‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 16 sur 56 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

Tes pourquoi , dit le dieu , ne finiraient jamais. Voltaire.

Vous lie vous attendez pas que je re'ponde a tous \qs pourquoi de votre vieil ami et aux vôtres. Il suffit d'une ligne pour exprimer une question que des volumes ne pourraient e'claircir. Nous sommes bercés de rêveries, entourés de mensonges j nous voyons des effets dont les causes échappent a notre vue débile 5 nous invoquons vainement la lumière 5 elle n'éclaire que les surfaces, et ne les éclaire que d'un jour douteux. Nous appelons a notre secours cet instinct de la nature humaine pompeusement décoré du nom de raison. Mais ses jugemens ne sont pas infaillibles. Youlez-vous que je vous dise ma pensée tout entière, il n'y a de vrai pour nous que les émotions de notre cœur, que le sentiment intime de notre conscience. Nous pouvons raisonner sur tout; c'est une faculté de l'esprit

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humain 5 c'est un travail qui nous enlève a la triste contemplation des choses extérieures; c'est un besoin pour tous les hommes j c'est même quelquefois un amusement; il y a de la cruauté dans ceux qui veulent nous Pinterdire.

Je veux cependant m'y livrer un moment a mes risques et périls ; je vais rappeler quelquesuns de vos pourquoi , qui me fourniront le texte de quelques bonnes ou mauvaises observations. « Pourquoi, me demandez-vous , cette ame de prince s'est-elle logée dans le Qorps d'un pauvre artisan ? »

Dites-moi d'abord ce que vous entendez par ces mots: ame de prince et ame cV artisan? Croyez-vous qu'il existe une inégalité primitive entre les âmes, de telle sorte qu'il y en ait de privilégiées qui n'établissent leur domicile que dans les cours, tandis que le vulgaire des âmes se partage les autres conditions de la société? Ce n'est certainement pas la votre idée; vous savez comme moi combien d'ames abjectes ont vécu sous la pourpre et déshonoré le diadème. Ainsi vous entendez par ame de prince muq ame forte, généreuse , accessible a tous les nobles sentimens. Dans cette dernière hypothèse , il n'y a d'étonnant dans la question que la question ellemême.

Je vous dirai a mon tour : « Pourquoi ne voudriez-vous pas que le corps d'un artisan, c'est-a-dire d'un homme laborieux, dont l'in-

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diislrie est utile a la société , logeât une ame élevée? ne vous laissez pas séduire par les apparences; écartez ce pompeux étalag-e de luxe qui couvre tant de misères ; chassez ce peuple d'adorateurs 5 entrez dans le temple où l'encens fume de toutes parts , et contemplez Fidole ! voyez si elle est de près ce qu'elle vohs apparaissait de loin. Hélas ! c'est une créature de notre imagination , fragile comme toutes les autres 5 et destinée a tomber en poussière.

De grandes âmes ont habité des palais ; mais ce sont des exceptions; on en trouve aussi soiu le chaume ; ce sont encore des exceptions. Les premières ont eu la fortune pour elles , et les autres l'adversité; celles-là ont été connues^ celles-ci oubliées; voila la différence.

J'ai connu des laboureurs , j'ai fréquenté des ateliers; a travers l'inculte âpreté du langage ^ la rudesse des manières et la simplicité des vêtemens, j'ai reconnu des vertus positives, j'ai vu en réalité ce qu'on ne voit ailleurs qu'en apparence : l'honnêteté du cœur , les douces affections de famille, le respect de la vieillesse, l'amour de la patrie , et j'ai eu plusieurs fois l'occasion de dire : « Pourquoi l'ame de cet artisan n'est-«lle pas logée dans un corps de prince ? »

Vous voudriez savoir pourquoi a tous les âges , dans tous les rangs , il y a tant d'égoïsme et si peu d esprit national. C'est comme si vous

me demandiez pourquoi Pe'tat actuel de la socie'te' porte ses fruits. Cette réponse servira a re'soudre -plusieurs de vos questions, entre autres celle-ci : « Pourquoi l'homme qui pouvait faire de bons chapeaux fait-il de mauvais sermons?» Ne voyez -vous pas que parmi nous tout se règle par le profit? Uabhe' Macaire e'tait le fils d'un honnête chapelier ; ses premiers regards tombèrent sur des chapeaux de toutes les formes; il a vu long -temps s'arrondir sous des mains industrieuses le feutre modeste et l'orgueilleux castor ; initié dans tous les mystères de la fabrication, il pouvait donner a son père un digne successeur; maïs l'abbé Macaire réunissait la paresse a la fierté. Il voulut s'élever au-dessus de la profession paternelle et sollicita Penlrée d'un séminaire. Ses vœux furent exaucés : il s'aperçut bientôt que la carrière de la parole conduisait a la considération et aux dignités. Il se fit-orateur, très-médiocre a la vérité, mais enfin il se mit en évidence ; sa voix sonore, son geste impétueux, une bonne mémoire, lui tinrent lieu de connaassances et de talent; il parvint : toutes les églises de la capitale retentirent de ses conférences et de ses prédications. Je l'ai perdu de vue depuis cette époque; mais je ne serais pas surpris de le retrouver cardinal. Mettez d'un côté l'assiduité d'un travail pénible, de l'autre, la perspective de la mitre et de l'opulence ; vous comprendrez alors facilement

pourquoi tant d'hommes qui pourraient faire de bons chapeaux fabriquent de mauvais sermons.

Parmi les questions que vous m'adressez , il en est une que vous pourriez expliquer plus aise'ment que moi, vous qui avez obtenu , a juste titre, des succès dramatiques de plus d'un genre et qui vous débattez , comme d'autres écrivains distingués , dans les entraves de la censure. « Pourquoi , dites-vous , le théâtre des mauvaises mœurs et du mauvais langage est-il devenu, depuis dix ans, le rendez-vous de la bonne compagnie ? »

Passons sur la bonne compagnie, qui, selon toute apparence, n^est pas au fond meilleure qu'une autre j et arrivons à la question. Qu'allous-nous chercher au théâtre? le tableau fidèle et piquant des mœurs contemporaines, la peinture des vices et des ridicules de l'époque. Or rien de tout cela ne peut exister avec la censure; elle ne paraît instituée que pour écarter de nos yeux la peinture vraie de nos mœurs, et accorde aux ridicules du jour , aux vices dominans sa toute-puissante protection. J'ignore si c'est la faute des censeurs; mais il est évident que c'est le résultat de la censure. La crainte des illusions malignes est devenue si forte qu'on en trouve partout. Vous vous plaisez a peindre un orgueilleux parvenu qui se méconnaît' dans sa haute fortune, qui fait continuellement la roue comme un paon fier de son plumage, et dont la nullité 1 II.

se cache sous une solennité' de théâtre j vous faites mouvoir ce sot personnage 5 vous le placez dans des situations comiques ; vous l'attachez a une action dramatique pleine de mouvemens et d'inte'rêt ; et vous rêvez de'ja les applaudissemens d\ui parterre idolâtre. Vaine espe'rance! vous ne pensiez a personne; d'autres y penseront pour vous, ils de'signeront même le modèle , et Pœuvre de vos veilles restera captive dans le portefeuille. Voulez-vous livrer a la risée publique la fatuité décorée, les intrigues de l'ambition , les ruses de l'hypocrisie, la mobile servilité de caractère, le jeu effréné de l'agiotage ; brisez vos pinceaux , vos peintures ne seront jamais admises a l'exposition. Mais la nature, mais la vérité...? Tout cela n'est plus de notre siècle.

Plus d'un homme de talent, ne pouvant choisir ses modèles dans les hautes classes de la société , s'est adressé a la classe inférieure, et c'est la qu'il trouve quelque indulgence. On lui permet d'exposer sur une scène triviale l'ambition d'un porteur d'eau , la vanité d'un coiffeur gascon, la coquetterie d'une marchande de modes, les intrigues de l'entresol, les vices du rez-dechaussée. Comme il y a dans ces esquisses de la vérité , du naturel, on y court, on s'y presse , on applaudit avec fureur, tandis que la scène française, illustrée par tant de chefs-d'œuvre ^ est frappée de stérilité.

Vous me demandez aussi pourquoi le talent que Fon idolâtre ne peut re'ussir chez nous sans intrigue et percer sans cabale. Cette question a e'té faite dans tous les temps, et toujours on a du faire la même re'ponse.

Il existe dans l'homme , tel qu'il a e'te' modelé par les formes sociales, une grande répugnance a reconnaître des supériorités intellectuelles. Il a besoin d'être averti pkis d'une fois du mérite qui est devant lui pour qu^il consente a le reconnaître; il faut lui ouvrir les jeux pour qu'il se détermine a voir. Que sera-ce , si l'on veut obtenir son admiration ? C'est a ce sentiment général qu'il faut rapporter l'origine des intrigues, des cabales, des coteries. Une coterie est une espèce de société d^assurance mutuelle qui garantit contre tous les accidens le succès littéraire de ses membres. Molière s^en plaignait ; Voltaire s'en est plaint après lui ; on s^en plaindra toujours, et le monde n^en ira pas plus mal.

11 est fâcheux que le talent s^abaisse a des manœuvres qui ne conviennent qu^a la médiocrité. Mais vous m^a vouerez que les exceptions , même aujourd'hui , ne sont pas rares. Elles devraient Fêtre encore plus , me direz- vous, et je serai de votre avis. Mais c'est un mal inévitable quand la concurrence est grande , que les jalousies sont excitées, et avec un public qui passe avec tant de rapidité de l'engoùment a

FindifFërence. D'ailleurs Tesprit de parti s'en mêle; ce ne sont pas les ouvrages qu^on juge , ce sont les opinions ; et c'est par celles-ci qu^on parvient. On s'inscrit sous un drapeau pour faire valoir un poème ; on arbore une couleur pour assurer le succès d'une tragédie. Cette espèce d'intrigue est la plus commune ; elle appartient a Te'poque.

Nous sommes dans le tourbillon du jour; et nous en exage'rons la dure'e. Demain il ne sera plus ; demain une autre ge'uération , indifférente a nos agitations , a nos craintes , a nos espérances , se lèvera pour nous juger comme nous jugeons nos anciens , avec calme et avec équité. Les bons ouvrages , ceux où l'on reconnaîtra des sentimens généreux , des pensées justes, des idées utiles , resteront ; tout le reste s'en ira en fumée. Je réponds a tous vos pourquoi par un seul : Pourquoi s'inquiéter de la folie contemporaine ? A. J.

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