ÉBRANLEMENT DE L'OMNIPOTENCE PONTIFICALE
coup, Où fit leur procès avec la brutalité alors en usage,
et ils forent pour la plupart mis à mort.
Les accusations fort nombreuses dont on les a chargé»
peavent se réduire à celles-ci : d'avoir renié la foi, Llas-
^bémé le Christ, Marie et les saints ; d'avoir foulé aux
pieds et outragé les croix; d'avoir omis dans laconsécra-
C jon la formule sacramentelle; au maître de leur Ordre,
cS'avoir absous les péchés, quoique étant laïc; d'avoir
^3ftdoré la tête de Bafomet, idole qui a donné lieu à tant
^iHiistobres fantastiques ; d'avoir des ceintures qu'ils pré*
"S: endaient être bénites par son contact ; de se donner en-
^^re eux des baisers indécents; d'avoir péché contre
"■nature ; de tout faire dans le plus grand secret. Ce dernier
du moins était vrai. On connaît assez ce procès,
induit avec passion et en grande partie avec des moyens
d dans le siècle dernier firent abolir un autre Ordre en-
ire plus fameux et aujourd'hui en pleine renaissance;
S-3 est peut-être regrettable que Clément V et le quinzième
^=^oncile œcuménique, tenu à Vienne en France^ en 13II,
-^^ent donné leur approbation à cette mesure ^
Bn Italie, on se conduisit envers les Templiers avec plus ^iSliumamté. Plusieurs tribunaux, comme ceux de Bologne ^ de Rafvenne ^, les déclarèrent irrépréhensibles. En To»- ^suieils possédaient de nombreuses maisons ; et s'il est vrai ^jût lepape, en 1307, écrivait aux archevéquesde Pise, de ^avenue et antres, d'informer sur les Templiers, il ^st inexaftt» .ainsi que la prétendu Tronci, qu'il eût fioiit
(1) Voir Mgr Jager, Hist. de l^gl. cathoî. en France, t. X, p. 457 <A. Le Gère, Î866), et un premier article de la Ciriltà cattolicà <hi ISaoût 1866, qui donne la ImHe de Clément V Voa m exceUo. Ces p«iitications tendent à jostifier eomplétement la conduite du pape et du «mcile. {ffote de» trcuiueteurs,)
(2) De Rubeis, Histoire de Kaxewne^ liv. VI.
S78 DISCOURS vn.
assembler dans ce but un concile à PisCi du SO septembre au 23 octobre 1308. Le procès contre les Templiers de Lombard ie et de Toscane fut fait à Florence et à Lacques par frère Jean archevêque de Pise, Antoine évéque de Florence, Pierre de Giudici de Rome, chanoine de Vérone, qui en 1312 en firent au pape un rapport détaillé, revêtu de la légalisation du notaire et de la signature des témoins, et qu'on conserve dans la bibliothèque Yaticane *• Le pape avait transmis un questionnaire composé de cent vingt-quatre articles et plus, sur lesquels on devait les interroger; il y avait cinq inquisiteurs à Florence, et un à Lucques. Les Templiers furent examinés sans qu'on employât contre eux les tortures en usage en France, non pas toutefois que les tribunaux ecclésiastiques ne les appliquassent plus : car il est question dans ce procès des dépositions faites par sept frères d'une moindre importance, qui ne paraissent pas dignes d'attirer l'attention, licet, débita modo servato, eosdem exposuerimui co€LCtimUAU et tormentis. En outre, les accusés ne devaient pas craindre, en faisant un aveu, d'aller au bûcher comme en France, attendu qu'en Toscane ils étaient jugés par un tribunal ecclésiastique, qui n'imposait d'autres peines que le repentir et la rétractation du coupable. Ce qui igoute & la foi qu'on pouvait attacher à leur déposition, c'est qu'ils devaient prêter serment de l'avoir faite non odio vel amcret parte^ pretio vel timoré^ sed pro veritate tantum.
On admet généralement quelques-unes des accusations
(1) Mgr Télesphore Bini a entretenu i diiïérentes reprises l'Aesdémie de Lucques du procès des Templiers en Toscane, comme on peut le voir dans les procès- verbaux de cette Académie de 1838 et de 1845. Las nombreux documents parmi lesquels on a recueilli les noms de cent sept Templiers, répandent une vive lumière sur un point historique fort débattu depuis la tragédie de M. Raynouard.
ÉBRANLEMENT DE l'OBINIPOTENCE PONTinCALB. 273
portées contre eux; quant aux autres, elles ne sont reçuee que par quelques-uns» ou pour des cas particuliers ou pour certaines personnes, ou comme s*appuyant sur de simples ouï-dire, ou comme des accusations applicables seulement aux pays d'outre-mer ; mais, à part cesrestrictiens, tout le monde tombe d'accord sur le mystère qu'ils gardaient si scrupuleusement dans leurs chapitres et sur leurs formules impies de blasphèmes.
Si donc les procès iniques qu'on leur a intentés en France portent à les croire innocents et victimes de l'avidité de Philippe le Bel, d'un autre côté, le calme avec lequel l'Église procéda contre eux, les procès régulièrement suivis en Italie comme en d'autres pays, et cela dans le cours de plusieurs années, sans violence aucune, tout nous laisse supposer que beaucoup d'entre eux furent coupables. Nous devons aussi en induire que c'est à tort que dans cette affaire on met sur la même ligne le roi de France et Clément Y : car ce dernier, en supprimant l'ordre non dejurôj sed perviam provisùmiSf sauva des individus innocents, et enleva à Tavidité du prince leurs biens, pour les appliquer à la défense de la Terre sainte.
Toujours est-il que ce fut un sacrifice que ce pape faisait à la mémoire de Boniface YIII, qu'il craignait de voir traîner dans la boue, si Philippe eût intenté le procès captieux dont il avait tous les fils entre les mains; procès auquel les esprits se trouvaient prédisposés par l'opinion du Dante, qui dans sa Divine Comédie avait bien au moins neuf fois lancé ses invectives contre le pontife.
Le nom di^ grand Alighieri, qui reproduit l'austère nante
Alighieri.
physionomie du moyen âge et illumine de ses rayons le crépuscule de la Renaissance, nous amène à passer en revue ceux qui ont prétendu compter au nombre des héré-
274 DISCOURS vn.
tiques le poète théologien, le versificateur de la soolas» tique^soit pour le dénigrer, soit pour trouver des ancêtres aux protestants du xvi* siècle. Il est vrai que Dante adresse aux pafies d'amers reproches ; il en relègue plus d'un dans son Enfer^ et nommément Boniface VIII, qui n'était pas encore mort* Cette colère qui souvent s'empare des grands hommes, lorsqu'ils se voient méconnus ou persécutés, entraîna l'exilé gibelin, n cédait à cette inspiration lorsque, persuadé que la paix entre les petits souverains ne peut être assise sur une base solide, si ce n'est dans le cas où tous obéissent à un monarque suprfime, il s'irritait comme une vipère contre ceux qui rejetafm la domination de l'empereur ; par exemple, contre Has, Pfstoie, Gènes et la Lombardie ; il torture au plus pro* fond de l'enfer Brutus et Gassius avec Judas ; il aperçoit en paradis un trône préparé pour l'empereur Henri Ttl ; à ses yeux, l'Italie asservie ressemble à une hôtellerie de douleurs ; c'est une cavale châtiée pour n'avoir pas per* mis au Tudesque Albert d'enfourcher les arçons de sa selle ; enfin, il lance des imprécations contre ce prince, parce qu'il ne vient pas voir sa Rome qui pleure. saoondaite Les mémcs Sentiments le font se déchaîner contre les
envers
jniface vin. papes, bien qu'à Cette époque ils fussent abattus et errants. Auss i Boniface YIIl, qui, en favorisant Charles de Valois (1301), avait occasionné l'expulsion des Blancs de Florence, est il à chaque instant le point de mire des colères du fôrouche exilé.
Des livres d'une valeur reconnue ont défendu la mémoire de ce pontife contre les déclamations tu poëte ^ Il
(1) Outre le P. Tosti, qui publia en 1847 l'histoire de Boniface VIII, on peut consulter diverses publications faites à roccasion du siii^me eenl^ nain de Dante, et notamment Topuscule que j'ai publié sous ce titre : VEuropa al tecolo di Dante.
ÉBRANLEUNT DE L'OMNIPOTBNCE PONTIFICALE. 875
est ?rai que Dante eombattait bien moinB la cdtir de Rome ({ne la dénocratie ; il déchargeait sa coAère sur les noiH ?eaiix tyrans q^ii avaient abaitu les Tîeux barons, eontro laa races noiiivellea animées de Tesprilde lucre qiÉiiaTaient élottffé les jrqjetonsi sacrés des races tonqnéranteB; en soiomar il combalitaiC en faveur 'da passé qai s*:écrx)ulaii;, épiant toujours le moment où Voa potarrait substituer au powroiff de ki plèbe «iéliraote eeloi des plus dignes el des ptas-sages.
Aiiasi, sea i&Tectûvaa contre les papes, Ionique l'espril départi et le déçir de la vengeannene les loisoufDentpoiiit, sent dictées par le éésir quf il avait de voir le Sainte Sî^aBMiput'et.auan respiendissaDl qae derrait rétire la trfim4)ù;8?a$sied îcirlias le vicaire de Jésos-Ctarist, le suav OMaaiir da saînl Pierre. Ses reproches et sesplaintés s'ap-^ ]di(|ua&t «i à eeiia qui chaque jouf traiquaiait desméritstf ^ Gtariat.;.a«i VMips rapaces qui, revêtus de lai Tobe daa 3paateiirs, sa faisaient au dieu de l'or et «de d'argent; à oeulD qaî» par l'abas das escannliuiiicatiians, eulevaieiit tauMl id,.Utat6t làyle pain quèle^i^e caisériclihiievxoenlasa à psaaanaa ; anfin à oes usuriers de- Cabors et 'à tes'Gas^^ constqai a'easvraiantdii aaiig^da Chrial. n hénrssait Mm ftranoois d1a?oir contribué à nsœe ttre la barque de Pierve^ dans sott vsai siilageS preisstant toiveors da «m ftrpl fani mpêoti pai0r kt shôfi&uguitesi • Il sait que l'oai a»
pcat aller au «iel sans que tes âmes 9e nqpprochevt de rendroit ««ik l'càu du Tibre devii&it aaléa; > il croit qae Treia^ Àiéeat Aome ont été cta quelque sorte kn figune prb^
phétique du lieu saint « où siège le successeur de l'illustre Pierre^ ; > il firémit k Tiasulte fiiite par le roi de Rrancè à
0). Psratft», JUw<^ Çl) Enfer, U. ■
876 DISCOURS vn.
Boniface Vin, parce que c le Christ est ftiit prisonnier dans la personne de son vicaire, et qu'on lui a renouvelé les amertumes du fiel et du vinaigre ^ » Après la mort de Clément Y, Dante adresse une lettre aux cardinaux rassemblés à Carpentrasy pour les supplier d'élire un pape italien, qui revienne dans cette ville de Rome, dont les pierres mêmes lui semblent vénérables *.
Aussi, les Italiens de ce temps partageaient tous ce sentiment d'indignation contre les papes qui» en transport tant leur résidence en France, avaient enchaîné l'Église aux pieds d'un trône royal. On connaît les invectives de Pétrarque et les voyages de Catherine de Sienne, qui exhalait à chaque instant ses gémissements ; il parait même que Boccace a fait aussi des allusions à l'exil d'Avignon (A) ; Cola de Rienzi lui-même ne voulait pas abattre la p«pauté, mais plutôt la restaurer ; et du fond de son cachot de Bohême, il écrivait à Ernest de Parbubitz, ardievêque de Prague, qu'il ne se considérait pas comme ayant été investi du pouvoir légitime par le Ipasteor su* prême, mais qu'il s'était chargé de la puissance tribunitienDe en haine du pouvoir sénatorial, pour délivrer le peuple opprimé, pour abattre les barons romains, pour convertir la ville sainte, capitale du monde et fondement de la foi chrétienne, en une demeure paisible et sûre pour les papes. Dante, lui aussi, voulait des réformes, mais il sentait qu'elles seraient stériles sans l'unité, soit théo* cratique, sok impériale ; et il soumettait l'homme et le citoyen à un chef. Somme toute, il gourmandait les papes,
(!) Purgatoire, XX.
(2) « Certes, jésuis fermement conyaincuque les pierres qui composent ses murailles (de Rome), sont dignes de respect; et que le sol sur lequel elîe est bâtie, est bien autrement digne de notre respect que ne nous l'enseignent et ne nous le prouyent|lesbommes. »^ Le Banquet, (ContiTîo.)
ÉBIUNLE3IENT DE L'OMHIPOTINCE PONTinCALE. 877
parce qu'ils étaient ou qu'il les supposait être en dehors de la bonne voie : et en ceci il manquait, si l'on veut, de respect, mais non de foi.
L'opinion de Dante, comme poète, s'accorde avec son plan de la monarchie que nous avons indiqué ailleurs, et^ qu'il a déreloppé dans un ouvrage spécial ^ L'empire et l'tglise prétendaient être des institutions divines et nécessaires : leurs fonctions suprêmes sont accessibles à chaque homme, pourvu qu'il soit chrétien, et ni la papaoté ni l'empire ne sont héréditaires; leurs représentants doivent consacrer leurs soins à l'univers entier.
L'ordre religieux et Tordre politique constituaient donc imx, sociétés, toutes les deux universelles, distinctes, mais non séparées; et Dante, témoin de ces continuels froissements des petits États entre eux, avait uni par se convaincre qu'ils ne pouvaient avoir la paix qu'en s'ab* sorbant dans l'unité : aussi cherchait-t<îl à mettre l'accord entre les deux ordres pour accomplir l'œuvre sociale du christianisme ; il voulait qu'il y eût un maître souverain des sociétés humaines, mais pour les diriger dans la voie do progrès, pour tirer les conséquences pratiques des principes chrétiens. L'empereur, dans la pensée de Dante, devait avoir un pouvoir supérieur à celui de tous les rois; donc supérieur aussi à celui du roi de Rome, tandis qu'à cette époque Boniface YUI, et plus encore Jean XXII, prétendaient pour eux-mêmes à cette autorité impériale, surtout par cela même qu'elle leur était plus disputée.
(1) L'étude de la nature de Tempire et de ses relations avec TËglbe est d'une suprême importance pour comprendre Thistoire du moyen âge. Ausd nous insistons sur ce point. On peut consulter sur ce sujet un ou- VTige récent de l'anglais James Brice, The holy Roman Empire, Oxford,
Dante
tceoié
d'hérésie.
S7S mscoims vn.
Oh 1 comme ils rapetû^seot misérablement la question^ ces coniroversistes d'aujourdhin quisupposeiitqaeBaïUB disputa au pontife ce petit territoire qui forme son patari»» noine tem^^orei ! 1i tonnecontre Constantin, non pasparœ que ce prince airait laissé les Romagnes au |>ape, wm f)arûe qj|'il= lui avait transmis la dignité impériale/ ainsi que r«£Grraaiettt les titres fabriqués par ec^rtains «anoiiiates de son temps es cela d'accord avec tes prétentîow Haalfeify etfcommeon le voit plus clairement indiqaé dans le U^re JU, dmpitre X de la Mottarckk, où il reproche 1 es môme Con^taiBtin d'aw)ir laissé aux papes 1» pumaoee impériale,. ab>rs que ûelle-d était indivisible, fiante, s'appuyaDit sur ce ^ioci^ réfete les Guelfes, q«f ta cm»cillaient (pie les dignités ne poovaient être conférées que par le pape. J>ii restf il exalte CbHrIemagne foar SEVoir abrité rJÊgliae sou' is ailes victorieuses, contre la deat lombarde qui la menaçait : car tout le monde sait que Charlemagne fut le champion de la souveraineté temporelle des papes; il exalte la comtesse Mathilde^ qui fat la bienfaitrice la plus libérale des pape», auxqaelselle laissa ses biens. Dante ne voulait donc pas les em priTer, maia au eoatraire il voulait qu'ils disposassent de leurs revenus, en faveur de la Terre sainte et de l'Italie, ae liée de les eflaployer à «enrichir les Cahursins et les 6as* CDns^eoA laissant mnsi le jardin de l'empire abandonné {deserto). Cependant Dante fut taxé d'hérétique pour son livre de Monarckia^ où il soutient qne l'empereur ne relt ve du papo que pour les matières qui reganlent le for intérieur, et il le fut non-seuleuient par quelque inquisiteur, mais (ar le fameux juriste Bdrtho)e*;accu-
(1) Lege Iderequir. reit.
ÉBRANLEMENT DE L'OBlNIPOTBIfCE PONTIFICALE. iTt
«ation dont saint Antonin défendit sa mémoire. D'autres ensuite voulurent accréditer l'opinion ^e Dante ibt non» seulement le partisan, mais encore le coryphée d'opinions hérétiques. Duplessis-Mornay, surnommé le pape ées calvinistes, releva chez Iw beaucoup d'opinions qui ne sont pas conformes au catholidsme*; mais Ck)é(letMi dans sa réponse insistait eor ce point que, si Dante a conduuié quelques papes, sa condamnation n'a jamais porté «r la dignité dont ils étakat revêtus. Le cardinal Bellii^ Biin réfuta un libelle publié au xvi« siècle par un prote»» tiBt sous le titre d^Avis plaisant donné à la beUe Italie pmr imjêune noble françaiSy oix Dante était représenté comme radversaire des institutions catholiques, ou tout au moins de l'autorité des papes. Le fameux faiseur de paradoxes^ le P. Hardouin, en 1727, affirma que Fauteur de la tHvine €omidi$éXàiiun imposteur, un disciple masqué des dogmes hétérodoxes. Notre siècle, destiné à ressusciter toutes les extravagances de ses devanciers, se fit l'écho de cette opinion étrange, d'abord par la bouche d'un érudit, puis par celle d'Ugo Foscolo ^ et celle de Gabriel Rossetti ', «lui, réfugiés en Angleterre, voulurent s'attirer la bien*» ireillance de leurs hôtes, en soutenant que Dante avait prétendu t réordonner la religion du Christ et l'Italie au moyea des révélations cèles tes, « et en faisant de lui parlàcommQ un illustre ancêtre de la Réforme. Marchant sur leurs tra* ces, avec un échafaudage d'érudition variée en la forme et
(1) Mystères d'iniquités^ p. 419.
(2) Foscolo^ Discours sur la divine Comédie. Londres, 1825.
(3) Sur Vesprù antipapal qui produisit la BéfortM. Londres, I9S2, 3 fol. Déjà TAconzio {Stratagematum Soianês^ lib. VIII) avait supposé ^ans les auteurs un langage à double sens. Le fameux sceptique Bajla concluait ainai : « Prenez bien garde que Dante fournit des prtUTSs à ceux qui le disent bon catholique, et à ceux qui le nient. »
t60 • DISCOURS vn.
à grand renfort de logique, Eugène Aroux entreprit de prouver que toutes les œuvres de Dante contiennent une exposition de doctrines hérétiques, et un mélange d'aspirations révolutionnaires et socialistes ^
La thèse développée par ces auteurs serait que les écoles de Patarins n'avaient jamais cessé d'exister en Italie, mais qu'elles vivaient en congrégations secrètes, sous la forme d'une espèce de franc-maçonnerie, au sein de laquelle se transmettaient mystérieusement certaines doctrines tendant à la liberté de penser et d'agir, et à ébranler l'autorité de l'Église avec celle des gouvernements. Rossetti avait intitulé son œuvre : Mystèresde l'amour plaumique. Lei L'Église chrétienne était, à les entendre, divisée en
prétendus
nnrs^res doux camps, à cc moment-lâ même où son unité appapoéiie. raissait plus entière. Le génie protestant passa de généra* tion en génération jusqu'à ceux qui le proclamèrent ouvertement, au seizième siècle, quand il ne fut plus une nouveauté, mais une manifestation des convictions des siècles précédents. Bien plus, le Veliro (Lévrier) de Dante était un mot prophétique , dans lequel on avait même trouvé, en renversant l'ordre des lettres, le nom de LtOsra
(1) Ârotn. Dante hérétique^ révolutionnaire et socialiste, révélations d'un catholique sur le moyen âge. Paris, 1854.
là Comédie de Dante, traduite en vers selon la lettre, et commentée selonTesprit, suivie de la clef ou langage symbolique des fidèles d'Amour. 2 vol. Paris, 1856.
Le Paradis de Dante illuminé à giorno; dénoûment tout maçonnique de ea comédie albigeoise. 1855.
Preuves de Vhérésie de Dante, notamment au sujet d'une fusion opérée vers 1312, entre la Massénie albigeoise, le Temple et les Gibelins, pour constituer la franc-maçonnerie.
Clef de la Comédie anticatholique de Dante.
Vhérésie de Dante démontrée par Francesca da Rimini.
Les Mystères de la chevalerie et de Vamour platonique au moyen âge.
Sn^sens opposé, voir Dante révolutionnaire et socialiste, non hérétique, par Ferjus Boissard, 1850.
ÉBRANLEMENT DE L'OMNIPOTENCE PONnFICALE. M^
(Luther). On devait, toujours d'après eux» entendre en€e sens toute la poésie italienne, élevée finsi à la hauteur d'un système social. Puis, comme il n'y a pas d'idée bi* zarre qu'on ne puisse soutenir avec un esprit ingénieux, Rossetti a fait un curieux pèlerinage à travers la littéra* tare de sa patrie, sur ce thème préconçu et développé en dnq volumes, qui durent lui coûter une peine infinie. Il y prétendit démontrer que les poètes italiens ne s'amusaient pas à de vaines conceptions amoureuses, comme on pourrait le croire d'après leurs poésies ; mais que, sous cette apparence frivole, ils voilaient la recherche des vérités transcendantes; et que la femme à laquelle ils feignaient d'adresser leurs galanteries, n'était ni Béatrix, ni Laure, mais l'Église libre : enfin , il ramena tout aux T^tes maçonniques, qui désormais ne sont plus un mystère, xnème pour les profanes.
Sans entrer dans les détails, la plus légère notion d'es- Xbétique fait rejeter un système où la poésie ne serait J)lu8 une inspiration, mais une allusion, où le poète célébrerait des personnages et des charmes dépourvus de 'loute réalité, et cela dans quel but? La multitude, c'est-à- ^re cette partie de la société pour laquelle on fait des vers, n'y aurait plus rien compris ; et les initiés auraient seuls pu goûter ces allégories ; mais à quoi bon, s'ils avaient déjà reçu la révélation du mystère? Et si les poètes dédisaient sous des allusions si impénétrables leur haine contre Rome, pourquoi la révélaient-ils parfois en invectives si manifestes? Que Dante appelle les intelligences droites à méditer la doctrine qu'il cache sous le voile de ses vers, soit; mais pourquoi laisser exhaler le parfum de ces allusions si elles doivent rester secrètes? Et s'il n'osait pas proclamer le vrai, comment se vantait-il
28S DISCOURS vn.
d'ayoir des accents capables* de frapper lescimes les plus élevées, » et d'être < le courageax ami du yrai? » et com- BMat osait-il espérer pour ce mérite cooserver un nom près de ceux qui appeUeraieirt antique l'époque où il n« vait? Ne mériterait-il pas, au lieu de cela» de rester ou avec les paresseux c qui déplaisent à Dieu et à leurs ennemisS» ou avec les hypocrites qui se tiennent « dans rËglist avec les saints, et dans la taverne avtc les goonaands K »
M. Aroux développa son thème, en supposant entadiéa de cette bér<^sie toute la chevalerie d'alors, et spéeialeoMftt ceux d'entre les Templiers qui survécurent , et qui, à tffr* vers les siècles, parvinrent à fonder de nos jours une nouvelle catégorie de francs-maçons. M. Aroux va puiser aux sources les plus variées des arguments pour soutenir que Dante avait voulu démontrer que la suprématie pontiflcalB est le règne visible de Satan, dans cette œuvre qui est la Cammedia del cattolicismo. Par exemple, lorsque Dante dit qu^on doit, pour faire son salut, suivre le pasteur de VEglise, il entendait parler du chef de cette religion mystérieuse, dont il était non-seulement un adepte, mais tnoore un apôtre ^ Il s*agissait, selon cet interprète, de Tordre des Templiers, et Dante voulait reprocher aux papes la croisade contre les Albigeois et la destruction du Templei. n faut noter ici que les Templiers avaient reçu leur règle de saint Bernard S et que Dante ne les nomme ou ne les
(1) Enfety III. — (2) Enfer, XXII.
(3) Comment cette manière d'interpréter la Divine Comédie peut-elle subsister en présence de ce passage du poème, où Dante signale les prélats « comme des loups rapaces déguisés sous la robe des pasteurtt {Inrece di pastor lupirapaci.) Et ailleurs, lor- qu'il laisse à entendre^ que &est à vous, 6 pasteur j que faisait allusion Cévangéliste? et enfin, lorsqu'il gémit de voir que c'est la faute du pasteur, si la justice à Fto» rence a été usurpée?
(4) Pour être conséquent, Lenoix [Origine de la Franc-Kaçonneriêf p. 235) soutient que saint Bernard était franc-maçon.
ÉBRANLEMENT DE L^OMinPOTBNCE PONTIFICALE. 288
iodiqae dans aocvn autre {.assaga de sa Comédie qyte dans celui où il lance ranathème snr Philippe lie Bel, pour jDToir ploDgié aes mains avides éàns le Temple, sans en aniîr ik droite
La ipot amore (amour) est, dit-on, la clef de tons* ees
mystèrea : f rançoise n'est pl«s I*amante de Paul , c'eat
VÉc^ise protestante de RI mini, un d^ foyers de llié-
Telle. tM- poëtB, touché de pitié pour les matrones et
les elievalîers quf s'étaient éloignés de ta vie gibe»
Jiae pour pencher vers le eathoticisme, voit dans PMl
M françoîse deux fidèles d'amour, emportés comme
4a8i omjbres légères loin des^ régions en guelfisme, et
yen U Sémiramis pontiScale; le roi de runiver$y e*est
JUhert k Tudesqt^ie, qui, s'il était ami, donnerait la
paii à Dante; à Dante qui devient tris^ $ pio, c'est-à-dire
kjpocrite de papisme, pour ne pas s'exposer aux mariyn
iesàBWÊ amanls; le sourire tant désiré de Françoise {qfoi
personDifieriniellîgeiiee) iMisée par Paul (la volonté), ne
aigiiifie autre chose que l'afvidité avec laqueHe l'initié
recneiile la doctrine de la bouche de la philosophie ra»
tionneUe....
Le système de M. Aroux n'a pas été admis par tes hommeastodieux. Il s'est plaint que, en Italie, nul, excepté n^, n'y «ît fait attention, moi qui lui adressai une lettre par la voie de la presse, où il veut bien reconnattre que la coptra» diction dont j'ai uséà son égard fut empreinte d^jne amicale courtoisie, mais où il ajoute que mes arguments ne vn« laient pas la peine d'être réftités. Nous en appelons h tons cenx qui ont le sentiment du beau ; fut-il jamais possible
( l) V^gîo U nuovo Pilato fi crudele
Che.... senza decreto Porla nel Tempio le cupide vêle.
de concevoir un poëme, et un poème aussi sublime que l'est la Dimne Comédiôy qu'il faudrait toujours entendre dans un sens diflërent de celui qui ressort du texte? Dante écrit donarCf et on devrait lire dona re ; les vérités les plus austères sur la Trinité, les confessions les plus explicites en ce qui touche l'autorité du pape, v$rô claviger regrd em^ lorwn^ qui seamdum reveUHa, humanum gmiu perducii ad friiam xtemam; les louanges en l'honneur de saint Bernard, de saint Dominique, seraient des fictions et des ironies ; les commentaires faits dans le Banquet (Gonvivio)» sur les Canzonê seraient appliqués à la Divine Comédie; la distinction des langages au traité de Vulgari Eloquio^ expri* merait la distinction des partis et des croyances, et, av^ ces clefs d'interprétation, Dante se serait conunenté luimême de telle façon, que les Guelfes entendraient dans un sens, et les Gibelins dans un sens tout opposé, le même passage. Et on trouverait tout cela dans un poète qui se vantait de n'écrire que sous l'inspiration de l'amour^... thodozie Assurémcnt l'Âlighieri conserve cette modération dans
I Dante
»ete- la science, qui n a pas la présomption de tout expliquer; il n'est pas sceptique en théologie pas plus qu'en philosophie ; il croit à la vertu du syllogisme, aux artifices de la scolastique pour parvenir à la vérité ; il aime mieux admirer la sagesse de Dieu et la providence, que de s'abandonner à la science fatiguée et désillusionnée, qui, ne croyant plus à rien, ne conduit plus à rien. Il reprochait aux chrétiens de ne pas se contenter des motifs de leur foi, en disant que, s'ils avaient pu tout savoir, la révélation eût été sans objet*. Dante fait la profession de foi la plus
(1) Jo mi son un che, quando Âmore spira. noto, ed in quel modo Gh'el detta aentro, to significando.
(2) State contenti, umana gente, al quia;