ESSAI SUR LES MŒEURS
de Pempire lui demandait , le jour même de son éle'vation , de quelle manière il devait , a Favenir, lui adresser la parole : « Dans le monde , re'pon dit-il , vous me nommerez altesse sérénissime ; mais dans l'intimité, je vous permets de m'appeler XoviiMmmQnl monseigneur . » J'ai en-, tendu citer un ministre en crédit qui 5 peu satisfait de porter ses ornemens sur son habit de ville , les avait fait broder sur sa robe de chambre , et ne se mettait jamais au bain sans se décorer du grand cordon de laLégion-d'Houneur. La simple croix de légionnaire inspirait plus de vénération que ces hochets de la faveur 5 elle brillait sur l'habit militaire comme le signe de l'honneur , la récompense du courage , le prix du sang versé pour la patrie.
Quand les marques distinctives sont multipliées outre mesure , c*est une sorte de distinction de n'en point avoir. L'absence de décorations, si facilement obtenues, atteste l'indépendance de l'opinion, et prouve qu'on ne s'est point rangé parmi les courtisans du pouvoir. Quand les honneurs sont la proie de la bassesse et de la médiocrité , il faut plaindre la société privée d'un moyen puissant d^émulation. Alors les hautes vertus n'ont plus de valeur, la morale n'a plus de prise sur les consciences , tout s'estime au poids de l'or.
Serait-il téméraire d'assurer que nous sommes parvenus a ce point de dégradation sociale ? la
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puissance du calcul ne domine-t-elle pas toutes les autres puissances ? ne se deniaiHle-l-(;îi pas chaque jour combien me rapportera telle ou telle opinion? que §agnerai-je a faire de la morale? quel profit me reviendra de mon zèle pour la religion ? qu'obtiendrai-je en retour de mon dévouement au parti qui domine ? On exige le sacrifice de ma conscience , mais vo^^ons d'abord Pe'valuation de ma probité'. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que dans la jeunesse même, e'poque d'espe'rance et de candeur, on se livre froidement a ces inspirations de l'intérêt personnel. « Quel parti avez-vous embrassé? disait-on un jour a un jeune poète qui annonce quelque talent.— J'ai pris^ répondit-il, le parti de la congrégation 3 c'est celui qui rapporte le plus. Je n'avais point de fortune, je menais une \ie laborieuse , j'étais forcé de manger chez un restaurateur du troisième ordre ; je ne buvais que du vin de JMàcon ; aujourd'hui , j'ai la bourse bien garnie , et je dîne chez Grignon ; depuis que je me suis fait fanatique, je vais à l'Opéra , et je bois du vin de Champagne a la glace. » Ainsi , tout est factice dans la société; on se passionne pour des opinions de commande; il n'y a de certitude sur rien; la délicatesse, la probité, l'estime de soi-même, ne sont plus que des chimères ; et c'est précisément parce qu'il n'y a plus de valeur réelle dans les âmes qu'on attache un si grand prix aux décoration^
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extérieures ; il ne reste à la plupart des hommes que ce seul moyen d'obtenir une ombre de conside'ration.
Cet e'tat moral de la socie'te' doit exciter plus de pitié' que d'indignation ; il est le re'sultat inévitable des secousses politiques , des révolutions successives, des mutations soudaines du pouvoir, de l'instabilité des lois, de l'inertie des institutions j il se réformera de lui— même si l'organisation sociale se perfectionne, si les irritations de parti s'apaisent, si le règne de la justice est solidement établi. Il en sera de la France comme de l'Angleterre ; la restauration de sa monarchie fut l'époque de sa plus grande corruption morale ; elle est revenue par degrés a des idées saines , a des sentimens généreux ; c'est aujourd'hui le pays de l'Europe où il y a le plus de moralité. On doit remarquer , a l'honneur de la France , que malgré les divers foyers de corruption qui existent dans le pays, le caractère national n'est point altéré. Les grands actes d'héroïsme excitent Pentliousiasme gêné'rai; tout ce qui est vil révolte la conscience publique ; mais le silence seul accuse ce que la crainte ne permet pas d'improuver hautement.
Le plus grand obstacle au rétablissement des mœurs publiques , c'est l'isolement forcé des citoyens. L'opinion , travaillée en sens divers , a perdu son autorité. L'approbation de ce qui est bien est permise jusqu'à un certain point; mais
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il n'existe pas de censure publique. D^ailleurs , il faut l'avouer, aujourd'hui ce sont les passions qui jugent 5 et, comme les passions se choquent comme les inte'rêts, tous les jugemenssont suspects de partialité'. On ne croit ni aux accusalions, ni aux e'ioges, parce qu^il y a dans tout des vues personnelles et de l'exage'ration. Rien de plus rare dans tous^ les temps que la justice et lave'rite'; que sera-ce dans un temps de discoïde et d'agitation?
Mais si les mœurs publiques sont de'pravées , il est juste d'observer que les mœurs prive'es ont e'prouvé, depius trente ans, de sensibles améliorations j les vertus exile'es de la vie publique sont rentre'es dans la famille , et vivent encore sous la protection des dieux domesti* ques. Il règne dans les familles une intimité inconnue dans l'état ancien de la société. On soigne avec plus de sollicitude l'éducation des enfans. On ne voit plus ; du moins on voit rarement ces liaisons répréhensibles , ces scandales éclatans qui amusaient si fréquemment la cour et la ville, et qui n'étonnaient personne. On ne rougit plus de remplir ses devoirs d'époux ; on n'est plus citoyen , mais on est encore père de famille ; c'est du moins une espérance pour l'avenir.
D'ailleurs , une censure sans exceptions serait une grande injustice. Parmi les personnages élevés sous l'empire, combien on pourrait
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en citer qui ont fait pardonner leur soudaine fortune par de grands talens et de grands services 5 et qui jouissent même de l'estime de ceux qui les ont remplacés! Dans la noblesse ancienne, daîîs la noblesse d'hier, on trouve des hommes de me'rite qui n'attachent à de vains titres, a de frivoles distinctions que leur juste valeur. Ces exceptions sont même assez nombreuses pour former une classe à part.
Si l'on veut connaître avec quelque exactitude les modifications sociales survenues depuis un quart de siècle, on ne doit pas ne'gliger celles du langage. Autrefois, lorsqu'on parlait de la haute société', on disait : « Les gens du monde. » Cette locution n'a plus de sens depuis que le monde s'est élargi, et qu'on voit figurer sur "ce théâtre des hommes de toutes les conditions; depuis surtout que le mélange des dernières classes de îa socie'té a renversé les barrières qui existaient entre la noblesse d'épée et la noblesse de robe; entre celles-ci et la finance, le haut commerce, la grande industrie. Il est bon cependant d'observer que depuis la restauration les hommes de la cour ont un mot pour se désigner exclusivement. Ils se nomment entre eux : a La société.» Si quelqu'un d'eux vient à mourir, ce qui malheureusement leur arrive comme aux simples citoyens, ils disent, ils écrivent : « La société est vivement affectée de la perte qu'elle vient de faire, » I! s'agit souvent d'un personnnge
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aussi obscur, aussi inconnu dans le monde que s'il n'avait jamais existe'. J'avertis nos lexicographes de cette nouvelle acception du mot société; il faut la noter pour l'instruction des e'trangers. Ce qu'on nommait autrefois « l'usage du monde » n'existe plus que par tradition. On le retrouve dans quelques individus qui ont conservé les anciennes formes de l'urbanité française, dans quelques cercles choisis du faubourg Saint-Germain j mais on le chercherait vainement dans la plupart des salons de Paris. Les citoyens de nos départemens qui sont attirés dans la capitale, soit par un motif de curiosité , soit pour siéger dans nos assemblées législatives, s'accoutument difficilement aux manières un peu lestes de nos seigneurs de la finance. J'ai vu quelques députés d'une assez grande influence se plaindre sérieusement de l'impolitesse d'un célèbre banquier, tellement absorbé dans sa partie de piquet ou d'impériale , qu'il ne jetait pas un seul regard sur ses visiteurs, et les laissait partir sans leur adresser une parole. J'eus toutes les peines du monde a leur faire entendre qu'il n'y avait dans cette conduite aucune intention d'impolitesse, aucun manque réel d'égards et de considération ; que l'usage était d'ouvrir son salon comme un lieu public, oii l'on est souvent seul au milieu de la foule, et de ne se gêner pour personne. Mes députés ne se rendirent point h ces excellentes raisons 5 ils me dirent que c'était un usage