NOUVELLES DES CHAMPS ELYSEES. — COLONIE DES ROIS
Lavgiorliic cantpos cether et lamine 'vesfit Purpureo ; solemque suiint , siin sidcra norunt,
Virgile.
(Un air pur, une douce lumière, rciuîent ces campagnes riantes : ceux qui les habitent ont leur soleil et leurs astres. )
Je viens de recevoir, par voie extraordinaire, mon cher herraite , quelques nouvelles inte'ressantes des Champs Elyse'es. Il ne s'agit de rien moins que d'une grande révolution dans le quartier des rois. Mais , avant d'aller plus loin , il faut que je vous conte de quelle manière ces nouvelles me sont parvenues. Si je gardais le silence a cet égard vous m'accuseriez de vous débiter des fables. Quand vous aurez lu les détails suivans , vous ne douterez plus de ma véracité.
Je vous ai déjà raconté comment je fus saisi , il y a quelque temps , du vif désir de mériter
une place parmi les illustres écrivains de la litte'rature romantique. Son triomphe n'e'tait plus douteux. Des succès re'cens annonçaient la chute de la vieille e'cole; on trouvait Racine faihle , Voltaire timide et Crébillon doucereux 5 d'un autre côte', Shakspeare, Calde'ron, Lope de Ve'ga , Goethe , Schiller , conduits par M. W. Schlegel 5 envahissaient nos librairies, et s'avançaient en colonne serrée a la conquête de notre théâtre ; Lesage était oublié pour Walter-Scott, et la Rei^'ue cTÈclinihourg nous accusait de manquer de génie j c'était un houra général sur notre littérature.
« Allons, me dis -je a moi-même, il est inutile de lutter contre le torrent. J'ai trop long-temps admiré Horace , Qnintilien et Boileau ; je me livre en aveugle aux conseils de VL, W. Schlegel j j'embrasserai la religion littéraire réformée. Ses principes me paraissent assez commodes. Mon génie, et je dois en avoir tout comme un autre, prendra l'essor, s'affranchira des règles que j'avais considérées jusqu'ici comme la législation du goût dictée par la raison et confirmée par l'expérience. Je me ferai un monde idéal que j'arrangerai a ma fantaisie sans que personne y trouve a redire; je lâcherai les rênes a mon imagination , qui ne demande pas mieux que d'errer a l'aventure dans la région des chimères. Il faudra qu'elle soit bien malheureuse, si" elle ne rencontre pas sur sa route quelques lutins rem-
plis de malice , quelques spectres propres a effra^^er les esprits cre'dules , ou bien quelquesuns de ces brig-ands be'roïques qui rendent le crime si intéressant. Avec de pareils personnages, accompagne's d'nne vierge timide, d'un démon ou d'un bourreau, je produirai des effets extraordinaires , et l'on ne pourra me refuser le glorieux titre d'e'crivain romantique. »
Enflamme' d'une si noble espe'rance , je me décidai a faire une ample provision de rêveries sentimentales et de pensées mélancoliques. Je commençai des promenades solitaires au clair de la lune , choisissant , autant qu'il m'était possible, des lieux élevés ou de vieilles ruines* Je notais avec soin le chant des hiboux, et le bruit du vent à travers le feuillage des arbres et les grandes herbes de la prairie; j'y reconnaissais les harmonies de la nature, il me vint même a l'idée d'aller faire un tour, pendant la nuit, au cimetière du P. Lachaise. C'est la que je me proposais d'amasser des trésors de mélancolie, de me monter l'imagination au milieu des tombeaux , et de me précipiter dans l'inconnu.
Moyennant un léger salaire , le gardien de cet enclos funèbre me permit d'obéir a cette heureuse inspiration. J'errais donc silencieusement au milieu des marbres et des épitaphes , lorsqu'un léger bruit se fit entendre auprès de moi; je ne pus me défendre d'uu certain frémissement; je restais immobile et plein d'anxié-
té : bientôt une tombe s'entr'ouvre:, comme par enchantement 5 et j'en vois sortir une figure qui m'aurait singulièrement effrayé si je ne l'avais reconnue. C'était M. Suard ^ , qui ne me parut pas très- changé. « Soyez le bienvenu , me ditil , je m'attendais a votre visite ; elle était marquée dans le livre du destin , dont , comme Virgile vous l'a appris , toutes les pages nous sont ouvertes. Je vous attendais au passage , par ordre supérieur. Prenez ces manuscrits , c'est un dépôt précieux dont vous rendrez compte un jour. » Pendant ce discours, je m'étais remis de mon premier mouvement de frayeur. « Je suis charmé de vous revoir , répondis-je a M. Suard ; comment vous trouvezvous la-bas? comment se portent M. Pabbé INIorellet et M. le cardinal Maury ? Avez -vous quelque commission a me donner sur la terre? votre ame aurait-elle besoin de quelques pieux secours? » — « Vos questions sont indiscrètes , Fopliqua ]\I. Suard avec solennité. Nous sommes avares de paroles : ne cherchez pas a pénétrer des mystères impénétrables , contentezvous de ce quW veut bien vous révéler. Adieu. » A ces mots I\I. Suard rentra dans son monument, dont le marbre , en retombant, me fit tressaillir. Je me hâtai de quitter ces lieux ,
* Académicien, liomtne de goût, d'esprit et do paresse. Ses notices et ses rapports formeraient un recueil iutéres- ' saut.
de peur de quelque nouvelle apparition ; il me seiîitlait que j'avais a ma suite tous les habitans de Pautre monde.
Lorsque je me retrouvai dans la solitude de mon cabinet , je déroulai les papiers dont j'étais involontairement devenu dépositaire : c'était une suite de journaux des Champs Elysées. Ils rendaient compte des grands évenemens qui venaient de se passer dans ce monde ordinairement si pacifique. Une révolution avait éclaté dans Fenceinte dite des Rois, Aucun de ces augustes personnages ne voulait obéir 5 les héros surtout et les conquérans se croyaient au-dessus des lois communes : leurs prétentions avaient troublé la paix publique du royaume de Pluton. C'est en vain que Mercure avait déployé toutes les ressources ^e son éloquence pour leur faire entendre raison ; l'agitation marchait rapidement , et le monarque des sombres bords avait été forcé de convoquer son conseil privé pour prendre en considération celte importante affaire. Rhadamante était chargé du rapport.
Ce digne magistrat exposa avec une rare impartialité l'origine et les progrès de Pinsurrection. « Dans tous les temps , dit-il , le quartier des empereurs , des rois et des héros a été sujet a l'anarchie. Il était naturel de penser que le gouvernement monarchique conviendrait a ces ombres royales ; mais l'expérience nous a détrompés 5 le moindre roitelet a l'ambition de
porter le sceptre ; et , hors quelques philosophes , en très-petit nombre, il n'est aucun d'eux qui veuille se contenter des douceurs de la vie prive'e : il leur faudrait à tous un monde a gouverner. On s'était flatté de prévenir tous les débats en les faisant régner a tour dé rôle; mais le moment de l'abdication est toujours critique : vous savez toutes les peines que nous avons eues pour décider Alexandre, Constantin, Char* lemagne , Louis XIV , Pierre l'Hyperboréen , Frédéric le Borusse , a céder le trône ; et pour empêcher Jules César d'usurper une seconde fois l'autorité suprême. Voilà qu'il nous arrive aujourd'hui , d'un rocher de la mer d'Afrique , un nouveau conquéraftt d'une humeur plus difficile encore , et qui affecte la suprématie sur toutes les ombres couronnées. Il leur intime ses ordres comme s'il était encore sur la terre dans toute la splendeur de ses triomphes ; il a la parole haute et brève; son regard d'aigle et son geste impérieux annoncent l'habitude de la domination. Il n'aspire a rien moins qu'a devenir le chef de l'empire : son nom de guerre est Bonaparte , et il se fait appeler l'empereur Napoléon.
» Depuis son arrivée , l'enceinte royale des Champs Elysées est en proie a une plus violente agitation. Vous savez que le calme le plus profond règne dans les autres parties de cette heureuse vallée. Nous n'avons aucune plainte a
former contre les philosophes , qui se nourrissent tranquillement de métaphysique ; les savans se reposent avec délices de leurs travaux intellectuels; les orateurs et les poètes eux-mêmes vivent en paix. J'ai vu avec plaisir, dans ma dernière tournée, Platon et Aristote , Homère et Virgile , Euripide et Aristophane , Démosthène et Cicéron , Descartes et Newton, discourir ensemble avec amitié'. Mirabeau et Pabbé Maury ne se quittent pas; et ce qui m'a paru plus édifiant encore c'est l'union intime qui règne entre Bossuet et Féuélon, Pascal et Bourdaloue.
» Mais nous devons craindre la contagion de Pexemple. Si les troubles civils dont je viens de parler s'étendaient dans les autres parties de PËlysée , Pempire des morts serait en combus* tion ; il faudrait, pour rétablir Tordre, recourir a des coups d'état qui sont rarement d'accord avec la justice, et dont le destin nous interdit Pusage. Voila Pétat réel des choses j il ne s'agit plus que de trouver les moyens de faire cesser cette anarchie royale. »
Rhadamante déposa son rapport sur le bureau , et Min os demanda la parole. « Chacun doit sentir , dit-il , la nécessité d'étouffer sans retard l'esprit révolutionnaire qui fermente dans Penceinte des Rois. Cet esprit est essentiellement communicatif ; il met en jeu toutes les passions ; il flatte les intérêts du plus grand I 5.
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nombre ; et si nous restions in actifs dans une occurrence si pe'rilleuse , la révolution , il n'en faut point douter , ferait le tour des enfers. Il est fâcheux que l'ordre du Destin nous empêche de de'ployer nos forces , et que la porte des Champs Elysées soit a jamais ferme'e a notre Cerbère et a nos furies. Mais, puisqu'il en est ainsi , cherchons quelque autre moyen d'apaiser une insurrection qui menace notre repos. Avant de nous arrêter a aucune mesure , je serais d'avis d'appeler auprès de nous quelquesuns de ces rois dont l'histoire vante les lumières et la sagesse tels que Marc Aurèle , Antonin le Pieux, Alfred d'Angleterre et Henri IV de France ; ils pourraient nous donner de bons conseils. »
L'opinion de Minos ayant été adoptée a l'unanimité , Pluton chargea Mercure , premier messager d'état , d'aller chercher les personnages désignés, et la séance fut un moment suspendue.
Bientôt arrivèrent les grands rois qui devaient éclairer de leurs lumières le conseil de Pluton. L'affaire fut de nouveau exposée devant eux, ot on leur demanda ce qu'ils en pensaient. Us étaient tous d'une même opinion, et prièrent Marc Aurèle, de prendre la parole , comme celui d'entre eux qui avait cultivé avec le plus de succès l'éloquence et la philosophie.
u Le mal dont vous vous plaignez, dit Marc
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Aurèle, ne s^apaisera que par une re'forme complète de notre organisation sociale. Vous avez jugé qu'ayant e'té souverains sur la terre nous devions être attache's aux formes du gouvernement monarchique, et c'est en cela que consiste votre erreur. Sans doute nous aimons la monarchie , mais c^'est a condition que nous serons monarques : demandez-le à Jules Ge'sar, qui aurait mieux aimé être le premier dans son village que le second dans Rome. Nos reines ellesmêmes sont très-peu portées a la subordination. Sémiramis, Zénobie , Elisabeth , Catherine m'ont donné plus de peine , lorsque mon tour de régner est venu, que les héros les plus turbulens. Elles étaient toujours prêtes a se mettre en révolte. Il n'y a jamais eu de sédition dans laquelle elles ne soient entrées avec ardeur. Les moyens les plus extrêmes ne répugnent pas a ces dames lorsqu'il s'agit d'obtenir ou de conserver le pouvoir. Ce qui les irrite le plus, c'est de ne jamais régner j car il n'y aurait plus moyen de contenir nos confrères les conquérans , si le gouvernement tombait en quenouille, et qu'ils fussent forcés de se soumettre aux lois d'une femme. Ces reines , dévorées d'ambition 5 seront donc toujours mécontentes et troubleront sans cesse notre repos.
i> Avec tout le respect que je dois au puissant monarque des enfers , je me permettrai de reprocher a ses ministres un acte singulier d'im-
prévoyance. (^Murmures au centre de rassemblée, ) Il me semble queyentends quelques murmures. Je n'ignore pas que la ve'rite' offense les de'positaires du pouvoir , qu'ils pre'fèrent des paroles flatteuses au langage de la franchise; mais 5 en ma qualité d'empereur philosophe , je ne mets jamais de voile sur ma pense'e, et je vais l'exprimer sans détour.
» Lorsque les ombres des fragiles humains arrivent dans ces contre'es souterraines , on leur fait boire une coupe d'eau du Le'thé. Cette mesure suffit pour le vulgaire des mortels 5 mais non pas pour nous qui avons ceint le diadème. Les habitudes du commandement, les souvenirs de l'empire, sont mille fois plus profonds, plus invétérés que toutes les autres affections de l'âme. Ils ne nous quittent jamais pendant la vie , et nous suivent même après notre mort, dans nos grands tombeaux couverts de trophées d'armes et de couronnes. Une seule coupe d'eau puisée dans le Léthé ne peut en affaiblir les traces. C'est la ce qu'aurait dû prévoir le ministère de sa majesté ; il ne se plaindrait pas de notre enceinte s'il avait eu la précaution de doubler, de tripler la dose , et de nous faire avaler a longs traits cette onde salutaire. {MouvemeiU d'adhésion, )
» Cette faute n'est pas irréparable 5 mais je reviens au fond de la question. En admettant comme principe Paversion des rois pour le sys-
tème monarchique, il sera facile de conclure que lorsqu'ils sont re'unis ils ne sauraient supporter d'autre gouvernement que le républicain. J'ai souvent entendu les monarques qui ont exercé le pouvoir le plus absolu s'exprimer comme de fougueux démocrates , et , ne pouvant dominer^ réclamer avec énergie les bienfaits de la liberté et l'égalité des droits. Je pense donc qu^ l'unique moyen de nous maintenir en paix est d'organiser notre société en république.
» J'indiquerai une autre mesure accessoire qui me paraît utile, ce serait d'éloigner l'enceinte royale de celle des poètes et des ministres d'état. Ces deux espèces d'esclaves, fidèles a d'anciennes habitudes, flattent encore en vers et en prose les ombres de leurs maîtres , et nourrissent ainsi leur orgueil. Il n'y a si petit roi fainéant qui n'ait eu quelques rimeurs a sa sol^ de , et qui , sur la foi de leurs poésies , ne se regarde comme un héros magnanime ou un demi- , dieu. De tels sentimens ne peuvent s'accorder avec la soumission a Tautorité légitime et le respect des lois.
» Enfin , pour éviter a l'avenir les désordres qui s'élèvent toujours parmi nous a l'arrivée des nouveaux venus, je serais d'avis, si toutefois cela ne contrarie pas la volonté suprême du Destin, qu'on rédigeât un journal officiel de la révolution républicaine qui va s'opérer, et qu'on le transmît aux habitans de la terre; alors tout 1 5..
le monde serait averti , nous n'aurions plus rien a craindre des conque'rans futurs. »
Ainsi s'exprima Marc Aurèle avec l'approbation d'Antonin, d'Alfred et de Henri. Minos le remercia, au nom de Pluton, des renseignemens précieux qu'il venait de donner, et les princes furent admis sans difficulté' aux honneurs de la se'ance.
Aucune objection ne s'ëtant élevée contre les propositions de Marc Aurèle, il fut arrêté en principe, i°. que le quartier des rois serait régi par une constitution républicaine j 2°. qu'on transporterait cette colonie dans l'île des Asphodèles, située a l'extrémité occidentale du Léthé, et où il ne serait permis a aucun poète de pénétrer 5 3°. que chaque ombre royale , en passant dans l'île , boirait une coupe additionnelle de Feau du fleuve 5 4*". qu'un journaliste expérimenté tiendrait compte des faits, et qu'on aviserait aux moyens de leur donner la plus grande publicité dans le monde des vivans.
Mercure , Minos , Eaque et Rhadamante ayant été chargés du mode d'exécution. , la séance fut levée. On procéda sans retard a l'élection du secrétaire -rédacteur. Eaque se transporta au quartier des écrivains périodiques, et, après des informations précises , son choix tomba sur INI. Suard , qui depuis long-temps était rompu aux labeurs du secrétariat et a l'éloquence du rapport. Marmontel s'était mis sur les rangs ,*
mais on craignit que l'habitude de faire des contes n'influât sur la véracité' de Fhistorien.
Dès le même jour, car tout se passe très-vite dans Tautre monde. Mercure faisant l'office de héraut, convoqua les empereurs, les rois et les autres princes souverains dans une vaste prairie, et leur fit connaître l'ordonnance de réformation , ainsi conçue :
« Pluton , par la grâce du Destin , autocrate de l'empire des morts, ouï le rapport de notre ministre secrétaire d'état au département de la justice, et de l'avis de notre conseil privé, avions ordonné et ordonnons ce qui suit :
» Art. I'^''. Les citoyens de notre province, dite V Enceinte royale ^ sont égaux en droits. Les titres honorifiques, tels que ceux de majesté, de sainteté, defilsdusoleil, de cousin delà lune, de roi des rois , sont abolis a perpétuité.
» Art. il Toutes le s ombres couronnées passeront dans l'île des Asphodèles, où leur résidence future est fixée par le Destin^ et, suivant le vœu de ce peuple , une charte républicaine lui sera octroyée.
» Art. IIL Aussitôt après l'arrivée des nouveaux colons, ils se réuniront au Forum pour procéder a l'élection du président de la république 5 ce magistrat ne pourra être nommé que pour cinq mille ans.
» Art. IV. Le président, une fois élu, recevra en dépôt le code de la re'publique, et pro-^ ce'dera sans délai a l'organisation des différens pouvoirs. Toutes les résolutions se prendront a la majorité absolue des voix.
» Art. V. Les dispositions de notre charte, loyalement octroyée, seront aussi obligatoires les unes que les autres. Si quelque ombre, pleine de témérité, s'avisait de faire des distinctions entre les divers articles 3 et portait ainsi atteinte a la sécurité publique, elle sera immédiatement chassée de l'île et condamnée a errer sur les bords du Styx pendant l'espace de temps qui sera déterminé par la loi.
» Art. VL Notre ministre de la marine, Caron,est chargé de pourvoir au transport des ombres royales à l'île susdite, et de faire avaler a chacune d'elles une coupe d'eau du Léthé. Les rois qui ont aimé leurs peuples sont seuls exceptés de cette mesure; il serait injuste d'affaiblir un souvenir si doux, et qui est une partie de leur félicité. La liste peu nombreuse en sera dressée par Ascalaphe, notre grand archiviste de l'empire.
» Signé, Pluton.
» Contresigné y MiNOS. i)
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Cette proclamation terminée , il se fit un murmure ge'néral d'approbation dans l'assemblée : le vulgaire des rois n'aspirait qu'a la tranquillité 5 les reines remarquaient avec plaisir qu'elles n'étaient point exclues de la présidence, et se flattaient d'enlever par la séduction un grand nombre de suffrages. Les conquérans seuls avaient un peu d'humeur; mais ils se consolaient en réfléchissant que les gouvernemens populaires sont peu stables de leur nature , et qu'en flattant les passions de la multitude on la réduit a l'obéissance avec autant de facilité qu'un habile écuyer discipline et monte un cheval fougueux; ils comptaient sur leur expérience a cet égard, et se rappelaient parfaitement les moyens qu'ils avaient mis en usage pour oppritaer la liberté des peuples.
Les préparatifs de l'émigration achevés. Mercure, son caducée a la main , fit ranger les ombres en trois divisions. La droite, composée des héros et des conquérans, ne formait qu'une seule ligne , nul d'entre eux ne voulant céder le pas a un autre. A gauche, marchaient les bons rois, parmi lesquels on remarquait Louis VI, Louis IX, Charles V, Louis XII, Henri IV et Louis XVI, ils paraissaient heureux d'être réunis; une auréole lumineuse brillait sur leurs fronts ra^. dieux.
Au centre , se trouvaient réunies toutes les grandeurs oubliées, toutes les majestés inconnues,
tous les princes qui, pendant leur vie, avaient servi d'instrument a une faction, obe'i en esclaves a d'insolens courtisans ou a d'avides couptisanes. La se trouvaient les rois dont Texistence n'est pas historiquement prouve'e. La direction de cette bande était confie'e au bon petit roi d'Ivetot, dont l'ombre peu majestueuse ressemblait un peu a celle de Sancho Pança.
Un concours immense d'habitans de l'Elysée s'était réuni pour voir défiler ce magnifique cortège. Jamais spectacle aussi imposant ne fut offert a la curiosité publique. Toutes les fois que l'ombre d'un monarque , renommé pour sa justice, sa clémence , son amour de la paix> son horreur pour la tyrannie, venait a passer, la harpe des bardes, la lyre des poètes^ faisaient entendre des sons divins 5 on jetait des fleurs sur son passage , et un doux concert de bénédictions s'élevait de toutes parts. Mais un morne silence régnait a l'aspect des rois qui firent répandre des flots de sang , et dont l'ambition ravagea la terre ; il n'était pas même permis a leurs poètes lauréats d'élever la voix 5 ainsi l'avait ordonné Minos , le redoutable juge des morts.
Les reines , au front soucieux , a la démarche altière , jetaient sur la foule un regard de dédain. Tout à coup Elisabeth baissa les yeux et tressaillit a la vue de l'ombre d'Essex , qui se trouvait parmi les spectateurs ; Jeanne de Na-
pies et Marie Stuart marchaient seules , plonge'es dans une profonde mélancolie. Se'miramis et Catherine se tenaient par la main, comme si une parfaite conformité d^humeur avait resserré entre elles les liens de l'amitié.
Les barques étaient préparées pour le transport de la royale colonie. Caron servait de pilote et d'échanson 5 il présentait la coupe aux ombres qui devaient boire de l'eau du fleuve. Gomme Pordre du Destin était formel, personne ne fit de résistance ; tous ces rois passèrent sans accident dans l'île des Asphodèles. On remarquait parmi eux un prodigieux changement ; il ne restait plus dans leur mémoire que de faibles traces de leurs passions terrestres; des communications amicales s'établissaient entre eux ; leurs souvenirs n'étaient plus mêlés d'orgueil et de jalousie. Telle était la disposition des esprits lorsque Mercure appela au Forum les citoyens de la nouvelle république , et leur enjoignit de procéder a l'élection d'un président.
Il y eut d'abord un peu de tumulte ; chaque pays voulait avoir l'honneur de la présidence. Les rois de l'Asie proposaient C^tus ; les Grecs , Alexandre ; les Romains balançaient entre Numa, Marc Aurèle et Julien le Philosophe ; la Germanie présentait Frédéric II et Joseph d'Autriche ; la Suède, Gustave Adolphe; la Pologne , Sobiesk' ' la Rut^'^^ir , Pierre P'. ; la
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Turquie , Soliman le Magnifique; lltalie , Théodoric; FEspagne , Charles-Quint ; et la France, Henri IV. Plusieurs orateurs avaient occupé la tribune avec distinction , lorsque Napoléon Bonaparte demanda la parole. ( Moupement de curiosité et profond silence, )
» Citoyens , dit Napoléon , ne soj^ez pas surpris si malgré mon arrivée récente au milieu de vous , je monte a cette tribune; j'ai l'habitude de parler à des rois ; je connais mieux que personne les moj'ens de persuasion qu'il faut employer auprès d'eux , et je puis dire sans orgueil que pendant mon séjour sur la terre je m'en suis servi plus d'une fois avec succès. (Munnures au côté d?vii.)Je sais aussi comment on apaise les révolutions , et de quelle manière on guérit les peuples de l'anarchie ; ainsi , les conseils de mon expérience ne sont pas a dédaigner. Vous avez résolu de former votre société en république , et vous êtes divisés sur le choix d'un président. Cette division peut avoir des suites fâcheuses , et il est difficile d'en assigner le terme. Permettez-moi de vous faire observer que tous tant que nous sommes, nous avons exercé le pouvoir absolu^ dont l'habitude et les traditions s'accordent mal avec la soumission aux lois que le chef d'une république doit regarder comme son premier devoir.
» Vous avouerez avec moi que pour diriger les affaires d'une naissante république , il faut
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un magistrat ami de l'égalité , de la liberté , sans ambition personnelle, et qui ne considère son avènement au pouvoir que comme un fardeau, comme un sacrifice de son indépendance à Pintérêt de la société. J'ai connu trop tard ces vérités ; si j'avais eu , a une certaine époque , les lumières que j'ai acquises par mes revers , et le calme des passions que j'éprouve depuis que j'ai bu une seconde fois de l'eau du fleuve d'oubli, je serais aujourd'hui plus qu'un conquérant; le saule de Sainte-Hélène ne courberait pas son feuillage hospitalier sur la pierre agreste qui protège mes cendres exilées ; elles reposeraient au sein de la patrie. [Applauclissemeiis à gauche.) » J'avais cependant un modèle devant les yeu^. {U attention redouble, ) Ce modèle ^ vous le connaissez tous; sa gloire, aussi pure que la lumière du jour, brillera dans tous les siècles d'un vif éclat; cet homme, c'est le grand Washin'gton , fondateur de la liberté américaine. Un moment je fus tenté de suivre ses traces: je fis prononcer son éloge par un de mes orateurs les plus éloquens. Mais de fausses idées politiques, l'amour immodéré des conquêtes, les puissantes émotions du champ de bataille, égarèrent mon jugement: je prêtai l'oreille aux discours de la flatterie, aux perfides insinuations d'hommes qui devaient me trahir un jour. Au lieu d'être le premier citoyen d'une nation libre, je voulus fonder une dynastie impériale et dominer les rois; i 6.
la punition a été sévère. [Mumiw^ général d' approhation, )
« Ecoutez la proposition que j'ai a vous faire, elle est dictée par l'intérêt général; elle préviendra 5 si vous l'adoptez , les divisions qui existent parmi vous. Que chacun oublie entièrement ses prétentions personnelles ; que tous se réunissent pour offrir a Washington la présidence de notre république. Nous profiterons de son expérience ; nous suivrons ses conseils, nous tâcherons d^imiter ses vertus, et peut-être serons-nous un jour dignes de lui succéder. j> ( Applaudissement général. )
Cette proposition inattendue , qui imposait silence a toutes les rivalités, excita un enthousiasme général. L'orateur, en descendant de la ti'ibune , reçut les félicitations de ses collègues. Personne ne demandant la parole pour combattre son opinion , Mercure , en vertu de ses pleinspouvoirs, annonça qu'il allait se rendre lui-même au quartier des grands citoyens, pour annoncer le résultat de la délibération. Il reparut bientôt suivi de Washington , dont la modestie s'était d'abord révoltée contre la proposition , mais qui n'avait pu résister a la volonté immuable de la destinée.
Des acclamations unanimes s'élevèrent a l'aspect du vénérable patriote américain ; les ombres royales s'inchnèrent devant lui , et l'on procéda immédiatement a son installation. »
Tels sont les détails renferme's dans les papiers dont le de'pôt a été remis a ma bonne foi. Je les publie sans y ajouter aucune re'flexion. On lit ces mots a la fin du journal : La suite au prochain numéro. J'ai cependant he'sité quelque temps avant de livrer ces papiers a l'impression; mais après avoir examiné chaque pense'e , médité sur chaque expression , et pesé mûrement chaque syllabe, je me suis convaincu qu^ils ne renfermaient aucune atteinte a la morale publique , et j'en ai risqué la publication ; je me propose même de faire quelques nouvelles visites au cimetière du Père Lachaisej je ne serais pas fâché d'entretenir une correspondance régulière avec le monde invisible. Ou gagne toujours quelque chose a détourner son ame et sa pensée du monde réel. A. J.
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6i LES POURQUOI.
N°. V. — 27 janvier j824.