‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 4 sur 56 · LE PÈRE E. J. AU PERE A. J · texte numérisé non relu

LE PÈRE E. J. AU PERE A. J

^'iL était vrai , mon ami , comme le dit Raphaël Mengs , que le beau dans la nature et dans les arts est le lésultat des oppositions et des contrastes , certes aucun peuple ne serait plus beau que le peuple français , et aucune ville plus belle que Paris ; les contrastes , au moral comme au physique , y frappent de toutes parts l'esprit et les yeux : le ge'nie et la sottise , la laideur et la beauté , la difformité et la grâce , la fierté et la bassesse , la franchise et l'hypocrisie 5 Ihonnête homme et le méchant, le riche et le 2:>auvre , l'or et la boue , le palais et la cabane , s'y montrent a chaque pas, et presque toujours accouplés pour rendre le con-

traste plus frappant. Néanmoins , je me permettrai cette fois , contre l'avis de l'auteur des Réflexions sur le heauj que je viens de citer , de croire avec Horace que du rapprochement imme'diat des êtres d'une nature tout-a-fait oppose'e, il ne peut résulter qu'un ensemble monstrueux beaucoup plus propre a exciter la surprise que l'admiration. Si je voulais m'écarter un peu de mon sujet, je n'aurais pas de peine à vous prouver que Pabus du précepte de Raphaël Meugs a produit dans la littérature et dans les arts ce genre extravagant auquel on a donné le nom de romantique , et que l'abbé Leblanc a si bien défini dans ce passage de ses Lettres sur les Anglais,

« Déjà , dit-il , quelques-uns de nos artistes et de nos littérateurs ne se font plus scrupule de faire contraster la lune avec un dragon , une feuille de rose avec une aile de chauve-souris ; ils ne suivent plus aucune règle dans leurs bizarres productions ^ après avoir entassé sans goût et sans choix des colonnes sur des chapiteaux , des rochers sur des plaines , des cascades dans un désert , ils croient avoir fait preuve d'une imagination sublime , s'ils ont placé dans quelque coin de ce chaos un amour épouvanté, et s'ils ont eu l'heureuse idée d'encadrer le tout dans une guirlande de fleurs : voila ce qu'on appelle des peintures du nouveau genre. »

Mais je n'oublie pas que j'écris en dialec-

ticien par-fpLcellence, et que vous seriez homme à vous apercevoir qu'a l'exemple de Montaigne, dont je n'aurais pas l'excuse, je de'vie , dès les premiers pas , de la route que j'ai promis de suivre j ainsi donc , sans prolonger la discussion sur Teffet des contrastes , j'en reviens a dire que cette capitale est aujourd'hui plus que jamais la ville des contradictions et de l'antithèse , et qu'en parlant le langage du jour le moraliste le moins sévère a souvent l'occasion d'y re'pe'ter ce mot d'un jeune homme a sa maîtresse qui se moquait de sa femme , aimahle vice y respecte la vertu.

Commençons par le contraste le plus re'voltant ; je le mets en action dans une scène dont j'ai été te'moin il y a quelques jours. M. de Lezy est revenu d'Angleterre il y a cinq ou six ans, ramenant avec lui sa fille aîne'e, l'une des plus jolies personnes que j'aie vues de ma vie. Pendant l'absence assez longue qu'avait faite M. de Lezy , sa femme e'tait restée en France. La réunion des deux époux avait accru leur famille d'une seconde fille qui promettait d'être plus belle encore que sa sœur aînée : jugez de ma surprise en apprenant la semaine dernière que cette enfant, que j'avais vue quelques jours auparavant si bien portante , était attaquée d'une petite-vérole de la plus maligne espèce. Je courus chez M. de Lezy ; je le trouvai , ainsi que sa femme et sou autre fille, dans

la chambre de la pauvre petite mal^^e luttant contre l'affreuse maladie qui l'emporta deux jours après. Je ne vous parle point du de'sespoir de cette famille , et je ne prends de cette scène douloureuse que ce qui appartient a mon sujet.

J^entends , me dit M. de Lezy la première fois que je le revis après cette cruelle catastrophe, les reproches intérieurs que vous m^adressez et que la pitié laisse expirer sur vos lèvres : non , mon ami , ce n^est point mon impre'voyance qu'il faut accuser de mon malheur, c'est ma stupide faiblesse pour les pre'jugés de ma femme ^ j'ai voulu faire vacciner cette enfant un mois après sa naissance, comme l'avait été sa sœur, mais ni raisonnemens ni prières n'ont pu vaincre sur ce point la répugnance de madame de Lezy. Deux hommes , son médecin et son directeur, ont mis a profit mon absence pour s'emparer de son esprit , et pour lui prouver , l'un , que cette espèce d'inoculation , tout en préservant de la petite-vérole , pouvait devenir le germe de plusieurs autres maladies plus dangereuses 5 Paulre, que c'était contrarier les vues de la Providence que de chercher a se soustraire h un mal qui entrait nécessairement dans ses desseins. J'ai vainement essayé de dissiper ses craintes et d'opposer Fautorité d'une expérience de plus d'un quart de siècle aux chimériques terreurs d'une double superstition j j'ai sans

cesse offert a ma femme Texemple de sa fille aînée que la vaccine a si heureusement prëser- Tce du flëau qui menaçait sa sœur. Je n'ai ja~ mais su résister aux pleurs d'une femmej j'ai compté sur les bienfaits du temps pour faire entendre raison a la mienne : vain espoir, la maladie s'est déclarée, et ma fille est morte ! Dans son désespoir , madame de Lezy s'est jetée d'un extrême dans un autre ^ elle abjure la mé^ decine et la Providence : la sagesse voulait qu'elle se contentât de changer son médecin et son directeur.

Pour observer un contraste tout aussi prononcé , mais moins affligeant , j'ai assisté le même soir a une séance de V Athénée et a une séance des Bonnes-Lettres. Comment supposer que les orateurs et leur auditoire dans ces deux sociétés appartiennent a la même ville et a la même époque.

J'entre a PAthénée 5 j'y trouve une assemblée nombreuse et choisie^ j'entends successivement, et avec le même plaisir, deux habiles professeurs ; l'un, profondément instruit dans les sciences physiques, invoque l'expérience des siècles et les progrès des lumières, dont il est un des plus zélés propagateurs, pour mettre a la portée de tous les esprits les grandes découvertes et les hautes vérités sur lesquelles se fondent les nouvelles doctrines^ l'autre, fier de toutes les conquêtes de la raison humaine qu'il ' 4.

s'est appropriées par Pétude, donne la morale pour base a la politique , et fonde ainsi Part de gouverner les peuples sur cette conscience univfirselle oh les lois humaines ont leur principe, leur garant et leur juge. Les leçons et les discours de ces deux orateurs portaient Pem-r preinte d'une ame forte, d'un sens drx)it et d'un talent courageux.

L'esprit et le cœur pre'occupés des grandes ve'rite's que je viens d'entendre, j'arrive a la Société des Bonnes-Lettres, et je me crois tr^msporté a 7nille lieues et du pays et de l'époque où je me trouve. Un disciple de Galien, abusant du don de la parole, définit la raison une lumière obscurcie , et s'évertue a combattre les doctrines de Locke €t de Cabanis qu'il prêchait autrefois avec toute l'éloquence de la conviction : cet apôtre d'une pliilosopliie cabalistique a pour mission de subtiliser la matière au point de la soumettre immédiatement a l'autorité spirituelle. Un plus vieil adepte de la science de V absolu s'est chargé de la partie àe l'histoire qu'il réduit a Part de flatter la puissance et d'entonner le Te Deujn quel que^oit le vainqueur.

Rabelais peint a merveille l'éducation des enfans des rois qxiand il dit que Gargantua passa les dix premières années de sa vie a boire, manger et dormir; )i manger, dormir et boire; a dormir , boire et manger ; mais enfin cette éducation, très-bonne pour les princes qui n'ont

pas autre chose a faire dans ce monde , n'est pas suffisante pour leurs sujets qui ont besoin de gagner la vie que leurs maîtres ont reçue gratis ; il est 'a peu près prouvé qu'un peuple est d'autant pliis vertueux , d'autant plus riche qu'il est plus instruit; ceux qui le gouvernent auraient donc inte'rêt a perfectionner son e'ducation s'il n'e'tait e'galement vrai que l'amour de la liberté est un résultat non moins certain du progrès des lumières : de la ces maximes contradictoires de la philosophie et de la politique, Instndsez le peuple pour qu'il soit heureux ^ ne r instruisez pas pour cpcil soit soumis; de la aussi deux sortes d'enseignement dans un pays oh les philosophes et les prêtres se disjoutent, depuis près d'un siècle, le privilège de l'instruction publique ; de la enfin , ce contraste si choquant en France , au XIX^ siècle , de l'enseignement mutuel et des écoldtres. Il serait inutile de chercher a démontrer les avantages d'une méthode sur l'autre : c'est aux preuves qu'appartient maintenant la discussion , je leur laisse la parole.

Vous connaissez Vanière , notre ancien condisciple : c'est un homme qui avait juré de mourir sans renoncer a aucun de ses préjugés; tel est son entêtement sur ce point , qu'avec un bon cœur et un esprit juste, a beaucoup d'autres égards, il en est encore a regretter la torture, les lettres de cachet, et la révocation de l'édit

4o LES CONTRASTES.

de Nant'es; je ne parle pas de la gabelle, son përe était fermier ge'ne'ral.

Nous disputions ensemble l'anne'e dernière sur ces deux modes d'instruction populaire : j'avais e'puise' vainement a Pappui de la cause que je soutenais toutes les ressources de la raison et de la logique; a mes argumens les plus forts contre ses pre'jugés sa re'ponse était toujours la même : « La sagesse du siècle . me disaitil, consiste a traiter de préjugé tout ce qui gêne ses vices, et Fon a tout dit quand on a répété ce mot, d'un ton de supériorité qui ne blesse pas du tout mon amour-propre : je veux bien croire , ajouta-t-il , que je ne connais pas comme vous toutes les erreurs auxquelles Pesprit bumain peut se livrer, mais je me persuade que je n'ignore aucuue des vérités essentielles a son bonheur. — Vous me prouvez cette fois encore, lui dis-je, qu'on peut être aussi fidèle a l'erreur qu'a la vérité , lorsqu'on ne l'a pas reçue par rimpression de l'exemple et que les préjugés d'un homme d'esprit ne peuvent être déracinés que par l'expérience 5 voulez-vous la prendre pour juge dans la question importante que nous discutons en ce moment ; je vous en offre le moyen : nous avons deux petits-fils du même âge , a quelques jours près , et nous songeons l'un et Taulre a commencer leur éducation ; eh bien , placez le vôtre dans une de vos maisons de la doctrine^ a qui nous devons tant de grands

hommes de la force de M. de P n ; moi ,

j'enverrai le mien a l'e'cole mutuelle , et d'aujourd'hui en un an , jour pour jour, nous re'unirons a de'jeuner mon petit Camille et votre petit The'odore, et nous leur ferons suhir un examen qui nous mettra a même de juger et de comparer leurs progrès. Non content d'accepter le défi , Vanière y mit pour condition que celui de nous qui serait vaincu abandonnerait son opinion et adopterait pour son élève le mode d'enseignement que l'expérience d'une année aurait démontré le meilleur.

Dès le lendemain les deux enfans furent rais en pension, et Tannée suivante , a pareil jour, un jury composé de quelques amis communs se réunit chez Vanière pour prononcer sur le degré d'instruction de Théodore et de Camille. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon ami, que la supériorité la plus incontestable fut acquise a l'élève de l'école mutuelle ; celui-ci lisait couramment toutes les espèces de caractères imprimés ou manuscrits, écrivait correctement tout ce qu'il pouvait lire, savait d'une manière imperturbable les deux premières règles de l'arithmétique, tandis que l'élève desfi'èj^es épelait encore ses mots et traçait a peine sur le papier quelques jambages informes. Vanière, obhgé d'avouer la défaite de Théodore, croyait du moins réclamer pour lui l'avantage de l'instruction chrétienne, mais a sa grande confusion l'élève des écolâtres resta sur

ce point même beaucoup au-dessous de son petit concurrent. Vanière s'est rendu de très-bonne grâce à Pe'vidence ; nos deux enfans sont aujourd'hui dans la même e'cole mutuelle d'où ils sortiront a dix ans presque aussi savans que le prototype des frères ignorantins l'est à soixante.

La France aujourd'hui ne ressemble pas mal a ces Silènes (espèce de statues risibles au dehors, et qui renfermaient au dedans des images divines) auxquels Alcibiade comparait Socrate.

Ce jeune homme a vingt ans , et se rappelle qu'au sortir de l'enfance on ne lui parlait que de victoire, de patrie, de grandeur nationale, de lumières acquises , de vertus philosophiques ; mais il regarde autour de lui , et les objets qui l'entourent ne lui offrent que des images de défaite, de corruption, de fanatisme, d'avarice et d'ignorance : il ouvre le Silène : quel contraste du dedans avec le dehors! Voltaire et l'abbé de La Mennais , des vaisseaux a trois ponts et le coche d'Auxerre, les jésuites et les jolies femmes , la lumière et les ténèbres, la philosophie et la superstition, la liberté et les gendarmes.

NOUV. DES CHAMrS élysées. 45

N°. IV 10 janvier 18 24.

Page 1