant l'unité du sacerdoce par l'établissement de sociétés religieuses particulières, les hérétiques faisaient une guerre acharnée à l'Église dans sa forme extérieure, et ils ne trouvaient malheureusement que trop d'appui dans la dépravation morale du clergé, que les amis et les ennemis attestent également.
Aux erreurs, l'Eglise opposa, dès le principe, les re- Remèdes
opposés
mèdes qui lui sont propres : elle réforma ses ministres, par elle avertit ou excommunia les dissidents, et développa f 9^* la dévotion aux croyances qui avaient été foulées aux noJJJiJ^, pieds par ces hérétiques. La confrérie des Laitdesiy qui se réunissait pour chanter de pieux cantiques (Laudes), s'était répandue de la Toscane en Lombardie. Jean de Schio, le fameux pacificateur, institua le pieux salut du
158 DISCOURS lY.
SoU loué Jésus-Christ. La vénération envers le Saint-Sacrement reçut un nouvel accroissement des miracles qu'on en racontait alors. Urbain IV étendit à toute l'Eglise la fête du Corpus Domini^ et Thomas d'Aquin composa le magnifique office du Saint-Sacrement.
On rendit à la Yiei^e Marie ce culte passionné dont les clievaliers entouraient leurs dames, et le dogme de son inmiaculée conception rencontra chez les Franciscains de fervents défenseurs. On composa en son honneur un psautier sur le modèle de celui de David ; saint Pierre Damien, saint Bernard, saint Bonaventure, parlèrent de Marie avec une ardeur qui rappelle Tenthousiasme de l'époux du Cantique des cantiques ; on vit parmi les poètes une sorte d'émulation à Tentourer de l'auréole du pardon et des fleurs de l'amour. L'Ave Maria devint d'un usage général vers Tannée 1240 (K). Saint Dominique introduisit, ou plutôt propagea le rosaire, dévotion qui fut ensuite rattachée au souvenir de la victoire de Lépante (1573); ce combat qui décida de la supériorité des Chrétiens sur les Turcs, à l'heure môme où, dans tout l'univers catholique, on récitait cette simple formule de salutation, de félicitation, de condoléance et de prière. Marie inspire les œuvres d'art de cette époque : son scapulaire, propagé parles moines du Carmel, orne la poitrine de tous les catholiques, comme une livrée commune à tous ceux qui combatteot contre leurs passions. Aux trois ordres du Garmel, des Servîtes et de la Merci, placés sous ses auspices, s'ajouta celui des Gaudenti ou Frères Joyeux, venus du Languedoc en Italie, où ils acquirent une célébrité particulière, et qui continuaient à vivre au milieu du monde et dans les liens du mariage , « ayant pour unique observance « (selon frère Guittone), de haïr et de fuir le vice, d'i
LES PATARniS. 159
c jnrerà la Terto et d*en suivre les préceptes, et une c règle douce, on oe peut plus douce, qu'on leur avait < donnée comme un signe de ralliement d'honneur, en c vue de la rémission des péchés et des récompenses de c la TÎe étemelle. »
Pour combattre les hérésies, FËglise suscita les saintes vertus et te zèle des religieux, qui, même au milieu des désordres de leur temps, avaient toujours conserré une foreur plus agissante, et une rigueur de vie plus ezemjdaire. Denoirveauz ordres furent institués à cette époque; les austères Chartreux, les mystiques disciples du Garmel, les pieux Trinitaires de la rédemption, les laborieux Ci^ terciens, fondation de saint Bernard, introduisirent, ou améliorèrent la culture des marais malsains; les Humiliés s'e&fichirent par l'industrie de la draperie ; il y eut en outre les Servîtes de Marie en Toscane, les Sylrestriniene de Monte f ano dans les Marches, et d'autres sociétés, qui provoquent les railleries et la pitié d'un siècle où l'on voit les journalistes admirer Frédéric II, Manfred Salinguerra, les princes de la maison d'Esté, les Da C!«nino et antres égorgeurs d'hommes.
Déjà la vie monastique avait pris une telle extension s. mmcois dans ses ramifications conformes à la diversité des apti- J^^ tudes et des moyens, qu'Innocent III publia une bulle portant interdiction d'en fonder de nouveaux ; et, cependant, oe fut soQS son pontificat que prirent naissance les deux ordres qui exercèrent sur le monde TinflueBoe la plus merveilleuse. Ce pape crut voir en songe s'écrouler la Basilique de Saint-Jean de Latran, et s'avancer, pour la soutenir, deux personnes qui lui étaient alors inconnues, et qjfû reconnut ensuite pour être François d'Assise et Dominique de Guzman. Le premier, fils d*un riche né-
160 DISCOURS lY.
gociant d'Assise , conduit en France par son père, fit de tels progrès dans la langue de ce pays, qu'il en reçut le surnom de François. Robuste, vif, bon compagnon, poète, à vingt-cinq ans, François se sentit apppelé par Dieu, et, a}ant renoncé à tout, même à sa famille, il se fit adopter par uji pauvre hère. Ne conservant pour lui avec son capuce qu'une simple tunique serrée par une corde en guise de ceinture, il s'en va de par le monde qui était enivré de richesses et de plaisirs, prêcher la pauvreté; il prêche la paix à une société pleine de haines, de vanités, de guerres intestines, et, avec onze compagnons qu'il s'est donnés, il se soumet à des mortifications si rigoureuses, qu'il va jusqu'à ne voir, dans les habits et le^ livres dont il se sert, que des objets possédés en commun.
Telle fut l'origine des Frères Mineurs, dont le statut conmnence par ces mots : « La règle des Frères Mineurs « consiste à observer l'Évangile, à vivre sous la loi de < l'obéissance, sans posséder rien en propre, et en gardant « la chasteté. > Celui qui voulait entrer dans cet ordre devait vendre, au profit des pauvres, tout ce qu'il possédait, et subir une année d'épreuves rigoureuses, avant de prononcer les vœux. Tous ces religieux étant des frères mineurs^ rivalisaient entre eux d'humilité, et se lavaient les pieds les uns aux autres; leurs supérieurs s'appelaient Servi; celui qui savait un métier pouvait l'exercer pour gagner sa vie; celui qui n'en savait point, devait aller faire la quête des aumônes en nature, mais non en argent. L'Ordre lui-même ne pouvait rien posséder au delà du strict nécessaire. Ses membres devaient prendre un soin particulier des exilés, des mendiants, des lépreux. Celui qui, atteint d'une maladie, perd patience ou réclame des remèdes, est indigne du titre de frère, parce qu'il montre
Ln PATARUIS. 161
]Mr là qa'îl a pins de soUicitude pour son corps que pour son âme. Ils doivent interdire aux femmes l'accès de leur clottre, et ils doiyent toiyours leur prêcher la pénitence ; s'il en est un parmi eux qui se laisse aller à pécher avec elles, on l'expulse aussitôt du couvent. En voyage, ils ne doivent avoir rien autre chose que l'habit qu'ils portent, pas même un bAton ; s'il leur arrive de tomber au milieu des voleurs, il faut qu'ils se laissent dépouiller. Aucun d'entre eux ne doit prêcher sans y être autorisé, et, dans ce cas, il doit s'engager à enseigner la doctrine de TÉglise, sans avoir recours aux artifices de la science profane. Un général, élu par tous les membres de l'ordre, réside à Rome, assisté d'un conseil ; de lui relèvent les provinciaux et les prieurs. Les chefs de chaque province, les prieurs et les députés envoyés par les religieux de chaque couvent prennent part aux chapitres généraux. Chaque communauté tient un chapitre annuel : les supérieurs d'Italie se réunissent tous les ans, et tous les trois ans seulement ceux qui résident au delà des Alpes et au delà des mers. Lorsque François se présenta au pape pour lui demander la confirmation de sa règle monastique, c'est-à-dire pour obtenir la liberté de prier, de demander l'aumône et de ne rien posséder, Innocent m hésita un moment : car il lui semblait que ce genre de vie était au-dessus des forces humaines; enfin il approuva solennellement cet Ordre des Frères Mendiants, en 1215. Membres d'une république qui avait pour cercle d'eiction le monde tout «ntier, pour citoyen quiconque en adoptait les austères vertos, ces religieux déchaussés, vêtus comme les pauvres de ce temps, parlant le langage du peuple, se répandirent partout. Ayant pour toute rhétorique une foi inébranlable et universelle, et acceptant tout ce qui
I— Il
sert à rédificatioa , ils allaient répandre la paix et Teraer sur les multitudes la rosée céleste de la grâce» prêchant dans un langage inculte, mais plein de feu, s'adressant à un auditoire qui les écoutait sans esprit de critique, mais avec conviction; ils parlaient au peuple comme celui-ci veut qu'on lui parle, c'est-à-dire avec force, d'une manière dramatique, même vulgaire, excitant au milieu de leurs auditeurs les émotions des larmes et du rire, en pleurant .et en riant eux-mêmes ; enfln ils savaient affronter et provoquer les tourments aussi bien que la risée. Le saint fondateur lui-même, quand parfois il interrompait le jeûne, voulait qu'on le tratnât par les rues, en le frappant et en criant derrière lui : Au glouum. A Noël, il prêchait dans une vraie étable ; en accentuant le mot Bethléem, il bêlait comme un agneau ; et en prononçant le nom de Jésus, il se léchait les lèvres, comme s'il en eût senti toute la douceur. Ëniin, au soir de sa vie, il portait les stygmates des plaies du Christ imprimés sur son propre corps.
Admirable restaurateur de TÉvangile, saint François disait aux disciples qu'il envoyait prêcher : « Au nom du « Seigneur, marchez deux à deux avec humilité et mo- « destie; quand vous serez en votre particulier, gardez c un scrupuleux silence depuis les matines jusqu'à tierce, « en priant Dieu dans le fond de votre cœur. Entre vous,
< point de paroles oiseuses et inutiles : et, mên^ en
< route, comportez-vous humblement et modestement, c comme si vous étiez dans une solitude ou dans votre « cellule; parce que partout où nous sommes, nous dec meurons dans notre cellule qui est le corps, notre c frère, notre âme .étant comme l'ermite qui habite « dans cette cellule pour adresser à Dieu ses prières
LS8 PATARUIS. 163
et hiî ooiuacper ses pensées. C'est pourquoi, si l'Ame n'est pas^i paix dans oette cellule, la cellule extérieure ne sert à rien aux religieux. Oue votre conduite au milieu du peuple soit telle, que quiconque tous verra ou vous entendra, loue le Père céleste. Annoncez la paix à tous, mais ayez-la aussi dans votre coeur non moins que sur les lèvres, et même davantage. Ne donnez jamais une occasion de colère ou de scandale, mais Sûtes y par votre muisuétude, que chacun incline vers la bonté, vers la paix, vers la concorde. Nous avons été appelés pour guérir les blessés et ramener ceux qui s'égarent : bien des hommes vous semblent être des enfants du démon, qui un jour seront des disciples de Jésus-Christ. 3»
François, conmie ses frères, courait partout où il y avait une querelle, une dispute. En commençant il disait : La paixsoitovec'uouf, puis il prêchait Tamour et entonnait des cantiques. Son amour ne se contentait pas d'embrasser tous les hommes, il s'étendait à toutes les créatures : le saint s'en allait par les forêts chantant et invitant les oiseaux, ses frères^ à célébrer le Créateur ; il priait les hirondelles, ses seewrs^ de cesser leur gazouillement pendant qu'il prêchait; pour lui, les mouches étaient des sœurs, et sœur encore était la cendre. Une cigale chante-t-elle ? c'est pour lui une occasion de louer Dieu ; il reproche aux mouches de se montrer trop inquiètes de l'avenir; il écarte du chemin le ver qui peut y être écrasé ; il porte du miel aux abeilles en hiver ; il fait échapper les lièvres et ks tourterelles poursuivis ; il vend son manteau pour ncheter un agneau qu'on mène à la boucherie; le jour de Noël, il voulait qu'on donnât une nourriture meilleure à l'âne et au bœuf; les blés, les vignes, les pierres, les
forêts aussi : en un mot, tout ce que les champs et les éléments ont de beau, tout Texcite à aimer Dieu (L). Dans le jardin de chaque monastère de son ordre, on devait réserver aux plus belles fleurs un coin de terre abrité du vent pour glorifier ainsi le Seigneur.
L'exubérance de cet amour avait, chez François d'Assise, son essor dans des poésies originales comme sa personne, où l'on ne trouvait aucune réminiscence de l'antiquité, mais où se traduisait une vive effusion de cœur et des élans d'amour infini. Il fut un des premiers à faire usage de la langue vulgaire pour les cantiques, et Frère Pacifique, son élève, mérita de recevoir la couronne poétique des mains de Frédéric II. Ce genre de vie, le Père Séraphique le continua jusqu'à la quarante-quatrième année de son Age (1226), époque où il mourut. Il avait imploré du ciel et du pape Tlndulgence dite de la Portioncule, pour Tobtention de laquelle il n'est besoin d'aucune offrande; et lorsqu'au deuxième jour du mois d'août, elle est proclamée à l'heure solennelle de l'apparition de la vierge Marie, une foule innombrable accourt encore aujourd'hui de tous les heureux pays d'alentour, pour implorer l'effusion de cette grâce purement gratuite.
Quatre années après l'approbation de son ordre, François réunit le premier chapitre» dit des nattes de jonc^ parce qu'il fut tenu en rase campagne dans des baraques; et on compta dans l'assistance cinq mille firères de la seule Italie, et cinq cents novices. Dans la suite, leur nombre s'accrut tellement, quoique la Réforme eût enlevé au catholicisme la moitié de l'Europe, qu'il montait, dit-on, lors de la révolution française, à cent quinze mille, répartis entre sept mille couvents; ces derniers subdivisés en plusieurs observances.
LES PATARIMS. 165
La seconde personne qui étaft apparue à Innocent in s.Domiaiiiq dans sa yision, c'était Dominique de Guzman, illustre imMcm
PréehiOQn»
Castillan, qui, dévoré par le feu de Tamour divin et la soif des souffrances, fonda l'ordre des Frères Prêcheurs, en 1216. Ayant, comme saint François, fait vœu de pauvreté, et attribué à l'élection toutes les charges, il destinait spécialement ses religieux à Fétude de la théologie et à l'apostolat. Tandis que les Frères Mineurs préféraient la campagne et des sites admirablement beaux, les Dominicains, qui s'étaient répandus rapidement, eurent bientôt dans les principales villes d'Italie des monastères grandioses et des temples superbes, véritables merveilles de l'art (H). Honorius III donna ensuite aux Dominicains une existence canonique, en instituant un des religieux de cet ordre maître du sacré palais, grand dignitaire de la Cour, en même temps que m'mistre de la justice papale dans tout l'univers. De lui dépendent tous les établissements de cet ordre dans chaque diocèse, pourvu que les droits préexistants de chaque évéque ne s'y opposent pas. La justice et l'instruction étaient donc les attributions des Dominicains, qui ne devaient pas tant attirer les néophytes à l'Église, comme le feront plus tard les Jésuites, que conserver ceux qui lui appartenaient déjà. Les Frères Prêcheurs donnèrent à la prédication une forme plus animée et plus savante ; ils enlevèrent au clergé séculier le privilège du haut enseignement et la direction des consciences : ils étaient les représentants de la règle stricte, du formalisme de la lettre et de la répression inflexible. Les Franciscains, au contraire, tendaient au mysticisme, à la libre interprétation du texte sacré , et inclinaient à diriger les esprits vers Tidéal, en dehors des formes préexistantes.
Iht . XnSCOURS IT.
^^ L'Eglise offre alors aa monde non plos seulement les '"''''"^ moines ascétiques, les stylites, les anachorètes de l'Asie et de l'Afrique ; elle ne se contente plus des studieux et infatigables disciples de saint Beoott ou de saint Bernard ; mais il lui faut de pauvres mendiants, dont l'action est bien autrement puissante sur le peuple, qui Ténère en eux le caract^ de Tindépendance acquise au prix de sacrifices volontaires. Aussi ce peuple aimait i les consulter, à partager avec eux le pain que la Providence lui avait donné, et dans leurs pratiques d'abstinence et d'abnégation, il se plaisait à reconnaître l'amour de Dieu et l'amour de la vertu. Répandus dans le monde, dans la demeure des rois comme dans la cabane du pauvre, sans domicile fixe, semant derrière eux la parole qui sauve les Ames, les ordres mendiants opposent aux hérésies la prédication, l'association; ils donnent en outre l'exemple du plus sublime désintéressement et de la plus grande pureté de mœurs. Le sentiment de l'autorité vient-il i s'affaiblir? ces religieux donnent l'exemple du renoncement à leur propre volonté pour faire celle d'un autre, qai, lai aussi, dépend d'un supérieur, et ce dernier d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on arrive au pape, de qui tout et tous dépendent. Ce renoncement volontaire au profit d'une créature par amour pour le Créateur, €sxprimait non-seulement le fait du dépouillement, mais l'amour du dépouillement. Ainsi réduit, l'homme n'est plus exposé à cette commune tentation qui nous' amène facilement, après avoir dit : < Ceci est à moi, » à dire : « Cela, c'est moi-même, c*est mon être qui est agrandi , ennobli; > alors on ne se trouve plus çrand par la naissance, ou par l'hérédité de la famille, on par la position sociale, mais par la seule grandeur vraie de l'homme,
celle de l'âme. De nos jours» avec notre existence laborieuse, empoisonnée par les préoccupations matérielles^ nous ne pouvons plus comprendre cette guerre déclarée au sensnalisme; aussi répétons-nous que Targent donne rindépendance. Eh bien ! il faut reconnaître cependant que ces firères mendiants en Jouissaient bien mieux, parce que, n'ayant rîœ i perdre, ils pouvaient défier les potentats ou les gens avides de pillage de leur en imposer par la peur.
ITétant point attachés à une église comme les prêtres, n'appartenant pas à une seule province, à un seul roy au me, ils avaient toutes les charges du clergé, sans en avoir les avantages; bien plus, avec leur humilité et leur pauvreté, ils corrigeaient dans ce clei^é l'orgueil, un des grands thèmes qu'exploitaient les hérétiques. Pauvres pé* nitents, assistant le peuple dans ses tribulations et le bé» nissant dans ses jours d'allégresse, résistant aux tyrans, ils étaient comme des miroirs de bonté et de doctrine. Telle fut la source de l'influence exercée par les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs; voilà pourquoi ils devinrent les plus vaillants soutiens du Saint-Siège, et pourquoi nous les trouverons en butte aux plus violents assauts des adversaires de l'Église.
Celui qui voit dans l'histoire un principe plus noUe et plus libéral que le hasard ou la fatalité, saura reconnaître conmientcetteinstitution,sifavorableaupouvoirdes papes, et qui apeut-étre retardé de trois siècles larupture que réalisa Luther, eut cela de commun avec d'autres institutions qui soutinrent la papauté, qu'elle provenait de personnes tout à fait indépendantes et privées, et non plus des papes. Oa ne voit là ni l'ambition ni le calcul de la papauté, comme on voit ailleurs une savante organisation créée par les rois et par leurs ministres pour développer leur puissance
168 DlSCOiqiS lY.
Ces religieux inspirèrenttoutaussitôtradmirationetles ' sympathies aux hommes d'élilt (N), et attirèrent en foule près d'eux de pieux et d'illustres prosélytes, des professeurs, des architectes, des médecins, des philosophes, au nombre desquels le plus grand des mystiques, saint Bona- ?enturi»;-le plus célèbre des dialecticiens saint Thomas, le restaurateur des sciences expérimentales Roger Bacon, et des cardinaux, et des princes, et des rois et des reines. Ce résultat doit fermer la bouche aux hommes l^ers qui se moquent à plaisir des instituts religieux; il leur prouve qu'ils étaient en harmonie avec leur temps, qu'ils satisfaisaient aux besoins véritables des flmes, et qu'ils étaient utiles à la société telle qu'elle était alors constituée. Aussi les dottres étaient-ils à cette époque l'asile des plus grands philosophes, qui, subjugués par l'amour de Dieu, tandis que le monde était inondé de sang, pas* saient leur vie dans la contemplation du beau, dans la recherche du vrai, dans la pratique du bien; et ce flit du fond de ces sanctuaires que sortirent les vigoureux champions de la vérité et les missionnaires de. la civilisation, qui nous apparaissent en la personne des théologiens. iiéiMeBt Dans la théologie dogmatique on doit distinguer l'élé- "îST ^^^^ immuable $t substantiel^ c'est-à-dire la vérité révélée et ce qui s'y rapporte, et l'élément variable, pour ainsi dire accessoire, qui est le développement scientifique de cette vérité révélée, sa forme même. Le premier n^est sujet ni à la loi de décadence, ni à la loi de progrès; le second varie avec le temps et avec les hommes. Celui-là est aiy ourd'hui ce qu'il fut au temps du Christ et des apôtres, de qui il a reçu la perfection et la consécration ; celui-ci se modifie et se modifiera sous l'action permanente du Saint- Esprit, et pour des causes diverses. Par rapport au pre-
LES PAtâRIIfS. 169
nier, le simple croyant et le plus profond théofogien sont égaux ; par rapport au second, il y a entre eux une grande diflérence. Ce développement scientifique eut deux périodes bien distinctes, et cependant ayant entre elles un lien commun : celle des saints Pères et celle des ipolastiqnes.
Le moyen Age aurait-il pu produire des théologiens aussi grands qu'il y en eut dans les premiers siècles? (Tétait beaucoup que de tenir allumé le flambeau de. la civilisation et des croyances au milieu de cette tempête de la barbarie. Les théologiens étudiaient l'Ëcriture et les Pères ; recourant bien peu à Tinvention et à la philosophie, ils se contentaient de faire le métier de compilateurs et de copistes. U y en eut cependant quelques-uns qui essayèrent d'ériger quelque système nouveau ; mais ce ne' fut qu'au onzième siècle que reparurent les grands théologiens. Tel fut Lanfranc, de Pavie (1005-89), devenu unArane
de
abbé de Bec, en Normandie, puis archevêque de Gantor- pa^«béry, qui, sans s'éloigner pour cela des affaires publiques, ressuscita l'art de la critique, en l'appliquant aux textes que l'hérétique Bérenger de Tours avait faussés pour Dier la présence réelle dans l'Eucharistie. Lanfranc condamne la subtilité des métaphores et des syllogismes, et lei piperies de la dialectique d'Aristote; pour lui, le vrai savant, c'est celui qui connaît Dieu et le glorifie, et la plénitude de la science consiste à bien pénétrer le mystère et les sages conseils de ce Dieu.
Anselme d'Aoste, son disciple et son successeur (1033- s. Anselme U09),doué d'un caractère à la fois doux, calme et ferme, d'une intelUgence élevée, d'un cœur pur, d'un naturel aimable, mérita par sa prudence et sa piété d'être appelé ^^ second Augustin ; marchant sur les traces de ce saint
170 DISCOURS nr.
évéque, il donna des démonstrations qui font encore autorité sur l'essence divine, sur la trinité, sur l'incamation, sur la création et sur Taccord du libre arbitre atec la grâce. Mettant en scène un ignorant qui cherche la vérité avec les seules lumières de Tintelligence, il veut démontrer que la raison ne prouve pas les vérités rêvéléeSy mais qu'elle ne fait que les confirmer; et il soutient, jen même temps» que la foi ne cherche pas à comprendre les mystères ; mais que, partant de la croyance, elle tend à s'élever jusqu'à l'intelligence, en assignant clairement à la philosophie et à la théologie leurs limites respectives.
L'insensé qui dit : il n'y a pas de Dieu, doit nécessairement avoir la noti(Hi d'un être supérieure tous les autres, quand bien même il affirmerait qu'il n'existe pas. Mais affirmer la non-existence de ce qu'on voit clairement, est une véritable absurdité; puis, ce serait tomber dans une pure contradiction de mots, attendu que cet être, présupposé supérieur à tous, resterait inférieur à^un autre, qui a toutes les perfections joindrait l'existence. Vous reconnaissez dans cette proposition Targument que formulera plus tard Descartes; si bien qu'un moine du onzième siècle trouvait et exposait dans toute sa précision la preuve la plus complète et la plus satisfaisante de l'exi»tence de Dieu, c'est-à-dire qu'il élevait la conscience jusqu'à la notion de l'être, et appuyait sur une conception de la raison tout Tédifice d'une théologie scientifique ou doctrinale.
La D'autres s'efforçaient d'extraire, du fond des dogmes
^' admis par la masse des théologiens, des systèmes particuliers de croyances, suivant en cela l'esprit de controverse introduit par la scolastique.
Boëoe, le dernier des philosophes latins, avait ressuscité la dialectique, que Pltaliote Zenon d^lée avait enseignée. C'est d'elle dont s'était servie beaucoup la sagesse grecque; mais, si Ton veut s'en tenir seulement à ses formes et à ses dÎTÎsioiis, elle embarrasse la raison, au lieu de lui venir en aide comme elle le prétend. Cette philosophie ayant fait irmption dans les écoles d'Occident, et ayant fini par y rester seule mattresse des études, elle en tira son nom de scokutiqwj qui exprime à la fois et l'usage le plus paissant qu'on ait tiré, et l'abus le plus chimérique qu'on ait pu faire du raisonnement humain.
Cette géométrie de la raison présente, dans des formules précises, ses théorèmes; elle tire de principes inébranlables des conséquences basées sur une argumentation serrée et dépouillée de tout ornement comme aussi exempte de toute digression; elle n'emploie que des expressions clairement définies , éliminant les idées Tagues et les termes équivoques, et procédant toujours du connu à l'inconnu. Les principes ne pouvaient lui être fournis que par la révélation. En partant de ces principes, la scolastique se bornait à défendre et à éclairer chaque dogme en particulier, k voir comment on devait accepter la révélation et comment on pouvait reconnaître l'opinion commune. Elle concentrait tous ses efforts sur les deux notions fondamentales du Créateur et de la créature, dans le but d'en trouver et d'en telaircir les relations, dont la connaissance est la source d'où découle toute morale, et en vue de concilier la foi révélée avec la raison pure et avec les phénomènes de la vie extérieure; mais elle s'empressait i'anéter toute discussion aussitôt que l'Église s'était prononcée.
Tandis que saint Anselme prétendait qu'on devait croin aux mystères avant de s'en rendre compte par la raison Boscelin, retranché dans un ordre purement logique don) il faisait son point de départ, arrivait à détruire les myt* tères de la foi» sous le prétexte de les expliquer. Anstote avait le pas sur saint Augustin, et la scolastiqai ne se proposait plus seulement de rendre compte dei dogmes regardés comme incontestables, de s'élever pao la foi à l'intelligence des dogmes, comme elle le fidsaii dans des temps meilleurs; mais elle partait de Voràn logique et psychologique, de la conscience et d'une sorti d'expérience; sans s'attaquer aux dogmes, elle cherchait à les mettre en harmonie avec les théories rationnelles, et, ne les prenant plus, ces dogmes, pour base el pour but de ses spéculations, elle tendait à créer une philosophie toute humaine.
L'Église n'avait d'abord pas fait d'opposition k ce système : elle s'était contentée d'avertir ses adhérents qu'il ] a des limites qu'on ne peut franchir, et elle veillait à oc que l'orgueil philosophique ne heurtât pas directement le dogme. Quelques philosophes voulurent s'affranchii de ces limites; de là naquirent les erreurs des Nominaoi et des Réalistes, le scepticisme d'Abailard et le panthéisme d'Amaury de Chartres. L'Ëglise condamna ces abus de 11 dialectique, et cependant permit d'appliquer la méthode dialectique à la théologie.
so idâi • ^'^^^ ^^^^^ qu'on vit renaître les abus de la sophistique grecque. L'observation minutieuse séparée de l'applicatioui de l'expérience, de l'érudition, de tout ce qui est le beau ; le syllogisme employé non pas tant pour atteindre la vérité que pour se conformer à certaines règles ou poui embarrasser les adversaires; l'attaque pointilleuse qui va
LES PATABINS, 173
jusqu'à s'égarer en de friyoles distinctions de syllabes, de conjonctions, de prépositions, et à confondre dans la logique toutes les subtilités de la grammaire et de la géométrie, avec la présomption de démontrer toute chose, même dans ce qu'eUes ayaient de contradictoire ; en résumé, œ mode de prendre la discussion pour but, et non plus pour moyen ; ce procédé, qui aboutit à la confusion de la méthode et de la substance, rendait orgueilleux et extrayagants ceux qui s'abandonnaient ayeuglément i l'omnipotence de la dialectique, et établissait une séparation bien tranchée entre la théologie spéculatiye et ia pratique, entre la théologie qui argumente et la théologie mystique. La Bible devenait un champ de disputes; les uns y recherchaient le sens littéral, les autres le sens allégorique, d'autres enfin le sens mystique. Que faisait Dieu, et où habitait-il avant la création? S'il n'avait rien créé, que deviendrait sa prescience? Y a-t-il m temps où Dieu connaisse plus de choses que dans un autre? Pouvait-il faire les choses d'une autre manière que celle dont il les fit? À-t-il été en son pouvoir que ce qui est ne fût pas? Et, par exemple, peut-il faire qu'une mère soit vierge? Dieu, en s'incamant, s'est-il uni à l*indi- Yidu ou à l'espèce? Le corps de Jésus-Christ est-il assis ou debout à la droite du Père ? Les vêtements avec lesquels il apparut aux apôtres après sa résurrection étaient- 98 une réalité ou une vaine apparence ? Les a-t-il gardés arec lui pour monter au Ciel? En est-il encore revêtu? Et, lans l'Eucharistie, est-il nu ou revêtu d'habits? Que deviennent les espèces eucharistiques après qu'elles ont été BMoigées? De quelle manière s'est opérée l'incarnation dans le sein de Marie? Saint Paul fut-il ravi au troisième ^Uféb ou sans corps? Le pape pourrait-il annuler les
174 DISCOURS lY.
décrets des Apôtres et proposer un nouvel article de foi? Pourrait -il abolir le purgatoire! £st-il un simple mortel ou une sorte de divinité?
Pierre Ramener les questions tbéologiques au point où les Pères les avaient laissées, telle fut l'entreprise de Pierre Lombard (1160), pauvre enfant né dans le Novarais, qui devint évéque de Paris. Dans ses quatre livres des Senientiarum, il recueillit dans un ordre un peu arbitraire les propositions des saints Pères concernant les dogmes, de façon qu'il ne restait plus qu'à en faire l'application dans les différentes questions. Mais comme il ne présentait pas de solution aux difficultés exposées^ il ouvrit la porte èi une foule de subtilités, bien qu'il rappelât constamment ses lecteurs vers les études positives et les monuments de la philosophie primitive du christianisme. II tomba en outre dans certaines idées spéculatives que nous pourrions qualifier de curieuses, telles que celles-ci: « Dieu le Père, en engendrant son Fils, s'engendra-t-il « lui-même ou engendra-t-il un autre Dieu? Engendra4-il « sous l'empire de la nécessité ou par un acte de sa voc lonté libre? Dieu existe-t-il spontanément ou nécessai- « rement? Jésus-Christ pouvait-il naître d'une espèce c d'hommes diflTérente de celle de la race d'Adam? Pou- < c vait-il prendre le sexe féminin? > Lorsque la logique lui semblait amener à des conclusions différentes de celles où conduit la foi, il concluait ainsi : ^ Sur ce point ja^ c préfère écouter les autres que de parler moi-même. -• Il fut surnoncuné le MaUre des SentenceSj et ses ouvrages devinrent le texte ordinaire dans les écoles; il eut des éditions multipliées dans les premiers temps de l'imprimerie^ et peut-être quatre cents commentateurs; enfin, jusqu'au milieu du dernier siècle, l'Université de Paris célébrait
LIS PÂTARIKS. 175
rannirenaire de son décès par des obsèqaes auxquelles assistaient tous les bacheliers licenciés^ dits cwrsores.
Censurer la scolastique à raison des abus qui en dérivèrent, ce serait commettre la même injustice que de condamner la littérature moderne à cause des journaux qui la prostituent. U est vrai que ces exercices de la soptûstiqoe sont dangereux, que ce n'est pas impunément qu'on irrite les fibres de la croyance ; il est difficile de respecter un dogme qui a été en butte à une trop grande familiarité d'attaque; mais, d'autre part, il est ?rai aussi que les scolastiques ont remplacé les Pères dans la mission de conserver, de transmettre et de défendre la foi, et c'est à eux que nous devons d'avoir rassemblé en un seul corps de doctrine toutes les vérités révélées, disséminées dans une quantité de volumes aussi considérable que les monuments de la tradition; à eux le mérite de les avoû* concentrées en un petit nombre d'ouvrages, de les avoir ordonnées en un corps de système scientifique, de les avoir exprimées en un langage clair et précis. En somme, la Scolastique, dans la partie qui est encore vivante, fut le triomphe delà raison appliquée à la révélation .
Le plus grand honneur de cette entreprise revient de s. Thoma» droit à celui qu'on peut appeler le plus grand philosophe du moyen âge, et peut-être même des temps modernes, à saint Thomas (1227-74). Issu de la famille des comtes d'Aquin, arrière- neveu de Frédéric Barberousse, cousin de Henri YI et de Frédéric II, descendant, par sa mère, des princes normands, il abandonna les délices du monde et les espérances de la fortane pour revêtir l'habit des dominicains, et montra bientôt un génie philosophique à nul autre comparable, une érudition immense et une passion pour la théologie qui
176 DISCOURS nr.
le conduisit aux plus belles découvertes. A Tflge de qn rante et un ans, saint Thomas conçut la pensée, avec h matériaux épars de la science, de coordonner en un syi tème complet la théologie et la philosophie, en condei sant dans un seul volume les controverses que depo douze siècles TÉglise soutenait sur les points fondamei taux de la foi, et tout ce qu'avaient enseigné, approuva condanmé les Pères, les docteurs, les papes, les concile Dans la majestueuse synthèse de sa Somme ^ le gras théologien s'efforça de reproduire l'ordre absolu dt choses, Dieu un, la Trinité, la création, les lois du mond l'homme et l'ange, la nature et la grftce; il s'étudia opposer la vérité aux erreurs multiples en leur forme d Coran (0), du Talmud et du Manichéisme. Il ne s'élei pas à l'inspiration et à la sublimité des premiers Përe< mais, fidèle au syllogisme, il produisit des formules si vantes et des distinctions profondes. La conception g^ nérale de son œuvre est immense, les détails en soi traités avec un soin minutieux; il n'est pas de maxim dans l'Écriture sainte et dans la tradition, pas d'idée dai Ja conscience, pas d'erreur dans les esprits qu'il n*a discutées, et sur chacune desquelles il n'ait rapporté le opinions anciennes et modernes, vraies et fausses, 1 thèse et Tantithèse, et cela avec un bon sens calme, in: partial, sans exclusions systématiques, adoptant tout ( qui est vrai, approuvant tout ce qui est bon. Tand: qu'il condamne la métaphysique d'Aristote, il adopl la dialectique et la puissante argumentation syllogistiqu de ce philosophe, si eflicace pour dissiper le sophisme Telle est la méthode suivant laquelle procède sair Thomas. Il énonce, le plus souvent sous forme d question, le théorème qu'il entend démontrer; puis
UBS PATARINS. 177
expose et, réduit en syllogismes toutes les oppositions philosophiques avec une telle ?argeur et une telle loyauté, que tous ceux qui ont eu la mauvaise foi de supprimer les réponses, ont pu puiser dans son ouvrage la iobstance des hérésies et les objections qui peuvent leur être faites. Il met en contradiction {sed contra) des passages d*Aristote, de la BiblOi des Pères, et principalement de saint Augustin; enfin {conclusio) il prononee sa décision en termes concis qu*il éclaire ensuite par la dialectique, et souvent il résout des problèmes inextricables avec Quelques mots d'une précision inimitable; il finit par*donner une solution facile aux objections qu'il avait placées en tête de la question.
Que saint Thomas se soit occupé de sciences qui n'existaient pas de son temps, ou qu'il ait employé un langage inconnu à son époque, qui pourrait le prétendre? Cependant on admire chez lui la clarlé, la brièveté nerveuse, la recherche loyale de la vérité, qu'il fait consister par ses belles et profondes définitions en une équation entre son assertion et l'objet auquel elle se rapporte ^
Science de Dieu, de l'homme, de la nature, la théologie remonte jusqu'à Dieu pour le contempler, et avec le rayor lumineux qu'elle y puise, elle descend l'échelle de la création en illuminant les sphères inférieures. Entre les corps absolument matériels et le monde des purges intelligences, reflet de la vie et des perfections de Dieu, réside Thumanité, qui participe des uns et des autres : trois mondes, reliés entre eux par d'innombrables liens, d'od découlent Tordre naturel et l'ordre surnaturel, et l'œuvre de
(1) Veritas inteUectus est adaequatio intellectus et rei, secundum qucd inteUectus dicit esse quod est, vel non esse quod non est. (Adv, gent,^ 1,49,1.)
l'homme, grftoe à la liberté qui lui a été donnée, natt an sein même de l'œuvre de Dieu. De là vient le mélange du bien avec le mal, de la vérité avec l'erreur, qui constitue le fond de l'histoire deThumanité. Parmi les créatures, qudques-unes sont absolument immatérielles, d'autres sont matérielles, d'autres eniin composées d'o^rit et de matière, et en les formant Dieu se propose le bien, c'est-à-dire qu'il veut se les assimiler. Les corps aussi participent à ce bien, en tant qu'ils possèdent l'existence, et sont un effet de la bonté divine ; ils concourent à la perfection de ViHiiven, qui doit contenir une gradation d*|pe8 subordonnés les uns aux autres, selon qu'ils sont plus ou moins parfitils. Qui veut considérer les corps un à un, ne voit que leur inanité; mais le résultat est bien différent pour celui qui les considère comme instruments des esprits; parce que tout ce qui se rapporte à Tordre spirituel apparaît d'autant plus grand à mesure qu'on arrive à le connaître.
Vient ensuite comme centre et abrégé de la création, l'homme, dont l'esprit vit d'une triple vie, la vie sensible, la vie animale et la vie rationnelle; cette dernière se divise encore en deux par rapport à nos deux facultés de l'intelligence et de la volonté. A la vie de la volonté, saint Thomas assigne des règles de conduite, empreintes d'une parfaite rectitude, parce qu'elles sont basées sur les enseignements de l'Eglise; quant aux lois qui régissent ht société, il n'y eut peut-être jamais de législateur qui en ait édicté de plus stables et à la fois de plus libérales que les siennes.
Ce qui précède est à l'adresse de ceux qui consentent tout au plus à considérer la scolastique comme le plus grand effort tenté pour soutenir le dogme par le raisonnement, et comme l'enfantement de systèmes de meta-
LES PATâRINS.
physique transœndante, qui attesteraient non point Vétendue de la science historiq'je et philosophi jue à cette époque, mais la tendance des espri|s à se complaire dans les subtilités.
(1) Pierre Tamburini, qui accoutuma les Lombards au senrilisme officiel, est un détracteur passio iné de la scolastique. De fontibus sacrse theologiae. Pavie, 1790, vol. III, diss. 10. — Genlilla défendit dans le Saggio d*iUruxione teologica, art. ScoUutictj tome X.
(A) — Cependant dans un manuscrit de Cambridge de la Nobla leçon^ qu'on suppose être de Tan 110^, c'est-à-dire antérieur
à Valdo (Pierre de Vaux), on lit ce qui%iit":
Que non voila maudire, ni jurar, ni menti re, Ni ahountar, ni ancire, ni prenre de l'autrui, Ni venjar se de li sio ennemie, lUi disent quel es Vaudès e degne de meurir.
Jules Perticari (DdV amor pcUrio di Dante ^ c. xii), dit la Nobla leçon c découverte récemment à Venise, » bien que dès 1669, Jean Léfçer en eût donné des extraits.
Dans le mot vaudois^ certains auteurs veulent reconnaître le mot allemand tocUd^ forêt.
Cathare en grec signifie pur, et peut-être ces sectaires s'appelèrent-ils ainsi à cause de leur prétendue vie d'innocence. Saint Augustin déjà appelle Cataristi les Manichéens. De hxr, Manick, Les Allemands appellent encore Kelser les hérétiques.
(B) — Parmi beaucoup d'autres raisons, on leur disait : L'homme veut tantôt le bien, tantôt le mal. S*il est une créature du Dieu bienfaisant, comment se fait-il qu'il incline au mal? S'il est une créature du Dieu malfaisant, comment peut-il opérer le bien?
(C) «^ Voyez en ce sens Vignerio, estimé chez les Protestants comme le restaurateur de l'histoire ecclésiastique. (Bibliothêca historica, addition à la deuxième partie, pag. 313.) Frère Ranerio Saccone donne aussi la liste des Églises de France et d'Italie qui eurent pour origine celles de Bulgarie et de Drungarie. Bos- 8uet n'a pas pu deviner où était cette Drungarie : nous croyons ne pas nous tromper, en la voyant dans Traguriumy c'est-à-dire Trau.
ROTES XT ÉCLAIACIS8BMENTS AU DISCOURS lY. 181
(D) — La Summa de Catharis et LeonietiSj sive pauperibus de Lugduno, par Saccone, qui vécut vers 1250, fut insérée dans le Thésaurus novus anecdotorum des PP. Martene et Durand. Paris, 1717, t. V. Dans cette Summa^ je trouve mentionné uo volume composé de dix cahiers, dans lequel Jean de Lugio avait consigné toutes ses erreurs. Buonaccorso, jadis évéque des Cathares à Milan, les réfuta dans sa Manifestatio htereseos Catharorum^ qui existe dans le Spedlegio du P. d'Achéry, t. I, p. 208, de 1723, Dans le susdit Thésaurus (v. 1703), voyez aussi une Dissertatio inter Catholicum et Patarinum^ et Tœuvre de frère Etienne de BellaviUa, inquisiteur; et encore les sermons d'Echert (vers 1165) contre les Cathares, imprimés à Cologne, en 1530 ; Poovrage d'Alano, insigne théologien (mort en 1102}, contre les hérétiques et contre les Yaudois, imprimé à Paris, en 1612.
(E) — On lit dans une constitution de Frédéric II : « /n exemplum martyrum^ qui pro fide catholica tnartyria subierunt^ Pa^ tarinos se nominant^ veluti expositos passioni. » £t aussi dans les Assises de Charles I'^*, dans le français du temps : c Li vice de céans son coneu par leur .anciens nons; et ne veulent mie qu'ils soient apelé par les propres nons, mais s^apeUent Patalins par aucune excellence, et entendent que Patalins vaut autant comme chose abandonnée à soufrir passion en ressemble des martyrs^ qui soufirirent torment pour la saincte foy. »
Il est à remarquer qu'anciennement les Druides s*appelaient Pataru ou Pateri, forme dérivée de patres.
(F) — De ce mot est venu le bougre des Français, et le bolgi* ron des Lombards.
(G) — De Côme ? Concorrezzo aussi est un bourg voisin de Monza ; de même on trouve Bagnolo en Lombardie, en Piémont* dans le pays de Naples et en Provence.
(H) — Quelques auteurs prétendent (par ex. DoUinger) distingaer les dualistes des monarchistes ; et parmi ces derniers ils rangeraient les Concorésiens et les Bagnolais.
(I) — Il est très-curieux de lire les particularités qu'on donne sur chaque personne et chaque lieu, c Donna Johanna de Francia que tingit filum, induta de camelino, et moratur in piano venus portam qua itur ad monasterium. — Forneria de Ulmo, pinguis etgrossa. — Qnedam juvenis de Ast, magna que moraior in piano juxta quendam virum qui non pote'st se moveri de ^0. — Quidam macellarius, qui habet macellum in piano ver* m apothecas pannorum in penultima banca. Quedam masceria
182 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMERTS AU mSCOURS IV.
dominorom saUs colorata. — In quadam cassina cnjasdam tabernarii grassi et pingais, qui moratur prope plateam castri in quodam palacio seu domo magna.-* Due mulieres que morantor nltra Duriam, via prope aliam; quedam alia que moratur yeniendo de ecclesia Sancti Martini à manu sinistra in domo coperta palea. — Quedam alia vetula grossa et colorata moratur in summitate ville. — Quedam tabemacula que moratur in introitu porte veniendo de sancto Petro et vendit sal, pulcra est, et ex opposita ipsius moratur quidam tabemarius. — Quedam alia testrix que pendit drapellos et est lentigiosa. >
(J) — Gros volume in-folio publié à Rome, en 1743 , par le père Thomas Augustin Richino, sous le titre de : c Yenerabilis patria Monet» cremonensb ordinis prsedicatorum, sancto par tri Dominico asqualis, adversus Gatharos et Valdenses libri quinque. »
(K) — On dit que la seconde partie de VAve Maria fût ajoutée seulement au commencement du protestantisme, et que Mabillon n'en aurait pas trouvé trace avant Tannéô 1508. Mais le bréviaire de l*ÉgIise d'Ivrée, qui fut en usage jusqu'en 1545, dans une copie de 1488, rapporte aussi la formule Santîa Ma* ria^ etc.
(L) — c Saint François appelait toutes les créatures ses frères et ses sœurs, disant que tous ils avaient pour origine le môme Créateur et Père. > Vite de 9anti Padri. — «Fratres mei aves, multum dcbetis laudare Greatorem.... Sorores meas hirundines.... Segetes, vineas, lapides et silvas, et omnia speciosa camporum, terramque et ignem, aerem etventum, addivinummovebat amorem.... Omnes creaturas firatris nomine nuncupabat :frater cinis, soror musca. » (Tommaso Celano, son disciple. Acta SS, octohris.) Voy. / Fioretti di S. Francesco {Le$ Petites Fleurs de saint François)^ un des livres les plus ingénus de la littérature italienne du quatorzième siècle, et des plus bafoués par les réformateurs du quinzième siècle.
(M) '— On peut citer, entre autres, les églises de Sainte-Marie- Nouvelle, à Florence: Sainte-Marie de la Minerve, à Rome; Saint-Jean et Saint-Paul, à Venise; Saint-Nicolas, à Trévise; Saint-Dominique, à Naples, à Pérouse, à Prato et à Bologne, avec l'admirable toiqbeau du fondateur; Sainte-Catherine, à Pise; Saint-Eustorge et Sainte -Marie délie GrazM, à Milan, enfin plusieurs autres qui sont remarquables par une riche simplicité, et qui le plus souvent ont eu pour architectes des moines.
NOTES n iCLAI&aSSElfEirTS AU DISCOURS lY* 183
(W) — Gnittone d'Arezso écrivait ces vers sur saint François :
Cieco era il mondo, tu failo visare {vedere)]
Lebbroso, hailo mondato ;
Morto, l'haï suscitato ;
Sceso ad inferno, failo al ciel montare.
c Le monde était aveugle, tu lui as rendu la vue ; lépreux, tu Pas guéri ; mort, tu Tas ressuscité ; descendu aux eufers, tu Vas fait remonter au ciel. >
Dante place un magnifique élo^e de ces deux saints, qu'il appelle des patriarches, dans la bouche de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure, aux XI® et XII» chants du Paradis. U temiine celui de saint François par ces deux tercets :
Peasa cramai quai fu celui, che degno
Collega fu a mantener la barca
Di Pktro in alto mar per dritto segno I £ questi fu il nostro patriarca,
Perché, quai segne lui, com^ei comanda,
Discerner puoî ofae buona merce cerca.
Et à saint Bonavnture, faisant Pélogc de saint Dominique, il fait dire :
L'esercito di Gristo. . . .
dietro ail' insegna
Si movea tarde, sospettoso e raro ; Quando lo' imperador che sempre régna, Provyide alla milizia ch' era in forse,
 sua sposa soccorse
Cao due campieni, al cui fare, al cui dire Lo popol disviato si racoolse.
(0) — Que la pensée de saint Thomas, vaînqp^eur des hérésies et spécialement de celles d'Averroès, ait été tout à fait populaire an moyen âge, la peinture de ce temps nous en offre plus d'tme preuve. Dans l'église de Sninte-Catherine à Pise, où saint Thomas avait enseigné, François Traini, disciple de TOrgagna, a représenté dans nn tableau le Docteur angélique recevant de Dieu, des anges et des saints, des rayons lumineux qui tombent sur lui en forme de pluie, et d'autres moins éclatants venant de Platon et d'Arislote : il les renvoie tous par voie de réflexion sur les decleurs de PÉgl^sè, à Pexception d'un scnl frappant Averroès qui est renversé à ses pieds, et qui laisse entrevoir son livre du Grand Commentaire. Taddeo Gaddi peignit aussi TAnge de Técole
184 NOTES KT iCLAIRaSSEiailTS AU DISCOURS lY.
assis sur une chaire élevée, ayant à ses côtés les personnages des deux Testaments et entouré par les quatorse sciences, chacune d'elle surmontée du philosophe qui en est le type ; à ses pieds sont Arius, Sabellius et Averroès. Dans plusieurs autres peintures, on voit ce dernier, tourmenté par les démons, s'arrachant les cheveux, etc.
Nous reviendrons sur les doctrines d' Averroès; aussi nous ne faisons que noter en passant, comment Guillaume de Tocco, a teur de la Vie de saint Thomas, en énumérant les hérésies vaincues par ce docteur, place au premier rang celle d'Averroès, qui enseignait c qu'il n'y a qu'une seule intelligence dans le monde : erreur qui renversait les mérites des saints, puisqu'alors il n'y aurait pas eu de différence entre les hommes, i Et il poursuit ainsi : « Mirum est quam copiose sanctus Thomas in illam vanissimam sententiam semper inveheretur. Captabat ubique tempora : quserebat occasiones unde ipsam traheret in disputationem : pertractam vero torquebat, exagitabat, monstrabatque non a christiano solum, sed ab omni quoque alia, peripateticaque praecipue philosophia dissentire. (Bollamd. , Acta fonciarum Martii.)
(P) — c La loi est une prescription de la raison, se rapportant au bien général, faite et promulguée par celui qui aie gouvernement de la communauté, i (V de la 2*, quest. 90, art. 4.)
c Touchant la bonne organisation du pouvoir dans une cité ou dans une nation, il y a deux choses à considérer : la première, c'est que tous les membres aient une part au gouvernement, unique moyen de tenir le peuple en pnix et de lui faire aimer et défendre sa constitution ; la seconde, c'est le genre de gouvernement ou de constitution qui convient à ce peuple. Or, il faut mettre au premier rang 1^ monarchie, où un seul homme commande à tous à raison de ses éminentes qualités, ayant après lui des ministres qui gouvernent suivant leurs mérites. Un tel pouvoir appartient en réalité à tous les membres de la cité ou de la nation, soit parce que tous peuvent être élus, soit parce que tous ont le droit d'élire leurs chefs. » (Quest. 105, 1* de la 2«, art. 1.)
Son observation relativement à Tavilissement des caractères, produit par Tabsolutisme, est excellente : sous ce gouvernement, dit-il, les hommes c in servilem dégénérant animum et puaitlanimes fiunt ad omne virile opus et gtrenuum, » (De reg. pr,, 1. I, 3.^
Orlgltam de rXxuiiilaiUon. Boite dae Petarlxie. La Ooillemlna.
La yérité ne serait point la vérité, si ce qui s'en écarte J^* n'était Terreur, et l'erreur ne serait pas non plus Ter- ^Jj' reur, si elle n'entratnait pas le désordre. C'est pourquoi l^^***^ l'autorité, chargée de veiller à l'ordre social, doit la réprimer. Dans un temps où toutes les aspirations allaient au ciel, en sorte que le plus grand ennemi de la société était celui qui jetait des obstacles sur le chemin qui y conduit, il fallait de toute nécessité placer la foi sous la sauvegarde des lois, aussi bien que la vie, les fortunes et l'honneur.
Que la société païenne n'ait pas toléré les religions qui différaient de la religion légale, ce fait nous est attesté non-seulement par le supplice de Diagoras et de Socrate, mais encore par des milliers de martyrs. Les Pères de l'tglise proclamèrent la liberté des croyances, tant que la leur fut exempte d'épreuves; mais aussitôt qu'elle eut prévalu, et qu'ils'élevades hérétiques pour la troubler ,il8 reconnurent que la répression des erreurs était tout à la fois pour la société un droit et un devoir de légitime difense pour se préserver de la persécution et de la séduction. Si râglise est l'unique dépositaire et Tunique mterprète de la vérité, et s'il n'y a pas de salut hors d'elle, ne devra-t-elle pas employer tous les
moyens pour s*opposer à la diffusion de l'erreur? Les empereurs chrétiens de Rome, qui n'avaient point oublié l'époque où ils réunissaient en leur personne les deux pouvoirs de chefs de TÉtat et de pontifes suprêmes, multiplièrent les décrets pour atteindre ce but; il en fut promulgué deux par Constantin, un par Valentinienl'^deuz par Gratien, quinze par Théodose I**, trois par Valentinien II, douze par Arcadius, dix-huit par Ilonorius, dix par Théodose II, trois par Valenlinien III ; décrets qui sont tous insérés au code de Justinien. Des peines diverses étaient infligées aux hérétiques, rarement la peine de mort, parce que les évéques avaient une profonde horreur du sang : à eux le soin de décider si une opinion était entachée d'hérésie; au magistrat séculier celui de vérifier le fait et de rendre la sentence.
Telle fut la manière de procéder au déclin de l'empire d'Occident; elle se continua de même en Orient. Mais en Italie, après l'invasion, lorsqu'on avait à punir une violation df'S lois ecclésiastiques, les évéques usaient de cette autorité qui leur avait été confiée, autorité moitié spirituelle, moitié séculière. Parfois même, regardant l'hérésie comme une infraction à la loi politique, ils se servaient de la force armée pour la réprimer, ainsi que nous l'avons vu en parlant d'Héribert, archevêque de Milan.
Lorsque le droit romain eut été remis en pleine vigueur, les empereurs, imitant en cela les anciens tyrans, y trouvèrent un appui pour persécuter les dissidents , sans penser que la loi d'amour avait aboli cette législatioa toute empreinte de barbarie. Othon III mettait au ban de l'empire les Gazares et les Patarins, et leur infligeait de durs ch&timents. Frédéric Barberousse, dans le congrès
ORIGINE DE L*mQniSITION. 187
qa*il tint à Vérone avec le pape Luce III, en 1184, enjoignit aax évêqnes (Â) d'informer par eux-mêmes ou par leurs délégués contre les personnes accusées d'hérésie, et d'établir trois catégories : les conyaincus, les repentants et les relaps ; les convaincus d'hérésie devaient être dépouillés de leurs bénélices, s'ils étaient religieux, et abandonnés au bras séculier; on obligeait les suspects à se justifier, mais en cas de rechute, ils subissaient un châtiment immédiat. Frédéric II , à l'époque de son couronnement, fulmina des peines temporelles contre les hérétiques, et les reproduisit à Padoue dans quatre édits, où, « fusant usage de son épée que Dieu lui avait donnée eontre les ennemis de la foi, > il veut que les nombreux hérétiques dont la Lombardie est particulièrement infestée, soient arrêtés au nom des évêques et livrés aux flammes vengeresses, ou privés de la langue.
Cette loi est la première , dans les temps modernes, qui ait porté la peine de mort contre les hérétiques, et ce qni est digne de remarque, c'est qu'elle eut pour auteur un souverain accusé d'hérésie par ses contemporains, et présenté par les hommes de nos jours comme un modèle de libéralisme antiecclésiastique. Ce même prince chargea, en son nom, le pape Honorius 111 de biftmer les villes lombardes de l'avoir empêché de procéder, aiosi qu*it l'avait résolu, contre l'hérésie ^ ; il ordonna à l'archevêque de Magdebourg, légat en Lombardie, d'user contre elle de la plus grande rigueur (B) ; puis, dans les CmstHutions du royœume de SicUe^ il réunit en une ordon* aance toutes les mesures portées contre les hérétiques, en R plaignant de ce que les Patarins de la Lombardie, où
II) Ap. Raynaldi, ad me, m* 36.
188 DISCOORS T.
se trouvait leur foyer principal, eussent pénétré en grand nombre à Rome, et même jusqu'en Sicile (G); il envoya donc pour les poursuivre l'archevêque de Reggio et le maréchal Ricardo di Principato. Otbon IV rendit contre eux des édits non moins rigoureux (D); aussi Jacques, évéque de Turin, effrayé de voir les Vaudois s'étendre au milieu des Alpes, obtint de cet empereur plein pouvoir pour les expulser de son diocèse (E). D'après l'exemple et l'autorité des décrets impériaux, les différentes villes firent des statuts contre les hérétiques.
Leur centre était à Toulouse , et déjà nous avons pu voir comment ils s'attaquaient à la justice, à la propriété, à la famille, au droit de punir : en un mot, aux bases de la société. On les considérait donc conmie des ennemis de la société, et Frédéric II, dans la constihition cidessus relatée qui passa dans le droit commun de presque toute ritalie, ordonne à ses officiers de faire des enquêtes contre les hérétiques, même sans dénonciation préalable et sur de simples soupçons, quelque légers qu'ils fussent, mettant l'hérésie au nombre des crimes publics (inter cmtera jmblica crimina) ; il va même plus loin, en la considérant comme plus horrible que le crime de lèse-majesté : enfin les ecclésiastiques sont obligés, par son ordre, d'examiner si quelqu'un s'est rendu coupable d'injure même contre un seul article de foi : a viris eccUsiasticis et prxlatis eauiminari jubemus.
L'expression héréne s'appliquait alors à toute espèce d'erreur. On sait que, dans la diète de Roncaglia, Martin Gosia établit en principe que l'empereur est non-seulement mattre de tout le monde, mais encore de toutes les fortunes des particuliers. Or, il est bon de rappeler que le fameux jurisconsulte Barthole ne se contenta pas d'ap-
Albigeois.
ORIGINE DB l'inquisition. 189
prouver cette opinion, mais déclara hérétique quiconque en professerait une autre.
L'hérésie était doncci vilement un délit, et Luca di Penna, pour dter un auteur entre cent autres, déclare « que l'hérésie est un délit très-grave et public, parce qu'il offense la majesté divine et trouble l'unité de l'Église ; qu'on doit, en ce qui le concerne, procéder par voie d'inquisition ; que ceux qui en ont été reconnus coupables par les juges ecclésiastiques, à moins d'aveu de leur faute et de retour au sein de l'Église, doivent être convaincus d'hérésie, et livrés au juge séculier, pour être par lui condamnés au bûcher, et être leurs biens confisqués, comme s'il s'agissait du crime de lèse-majesté. > Innocent m, voulant préserver la vigne du Seigneur de croiBaiu ces fléaux, envoya des moines prêcher, en exhortant les j^ princes à les seconder; et, lorsque les inquisiteurs Régnier et Guido auraient excommunié un hérétique, les seigneurs devaient confisquer ses biens, le bannir, et le châtier de peines plus sévères en cas de résistance. Telle fut l'origine de la croisade contre les Albigeois, que nous n'avons pas à raconter ici, mais où la question religieuse couvrait la question de nationalité. Aussi la France, pour obtenir cette unité qu'elle rêvait ardemment pour elle, et que tant de politiques de nos jours souhaitent à l'Italie, même au prix des plus grands sacrifices, voulait soumettre la Provence et le Languedoc, dont les habitudes toutes romaines répugnaient aux institutions germaniques des pays du Nord, et cette occasion lui parut propice. L'expédition fut signalée par les horreurs qui accompagnent les guerres civiles et l'état de siège, et il n'y eut que les adulateurs des rois qui osèrent en jeter toute la responsabilité sur le pape et sur la religion. L'histoire a
mis désormais hors de doute qu'Innocent, mal informé sur les iniquités commises des deux côtés, n'avait jamais cessé de prêcher la paix et la modération, et qu'il envoya, après la victoire remportée par les croisés, comme légat a laterô le cardinal Pierre de Bénévent, pour réconcilier les excommuniés avec l'Église, et constituer la ville de Toulouse en république indépendante, pourvu qu*elle répudiât ses erreurs antichrétiennes et antisociales. Il donna l'absolution aux chefs de l'insurrection ; et au fils de ce Raymond de Toulouse qui avait été le principal chef de la guerre, il prodigua des consolations, attribua le oomtat Yenaissin, Beaucaire et la Provence, et répétait : « Aie patience jusqu'au prochain concile. >
La lutte, sous les papes qui lui succédèrent, se continua, avec la férocité des guerres nationales, jusqu'à ce que la Provence fût entièrement soumise au roi de France. Ce roi, qui était saint Louis, voulut appliquer i sa nouvelle conquête les lois en vigueur en France, où Thérésie, selon le droit commun, était considérée comme on délit contre l'État et punie de la peine du feu. Romano, cardinal de Sant'Ângelo, rassembla un concile, qui décida que les évéques nommeraient dans chaque paroisse un prêtre avec deux ou trois laïcs, pour rechercher les hérétiques et les dénoncer aux magistrats; on devait punir quiconque leur donnerait un asile, et l'on devait détruire la maison où l'on en surprendrait quelqu'un.
Les lois barbares développent la rébellion ; nous m avons sous les yeux un trop triste exemple, au sein de notre civilisation tant vantée, dans cette malheureuse Italie, où Ton déploie tant de rigueurs pour des causes bien plus discutables.
ORICnOB DE L'nfQUISmON. 191
Le tribunal de l'Ioquisition fut donc une cour spéciale Linqniiitioii. établie dans un pays bouleversé par une longue guerre et par des rébellions sans cesse renaissantes. Substituée aux précédents massacres à main armée et à des conseils de guerre qui n'avaient pas le droit de grâce, l'Inquisition était exercée par des ecclésiastiques, gens plus éclairés et moins cruels; avant de procéder, elle donnait deux avertissements; elle n'arrêtait que les obstinés et les relaps, acceptait le repentir de tout individu qui abjurait son erreor, et se contentait souvent de châtiments moraux : elle sauva dooc beaucoup de personnes que les tribunaux séculiers auraient condanmées. Grégoire IX Kii donna plus tard , sur les instances du fameux théologien Raymond de Pegnafort, une organisation régulière, en enlevant la procédure aux évèques, pour la réserver aux moines, qui^ à la mission de combattre les hérétiques par la prédication, uiirent celle de les faire rétracter ou de leur infliger la peine. Ce fut au prieur des Dominicains en Lombardie que le pape adressa la bulle Ilk kumard gemris pervicax inimicus , en l'établissant comme l'exécuteur de ses volontés contre les hérétiques*. Ensuite Innocent IV, par un édit daté de Brescia (1251), tit la répartition des provinces entre les Dominicains et les Franciscains; à ceux-ci il donna la Toscane; à ceux-là, la Lombardie, la Marche de Trévise et la Romagne; conférant aux provin-
daux de chaque ordre le pouvoir de nommer partout des
inquisiteurs apostilques , excepté en Sicile , eu ce pou-
ytir était un privilège réservé aux rois. L'évéqoe devait
assister au procès; les communes payaient les frais. Cet
Wt contenait en trente et un chapitres, qui furent plus
(l)Uhbe, t.Xr,p. 334,335.
tard modifiés par suite des oppositions que les magistrats firent à leurs dispositions , les règles tracées à tous les recteurs, conseillers et membres des municipalités pour consolider ce tribunal, proeèt. Les moines formaient comme une espèce de jury ambulant, à rimitation des assises, qui avait juridiction sur tous les laïques , sans eicepter les gouvernants, et aussi sur le bas clergé. Arrivé dans une ville, l'inquisiteur convoquait les magistrats et leur faisait jurer d'exécuter les décrets contre les hérétiques, de l'aider à leur découverte et à leur arrestation ; si quelque agent du prince refusait d'obéir, l'inquisiteur pouvait le suspendre, l'excommunier et mettre la ville en interdit. Les dénonciations, qui ne pouvaient être anonymes, n'étaient suivies d'effet que dans le cas où le coupable ne se présentait pas volontairement; le terme expiré, il était cité, et Ton interrogeait les témoins avec l'assistance du greffier et de deux ecclésiastiques. L'instruction préparatoire était-elle défavorable : les inquisiteurs ordonnaient l'arrestation de l'accusé, qui ne pouvait être protégé ni par un privilège quelconque, ni par le droit d'asile. Une fois arrêté, personne ne communiquait avec lui; ou faisait une perquisition dans sa maison, et ses biens étaient mis sous séquestre. En ToMtne. L'Inquisition s'appuyait sur le droit civil. Dans la Maestruzza (F) (Petite Somme théologique), on lit : < D'après
< la loi séculière on doit couper la tête aux devins et aux c sorciers, s'ils tombent sous la main, et s'ils vont dans « la maison d'autrui , ils doivent être brûlés vifs ; dans c les deux cas, leurs biens sont confisqués. Mais suivant c la loi de l'Église, on les exclut de la communion,lorsque
< le fait est notoire ; s' il est occulte, on leur impose une t pénitence de quarante jours (chap. xlii). Du reste, les
ORIGINE DE L'mQUISITION. 193
( inquisiteiirs ne peuvent et ne doivent point s'occuper cdes devins et des sorciers, s'ils ne sont manifestement « suspects de quelque hérésie. Ceux qui retombent dans
< leur première hérésie, après l'avoir auparavant reniée, ( doivent être consignés aux mains de l'autorité séculière
< de la Signaria (chap. 91). »
L'hérésie était donc considérée comme une coulpe civile ; l'Église ne faisait que mitiger la peine, puisqu'elle absolvait les repentis, et s'efforçait même d'amener le retour des relaps. L'inquisiteur avait pour mission de dédarer que l'accusé était réellement hérétique, et, en conséquence, qu'il n'appartenait plus à l'Église : à dater de ce moment, il devenait criminel d'État, et l'État n'exécutait pas la sentence de l'Inquisition, mais il appliquait la peine établie par la loi.
Une constitution de Gélestin III et d'Innocent III, recueillie dans le Droit canoniqtie % distingue les procédures pour accusation selon le code romain, en procédures par voie de dénonciation et procédures par voie d'inquisition; mais, dans toutes, les témoignages sont publics, la défense et le débat admis. Les hérétiques, jugés selon la loi canonique, pouvaient donc connaître les témoins et Taccnsateur; ils avaient un défenseur, et le débat était public. Ce fut seulement lorsque l'établissement des principautés eut amoindri le système de publicité propre au moyen âge, que Boniface VIII dispensa les inquisiteurs de ces formalités, toutes les fois qu'elles pourraient entraîner un danger pour les témoins*; Innocent VI, en déclarant que ce danger peut toujours se présumer, généralisa Tex-
(1) Cap. izn, de Simonia; cap. xxiv, de Accusationtbus. (l) Ibid., cap. fin. de Hœreticis,
194 mscouRS y.
ception, et c'est ainsi que prit naissance la procédnre secrète, malgré l'opposition des légistes, de la noblessi et des hommes des communes, qui se trouvaient dès lors exposés à l'arbitraire. Un tribunal une fois établi , poo^ yait-on espérer qu'il n'imiterait pas les antres tribunaoi de son temps? On vit donc se renouveler toutes les cruautés des procès de Rome païenne, les interrogatoires captieux, la torture et les supplices révoltaBtSk Saint Thomas trouve légitime en pareil cas la peine capirtale (G). L'Ëgiiae, du reste, n'approuva jamaia, en coa^ cile du moins, une pareille institution, quoique,. loHLdft montrer qu'elle en eût horreur, elle s*en soit senÔBOomiM d'un moyen de légitime défense et d'une resaoum: contre des maux très^-grands.
i^ Dès sa naissance, l'Inquisition ne manqua point d'oeci»f bmiSSm P^^^° ^^ Ualie. Le voisinage du pape et aussi aon caractère de-prince temporel excitaient les peuples à lui résister ; dans les conflits des Guelfes et des Gibelins, on discntaitî comme nous Tavons vu, l'autorité pontificale, et dans ces attaques on passait trop facilement du pouvoir porel au pouvoir spiritueL Les communes- avsît et quis leur liberté en l'arrachant aux évéques , do«t l'autorité morale avait été diminuée par cela mima; ka pontifes, dans beaucoup de lettres, s'en plaignirent aux républiques italiennes, qui exercèrent souvent des aetos de violence sur les biens et les personnes des eeclésiasH tiques.
Vers la fin du douzième siècle, Orvieto était remplie de Manichéens, introduits par le Florentin Diotisalvi et par un certain Gérard de Marsano; ils prétendaient que le sacrement de Teucharistie ne signifiait rien ; que le baptême n'était pas nécessaire pour le salut, et que l'aumAee
ORIGINE DB L'mQinsrnoN. 195
et la prière ne sont d'aucun secours pour les morts. Après Texpulsion de ces hérétiques par révéque, pamrent Mélita et Giulita, dont l'apparente sainteté séduisit hommes et femmes, jusqu'à ce que l'évèque, avec le conseil des chanoines, des juges et autres, eut exilé et mis à mort plusieurs de leurs adhérents.
Un certain Pierre Lombard se rendit de Yiterbe dans cette Tîlle, et Innocent m euToya contre lui Pierre de Parenzo, noble romain : reçu arec des branches d'olivier et de palmier, cet envoyé interdit les luttes que se livraient les habitants pendant le carnaval et qui allaient jusqu'au ssng; mais comme les hérétiques poussaient à la désobfiasance, une rixe violente s'engagea le premier jour du carême, et Pierre fit abattre les tours d'où les grands avaient tiré sur le peuple , sans négliger de prendre des précautions pour l'avenir. Quand Pierre de Parenzo fut revenu à Rome, le pape lui fit cette question : « As-tù bien exécuté nos ordres?
— « Si bien, répondit-il, que les hérétiques menacent de me donner la mort.
•— « Retourne donc les combattre avec persévérance, car Us ne peuvent |tuer que ton corps; et s'ils te massacrent, je t'absous de tous tes péchés. » Kt Pierre, après avoir fait son testament et pris congé de sa famille désolée, s'en retourna poursuivre sa misdon*.
Innocent se rendit en personne à Yiterbe pour mettre ordre à l'invasion des Manichéens dans cette ville; il adressa de vifs reproches aux citoyens pour avoir choisi leixrs consuls parmi eux, et leur enjoignit de livrer au
".;U) BoUand., t, X, Vita S, Peiri Pareru.
196 DISCOURS y.
bras séculier tous ceui qui seraient trouvés sur le patrimoine de Saint-Pierre, afin qu'ils fussent châtiés, et que leurs biens fussent partagés entre le délateur, la commune et le tribunal qui les jugerait ^ D'autres hérétiques sont mentionnés à Yolterra, où les inquisiteurs, malgré Tévéque, démolirent à Montieri les maisons de quelquesuns d'entre eui *.
Grégoire IX, en qualité de souveram de Rome, et sur les instances des habitants, publia des lois très-sévères contre les Cathares, les Patarins et les novateurs, sous quelque dénomination qu'ils fussent désignés, voulant qu'ils fussent envoyés au bûcher, ou, s'ils se convertissaient, qu'ils fussent condamnés à une prison perpétuelle; et malheur à qui leur donnerait asile ou ne les dénoncerait pas! Beaucoup, en effet, furent brûlés, et beaucoup enfermés, pour faire pénitence, dans les monastères du Hont-Gassin et de la Gava '. On fit, par les soins d'Ànnibaldo, chef du sénat (H), une minutieuse inquisition sur ceux qui restaient. Beaucoup de prêtres, de clercs et de laïcs, affectés de cette lèpre, furent condamnés, en présence du sénat et du peuple, sur témoins et d'après leur propre aveu. L'édit de Grégoire IX fut plus tard étendu à tous les hérétiques par Innocent IV et Alexandre IV, et, en dernier lieu, par Nicolas III qui l'inséra au droit canon (I). Le sénat romain publia divers chapitres, aux termes desquels le sénateur devait chaque année prendre des mesures de précaution contre les Gathares, les Patarins, les Pauvres de Lyon, les Passaginiens, les Joséphiniens , les Arnaldistes , les Espéronistes et autres de
(1) Regesta, n- 123, 124, et p. 130, lib. X.
(2) Giacchi, App. aUe Ricerche storiche di Volterra.
(3) Richardus, Chran,, ad 1221. — Raynaldi, ad ann. n* 13.
ORIGINE DE L'mQUISinON. 197
différents noms , et contre leurs receleurs , fauteurs et dtfenseurs. Les hérétiques qu'on avait arrêtés devaient être détenus prisonniers, et huit jours après leur condamnation , prononcée par l'autorité ecclésiastique , ils subissaient leur peine. On devait confisquer leurs biens et en faire trois parts , dont une était attribuée aux délateurs ou à ceux qui les avaient capturés, une autre au sénat romain, et la troisième était réservée pour subvenir aux frais de réparation des murs de la ville. Qaant au lieu où se tenaient leurs assemblées, on devait le convertir en un réceptacle pour les immondices; leurs habitations et celles qui appartenaient à ceux qui . avaient reçu d'eux l'imposition des mains , devaient être rasées, sans pouvoir être jamais rebâties; il y avait une amende de vingt livres pour toute personne qui, les connaissant , ne les avait pas dénoncés ; la confiscation du tiers des biens, pour ceux qui leur avaient donné asile, et en cas de récidive, l'expulsion de la ville, la prohibition de pouvoir citer personne en justice et l'incapadté d'exercer aucun emploi, ou celle de figurer dans on acte authentique quelconque.
A Milan, on décréta que toute personne pouvait à sa vo-Aiman. lonté arrêter les hérétiques; qu'on devait abattre les maisons dans lesquelles Us seraient trouvés^ et confisquer les Mens que Usditet maisons renfermeraient^. L'archevêque de cette ville, Henri de Settala, alors inquisiteur en fonctions, jugulavU hœreses^ comme le dit à sa louange son épitaphe ; mais les citoyens le chassèrent. On voit encore à Milan la statue équestre du podestat Oldrad de Trezzeno, loué dans l'inscription, parce que Catharos ut debuit
(1) Raynaldi, ad 1231.-Corio, Storia di Milano, part. Il, f* 72.
uxit (J). Le l** novembre 1303^ les bourgeois de Seslo Galende, réunis en assemblée populaire, nommèrent deux syndics ou procureurs, chargés de recevoir les abjurations de toute hérésie ou fausse croyance, comime aussi l'aveu de ceux qui avaient prêté aux hérétiques de toute secte assistance , asile ou des moyens de défense ; avant d'entrer en fonctions , ces délégués devaient prêter serment, pour leur propre compte et au nom de tous les habitants du pays , d'observer la foi catholique et de poursuivre les hérétiques, leurs adeptes et leurs protecteurs ^ En Le comte Egidio de Gortenova, dans le Bergamasque.
fut attaqué comme ayant donné asile aux hérétiques, et vit son château démantelé à Tinstigation d'Innocent lY. À Brescia, les hérétiques firent une guerre ouverte : ils ne se gênaient pas pour profaner les églises, et pour excommunier l'Église romaine et tous ses adeptes ; et du haut de leurs tours fortifiées, ils lançaient des torches ardentes. Le pape Honorius III envoya contre eux l'ëvèque de Rimini, qui fit abattre plusieurs églises profanées par eux, ainsi que les tours appartenant aux familles des Gambara, des Ugoni, des Oriani, des Bottazzi, qui s'étaient montrés les plus violents parmi les agresseurs, ordonnant que lesdites tours restassent toiyours à l'état de ruines amoncelées, en souvenir du fait; quant aux tours appartenant à ceux qui s'étaient rendus coupa^ blés de félonie à un degré inférieur, elles devaient être rasées jusqu'à la moitié ou au tiers, sans pouvoir désormais être relevées qu'avec la permission expresse de
(1) Documents diplomatiques des Archives milanaises. (Dœumenti diplomatipi i9gU ÂrMU mOamuL)
ORIGINE DB l'inquisition. 199
n^giîBe apostolique. Les excommuniés pom* de tels faits, fissent-ils taérétîcpies on fauteurs d'hérétiques, ne pounient recevoir Tabsolution qu'en se présentant au siège ipofitoliqoe, sauf à l'article de la mort (R).
Le podestat Raymond Zoccola en fit hrùler d'autres à Plaisanoe, et firère Jean de Schio, soixante à Vérone dans l'espace de trois jours, immédiatement après avoir opéré la réconciliation entre les villes d'Italie auparavant ennemies, par la fameuse paix de Paquara.
Le pays de Naples avait aussi ses hérétiques , et c'est Dans
la
probablement comme pour protester contre leurs prédi- royioma
da
cations qu'un ermite calabrais parcourait le pays en ''«piwcriant dans le dialecte local : Benedittu , laudatu e san^ Hficatu lu PcUre; benedittu, laiidatu e sarUificatu lu Filiu; bmediUu^ laudatu e santificatu lu SpirUu Santu ^ On a extrait récemment des registres de la maison d'Âi^ou, à Naples, deux diplômes : dans l'un d'eux, daté d'Orvieto le 31 mai li69, Charles d'Anjou écrit aux comtes, mar- ({oifi, barons, podestats, consuls, et tous autres ayant pouvoir et juridiction, pour leur recommander instamment de vellkr à la sécurité et d'aider dans leur mission Ifls Fièfes Prêcheurs de France venus de ce pays en Lombardie et dans les autres parties d'Italie, comme iiquisiteors, chargés de rechercher les hérétiques, et ceux ■' ipii auraient quitté la France pour cause d'hérMe.
Bar l'antre dipltaoe, Charles annonce aux justiciers, ^^^^ aux baillis, juges, maîtres jurés et autres officiers et ^"{^^ Uëes sigeladu royamne de Sicile, que l'inquisiteur frère UBèvenI de l'onlFe des Ifeineurs, envoyait, en sa dite
adYeraairei.
(V aieardi.€. fioaiam Cibron., ad 1332.
200 DISCOURS y.
qualité, ses confidents Regebato et Jacobnccio pour s'em* parer de quelques hérétiques résidant dans ses États; en conséquence^ il les prie de vouloir bien, à la réquisition de ces derniers, les arrêter, saisir leurs biens meubles et immeubles, et les mettre dans un lieu sûr, leur recommandant de conserver loyalement lesdits biens au profit de la curie royale ; et de faire du tout quatre procès-verbaux de saisie semblables, desquels ils garderaient un original pour eux , en remettraient un au trésorier, un troisième à la chambre royale, le quatrième aux comptables de la grande curie. Suivent les noms des hérétiques : Marc Pierre Neri, Regale de Monte, Gilia de Montesano, Jean Bictari, Bigoroso, Bonadio del Regno, Bencivenga de Vecchialana, Verde fille de Guy Versati, Piore de Colle Gasale, Benvenuto Malyen d'Âcquapendente, Migliorata sa femme, Sabbatina dite Bona, maître Mathieu tisserand et Aide sa femme, Jean Orso, Ange Orso de Guardia Lombarda , Vitale Marie sa femme , Bernarde et Bernard son mari, Gualterio provincial, Bernard cordonnier, Bernarde sa femme, Raymond de Naples, Pierre de Majo de Saint- Germain, Benoit chaudronnier, Pierre Malanotte, Marie sa femme et Marie leur fille, Salvie et Nicolas son fils, Benoit frère de Salvie, Bona sa fille, Salvie fille de Rocca le Magnifique, Giudice Rainaldo, Giudice Guarino, Bojano Capocia, Pierre Giannini et Guillaume son frère, Giraldo Bonomo d'Odoriso, Jacob Gerardone, Jean Mundi, Thomas fils de Jean Guarnaldi de Ferrare, Pierre Bictari neveu de Jean Bictari, Marguerite veuve de Zoclofo, Domino de Ferrare, Sibille sa femme, de Melfi, maître Mathieu tisserand, Aide sa femme, maître Mauro marchand natif de Gasalvere, Mathieu-Jean Golie , Jean et Gemma leurs enfants, Soriana, Mathieu Maratono, Gemma
ORIGIIIB DB l'inquisition. SOI
sa femme, Binago d'Alifia, maître Maimeto de Yenaire, Kicolas firère de Jacob, Marie sa mère native de Bojano, Guillaume d'Isernia, Sergius, Marguerite sa femme de San HassimOy Yiatrice sa fille, Robert fils d'Hugon susdit, Jacques Ricco, maître Rainaldo Scriba, Canapadula de lUeti son fila, Samuel de San Sibato, Conrad Tetinico qu-on dit habitant de Foggia, Benvenuto Jazeo et sa femme demeurant près de San Martino^ et qui se trouvaient alors à Alifia.
Le décret a été rendu au siège de Lucera, le 1 2 août 1 269. Yvon de Narbonne écrivait à Gérard , archevêque de Bordeaux, qu'en voyageant en Italie il s'était fait passer pour Cathare, ce qui lui avait procuré dans tontes les villes un accueil des plus sympathiques : « A Clemona, ville célèbre du Frioul» sgoutait-il, les Palarins m'ont fait boire des vins exquis et régalé de toutes sortes de frian- . dises ^ 9 Leur évéque, du nom de Pierre Gallo, convaincu de fornication, fut chassé de son siège et de la société de ses coreligionnaires.
Un adversaire redoutable de l'erreur fut Antoine de Lisbonne, le thaumaturge de Padoue : au nom de la religion et de la liberté humaine, il protesta contre Ezzelin, qui disait avoir plus peur des Frères Mineurs que de toute autre personne au monde. A Rimini surtout, saint Antoine combattit les hérétiques, non-seulement par ses prédications, mais aussi par ses miracles, puisqu'une fois, dit la légende, les hommes négligeant de lui prêter attention, on vit les poissons venir sur l'eau de la Marecchia, et s'arrêter pour l'écouter la bouche béante; un autre jour, une jument qui n'avait rien mangé depuis longtemps
(1) Ap. Matt. Paris, ad 1243.
802 DISCOURS y.
s'agenooilla deyant Thostie consacrée, bien qae son maître, patarin, lui offrit sa proveode d'avoine.
Saint Thomas d'Âqnin fut appelé le marteau des hérétiques : il exposa dans sa Somme théologiqikej ainsi qve nous l'avons dit, tous les arguments destinés à réfuter les erreurs, et saint Bonaventure ne déploya pas moins de 2àle. £n 1194, l'évêque de Worms, envoyé de Tempe* reur Henri VI, avait rendu une sentence contre les bérétiques de Prato (L), aux termes de laquelle il confisquait leurs biens , ordonnait de les poursuivre par tous les moyens, défendait de leur donner conseil ou appui, et de lui susciter à lui-même des obstacles lorsqu'il les ferait inoarcérer. Dans le reste de la Toscane, nous trouvons aussi cités parmi les hérétiques Guy de Cacciaconte, natif de Cascia dans le Val d'Arno; le prêtre de Ponte à Nieve, Higliorc de Prato, un homme de Poggibonzi; deux femmes de Poppiy André de Fede, une certaine Meliorata avec son père Albese, et une autre Florentine. Un certain docteur et chevalier Gérard de Florence Tut reconnu hérétique seulement à son lit de mort, pour n'avoir voulu autour de lui que des Patarins.
A Florence, comme dans les autres communes, il y avait des statuts de hxreticis diffidandis et baniendis : Omnei hxreiicos ctJ^tAscumqite hxresis diffidare et exhaurire debeani rectares civUatiSj Oc. Le premier et le second dimanche de TA vent, l'évêque, selon la coutume, au milieu de l'office qu'il célébrait à Sainte-Réparate, requérait les recteurs de la ville de poursuivre et de bannir les hérétiques. Jean de Yelletri, qui occupa le siège épiscopal de Florence de.ran 1205 à l'an 1230, voyant les progrès de rhérésie, crut y apporter un sérieux remède en faisant capturer un certain nombre de sectateurs quiiie tanaicai cacbés.
ORIGINE DB L'iNQUESmON. 208
l^or^évâque à eux était un nommé Philippe Paternon, qui ayait fait beaucoup de prosélytes. Le pape Gré- Coire ïXj en 1227, aTait ordonné à frère Jean de Saleme, compagnon de saint Dominique et prieur du couvent de Santa Mark Novélla de procurer l'arrestation de Paternon. Celui-ci» une fois fait prisonnier, abjura ses erreurs, mais retourna bientât prendre part aux conciliabules des hérétiques; et il dut à la puissance de ses coreligionnaires rimponité de son crime. Lorsque la prudence lui fit changer jde pays, il fut remplacé dans ses fonctions par Torsello, ensuite par Brunetto, et enfin par Jacques de Montefiascone, qui, avec un certain Marehisiano et un Famèse, avait été d'abord vicaire de cet évêque. Fwnèse prêchait les yeux fermés, comme un homme qui dort, et prétendait que lui et ses compagnons servaient parfois la. majesté divine revêtus d'habits très-précieux. Dans le même temps que frère Jean, l'évéque de Sienne Bonfili recherchait les hérétiques dans son diocèse, aidé pur d'aatres.dominicams.
Le nouvel évéque de Florence, Ardingo Feraboschi, fit contre les Patarins différents décrets qui furent confirmés par Grégoire IX, et vit établir l'Inquisition d'une manière régulière dans sa ville, avec un tribunal au couvent de Saata Uacia No vella , et avec des notaires publics. Frère Roger des Calcagni, issu d'une famille de négociants qui habitaient dans Vachereccia, fut le premier inquisitenr àJKktrenoe,; en 1243 il intenta un procès, dans le but de découvrir l'origine, la marche et l'extension de Thérésie, ce .mal déplorable qui croissait de jour en jour; et, prenant pour guide les procès déjà faits auparavant et dont les pièces étaient gardées au couvent, il entama des causes effrayantes dont on n'avait pas jusqu'alors entendu parler
dans la ville. Le tribunal tenait ses séances le plus son- Tent au monastère de Santa Maria NoTella, et quelquefois aussi dans l'endroit désigné sous le nom de Sainte- Réparate; à ces séances assistaient toujours l'inquisiteur, le prieur du couvent, et deux ou trois d'entre les principaux religieux. Les accusés étaient cités à comparaître, sous peiue d'encourir d'abord une peine pécuniaire, et ensuite des censures : on obligeait ainsi une foule d'hérétiques, tant hommes que fenunes, à se présenter devant les inquisiteurs, parce que les signori du Palais Vieux avaient reçu Tordre par lettres pontificales de livrer les coupables aux mains des ecclésiastiques, de telle façon qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à cette comparution ^ En fait, Pierre et André furent mandés à Rome, où ils abjurèrent.
Toutes ces mesures n'arrêtèrent pas le progrès de l'hérésie; Gérard de Ranieri Cavriaoi, fils d'hérétique, exerçait son apostolat dans les environs, et, faisant de fréquents voyages en Lombardie, il se rendait dans les maisons pour donner la consolation aux mourants. Il y avait d'autres chefs de sectes, tels que Baron del Barone et Pulce de Pulce d'une famille originaire de la Galabre. Us étaient appuyés par la faction impériale et secondés par les Cavriani , par Chiaro de Manetto , par Gante de Lingraccio, par Uguccione de Calvacante, par les familles Saracini et Malapresa, et aussi par beaucoup de dames, parmi lesquelles Théodora femme de Pulce, Aldobrandesca, Contrelda, et Ubaldina qui étaient toujours les premières à donner l'impulsion aux quêtes faites en faveur des pauvres et de leurs prédicanls.
(1) P. Domenico Maria Sandrini^ Yita di Frà R. Cakagni, ms.
orighie de l'inquisition. 805
Cenx-d enseignaient que Marie n'était pas une femme, mais un ange; que le Christ n'avait pas été conçu dans son sein, que le corps et le sang adorables de Jésus- Christ n'étaient pas présents dans l'Eucharistie. Us tenaient leurs réunions à Florence dans la maison de Hanetto de Lingraccio , et spécialement dans la demeure des Baroni qui, en leur qualité de vassaux de l'empire, étaient exempts de la juridiction communale ; ils avaient bâti, en dehors delà ville, une tour à San Gaggio, destinée h servir de refuge aux hérétiques, sans compter qu'ils tenaient des conciliabules dans une villa située sur les bords du Mugnone. Frère Roger, s'étant adjoint frère Aldobrandino Gavalcanti, en fit emprisonner quelquesuns; mais les Baroni, jaloux de leurs immunités, usèrent de la violence pour les délivrer. De là vint que Florence se divisa en deux factions, l'une contraire, l'autre favorable à l'Inquisition, et on vit des bandes de factieux soudoyés insulter dans les rues les défenseurs de Tlnquisition ainsi que les Dominicains.
Les Serrites, ordre religieux tout récemment fondé sur le mont Senario, qui furent tout d'abord à raison de leur piété exagérée soupçonnés d'hérésie, finirent par se soumettre à l'inquisiteur, et déployèrent tout leur zèle pour réfuter les hérétiques. Une circonstance extraordinaire leur vint en aide pour s'acquitter de cette tâche : ce fut le miracle dont la nouvelle se répandit alors ; on disait qu'un prêtre de Saint-Ambroise à Florence, Uguccione, n'ayant pas, à sa messe, bien essuyé le calice, y avait retrouvé le lendemain des gouttes de sang.
De tous les procès intentés à cette époque, Lami a publié quelques extraits; et une partie se retrouve aux archives d'État parmi les parchemins de Santa Maria
M6 IHSGOITRS T*
NoYella* G'eft à cette source que nous orom puisé les renseignements qui précédât (M). Les dépositions émftnent pour la plupart de femmes, et principalement d'one certaine Lamandina Pulce, qui portait sui hérétiques une aversion aussi grande que ses parents sfaient poor eux d'indination. Il ne paraît pas qu'on ait eu recours à la torture ; mais , lorsque les exhortationB n'avaient produit aucun résultat , les coopabfes étaient runis su hras séculier.
s. Pierre Le pape, qui avait engagé la Seigneurie à faire eiécater ^' les lois, envoya à son secours le moine Pierre de Vérone. Ce missionnaine, né de parents appartenant & la secte des Patarins, s'étant foit ensuite dominicain, déploya un zèle extraordinaire pour combattre les hérétiques en Lombar> die. Étant venu de cette contrée à Florence en 1244, il prédiait sur la place de Santa Maria Novella; mais cette place s'étant trouvée trop étroite pour la foule qui accourait l'entendre, la Seigneurie, sur ses instances, la fit agrandir. La compagnie des Laudesi^ instituée par lui, chantait les louanges (laudes) de Marie et du Saint-Sacranent, comme pour racheter les outrages qu'ils recevaient des Patarins.
Hais ces hérétiques, loin de se montrer constellés, opposaient une résistance opiniâtre; aussi, Pierre de Vérone organisa-t-il une compagnie , composée de qudques nobles qui s'offrirent volontairement pour monter la garde au couvent des Dominicains, et une autre pour exécuter les décrets de l'Ordre ; telle fut l'origine de la « milice sacrée des capitaines de Sainte-Marie. »
Sur la façade de l'hôtel du Bigallo, à Florence , en face de Saint-Jean, on voit encore deux fresques décolorées de Taddeo Gaddi, dont Tune représente le miracle arrivé
ORIGINE DB L'mQUISinON. i07
hmqifini cheval furieux s'élança contre la ftnde qui éoon* teit la prédication, et passa an -dessus de toutes les têtes flans- fidre de mal à personne; et la seconde représente Pierre de Yérone au moment où il remet en persome à dMze nobles Florentins l'étendard blanc, avec la croix rouge pour la défmsede la fbi; étendard qu'on conserre âaD»l'légtis8 de 'Santa Maria Norella, et qu'on expose le jour de la fêle dn saint.
Les procès et les exécution» se multiplièrent alors^et pinwrors femmes de Poppi furent mises à mort. IVèni Roger dta à.' son tribunal les Baroni; mais ceux-ci, pro^ lestant contrerinhumanité et l'illégalité de ces exécutionfl^ en appelèrent k Fempereur. Le podestat Pace de Pesaoi* ■ola, natif d»Bergame, entreprit de soutenir lesPatarint^ et protesta contre les sentences rendues , intimant aux aotorîlès de' rel&cher les détenus. Aussi les inquisiteurs le mirent-ils solennellement en interdit ; de là naquirent des troubles et des factions. Un certain dimanche de l'an^ née 1S45, tandis^ que les fidèles écoutaient le sermon pré^ ché dans la cathédrale, les hérétiques assaillirent les* i»> quisiteurs et leur firent des blessures; alors Pierre' se mit à la tète des siens, et la place de Sainte-Félicité et le Trebbio furent souillés de sang, jusqu'au momœt où les catholiques eurent le dessus. La croix du IVefobio rappelle encore aujourd'hui le souvenir de ce massacre, et l'on Teut faire dater de cette époque l'usage de plaeer'des<7oix et des madones à l'embranchement des rues et des' carre* fours, afin d -apercevoir aussitôt ceux qui en passant devant elles leur donneraient un signe de raillerie ou de respect.
Après avoir &it preuve de tant de zèle, Pierre alla coik»
tinoer sanoussîon d'apôtre che^ les Grénionais et les Mila-*
nais, quiy exaspérés par des combats malheureux contre Frédéric II , blasphémaient le ciel, insultaient aux cérémonies du culte et suspendaient les crucifix la tête en bas. Il commença les procédures : un jour qu'il prêchait à Milan sur la place de Saint-Eustorge, il prononça ces paroles ; « Je sais que les hérétiques ont tramé ma mort et que déjà est déposée la somme d*argent qui doit récompenser le sicaire. Advienne ce qu'ils veulent, ils ne tarderont pas à s'apercevoir que je ferai pluscontre eux après ma mort que je n'ai fait pendant ma vie. » En effet^Etienne des Gronfalonieri d'Agliate et Manfred d'Olirone conspûrèrent contre lui, et le firent assassiner, pendant qu'il se rendait le samedi in albis de Milan à Géme. Frappé à la tête par des sicaires, il trempa son doigt dans son propre sang, et après avoir tracé sur la terre le mot Credo^ il rendit le dernier soupir (N). Vénéré tout aussitêt sous le nom de Pierre Martyr, on lui éleva sur le lieu même de son supplice une église, et à Saint-Eustorge de Milan un magnifique tombeau, l'un des premiers monuments de la sculpture, sur lequel est gravée cette épitaphe composée par saint Thomas d'Aquin :
PrsBCO, lucerna, pugil Christi, populi, fideiqne Hic silet, hic tegitur, jacet hicmactatos iniqae ; Yoz ovibus dulcis, gratissima lux animomm, Et Verbi gladius, gladio cecidit Gatharorum, etc. (0).
Les Patarins avaient traité de la même manière frère Roland de Crémone, lorsqu'il prêchait sur la place de Plaisance ; Pierre d'Arcagnano, frère mineur, fut égorgé à Milan près de Brera, à Tinstigation de Manfred de Sesto, chef des Patarins lombards, avec Robert Patta de Giussano ; frère Pagano de Lecco eut le même sort avec ses compagnons, tandis qu*il allait établir l'Inquisition dans
ORIGINE DE l'uVQUISITION. 209
la Yalteline ; il en fut ainsi pour beaucoup d'autres. En 1279, à Parme, les inquisiteurs ayant condamné au feu une Allemande, les citoyens se soulevèrent, et saccagèrent le couvent des Dominicains , dont quelques-uns même furent blessés, si bien que les moines partirent la croix en tête; mais le podestat, les anciens et les chanoines les suivirent, et les décidèrent à revenir, sous la promesse . qu'ils leur firent de réparer leurs pertes et de punir les offenseurs ^
A saint Pierre Martyr succéda comme inquisiteur en Lombardie frère Ranerio Saccone, dont le nom a déjà été cité ici plusieurs fois, qui rasa la Gatta^ lieu de réunion des hérétiques, et fit brûler les cadavres de deux de leurs évéques, Didier etNazaire, qu'ils avaient en grande vénération. Son zèle ne se ralentit pas jusqu'au moment où Martin Torriano, le seigneur du peuple, le Gt chasser.
A Milan, peu de temps après, parut une certaine Guil- ^ i^. lemine, qu'on disait originaire de Bohême et de race royale. A l'exemple des Montanistes, elle n'admettait pas le Christ comme demierterme du progrès moral et religieux, mais bien comme un progrès qui devait être surpassé par une nouvelle mission : elle prétendait que le Saint-Esprit s'était incarné en elle pour racheter les Juifs, les Sarrasins, et les mauvais chrétiens; qu'elle avait été annoncée par l'archange Raphaël, le jour de la Pentecôte, à sa mère Constance, femme du roi de Bohême ; qu'elle était née un an après cette annonciation ; qu'elle était vrai Dieu et vrai homme pour le sexe féminin, comme le Christ l'avait été pour le sexe masculin, et que les mécréants seraient sauvés par son sang très-saint; que comme le Christ, selon
(1) ChfùHicon Pormente, dans Rerum IkU, Scriptores, IX.
la nature humaine, et non selon la nature divine, elle de^ yait mourir, ressusciter, et en présence des disciples et des fidèles faire son ascension au ciel pour élever l'humanité féminine. Tant qu'elle vécut, le peuple la vénéra; après sa mort arrivée en 1282, elle fut ensevelie splendidement à Chiaravalle, maison des Cisterciens près de Milan, et regardée comme une sainte. Son sépulcre, fréquenté par les dévots, était illuminé jour et nuit avec des cierges et des lampes, et on y célébrait trois fêtes annuelles, une à la Saint-Barthélémy, une à la Toussaint, et une à la Pentecôte, dans lesquelles ces religieux distribuaient le pain et le vin pour honorer sa mémoire, et faisaient ensuite le panégyrique de ses vertus et de ses miracles. Des cierges brûlaient devant son portrait peint à Sainte-Marie-Majeure, à Sainte-Euphémie, à la Canonica et ailleurs.
De même que le Christ avait laissé sur terre saint Pierre pour son vicaire, en lui confiant le soin de gouverner l'Église, de même la Guillemine avait laissé pour la remplacer dans ce monde Mainfreda, religieuse appartenant à Tordre des Humiliées de Sainte-Catherine à Brera. Cette religieuse tenait des réunions de fidèles, prêchait et composait des litanies; le jour de Pâques de Tan 1299, ayant revêtu des habits pontificaux comme ses autres compagnes, elle célébra une messe dans la maison de Jacques de Perno, à laquelle Albertonr^ de Novate récita Tépltre, et André Saramita une leçon d'Évangile qu'il avait luimême composée. « Il viendrait un temps, disait-on, où Mainfreda célébrerait les saints mystères avec plus de solennité sur le sépulcre du Saint-Esprit incarné ; puis elle devrait prêcher dans le dôme de Milan, et enfin à Rome du haut de la chaire apostolique; elle deviendrait une vraie papesse; l'autorité du pape actuel serait abolie; il serait
ORIGINE DE l'inquisition. 211
renqrtaeé par la Hanifreda» laquelle baptiserait les na» dons encore assises dans les ténèbres. Les quatre Évangiles seraient remplacés par quatre autres , rédigés par l'ordre de la GuiUemine. Il était tout aussi méritoire de visiter son tombeav que de visiter eelm du Christ; aussi defait-on voir accourir des pèlerins de toutes les plages à GhiaravaUe; mais ses sectateurs devaient s'attendre à sonflirir tout espèce de tourments et de supplices; il ne manquerait pas non plus de quelque Judas pour les trahir, et les livrer aux mains de leurs ennemis, c'està-dire aux mains de l'Inquisition. »
n ressort de leurs procès que ces opinions avaient ooars dans le peuple^; il n'en résulte pas cependant l'existence de toutes les turpitudes qu'on a mises sur le compte de ees femmes en délire ; il n'est pas constant que la Guillemine ait entretenu un honteux commerce avec André Saramita; que la Mainfreda, à la fin des séances; ait conmandé d'éteindre les lumières, et de s'abandonner à tous les excès sans distinction de personnes ou de sexe. Le fiiit est que, ces bruits s'étant répandus, le peuple, dan» sa versatilité habituelle, changea le culte qu'il lui wnÊL rmé en exécration, les hymnes en blasphèmes; Finquisitîon fit saisir la Mainfreda, Saramita, Jacques de Peroia et antres (SO juillet 1300), et fit entamer leur procès : lacques abjura, la Mainfreda et Saramita furent en- TÊfjéè an bûcher sur la place de là Tetra, le 6 du mois dTaoAt, awc les ossements de la Guillemine.
n se fiiraia' plus tard à Milan un ordre qui prétendait Mrs équestre, et prenait pour titre : Ordre de la foi de
(t)e€t»piiBèB «Qfltsiit àlft! biblioUiàquB iùmlnoiiiMiMv et PurioaUi fit à ce siqet une dissertation qui n'a jamais été pubiiéeii
ai s DISCOURS y.
Jésus-Christ, ou de la croix de saint Pierre Martyr: ses membres portaient une croix écartelée de noir et de blanc, et s'engageaient à exposer même leur vie pour la diffusion de la foi et la destruction de l'hérésie; en réalité, ils n'étaient autres que des familiers de la sainte Inquisition. U y avait dans les diocèses d'Ivrée et de Yerceil des Ordres / à peu près semblables, et il existait des indulgences et des privilèges pour ceux qui se croisaient ainsi en s'associant à ces chevaliers *.
De L'Inquisition est un de ces nombreux mots qui d'ordi-
naire soulèvent tant de clameurs autour d eux, que c est à peine si on peut entendre sur ce sujet la voix du temps; mais, lors même qu'on le sépare dans l'esprit de toutes les exagérations qu'il a soulevées, ce mot excite chez tout bon chrétien un juste sujet d'épouvante et de douloureux regrets. Tout ce que nous avons raconté d'elle, ne nous permet pas de dire, avec les auteurs de V Encyclopédie françaisCy que l'inquisition espagnole alla aux derniers excès < dans l'exercice d'unejuridiction, dont les Italiens, qui l'avaient inventée, usèrent avec tant de douceur. » H est vrai que cette institution, d'ailleurs en harmonie avec les mœurs de l'époque, commit beaucoup moins d'horreurs, que ne se sont complus à le dire des organes passionnés et de mauvaise foi, et qu'elle se proposait un but moral, à la différence de la police moderne qui lui succéda. Celle-ci procède et châtie souvent dans l'intérêt d'un prince, ou pour maintenir un pouvoir établi sur la force ou sur l'intrigue; tandis que l'Inquisition, lorsqu'elle comprimait la pensée, le faisait, ou du moins
(1) Voyez P. Giovanni' Maria Canepano, dominicain, S<Mdo inespurgfuMt de cavalieri di SarUa Fede, (Bouclier inexpugnable des chenlien de Sainte-Foi.)
ORIGINE DE l'inquisition. 213
croyait le faire, pour le salut des âmes, et non point pour le simple intérêt d'un pouvoir, d'un ministère, d'une coterie prépondérante ; et cependant, malgré la terreur qu'elle répandait, on vit surgir de grands et vigoureux penseurs. Nous aurons à en reparler, lorsqu'elle deviendra un organe important des sociétés nouvelles ; en attendant, faisons remarquer comment de nos jours on tend à ressusciter ces antiques doctrines, au nom desquelles on proclame la communauté des biens, l'abolition de la propriété et celle de l'organisation sociale. Montrons la société européenne tenant en permanence une armée de trois millions d'hommes pour se protéger contre ces théories, qu'on appelait alors des hérésies; demandons si cela peut s'appeler aussi l'intolérance ; si le siècle qui se défend de cette façon a le droit de lancer des malédictions contre ceux dont il ne fait que rappeler les exemples. Comment se fait-il qu'il ne comprenne pas, ce siècle, que la liberté du blasphème qu'on nous présente comme une conquête, n'a pu s'introduire au sein de notre société moderne qu'en rendant nécessaires les répressions cruelles, les armées innombrables et les polices tyranniques?
L'intolérance est peut-être inséparable des croyances profondes : car la foi suppose l'exclusion de tout ce qui s'en sépare. Lorsqu'on considérait la foi comme le lien nécessaire entre les citoyens, quiconque attaquait la foi, lésait la société. L'Inquisition a prononcé la peine de mort, mais nos jurés la prononcent également. Les peines inscrites dans notre code pénal sont destinées à faire respecter des institutions établies : il en était de même des rigueurs de l'Inquisition, vis-à-vis d'institutions que la conscience avait consacrées, et qui se défendaient au nom du droit qu'on n'a jamais dénié à la société. Peut-être la
SI 4 DISCOURS T. — 0RI6IIŒ DE L'IHQUISITION.
répression nous inspire-t^elle de ^horreur parce que le délit était religieux ? Mais le droit positif est pnremeiit conventionnel : son autorité dépend de la conGance <iu'il inspire. Aujourd'hui on punit des crimes différents: c a prouve seulement que les intérêts sociaux ne sont pas toujours identiques ; ceux d'aujourd'hui ont l'avantage d'être actuels ; ceux d'alors ont Tinoonvénient d*être des intérêts passés. Bénissons Dieu de nous avoir fait vivre dans on temps où tout bon catholique professe hautement la loléranœ, qui ne consiste pas à mettre la vérité sur le même pied que Terreur, mais au contraire à Caire l'application de lâchante dans le monde de la pensée, et à exdure l'intervention de la force dans l'ordre spirituel, même lorsqu'il s'agit de servir la vérité.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(A) — Ad aboleDdam diversanim hœresum pravitatem qasB in plerisqae mundi parti bus modernis cœpit temporibas pullulare, Tjgor débet ecclesiasticos excitari, etc. (Labbe, Concilia, t. X, p. 1737.)
(B) — t Fredericos Magdebnrgensi archiepiscopo, comiti RomaoialaB, et totios Lombardiae legato, dilecto principi suo gratiam snam, et omne bonum.
t Gam ad eonsenrandum pariter, et foyendam ecclesiastic» tranqnillitatis statum ex commisso nobis imperii regimine defensores sifflas a Domino constituti, non absque justa cordis admiratione perpendimus, qnod hostilis invaleat hœresis, proh pudor ! in partibas Lombardia, qn» plores inficiat. Ëritne igitur dissimnlandnm a nobis, ant sic negligenter agemos, ut contra Ghristum, et fidem catholicam ore blasphème insultent impii, et nos snb silentio transeamos ? Gerte ingratitudinis et negligentise nos argaet Dominns, qui contra inimicos suœ fidei nobis gladium materialem induisit, et plenitndinem contulit potestatis. Quapropter in externûnium et vindictam actorum sceleris tam nefandi, complicum et aequacinm haereticœ pravitatis, quocumque nomine censeantar, Jusque jnris auctoritatemoniti, dig^^os motus nostri animi ezer- <^Qte8, praesenti edictali constitutione nostra, in tota Lombardia inyioiabiliter de caetero yalitura, duximus faciendum , ut quicumque P^r ciyitatis antistitem vel diœcesanum, in qua degit, post condignam examinationem fuerit de hseresi manifeste conyictus, et he- ^ticus judicatus per potestatem, consilium et catholicos yiros ^i^tatis, et diœcesis earundem, ad requisitionem antistitis illico ^piatur, auctoritate nostra ignis judicio concremandus, nt yel ^Itricibus flammis pereat, aut, si miserabili yitœ ad coercitîonem ^orom elegerïnt reseryandum, eum linguœ plectro deprivent, ^ non est yeritus contra ecclesiasticam fidem inyehi, et nomen ^ini blasphemare. Ut autem prssens hœc edictalis constitutio