‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 27 sur 56 · AUX DIX- SEPT FEMMES · texte numérisé non relu

AUX DIX- SEPT FEMMES

j'usai du privilège des suisses de grande maison, je vendis du vin en bouteilles, et j'écrivis mes Mémoires .

» La première partie de cet inte'ressant ouvrage, qui ne verra le jour qu'après ma mort , ne contient guère que des observations locales ; mais peut-être y trouvera- l-on la preuve qu'il y a des cboses qu'on ne pouvait apprendre a cette e'poque que dans la loge d'un suisse du faubourg Saint-Germain.

» C'est dans les de'tails de ces me'moires que nos enfans pourront appre'cier l'influence des robes de cour dans la monarcliie ; plusieurs intrigues pour et contre Meaupou y sont clairement explique'es. On y verra les affaires se traiter .parmi les plaisirs ; les moucbes qui couvraient Iç visage des jolies femmes servir a tracer la marche des arme'es ; les édits bursaux sortir des petites niaisojis , et les lettres de cachet griiTonne'es de la main d'une petite-maîtresse.

» Cependant la re'volulion s'approchait: je m'e'tais crée' une philosophie a mon usage ; j'avais alors trente ans, et je sentais plus vivement qu'un autre tout le prix de la liberté' qu elle nous promettait ; j'avais quelque re'putalion parmi les hommes de mon faubourg, et je prévoyais le moment d'un triomphe auquel j'avais le de'sir et le pouvoir de m'associerj mais un plus noble orgueil me retint volontairement sous la livre'e que j'avais acceptée nialgio moi.

igo L HOMME

» Tant que le baudrier de suisse avait e'ie' une sorte de distinction pour moi, parmi les hommes de mon rang, je l'avais regardé comme un signe d'esclavage. Je vis approcher le moment où il pourrait être un titre de proscription , et je m'en fis honneur. Les maîtres que je servais subirent toutes les infortunes de l'époque: les valets de Thôtel les avaient quittés. Ils voyaient avec inquiétude le moment où l'abandon de leur dernier serviteur pourrait les livrer sans défense a leurs ennemis. Je restai dans l'hôtel.

» Mes sentimens d'indépendance et la bizarrerie de mes principes philosophiques, que je n'avais jamais cachés , étaient généralement connus ; ce genre de réputation put seul me faire échapper aux périls d'un poste , que je conservais avec d'autant plus d'obstinaiion que j^en voyais le danger s'accroître.

» Un mouvement populaire mit en danger la vie et les biens de cette noble famille. Un asile que je sus lui ménager sur les bords du lac de Lucerne où mon père étahnéyeinnyidéicomTnis par lequel toute la fortune du comte L''^'^^, l'hôtel excepté, passa sur ma tête, furent les moyens que j'employai pour arriver a un résultat qui n'était pour moi ni sans difficultés ni sans péril.

)) INIonseigneur, en émigrant , avait laissé a la garde de ma mère sa fille unique âgée de i5 ans, qu'il n'avait pas voulu exposer aux chances d'un voyage dont il ne voyait pas le terme.

AUX DIX- SEPT FEMMES. IQi

» Mademoiselle Ame'lîe, qui depuis..., mais alors elle e'tait aussi aimable que douce et modeste , fut e'ieve'e par ma mère , avec plus de soin et plus de tendresse qu'elle n'aurait pu Têtre , j'ose le dire, dans sa propre famille, même au temps de sa splendeur.

» Avant de continuer, je dois vous faire faire une plus ample connaissance avec l'ami Bertrand, ce boursier de Sainte-Barbe, dont j'ai déjà parle'. Dans le grand mouvement, ou, si vous l'aimer mieux, dans le grand bouleversement politique qui s'e'tait ope're', Bertrand , cbez qui l'exage'ration des principes n'avait pas alte'ré rextrême bonté' du cœur, avait fait son chemin : il e'tait alors, en i^pS, pre'sident de section et olïïçier municipal 5 mais les honneurs n'avaient pas change' ses mœurs : non-seulement il était resté mon ami, mais nous avions formé ensemble une sorte d'association dont le but, vraiment chevaleresque, était de détourner de la tête des femmes les coups de la foudre révolutionnaire; dans cette intrigue d'un genre toutà-fait nouveau, j'étais la pensée, il était l'action.

» Je reviens a mademoiselle Amélie, au moment où sa position et la nôtre étaient devenues d'une extrême difficulté : elle touchait a sa seizième année, et, quelque soin que ma mère eût pris a la dérober aux regards, elle était devenue l'objet de l'attention sérieuse d'un homme de la Monlagjie , fils d'un aubergiste de Tours, et

alors conventionnel , qui logeait dans l'hôtel, et dont les soins , (je coramençais a ra*en apercevoir,) ne déplaisaient pas U la noble demoiselle. Je me hâtai d'en prévenir son père, avec qui j'entretenais une correspondance suivie, par l'intermédiaire de l'ami Bertrand.

» M. le comte daigna ;, pour la première fois, m'écrire de sa propre main, et ce fut pour m'adresser, a ma mère et k moi, les plus sanglans reproches : comment avions-nous souffert qu'un homme de rien, qu'un monstre sans naissance et sans fortune , eût jeté' les yeux sur sa fille ! Il m'ordonnait de prendre des mesures pour la lui renvoyer sur-le-champ , en affectant aux frais de son voyage le produit de sa ferme de Mont-Rouge, qu'il m'autorisait a vendre.

» J'avoue que je perdis patience a la lecture de cette lettre, et que j'y répondis avec le sentiment d'indignation que m'inspirait tant d'orgueil et d'ingratitude : je finissais par dire a M. le Comte que c'était assez pour ma mère et pour moi des dangers auxquels nous nous étions exposés jusqu'ici pour sa famille ; que nous étions prêts a remettre mademoiselle Amélie aux mains de la personne qu'il devait se huter de nous in» diquer, s'il voulait la soustraire aux poursuites de l'homme de rie?i, qui pouvait tout; mais que, dans tous les cas, il était nécessaire qu'il pourvut aux frais du voyage de sa fille, attendu que le séquestre était encore sur tous ses biens, et

Page 1