‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 15 sur 56 · NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LETTRE

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- Nosce ingenium niuUerttin..

Térence.

(Tel est le caractère des femmes.)

J/ANS notre dernière promenade , quand je vous quittai , mou ami, vous me reprochâtes de ne pas m'être encore occupe' des femmes , et de les avoir oubliées dans mes tableaux , il ne fallait rien moins qu'un reproche de ce genre pour me décider a vous entretenir aujourd'hui d'autre chose que de l'agiotage sur les rentes , et du projet de leur réduction : apprenez que c'est la grande, l'unique affaire de ce jour ; nous voila revenus au bon temps du système. Mais entre deux sujets de circonstance , la bourse et les fennnes ^ je puis, sans trop d'inconvéniens , donner la préférence a celui qui vous plaît davantage : de quelque train que les affaires se mènent, nous arriverons a la bourse avant qu'elle soit vide.

D AUJOURD UL'I. lOD

Si VOUS me preniez dans un moment d'humeur, je re'pondrais a votre question , cjue font à Paris les femmes? par l'épigramme que Pana rt a faite sur la sienne ; «^ elles habillent , s'habillent et se déshabillent. » Mais, je vous connais , vous ne vous contenteriez point de ce vieux bon mot , et au lieu d'une question vous m'en feriez trois : « Sur quoi babillent-elles ? » comment s'habillent-elles ? a quelle heure et » combien de fois se de'shabillent-elles? » J'aurai donc plus tôt fait de re'pondre a votre question telle que vous la posez.

Madame de Saint-Lambert s'c'tonne qu'on ne puisse parler des femmes avec une juste mode'rationj j'en ai , je crois , trouvé la cause ; c'est qu'on les juge toutes d'après le modèle qu'on a dans le cœur ou sous les yeux. Quand il est question de femme, on a de la peine à généraliser ses idées j alors même qu'on est comme nous, mon ami, arrivé a l'âge oii on devrait les voir avec impartialité, on est encore poursuivi par des souvenirs individuels qui peuvent, si l'on n'y prend garde , tromper ou corrompre notre jugement. Grâce au ciel! je n'ai, pour mon compte, a me défendre que d'une prévention favorable , et il m'en coûte moins qu'a tout autre d'être juste envers elles.

On a dit , en prenant les femmes parisiennes pour tj^pc du sexe entier, qu'il y avait en elles trois élcmcns constitutifs , Vanwuvdcla dnini-

nation > le plaisir et la vanité. Il est probable que le premier s'est beaucoup affaibli, car je remarque que les femmes abdiquent chaque jour quelques-uns de leurs droits, et qu'elles se relâchent du pouvoir pour établir plus facilement leur inde'pendance. Cette nouvelle direction des esprits féminins a nécessairement amené dans leurs mœurs des changemens dont j'ai a vous entretenir.

Les femmes , autrefois , détournaient leurs regards de l'homme qu'elles aimaient , ou n'avaient des yeux que pour lui j maintenant elles les regardent tous du même œil. Notre ami Volsange , que vous avez si bien surnommé l'anti-Thomas , prétend qu'il ne faut pas en conclure que « tout homme leur est indifférent , » mais que tout homme leur est égal. »

J'ai une observation à vous faire qui vous déplaira , car elle doit rendre notre correspondance beaucoup moins piquante : Les femmes n'ont plus d'amans.... Plus d'amans !.... Riez tant qu'il vous plaira ; ce qu'il y a de certain , c'est que , pour une femme de bonne compagnie , avoir un amant n'est pas seulement un tort, c'est maintenant un ridicule. Je me rappelle Un temps où les femmes comme il faut , c'est-a-dire comme il fallait, étaient plus connues par le nom de leur amant que par celui de leur mari ; ce temps n'est plus , et vous pouvez m'en croire quand je vous assure que

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cette espèce de scandale , dont jadis on tirait vanité' , est aujourd'hui du plus mauvais ton, Volsange , tout en convenant de la justice et de la justesse de cette observation , pre'tend qu'il ne faut pas en conclure que la fidélité' conjugale reçoive a Paris moins d'atteintes aujourd'hui qu'autrefois j il soutient qu'a cet e'gard , pour se faire une idée bien nett« de l'état des choses , il faudrait savoir a quoi s'en tenir sur la valeur exacte du mot caprice ^ que l'on pourrait fort bien avoir substituéa celui à'attachemenU « Je conviens avec vous ( me disait-il avec cette ironie amère que vous lui connaissez ) que rien n'est plus rare dans la bonne compagnie que ces liaisons d'autrefois , auxquelles le temps et la constance, les rapports de goiit et d'humeur, finissaient par donner une scandaleuse publicité. Les » filles de ces dames paraissent avoir appris, » aux dépens de leurs mères, que le fleuve de » Tendre offre une navigation semée d'écueils, » et qu'il est beaucoup moins périlleux de le » traverser dix fois que de le descendre une ; » après tout , ajoute-t-il , le meilleur moyen » de se mettre a l'abri du soupçon , c'est de ne » pas lui donner le temps de naître. »

Je n'ai pas besoin de réfuter sérieusement cette impertinence ; je ne recherche pas une cause , j*observe un fait. Soit principes, soit calculs, &oit plutôt cet esprit d'indépendance qui s'est

emparé d'elles, la sagesse parmi les femmes, est décide'meiJt a la mode. C'est vous attester son existence sans vous garantir sa durée.

Tout le monde se plaint a Paris de la décadence de la littérature ; c'est aux femmes surtout qu'il faut s'en prendre. Non-seulement elles n'aiment plus , elles ne protègent plus les lettres , mais elles les traitent avec un dédain tout-a-fait ministériel ; en revanche, la musique et la peinture sont auprès d'elles en grande faveur. Non-seulement elles ont le goût le plus vif pour ces deux arts , mais elles les cultivent avec le plus grand succès ; et si je voulais vous citer tous les talens du premier ordre , c'est parmi les femmes des plus hautes classes de la société que j'en irais chercher plusieurs exemples.

On ne change point sa nature ; il est probable que toute coquetterie n'est pas éteinte au cœur de ces dames ; mais j'observe ( comme un des changemens les plus singuliers qui se soient opérés G^fria^kurs mœui's ) qu'elles en cachent le manège avec un soin extrême. Il n'y a plus a Paris que les sottes qui soient coquettes , et je suis fâché de vous dire que deux de vos plus jeunes amies sont du nombre.

A défaut des mœurs politiques des Anglais , nous paraissons devoir adopter ici leurs mœurs sociales (vous conviendrez que nous pouvions faire unitieilleur choix) ; nous avons beaucoup de cercles ( on les appelle déjà i^outs ) , et très -peu de

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sociétés intimes ; je ne crois pas qu'il y ait maintenant a Paris dix maisons où l'on reçoive plus d'une fois par semaine , et où il y ait ce jourlà moins de cent personnes.

Les femmes de la haute société se divisent aujourd'hui en trois classes bien distinctes : les femmes de la cour d'aujourd'hui , les femmes de la cour d^autrefois, et celles de la cour de tous les temps , c'est-a-dire les femmes d'une trèsgrande fortune. Avec un peu d'expérience du monde , on reconnaît les unes et les autres au premier coup d'œil.

Depuis l'année 1796, célèbre dans les fastes de la danse par les bals de Richelieu , et surtout par ce bal des Victbnes où l'on n'était admis que sur la preuve qu'on avait perdu au moins un proche parent sur l'échafaud de la terreur , jamais on n^a autant dansé a Paris qu'on ne l'a fait cet hiver.

S'il est vrai que cette fureur de rigaudons soit l'expression du bonheur public, les ministres ont raison d'affirmer que jamais les Parisiens n^ont été plus heureux. On a d'ailleurs beaucoup de peine a s'expliquer autrement cette manie de bals à une époque où le talent de la danse est tout-a-fait négligé.

Je me rappelle le temps où Ton se pressait , où l'on montait sur les banquettes pour voir des contredanses où figuraient mesdames H.... G.... T... L.. C... , etc. , etc., avec i\BI. Tre....

1 lO LES FEM3IES

Chat... B.-F. Dup. : aujourd'hui, ce qu'on évite le plus soigneusement dans un bal, ce sont les salons où dansent, c'est-a-dire où piétinent en cadence trente ou quarante couples qui se mêlent avec assez d'adresse pour se retrouver a point nommé dans cette brillante cohue.

Je pourrais vous rendre compte de tous les

als où j'ai assisté cet hiver , a peu près dans

les mêmes mots que madame de Lafayette , et

vous dire : « Je m'y suis beaucoup amusé , on

n'y dansait point j la salle était si pleine ,

qu'on ne pouvait y respirer que les uns après » les autres ; les ordonnateurs de ces fêtes

avaient donné des ordres pour que personne » n'entrât sans billet , mais ils avaient donné » des billets a tout le monde. »

Tout en convenant qu'on danse aujourd'hui beaucoup moins bien qu'autrefois , il est juste de dire que l'orchestre et la musique des bals se sont beaucoup perfectionnés; je suis prêt a reconnaître la supériorité incontestable de la maison Colinet et compagnie , sur les Gallois , les Julien , ses prédécesseurs , pour la fourniture des violons , fifres et bassons dont se compose l'orchestre des bals actuels ; j'ajoute que les plus beaux morceaux de Rossini y sont ôxécutés sur les mouvemens de la poule et de la trénis ,v vous voyez bien que les grands bals ne sont plus que de mauvais concerts : à cela près ,

d'aujourd'hui. ll^

des tapis couvrent le pavé des cours ; Pesca-^ lier, le vestibule, sont transforme's en bosquets de fleurs ; des femmes resplendissantes de beauté , de grâces et de parures , se pressent, se froissent dans des salons immenses , éclaire's du feu de mille bougies; tandis que les hommes, réunis presque tous autour des tables d'écarté , où l'on s'amoncèle, abandonnent ces dames aux soins de quelques jeunes gens qui se dévouent à la danse k la prière de la maîtresse de la maison. Dans ces ivuis on ne semble s'occuper que de résoudre le fameux problème de Pévêque Berkeley : Combien d'êtres humains peuvent tenir dans une situation perpendiculaire sur quelques toises carrées ?

Mais pour mieux vous faire remarquer les trois nuances dont se compose la couleur des femmes dans ce grand monde que les Anglais appellent plus exactement Iiigh life, je me vois forcé de rétrogader de quelques semaines , et de me rapporter avec vous dans une de nos brillantes soirées d'hiver.

J'ai obtenu un des quinze cents billets d'invitation distribués pour le bal du baron Deslingots; il est dix heures , nous montons en voiture , mais nous prenons la file a demi-quart de lieue , et il est minuit lorsque nous arrivons.

Vous admirez les progrès du luxe en traversant, sur de riches tapis , le péristyle et les ves-

tibules, et vous avez pris votre parti sur le de'sagre'ment que je vous ai fait craindre de rester sur l'escalier , en le montant sous une voûte de jasmins et de lilas.

Avant d'entrer dans les appartemens , un valet de chambre nous a conduits dans le vestiaire , oii se de'posent les fourrures , les schals et les manteaux. Arrêtons-nous un moment dans ce lieu 5 que décorent deux immenses Psyche's : aucune des femmes qui s'y trouvent n'en sortira sans s'être assure'e si son pardessus n'a pas froissé sa garniture, si quelque boucle de cheveux n'a pas pris une fausse direction, mais surtout sans rejeter en arrière les plis de sa robe , de manière a accuser la molle inflexion des hanches , qui donne tant de grâce a la taille.

Nous voila dans la seconde antichambre , transformée en premier salon , au moyen de quelques draperies relevées par des crépines : nous sommes retenus dans la pièce suivante par une foule d'hommes qui n'ont pas encore pénétré plus avant , et qui sont distribués par groupes ; je vais de l'un à l'autre, et je vois que dans tous , même dans ceux où des décorations de tous les pays semblent annoncer une réunion de militaires et de diplomates, il n'est question que du rachat des rentes j je me crois encore a la bourse.

Nous pénétrons enfin, après avoir traversé avec une peine infinie trois salons magnifiques

d'aujourd'^hiti. 1 1 3

où l'on fait semblant de danser, dans la grande galerie où se promènent, entre deux rangs de femmes assises , la foule brillante des danseurs et des danseuses qui attendent ou laissent passer leur tour.

Avant d'arriver aux portraits, prenons une ide'e de Pensemble du tableau : vous pouvez ve'rifîer ici une vérité d'observation que je ne me charge point d'expliquer. Des deux générations de femmes qui peuplent ce bal , la plus belle est incomparablement la moins jeune : parmi ces dernières, on n'en peut citer qu'une a qui sa fille dispute le prix de la beauté. On dirait que le temps a glissé sur ces belles figures de quarante ans, et qu'il a craint d'y laisser la moindre trace.

Jamais plus de goût, de grâce et d'élégance n'a présidé h la parure des femmes; on nV remarque aucun genre d'affectation ou d'imitation ; les robes paraissent faites pour parer le corps et même un peu pour le couvrir; la taille , que nos dames remontaient, il y a quelques années, jusqu'aux épaules, tandis que les Anglaises la des- H:endaient au-dessous des hanches , est maintenant mesurée sur cette nature choisie que l'art doit toujours se proposer pour modèle.

Parmi tant de coiffures presque aussi variées que les traits du visage, vous n'en trouverez qu'une que le bon goût réprouve; c'est cette espèce de toque appelée, je ne sais pourquoi, Tm- ^ 10..

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cadeiv y et qui donne a la tète d'une femme l'air d'une redoute que je ne veux pas appeler par son ve'ritable nom , pour ne point effaroucher les maris.

Une autre observation ge'nérale qui ne a'Ous échappera pas, c'est l'apparence de malaise et de préoccupation que je remarque sur toutes ces i physionomies, et qui perce a travers le désir de plaire dont elles sont toutes animées.

: Celte uniformité de grâces affectueuses, de manières élégantes, ne vous permet pas de distinguer au premier coup d'oeil les différentes classes de femmes dont je vous ai parlé j approchons-nous et regardons de plus près. i - Voyez -vous cette dame assise de côté sur un j grand fauteuil au fond de la galerie : un peu I moins de rouge, et sa parure très-simple passerait pour être négligée; il y a tant de naturel, tant d'habitude, et je dirais presque tant de goût dans cet air d'aisance qui la distingue , que vous n'osez pas le qualifier du nom de hardiesse. Vous vous faites également illusion sur les caresses dont elle accable cette jeune dame qu'elle vient de faire asseoir a ses côtés : la manière dont elle penche la tête , le clignotement d'yeux dont elle accompagne un sourire où d'autres que moi ne verraient que de la bienveillance, le son de sa voix bref et traînant tour a tour ne me permettent pas de douter un moment que cette dame n'appartienne a la cour d'aujourd'hui : si nous

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interrogions la jeune personne qu^elle vient d'accueillir si gracieusement, vous verriez que celleci est complètement la dupe d^une politesse qui n'est de la part de PautrCj qu'une déclaration de supe'riorité.

Nous voila comme tant d'autres faisant cercle autour d'une touffe de femmes , qui font ce qu'on appelle e've'nement par leur beauté'. Plus embarrassé que Paris , a laquelle de ces quatre déesses adjugerons- nous la pomme? Vous l'entendez; chacune a ses partisans : les uns préfèrent cette dame a la taille la plus élevée et la plus élégante, aux yeux noirs de l'expression a la fois la plus vive et la plus douce ; les autres se décident pour cette figure charmante qu'embellit un sourire plein de gruce ; ceux-ci ne peuvent détourner les yeux de cette beauté parfaite que Praxitèle eût choisie pour modèle; ceux-là laissent tomber un regard d'artiste sur cette belle tête qu'a devinée Raphaël en peignant une de ses vierges.

Sans accepter le rôle d'arbitre dans cette question si délicate , quelle est la plus belle ? je rentre dans mes fonctions d'observateur, et je décide , a certains charmes inexprimables, a je ne sais quel air de triomphe tempéré par l'expression du regret, que ces dames ont fait l'ornement delà cour d'autrefois.

Remarquez bien cet autre groupe de femmes : vous êtes moins frappé de l'éclat de leur parure que de l'espèce d'indépendance où elles se mon-

Vij^

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trent de Popinion de leurs rivales. Placées entre les supériorités d'hier et les prétentions d'aujourd'hui 5 l'assurance de leur maintien naît de la certitude où elles sont de ne pouvoir être dépossédées des avantages dont elles jouissent, sous la protection de leurs pères ou de leurs époux : ceux-ci tiennent en main le sceptre de l'industrie ;, et leur puissance est indestructible ; ils régnent sans ministres.

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N°. X — 17 féi^iier 1824.

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