‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 46 sur 56 · PROCOPE · texte numérisé non relu

PROCOPE

blesse ; c'est une des meilleures maisons du faubourg Saint-Germain ; mais ce qui arrive rarement aux autres, c'est qu'elle n'a pas de'géne're'. Les successeurs de Procope, Dubuisson, Zoppi , le proprie'taire actuel , se sont montre's digues de leur illustration; ils n'ont pas même changé de nom. Un vieil habitué m'a dit seulement que le local avait été agrandi et restauré ; qu'on ne reconnaissait plus le banc d'où Piron lançait ses épigrammes, où le chevalier de la Morlière haranguait sa cabale, préparant ainsi la chute ou le succès des ouvrages dramatiques. On ne peut attribuer ces innovations qu'aux envahissemens successifs de la civilisation; mais ce qu'il y a d'important, c'est que le café qu'on y sert a conservé son antique vertu.

Peu de personnes savent que nous devons au café Procope le changement de mœurs qui s'opéra vers la fin du dix-septième siècle. Avant cette époque , les cabarets étaient nombreux ; on s'y rassemblait avec plaisir, et le culte de Bacchus était généralement répandu. Molière, Chapelle, La Fontaine, Racine, Boileau lui-même, allaient au cabaret ; et Dieu sait que d'esprit, d'épigrammes , de joyeuses saillies , animaient la gaieté de ces modestes agapes ; les conversations étaient franches , les idées généreuses comme la liqueur qu'on y buvait à longs traits. Les grands seigneurs eux-mêmes ne dédaignaient pas la guinguette 5 et le cabaret de Re-

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nard, situé près des Tuileries , était le théâtre des orgiesprivilégiées.Les mémoires du temps en ont gardé le souvenir.

Enfin Procope vint. En versant du café aux grands seigneurs , aux hommes de lettres, il leur donna un autre point de réunion , et l'on vit disparaître par degrés le goiit désordonné des libations bachiques. Cette fève étrangère, et cet homme d'une profession si modeste , ont amené tous les changemens qui se sont faits depuis un siècle dans nos idées, dans nos mœurs et dans notre littérature. Ce n'est pas a la philosophie , c'est au café qu'il faut attribuer le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille. Je prépare un grand ouvrage sur ce sujet ; il aura pour titre : De V influence de Procope sur la résolution française.

N'oublions pas que c'est aussi dans le même café que la première glace a été présentée au public. Nous devons ce perfectionnement a Dubuisson , successeur immédiat de Procope , et qui n'a pas toute la renommée qu'il mérite ; on devrait lui élever une statue au café Tortoni. Les mœurs des cafés ont aussi subi leurs vicissitudes. On s'y est long-temps occupé de littérature; on y a disputé sur la grâce, sur le libre arbitre, et la bulle Unigenitus; on y a réglé les destinées de la scène française. Le Théâtre national a été long-temps placé presque en face du café Procope. Il sert aujourd'hui de magasin

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de papier , et quelques vieux débris de décoration attestent encore sa splendeur primitive. C'est dans ce magasin, aujourd'hui désert , que les chefs-d'œuvre de Voltaire ont été offerts à l'admiration d'un public idolâtre. Ces voûtes silencieuses ont retenti des plus vifs applaudissemens. C'est la que Sémiramis a paru dans sa pompe orientale; que la tendre Zaïre a soupiré ses douleurs parle doux organe de la Gaussin; que l'illustre Clairon déchirait les cœurs en faisant parler le désespoir de Mérope; que la voix "paissante de Lekain évoquait les ombres chevaleresques des Tancrède et des Vendôme. Nouvel exemple des vicissitudes humaines et des caprices de la fortune! le théâtre n'est plus, des empires mêmes ont été renversés et le café Procope subsiste encore.

Vers la fin du dix-huitième siècle les querelles religieuses et littéraires avaient fait place au goût dominant pour les matières politiques ; et l'une des salles du café Procope avait reçu la dénomination de Chambre des cormnunes. C'est la qu'on discutait les droits de la couronne et ceux du parlement , qu'on censurait les actes du ministère j c'était le rendez-vous des frondeurs ; il y avait déjà moins d'esprit et de gaieté.

Aujourd'hui cette maison reçoit habituellement les élèves de droit et ceux de médecine qui peuvent faire la modeste dépense de la

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tasse de café et du petit verre de liqueur ; on y voit aussi quelques vieux professeurs du pays latin, les gourmets du quartier , les amateurs de la rue de Tournon, les marchands de la rue Dauphine, les habitue's du Luxembourg, des artistes, des hommes de lettres et des rédacteurs de journaux. On m'a fait le plaisir de m'y montrer M l'abbé Feletz, qui m'a paru un journaliste de bonne mine ; il a quelque chose de mahn dans la physionomie ; on serait tenté de croire qu'il ne demande au moka que des inspirations épigrammatiques.

On cause rarement; on lit beaucoup dans ce café. Je m'y trouvais, il y a quelques jours, a côté d'un jeune étudiant qui avait sous son bras un volume de la collection des Théâtres étrangers , et dans sa poche un de ces résumés histoiicjues qui obtiennent la faveur publique , et dont l'exécution fait honneur aux jeunes écrivains chargés de cet utile travail : » Vous ne voulez pas perdre de temps, lui dis-je, puisque vous portez ainsi des livres sérieux au café. » Vous voyez, me répondit-il, tous les journaux sont retenus ; en attendant que mon tour vienne, je lis quelques pages , et j'en fais mon profit. » Je remarquai , en effet, que toutes les feuilles étaient en lecture ; on les lisait avec avidité ; il s'agissait alors des élections. Les personnes qui hsent en remuant les lèvres , qui commencent parle titre et finissent par Padresse

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