‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 3 sur 56 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Instat hic mine ille annus egregius.

M. T. CiGERONis , Epist. ad Atticum , lib. primus, cpist. XVIII.

(Voici niaintonaat une année qui ne promet pas moins.)

Votre rive droite, mon cher hermite , est un peu trop vaine de ses avantages ; je n'ignore pas que ses habitans ne parlent jamais de la rive gauche sans lui lancer quelques sarcasmes , ils nous regardent en ge'ne'ral comme des hommes peu avance's dans la civilisation et qui n'ont pas encore secoue' le joug des pre'juge's surnomme's gothiques. Notre pauvre faubourg Saint- Germain est accusé de receler une classe remplie d'orgueil , me'contente du siècle et couverte encore de la rouille des vieux temps. On nous reproche l'ennui de nos salons , le goût suranné'de nos fêtes , la triste solitude du Luxembourg et jusqu'au pe'dantisme de notre pays latin. Ce n'est qu'après de miires réflexions que

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VOS amis de la brillante Chausse'e - d'Antin se de'cident a traverser la Seine et a poursuivre leur route jusqu'au boulevart du Mont-Parnasse. Ils s'imaginent alors qu'ils sont au bout du monde ; je suis surpris qu'aucun d'eux n'ait encore publie' la relation de son voyage dans nos contre'es avec des observations philosopbiques'^Lar les mœurs , le langage et les manières de leurs habitant.

Votre Chausse'e-d'Antinj si fière de ses banques et des raffinemens de son luxe , date d'bier j elle a toute la vanité d'un parvenu. Quant a nous y l'aspect même de nos monumens et leur destination prouvent que nous sommes vos aînés , et que du moins , sous ce rapport, vous nous devez du respect. Venez contempler notre palais des Thermes , où vécut ce grand empereur Julien que votre talent voulait offrir a l'admiration de ses bons amis de Lutèce, et qui est condamné par la censure après avoir été damné par la Sorbonne. Ces Thermes , où les destinées du monde se sont balancées , attestent encore le génie de Rome. On est frappé de surprise a la vue de ces grandes arcades qui se dessinent majestueusement dans leur élégante simplicité. Vous jugerez de la solidité des voûtes a arête et à plein cintre, en songeant qu'elles supportent des jardins plantés d'arbres , qu'elles ont résisté à l'effort de quinze siècles et a l'instinct destructeur de la barbarie. Je vous dirai confi-

deiitiellement, et même avec un peu de honte, que ce monument architectural , le seul de ce genre qui existe à Paris , que ce palais où le ce'sar Julien fut proclamé empereur aux applaudissemens de nos véne'rables aïeux, e'tait encore, il y a peu d'anne'es, la proprie'te' d'un tonnelier: il est aujourd'hui passé entre les mains dti gouvernement j on â eu même quelque temps lïdée d'y faire des fouilles et de le restaurer j mais des soins plus importans sont venus distraire nos grands hommes d'état , et Mont-Rouge a fait oublier le palais des Thermes.

Si je vous disais que les jardins de ce palais s'étendaient jusqu'à la Seine et servaient de promenade a la reine UltrogotJie , épouse du roi Oiildebert , vous m'accuseriez de pédantisme ; vous y verriez l'influence de la région scolastique. Il faut cependant;, pour faire valoir ma rive gauche, que je remonte un peu vers le passé. Nos anciens monumens sont nos titres de noblesse , et vous savez tout le prix que nous y attachons de ce côté-ci de la rivière. Vous avez des coffres-forts bien garnis f nous avons de vieux parchemins 5 et lorsque vos tristes financiers additionnent péniblement leurs bordereaux , nous nous enfonçons avec délices dans la poussière de nos archives ; il ne faut pas disputer des goûts.

Voyez-vous cet emplacement où tous les vins du royaume se donnent rendez-vous 3 où les

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vins de Champagne , de Bourgogne et de Médoc se disputent la prééminence : vous devineriez difficilement son antique destination. C'est la cependant le berceau de notre gloire litte'raire 3 c'est la que s'e'levait l'abbaye de Saint-Yictor, oii Santeuil composa ses hymnes , où plusieurs siècles avant lui Abailard donnait ses leçons d'éloquence et de dialectique ; la , triomphait cette voix séductrice dont le charme attendrit Héloïse et coiita si cher au galant professeur.

Vous craignez peut - être que je ne vous oblige de faire avec moi un cours d'antiquités, et que je ne aous enterre tout vivant dans les Catacombes du pays latin. De'trompez-vous ; je vous ferai grâce de la Sorbonne et du collège de Montaigu, d'où saint Ignace de Loyola , catéchisé et fouetté , sortit un beau jour pour établir cet institut qui renaît aujourd'hui de ses cendres , tout jeune de fanatisme, tout bouillant d'ambition 5 je ne vous parlerai pas même du Panthéon , l'ornement et l'orgueil de notre rive gauche. Quant a l'Académie française , je la réserve pour une autre occasion.

J'aime mieux répondre a la question que vous me faites sur les causes de la diflerence des établissemens qui se trouvent sur nos deux rives. « Tous ceux , dites-vous , qui sont destinés aux plaisirs des citoyens des différentes classes, s'élèvent de votre côté, tandis que du notre se trouvent les hôpitaux , les prisons , les

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collèges , les acade'mies et les amphithe'âtres. » Vous pensez que cette difFe'rence tient a celle des caractères et des mœurs de leurs liabitans; pour moi , je serais porté a croire qu'elle est le re'sultat ne'cessaire des mouvemens progressifs de la civilisation. Il a fallu satisfaire les besoins re'els ou factices de la socie'te' avant de songer à ses plaisirs. Chaque époque a ses monumens caractéristiques 5 les prisons sont les plus anciens de tous, parce que la nécessité de réprimer le brigandage se fait d'abord sentir -, aussi , nos prisons , et nous en savons quelque chose, portent Fempreinte de Fantique barbarie du pouvoir et de celle des mœurs : ce n'est point un séjour de sûreté, c'est un séjour de torture et trop souvent de désespoir. Ces donjons étroits où l'air est dispensé avec une cruelle parcimonie, ces dégoûtans réceptacles où se confondent et s'exaltent les vices , où se méditent les crimes a venir , ne sont pas de notre siècle ; ils n'appartiennent point a nos mœurs; on cherche même, quoique trop faiblement, a les améhorer 5 ce sont les monumens d'un âge grossier, féroce et servile. Il en est de même des hôpitaux , qui inspiraient jadis tant d'effroi et qui ont éprouvé de salutaires réformes. Les collèges , les académ.ies , se sont élevés a mesure que la société s'est perfectionnée. On A^oulait de l'instruction ; on la cherchait laborieusement où elle n'est pas; mais ces tentatives me-

mes attestaient les nouveaux besoins de Tesprit humain ; car il ne faut pas oublier que de nos colle'ges, quelque de'fectueux qu'ils fussent et qu'ils soient encore , est sortie cette foule de grands hommes et de génies sublimes dont s^honore la France savante et litte'raire.

Enfin , la se'curite' sociale, les progrès de l'industrie, les labeurs du commerce, l'accumulation des richesses dans les capitales, ont e'voqué le ge'nie des arts et le de'mon du luxe. Ce sont eux, les derniers venus, qui se sont empare's de votre rive. Ils ont élevé vos jardins , vos théâtres , vos cafés, et jusqu'à vos guinguettes où brille le luxe populaire de la rue Saint-Denis. Vous avez raison de dire que vous habitez une ville nouvelle 5 elle est toute de l'époque, et le palais de la bourse est le grand monument qui la caractérise^ mais j'en parlerai ailleurs, car je me propose aussi de faire quelque voyage de découverte dans votre Eldorado.

Vous avez cru remarquer que nos riverains ont un peu moins de badaudejie qne les vôtres, et la- dessus encore je ne saurais être entièrement de votre avis. Les charlatans n'ont pas moins de succès dans le faubourg Saint-Germain que dans vos quartiers ; peut-être même vous prouverais -je avec facilité que c'est ici leur terre classique j c'est au moins le rendez-vous général de leurs compères et de leurs dupes.

Nous sommes badauds d'une autre manière

que vos habitues du boulevart de Coblentz; nous ne poursuivons pas les femmes dont les formes ont un peu trop de saillie; cela ne serait pas reçu au Luxembourg 5 mais , si vous visitiez nos e'coles publiques, vous trouveriez une affluence conside'rable partout où se débitent des lieux communs , et où des hommes , burlesquement vêtus, livrent de furieuses attaques a la raison et à la ve'rite'. Comment expliquer cette affluence autrement que par notre penchant invincible k la badauderie?

La civilisation marche si vite que les dîffe'rences qui existent entre les deux rives s'effacent avec une merveilleuse rapidité. Depuis longtemps on se plaint de votre côte' que vous n'avez plus ni vieillards , ni vieilles femmes. La classe si respectable des matrones a cessé d'exister h la Chaussée-d'Antin et dans les alentours : rien n'y marque les âges ; les glaces de l'hiver s'y couronnent de fleurs; grâces a l'art des dentistes et des parfumeurs, on n'y voit que des bouches et des chevelures de quinze ans; le temps n'y fait plus d'outrages irréparables , et les générations s'y succèdent incognito ; on ne trouverait pas un seul cheveu blanc depuis le boulevart de la Madelaine jusqu'à la porte Saint- Antoine; c'est une singularité qui n'est pas même remarquée; nous avons aboli la vieillesse.

Cette horreur du déclin de la vie influe sur nos mœurs. Il n'y a plus de gravité dans les manié-

res; on ne distingue pas plus les professions que les âges. Je regrette ces conversations où l'expe'rience instruisait la jeunesse ; au milieu de tant de Te'le'maques, je ne serais par fâché d'entendre la voix d'un Mentor.

Nous ne sommes pas encore arrives, dans le faubourg Saint-Germain , a ce degré de perfection sociale; mais cela ne tarderapas; je m'aperçois que le nombre des jeunes femmes augmente chaque jour , et que celui des vieillards diminue sensiblement , même au Luxembourg. J'ai vu croître une forêt de cheveux noirs sur des têtes chauves dans l'espace d'une nuit. Nos professeurs d'histoire^ de latin, de grec ou de morale, veulent être jeunes; si rien ne s'oppose a cette tendance générale , on ne verra plus d'ailes de pigeons et de toupets en fer a cheval que dans le palais des Tuileries et a la chambre des Pairs.

Ainsi disparaissent les différences matérielles de la société; celles qui tiennent a l'éducation et aux penchans se confondent aussi dans deux passions dominantes, la vanité et l'amour des richesses. Ces deux passions ont envahi toutes les classes, tous les états. On vend sa conscience, son opinion pour un ruban comme pour une pension ou une place lucrative; on est avide de titres comme de billets de banque; les noms de comte, de marquis et de duc frappent délicieusement les oreilles, mais on veut y joindre l'opulence ; et de là vient cette union intime entre

la vanité et la cupidité ; elles se tiennent par la main j ce sont deux sœurs inse'parables.

Vous me direz que dans tous les temps on a censure' les mœurs de Fe'poquejje crois que dans tous les temps on a eu raison. Le moraliste religieux ou philosophe se flatte vainement de corriger les hommes 5 ils seront toujours ce que la nature les a faits, des créatures faibles , passionnées et avides de jouissances personnelles. La morale n^a point de remèdes assez puissans pour guérir les maladies du cœur. L'ambition , l'hypocrisie, l'avarice, l'amour immodéré des plaisirs n'offrent aucune prise a l'éloquence; le génie foudroyant de Bossuet,la douce parole de Massillon ne purent exiler un seul des vices qui dominaient à la cour , soit qu'elle affectât un air austère dans les dernières années de Louis XIV , ou qu'elle entourât de prestiges le berceau de son successeur. Les masques seuls changeaient a vue ; l'ambition s'était montrée crédule et dévote sous Louis XIV; elle devint sceptique et libertine sous le Régent.

On a distingué deux morales, l'une publique et l'autre privée ; elles reposent sur des principes différens. Cette distinction a été faite depuis bien des siècles; elle existait avant Machiavel; mais on ne peut lui refuser l'honneur d'en avoir réglé la théorie et enseigné la pratique; nos reines italiennes nous apportèrent cette doctrine de Florence; elle étonna d'abord le caractère fran-

çais,etne fut pleinement naturalisée parmi nous que sous le règne du cardinal de Richelieu. On discutait, dans un conseil privé, sur la nécessité où se trouvait Louis XIII de consentir a l'exil de sa mère, Marie de Médicisjce conseil était composé des docteurs de Sorbonne , dont Richelieu se servait pour attaquer et vaincre la conscience royale : ce fut pendant la discussion que le mot de ixdson d'état tomba ,pour la première fois des lèvres du père Joseph , et depuis cette époque il a conservé tout le charme de la nouveauté.

Les gouvernemens de l'Europe auraient du élever une statue, a frais communs, a la mémoire du père Joseph ; personne n'a rendu un plus grand service que ce bon religieux , a la diplomatie et a la morale publique; car le coup d'état, si utile aux hommes du pouvoir, est né, par une filiation toute naturelle de la raison d'état. Que de simples citoyens règlent leur conduite sur ces maximes, ils s'exposent au mépris; qu'ils s'avisent de frapper quelque coup d'état k leur profit, c'est-a-dire , de violer la morale vulgaire et la loi commune, on pourra fort bien les envoyer a Péchafaud; il n'appartient qu'a des hommes puissans de professer ces maximes et d'en faire l'application ; ce qui serait pour les uns un juste sujet d'accusation, devient pour les autres un titre de gloire ; ils ne manqueront ni d'admirateurs pendant la durée de

leur autorité, ni d'apologistes après leur chute. La raison d'état ne meurt pas ; chaque ministre la retrouve au fond de son portefeuille ; quelque ignorant qu'il soit, il ne tarde pas a en reconnaître les avantages ; c'est une logique toute faite qui le dispense de raisonnemens et dont le moins habile apprend bientôt a se servir; plus d'un sot parvenu emploie a merveille la raison d'état.

Rien de plus élastique que cette morale privilégiée; elle met en honneur la corruption, elle fait un devoir de la servilité , et ne permet pas le plus léger murmure a la conscience. Il est facile a la raison d'état de justifier l'excès des vengeances , la cruauté des proscriptions , les plus sanglans outrages a l'humanité. Dans le langage des professeurs accrédités de cette morale, la Saint-Barthélemi elle-même cesse d'être un crime ; ce n'est plus qu'un coup d'état légitime , qu'une rigueur salutaire. Voila donc a quel degré de perfection morale nous sommes parvenus j combien cela promet pour l'avenir !

Aux yeux de ces grands moralistes, la religion n'est plus cette Vierge sainte descendue du ciel pour apaiser les douleurs humaines , pour embraser les cœurs d'une charité divine , et offrir a la vertu des palmes immortelles ; c'est une furie armée de serpens et de torches , qui règne par la terreur. C'est elle qui apprend a violer la foi jurée, qui consacre le mensonge ,

fait taire la voix du remords et confirme l'esclavage des peuples. Cette furie se couvre du manteau de la religion ; elle emprunte même son langage , et voudrait , s'il e'tait possible , la rendre complice de ses attentats. La religion méconnue ge'mit au fond du sanctuaire , s'indigne de rusurpation; mais sa voix n'est plus e'coute'e , le fanatisme seul dicte ses oracles.

Tel est le re'sultat de la distinction entre la morale publique et la morale prive'e , distinction si bien e'tablie de nos jours , et qui nous fera tant d'honneur dans la postérité. Qu'ils étaient ignorans et aveugles , ces hommes d'un autre siècle , qui ne reconnaissaient qu'une morale, et en recommandaient la pratique aux grands de la terre comme aux plus obscurs citoyens ! Tls ne savaient distinguer ni deux espèces de probité , ni deux espèces d'honneur , ni deux espèces de justice ; ils ignoraient qu'un homme sans talens , dépravé dans ses mœurs, esclave de ses passions et de ses intérêts, devenaitrespectable dès qu'il était revêtu de la pourpre et qu'il avait le pouvoir de nuire. Si Fénélon revenait au monde , il serait bien surpris des progrès de notre morale pubhque 5 peut-être s'aviserait-il d'en marquer son étonnement ; mais combien il devrait s'estimer heureux si l'on se bornait a lui répondre comme le charlatan de la comédie : « Nous avons changé » iont cela / )>

Si un tel système de morale ne porte pas tous ses fruits , c'est qu'il trouve quelques obstacles a son développement dans les mœurs et le caracr tère national. Il y a encore trop de bon sens , trop d'instruction dans la socie'té 5 des communications trop fre'quentes existent encore entre les hommes , pour que la corruption jouisse paisiblement de ses honneurs et le fanatisme de son crédit. On supporte le langage de Pun et de l'autre 5 mais leurs actes ne sont pas reçus avec une approbation générale ; ils paraissent trop contraires a l'état actuel de la civilisation ; chose étrange , le fanatisme luimême est forcé a quelque pudeur ; c'est un tourment bien cruel ; mais il faut qu'il s'y résigne jusqu'à l'époque, si soigneusement préparée où nos mœurs et notre morale seront parfaitement d'accord.

Nous y arrivons a pas de géant. Nos mœurs publiques se corrompent chaque jour. Les besoins du luxe et de la vanité énervent les âmes, et dressent les pièges où se prennent la probité et Phonneur. La soif de l'or qu'irritent sans cesse les jeux cruels de la finance et les honteux profits de l'intrigue, la soif de l'or flétrit les caractères; on ne sait plus vivre dans xme indépendante et honorable médiocrité; on veut arri. ver soudainement a l'opulence, et violer la fortune au lieu de mériter ses faveurs. De 1^, cette inquiétude générale dont la société est travaillée, 1 3..

ces changemens subits d'état et d'opiDiou , ces e'iévations inslantaDees qui n'ëtonnent plus, ces chutes fréquentes si rapidement oubliées; enfin , ce dévergondage social qui confond les rangs, les professions , qui sacrifie tout aux apparences , qui justifie tout par le succès. L'impulsion, partie du centre, agite tous les points de la société; le malaise arrive a la suite du luxe dans les moindres villages. Oii trouver maintenant la tranquillité d'esprit, le calme du cœur, les vertus hospitalières et les doux loisirs? On s'émerveille de la modération comme d'un phénomène; le repos n'est plus même permis a l'extrême vieillesse; la cupidité se tourmente, et la vanité s'agite jusqu'au bord de la tombe.

D'un autre côté les lumières de la raison , qui forment seules quelque contre-poids a Pentraînement général, sont menacées d'une éclipse totale^ les livres oir le génie a déposé des vérités utiles et les maximes de l'éternelle sagesse sont proscrits ; Massillon n'est plus qu'un dangereux déclamateur; Fénélon est rangé parmi les philosophes précurseurs de nos troubles civils ; Pascal est exilé de l'instruction ; la Henriade est purgée des principes de tolérance qui la déshonorent^ on réduit Boileau, on mutile La Fontaine; le Tartufe est a Vindex, et Corneille a peine toléré; mais en revanche M. Paillet de Warcy est imprimé^ on le porte aux nues, et on canonise Marie-a-la-Coque.

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Il existait une me'thode d'enseignement qui mettait a peu de frais et en peu d'anne'es une instruction solide à la porte'e des classes inférieures de la société'. Mais cette invention diabolique, qui rendrait les esprits moins grossiers et les mœurs plus douces, est poursuivie avec fureur. La morale publique, telle qu'on Fentend aujourd'hui, a surtout besoin d'ignorance; elle ne triomphera avec sécurité que lorsque la masse de la nation ne saura ni lire ni écrire , et qu'elle croira aveuglément aux miracles du prince de Hohenlohe. Nous avançons vers cet état de choses. La littérature de l'époque en offre d'évidens symptômes. La raison et la vérité en sont chassées pour je ne sais quelles rêveries germaniques que le bon sens réprouve et dont le goût s'offense, espèce d'illuminisme littéraire auquel se sont laissé prendre même quelques hommes de talent. Ils bannissent la vérité comme une compagne importune , la raison comme un juge trop sévère, et obéissent sans murmure au capricieux despotisme de l'imagination. Leurs créations ressemblent a ces images fantastiques qui se dessinent sur les nuages, et se dissipent au gré des vents. C'est la littérature privilégiée; celle oii l'on obtient de petits succès et de grandes récompenses; c'est la littérature du fanatisme; elle convient aussi a la morale du pouvoir; elle aime a se plonger dans les vieux cloîtres, dans les ténèbres du moyen âge , a recommencer l'en-

fance des peuples. Le despotisme ne saurait avoir d'instrument plus souple. Quand cette litte'rature dominera une nouvelle ge'ne'ration , nos saints du jour pourront lever les mains au ciel, et dire : « Les temps sont accomplis, »

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N°. III. — \'6 janvier i824.

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