L EXIL D AVIGNON
Louis de Bavière, empereur élu d'Allen^agne, éfait^^i^^*^ venu en Italie pour s'y faire couronner (1324), et, comme Jean XXII lui refusait cette faveur, il se vanta bien haut de se passer de son autorité. Le pape alors déclara l'Italie soustraite à la juridiction impériale , en sorte qu'elle ne put désormais [être incorporée à l'empire ou devenir sa vassale. Par contre-coup , le Bavarois en appelle au concile et prodigue au pape les injures ordinaires : le pape déclare l'empereur excommunié , et lance rinter4it 9ur les pays de son obéissance ;%Lussi Louis qui, grâce au secours des Gibelins, s'était fait couronner à Rome et avait nommé un antipape, [se trouva bien vite abandonné et déchu.
Pour se défendre, il avait eu recours, non-seulement oi^anma aux armes, mais à la dialectique. Guillaume d'Occam, <iJ5Sîo£ fameux scolastique, contestait l'infaillibilité, non-seulement au pape, mais même au concHe universel et au clergé ; il prétendait que le droit de décider en dernier ressort appartenait aux laïques réunis en corps; qu'on pouvait au besoin user contre le pape de la force, ou en créer plusieurs, l'un indépendant de l'autre. Marsile, fils de Mainardin de Padoue, éloquent professeur à l'Université de Paris, fit entendre à Louis qu'il lui appartenait de réformer les abus de l'Église , puisque celle-ci est soumise à l'empire. « J'ai vu (lui disait-il) des prélats, des abbés, des prêtres, si ignorants qu'ils ne savaient pas même parler selon les règles de la grammaire. Ceux qui ont visité la Cour de Rome l'ont appelée une maison de trafic, une caverne de voleurs ; ceux qui ne l'ont pas vue, ont entendu dire d'elle qu'elle est devenue le repaire de presque tous les malfaiteurs et des mercenaires, tant au spirituel qu'au temporel ; chez elle on ne voit que per-
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versité ; il n'y a plus aucun empressement pour gagner les Ames*. »
De concert avec le mystique libertin de Casale, il publia le Defensor pacis, livre dans lequel on rencontre déjà les négations de Calvin touchant l'autorité et la constitution de l'Église. Il y affirme que la puissance législative et la puissance executive de celle-ci, sont basées sur le peuple qui les a transmises au clergé; que les degrés de la hiérarchie sont une invention postérieure; que Jésus-Christ n'a laissé à son Église aucun chef yisible, et que Pierre n'avait d'autre prééminence sur les apdtres que celle de l'ancienneté ; que la primauté consiste uniquement dans le droit de convoquer des conciles œcuméniques et dans celui de les diriger, pourvu que le pape y soit autorisé par le législateur suprême, c'est-à-dire par tous les fidèles ou par l'empereur qui les représente ; que, tous les évéques étant égaux, Tempereur seul peut en élever un au-dessus des autres, et l'abaisser selon son bon plaisir; qu'à lui seul appartient l'institution des prélats, l'élection du pape, le jugement des évoques, de môme que Pilate a jugé le Christ; que lui seul peut convoquer les conciles et en régler les délibérations; qu'enfin l'Ëglise ne peut infliger aucune peine coercitive sans le consentement de l'empereur. Jean Gianduno de Pérouse allait aussi loin dans cet ordre d'idées ; on voit par là que les doctrines qui subordonnent l'Ëglise aux gouvernements civils ne sont pas modernes (A).
Jean XXII dans une bulle réprouve ces erreurs; et, ayant en vain cité à comparaître devant lui les deux auteurs, il les condamna ainsi que leurs ouvrages. Les
(I) Defensor pacis, p. II, chap. xt.
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jaristes de l'Église opposaient à œs doctrines des théories non moins absolues ; et les YP et YII* livres des Décrétaies et des Extravagantes avaient tellement étendu la compétence des tribunaux ecclésiastiques, qu'un procès quelconque pouvait même en première instance être porté au pape.
Augustin Trionfo d'Ancône^ de l'ordre des Augustins, AoçusUn qui professa à Paris, et ensuite à Naples, dédia à Jean XXII dAncone. une Somme du pouvoir ecclésiastique^ ouvrage dans lequel, édifiant la puissance papale sur la Bible, l'Évangile, les miracles, les légendes, il la fait dériver immédiatement de Dieu ; il la montre supérieure à toutes les autres, parce qu'elle juge tout le monde et n'est justiciable de personne; comme elle est spirituelle, de même elle est temporelle, parce que, qui peut le plus, peut le moins; il est absurde d'en appeler au concile, puisque celui-ci tire son autorité du pape, qui seul peut rendre des décisions en matière de foi, et puisque personne ne peut, sans son ordre, rechercher l'hérésie. En sa qualité d'époux de l'Église universelle, le pape a juridiction immédiate sur chaque diocèse. Chrétiens, Hébreux et Gentils doivent obéissance au pape; à lui seul le droit d'excommunier, et non pas aux évêques, celui de châtier les tyrans et les hérétiques même par des peines temporelles ; et son pouvoir s'étend au delà de la tombe par le moyen des indulgences. Il pourrait en tout pays choisir l'empereur, sans avoir recours aux électeurs, ou bien rendre sa couronne héréditaire ; l'élu doit se faire confirmer par le pape et reconnaître sa suzeraineté, il peut être déposé par lui ; tous les rois sont tenus d'obéir au pape, de qui ils tiennent leur puissance temporelle : tout sujet qui a un grief contre le prince peut en appeler au pape; celui-ci peut infliger aux princes des
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pénitences pour des péchés publics, même lès déposer, et donner la couronne au prince de son choix dans tout royaume; les empereurs n'ont point donné au pape son royaume, mais le lui ont seulement restitué; Jésus- Christ, en disant que son royaume n*est pas dé ce monde, entendait parler du vieux monde , mais non pairf du monde régénéré ; le pouvoir temporel doit être uni au pouvoir spirituel, parce que l'un sert d*appui i>oui^ exercer J'autre; rendre à César ce qui appartient & César, veut dire permettre à l'empereur d'exercer la juridiction, toujours sous la dépendance du pape; quant à la pauvreté, Jésus-Christ possédait des vêtements , des vivres et de l'argent avec lequel il t)ayait le tribut*.
Avec cette manière de procéder, il n'y a pas d'acte, il n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier. iTu*uoii L'exagération est le symptôme d'une autorité menacée ; "^dans** en réalité l'idée de soumission s'affaiblissait parmi les le clergé, pgupigg^ L'autorité séculière avait trop de préteites pou^ s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques, alors que le Saint-Siège, devenu vassal des rois, était impuissant à mettre un frein à la corruption fastueuse des prélats, qui sous l'étole conservaient les habitudes de l'éducation mondaine qu'ils avaient reçue, et le luxe effréné des familles seigneuriales. Je n'en veux pas d'autres preuves que celle offerte par le troisième concile de Lalran, qui, jugeant combien il était inconvenant de voir les prélats voyager avec un train de maison si considérable, et consommer en un festin toute une année des revenus de
(1) Ce livre, Augustini de Âncona 5umma de ecelesiasUea poUstt^. fut édité, dans les premiers temps de la découverte de rimprimerie, à. Rome, par Fr. de Cinquinis. 1479. In-A" gothique.
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r£gUsë qu'ils allaient visiter, prescrit àiix cilrdiiiauz d'avoir à se contenter de quarante ou cinquante voitures, aui archevêques de trente ou quarante, aux évéques de vingt-cinq, aux archidiacres dé cinq où de sept , aux doyens de deux chevaux ; il défend en outre d'entretenir des chiens de chassé et des faucons, t^our soutenir ce luxe profane, on voyait dans une seule main jusqu'à qtiaraùie ou cinquante bénéfices; on a prétendu que Ëenott Xn avait proposé aux cardinaux de renoncer à en posséder plus d'un ; il promettait en retour de leur assigner une rente de cent mille florins d'or, et la moitié des revenus de l'État pontifical ; mais cette compensation, parait-il, ne fut pas considérée par eux comme suffisante.
La corruption prenait un caractère grossier dans le bas clergé, chez qui Ton rencontrait l'ignorance, la vénalité des sacrements , l'ivrognerie , les passions éhontées ; dans les églises et les couvents on établissait des cabarets et des jeux; les religieuses sortaient à leur gré des monastères; on trafiquait des grâces spirituelles, des dispenses^ des indulgences. La discipline des anciens ordres religieux commençait à se relâcher, et jusqu'au Mont-Cassin, qui avait déjà doniié à riîglise vingt-quatre papes , deux cents cardinaux , seize cents archevêques , huit mille évéques et un grand nombre de saints, les moines avaient introduit le luxe dans leur vêtement, le confortable dans leurs cellules, Tusagc d'un pécule pour chacun d'eux ; ils recevaient même du couvent une prébende; avec laquelle ils allaient vivre dans dos maisons de séculiers.
Cédant aux exhortations du pieux Marco, curé de Padoue, Louis Barbo entreprit de donner à l'Ordre des Bénédictins des règles plus sévères, qui ne tardèrent point
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à être appliquées aux monastères de Pavie , de Milan et d'autres pays plus éloignés.
Le bienheureux Jean Dominici, Florentin, prédicateur célèbre, restaura chez les Dominicains d'Italie et de Sicile Tobservance de la règle, entreprise dans laquelle il fut encouragé par Glaire de Gambacurti et aidé par Raymond de Gapoue, par le bienheureux Marconino de Forli et| par plusieurs autres. A Sienne, Bernard Tolomei fondait les Olivétains; Jean Golombin, les Jésuates; Pierre Gambacurti de Pise, les Ermites de Saint-Jérôme, et le bienheureux Charles, des comtes Guidi, les Ermites de Fiesole.
Saint André Orsini, Bernardin de Sienne et Vincent Ferrier répandirent alors le parfum d'une éminente sainteté. Jean de Capistran, Napolitain, s'étant converti en prison, excitait par son exemple des sentiments de componction ; il écrivît un livre sur l'autorité du pape, il fut Tapôtre d'une croisade contre Mahomet. Tous ces personnages et bien d'autres encore ne se lassent point de gémir sur la dépravation de l'Église.
le Urbain Vljdaus son indignation, ayantvoulularéformer Schisme, tout à coup, défendit aux prélats de faire servir sur leur table plus d'un mets, et prêcha lui-même d'exemple: il menaça de peines sévères non-seulement les simoniaques, mais quiconque aceplerait des présents, et l'on put croire qu'il voulait fermement ramener la Cour pontificale à Rome. Mécontents de cette résolution, la plupart des cardinaux se séparèrent de lui, et, prolestant qu'il n'avait pas élé élu librement, mais sous la pression du peuple romain et au milieu d'une sédition, lui substituèrent Clément VU de Genève. Partie de la chrétienté accepta l'un, partie se prononça pour l'autre pape, ce qui
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donna naissance au grand schisme, avec une double ^érie de pontifes qui se succédaient parallèlement sur la chaire de Saint-Pierre.
Quel était le vrai ?
Des personnages d'une haute prudence et d'une sain- couBteoencM teté éminente se prononcèrent pour l'un et pour l'autre; schtene. et ccMnme chacun mettait en avant des preuvres à l'appui de sa cause, on peut soutenir la bonne foi des deux partis. Mais, pendant un demi-siècle, la chrétienté fut scindée en deux camps hostiles, partagée entre des pontifes qui se renvoyaient mutuellement les accusations et les épithëtes d'intrus et d'hérétiques. Cette situation amenait la division entre les nations, la division entre les citoyens, la division entre les étudiants de chaque Université; elle partageait en deux camps les moines de chaque couvent, les membres de chaque famille; partout on voyait des disputes et des collisions qui allaient jusqu'à l'effusion du sang; deux évéques, élus par l'un et Tautre pape, se disputaient le même siège; on répugnait à entendre les messes des uns ou celles des autres. Les deux papes, pour se faire des partisans, reconnaissaient chacun un roi différent , répandaient à profusion les privilèges, se faisaient complices des désordres et des usurpations, appauvrissaient le bas clergé en laissant les dignitaires empiéter sur lui; ceux-iî conservaient pour eux les plus importantes faveurs , les commendes et les bé néfices les plus avantageux, et les affermaient à des gens de peu de mérite, tandis que les curés étaient réduits à la mendicité. En résumé, chacun avait recours à des moyens tout différents de ceux qu'avaient dû employer les apôtres ; Boniface IX laissa traûquer des indulgences et des suffrages pour les défunts; il prétendit s'emparer
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des annâtes appartenant aux évfiqnes ëlns , et permit à prix d'argent de cumuler des bénéfices ; Jean XXni flît accusé de faire de l'or avec les mêmes moyens, et de le multiplier par l'usure.
Les plaies de la papauté, comme le cadarre de César, forent alors exposées aux regards de tous, enyeniméei par la colère de ses ennemis, non moins que par les injures que se renvoyaient les uns aux|autres les cardinaux et les papes rivaux. Pour ne pas dégoûter leurs partisans, ils étaient réduits à avoir recours aux menaces, aux Importunités , nux dissimulations, aux feintes , aux intrigues, aux conjurations, aux promesses et aux concessions ; enfin il leur fallait gagner du temps en feignant de désirer une réconciliation, dont ils avaient en main tous les moyens, et ils compromettaient une autorité qui doit s'appuyer entièrement sur la vertu et sur Topinion.
Ce discrédit dans lequel le Saint-Siège [était tombé en face du public appelé à le vénérer, enhardissait davantage les princes à affaiblir son autorité, les savants à lui faire subir un examen sévère et passionné ; enfin les satires prenaient de rimportance, lorsqu'elles sortaient de la bouche des pontifes eux-mêmes , et le peuple était amené à en faire une application immédiate.
Cependant, le doute s'insinuait dans les cœurs les plus sincères, Tindiflérence dans les plus généreux, le désespoir dans les plus fermes : et on voyait princes, Universités, jurisconsultes et théologiens discuter entre eux sur les moyens de recouvrer l'unité. L'expédient le plus naturel eût été un concile général; mais comme depuis des siècles on attribuait au pape la prérogative de le convoquer, auquel des deux appartenait-elle? On dut avoir
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recours aux synodes particuliers; mais à quoi bon? Outre les deux papes, on eut jusqu'à trois conciles.
Pendant que dans le monde chrétien on perdait l'unité qui en est l'essence^ le sultan Bajazet assiégeait Consiaiitinople, après avoir envahi la Hongrie et la Pologne; et les TartareSy sous le terrible Tamerlan, menaçaient l'Europe de loi faire subir les dévastations qu'ils avaient portées en Asie.
Les flmes, effrayées jusqu'au désespoir, se tournaient l» vers Dieu, attendant de lui seul la fin de tant de calamités. Déjà, en 1260, à l'occasion de graves désastres, les Flagellants s'étaient répandus en Italie : c'étaient des confréries dévotes, qui, précédées d'un crucifix, allaient de pays en pays, criant miséricorde, paix et pénitence, attirant» à elles une infinité de personnes, des cités et des Provinces entières. Il parait que leurs premiers adeptes furent des Pérugins : trente mille Bolonais arrivèrent ^insi à Hodëne; parfois leur nombre monta jusqu'à c^nt mille; ils cherchaient à apporter un remède aux Scandales, aux discordes et aux usures, par la prière, S>ar la mortification et par la prédication. Us avaient une grande piété comme les Frères Mineurs ; ils étaient épris ^e la pénitence, comme ceux-ci de la pauvreté, et comme ^ux ils dépassèrent les bornes. Ainsi, outre les désordres inévitables dans une agglomération si considérable de ]ûersonnes, ils finirent par devenir une secte d'hérétiques, X^rêchant que la rémission des péchés ne pouvait s'obtenir, si on n'avait pas fait partie au moins pendant un mois de leur compagnie ; ils se confessaient entre eux, et cela même entre laïcs; ils se vantaient de faire des miracles et de chasser les démons. Au commencement les princes et les prélats les avaient favorisés, il vint un m.Q-
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ment où ils les poursuivirent; les Torrianl, les princes de la maison d'Esté , Manfred de Sicile comme les Communes, dressèrent des potences pour le cas où ils oseraient s'approcher des pays de leur juridiction (B).
Ces mesures ne les arrêtèrent pas : ainsi, en I334,fir6re Yenturino de Bergame tratnait à sa suite plus de dix mille Lombards ; on le considérait comme un homme divin, et on lui faisait de larges aumônes. Ses adeptes étant arrivés au chiffre d'environ trente mille, et ses prophéties annonçant les malheurs à venir, il passa à Rome, puis ensuite à la Cour d'Avignon, dans l'espoir d'en obtenir de grandes indulgences; mais le pape, croyant s'apercevoir qu'il était ambitieux ou léger, fit mettre à la torture et jeter en prison frère Yenturino, qui en sortit ensuite pour aller à la croisade, et qui mourut à Smyme.
Cette dévotion eut un redoublement de ferveur en 1399. Dlrlande elle passa en Angleterre, en France, puis en Piémont, et les Flagellants, divisés en deux bandes, se dirigèrent sur Rome, Tune en passant par la Lombardie, l'autre par Gènes. Il y avait des femmes, des enfants, des vieillards, des mendiants, des riches, des savants, des imbéciles, marchant pèle-méle, vêtus d'habillements étranges comme on en voit au milieu de telles multitudes ; arrivés dans un pays, ils entonnaient le Stabat Mater^ le Miserere^ les Litanies, visitaient les églises, recevaient l'hospitalité, puis laissant ceux qui étaient fatigués, et faisant de nouvelles recrues, ils reprenaient le cours de leur pèlerinage*.
Qui ne voit à quels désordres pouvait conduire cette
(1) La dissertation XVUI de Lami traite de la sede des FlagellanU en Toscane^
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piété extravagante, qui était loin de remédier aux maux causés par le schisme de TËglise?
Tandis que les personnes pieuses gémissaient et priaient, les méchants passaient de la critique du désordre qui régnait à l'extérieur, à la critique des vérités fondamentales de l'Église ; ils la répandaient par les livres et par la parole, en se servant de la langue vulgaire ^ Bartolino de Plaisance, vers 1385, publia quelques thèses légales sur la manière de se conduire envers le pape, toutes les fois qu'il paraîtrait négligent, incapable de gouverner, ou d'une humeur bizarre, à ce point de refuser les conseils des cardinaux (comme c'était le cas d'Urbain YI); et il concluait que ces derniers pouvaient nommer des curateurs , à l'avis desquels le pape devrait se conformer pour l'expédition des affaires de l'Église. En France, les bûchers étaient insuffisants pour réprimer les hérétiques; les Yaudois s'enhardissaient au milieu des Alpes, et Grégoire XI faisait entendre des lamentations parce que ces sectaires, des vallées subalpines où ils s'étaient propagés, étaient descendus en Piémont, où ils avaient mis à mort deux inquisiteurs, un à Bricherasio, l'autre à Suse '.
Profitant de l'abaissement où était tombée l'Église, wicieif Charles IV émancipa l'empire de la dépendance papale, '*"* ^°••• et les Français, par la pragmatique sanction de Bourges, restreignirent les droits du pontife. En Angleterre, Jean WiclefT avait attaqué les indulgences, la transsubstantiation, la confession auriculaire, la sécularisation des Ordres réguliers et prêché la pauvreté pour le clergé. Jé-
(1) Grégoire XI, en 1372, ordonne inquisitoribu» ut faciant comburi quosdam libros sermonum hœreticorumf pro majori parie in vtUgari seriptoi,
(î) Raynaldi, ad 1376, n» 2C.
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rôme de Prague emporta en Bohème les livres de Wicleff, où leur lecture produisit les conséquences les plus graves, parce que Jean Huss, qui avait déjà élevé la voix dans ce pays contre la dépravation du clergé, y puisa des arguments théologiques, et une nouvelle audace pour proclamer la réforme. Quelques moines étant venus ensuite pour y distribuer des indulgences, et l'empereur ayijint défendu ce trafic sacrilège, Jean Huss s*enhardit à déclamer, d'abord contre les abus, puis contre les indulgences elles-mêmes. Le peuple Técoutait avec avidité; les é^diants de Bohême sentaient leur ferveur se^ ranimer à ses discours; les questions religieuses prenaient une couleur politique, qui s'accusait par la haine pour les Allemands et par des aspirations républicaines; les propos de dénigrement dirigés contre les papes passaient alors chez ceux qui les tenaient pour un indice de raison plus élevée et de caractère plus décidé, on en faisait le sujet des disputes de carrefour et le thème favori dans les écoles, où les professeurs semarient parmi les jeunes gens inexpérimentés un vague désir de se soustraire à toute autorité. Autant de passions, autant d'erreurs; désormais la chrétienté ne trouva d'abri qu'au sein de l'Église , une, et sous le manteau du pape. On n'avait jamais attaqué l'unité, quoique l'on ne sût pas bien qui en était le représentant ; on discutait de la possession et de l'exercice de l'autorité, mais non sur l'autorité en elle-même. Plus les plaies étaient ulcérées, plus on mettait d'espoir pour les guérir dans un concile, qui ferait en outre un faisceau de tous les princes chrétiens pour repousser les menaces toujours croissantes des Ottomans.
Concile L'empereur Sigismond , ayant pris à tâche de ramener Gonsunee. l'ËgUse à l'unité, obtint la convocation d'un concile à
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CkmstancBi ville impériale, située sur la rive occidentale do beau lac qui sépare le pays de Souabe de la Suisse. Quantité de princes , de seigneurs et de comtes y assistèrent; on compta jusqu'à cent cinquante mille étrangers, parmi lesquels dix-huit mille ecclésiastiques et deux cents docteurs de l'Université de Paris ; mais on y vit en même temps trois cent quarante-six comédiens et saltimbanques, sept cents courtisanes, trente mille chevaux; et au ipilieu de ce luxe, de ces tournois et de ces défis, les gens de plaisir faisaient bombance , tandis que les gens vertueux «priaient et que les savants se préparaient aux joutes de la dialectique.
Hais cette assemblée dont l'objet était si important, se montra dès le commencement opposée à l'habile politique par laquelle les Italiens et le pape essayaient de la dominer (C). Tandis que l'Église, dans son universalité, ne fait point acception de peuples, et estime chaque homme pour son mérite personnel , à Constance , on divisa le concile en chambresallemande, italienne, française, anglaise et espagnole, qui délibérèrent séparément les unes des autres; tout ceci avait pour but d'éviter que les Italiens eussent la supériorité.
n y avait alors sur le siège pontifical trois papes : MirUn v. Jean XXIII, Benoît Xm et Grégoire XII. On les décida tous trois à renoncer à la tiare, pour terminer un schisme, qui fut la plus grande épreuve qu'eut à subir l'Église (D).
11 s'agissait de leur trouver un digne successeur. Sigîsmond voulait qu'avant de procéder à l'élection , on réformât l'Église, dans la crainte que le nouveau pape manquât à sa promesse; mais les Italiens pressèrent pour que l'élection eût lieu très-promptement : le choix tomba sur Othon Colonna, qui prit le nom de Martin V. Les prévi-
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sions de Sigismond se réalisèrent : car Martin trouva moyen de renvoyer du jour au lendemain les réformes promises, et de perdre le temps à des résolutions et à des concessions secondaires.
Le concile, bien avant Télection de Martin Y, avait condamné les propositions suivantes :
c II estcontraire aux saintes Écritures que des personnes ecclésiastiques possèdent des biens.
< Les princes temporels peuvent à leur gré enlever les biens temporels à l'Église, lorsque les possesseurs commettent des fautes, nop-seulement actuellement, mais habituellemeot.
« n est contraire aux maximes du Christ d'enrichir le clergé.
< Le pape Sylvestre et l'empereur Constantin sont tombés dans l'erreur en faisant des largesses à l'Église.
< Le pape et tous les clercs sont hérétiques, parce qu'ils ont des biens, de même que ceux qui leur en ont consenti la propriété.
« Il faut que l'empereur et les princes séculiers aient été séduits par le diable pour avoir doté l'Église de son temporel. >
Mais déjà le concile lui-même avait oytre-passé sa mission : dans le dessein de terminer le schisme et en présence d'un pape dont l'autorité était encore mal assurée, il se crut autorisé à commander à ce nouvel élu ; il alla même jusqu'à décréter, dans la cinquième de ses sessions, que toute personne, quelle que fût sa condition, fùt-^Ue revêtue de la dignité papale , qui se refuserait d'obéir à ce sacré synode ou à tout autre concile général, serait soumise à une juste pénitence.
Ces prétentions résultaient de l'état de schisme où se
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trouvait l'Ëglise ; bien plus, rassemblée alla si loin que, dans sa vingt-troisième session , elle déclara qu*on pouvait en appeler du pape au concile. On cessa dès ce moment de le regarder comme oecuménique, et Martin, ayant prononcé sa dissolution, s'en vint à Rome.
Les Pères, se voyant méprisés par le peuple à cause des disputes violentes et orageuses auxquelles ils se laissaient emporter, et devenus suspects en matière de foi, dès l'instant qu'ils s'étaient séparés du pape, voulurent faire parade de leur zèle pour la religion en persécutant Thérésie ; ils condamnèrent Jean Huss et Jérôme de Prague , qui , malgré le sauf-conduit de l'empereur*, furent livrés au bras séculier et envoyés au bûcher. Triste remède que la violence ! La Bohême devint un vaste incendie que ne suffirent pas à éteindre des torrents de sang (E).
Eugène IV, pontife d'un esprit élevé, mais ne sachant pas Eogène iv se posséder, fit ouvrir un nouveau concile à Bàle (1431), dans le but d'extirper l'hérésie , de pacifier les nations chrétiennes, de mettre fin au long schisme des Grecs et de réformer TÉglise. Les Pères se mirent à cette dernière tflche, sans avoir précisé d'avance le plan qu'ils voulaient adopter, sans avoir posé de limites à leur propre autorité pas plus qu'à l'autorité qu'ils pensaient restreindre ; ils dénoncèrent l'un après l'autre les abus partiels , sans proposer un remède radical. Dans l'origine , bien loin d'affaiblir la souveraineté du pape , on sanctionna le décret de Gratien qui l'avait portée au comble, «les cinq livres des Décrétales de Grégoire IX, et peut-être aussi le
(1) Telle est Tassertioii généralement accréditée ; cependant on a une lettre de Huss, qui dit : Exeo (de Prtgue) sine salvocondiuitu ; et dans une autre : Venimtu (à Constance) sinesalvoconductu. (Ap. Rohabacbkr, Bût. ecdés., U XXI, p. 191.)
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sixième de Bonifiice; seulement oq enleva an pape lea féserres^ le droit de'provision et celui d'établir des impôts sur les églises. Mais s'étant ensuite laissé entraîner par la passion, le concile s'occupa , comme celui de Constance, non-seulement de diminuer le pouvoir du pape, mais d'y substituer le sien.
Eugène, le voyant se conduire avec cette précipitation, qui déconcerte toute autorité dirigeante, suspendit le concile. Les Pères, sans tenir compte de cette mesure , citèrent le pape à comparaître devant eux , sous l'accusation de désobéissance ; puis, ne gardant plus aucun ménagement, ils se déclarèrent supérieurs à lui, et prétendirent que la pape n'avait pas le droit de dissoudre rassemblée ni de la transférer ailleurs ^
A dater de ce moment, s'étant acharnés i réformer l'Église, ils mutilent bien des droits curiaux ; ils déterminent les formes de l'élection du pape, et le serment qu'il doit prêter; ils restreignent les concessions qu'il peut faire à sa famille; ils limitent le nombre des cardinaux à vingtquatre, et en excluent les neveux du pontife.
Ce qu'il pouvait indubitablement y avoir de bon dans ce concile était vicié'pnr son incompétence et par les ex* ces auxquels il se laissa emporter: aussi le pape, pour marquer sa désapprobation , transféra le concile à Ferrare (1438). Mais deux des Pères seulement, accompagnés du légat, se rendirent dans cette ville, les autres confinuèrent*à se y-ier dans les moyens dilatoires vis-à-vis de la juridiction de Rome; bien plus, ils déclarèrent schismatique l'assemblée deFerrare, le pape Eugène hérétique
(1) Lo concile de Bâle est défendu par Nicolas Tede^hi, archefêqaft de Palorme, contre lequel le cardinal Torrecremata publia la SumwnQ de Ecclesia, ouvrage aussi important que bien conçu.
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et dàchu, et ils lui donnèrent pour successeur Amédée YIII, duc de Savoie, qui accepta le rôle d'antipape, 80U8 le nom de Félix V (1439). Ainsi se renouvelait le schisme.
Le concile de Ferrare, transféré à Florence, restera mé- concuo
de
morable par la réconciliation de l'Ëglise grecque , qui Florence.' s'opéra à ce moment sous l'empire de la frayeur causée par les Turcs (F). Outre les points qu'avait repoussés jusqu'alors cette Église, on y reconnut la primauté du pontife romain, vrai successeur de saint Pierre , vicaire du Christ, père et maître absolu de toutes les Églises (G}. Mais à peine les Pères grecs furent-ils de retour dans leur patrie, que la plèbe se répandit en invectives contre la réconciliation : on fut obligé de la désavouer; et l'on cria partout : « Plutôt le Turc que le pape. » Ces cris impies furent exaucés ; car en 1453, les Turcs s'emparèrent de CioDStantinople et de toute la Grèce , qui demeurèrent leur conquête.
Le nouveau pape, Nicolas V (1447), se montra tout dis- Nicolas v.
Fin
posé à un accord, en sorte que le synode de Bâle n'eut du svjo^e plus sa raison d'être : Félix Y abdiqua; la paix fut rendue à r&glise^ et le jubilé, célébré Tannée suivante, parut donner une solennelle consécration au triomphe de Rome.
Les deux conciles de Constance et de Bâle sont d*uoe autorité contestée, et ne figurent pas dans la série de ceux peints au Vatican. Si ses membres avaient su pourvoir avec prudence et charité à la réforme de TÉglise, ils eussent pu prévenir les désastres du siècle suivant. Mais l'accord une fois rompu, à défaut de la sagesse pratique des affaires et de cette prudente temporisation, une critique mal avisée eut l'audace de remplacer les abus ex:-
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stants par d'autres plus funestes encore : et il arriva . comme lorsqu'on se lance dans la voie des excès» que la puissance menacée sortit victorieuse sans même accorder les concessions auxquelles elle paraissait disposée. Ce résultat afTaiblit dans les populations la certitude de l'assistance divine promise à l'Église ; il substitua au sentiment la raison , à la foi l'examen individuel ; par suite les théologiens subtilisèrent sur les droits réciproques, et la catholicité se trouva divisée en deux camps , celui des papalins et celui des épiscopaux, qui, les uns et les autres, avaient des prétentions exagérées. Les évèques, ayant perdu cet esprit de soumission absolue, devinrent négligents, non-seulement à remplir leurs devoirs, mais encore à défendre leurs droits véritables pour consolider ceux qu'on leur contestait; ils se mirent à flatterie pouvoir civil , afln de s'en faire un appui contre les papes, et à rêver l'établissement des Églises nationales. Les papes, sentant chanceler en eux la conscience de leur propre suprématie , se jetèrent dans la politique pour la consolider; ils devinrent esclaves de leurs intérêts, et se montrèrent enclins à une morale inspirée par les circonstances. Placés en face des systèmes nouveaux d'équilibre local et de convenances purement politiques, ils perdirent la direction des intérêts généraux de la chrétienté ; et, séduits par une apparente victoire, ils ne sentirent plus le désir d'accomplir des réformes nécessaires , mais s'endormirent dans une sécurité qui devait amener une catastrophe.
AU DISCOURS vjn.
(A) — On a publié dernièrement un ouvrage en allemand sur l'époque de Louis de Bavière, intitulé : Die politischen und religiosen Doctrinenunter Ludwig dem Bayem (Landshut, 1858), dans lequel on expose les questions d'alors concernant les limites à assigner à l'autorité papale et à celle de l'empereur, en mettant surtout en relief Dante, Marsile de Padoue, Occam et Léopold de Siebenburg. Le premier de ces auteurs révèle la morale dans la Divine Comédie^ la politique dans la Monarchie^ en défendant la monarchie universelle par la Bible et Thistoire. Marsile, philosophe aristotélicieD, soutient la suprême autorité du concile, con- Toqué par l'empereur, comme étant le moyen de réconcilier la crosse avec Pépée. L'évêque de Bamberg dénie au pape le droit de transférer à d'autres la dignité impériale. Occam, dans son Campendium errorum, se montra le plus violent contradicteur du Saint-Siège dans l'intérêt des princes. Tout y est bien examiné au point de vue du moyen âge.
(B) — Dans le Statut de Ferrare de l'an 1270, la douzième rubrique porte : « Quod nullus se scovet, » et en marge on voit on fouet à nœuds, dont se servaient les Flagellants. Et le Statut dit : c Quia per inimicos Sancte Matris Ecclesie cum magna eau* tela tractatum fuit, et inventum fuit batimentum annis preteritis, in offensionem et periculum amicorum partis ecclesie, et in aliquibus partibus oportunum fuit quod amici ecclesie sibi in tali periculo providerent : quia enim dicitur quod tractatur simili modo batimentum de novo : idcirco vir nobilis dominus Obizo Estensis marchio.... statuunt et bannum imponunt, secundum quod inferius declaratur. » Et ici ils imposent des peines corporelles à tous ceux qui introduiraient la flagellation, ou qui se flagelleraient eux-mêmes, ou qui ne dénonceraient pas ceux qui se flagellent.
(G). — On attribue à Gerson l'ouvrage intitulé : De modis uniendi et reformandi Ecdesiam in cancilio universali; mais peut-