PROCOPE
de l'imprimeur , sont le de'sespoir , le fléau des cafés ; on les nomme les lecteurs éternels. Si Pùn d'eux parvient a saisir le premier un Moniteur <^ ou se trouve Pordonnance qui destitue quelque ministre , c'est une désolation , un tourment général. On murmure de dépit ; on s'agite d'impatience; mais le lecteur éternel n'en tient compte; il passera, s'il le faut, la journée entière pour achever sa lecture, et ne lâchera prise qu'après avoir prononcé le nom de madame Agasse ; deux lecteurs de cette force suffiraient pour ruiner un café.
Les manières , les habitudes des jeunes gens qui fréquentent les lieux publics ont bien changé depuis vingt ans 5 ils sont devenus sérieux et méditatifs. On sent qu^ils réfléchissent sur les événemens politiques, qu'ils s'occupent des intérêts généraux , et que la marche de l'esprit humain ne leur est pas indifférente. La généra- .tion qui s'élève sera moins frivole que celles qui l'ont devancée 5 elle se forme k l'observation, elle s'habitue a l'appréciation des hommes et des choses, elle sera peut-être moins susceptible d'enthousiasme ; mais elle aura une raison plus forte , une volonté plus ferme et moins de mobilité dans le caractère ; elle pourra souffrir , mais elle n'oubliera pas.
Avec cette disposition a peu près générale , il est évident que les doctrines raisonnables ne seront jamais anéanties, qu'elles survivront aux
attaques de tout genre , et que le triomphe définitif n'est pas douteux. Les doctrines de'créditées se soutiennent , parce qu'elles sont liées a des intérêts matériels, mais quand ceux-ci sont opposés a l'intérêt général , l'époque arrive où ils sont négligés , et les doctrines s'affaiblissent avec eux. La jeunesse actuelle dominera bientôt dans la société oii elle portera des lumières et lamaturité des jugeraens.Sans doute quelques individus pourront se laisser corrompre , prendre un masque hypocrite , et professer des opinions que leur raison repousse ; mais le plus grand nombre restera fidèle a la justice et a la vérité. Voila la consolation du présent, voila Pespérance de l'avenir.