KOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS AU DISCOURS VIII
être à tort, puisque, pour ne rien dire des raisons extrinsèques, Tauteur s'exprime avec tant de violence contre JeanXXII, et tient un langage si peu bienveillant, si rempli d'inexactitudes sur la constitution ecclésiastique, qu'on serait tenté de le croire un partisan de Wiclef, bien plutôt que le chancelier de rUni^ersité de Paris.
(D)— On a fait cette réflexion que, même vis-à-vis de Jean XXIIl, pape contesté, le concile de Constance craignit d'outre-passer ses pouvoirs en le déposant ; en sorte que dans les procès- verbaux dudît concile il est expressément dit que le roi des Romains, les cardinaux, les députés proposèrent que c le pape consentit à sa propre déposition, promit de la ratifier, et en tant que de bescûn lenoaçàt eu personne à sa dignité. » On députa à cet eflet des cardinaux auprès de Jean XXill pour le convaincre de la nécessité d'al^ diquer, et celui-ci confirma lui-même la sentence de dôpositioiu
(£) — Le fondateur des Uussites soutenait que , dès qu'un prince tombait dans une faute grave, ses sujets étaient déliés d« leur promesse d'obéissance envers lui. Ses disciples poussèrent si loin Pintolérance, qu'ils voulaient qu'on punit de mort les excès dans le boire et dans le manger, Tusure, rincontinence, le parjure, le fait de recevoir une récompense pour des messes ou des absolutions, et de s'être rendu coupable d'un péché mortel quelconque *, telles étiient les conditions qu'ils mettaient à leur retour à l'Église catholique, qui refusa de plier devant una telle barbarie. Les frères de Bohême mettaient comme condition de leur réunion aux cathohques qu'on détruirait tous les instituts littéraires ou scientifiques, et qu'on déclarerait païens et publicains les professeurs de beaux-arts.
(F) — « Le pape, accompagné de toute la cour de Rome, de Tempereur des Grecs et de tous les évêques et prélats latins, ae rendit à Santa Maria del Fiore, que Ton avait convenablement décorée, et où Ton avait assigné d'avance les places que devaient occuper, soit debout, soit assis, les {«rélats de l'une et de l'autre Église. Du côté de TÉvangile se tenaient le pape et les cardinanz et prélats de l'Église romaine; de l'autre côté était l'empereur de Gonstantinople avec tous les évêques et archevêques grecs ; le pape était revêtu de ses habits pontifîatux, tous les cardinaux avaient le pluvial, et les cardinaux-évêques la tête couTerie do la mitre de damas blanc. Les évêques , tant grecs que latins, étaient en chape : les Grecs portaient des vêtements de soie à la mode grecque et d'une grande richesse ; le genre de tI«
HOTES ET ACLAIKCISSSnEIffTS AU DISCOUllS Vm. U9
lements des Grecs paraissait beaucoup plus grave et plus dipie qmt eehii des prélats latins.... La place qu'occupait i'emperaurli cette soleunilé était au maitre-autel du côté où Ton chante VÈ^ pitre, et de ce même côté, ainsi qu'il a été dit, étaient tous les prélats grecs. Teut le inonde était accouru à Florence pour voir si grand acte. £n face du siège du pape était un autre siège oourert de drap de soie pour Tempereur, qui avait, selon lamode grecque, une robe de brocart dsunasquinéti très-riche, avec «n petit chapeau à la grecque, surmonté à la pointe d'un très^beau j(^jau: c'était un homme superbe, portant la barbe selon l'usacpe grec. Autour de son siège étaient un grand nombre de gentilshommes de sa suite, vêtus aussi très-richement à la grecque; œs vêtements contribuaient à donner tant aux prélats qu'aux sécnliers un air de gravité. C'était un coup d'œil admirable que Yaih pect de ces belles cérémonies ; on y entendait réciter ks évaiH gUes dans les deux langues grecque et latine, comme il est d'usage dans la nuit de Noél à la cour de Rome. Je ne puis m'empêdher ici de noter ce fait k la louange des Grecs : dans l'espace de mille cinq cents ans et plus, les Grecs n'ont jamais changé leur vêtement Celui qu'ils avaient dès l'origine, ils le portaient encore au temps du concile, comme on peut le voir encore en Grèce au lien dit les Ghamps-de-Philippe, oti sont gravées sur le marbre beaucoup de scènes historiques, qui représentent des hommes vêtus à la grecque, comme c'était ia mode alors, i (Yespasumo FlQREifTJLNO, ViecVEugèfie IV.)
Aux nombreux catholiques qui ont écrit sur le concile de Florence, comparez Basile Popoff, étudiant en théologie de Moscou, qui en 1861 a publié un mémoire où il raconte cette dernière tentative d'union entre les deux Églises en se plaçant au point de vue grec, et en donnant de grands éloges à ceux qui représentaient son Église.
(G) — La copie la pluscomplète de cet acte esta la bibliothèque Laurentienne de Florence. Aux autres il manque la signaiture 4u grand syncelle. 11 en existe une aux archives d'État de cette ville. Dans les archives capitulai res de Milan, on en conserve un exemplaire authentique, écrit en latin et en grec, et revêtu des signatures originales du pape Eugène IV et de huit prélats latine, en outre de celle de l'empereur Paléologue, qui est en rouge vermillon, avec le sceau impérial. Dans IMrcAitno storico de 1^8K7, on a publié l'acte d'union qui commence ainsi : < Eogenius, ele. -cGonsentiente carissimo^lionostro Johanne Paleologo Romeerum imperatore illustriet... orientalem ecclcsiam representantibas. liS-
32^ \j:\> l: i: .i. m::>:: -::MrMS au d>cours vî::.
tentur celi et cxultet terra ; sublatus est enim de medio paries qai occidentalem orieDtalemque dividebai Ecclesiam, etpaxatqne concordiarediit : illo angiilariIapideChristo,quifiiitutraqiieaiiam, vinculo fortissimo caritatis et pacis utrumque juDgente parietem, et perpétue unitatis fœdere copulante ac contineute; poitqne longam meroris nebulam, et dissidii diatumi atram ÎDgrataznque caliginem, serenum omnibus unionis optatejubarilluzit. Gaadeat et mater Ecclesia, que filios suos, hactenns invicem dissidentes, jam videt in unitatem pacemque rediisse : et que antcain eorum aeparatione amarissime flebat, ex ipsorum modo mira concordia cam ineffabili gaudio, omuipotcnti Deo gratias référât. Cunctî gratulentur fidèles ubique per orbcm, et qui christiano censentur nomine matri catholice Ecclcsie colletentur. Ecce enim occidentales orientalesque Patres, post longissimum dissensionis atque discordie tempus, se maris ac terre periculis ezponentes, omnibusque superatis laboribus, ad hoc sacrum y comenicumconcilium desiderio sacratissime unionis, et antique caritatis reintegrande gratia, leti alacresque convenerunt, et inlentione sua nequaquam fhistrati sunt. Post longam enim laboriosamque indaginem, tandem Spiritos Sancti clementia ipsam optatissimam sanctissimamque nnionem consecuti sunt. Quis igitur dignas omnipotentis Dei beneficiis gratias referre suffîciat? quis tante divine miserationis divitias non obstupescat? cujus vel ferreum pectus tanta supeme pietatis magnitudo non molliat? Sunt ista prorsus divina opéra, non humane fragilitatis inventa; atque ideo eximia cum veneratione suscipicnda, et divinis laudibus prosequenda. Tibi laus, tibi gloria, tibi gratiarum actio, Christe, fons misericordiarum, qui tantum boni sponse tue catholice Ecclesie contulisti, atque in g^neratione nostra tue pietatis miracula demonstrasti, ut enarrent omnes mirabilia tua. Magnum siquidem divinumque munus nobis Deus largitus est : oculisque vidimus quod ante nos multi, cum yalde cupierint, adspicere nequiverunt. Convenientes euim Latini ac Greci in hac sacrosancta synodo ycumenica, magno studio invicem usi sunt, ut, inter alia, etiam articulus ille de divûia Spirîtus Sancti processione summa cum diligcntia et assidua inquisitione disciitcretur.
Item diffinimus Saiictam Apostolicam sedem, etHomanum Pontiflcem in universum orbem tenere primatum» et ipsum Pontificem Romanum successorem esse beati Pétri principis Apostolorum, et verum Christi vicarium, totiusque Ecclesie caput, et omnium Ghristianorum patrem et doctorem existere ; et ipsi in beato
H0TX8 BT ÉCL£mCISSElIENT3 AU DISCOURS Tni. 329
Petro pascendi, regendî, ac gubernandi universalem Ecclesiam a Domino nostro Jean Ghriito plenam potestatem traditam esso; quemadmodum etiam in gestis ycumenicorum conciliorum, et in sacris canonibns continetur ; renoyantes insuper ordinem traditnm în eanonibns ceteroram venerabilium Patriarcharum, ut Patriarcha Constantinopolitanus secundus sit post sanctissimnm Romanom Pontificem, tertius yero Alexandrinus, quartus antem Aatiochenus, et quintus Hieroaolymitanns, salvis videlicet prive legiia omnibus et joribus eorum. i
HteWa ■oJeatillnoo 0i littAralre. Paganlsm* dam l'art, dana la via.
Hérésie politique.
Parmi les nombreux préjugés littéraires dont les dé*' , Sf ^
'^ ^ ^ la prétendue
plortbles écoles de nos jours se sont servies pour *''*^J^ obscurcir les intelligences, il en est un qui fait do "oy«°«««moyen âge une époque sombre, mélancolique, de péni« tences et de jeûnes, de pèlerinages et de flagellations, de démons et de sorciers; une époque où la menace de l'autre vie troublait la vie présente, en faisait un désert aride, un exil expiatoire, où les âmes tremblaient devant des puissances mystérieuses, avides de la douleur et qu'on ne pouvait fléchir que par la douleur. Cependant, quiconque y porte un regard attentif, verra que les sentiments aflectueux avaient à cet âge reçu un développement qui alla jusqu'à nuire aux progrès de la raison; la chevalerie était uniquement fondée sur les sympathies, et c'est à elle que nous devons les récits qui ont le plus souri aux imaginations modernes. A la tétc de toutes les dévotions était la Mère du bel amour; le mysticisme était un excès de l'amour de Dieu, et de même beaucoup d'ordres monastiques portaient à l'excès l'amour du prochain; le spiritualisme était un mélange d'austérité et de douceur, même dans ces moines qu'on nous représente, miii-seulement dans les nouvelles, mais encore
dans les histoires, comme de bons vivants, de joyeux causeurs, amis du burlesque, et qui cependant portaient le drame jusque dans la chaire, qui commençaient et terminaient chaque cérémonie par des chants, qui composèrent toutes les laudes, et beaucoup de ces représentations, au moyen desquelles ils édiGaient et ils récréaient tout à la fois le peuple du Christ. Les petits vivaient heureux, parce qu'ils n'ambitionnaient pas de satisfactions plus grandes, et parce qu'ils considéraient les souffrances inséparables de la vie comme la conséquence inévitable du péché, mais une conséquence qui emportait avec elle une expiation, un mérite. Les chroniques parlent sans cesse des fêtes qui se répétaient à toute occasion; religieuses, ou populaires, ou aristocratiques, mais auxquelles toujours le pays tout entier prenait part. La demeure du paysan n'était pas troublée par les agents du fisc, et sa joie bruyante n'était pas interrompue par Tarrivée du gendarme; ses enfants n'avaient pas à redouter le fardeau de la conscription ; en résuipé, s'il nous était possible de nous dépouiller des préventions orgueilleuses et de Tégoïsme de nos jours, la vie du moyen âge nous apparaîtrait sous un tout autre aspect.
.,sa Kous devons également laisser aux écoles et à la foule
jinoFance. jes écrivains cette assertion, que le moyen âge ne savait rien, et que c'était la faute du clergé. Le moyen âge conserva toutes les connaissances de Tantiquité, je dis absolument toutes, et même il en ajouta un grand nombre d'autres. Le clergé, pour peu qu'il l'eût voulu, pouvait éteindre l'antique flambeau de la civilisation, puisque lui seul l'avait en main ; et, au lieu de l'éteindre, il sut le tenir bien haut et dans tout son éclat, répandant au
prix de ses efforts la lumière qui en jaillissait au milieu des calamités inénarrables de cette époque.
Où furent donc conservés tous les manuscrits de Tantiquité? qui les transcrivit? On dit que le clergé en a laissé périr quelques-uns par ignorance ou pour s'être servi de leurs parchemins en y écrivant des ouvrages qui pour lui avaient plus d'importance. Lors même que c'eût été de sa part une faute d'employer ses instruments propres pour son propre intérêt, cette faute eût été amplement rachetée par le mérite de tant d'ouvrages qu'il a fait arriver jusqu'à nous, et on peut louer son bon goût, en voyant que ceux qu'il nous a ainsi conservés, sont les chefs-d'œuvre du génie classique.
n ne faut pas oublier que les pays les plus instruits alors Hérésie
psurticnlioi
étaient l'Italie et l'Espagne, et que ce sont précisément ceux qui ont repoussé le protestantisme. En Italie généralement, si l'on discutait l'application, on ne s'attaquait pas au jurincipe : l'Inquisition au quinzième siècle eut bien plutôt à poursuivre des sorciers et des superstitieux que des hérétiques. Je ne sais point en effet quels furent ceux que combattit le fameux Jean de Gapistran, ni ceux qui, de la France et de la Lombardie, s'étaient réfugiés dans les montagnes de la Yalteline, et qu'alla convertir le bienheureux André Grego de Pescbiera, dominicain de Saint-Marc à Florence, qui mourut en 1455, après être demeuré quarante-cinq ans au milieu de ces bergers et de ces charbonniers des Alpes. Nous ne pourrions pas plus assurer ce qu'était la secte pythagoricienne^ répandue dans toute lltalie, à laquelle appartenait, disaiton, Arnaud de Villeneuve ; ou bien la société secrète qui avait juré la destruction du christianisme, dont parle avec épouvante la descente de saint Paul aux en--
fon^. Le chroniqueur Ser Gambi,en 1453, écrit que le m^ decin Jean Decani, qui ne croyait pas à la résurrection des morts, fut condamné à être pendu à Florence; et dans cette même année mourut Charles d'Ârezzo, chancelier de la Seigneurie, qui possédait de très -grandes qualités, c Que Dieu Tait en honneur dans le ciel, s'il Ta mérité (dit la chronique) ; ce n'est pas qu'on le croye, car il est mort sans confession ni communion , et non comme mi chrétien. » Le jurisconsulte Louis Cortusio, en mourant i Pavie le 1 7 juillet 1418, recommanda dans son testament i ses amis et à ses parents de ne pas le pleurer, sous peine d*étre déshérités de plein droit, tandis que celui qui rû*ait de meilleur cœur serait son légataire universel ; il recommandait en outre de ne décorer avec des tentures de deuil ni sa maison, ni l'église, mais de les orner de fleurs et de feuillages; il prescrivait^de^la musique en place du glas funèbre des cloches ; cinquante musiciens tant instrumentistes que chanteurs devaient processionnellement accompagner le clergé, en chantant des aUeluja, au milieu d*un concert de violons, de trompettes, de luths et de tambours, et on devait leur donnera chacun un demi-écu. Il ordonnait que son cadavre, placé dans une bière recouverte de draps de plusieurs couleurs gaies et éclatantes, serait porté par douze jeunes filles vêtues de vert, qui chanteraient des refrains joyeux, et recevraient une dot. II défendait qu'on porUt des cierges ; mais à leur place 11 voulait des branchesd*olivier, des palmes et des guirlandes de fleurs; il
(I) Ozanam, Philosophie de Dante. Il est utile d'ajouter à cette pro position, que Benvenuto d'imola, en commpntant lo passage du Dml^ où il est dit que le nombre des hôrctiques dépasse mille, a fait cet rédcxion qu'on pouvait évaluer leur nombre à plus de cent mille milliers et que ces maudits soot généralemem des hommes do ^aade condiUi
HiRÉSIE SCISSnnQITE IT LITTÉRAIRE. 335
tait aussi de son enterrement les moines habillés de noir. C'est ainsi qu'il fut enseveli à Sainte-Sophie arec des pompes nuptiales plutôt qu'avec des pompes funèbres. Notre siècle, qui s'entend si bien en fait de libertés, l'appellerait certainement un libre penseur.
Mais cependant le monde était transformé : les nations se fixaient sur le sol qui devait devenir leur patrie ; Tantique dvilisation se rétablissait, les découvertes se mul* tipliaient; partout on sentait de nouveaux besoins.
La littérature, qui ne bornait pas son action à polir la péripatéuciem
. . ^ mosnlnums.
société nouvelle, prétendait en modifier les croyances et la conduite, en la ramenant en théorie et en pratique vers le paganisme. Les sciences, élevées dans le sanctuaire et disciplinées par les scolastiques comme une armée sous la direction du Yerbe de Dieu, se mettaient maintenant à disserter, et, se propageant par la voie de la presse , mordaient le sein qui les avait nourries. En passant de la période croyante à la période de la controverse, l'homme par le raisonnement en était arrivé à se croire l'auteur de vérités qu'auparavant il recevait comme un don de la foi ; et, tandis que jusqu'alors la religion était restée telle que l'a définie Grotius, l'unique principe de la justice universelle, maintenant ce n'était plus exclusivement à l'Église qu'on demandait la meilleure manière de servir Dieu et le prochain. Platon avait dit : « La philosophie, c'est l'apprentissage de la connaissance de Dieu ; faire de la philosophie, c'est imiter Dieu \ > raisonnement qui le fit préférer aux autres philosophes par les premiers chrétiens, mais qui conduisit facilement à l'idéalisme. La philosophie sco-
(1) C'est ainsi du moins que Taffirme saint Augustin, de Civitate Deif VUI, 8.
lastique, tout armée de logique, avait pris pour oracle Aristote, un excellent maître en vérité, puisque chez lui on trouvait aussi la critique des autres systèmes, tandis que Platon ne donnait que ses propres dogmes. Aristote, lui aussi, proclame et démontre un Dieu suprême, une loi morale, une Ame immortelle ; mais le chrétien qui attend tout de Dieu, pouvait-il suivre comme un guide sûr le maître qui exagère la puissance de la nature et refficacité de la volonté humaine? Le maître qui érige en principe absolu la nature, pouvait-il rester l'oracle d'une science toute religieuse? Ajoutez qu'il arrivait en Europe traduit et commenté par des musulmans, qui lui avaient prêté des sentiments absurdes et des idées pleines de subtilités : ces infidèles en le traduisant avaient fait de l'auteur un théosophe, et, en observant le monde à leur mode fantastique, avaient confondu l'astronomie avec Tastrologie, et celle-ci avec la médecine. Les Italiens, en traduisant sur leurs traductions, y avaient superposé de nouvelles erreurs; et la critique n'était pas en état de s'apercevoir de Tallération, tandis que l'idolâtrie professée pour Aristote empêchait de le supposer en faute; delà naquit un amalgame de philosophie arabe , scolastique, chrétienne, conception bâtarde et stérile, une énigme indéchiffrable pour ceux qui voulaient la concilier avec la théologie dogmatique.
L'Islam, antipathique à toute espèce de culture civile et profane, répugne absolument au mouvement rationnel; cependant un instant la protection des califes lui donna un tel essor, qu'on vit surgir un âge d'or pour la civilisation musulmane , bien qu'il ait été exagéré par ceux qui accusent les Chrétiens d'avoir repoussé cette civilisation. Ceux des Italiens qui partagent
cette opinion, et qui tournent en dérision les croisades ou les blâment, devraient bien songer que l'Islam établissait le despotisme théocratique, où il n'y a ni famille, ni rangs, ni possessions libres, ni hiérarchie; mais au contraire une égalité absolue, au milieu de laquelle règne l'omnipotence d'un seul. Un tel despotisme, dont les Turcs nous offrent de nos jours l'expression la plus accentuée, comprima la civilisation arabe à ce point, que les musulmans n'en conservent plus ni l'empreinte, ni même le souvenir. Dans la chrétienté, au contraire, on entoura de respect leurs docteurs et leurs penseurs, on se servit même de leurs doctrines, principalement de celles d'Averroès, qui vécut vers l'an 1180 : il composa ce grand commentaire qui a fait dire que la nature a été merveilleusement bien interprétée par Aristote, et Aristote parfaitement par Averroès.
Les Arabes, après avoir reçu la révélation de Mahomet, avaient débuté dans les dissensions théologiques par l'éternelle question du libre arbitre et celle de la prédestination (Kadarites et Giabarites), d'où ils passèrent à celle des attributs de Dieu. Mais même chez eux il y avait des sceptiques, il y avait des incrédules ; les esprits oscillaient entre l'enthousiasme religieux et la libre pensée ; et le rôle qu'avait joué chez nous la Scolastique, fut rempli chez eux par le Kalâm, système de discussion rationnelle, soit pour examiner, soit pour défendre par la dialectique les dogmes attaqués. Façonnée à de tels exercices, la philosophie arabe élargit le cercle des problèmes posés par les Péripatéticiens, et admit le principe de l'éternité de la matière ainsi que la théorie de l'unité de Tintelligence.
C'est qu'en effet la philosophie d* Averroès s'appuie précisément sur le panthéisme; d'après elle, il n'y a
Avcrroi'd.
338 Discoum iz.
qn'une seule Ame, et Dieu, c'est le monde. La génàratioQ (selon ce philosophe) n'est qu'un mouvement. Tout mouvement suppose un sujet. Ce sujet unique» cette possibilité universelle, c'est la matière première. Gelle-d est douée de réceptivité, mais d'aucune autre qualité positive, c'est-à-dire qu'elle peut recevoir les modiGcations les i^us opposées entre elles; c'est une matière première, sans nom, ni définition : une simple possibilité. Chaque substance est donc étemelle par sa matière, c'est-à-dire en tant qu'elle peut exister. Celui qui prétendrait qu'une chose passe du néant à l'être, lui attribuerait une disposition qu'elle n'eut jamais. La matière n'a pas été engendrée et n'est pas susceptible de corruption. La série des générations est infinie à partir des deux extrêmes : tout ce qui est possible doit se réaliser, autrement il y aurait dans l'univers quelque élément qui resterait en repos; et dans l'éternité il n'y a pas de difiërence entre le possible et l'existant. L'ordre n'a pas précédé le désordre, ni celui-ci oelui-là; le mouvement n'a pas précédé le repos, ou vice versd. Le mouvement est continu ; tout mouve* ment est amené par un mouvement précédent. Si le mouvement de l'univers s'arrêtait, nous cesserions de mesurer le temps, c'est-à-dire que nous perdrions le sentiment de la vie successive et de Tètre ^
Cette unité des intelligences a été victorieusement réfutée par saint Thomas', et, au quatorzième siècle, par Ëgi jius de Rome, dont les œuvres ont été publiées dans les premiers temps de l'imprimerie ^ et plus tard par
(1) Voir Renan, Averroès et rÀverroùme, $• édit., p. 112,
(2) Voir ci-dessus la note 0, à l'appendice du discours IV, p. 183.
(3) De materi4 cœli contra Averroem. Padoue, 1493. — De intellectu posstbili, qnxstio a%uta contra Averroem. Venise, 1500.
IltlRHSlE SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE. 839
Gérard de Sienne et Raymond Lulle. Ces philosophes ne font autre chose que d'exécrer cet auteur impie, qui identifie l'âme de Judas avec eelle de saint Pierre, qui nie la création, la révélation, la Trinité, l'efficacité de la prière, celle de l'aumône et des litanies, la résurrection et l'immortalité, et qui fait consister le souverain bien dans les jouissances. Egidius Colonna de Home, dans son traité De erroriinu phUosophorumj accuse Averroès d'avoir rNiouvelé toutes les erreurs d'Aristote, bien moins excusable que lui parce qu'il attaque directement notre foi et blAme toutes les religions, tout aussi bien celle des Musulmans que celle des Chrétiens, parce qu'ils ad» mettent que la création succéda au néant; il appelle de pures imaginations les opinicms des théologiens» et soutient qu'aucune loi n'est vraie, bien qu'elle puisse être utile.
C'est précisément un des principaux reproches qu'on adresse à Averroès, que d'avoir mis en parallèle les lois de Moïse, ceUes du Christ et de Mahomet. Les Musulmans avaient fait le mélange pour seutenir leur religion ; mais Averroès y revint sans cesse par ses allusions dogmatiques aux très loquentes trium kgum^^ ce qui l'a fait croire l'auteur du livre des Trais Imposteurs^ devenu une arme dont on se sert pour frapper tous ceux qu'on veut discréditer.
Si vraiment les Scolastiques du treizième siècle sont d'accord pour condamner Averroès, c'est une preuve évidente que ce philosophe avait des docteurs qui le respectaient, et des écoles où l'on enseignait sa doctrine; et l'on ne se tromperait peut-être pas beaucoup, en at-
(1) Le texte dit mot caUemin.
340 DISCOUBS IX.
tribuant un peu ce résultat aux Franciscains, par opposition aux Dominicains et aux Thomistes. Assurément Roger Bacon parle d'Averroès avec respect.
C'est ici le lieu de rejeter deux autres préjugés d'école contre le moyen Age, en leur opposant deux faits étonnants. Le premier, c'est la rapidité avec laquelle, sans le secours de la presse, sans les postes, le petit nombre de livres qui existaient se répandaient partout. Les poésies des Troubadours, à peine écloses, étaient connues dans toute TEurope; Abailard avait à peine rendu publiques à Paris ses théories sceptiques, que tout à coup elles avaient pénétré jusqu'au fond de l'Italie. Les vers de Pétrarque, de son vivant même, lui donnaient une gloire aussi étendue que celle d'aucun poète de nos jours ; et on connaissait à Padoue et à Bologne, bien mieux que de notre temps, les ouvrages composés au Maroc et au Caire. Je suis porté à attribuer ce fait plutôt à la grande et compacte société des moines, qu'à l'activité des juifs.
L'autre fait merveilleux, c'est que, dans des siècles blftmés pour leur intolérance, on n'avait aucun scrupule de se faire les disciples des juifs et des musulmans, parce qu'on regardait la science comme un champ neutre, et qu'on se réservait le droit d'en condamner les abus. Les communications avec les Musulmans étaient établies d'un côté par l'Espagne, de l'autre par la Sicile, outre les voyages qu'on faisait en Orient : aussi les philosophes italiens ne furent-ils pas longtemps sans connaître Averroès. Mais celui qui, le premier, en introduisit les maximes dans les écoles, fut Michel Scott, en 1230, et grâce à elles, il fut accueilli à la cour des HohenstaufTen, ennemis des papes : Frédéric II, comme le roi Manfred,
donna rhospitalité à sa cour au traducteur allemand Hermann *■ .
On ne tarda pas à connaître le danger des doctrines d'Âverroès, aussi l'Église défendit-elle la lecture publique de ses ouvrages ; mais l'influence du Péripatétisme arabe se fit bientôt sentir sur les philosophes d'Italie, et principalement sur Albert le Grand, qui en 12&5, par ordre du pape Alexandre lY, composa à Rome un traité sur l'unité de Tintelligence, dans lequel on trouve déjà la distinction entre les vérités philosophiques et les vérités théologiques (A). Albert cite trente arguments à l'appui de cette assertion, trente-six contre, et il en conclut que l'immortalité individuelle de l'âme humaine a pour elle la msyorité des opinions. Assurément, au quatorzième siècle, Averroès était entouré de respects comme étant le meilleur des commentateurs d'Aristote ; et Dante le place en compagnie des plus fameux philosophes de l'antiquité, quoique ses CBuvres répandissent des doutes sur la vie future.
La renaissance qui suivit alors ce mouvement, fut pétnrqa plutôt littéraire que philosophique ; et tandis qu'on restait A^rroès encore fidèle au syllogisme, qui exclut les gradations et les modifications, on voyait s'introduire cette élégance ci*ezpression sous laquelle on aime à pallier les divergences d'opinions. Le représentant de cette renaissance littéraire est François Pétrarque, qu'on doit compter au nombre de ceux qui eurent le plus d'influence sur la culture intellectuelle de l'Europe, à cause des efforts qu'il tenta pour faire revivre la tradition classique, non pas tant dans sa forme extérieure que dans son esprit
(1) ffermanniLsÀlemannus translator Manfredi,nuper aD^regeCarolo devicti, dit Roger Bacon.
34t DISCOUIIS IX .
intime et ses allures indépendantes, disposé qu*il était 1 considérer alors le moyen âge comme la barbarie, et comme nn monument d'ignorance tout ce qui dérivait d'une autre source que des classiques. C'est pourquoi fl n'avait que du mépris pour les Arabes, et spécialement pour leur science médicale, sur laquelle étaient venues se greffer l'astrologie et l'incrédulité, et il conseillait de ftair tout ce qui venait de cette nation (B). Aussi, quand il entendait dire que nous pourrions égaler, et peut-être surpasser les Grecs et toutes les autres nations, à l'exception des Arabes, il s'écriait : 0 infamis exceptio! ô verHgo rerwn admirabUis! 6 italica vel sopita ingénia^ vtl eximcia! Cette manière de voir, jointe à ses convictions religieases, faisait qu'il se déclarait publiquement un des plus grands adversaires d'Averroès ; par suite, il se plaignait qu'on n'accordftt pas le titre de savant et de philosophe à tous ceux qui n'aiguisent pas leur langue ou leur plume contre la religion ; à tous ceux qui ne vont pas dans les rues et les carrefours disputer sur les animaux, montrant ainsi qu'ils doivent être classés parmi ces animaux. Plus on se montre acharné contre la religion, plus on parait aux yeux de ces philosophes un esprit ingénieux et savant : par contre, passe pour ignorant quiconque prend sa défense. « Quant à moi (ajoute Pétrarque), plus j'entends dénigrer la foi du Christ, plus j'aime le Christ et plus je me confirme dans sa doctrine, comme un fils, dont la tendresse filiale se serait refroidie, la sent se réchauffer lorsqu'il apprend qu'on attente à Thonneur de sa mère. Ces philosophes avaient coutume (dit-il ailleurs) d'apporter à la réunion quelque problème aristotélique , ou tel autre sur les âmes ; et moi je gardais le silence, ou je me moquais d'eux, ou je me mettais à dis-
HÉRÉSIE SCIElITinQUB ET UTTÉRAIRE. 343
courir de tout autre siqet, ou bien je demandais en souriant comment jamais Aristote avait pu savoir des choses dans lesquelles la raison n'a aucun rôle à jouer, et où Texpérience est impossible. Ils restaient confondus d'étonnementy se dépitaient en silence, et me regardaient comme un blasphémateur. »
Un des leurs, < de ceux qui pensent qu'on ne fait rien de bon si Ton ne déverse pas la calomnie sur le Christ et sur sa doctrine surhumaine, » alla trouver notre poète i Venise, et le bafouait, parce qu'il avait cité cette parole de l'apôtre des nations : fai mon maître^ et je sais en qui foi viis ma foi; et, ajoutait-il, < Garde pour toi ton chris- « tianisme, quant à moi je n'en crois pas un iota ; ton « Paul, ton Augustin et tous ces autres docteurs ont eu
< du babil, et rien de plus ; de grâce! fais-moi le plaic sir de lire Averroès, et tu verras conune il surpasse par
< son vol tous vos bouffons. > Pétrarque en fut indigné, et, tout pacifique qu*il était de caractère , il prit le philosophe téméraire par son manteau et le chassa dehors de sa maison (C).
Quatre autres de ces philosophes (b) s'efforçant, eux aussi, de lui faire partager leurs opinions, étaient dépités de le voir prendre au sérieux la religion et citer Moise et saint Paul ; aussi concluaient-ils que Pétrai que était un homme de bien, mais un esprit ignorant. < Si ces genslà (ajoute le poète en parlant des philosophes) ne craignaient pas plus les châtiments des hommes que ceux de Dieu, ils attaqueraient non-seulement la création du monde selon Timée, mais même la Genèse et le dogme du Christ. Lorsque la peur ne les retient pas^ ils combattent directement la vérité ; dans leurs conciliabules, ils se rient du Christ, et adorent Aristote sans le com-
prendre. Dans leurs disputes, ils avouent publiquement qu'ils ne tiennent aucun compte de la foi , ce qui revient à dire qu'ils cherchent la vérité en repoussant la vérité, qu'ils cherchent la lumière en tournant le dos au soleil. Après cela faut-il s'étonner qu'ils nous traitent d'hommes illettrés, puisqu'ils appellent Jésus un idiot î >
Pétrarque, ne se sentant pas assez habile pour les réfuter, engageait vivement Louis Marsigli, de l'ordre des I Augustins, à le faire, et à < frapper de nouveau ce chien enragé d'Averroès, qui ne cesse pas d'aboyer contre le Christ et contre la religion catholique*.» Pierre Pierre d'Abano (1250 à 1316) avait introduit les doc-
d'Abano. ^ '
trines d'Averroès à l'université de Padoue , et avec elles le matérialisme incrédule, et le système qui consiste à considérer toutes les religions comme égales, en les supposant nées sous certaines influences des étoiles (E) : c'est cette fantaisie de tirer l'horoscope des religions, que nous verrons plus tard reprise par Pomponace et par Pic de la Mirandole. Pierre d'Abano fut même accusé d'hérésie, mais en termes si vagues que quelques-uns l'accusent de ne pas croire aux démons, d'autres d'en avoir de familiers, qu*il conservait dans une fiole. La première fois il échappa aux poursuites de l'Inquisition ; mais la seconde il fut pris, et il mourut pendant qu'on lui faisait son procès, qui se termina par une déclaration d'hérésie, et par un ordre donné de faire exhumer son cadavre.
Autres Jean de Gianduno, qui, avec Marsile de Padoue, sou-
AYerroïstes.
tmt Louis de Bavière contre le pape, apprit ou enseigna
(1) Canem illum rabidum Aterroem, qui furore actus infando, contra Dominum suumChristuna,contraquecatbolicain fidem latrat. (£ptsl. ftne UXuXo 656.)
HÉRÉSIE SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAmE. 345
dans cette université rAverroïsme. Dans cette université professèrent aussi Paul de Venise et frère Urbain de Bologne ; ce dernier en 1334 donna un commentaire de rAverroïsmey et d'autres commentaires encore, et cela avant Gaetano Tiene (1387 à 1465) qu'on considère comme le fondateur de la science où devaient s'illustrer les Facciolati et Tommasino. Urbain , grâce au prestige que lui donnait sa ha\ite naissance, grâce à sa science, contribua grandement à répandre cette doctrine dans une suite de leçons, dont un grand nombre de copies furent répandues en Italie, où elles obtinrent dans les écoles un grand crédit pendant tout le siècle suivant. Paul de Venise (1429) de Tordre des Augustins, surnommé exceUerUissimiLS philosophorum monarcha^ admettait franchement l'unité de l'intelligence d*après A verroès, sans pourtant en déduire l'unité des âmes. Bien plus, il soutint cette thèse à Bologne dans une académie publique dans le chapitre général de son ordre contre Nicolas Fava. Mais quelque habile que fût la dialectique qu'il déploya au service de sa cause , Hugues Benzi de Sienne lui cria en pleine assemblée : « Fava a raison, et tu as tort. » Benzi étant l'adversaire, de Fava, Paul s'écria : < En ce jour Hérode et Pilate sont devenus amis..,>» K^ ces mots, l'assemblée poussa un éclat de rire.
Onufre de Sulmona, Paul de la Pergola, Jean de Lendinara, Nicolas de Foligno, Marsilius de Sainte-Sophie, Jacques de Forli , pour nous borner à citer les philosophes d'Italie, avaient à cette époque pris parti pour le péripatétisme d'Averroès à l'école de Padoue. Dans cette Viniversité, ainsi qu'à l'abbaye de Saint-Jean en Verdara ^ Bologne, les doctrines d'Averroès furent en vénération ; ^n 1440 Michel Savonarole l'appelle ingénia divinus homo^
et on vit déployer un entrain extraordinaire à le con^ menter Claude Betti» Tibère Ganœllieri de BologM, Ziroare, Zaccaria, Laurent Molino de Rovigo, Apollinaire Offredi, Barthélémy Spina, Jérôme Sabbioneta, Tliomas de Vio ; la célèbre dame vénitienne Gassandra Fedde obtint le grade de docteur en 1480, après avoir soutenu une thèse averroiste ; on accusait Nicoletto Yemia, qui professa à Padoue jusqu'en 1449, d'avoir répandu cette doctrine empoisonnée dans toute l'Italie *, et on sait que Nifo fut son élève ; mais de bons amis l'engagèrent à se rétracter. Si on voulait fouiller dans les archives de ces Universités, on trouverait dans les cahiers scholaires la preuve que beaucoup d'études y furent faites sur l'Averroîsme, qui régnait dans les écoles de la Yénétie, comme le Platonisme dans celles de la Toscane. Cependant François Patrizzî, originaire dlllyrie, qui eut la pensée présomptueuse de fonder une philosophie nouvelle , exhortait le pape à bannir des écoles l'étude d'Aristote comme incompatible avec le christianisme, avec lequel Platon était d'accord sur quarante-trois points, âtonidens. Mais si Aristote conduisait au matérialisme, Platon conduisait au mysticisme ; et tous deux à l'incrédulité. Gémiste Pléthon de Conslantinople (1355-1452), venu à Florence pour contrecarrer l'union de l'Église grecque avec l'Église latine, répandit les fantaisies du néo-platonisme : il affirmait que la religion de Mahomet et celle du Christ périraient bientôt, pour faire place à une autre plus vraie, et ayant beaucoup d'analogie avec le paganisme. Dans son Abrégé des dogmes de Zoroastre et cte Pythagore, il met en parallèle la théologie païenne avec la
(l) Riccoboni, De Gymn. Patav,, p. 134.
théologie chrétienne ; et, quoiqu'il eût procédé avec prudence, il se vit interdire cette sorte d'apostolat par le patriarche Gennadio. Son Traité des lois ^ resta inédit : c'est une apologie du polythéisme , dont il coordonne les dogmes en un système régulier de philosophie, avec une organisation, des lois et un culte, avec des fêtes, des hymnes et des prières en l'honneur de chaque Dieu. En réaaiBé, Pléthon nous apparaît comme le digne maître de ce Pomponius Laetus, qui en présence des papes professait ourertement l'intention d'annihiler l'œuvre de Jésus- Christ.
Plus nombreux encore étaient les philosophes dont Éeieotifiiie. les doctrines oscillaient entre Aristote et Platon, entre le paganisme et le christianisme : et en matière de religion l'éclectisme frise de bien près l'hérésie, s'il n'en est pas une. Nous avons déjà nommé iEgidius de Rome, issu de la très-noble famille des Colonna, disciple de saint Thomas , général des Augustins, puis archevêque de Boui^es, très-érudit dans la science des saintes Écritures et dans la philosophie aristotélique , surnommé le Doctar fundaliaimus. Or il déclarait qu'il y a certaines choses qui sont vraies aux yeux du philosophe, et qui ne le sont pas aux yeux de la foi catholique : comme si deux vérités contraires pouvaient subsister à la fois. Cette proposition fut condamnée sous Jean XXII, et l'auteur se rétracta ; mais cette /ufréne devint commune au quinzième siècle, et on en vint à soutenir de pures erreurs, telle que la mortalité de l'âme, l'unicité de l'intelligence, l'inspiration individuelle, sauf à dire que c'étaient des conséquences tirées des prémisses de Platon et d' Aristote, qui ne préjudi-
(1) Il a été publié en grande partie à Paris par M. Alexandre, en 1858.
ciaient en rien aux dogmes du Christ. Ainsi les deux écoles opposées s'accordaient pour ne point admettre la révélation, non pas en la combattant, mais en aflTeetant de n*en pas plus tenir compte, pour ainsi dire, que si elle n*eût jamais existé ; elles éliminaient la foi et toute force ou secours surnaturel, pour suivre seulement leurs propres manières de voir dans des problèmes de Tordre religieux, dont la solution importe à la morale autant qu'au bien-être de la société.
>£»Utt Marsile Ficin rendait à Platon un véritable culte : il allait jusqu'à faire brûler une lampe devant son image; il ne le séparait pas de Moïse, et il trouvait en lui l'intuition des mystères les plus profonds ; il assimilait le CriUm à un second évangile , envoyé du ciel ; au service de deux maîtres, et employant pour expliquer le philosophe des expressions tirées de l'Écriture sainte, il fait le panégyrique de Jean de Médicis en ces termes : Est homo FlO" rentiœ missus a Deo cui nomen est Johannes : hic venit ut de summa patris sui iMurentii apud omnes auctoritaU testinuh nium perhibeat. Et il met dans la bouche de Plotin ces paroles sur Platon : Hic est filius meus dilectus in quo rrnhx undique placeo : ipsum audite ^ . Dans son traité de ReligUme christiana^ il prouve la mission divine du Christ, en disant qu'elle a été prédite par Platon, par les Sibylles, par Virgile ; une autre preuve de sa divinité, c'est le témoignage très-favorable que les dieux ont rendu sur son compte. D'après ce philosophe, il faut que les prêtres soient savants, et que les savants soient prêtres; la vraie science c'est le platonisme. Toutes les religions sont bonnes, et Dieu les préfère à l'irréligion ; la religion chrétienne est la plus
(1) Dédicace du Jamblique et Proœmium à Tédition de Proclus. ;.!
HÉRÉSIE SOEIITIFIQUE BT LITTÉÇLAIRE. 349
pure, mais il y a des prophètes et des poètes dans chaque nation, tels qu'Orphée^Virgile, Trismégiste, les Mages, etc. Ficin traduisit des livres de chacun de ces auteurs sans en rechercher l'authenticité : les Ennéades de Plotin, les livres d'Hermès, les mystères égyptiens de Jamblique, les Œuvres de Denys l'Aréopagite, les Vers Dorés de Pythagore, les opuscules de Proclus, Xénocrate, Sinesius, Théophraste, Alcinoûs et Zoroastre. Dans le traité De vUd cœlitiis comparanddy il bâtit sur Tastrologie tout un système de la vie du monde, dans lequel toutes les forces, solidairement entre elles, et les idées et les coutumes se trouvent mises en correspondance avec les mouvements et les systèmes des astres. Dans la Theologia platonica de mmortalitate animée (1488), il fournit une quantité considérable de preuves sur l'existence de cette corrélation, mais il donne la prépondérance à la doctrine de l'émanation ; il assimile en outre Tintelligence et le bien à la lumière, la matière et le mal aux ténèbres. Dans ce syncrétisme, ce qui lui manque toujours, c'est l'esprit chrétien, la charité.
Michel Mercato, disciple chéri de Ficin, ne réussissait pas à bannir de sa pensée les doutes qu'il avait sur Timmortalité de l'&me. Un beau matin il est réveillé par le piétinement d'un cheval et par une voix qui l'appelle par son nom. Il se met à la fenêtre, et le cavalier lui crie : « Mercato I c'est vrai. > Il était convenu avec Ficin que celui des deux qui mourrait le premier, donnerait des nouvelles d'outre-tombe ; et c'était précisément au moment même où Ficin venait d'expirer.
On n'en était plus au temps où l'on se faisait des questions générales sur Aristote, sur Averroès et sur Alexandre <l'Aphrodisie ; mais tout était concentré autour d'un petit
8S0 DISCOURS Tlm
nombre de points capitaux, tels que œax-d : Ti est une belle iovention des législateurs ; le premier homme est sorti des causes naturelles ; les miracles sont des illusions ou des impostures ; les prières, Tinyocation des saints n'ont aucune efficacité ; et la doctrine des trois imposteurs renaissait 9 lorsque Pomponace lança contre la Providence ce dilemme : si les trois religions sont fausses, tout le monde est trompé ; si Tune des trois est la seule vraie, voici encore la majorité du genre humain abusée.
JJ^J^ Pierre Pomponace, né à Mantoue (1473-1525), d'un œ-
térieur peu séduisant, mauvais philosophe et faible logicien, était un parleur au langage fin, sonore etviL Tourmenté de l'incertitude de la vérité au point d'en perdre le sommeil, et d'avoir à souOrir de la fièvre et des étoordîssements (F), s'apercevant d'autre part que les efforts qu'on fait pour trouver la vérité attirent les risées du vulgaire, ei la persécution des inquisiteurs % il concentra toutes ses études sur la conciliation de la raison avec la foi. Lui reste-t-il un doute, il provoque des discussions sans avoir égard au dogme et à la discipline catholiques, et y répond sans difficulté. D'autres doutes naissent-îLs dans son esprit, chaque solution lui apporte de nouvelles incertitudes, et s'éloignant toujours d'un pas, il finit par sortir du cercle tracé par le christianisme et même de celui où se renferme toute croyance positive. Enfin ses doutes s'étendent jusqu'à la Providence et à l'individualité de l'ftme (G), il attribue aune pure invention de l'homme les idées morales et les récompenses de l'autre vie (H) ; en concluant il s'en rapporte entièrement à TËglise, tout en
(1) De fato, III, 7.
jirofessant la doctrine que cette dernière ne donne aucune solution satisfaisante.
Voulez-vous un exemple de la manière dont Pomponaoe vacille entre les autorités, ou comme il en rit T Trai* tant de la destinée de Tâme humaine, il répudie le pan* théisBÊByfnonsirwn ab Averrhoe excogitatum; « mais, dit-il, s'il fut vrai, comme beaucoup de Dominicains l'affirment, que saint Thomas eût reçu, réellement et en présence de témoins, toute sa doctrine philosophique de Jésus-Christ, je n'oserai pas éuiettre un doute sur aucune de ses assertions , quelque fausses et absurdes que je les recon* Dusse, et lors même que j'y verrais des illusions et des déceptions plutôt que des solutions ; parce que, suivtant Platon, c'est une impiété de ne pas croire aux Dieux ou aux fils des Dieux, quand même ils sembleraient révéler des choses impossibles. Que ce récit soit vrai ou non, je citerai de lui sur ce sujet des choses qui inspirent des doutes graves, et dont j'attends la solution de la pléiade d'hommes illustres de sa secte* »
Arrivé à ce point, après avoir déroulé toutes les preuves les plus spécieuses contre l'immortalité de l'âme, Pomponace conclut que ce problème, comme celui de l'éternité du monde, ne peut être résolu par aucune raison naturelle ; c'est pourquoi, il faut, dit-il, suivre l'avis de Platon, qui dans son traité de Legibus s'exprime ainsi : « Lorsque beaucoup de personnes doutent d'une même < chose, il appartient à Dieu seul de l'aflirmer.A II convient donc d'examiner ce qui est enseigné dans l'Écriture sainte ; et puisqu'elle affirme l'immortalité de Tâme, il n'est plus permis d'en douter ; il est vrai que ce dogme répugne aux principes naturels, mais vouloir s'en servir dans cette question ce serait outrager la foi (I).
358 Ducoims IX.
Imagine-t-on trouver un mode plus étrange d'acœpter la tradition religieuse?
Bayle trouve des motifs pour justifier Pomponace» et cela se comprend bien, puisqu'on le défendant, il se défendait lui-même. Ceux qui voudraient l'excuser peuvent alléguer l'incertitude des doctrines qui avaient cours sur l'essence de l'âme, puisque les Platoniciens en admettaioit trois, la végétative, la sensitive, et la rationnelle ; quant aux Péripatéticiens, les uns soutenaient l'unicité des intelligences, les autres, la multiplicité, mais en les faisant toutes trois mortelles. Pomponace voulut s'écarter de toutes les doctrines reçues alors; il démontra qu'aucune d'elles et bien moins encore celle d*Aristote, ne suffisait à prouver l'immortalité ; que d'ailleurs, à supposer même qu'on niât cette qualité de l'âme, ni la morale privée ni la morale publique n'en souffriraient ; que, bien plus, toutes deux en retireraient un avantage.
Il suit la même marche quant au libre arbitre. « S'il y t a, dit-il, une volonté supérieure à la mienne, une loi c imposée au monde, comment devrais-je répondre de « mes pensées, de mes mouvements? Or, une volonté,
< un ordre supérieur existe : donc toutes nos actions ne c peuvent se réaliser que selon une voie d^à tracée : que
< je fasse bien ou mal, je n'en ai ni le mérite, ni la peine.» Sur ce thème il arrange mille variations, puis il conclut qu'il n'y a pour lui d'autre refuge que dans la foi, et qu'il doit se soumettre aux décisions de TËglise.
Après avoir ainsi entrepris de démontrer que la théologie devait laisser pleine liberté de parole à la philosophie, allant plus loin, il prétendit que l'Église devait se résigner aux hardiesses de cette philosophie, puisque son pouvoir à elle, Église, penchait, à en juger
par des signes certains » vers sa décadence. Dans son traité des Enchatuements, il déclare s'en tenir à la nature, chaque fois que les preuves sufQsent à expliquer des phénomènes quelque extraordinaires qu'ils soient, et il nie absolument le miracle ; il n'admet pas qu'aucun fait, dans l'histoire sacrée ou dans l'histoire profane, soit au-dessus de l'ordre naturel, si on en excepte les faits appartenant à l'Écriture sainte (ce qui est une pure précaution oratoire) ; selon lui, toutes choses s'enchatnent dans l'ordre de la nature ; en sorte que les révolutions des empires et celles des religions dépendent des révolutions des astres. Les thaumaturges sont des physiciens consonamés, qui devinent les prodiges de l'ordre naturel et les relations mystérieuses du ciel avec la terre, et qui profitent de la suspension des lois physiques ordinaires pour établir de nouvelles croyances ; une fois Tiniluence disparue, les prodiges disparaissent aussi. Les religions tombent, et ne laisseraient derrière elles que l'incrédulité, si de nouvelles constellations n'amenaient de nouveaux prodiges et de nouveaux thaumaturges ; les étoiles, les constellations, les intelligences célestes déterminent l'application des lois fixes même pour les cas extraordinaires ; sous leur influence naissent et meurent les religions, à mesure que l'humanité se perfectionne, toutes ayant une origine, une existence, une décadence, sans en excepter la religion chrétienne elle-même ^
En tout ceci, Pomponace faisait preuve, dira-t-on, d'un esprit vigoureuxi supérieur aux temps et précurs^sur de beaucoup de théories nouvelles; mais était-ce un athée ou un hypocrite? Ses professions de foi n'enlèvent
(1) Hujusmodi législatures, qui Dei filii merlto nuncupari possunt, procurantur ab ipsis corporibus cœlestibus. {De incant,, lib. XII.)
à ses raisonnements rien de leur caractère .^ubiil ti
sophistique.
On Yoyait ainsi la philosophie mise en oppositkm absolue avec la l'eligion, sous prétexte de les concilier rime avec l'autre. Descartes aussi eut la prétention d'apaîier rétemel conflit qui existe entre la foi et le raisomnemoni^ en disant que la raison a son domaine exclusif, où la tradition ne doit pas pénétrer ; c'est ainsi que la foi a une sphère réservée, fermée à la libre pensée ; en d'antres termes la religion est une chose, la philosophie en est une autre; elles doivent trouver la paix dans leur isolement réciproque; il n'est pas nécessaire de faire un choix; il suffit de reconnaître le domaine légitime de dtacmie. Si Ton veut y regarder de près, tous les ouvrages remarquables de répoque de Descartes s*appuient sur cette base. Certes la philosophie a quelques parties qui diffèrent de la théologie, par exemple la logique et la psyclio* logie expérimentale ; mais sur des points essentiels, tels que le principe et la fin des choses, Dieu et notre destinée, un homme pourrait- il avoir deux opinions contraires? comment agir entre deux sciences, dont Tune vous dit oui, et l'autre vous dit non? (J)
L'ouvrage de Pomponace fut brûlé publiquement à Venise; plusieurs philosophes entreprirent de le réfiater, tels qu'Alexandre Achillini avcrroïste scolastique (K), Nifo, et Ambroise archevêque de Naples, contre lesquels l'auteur se défendit lui-môme ; puis par Contarini qui fut depuis cardinal, et par les trois frères Barthélémy de Pise, Jérôme Bacellière et Sylvestre Prieira.
En effet, les moines suivaient ces erreurs d'un œil vigilant, et faisaient tous leurs efforts pour les combattre; le^ philosophes gémissent toujours de l'opposition des porteurs
HÉRÉSIE SCIENTIFIQUE BT LITTÉRAIRE. 35b
dô froc: Pomponacei BoUmmenti se plaint d'ua érémitain de Naples, qui, dans ses prédications à Mantoue> Tavait dénoncé comme un hérétique et un impie, tandis qu'au contraire le cardinal Bembo avait pris sa défense à la cour du pape, et n'avait trouvé dans son traité de ImmorkUUau rien de contraire à la vérité, opinion partagée également par le maître du sacré palais. En effet, grâce à ses continuelke protestations de soumission et à sa conduite irr6* INTOchable, il put continuer à professer, sans avoir aucune crainte à redouter ; après sa mort, on érigea en son hon^ neur une statue, et son corps fut déposé dans la tombe d'un cardinal ; mais alors on put y lire une épitaphe ainsi conçue : « Ci-gît enseveli. — Pourquoi? — Je ne le sais, et c n'ai point envie de connaître si tu le sais oui ou non. — ^
< Si tu te trouves bien , tant mieux. Pendant ma vie,
< j'étais bien. Le suis-je maintenant, oui ou non? En « vérité je ne pourrais le dire. »
Tout sentiment devenant facilement chez nous une philosophes
hétérodoxes.
passion, Pomponace exerça une assez grande influence sur ses contemporains : aussi chaque fois qu'un profes* seur commençait les dissertations ordinaires, les Jeunes gens l'interrompaient en criant : < Parlez-nous des âmes,» afin de savoir dès le début quelle était sa manière de voir dans les questions fondamentales.
Ces opinions philosophiques trouvèrent des adhérents chez Simon Porta, Lazare Bonamico, Jules César Scaliger, Jacques Zabarella, et Daniel Barbare, qui disait : « Si je n'étais chrétien, je suivrais en tout la doctrine d'Aris» tote* ; » chez Simon Porzio, dont l'ouvrage sur Tftme est qualifié par Gessner < plus digne d'un porc que d'un
(1) De Thou, Mém.y p. 235.
homme :» cependant une telle œuvre ne lui suscita aucun ennui. André Gesalpino, illustre naturaliste, attribue à la putréfaction, à l'époque où la chaleur envoyée par les corps célestes est la plus intense, la génération sponotieotto tanée des choses. Galeotto Marzio de Nami, dans ses dis-
lUndo.
sertations De incognitis vulgo^ qui renferment beaucoup d*erreurs,^t entre autres cette afOrmation, que quiconque vit selon les lumières de la raison et de la loi naturelle, obtiendra le salut étemel, mit en parallèle les dogmes catholiques avec les mystères du paganisme, dans l'intention manifeste de faire considérer ces derniers comme aussi dignes de foi que les nôtres ; aussi fut-il arrêté à Venise par ordre de l'Inquisition, exposé sur une estrade, coiffé de la mitre de carton illustrée d'images diaboliques, et obligé de se rétracter. Ayant échappé ensuite à un plus rigoureux chltiment, grâce à la protection de Sixte IV, qui avait été son élève*, il retojrna en Bohême et en Hongrie, où il avait habité autrefois, étant bibliothécaire et précepteur du fils de Mathias Corvin, et il en sortit pour accompagner Charles VIII en Italie, où il fit une chute de cheval qui lui disloqua entièrement le corps, étant Mathieu P^r pareuthèsc très-replet de sa personne) Mathieu Palmieride Pise, connu comme l'auteur de la Fie civite (1483), et à qui Marsile Ficin adressa une lettre en sa qualité de poète théologien, composa un poëme en tercets à l'imitation de Dante, intitulé Città di vUa (Cité de vie) (L), dans lequel il soutenait que nos âmes ne sont autres que ces anges qui, dans la rébellion, ne furent ni pour Dieu ni contre Dieu, mais qui restèrent neutres. L'Inquisition condamna cette proposition ; aussi le poëme ne fut-il jamais publié,
(1) Sanudo raconte ce fait (Berum Ital. Script., XXII, p. 1206) et dit que Manio était de la ville de Montagnana.
et du reste il ne méritait pas cet honneur. Les faiseurs d'histoires n'ont pas manqué de dire, selon leur habitude, que l'auteur fut brûlé avec son livre, tandis qu'il est constant que Florence paya ses funérailles en vertu d'un décret public ; et que Rinuccini prononça son oraison funèbre, en montrant du doigt, pendant les obsèques, dans le cercueil ouvert, posé sur le cadavre ce même livre dans lequel Palmieri chantait que l'âme, délivrée de sa prison terrestre, passe par plusieurs sphères pour arriver enfin à la patrie céleste.
Palmieri avait joui d'une grande considération près de ses contemporains; il avait assisté comme mandataire de sa patrie au concile de Florence, et avait été envoyé comme ambassadeur près de plusieurs papes. Il écrivit son livre dans une bonne intention, et le termina par ces mots : LauSy honory imperium et gloria sit Omnipotenti Jesu Christo per infinUa sœcula sxciUorum, Amen. Son portrait, où il est représenté dans l'attitude d'un fidèle qui prie la Madone, resta exposé sur l'autel de Saint-Pierre-Majeur.
Son livre achevé, il le donna pour être censuré au chanoine Léonard Dati, qui fut ensuite secrétaire du pape et évêque de Massa : celui-ci le remercia de ce prxclarum ùpus mihi longé graiissimumy en ajoutant qu'il lui serait imputé à mérite, et qu'il serait utile aux chrétiens, en leur facilitant la conquête de la cité éternelle.
Palmieri avait inspiré au peintre Sandro Botticelli un tableau représentant l'Assomption de la Vierge, entourée d*une gloire de petits anges qui lui servaient de couronne. Gomme on avait répandu sur son livre d'étranges bruits, que le public accueillit avec sa légèreté habituelle, on crut que le tableau aussi avait une teinte d'hérésie ; et comme chacun y voyait le fantôme créé par son imagi-
958 DiSGOfms TX.
nation, les ecclésiastiques se Tirent forcés de cooTrir cette toile, jusqu'à ce que, l'eflbrrescence des esprits 8*6* tant calmée, ils la rendirent à la vénération des fidèles.
iooietto Niooletto Yernia de Padoue répandit ailleurs le système
de l*onité d'intelligence avec une telle chaleur, qu'il Ta- ▼ait, disait*on, persuadé à toute Tltalie^ Pierre Barozxi, évoque de Padoue, eut le talent de le déterminer à com* poser un livre (1499), dans lequel Vemia, rétraetttiC tontes les opinions erronées qu'il avait défendues pendant trente ans, démontre qu'il y a autant d'&mes que de corps et finit dans sa conclusion par préférer le titre de chanoine à celui de philosophe supérieur.
Augustio II eut pour disciple le Calabrais Augustin IHpho qui
Calabrais, souteuait {De intelUctu et dxmonibusy 1492), qu'il n'y avait d'autre substance distincte de la matière que les iateUigences qui reçoivent leur impulsion des cieux ; qu'il n'y a dans l'univers qu^lne seule âme et une seule intel* ligence, qui vivifie et moditie les êtres à son gré. Las moines réfutèrent son système, et il eût été eu danger d'encourir un chdtiment, sans le secours de l'évéque de Padoue qui l'y Qt échapper et le détermina à corriger sen ouvrage, aussi bien qu'à modifier son enseignement. CSependant Nipho obtint les faveurs de Léon X, cpA le fit comte palatin, et lui accorda un subside en argent, pMir démontrer dans un écrit, contre Topinion de Pomponace, qu'Aristote soutient le dogme de l'immortalité de l*âme.
lîomonuimB. Le réalisme domina longtemps dans l'école de Padoue. Regiomontanus y donnait des leçons sur Al-Fargani, eC bien avant dans le dix^septième siècle, on y ensdgBait des doctrines que nous ne pouvons considérer comme
(f ) Naudée, is Judieio de A, !tifho.
un progrès de l'esprit humain, mais comme un retour fers la scolastique du moyen âge et le péripatétisme arabe; néanmoins cet enseignement, tout en s*écartant des traditions, conduisait peu à peu les esprits à Tindépendance de la pensée, à la science laïque et rationnelle.
Gismondo Malatesta, qui, méconnaissant sa qualité de oismondc feudataire deTÉglise, la frustrait des services qu'il lui de- **dÔÎS** vait, fut excommunié en 1461 par Pie II; au nombre des speronspei délits dont il était accusé et pour lesquels il fut brûlé en effigie, figurait celui de ne pas croire à la résurrection des corps et à l'immortalité de l'âme*. Paul Mathias Doria de Naples avait préparé un ouvrage intitulé : Vidée d'une par^ faite république ; mais l'impression' en fut suspendue, et on brûla ce qui avait paru comme souillé d'immoralité et de panthéisme. Speron Speroni répondit à Pie IV qui lui disait: « Le bruit court dans Rome que vous croyez bien peu ; — « J'ai donc ici un avantage en venant de Padoue, où l'on dit que je ne crois à rien.* Et peu avant de mourir, il s'écria : « Dans une demi-heure je saurai clairement si l'âme périt ou si elle est immortelle ^ »
Jean Pic de la Mirandole, seigneur doué d'une grande jean pic
de
fortune, d'une prodigieuse intelligence, avait été élevé à UMirandoie. la cour de Laurent de Médicis dans ce système de philosophie mixte où la cabale, le gnosticisme, le néo-platonisme et le judaïsme s'unissaient à la littérature classique et aux maximes d'Aristole, d'Épicure et d'Averroès, pour jeter les âmes dans le doute et dans ce que nous appellerions aujourd'hui le rationalisme. U eut pour mattre Elle del Medico, juif averroïste qui composa pour son
(1) Commentaires de Pie II.
(2) Zilioli raconte ce fiaùt dans un manuscrit de la Bibiioikèque Jfarctana.
360 DISCOURS n.
élève divers traités philosophiques, dont un sur Tlntellect et la Prophétie(l492), et un commentaire sur le livre de la Science du monde (1485) ; on fit plusieurs éditions à Venise (1506, 1544, 1598) de ses annotations sur Averroès, de ses questions sur la création, sur le premier moteur» l'être, l'essence et l'unité. Au sortir d'une pareille école, Pic professait qu'il avait appris à ne jurer sur la parole de personne, mais à étudier sans exception tous les maîtres de la philosophie, à apprécier la valeur de tous leurs ouvrages, et à connaître les différents systèmes sous lesquels ils se groupent: aussi poussait-il l'indépendance jusqu'à croire que « l'or pur, bien que frappé au coin tudesque, valait mieux que l'or faux frappé au coin élégant deRome^»
A l'âge de vingt-quatre ans (i486), il envoyait dans toute l'Europe un défi dans lequel il se disait prêt à soutenir à Rome neuf cents tlièses, dialectiques, morales, physiques, etc. ; dont quatre cents avaient été tirées des philosophes égyptiens, chaldéens, arabes, alexandrins et latins; quant aux autres, elles étaient ses propres opinions. Personne ne répondit au défi, bien que Pic eût annoncé qu'il prenait à sa charge les dépenses du voyage; mais sa hardiesse blessa l'amour-propre des savants, et de ce fatras ils parvinrent à extraire treize propositions qu'ils déférèrent au pape comme entachées d'hérésie. On y remarquait les suivantes : Jésus-Christ n'est pas descendu en personne aux enfers, mais seulement quant au résultat; une peine infinie dans sa durée ne pouvait pas être imposée au péché d'un être fini ; il n'était pas sûr que Dieu ait pu s'unir hypostatiquement même à une
(1) Non est qui puriim aurum non malit habere sub Tcutonum nota, quam sub Romano sjmbolo factitium. ;Lcttre à Ermolao Barba ro.)
HÉRÉSIE SCIENTinQUE ET LITTÉIUIRE. ., 361
créature non raisonnable; la science qui nous écl&ire dayantage sur la certitude de la doctrine du Christ, est la magie et la cabale ; comme le sentiment est indépendant de la volonté, de même croire ne dépend pas de notre volonté ; les miracles de Jésus-Christ ne sont pas une preuve évidente de sa divinité par l'opération en ellemême, mais par la manière dont il les a opérés ; l'âme ne connaît rien aussi distinctement qu'elle.
Le pontife, après mûr examen, les condamna, et Pic les défendit dans une apologie, puis dans VHeptaplus de septU formi sex dierum geneseos enarratione, et dans le traité de Ente et Uno, En lisant ce jargon scolastique il n'est pas facile, pour moi du moins, de se faire une idée claire du livre ; cependant on peut dire qu'il a pour but unique de concilier Platon et Aristote, la théologie païenne avec la mosaïque et avec la théologie chrétienne.
Il se vantait d'avoir été le premier en Italie qui se fût rendu compte du système théologique de Pythagore; d'avoir démontré que l'unité numérique est basée sur l'unité métaphysique, laquelle est au-dessus de l'être. Il regardait comme des allégories les livres de Virgile, de Platon et d'Homère, et il appliquait la même méthode aux livres saints. 11 s'était procuré à grands frais certains ouvrages d'Esdras qui donnaient une explication de la doctrine mosaïque et des mystères, et, les supposant authentiques, il se servait de ceux-ci et de la cabale pour interpréter librement Moïse.
Dans son Heptameron, il expose la Genèse de Moïse, en la considérant comme une allégorie, et en la traitant comme les Néoplatoniciens auraient pu traiter la mythologie, il fait parade d'érudition orientale et occidentale. « Moïse et les prophètes, le Christ et les apôtres, Pytha-
g<Nre et Plotarque (dit-il), et généralement les prêtres el les philosophes du monde ancien ont voilé leur sagesse sous des images, parce que la foule n*était pas capable de goùter cet aliment de la vérité, et ils ont donné à leur ptrok un sens tout différent de celui de leur pensée. Il eslhors de doute que Moïse, dans l'énumération des six jours, n'a pas entendu parler de la création du monde visible; etl première vue cela semble une naïveté» attendu rhabitode des sages de l'antiquité de recouvrir du voile de l'allégorie les choses suMimes. Le Christ en fit autant, lorsqu'il parlait en paraboles au peuple, et c'est pourquoi saint Jean , qui fut plus que les autres initié aux mystères, écrivit bien plus tard qu'eux; c'est pourquoi aussi saint Paul refusait la nourriture substantielle aux Corinthiens» encore charnels, et Denys rAréo{)agite conseillait de ne pas prendre pour sujet de thèse écrite les dogmes les i^us profonds; le Christ confia dans le plus grand secret quelques vérités à ses disciples, qui les transmirent par la parole; aussi la connaissance de ces vérités coostitue-i-eHe la base la plus solide de notre foi. — On n'arrive à la fci qu'au moyen de la cabale, qui nous apprend, par exemple, pourquoi le Christ dit qu'il existait avant Abraliam, et qu'après loi il enverrait le Paraclet, et que lui venait avec l'eau du baptême et le Saint-Esprit avec le feu. »
Qui ne voit où pouvait conduire un tel éclectisme î S'il recevait des applaudissements dans les académies et à la cour des Médicisoù telle était la mode, il ne pouvait pas plaira à Rosne ; car, quoiqu'il se retranchât derrière des protestations réitérées de soumission aux décrets de VÉr fl^iae, au fond il voulait se substituer à l'Église dans la définitioD et l'explication des dogmes au moyen de la cabale et de la science hébraïque. Innocent YOI disait : c Pic ée b
HÉRÉSIE SClENTinQUI VT LITTÉRAIRE. Sfô
Hinmd<^e finira mal, et il sera un jour brûlé, pois il sera maudit pour réternité eomme tant d'autres ; les causes de la fd sont trop délicates, et sur ce terrain je ne puis le tolérer. Qu'il écrive des poésies, ce sera mieux dans son r61a. > Malgré les recommandations de Laurent le Magnifique (M), jamais le pape ne Toulut révoquer la condamnation, bien qu'il défendit qu'on caus&t à l'auteur le moindre désagrément. Pic, toujours plus enfoncé dans ses études, était si content de son sort, qu'il n'entreroyait qn^irn motif de murmures ccmtre la Providence : le cas où fl viendrait à perdre l'écrtn qui renfermait ses écrits; mais il ne pouvait se tranquilliser depuis qu'il avait encouru la désapprobation du pape. Cependant, bien qoil l^otestât de nouveau de ses sentiments catholiques, il ne voulait pas avouer qu'il s'était trompé en soutenant certaines pnqK)sitiotts, même ain:*ès qu'elles eurent été cour damnées par la bulle pontificale.
n ne manquait pas de gens qui le poussaient à rompre avec Rome, et à exciter un grand scandale; nuûs edui qui avait goûté la vanité de k scince revint au oeeur du Christ et à la charité, répétant la sentence de saint françois : « C'est aux œuvres qu'il fuit m»^ surer la science de l'homme^. » Alors il se mit à défendre contre les attaques des Hébreux la fidélité de saiiiÉ Jérôme dans la version des psaumes ; il voulait même composer un grand ouwlsige pour réfuter les sept ennemis de l'Église; mais il ne put achever que la partie où il combat les astrologues. Il macéraU son corps, récitait Foffice comme les prêtres, et employait « la>our et la nuil tout entière à lire les saintes Ëcritnres , contenant,. dMNdt-îl, eertaineiDrce supérieure, vive el ef iieaee, qui possède
(1) « Ognuno aa quanto op«ra. »
• fltprlti.
364 DISCOURS n.
le merveilleux pouvoir de convertir l'Ame du lecteur h Tamour divin. » Il eut même l'idée de prendre une croix et d'aller pieds nus prêcher Jésus-Christ. Enfin, il obtint d'Alexandre VI une bulle qui déclarait que jamais, pour les thèses antérieurement condanmées, Pic n'avait encoum la moindre censure ecclésiastique ou même une mauvaise note, qu'en tout cas il en était absous. Il mourut dans des sentiments pieux, en 1494, entre les bras des Dominicains, dont il se proposait de prendre l'habit. Mais la philosophie se mettait toujours davantage en leoréiioie lutto avec la foi : « on ne passait alors pas pour un geniginté tilhomme et un bon courtisan, si on n'avait pas quelque opinion erronée ou hérétique sur les dogmes. » Les gens modérés croyaient rendre hommage à la foi en s'abstenant de toute réflexion sur elle, en acceptant les dogmes sans examen, avec cette paresse voluptueuse que, dans des temps rapprochés du nôtre, un esprit fort appelait l'indifférence et la nonchalance qui s'endort le verre en main et éteint les lumières.; Déjà on vivait plus par l'entendement que par la conscience ; la raison, en devenant plus forte, faisait taire cette conscience, corrompait le cœur, et mêlait à tout une superstition puérile, d'où résultait un matérialisme simple et pratique, une oisiveté voluptueuse, telle qu'on eût pu dire l'Italie tout entière transformée en un vaste Décaméron.
Ce syncrétisme railleur se manifestait, comme il advient des caprices de la mode, même avec un caractère de frivolité tel qu'on le rencontrait à la cour des Médicis dans les disputes philosophiques et théologiques qui s'y engageaient fréquemment. Nicolas de Mirabilibus, de l'ordre de saint Dominique , raconte comment, post canvivium magnificè ac splendide factum au palaiade Laurent de Hé-
dicis» on mit en discussion une thèse, affichée dans l'église de Sainte-Réparate des Frères Mineurs. Elle consistait à dire que le péché d*Adam n'était pas le plus grand de tous les péchés. Frère Nicolas fait la répartition des arguments produits par les différents interlocuteurs, et spécialement par Laurent le Magnifique.
Partout, mais peut-être plus encore en Italie, l'ironie bouffonne s'exerce à attaquer les conyictions, et à parodier les questions les plus sérieuses, quand elles sont agitées. C'est avec cet esprit que Louis Pulci, dans son poëme bizarre du Morgante, qui est un éclat de rire de la terre contre le ciel, a dit :
Gostor che fan si gran disputazione Deir anima, ond' ell' entri ed ond' ell' esca, 0 corne il nocciol si stia nella pesca, Hanno studiato in su n' un gran mellone.
e Ceux qui engagentde si grandes discussions sur l'âme, sur son origine et sur sa fin, ou sur la manière dont le noyau tient à la pêche, semblent faire une étude sur les profondeurs d'une citrouille. >
Ces questions étaient portées jusque sur la scène, et il existe un manuscrit à la ci-devant bibliothèque Palatine de Florence, contenant un drame du xv« siècle, intitulé les sept Dormants^ dans lequel Tiburtius et Cyrille soutiennent que, d'après Aristote, la résurrection des morts est contre nature ; le chrétien Faustinus défend l'opinion contraire et conclut ainsi :
Se Aristotel nol crede, le credo io, Se non lo fa natara, lo fa Dio.
« Si Aristote ne la croit pas moi, j'y crois ; si la nature ne l'opère pas , c'est Dieu qui l'opère. » Faustinus raconte à l'empereur Théodose les iiyures que
3e6 Discouas iz.
lui ont dites les philosophes, et Tempereur appelle ta théologiens et les philosophes k discuter en sa présence; mais comme ils n'aboutissent pas à une conclusion, l'eBipereur les congédie, se revêt d'un cilioe et prie Dieu de manifester la vérité. C'est ici qu'intervient le fameux miracle des sept dormants.
Il y eut certains philosophes qui faisaient brûler un petit cierge devant l'image de Platon ; telle académie célébrait des fêtes k la mode antique, en sacrifiant un boue; beaucoup de gens changeaient leur nom de baptême^ comme s'ils eussent rougi de porter celui d'un saint, et d'Antoine, Jean, Pierre, Luc, on faisait Aonio, Gianni, Pierio, Lucio ; on changeait Victor en Yittorio ou Nicio, aMarino en Glaucus, Marc en Gallimaque, Ifartin en Marzio, et ainsi de suite, puiina Paul II s'cffraya de ce paganisme, et fit faire des procès
mponias contre quclqucs-uns de ses propagateurs, parmi lesquels Pomponius Lœtus et Barthélémy Sacchi, dit le Ptolino, parce qu*il naquit à Piadena (en latin Platina), en 1421. L'accusation était fondée sur le motif que ces hommes latinisaient les prénoms, et que, suivant les doctrines platoniciennes, ils élevaient des doutes sur l'âme et sur Dieu. A cela ils répondaient qu'en vénérant Platon, ils suivaient l'exemple de saint Augustin ; que philosophes et théologiens, tous alors disputaient sur ces points, pour arriver à la vérité; que du reste, ils ne désobéissaient pas à rÉglise, que loin de là ils se conformaient aux pratiques qu'elle imposait (N), et qu'ils n'avaient jamais laissé passer un an sans se confesser et sans communier.
Il est d'un bel esprit de féliciter quelqu'un pour avoir été persécuté par les papes, et de lui faire un mérite de ce que les papes ne pouvaient se dispenser de condanmer .
Mais d'après la lettre où Platina, du fond de sa prison, raconte au cardinal Bessarîon son procès, on peut voir comment l'académie instituée par Pomponius Laetus tendait à transformer le paganisme littéraire en un paganisme religieux, puisque ses membres célébraient par des sacrifices le jour anniversaire de la fondation de Rome; puisque, enfin, Pomponius s'agenouillait chaque jour devant un autçl dédié à Romulus (0) et qu'il ne voulait lire aucun livre d'une date postérieure à la décadence de l'empire, fût-ce même la Bible et les Pères. Quand même ce paganisme se serait borné à la littérature , il n'est pas d'esprit droit qui ne conçoive le tort notable que faisait à la logique, à la morale et à l'esthétique une doctrine qui entendait que le Christ et la rédemption cédassent la place à la volupté païenne, et aux plaisanteries contre les vertus domestiques et sociales.
Afin que les actes de la chancellerie fussent rédigés en style élégant, Pie II avait attaché à celle-ci un collège de soixante abréviateurs, tous hommes lettrés. Ceux-ci abusèrent de leur position pour faire un-trafic des rescrits; c'est pourquoi Paul II, voulant que tout fût gratuit, supprima ces charges sans avoir égard au prix qu'elles avaient coûté aux titulaires. Figurez-vous le nombre d'ennemis que le pape se fit I Et c'étaient tous des écrivains. De ce nombre était Platina, qui crut effrayer le pape en le menaçant d'écrire contre lui, et d'engager les princes à réunir un concile pour réparer une telle injustice. Ce procédé parût un crime d'État (P); et comme il s'y joignît le soupçon d'une conjuration contre le pape, Platina ftit arrêté avec d'autres et mis à la torture, d'abord pour crime de félonie, puis d'hérésie, accusations qui toutes deux ne forent pas prouvées. Retenu en prison pendant quatre
mois et sans feu, ainsi qu*il s*en plaignit, Platina, pour se venger, composa une histoire des papes dans un sens trèshostilCy d'où les protestants ont extrait plusieurs petites anecdotes à la charge de la cour de Rome, lui faisant ainsi l'honneur de le compter parmi les témoins et les précurseurs de la vérité. Nous n'avons ici qu'à noter en passant la pauvreté de critique de ce compilateur passionné. Par exemple, il fait de Paul II un ennemi de tous les lettrés, qui les regarde tous comme des hérétiques, un pape qui conseille aux parents de ne pas dépenser leur argent et de ne pas perdre leur temps à faire instruire leurs enfants, disant qu'il suffît qu'ils sachent lire et écrire. Les témoignages, pour prouver le contraire, ne nous manqueraient pas ; mais il nous suffira de dire que ce fut sous ce pontife que rimprimerie s'introduisit à Rome, que les premiers livres qui sortirent des presses lui furent adressés, avec des dédicaces assez élogieuses qui témoignent hautement de sa libérale protection. Enfin Platina, lui-même, raconte que ce pape cherchait partout des statues antiques pour décorer son palais (Q).
paganume Si tout coque nous avons exposé ci-dessus suffit à dé- **?t'ieî'^ mentir les historiens vulgaires, qui se plaisent dans leurs **" * '"** anecdotes à représenter la foi comme servile, l'ignorance comme absolue, cela doit justifier Topinion de ceux qui, en voyant la science se détacher de la foi, son appui naturel, s'épouvantaient à la pensée qu'on faisait dépendre le salut des âmes des vicissitudes du savoir. Ce retour au paganisme se manifesta non-seulement dans la science, mais plus encore dans les beaux-arts et dans la littérature, où au type conventionnel avait succédé le raffinement plastique. La passion pourl'antiquité fit croire qu'on ne pouvait accomplir la renaissance sans rétablir le culte
EÈRÉSIE SaENTinQUS IT LTTTÉRAIRI. 369
des idées que l'ivangile avait dissipées, et sans relever les raines de la Rome païenne sur les édifices de la Rome chrétienDe.
On couifait admirer sur les autels les portraits des maîtresses des peintres, et des beautés que le monde ne connaissait que trop y représentaient la Vierge de Tamour chaste. Alexandre YI fut peint par Pinturicchio au Vatican sous les traits d*un roi mage, prosterné devant une madone qui n'était autre que Julie Farnèse, de même que Pordenone représenta Alphonse I*' de Ferrare agenouUlé devant une sainte Justine, qui était Laure Dianti, sa maîtresse. Ligorio se montra tout païen dans la décoration de la villa Pia^ bâtie pour la récréation des papes. Titien, pour représenter sainte Catherine, fit le portrait de la reine Gornaro, toute rayonnante de parures et de beauté. Dans l'adoration des Mages, souvent on reproduisit les figures des Médicis, pour avoir le pré* texte de poser sur leur tête cette couronne à laquelle ils aspiraient. Dans l'appartement de Tabbesse de Saint- Paul à Parme , le Ciorrége exécuta en peintures à fresques des sujets plus que mondains ; dans la sacristie de Sienne, on plaça les trois Grâces entièrement nues; des statues également nues contrastaient avec l'austérité des tombeaux desprinces, et envahissaient jusqu'aux chapelles pontificales. On donna à Isotta, d'abord maltresse et ensuite femme légitime de Pandolphe Malatesta, seigneur de Rimini, le titre de diva sur des médailles et sur son sépulcre ; et Charles Pinti dans Tépitaphe la déclarait « l'honneur et la gloire des concubines. » On lisait sur un tombeau, dans l'église de Saint-Daniel à Venise : Fata vicit impia; de même la devise de Mgr Paul Jove disait : Falo prudentia minor. Sous Jules II, on exhortait à aller
3TQr DISOOUHS IX;
à la croisade, pour avoir occasion d*acqaérir dos- manuscrits.
L*éIoquence sacrée empruntait à l'antiquité dassiqno non-seulement son style, mais encore ses citations et ses exemples. Aux funérailles de Guidobaldo de Honto-^ feitro, rOdasio, en prononçant Foraison funèbreda déftint dans la cathédrale d'Urbino, fît plusieurs exclamatioiis aux dieux inamortels, et raconta comment FévAque de* Fossombrone, en lui administrant les sacrements, avait fléchi le courroux des dieux et des mftnes : Deotithstu^ peros et Mânes placavit. Le cardinal Bessarion, en d^lorant la mort de Gémiste Pléthon, dit : « Vm appris qw notre père et mattre, après s'être dépouillé de son enveloppe, s'est envolé vers les cieux dans un séjourd'innocenœ, où il peut maintenant danser en compagnie de9 esprits célestes la mystique danse de Bacchus. > Politien, dans une lettre qu'il adresse à Laurent de Médide, le 6 avril 1479, se plaint que la femme de ce dernier ait donné à son fils Jean (qui fut plus tard Léon X) à lire les psaumes, au lieu des ouvrages qu'il avait composés : TranstuUtjam illum mater adpsalterii leeUanemj aique a n»^ bis abduxU (R) .
En 1526, après la prise de Sienne par les baonis, un bon chanoine, se rappelant ce qui est raconté au tronième livre de Macrobe, en célébrant la messe, proféra la fin^ mule imprécatoire qui y est relatée contre les ennemis^ sinon, qu'au lieu de Tellus mater, teque Jupiter obtestOTj il dit : Tellus, teque Christe Deus obtestor.
Les obscénités étaient prodiguées dans Y Hermaphroditus du Panormitain et dans ce qui sortait de la plume de Jovien Pontanus, de François Philelphe, de Poggio Bracciolini, du Landino, du Politien, de Laurent de Médicîs,
HâRÂSIE SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE. 371
de Mgr Jean délia Casa, du moine Angelo Firenzuola, et
d'autres personnages graves qui, ne se contentant pas de
présenter au public littéraire des descriptions non équi-
Toques du vice, ayaient encore le triste courage d'en fiure
l'apologie, et tournaient en dérision tout ce que la société et
la famille ont de plus sacré. Lors de Texaltation au trône
pontifical d'Alexandre YI, les inscriptions renfermaient
toujours quelque allusion au nom.héroique :
GsBsare magna fuit, uane Roma est maxima ; sextus Régnât Alexander, ille vir, iste Deus;
JESt une autre disait :
Soit venisse suom patria grata JûYom..
OBifitcetépigramme eu rhQiinenr de Léon.X :
Olim habait Gypris sua tempora, tempora Mavocs Olim habuit ; sua nunc tempora Psûlas habet.
Léon X lui-môme excitait François I*' contre les Tunes jDer Dûos atque homines. Il y a des gensi qui appellent le »pa« x*adiS| roiympe; l'enfer, ïlrèbe; les. solennités des grandes Tétea, kctistemia; les évéques, arc^kiflamini; la tiare» infuia r*amufea;le^sacré consistoire, sônaius Lcuii; les. saintes* ea-^ pèceSy ambroisie et nectar; la messe, sacra Dearumi les i iiuigaa des saints, simidacra. sancta Dearum.
les allusions païennes du cardinal Bembo frïsent.llim^ piété; à son départ pour la Sicile, il faisait uoe inYOcation aux dieux pour qu'ils fussent propices à son voyage, giu>d vdim DU approbent; il fait arriver Léon X.au.ponti- Qcat par décret des Dieux immortels ; il parle des dons de la déesse de Lorette^ du zéphyre céleste ^ du collège des augures ^ pour désigner l'Esprit-Saint et les cardinaux; il appelle la foi persuasioriy l'excommunication, aqua et igni interdic^ tionem; il met dans la bouche du sénat vénitien cette formule d'exhortation adressée au pape : Uti fidat dits irn'--
mortalibuSf quorum vices in terra gerU; dans son langage, litan diis manibuSy désigne la messe des morts; saint François in numerum deorum receptus est. Dans ses poésies, il préférait le plaisir de voir sa dame à celui des élus dans le ciel :
E s'io potessi an d) par mia ventura
Queste dae luci desiose in lei
Fermar quant* ib vorrei,
Sa nel cielo non è spirito beato
Gon ch'ib cangiassi il mio felice stato.
« Et si je pouvais un jour, pour combler mon bonc heur, arrêter sur elle autant que je le voudrais ces deux c yeux qui désirent si ardemment la voir» il n'est pas
< dans le ciel d'esprit bienheureux avec qui je voulusse
< échanger mon sort fortuné. »
Dans ses Asolani^ il pousse les jeunes gens vers l'amour, et dans une lettre qu'il écrivait au cardinal Sadoleto, il lui disait : « Ne lisez pas les Épttres de saint Paul , de peur que ce style barbare ne vous corrompe le goût; laissez de cété de telles niaiseries, indignes d'un homme sérieux : Omitte has nugas^ non enim décent gravera virum taies ineptix. »
Dans l'épitaphe qu'il composa en l'honneur du célèbre littérateur Philippe Beroaido, il loue sa piété , ce qui lui fait supposer qu'il chante au ciel :
Qu8B pietas, Beroalde, fuit tua, credere verum est Garmina nunc cœli te cancre ad cytharam :
et pourtant l'auteur de ces vers se fait une gloire de parler de ses amours avec la célèbre Imperia , et de celles qu'il eut avec une Albine , une Lucie, une Bona , une Yioletta, une Ghiera, une Césarina, une Mérimna et une Julie, qu'il compare toutes à Imperia la courtisane; et il était prélat.
HÉRÉSIE SCIENTIFIQUB ET UTTiRAIRS. 873
Mais Bembo, à l'exemple de ses contemporains, pensait que la Renaissance consiste dans les formes ; il croyait qu'on devait renverser la scolastique au moyen de la période cicéronienne , et cela en faisant arriver jusqu'à l'esprit l'expression qui désigne les choses matérielles ; il avait une sainte horreur pour les humanistes qui prétendaient que le latin moderne devait revêtir la variété dans le style ; en somme , il aimait mieux parler comme Cicéron que d'être pape.
Il récitait de mémoire plusieurs passages de Baptiste le Mantouan, auteur très-dissolu; mais ce qui est plus surprenant encore » c'est que Sadoleto , un des honmies les plus pieux de son temps , en faisait autant. Ce dernier a écrit une lettre de condoléance à Jean Gamerario» à l'occasion de la perte de sa mère , qui traite tout au long de l'intrépidité et de la magnanimité des païens, sans faire la moindre allusion aux consolations bien plus efficaces qu'il aurait pu tirer de la religion. Jacob Sannazar, pour chanter l'enfantement de la Vierge, invoque les Muses, leur demandant excuse de les appeler à célébrer un enfant né dans une crèche , et ne prononce jamais le nom de Jisus^ parce qu'il n'est pas latin; et comme le mot propheta n'est pas non plus latin , il a recours au Jourdain personnifié pour lui faire raconter Tascension du Christ telle qu'il l'entendit prédire par Protée ; l'ange Gabriel trouve Marie, fpes fida deorum , occupée à lire les livres sibyllins {iUi veteres de more SibyUx inmanibiu) ; et lorsqu'elle consent à devenir la mère de Dieu, les ombres des patriarches tressaillent d'allégresse, quodtrisiia linquant Tartarayet erectis fugiant Acheronta tenebris^ immanemqu^ tUuhaum teryemini canis. En résumé, on voit partout l'art païen se glisser dans les sujets sacrés, conmie on voit sur un tombeau,
374 DISCOUBS IX.
dans une église, surgir Apollon et Minerve, des faunes et des nymphes.
Vida. Jérôme Vida , le docte et saint évéque de Crémone , qui
jeûnait souvent en ne se nourrissant que de racines , ne parle dans son Artpoèlique que des Muses, de Phébus et du Parnasse, à l'exemple des auteurs classiques dont il rassemblait les hémistiches; et auxquels, spécialement à Virgile, il rendait un culte comme s'il eût été un Dieu:
Te colimus, tibi serta damus, tibi thura, t!bi aras Et tibi rite sacrum semper dicemus honorem.
Nos aspice prassens, Pectoribusque tuos.castis infunde calores Âdveniens patcr, atqne animis tôle insère nosttis.
De même dans un poème sur le jeu des échecs, aux noces de TOcéan avec la Terre, il montre Apollon et Mercure se disputant avec la Terre; son procédé est le même dans la Christiade^ où il applique à Dieu le Père tous les surnoms de Jupiter, regiiator Olympia superuni pcuer^ niv^ bipotenSf et où il fait de Dieu le Fils un héros sur le type d'Énée, muUis comitantibus héros — immobUis héros orabat curis confectus tristibus, — ipse etiam (le mauvais larron) verbis morientem heroa superbis stringebat; Gorgone, les Furies, les Harpies, les Hydres, les Centaures, les Chimères, poussent les Hébreux au déicide ; à la dernière cène , le Sauveur avait consacré la fleur de Gérés ; sur la croix, on lui avait présenté le funeste liquide de Bacchus (sinceram Cererem^ — comipti pocuîa Baccin). L'homme souffrant sur le Calvaire n'est plus le Dieu rédempteur, el, lorsqu'il expire, au lieu du souffle de son amour se répandant sur les déchaînements de la rage, il nous montre les anges sedisposantà le venger. C'est ainsi que Yidapasse toujours, sans transition, delà contempla-
HâlÉSIE SCIEMinQlIE ET LITTéRÂIRE. 375
tion dn GhriBt rédempteur de l'âme immortelle à admirer la figure d'Apollon,. type de lal)eaiité corporelle.
U est vrai que, tant que le sentiment religieux a la Le prédominance , il exerce sur les formes sa force répara- ^djun trioe; cependant iles splendeurs renouvelées de la civili- institat sation antique éblouissaient tellement les hommes d'alors, qu'elles rejetaient dans l'ombre le christianisme ; on n'avait d'admiration que pour la société classique., ce qui empêchait de voiries avantages de la société moderne, et on appliquait aux affaires publiques les théories léguées par l'antiquité.
La Coi dans son intégrité avait été jusqu'alors l'unique source de tout droit « de toute organisation sociale. Le monde civil tout entier reconnaissait une religion, c'estjhdire une doctrine générale concernant les rapports entre le ciel et la terre, un buta la vie du genre humain, c'està-dire l'accomplissement du plan divin; une seule origine pour lesËtats, c'est-à-dire la volonté de Dieu; et cette conformité de croyances établissait un lien entre les diverses sociétés.
De cette source décoalait le droit de gouverner et de punir ; les États prenaient le nom de leur patron : c'est ainsi qu'on disait le patrimoine de Saint-Pierre, la république de Saint-Marc ou celle de Saint-Jean; et les noms de Saint-Ambroise, de Saint*6éminien, de Saint-Pétrone, de Saint^Syre, désignaient par une allégorie les villes )de Mi]an> de<Hodène, de Bologne et de Pavie;'le nom etila figure du saint étaient gravés sur les monnaies ^ et. brodés sur les étendards ; les grandes dates de rhittohre , elles aussi, se rappartoieot au osleiulrier ecclésiastique ; on disait que c^aît le jour de la Chandeleur qu'avaient été enlevées lesiépoufcs vénitienneaileiirs^mari»; àila Sainte-
376 DISCOURS n.
Agnès q ue les Torriani avaient été battus par les Visconti ; le jour de saint Sisino que Barberousse avait été Tainca à Legnano ; le jour des saints Cosme et Damien qu'Exelino avait été fait prisonnier.
Les penseurs eux-mêmes ne dierchaient qu'à se rendre compte de ce qu'ils croyaient : catholiques avant d'être philosophes, ils ne voulaient pas se priver de la tradition qu'ils avaient reçue avec l'intelligence; ils s'efforçaient de comprendre, mais au fond ils croyaient; ils apportaient au temple du Seigneur l'offrande de leur science et de leur raison : aussi ne prétendaient-ils pas réformer le monde et la société selon leurs propres idées, sans tenir compte ni de la tradition, ni des exemples de leurs firères, ni des canons transmis par les anciens.
Ainsi, pendant quinze siècles, on n'avait eu qu'un idiome pour parler à Dieu, une seule autorité morale, une seule conviction : l'Europe tout entière, à la même heure, au même jour, se servait des mêmes paroles, pour envoyer à Dieu ses supplications, ses aspirations et ses allégresses, rançoii Maintenant, au lieu de présenter ce beau spectacle , on voyait la société se décomposer jusque dans ses profondeurs , depuis qu'elle avait remplacé la foi par le raisonnement, la croyance absolue par les religions comparées; le doute, en s'inoculant dans les &mes, avait amené la corruption des mœurs, et ces mœurs avaient réagi sur les croyances. Ce symptôme se manifeste chez tous les écrivains, et principalement chez Nicolas Machiavel et chez François Guichardin. Ce dernier envisage le succès, jamais la justice d'une cause; il raconte les iniquités les plus monstrueuses avec le sang-froid d'un anatomiste; partout il voit ou suppose des intentions cauteleuses et per
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Tenes; et, parmi les mobiles des actions humaines^ il ne reconnaît nulle part la vertu, la religion, la conscience, mais bien le calcnl, Tenvie, Tambition ; devenu ironique peut-être par le dépit que lui inspirent et les hommes et les événements, il affecte une impartialité qui, au fond, est l'indifférence entre l'honnêteté et la coquinerie. Il examine et juge les papes, non-seulement de la même manière que les autres princes, mais toujours il les trouve en faute , et il met à leur charge toutes les calamités de répoque ; cependant il fut à leur service, et, à ce propos, il dit quelque part : «La position que j'ai eue prèsde plusieurs papes m'a forcé , dans m on intérêt particulier, d'aimer leur grandeur; si ce n'eût été ce respect des convenances, j'aurais aimé Luther autant que moi-même, non pas pour m'affranchir des lois introduites par la religion chrétienne comme elle a été interprétée et comprise par la masse, mais pour voir cette bande de scélérats contenue en de justes limites, c'est-à-dire pour la voir ou demeurer sans vices ou sans autorité ^ »
Dans un autre passage de ses œuvres , il donnait ce conseil : « Ne vous mettez jamais en opposition avec la religion , ni avec les choses qui paraissent dépendre de Dieu, parce que cet objet a trop d'empire sur l'esprit des sots^»
Ne se prononçant point entre Moïse et Numa, entre Jupiter et le Christ , Guichardin admet les miracles de toutes les religions, « en sorte que le miracle est une bien faible preuve qu'une foi soit mieux fondée qu'une autre*; dans chaque nation , et presque dans chaque vine, il y a des dévotions qui engendrent les mêmes miracles , signe
(1) Mémoires politiques, XXVIII et CCCXLVI.
(2) Mémoires polUiques, CCLIII. (3) lUd., CXXIII.
878 BISCOURa EL.
manifeste que les grâces de Dieu viennent au-setoura de chacune > U esticanyaincu» et cela par sa propre-eipérience, qu'il y a des esprits aériens, qui s'entretiennent familièrement avec les hommes^.
NiooUf Après cela, on ne saurait plus voir mi phénomène
MiehUTel.
étrange et un mythe dans Machiavel, cet homme qui avait pris pour modèle de la civilisation nouvelle la civilisation païenne des Grecs et des Romains, en mettant sous le boisseau le Gbrist et FÉvangile. D*aprè8 lui, la nature oréa les hommes avec la faculté de désirer tout et Fimpulssance de toutobtenir, si bien qu'en portant leurs d^afa's sur les mêmes objets, ils se trouvent condamnés à se détester lesuns les autres. Pour s'arracher àcette .guerre de tous contre tous, tout est permis, et on peufviolertous les droits et tous les devoirs : aussi la société a*t-elle été établie pour comprimer Tanarchie au moyen de la force organisée. En résumé, la doctrine de Mactiiavel est la doctrine de l'État athée, qui ne craint point d'aller en enfer, et est à lui-même sa fin et sa loi. Il n'y a rien de supérieur aux sens; Tidée de la justice a pris naissance chez les honunes du jour où ils se sont aperçus que le bien était utile et Je mal nuisible; la nécessité seule les pousse au bien; le prince doit plut6t se faire craindre que se faire aimer ; le but des gouvernements c'est leur conservation, et il ne peut être atteint que par la répression , « parce que les hommes sont généralement ingrats, fourbes et querelleurs, si bien. qu'il convient* de les retenir par la orointe du châtiment •H suppose donc l'homme mauvais, comme le fait rÉglise, mais>non point en conséquence du péché originel, et il n'admet pas comme elle de médiaiteur; iliue
(1) Mémoires poiili4u«c,.CXZIV, -^ (2) .Jbtë.,i20Xi.
cbercbe pas le triomphe de Tesprity mais celui delà force. Dieu 4est toyjours du côté des forts; il donne toujours à celui quia déjà ; et à celui qui a peu, il enlève même le peu-quUl a. C'est un malheur qu'à la religion des anciens» pleine de fierté , qui avait ses gladiateurs, un culte pour ses héros, une apothéose pour ses conquérants, et qui mêlait la prièreau bruit des batailles, le sang aux cérémonies religieuses, ait succédé une autre religion toute d'humilité et d*abjection (S), négligente de ses propres intérêts. Si Ton peut espérer qu elque bien pour Thumanité, il viendra de la révolution des sphères qui pourra faire renaître quelque culte semblable au culte des anciens. »
Il admire Rome pour < la puissance qu'elle a déployée dans ses moyens d'exécution, parce qu'elle a conquis tant de peuples, et qu'elle leur a ravi, ou par la guerre, ou par la iraude,.leurs richesses, leurs lois, leur liberté, leur indépendance. Les croisades ne sont autre chose pour lui qu'une preuve de l'habileté d'Urbain II. Il s'était enthousiasmé dans sa jeunesse de Savonarole; mais, dès qu'il vit l'échec de sa politique, il dut croire que le succès n'était possible qu'à celle qui a pour mobile l'astuce ou la violence, et qui n'a nul souci de savoir ce qui est au-dessus de rédiâce. Une conserva plus des leçons de son maître que l'amour de sa patrie, et celle-ci, il la voulait voir forte et unie. Peu lui importe que les moyens soient iniques; après tout, ils ne sont que passagers; ils doivent amener le suprême empire de la loi, l'égalité et la liberté de tous, et il se formera alors de la bourgeoisie un même corps, où tous les membres reconnaîtront un seul souverain ^ >
Adorateur de la force, et n'espérant que d'elle seule
(1) Lettre à-Vetttri.
rapaisement des (actions, Machiavel rêvait une monarchie italienney non pas qu'il eût jamais pensé à nn maître qui aurait placé sous le joug les florissantes républiques de Venise, de Gênes, de Lucques, et encore bien moins Rome; mais il songeait à un prince vigoureusement trempé, qui aurait imposé sa politique à tous ces gouvernements. Et pourtant, une pareille politique eût passé dans les idées d'alors pour une vraie servitude, une conquête, un suicide de l'autonomie à laquelle aspiraient les petits peuples, chacun en particulier; voilà pourquoi cette politique était détestée par Télite des Italiens. Aussi avait-elle toujours rencontré pour adversaires les papes, qui voyaient dans le rétablissement d'un royaume dltalie, comme le fut celui des Goths et des Lombards, non-seulement le renversement de leur souveraineté , mais encore l'avilissement de toute l'Italie. Machiavel reproche aux pontifes cette résistance, et par cela même nous montre en eux les champions les plus zélés de l'indépendance de lltalie, puisqu'ils empêchèrent de s'abattre sur elle une tyrannie commune. Mais personne ne partage son opinion : François Guichardin le bl&mait lui-même, en réfléchissant que l'Italie ne fut jamais plus à la merd des incursions des barbares, que lorsqu'elle était sous la puissance unique des empereurs ; que si son morcellement avait été peut-être une source de grands maux, il lui avait donné en compensation un râle éclatant dans l'histoire; que les Italiens, par l'exubérance de leur génie et de leurs forces, ont toujours été bien difliciles à ramener à Tunité, même quand l'Église n'existait pas ; qu'en conservant à l'Italie le mode d'existence qui s'adapte à son caractère et à ses plus vieilles coutumes, l'Église romaine, bien loin d'avoir mal fait, avait agi dans l'intérêt de ce pays (T).
HiRiSIE SCISlfTIFIQUE ET LITTÉRAIRI. 381
Pour constituer lltalie , Machiavel recourait , comme d'habitude , aux étrangers ; ne s'apercevant pas que les papes étaient la seule puissance capable de sauver Tindépendance de son pays , il désirait que les Français les humiliassent » en soulevant contre eux les barons qui les auraient insultés comme au temps de Philippe le Bel , ou qui les auraient enfermés au château Saint-Ange : « car, disait-il, les barons ne sont pas si endormis qu'on ne puisse trouver moyen de les réveiller*; » et il écrivait à ses Florentins comment les Français songeaient à envahir Rome, « ce qui serait à désirer, afin que nos prêtres insolents goûtassent un peu de l'amertume de ce monde*. » Mais quant à la réforme religieuse , Machiavel n'en avait aucune idée; il traita le christianisme de la même manière que le paganisme, c'est-à-dire en le conformant aux exigences d'une religion politique, ainsi qu'il l'avait lu dans un fragment de Yarron ; par là il arrivait à justifier l'intolérance.
Il ne se montre nulle part novateur ; mais il exprime sans cesse des idées classiques, soit en y lyoutant un complément, soit en montrant quelque application nouvelle. En exposant < les vérités telles qu'elles sortent de la réalité des choses, > s*il n'insinue pas expressément dans les esprits l'injustice , il présente au moins pour unique règle de conduite l'utilité; il ne dit pas comme Satan au mal : ^Tues mon bien^ « mais < Tu m'es utile, » Doit-on faire passer Thonnéte avant l'utile? Voilà bien, selon l'auteur, une question de confessionnal 1
Il expose les trahisons d'autrùi et ses propres impiétés
(1) Troisième légation à la cour de France. Lettre IX, datée de Blois, 9 août 1510. {V, Eadeoa. Lettrj XII. datée de Biois, 18 août 1610.
388 Disconicsr tl.
sur un ton d'axiome , sans passion , comme des 'éténements tout naturels, avec ce sang-froid qui calcule- la fin et les moyens, et avec une indifférence qui ressemble à de la complicité. Partant d'une science sans Dieu, d'une science qui élèye Tordre politique au-dessus de Fonfre moral, la raison d'État au-éessus^ de rhumanité , qui suppose pour unique buttiux actions humaines la satisfte^ tion des instincts égoîstes^et intéressés , il absout le mensonge , le parjure et la yiolation des traités ; il aooorée rimpuDitéàeeuxqui foulentauxpiedsle droit desnatfons, aux conspirateurs, aux assassins, pourvu que lebut soit atteint, l'ambition satisikite, quels qu'ils soient; d'est la Tictoire et non le moyen employé pour l'obtenir qui donne la gloire. C'est pourquoi Machiavel admire quiconque réussit, quelle que soit la différence du but, à l'exception de Jules César, qui éteignit le flambeau des libertés antiques, et de Jésus-Clmst qui avilit rhumanité en préchant l'humilité. 11 admire la vertu de l'ini&me Oésar Borgia, et après avoir fait dresser les cheveux d'éjpouvante à ses lecteurs parle récit des crimes de ce scélérat, il conclut en ces termes : c Ne sachant quels meilleurs « conseils donner à un prince nouveau, j'ai offert id « pour exemples les actions du duc... Après les avoir « passées en revue, je ne saurais l'en blâmer; bien au « contraire, je crois devoir le proposer pour modèle à « tous ceux que leur fortune ou les armées étrangères « ont portés au pouvoir. » Son jugement passionné ne lui laissait pas voir sur quelle base chancelante il étajrait la puissance de ce fortuné scélérat; aussi, lorsqu'il tombe, il déclare que « c'est un homme cruel et fourbe qui mérite le chdtimentque le ciel lui avait réservé. » Établir l'harmonie entre la nature et le surnaturel,
HÉR^SIB SCIENTIFIQUir KT LlffliRAIRB. 380
entre la sdence et la foi, entre la révélation'^tlaraiBOBy. entra la philosophie et la* théologie, tel avvdtété le'but defl^ soolastiquee ; mais désormais oes théories seront toar^ nées 4^n dérision , et- le monde- d'alors pré(i6ra> à* leurs dae*trines oelto»da<paganisme-(U). Du joortiùHit'changfée'la' balanee dans laquelle se pèsent les actiona* humaines, qaoi d'étonnant ySi on ne-.vénéra plus- les saints* du Paradis, et si en retour on applaudit les héros de Venferl' La mrtn n'est plus que la force intelligente, le moyen de gouverner, une.domination despotique et sans conditions» C'est en Tain que leGhrist «ira dit: « Périsse te' monde, pourra'i^e règne lai justice; » MacbtaTel redevient paien avec sa maxime : «La loi suprême, c'est le salut As l'Étal, > etloraqoUl dit : c^i une ville commet une infraelîan centre leslois de lIÊtat, pour donner un exemple aux autra» et.pour assurer sa sécurité , un prince^n'a paa d'antreneasourwquede l'anéantir : autrement il passerait pour on ignorant ou un lâche ; là où l'on délibère sur le salut de k'patiie, on ne doit laisser agir aucune consi* dération de justice ni d'injustice, de compassion ni ds' barbarie, de louange ni d*ignominie. » IVoù il suit qu'« tnr honmie qui veut en toute occasion se montrer vertuenr, doit nécessairement succomber au milieu delà ibule de ceux qui ne le sont pt»; » dans les exécutions, il n'ira aucun, danger, parce que celui qui est mort' ne peut plus^ songer à la vengeance.
Les Terroristes de France en disaient tout autant. Aussi- Je ue vois pas en quoi Machiavel est meilleurque Hobbes, si ce n'est qu'il donne le pas sur toutes choses- à la politique. Par ses vœux contradictoires, par ses contrastes inattendus, par un mélange de sentiments généreux avec des théories monstrueuses, il déconcerte la critique, tandis
tuyen ; tous deux êgaleiiieiil éloii;nés de l'esprit de c chrétienne, ils donnent pour base à l'organisalic États , non plu3 l'ordre voulu par Dieu , mais la s volonté de rhomme; ils font dériver toute puissanc point de Dieu, mais de l'homme; réduisant ainsi l'ai sociale non plus à accomplir un dessein de la divine vidence, mais à émanciper l'humanité.
Nous ne pouvions passer sous silence cette hërès
\*\ ' litique, qui triompha et dura plus que toutes les ai
car en même temps qu*elle assassinait l'indépenda] l'Italie, elle voulait encore égorger le droit et la ji après avoir affaibli l'autorité spirituelle , elle prépa despotisme qui ne s'inspire pas de la bonté du cœiu qui réprime par la force, adroitement mise en œu' masse de ces bipèdes esclaves que leur stupidité damne à l'obéissance.
n ; ; Si cette politique antichrétienne , étalée au grand
atteste jusqu'à quel point les temps étaient changés périls de la situation aggravés , on peut voir un symptôme de la lamentable indifférence qui régnait
r ■- • Il • ■*••
HÉRltelB SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE. 385
n'était pour lui qu'un illustre compatriote poursuivi par les Médicis (famille de ce pontife) , et que l'auteur d'une Mistaire de Florence^ dédiée] à lui pape ; il ne voyait dans le livre du Prince qu'une bizarrerie d'esprit , une des légèretés dont le secrétaire était coutumier. Jusqu'à Clément VIII, aucune condamnation ne fut prononcée contre ses ouvrages (V). Aijûourd'hui il est, comme on dit, réhabilité , et il obtient des statues comme les pygmées qui l'ont imité.
NOTES ET ÉGLÂIRGISSEMEISTS
(A) — c Defensores hujus hœresis dicunt quod aliqaod secundmn philosophiam est, licet fîdes aliad ponat secundum theolog^am. 9 Et lui-môme, en le réfutant, professe que c in hac dispatatione nihil secundum legem nostram dicemus, sed omnia secundum philosophiam.... tantum ea accipientes qu» per syllogismum accipiunt demonstrationem. » (Opp,^ tom. V, pag. 218, 226, 380.)
(B) — c Unum te obsecro ut ab omni consilîo meamm remm tui isti Arabes arceantur atque exulent : odi genus universum.... Vix mihi persuadebitur ab Arabia posse aliquid boni esse. » (Contra medicum quemdam.)
(G) — c Ad hsec ille nauseabundus risit, et c Tu (inquit) esto christianus bonus : ego horum omnium nihil credo. Et Paulus et Augustinus tuus, bique omnes alii quos praedicas, loquacissimi homines fuere. Utinam tu Averroim pati posses, utvideres quanto ille tuis istis nugatoribus major sit. Exarsi, fateor, et vix manum ab illo impure et blasphemo continui. i (Senil, 1. V, £p. m.)
(D) — Dans un manuscrit de la bibliothèque des Saints- Jean-et- Paul, à Venise, on voit que ces quatre philosophes étaient : Léonard Dandolo, militaire; Thomas Talento, négociant; Zaccaria Gontarino, noble ; tous trois Vénitiens ; et le médecin Guido de Bagnolo, do Reggio. Leur conversation fait le sujet du traité De sut ipsius et multorum ignorantia.
(E; — Dans le Conciliator differentiarum^ f. 15 de Tédition de Venise, il écrit : c Ex conjunctione Saturni et Jovis in principio Arietis, quod quidem circa finem 960 contigit annorum, totus mundus inferior commutatur, ta quod non solum régna, sed et leges et prophetx consurgunt in mundo.... sicut apparuit in adventu Nabuchodonosor, Moysis, Alexandri magni, Nazarei, Mahometi. > I.6J?, dans les traductions d^Averroès, équivaut toujours au mot arabe Schariéf qui veut dire à la fois loi et religion.
NGTTKS ET iteLAIRCISSEMBirrS AtT DISCOims IX. 387
(F) ^— t Ista sunt qnœ me premunt, qn» me ançustiant, qa» me insomnem et insazram reddnnt.... Perpetuîs euris et cogitationi*bns rodi, non sitire, non famescere, non dormire, non comedefe, Bon expuere, ab omnibus irrideri. » (De fato, lib. III, c. vin.)
(G) — Quant à Topinion de l'unité des âmes, c quamvis tempestate nostra sit multum celdbrata et fere ab omnibus pro con^ stanti habeatur eam esse Aristotelis, i il affirme qu'elle ne se trouve que dans Âverroès, qui fut tellement battu sur cette propevîtien par saint Thomas, qu*il ne lui laissa aucune ressource que de vomir des injures contre lui. (De immortcUitate antm«, p. 8 et 9.)
(H) — Respiciens legislator pronitatem viarum ad malum, intendens oommuni bono, sanxit animam esse immortalem, non enrans de veritate sed tantum de probîtate, ut inducat homines ad virtutem, neque accusandus est politicus. i (De immortalitate
OfltffM?.)
Matter (fftstotfe des découvertes morales et politiques des tms derniers siècles) porte jusqu'aux nues Pomponace, comme sHl avait établi la loi de la perfectibilité humaine, le progrès îles institutions et des sciences, et la doctrine d'indépendance des temps modernes. Ce sont des sophismes dignes de ceux qui appellent barbare l'Italie du siècle de Léon X.
Les œuvres de Pomponace ont été rassemblées et rééditées à Bàle, en 1567, avec une préface de Guillaume Gratarola, médecin, que nous trouverons parmi les réformés, et qui publia ses obuvres particulières avec des témoignages de Th. de Bèze et d'autres personnages qui le louent de sa grande piété. U défend Pomponace et affirme qu'il mourut pieusement eu égard à l'époque, c'est-à-dire en oatholique ; s'il a nié l'immortalité de Tàme, d'après Ahstote, on ne peut pas lui en faire un reproche, à moins qu'on ne prouve qu'il voulait par là insinuer l'athéisme.
(I) c His ita se habentibus, mihi (salva saniori sententia) in hae materia dicendum videtur quod qusestio de immortalitate anim» est neutmm problema, sicut etiam de mundi œtemitate : mihi autem videtur quod nullœ rationes naturales adduoi poseont cogentes animam esse immortalem, minusque probantes animam esse mortalem , sicut quamplures doctores déclarant : quapropter dicemus sicut Plato , de legibus , certificare de aliquo cum muhi ambigunt, solius est Dei; cum itaque tam illustres viri inter se ambigant, nisi per Deum hoc certificari posse ezistimo. (De immortalitate animœ, p. 124.) Animam esse immorta-
388 NOTES IT ÉCLAIRCISSEllElfTS AU DISCOURS IX.
lem artieulum est fidei, ut patet per symbolum apostolormn et Atbanasii. Si qu8B rationes probare Tidentur immortalitatem animœ, sunt fais» et apparentes, cum prima lux et veritas ostendant oppositmn ; si quas Tero yidentur probare ejos mortalitatem, Ter» quidem sunt et lucid», sed non lux et veritas ; quare hac scia via inconcussa et stabilis est, cœter» vero sunt flactoantes. i (/b., p. 128.)
(J) — Qu'il y ait des choses vraies selon la théologie, fausses selon la philosophie, c'est une proposition condamnée par l'Égliae. c Gumque verum vero minime contradicat, omnem assertionem veritati illuminât» fidei contrariam, omnino falsam essedefinimos, i dit Léon X, dans la bulle Apostolid regiminis, publiée au cinquième concile de Latran, 19 décembre 1512. Pie D[ se conforme à cette doctrine dans son encyclique adressée aux évéques, le 9 novembre 1846 : c Etsi fides sit super rationem, nulla tamen vera dissensio, nullumque dissidium inter ipsas inveniri unquam potest, cum amb» ab uno eodemque immutabilis »tem»que Teritatis fonte Deo O.M. oriantur. i
(K) — L'épitaphe qu'Achillini se fit mettre sur son tombeau à Saint-Martin de Bologne, est un autre témoignage de la tendance aux idées païennes :
Hospes Achillinum tumulo qui quaeris in isto,
Falleris : ille suo junctus Aristoteli, Elisium colit, et quas renim hic discere causas
Yix potuit, plenis nunc videt ille oculis. Tu modo, per campos dum nobilis umbra beatos
Errat, die longum perpetuumque yale.
(L) — Ce poème, composé de trois chants|en tercets, n'a jamais été imprimé, mais on a fait beaucoup de bruit à son sujet. Trithème, Génébrard, Josias Simler, Elias Dupin, Jean Rioche, Oudin, Vossius et autres ont dit que Mathieu avait été brûlé comme hérétique, et Zilioli prétendit que le supplice avait eu lieu à Cortone, s'appuyant sur la chronique de frère Philippe de Bergame, qui cependant n'en dit pas un mot.
D'autres veulent que le cadavre de Palmieri ait été exhumé et ensuite brûlé, ou tout au moins rejeté hors de la terre consacrée, comme Ta dit Gelli dans ses Caprices du Tonnelier,
Paul Jove, Guazzo et Lami disent que son livre seul fut brûlé, tandis que Yerino, Landino, Jean Mathieu Toscan et autres se bornent à dire qu'il fut prohibé. Quelques-uns même nomment l'an-