‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 19 sur 56 · AU JUGEMENT DERNIER. J · texte numérisé non relu

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duit de beautés sur la terre; car, je dois le dire, les plus belles avaient soin de se placer aux premiers rangs , et Fange , qui appartenait au même sexe, semblait favoriser cette coquetterie vivante encore après le trépas.

Je reconnaissais Todalisque aux formes onduleuses, aux yeux de gazelle et au teint cuivre' j la fille des bords de la Tamise , aux yeux bleus et aux longs cheveux blonds ^ a la démarche languissante ; la Romaine , aux regards plus e'tincelans encore que le jais de sa chevelure ; la Française svelte et légère, plus remarquable encore par la naïveté' de sa grâce et Télégance de sa pose que par la perfection de ses traits ; les femmes des contrées les plus sauvages devaient un certain charme a leur jeunesse. Une remarque que mon admiration ne me permit pas de faire plus tôt, vint pourtant frapper mon esprit. Comment parmi ces légions innombrables de femmes ne s'en trouvait-il pas une qui parût avoir plus de trente ans ? J'allais en demander la raison à l'ange inspecteur, quand il adressa lui-même la question suivante a cette jeune milice.

« Qu'avez-vous fait dans votre vie? » Un seul mot , un mot de deux syllabes sortit a la fois de toutes les bouches; je le laisse a deviner a celles de ces dames qui vivent encore.

» Je le savais, reprit Pange, mais comment Pavez-vous fait ? voila sur quoi vous devez me

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répondre. » Alors il s'ëleva un murmure confus, un chuchotement ge'néral auquel l'ange luimême ne pouvait rien entendre; c'était la tour de Babel reproduite au jugement dernier.

J'admirai l'ordre que l'ange établit dans ce tumulte ; il choisit dans chaque groupe une seule femme qu'il chargea de représenter sa nation , et lui donna la parole au nom de ses concitoyennes. De petits anges „ distribués ça et la , étaient chargés de recevoir les confessions particulières qui sortaient de l'ordre commun. J'étais toute attention.

Une Indienne parla la première; c'était la nature même. Elle avait fait de la volupté sa vertu, et le nombre de ses amans était son orgueil. Consacrée au service des dieux et plus spécialement aux plaisirs des brahraes, elle avait rempli sa double destinée avec un zèle infatigable ; elle s'était mariée a vingt-huit ans avec le plus riche et le plus vieux banian de la contrée ; il était mort six mois après, et, pour satisfaire a l'usage , elle s'était brûlée avec lui. Amour , ignorance , abandon , telle était l'histoire de sa vie.

Vint ensuite le tour d'une belle Anglaise , qui , d'un ton prude et doctoral, raconta (toujours avec la plus grande délicatesse) les douze perfidies dont elle avait été victime. Romanesque a quinze ans , sentimentale a vingt , dévote a vingt-cinq , toujours tendre , elle aurait pu épar-

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gner a son auditoire la longue narration des voyages de son cœur et l'analyser en trois mots : besoin d'aimer, pruderie et pre'tention.

(( La grande , l'unique affaire de ma vie a e'te' (dit la Française) celle de toutes ces dames : j'ai fait pre'cise'ment ce qu'elles ont fait : l'amour. Vous voulez savoir comment? En bon* neur, je serais embarrassée de re'pondre... » — Il est vrai qu'on a besoin d'une grande me'moire, interrompit l'Anglaise avec bumeur, quand on a tant a raconter. — L^ange imposa silence à la prude, et ordonna a la Française de continuer. File reprit : « Milady a bien raison , beaucoup de sentimens m'ont effleure' le cœur , mais d'autres objets plus scrieux m'attacbaient a l'existence. Je dansais a ravir , je causais k merveille , je faisais les honneurs de chez moi avec une grâce inimitable: et cependant les plaisirs n'ont pas occupé toute ma jeunesse j j'ai par-ci par-la rendu quelques services : le vieux général B"^^"^ m'a dû sa pension de retraite , et je me souviens d'avoir sacrifié cinq a six mille francs que je destinais a une promenade a Longchamps, pour doter une jeune fille qui n'avait d'autre recommandation auprès de moi que sa vertu et sa pauvreté : veuve, j'ai beaucoup aimé le mari que j'avais perdu ; je ne ferai point ici le récit de mes aventures; je ne veux pas, comme cette jeune brune de l'Indoustan , raconter avec ingénuité les folies que je me suis permises, et encore

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moins, a l'exemple de cette vaporeuse lady, faire de la pruderie avec de l'innocence. Le'gèreté, grâce, amour, caprice et bienfaisance, voilà ma vie entière. »

Toutes les femmes se mirent a chuchoter : il était impossible de ne pas s'apercevoir de l'envié qu'elles portaient a la Française.

L'Italienne, qui prit ensuite la parole, raconta vivement les trois mésaventures qui avaient au tant de fois empêché son mariage ; les trois pensions qu'elle avait reçues d'un cardinal, de son fils et de son neveu; elle fit le récit de ses pratiques de dévotion , et raconta avec quelle attention respectueuse elle avait soin de couvrir chaque soir d'un voile épais le visage de sa madone ; l'ange sourit; l'Italienne se tut, il n'y avait qu'une chose, une pensée , une action , un souvenir, un culte véritable dans la vie de l'Italienne, l'amour ; mais l'amour tel que les sens l'entendent, tel que la nature l'a fait.

« Hélas î s'écria l'Allemande, lorsque la belle Italienne eut achevé son discours ;, j'ai passé ma vie a chercher ou plutôt a essayer mon idéale ; j'avoue que mes recherches m'ont quelquefois entraînée loin, et que mon existence a été un long voyage de découverte. Le sentiment m'a toujours servi de guide; pourquoi le ciel m'avaitil donné ces yeux d'azur, dont la flamme humide attirait l'amour sans le fixer? L'innocence de mes pensées ne s'est point ternie dans le cours

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de dix intrigues amoureuses : et le peintre de Munich qui m'e'pousa trouva le bonheur dans mes bras. Si j'eusse e'crit mes me'moires je les aurais intitulés la Coquetterie sentimentale ou le vague des sentimens portés dans le positif de r amour.

Uange complimenta l'Allemande sur la finesse d'observation et la sagacité métaphysique avec laquelle elle avait eu soin de s'apprécier elle-même. « Jeune Américaine des États-Unis , poursuivit-il , voici votre tour ; qu'avez-vous fait ? »

« Rien que des enfans , répondit-elle ; mais on doit m'en tenir compte comme autant de bonnes actions , car ces enfans sont devenus des hommes libres. »

Pendant que l'on procédait a cet examen général , les confessions particulières se terminaient , et les anges chargés de ce soin faisaient leur rapport. Toutes les femmes attendaient en silence le résultat de cette grande journée. Tout a coup un jour pur éclaire la scène , et l'ange prononça d'une voix harmonieuse , le petit discours suivant.

« Si les maris , les amans et les pères siégeaient ici a ma place , mesdames , la sentence qu'ils porteraient contre vous serait sans doute plus cruelle. Élevé par ma nature au-dessus des faiblesses de cette humanité qui voit aujourd'hui briller son dernier jour , je vous remets

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la plus grande partie des fautes qui ont marqué chaque jour de voire existence, et dont la liste , grave'e sur ces immenses tables d'airain , servira de leçons aux mondes futurs. Beaucoup vous sera pardonné , a vous qui avez beaucoup aimé. Vos faiblesses sont l'ouvrage des hommes: étonnées et ravies de céder a la séduction , et douées d'une sensibilité plus vive, vous n'avez opposé le plus souvent qu'une molle résistance qui demandait a être vaincue , ou vous avez fait honneur à vos principes de cette sévérité qui n'était qu'une coquetterie de plus , faiblesse pardonnable , que votre organisation même vous imposait. Ne tremblez donc pas, vous qui avez pendant votre vie connu quelques sentimens véritables, vous serez pardonnées. Mais vous , tartufes de vertu, qui cherchiez dans le mystère de vos amours un droit pour haïr et pour nuire ; mais vous dont le coeur sec ne s'est pas un moment épanoui , furies de médisance , qui cachiez vos poignards sous le scapulaire ; femmes d'intrigues qui du lit des monarques et des grands, où vous reposiez nonchalamment couvertes des tissus de rinde et de la Perse, avez opprimé le peuple ; allez dans l'abime, et tombez à jamais dans des profondeurs moins obscures que votre ame.

» Quant a vous, femmes voluptueuses ou légères , le bien que vous aurez fait décidera du sort qui vous attend. Soit que vous ayez de-

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