‹ Les hérétiques d'ItalieChapitre 18 sur 30 · ÉBRANLEMENT DE L'OMNIPOTENCE PONTIFICALE · texte numérisé non relu

ÉBRANLEMENT DE L'OMNIPOTENCE PONTIFICALE

Voyant désormais les rois se soustraire à la suprématie papale et fonder des royaumes indépendants, tandis qu'en face d'eux les peuples cherchaient contre la tyrannie d'autres garanties que la tutelle pontificale, Boniface s'efforça, d'une part, de consolider le droit ecclésiastique en publiant un sixième livre de Décrétâtes (1298), et, de l'autre, de ranimer la foi et la piété par TiDstitution du jubilé, destinée à renouveler chaque cent ans la fraternité des chrétiens au tombeau des saints apôtres. Les chroniqueurs ne cessent de s'étonner de la foule immense qui accourait à Rome pour gagner l'indulgence, si bien qu'on fut obligé d'ouvrir de nouvelles portes dans l'enceinte des murailles: on crut au miracle en voyant qu'au milieu de populations si diverses, pas un désordre ne se produisit, et qu'on put leur donner le vivre et Thospitalité. Les hommes d'argent furent confondus d'admiration en voyant des clercs occupés jour et nuit dans la basilique de Saint-Paul à ramener avec des râteaux l'argent qu'on y jetait ; et il ne faut pas perdre de vue que, pendant ce temps, deux cent mille pèlerins vivaient chaque jour de la munificence du pontife, ce qui ne l'empêchait pas de déployer toute la pompe des cérémonies catholiques, et d'inviter Giotto, Oderisi de Gubbio et autres peintres du temps à embellir sa basilique de peintures, dont s'inspirèrent alors Dante et Jean Villani.

Plus la suprématie papale était attaquée, et plus forte- g^ ment Boniface l'affirmait, comme on peut le voir, soit dans p***^** le sixième livre des Décrétales, soit dans la bulle par laquelle il reconnaît comme empereur de Germanie Albert d'Autriche, soit dans cette autre qu'on lui a tant reprochée, commençant par ces mots : Ckricis lalcos (1296). C'est dans celle-ci que., se plaignant des princes

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qui envahissaient les biens ecclésiastiques, il firappa d'excommunication tout clerc qui accorderait dessubventionsy dons et prêts, ou tout laïc qui les exigerait sans autorisation du Saint-Siège : doctrine tout à fait conforme au droit canonique, généralement acceptée à cette époque, et plus spécialement libellée au quarante-quatrièaie canon du quatrième concile de Latran*.

Mais Philippe le Bel, voulant de son côté attester l'indépendance royale, levait des taxes sur les ecclésiastiques, les emprisonnait, et faisait proclamer par son clergé ces franchises qu'on appela plus tard les libertés gallicanes, c'est-à-dire l'obligation pourr%lise de France de se soumettre entièrement au roi, sans que le pape pût y apporter d'obstacles*.

Boniface VIII résista, et comme protestation publia l'autre fameuse bulle Unam sanctam (1302), dans laquelle il déclare que l'Église, une, sainte, catholique et apostolique, a pour chef le Christ et son vicaire sur la terre; que la puissance spirituelle, bien que conférée à un homme, est cependant divine, et que quiconque lui résiste, résiste à Dieu; il ajoutait que la puissance temporelle est inférieure à la puissance ecclésiastique, et doit se laisser

(1) On peut en voir les preuTes dans Phîlipps, Droit eeclétieufique, vol. III, lib. I, §138.

(2) Sismondi, zélé protestant et ennemi acharné de Boniface Vni, écrit : « Les prêtres français, qui, pendant plusieurs siècles, se trouvèrent en lutte avec TËglise romaine, avaient donné un sens bien étrange à ce nom de liberté qu'ils invoquaient : ils ne songèrent point, et les conseils, les parlements n'aspirèrent point à l'invoquer pour eux-mêmes; ils la confièrent tout entière à ce maître ^ au nom et par Tordre duquel ils la réclamaient ; empressés de sacrifier jusqu'à leurs consciences aux caprices du monarque, ils repoussèrent la protection qu*un chef étranger et indépendant leur offrait contre la tyrannie... Il aurait été plus heureux pour les peuples que des souverains despotiques eussent reconnu encore au-dessus d'eux un pouvoir venu du Ciel, q«i les arrêtât dam la rovte du crime. » (Sismondi, Uitt, de* Rép. ikkliennes, t. IV, p. 138 et 139.)

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guider par oell&<i comme le corps doit se laisser guider par l'âme ; que si les rois commettent de graves erreurs, le pape peut leur domier un avertissement et les remettre flur le chemin de la vérité; que toute créature humaine xeste soumise à Tautorité du pontife ; et que quiconque a sur ces points une croyance contraire ne peut pas faire son flalut. En outre, le pape y décrétait que les empereurs et xois devaient comparaître à l'audience apostolique chaque ^ois qu'ils y seraient cités* « Telle est notre volonté à « nous qui, par la permission de Dieu, commandons à « tout l'uiûvers.»

C'était le cri d'alarme d'une autorité qui sentait vaciller .son influence civile. Aussi cette bulle produisit-elle un long conflit de ruses, d'injures, et à la (in de iriolences. JHiilippe le Bel, cherchant un appui près des hauts ba- ^touBf près des mécontents et des exilés, leur disait : V Faites-md sénateur de Rome : je laisserai libre l'Église, 'occuperai le patrimoine de Saint-Pierre, me chargeant

'en percevoir les impôts et d'acquitter les dépenses, et e donnerai au pape un magnifique subside, tel qu'il consent avrejvésentant du Christ.» Conséquent avec ce langage et continuant ses mauvais procédés, il envoya à Xoniface, qu'il appelait Maliface^ par un de ses chevaliers, 'me lettre, véritable libelle, dans laquelle il traitait ce pape ^e faux, d'intrus, de voleur, d'ennemi de Dieu et des iiommes; et, selon l'esprit du temps, Boniface en retour lui reprochait une quantité d'hérésies calquées surlematé- Tialiane incrédule de Frédéric II. Quand le roi l'eut ainsi attaché an pilori du mépris public, Setarra Colonna excita Ja foule à demanda à haute voix la mort du saint vieillard : il l'outragea en face et le souffleta. Le roi de France fiusait souffleter un pape de quatre-vingt-six ans,

et la populace séduite, et les a¥0cat8 séducteurs battaient des mains en signe d'applaudissement, parce que Philippe retenait le pape prisonnier. Gela dura jusqu'à ce que le peuple, étant revenu à des idées plus saines, le délivra ; mais il eut bientôt à pleurer sur le tombeau vénéré du pontife (1303}.

La colère de ses ennemis ne s'éteignit point à sa mort, et le blAme dont ils entourèrent sa mémoire arrêta de fait les progrès de la puissance pontificale. Le soufflet que Boniface avait reçu marqua l'ère de la décadence de la papauté civile ; et comme celle-ci parut s'être incamée en sa personne, ce pape en reçut une atteinte plus grave, ainsi qu'il arrive lorsqu'on abat le dernier rempart élevé contre toute révolution.

Le roi de France comprit tous les avantages qu'il retirerait au point de vue de la richesse et de l'influence, s'il parvenait à éloigner le Saint-Siège de Rome pour le transférer dans son pays, comme l'a rêvé de nos jours Napoléon. II n'éprouva pas trop de difficultés à déterminer le nouveau pontife Clément Y à s'établir en France (1309), et ce fut le point de départ de cette période que les Italiens ont nommée les soixante-douze années de la captivité de Babylone.

Le roi Philippe était joyeux, mais non pas satisfait de sa vengeance ; après avoir insulté le pape au cœur, et avoir provoqué sa mort, il lui fallait même au delà de la tombe le voir déshonoré, ou plutôt voir déshonorée la puissance pontificale, qu'il avait voulu renverser en sa personne. Il circonvint le pape Clément, effrayé par le martyr qu'avait eu à subir son prédécesseur ; il le décida à abolir l'ordre des Templiers, et à le laisser s*emparer de tous les biens de cet ordre. Il voulut enfin qu'on fit un pro-

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ces d'hérésie à Boniface, et on put voir ce scandale donné par un pape qui ne résidait plus sur son propre territoire. Clément (le 13 septembre 1309), d'Avignon où il résidait, notifiait à tout l'univers catholique que le roi de France Philippe» excité par son zèle pour la foi et par sa piétéy non moins que pour servir la cause de TÉglise, l'avait supplié de prêter l'oreille à certains personnages, qui affirmaient que Boniface était mort hérétique, et qu'on devait condamner sa mémoire. Malgré sa répugnance à ^jouter foi à cette affirmation, l'hérésie étant le pire des délits, et délit d'autant plus détestable que la personne accusée était placée plus haut, il était, disait-il, oblige par devoir à ne pas laisser passer l'allégation sans l'examiner : il assignait le temps nécessaire aux témoins pour comparaître devant lui et faire leurs dépositions.

Philippe, s'il était parvenu à faire déclarer un pape hérétique, eût jeté up grand trouble dans la succession apostolique. Il eût assuré le triomphe de la force sur la pensée, le triomphe des gouvernements sur l'Église, en sorte que désormais les rois eussent pu ce qu'ils auraient voulu. Aussi la chrétienté indépendante réclama-t-elle contre cette procédure scandaleuse, et néanmoins accusateurs et défenseurs discutèrent en plein consistoire les imputations relevées contre Boniface, par exemple celle de s'être montré dans toutes ses constitutions l'adversaire de Philippe, et en outre celle d'athéisme, qui entachait sa mé* moire de toutes les conséquences d'une pareille doctrine. On l'accusait encore d'avoir, à Toccasion du jubilé, dit aux ambassadeurs de Lucques, de Florence et de Bologne, qu'on ne devait pas croire à l'immortalité de l'âme, ni à la future destruction du monde, ni à la divinité du Christ.

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L'énormité même de ces accusations en rend ht fiiiieseté manifeste, et le fait seul d'avoir troirré des hommes pour les soutenir, montre sur quel échafaudage de ruses les appuyait Philippe. Mais si ce prince laissa pour le moment renvo/er l'accusation aux archives, il obtint une bulle du pape, dans laquelle il était proclamé, lui, un illustre défenseur de l'Église dans sa lutte contre Bonface. On rendait, de plus, par cet acte au roi de Francs tous les privilèges qui lui avaient été enlevés, et on ordonnait que les lettres pontificales qui lui étaient contraire seraient biffées des registres de la chancellerie ; enfin, Boniface n*obtenait pas même la compassion, qui d'ordinaire s'attache aux victimes de la tyrannie. Les L'allusion que nous avons faite ci-dessus aux Tem-

emp lere. ^^îq^s uous amène à examiner ce qu'il faut penser des accusations d*hérésie dirigées contre eux. C*était un ordre chevaleresque et religieux, institué pour protéger les pèk lerms qui visitaient le temple de Jérusalem. Il ouvrait ses rangs aux cadets de grandes familles, et ses membres, qui s'étaient enrichis par les libéralités et les commendes, se répandirent par toute l'Europe. Quand la Terre sainte fut perdue, le principal exercice de leur activité venant à manquer, ils s'abandonnèrent aux tentations naturelles à une jeunesse riche et oisive. Ce fut alors, prétenditron, qu'ils se constituèrent en association d'hérésie et de débauche; et comme leurs initiations étaient entourées dn phfô grand secret, le vulgaire y supposa quelque chose d'étrange et de criminel. Philippe le Bel accrédita cette opinion, et, se faisant passer pour le protecteur zélé des bonnes mœurs, dans le but de mettre une main avide sur leurs immenses richesses, il demanda au pape d'abolir leur ordre. Tous les chevaliers furent arrêtés d'un seul

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