‹ Les hermites en liberté (volume 2)Chapitre 6 sur 56 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Que sais-^e ?

Montaigne.

U N de mes plus vieux amis est tombe' dans une singulière espèce de folie : a toutes les demandes qu^on lui adresse , a toutes les observations qu'on lui fait , il ne répond guère que par un mot '.pourquoi? ces deux syllabes sont devenues les ritournelles obligées de tous ses discours. Soit qu'il parle de religion , de morale , de politique, de science ou de littérature, sa phrase la plus raisonnable , sa pensée la plus juste , la plus claire , est tout a coup brisée par cette interrogation fatale. Je passe rarement une semaine sans lui rendre visite ; a l'intérêt que je lui porte, se joint, il faut bien que j'en convienne avec vous, le désir d'observer et de suivre les progrès de cette maladie de son intelligence. Je trouvai dernièrement mon pauvre ami Gérard de B„.. dans sa petite maison de Passy , la

demeure du ne'cromancien qui a fourni k Rembrandt le sujet de son joli tableau , n^est pas plus bizarrement pittoresque. Au fond d'un belvéder, dont les draperies d'un violet sombre e'teignaient le jour et faisaient une ve'ritable chambre obscure , l'ami Ge'rard e'tait assis dans un fauteuil gothique 5 près de lui , sur un guéridon en forme de tre'pied , brûlait une lampe dont la clarté douteuse se mêlait a la lueur non moins e'quivoque qui pénétrait dans ce réduit. Sur une grande table dont une partie se rabattait sur les longs bras d'un fauteuil qui lui servaient de supports étaient placés un astrolabe, des récipiens, des cornues , plusieurs instrumens de physique , des débris d'histoire naturelle et quelques livres épars. La fourrure dont il était enveloppé, sa barbe qu'il avait laissée croître , son attitude méditative, et l'étrangeté de tant d'objets, contribuaient a lui donner l'air d'un vieux sorcier en retraite qui préparait une évocation.

« Cest vous , me dit-il , en se soulevant a demi... Pourquoi ?... — Parce je vous ai toujours aimé , et que je m'intéresse a vous — Pourquoi vous intéresser a moi ? je ne m'intéresse a rien , a personne. — Eh pourquoi cela , mon ami? — Ah! pourquoi !.... Voila le mot.

Félix qui potuit rerum cognoscere causas.

Asseyez-vous , et causons. »

Son mot favori, qui m'était échappé, flattait

66 LES POTUlQUai. 1

sa manie , et me donna l'occasion de reconnaître , en Técoutant , la re'rite' de cette réflexion de Montaigne :

« Rien ne touche à la plus haute folie comme la plus haute sagesse ; il u^ a de l'une à l'autre qu'un tour de cheville. »

(( Oui , sans doute, continua Ge'rard , heureux, mille fois heureux, celui qui peut connaître le pourquoi des choses l^tïms , qiiis potest? tout n'est-il pas incertitude , et mystère? Qu'estce que la vie ? qu'est-ce que la mort ? pourquoi naître ? pourquoi souffrir? le passé , le présent, l'avenir , qu'est-ce que ces mots signifient ? je veux le savoir; et si je dois ignorer toutes ces choses , pourquoi m'avoir donné le désir de les connaître ?

» J'ai passé ma vie a demander compte a la nature de l'ignorance où elle me laisse ; j'ai interrogé toutes les sciences , et toutes m'ont répondu que les causes finales leur étaient cachées : si le monde physique est inexplicable a mes sens imparfaits , du moins , m'étais-je dit , l'être moraine se dérobera pas à cette conscience éternelle dont je sens en moi la divine émanation. Qu'est-ce donc que le bien et le mal , le juste et l'injuste, le vice et la vertu? Autre mystère du cœur où la raison, effrayée de ses propres de'couvertes , s'arrête encore dans un doute insupportable.

» Fatigué de ce vol hardi dans un espace sans mesure et sans limite , je suis redescendu sur la terre que j'ai parcourue en tous sens pour chercher le pourquoi des coutumes, des mœurs, des institutions , des gouvernemens , chez les diffe'rens peuples ; partout absurdite's , folies et contradictions ! les Chinois adorent ce que les chre' tiens me'prisent , les lois commandent a Be— narès ce qu^elles punissent à Lisbonne; la vous pouvez e'pouser autant de femmes que vous pouvez en nourrir; ici vous ne pouvez en avoir qu'une , et vous êtes condamné a mourir sans enfant si par hasard elle est stérile ; j'ai dépensé la plus grande partie de ma vie et de ma fortune dans des courses lointaines , où je n'ai rien appris 5 sinon qu'on peut devenir crédule par bêtise 5 après avoir été incrédule par présomption»

» A soixante ans, j'ai tout vu, tout senti , tout essayé , et j'ai trouvé avec désespoir que tout était vide, que rien n'était vrai sur rien, et que l'homme le plus savant est celui qui s'aperçoit le plus tôt que la vie n'est qu'une longue mystification dont la mort ^ a tout prendre, est encore le trait le moins absurde.

» La curiosité fit le tourment de mon enfance j j'interrogeais avec franchise , on me répondait sans bonne foi , et je faussais ma débile intelligence en cherchant la vérité sur la route de Terreur où l'on égarait mes premiers pas : l'amour , qui dévora ma jeunesse , me laissa

convaincu qu'il ne nous concentre en nousmêmes que pour nous rendre plus complètement malheureux, et qu'il n'est plus un plaisir dès qu'il cesse d'être une folie.

» De'goûté de ce roman, j'étudiai l'histoire ; de'goûtant amas d'absurdités, de bassesses et de mensonges ! Mais pourquoi tous ces écrivains semblent-ils s'être donné le mot pour accréditer des erreurs ? Bayle me répond : « lorsqu'ils voulaient dire la vérité , ils ne le pouvaient pas ; lorsqu'ils ont pu la dire , ils ne le voulaient plus. » Eh ! misérables , que vous revieut-il aujourd'hui d'avoir flatté le lâche Octave et flétri la mémoire du grand Julien ?...

» De toutes les études , celle de l'homme est la plus positive et la plus nécessaire. A l'exemple de Montaigne , je fis de moi-même l'objet de mes observations et de mes expériences : quel en fut le résultat ? Que l'homme est une énigme sans mot , un composé bizarre de mouvement sans but , de passions sans objet et de désirs sans terme. Découragé d^une existence inexplicable que rien ne motive , que rien ne console, je me suis assuré par moi-même qu'il n'y a pas d'homme a qui la vie ne pèse autant qu'a celui h qui il n'en coûterait plus rien pour la perdre. »

— « Je vous ai bien écouté, lui répondisje avec l'expression du plus vif intérêt, et je vois , mon cher Gérard , que la pénétrante activité de votre esprit vous est devenue fatale :

né quelques siècles plus tôt vous eussiez cherché dans Fastrologie , comme cet adorable Julien dont vous me parliez tout a Fheure, les moyens de satisfaire au besoin insatiable de tout savoir, de tout comprendre, qui fait le tourment de votre vie.

» Une ambition surnaturelle vous porte k demander au passé, a l'avenir, l'explication des mystères que la raison humaine ne saurait pénétrer : vous vous révoltez contre Fimperfection de votre nature ', mais pourquoi , vous demanderai-je a mon tour , ne donneriez-vous pas a votre intelligence une direction plus utile k vous-même et aux autres? Laissez la toutes vos théories spéculatives, sur le passé qui n'est plus, sur l'avenir qui peut ne pas être; occupez-vous du présent qui vous appartient. — Il me semble entendre un médecin dire au malheureux qui souiFre ; enivrez-vous pour vous étourdir sur vos douleurs. Ce présent , auquel vous voulez que je m'applique, n'est-il pas aussi effrayant que le passé, aussi obscur que l'avenir? J'ai passé un moment derrière le théâtre, j'ai vu mettre en place les décorations, jouer et s'habiller les acteurs de cette farce tragi-grotesque , dont le hasard , sous le nom de politique , dispose les scènes a tiroir; je n'y ai rien compris.

)) J'ai lu dans les lettres de Guy-Patin qu'un certain charlatan, nomm^' Pélronasj qui vivait

70 LES POmiQUOI.

du temps d'Hippocrate, n'employait, pour toutes sortes de maladies, qu'une seule et même drogue, de la ciguë mitige'e, et cependant ses malades gue'rissaient. Ce n'e'tait pas , ajoute l'ennemi de l'antimoine, par une bonne qualité' qui appartient a son remède , mais par des révolutions heureuses qui s'ope'raient fortuitement sur ses malades. Il ene'tait de cette panace'e comme d'un coup d'épe'e qu'un homme dangereusement malade d'un abcès reçut dans son mal, et qui se trouva guéri par le fait d'une blessure presque toujours mortelle. Nos Pétronas politiques ne sont ni plus prudens, ni plus habiles ; ils tirent le plus souvent au hasard , mais par hasard ils peuvent percer l'abcès.

« Qui sait, qui peut savoir pourquoi cet empire croule? pourquoi cet autre se relève? Est-ce parce que César a craché a droite ou a gauche en allant au Capitole? est-ce parce que le caprice d'une reine a fait choix d'un amant cardinal? Pourquoi telle ou telle grande bataille, d'où dépendait l'existence d'un royaume , a-t-elle été gagnée ou perdue? Est-ce parce que d'un côté les soldats étaient a jeun, et de l'autre qu'ils avaient eu double ration d'eau-de-vie ? est-ce parce que la fortune a trahi les plus braves.^ Ehl mou ami, connaître ce qui va se passer dans une heure , pénétrer dans les intrigues ou vous jouez un rôle a votre insu , démêler au milieu de ce tourbillon d'atomes pohtiques le

faible germe de la grande catastrophe qui va peut-être e'branler le monde, faire entrer dans les calculs de la raison la leçon de Fexpe'rience, la sainteté des promesses , Févidence du bon droit, la puissance de la volonté', la force des caractères, l'ascendant de la vertu, en un mot, propbe'tiser le présent en lui accordant la durée d'un jour , n'est ni plus facile , ni moins fou que d'annoncer ou d'expliquer l'avenir. »

La contradiction ne fait qu'aigrir les esprits de cette trempe; aussi, dans la suite de cet entretien , me suis-je borné a faire observer au philosophe Gérard qu'il voyait juste, mais qu'il avait tort de ne regarder qu'un côté de la médaille, et de perdre, a rechercher inutilement les causes , le temps et le talent qu^il pouvait mettre a juger les faits.

En rentrant a Paris par les Champs Éljsées, je méditais sur ce que je venais de voir et d'entendre, et, sans m'en apercevoir, je me laissai entraîner au charme, ou, si l'on veut, a la folie des mêmes spéculations auxquelles, un moment auparavant , je blâmais le vieux Gérard de s'être livré. Je me mis a interroger à mon tour mes souvenirs, mes impressions, mes lectures, les usages anciens et les mœurs contemporaines.

Je m'adressai d'abord k l'histoire : Fille du temps , mère de l'expérience et conseillère des hommes , ne pourrais-tu m'apprendre pourquoi

tes documens les plus certains ofFreut tant d'incertitude?

Pourquoi tu as conserve' tant de fausses vertus 5 et laissé dans l'oubli tant d'actions ge'néreuses ?

Pourquoi Salomon , qui possédait cent femmes et trois cents concubines , qui bâtit des temples a la Vénus impudique des Sidoniens, qui se distingua entre tous les rois par le luxe de sa cour, par la magnificence de son palais et la somptuosité de sa table , est appelé par toi le modeste, le tempérant, le sage?

Pourquoi David , le plus cruel , le plus débauché des tj^rans , est honoré dans tes annales du nom àliomme selon le cœur de Dieu?

Pourquoi admires-tu da?is Alexajulre ce cjue tu hais dans Attila ?

Pourquoi le christianisme , qui recommande si impérieusement la pureté des mœurs, a-t-il vu naître et s'étendre des vices plus odieux , des débauches plus effrénées que celles dont Tibère avait offert au monde le plus hideux spectacle ?

Pourquoi Gracchus est- il l'objet d'un culte historique, tandis que la mémoire de Rienzi est si ridiculement travestie par le père Du Cerceau ?

Je me suis mis ensuite à réfléchir sur les us et coutumes des nations, et je n'y trouvai ni plus de justice ni plus de bon sens.

Pourquoi les langues et les villes , formées

LES POUR.QUÔI. jS

les unes et les autres de pièces de rapports , de cabanes et de palais réunis , de mots barbares et de termes sonores, offrent-elles tant d'incommodite's et de vices de construction ?

Pourquoi les pays les plus chauds sont-ils pre'cise'ment ceux où les hommes ont grand soin de charger leur tête d'une espèce de pyramide d^un poids e'norme , de couvrir et de ceindre leur corps de l'étoffe la plus chaude qu'ils puissent trouver, tandis que les peuples de l'occident et du nord, emprisonnés dans des vêtemens étroits et légers, ne songent pas à se mettre a l'abri de la rigueur de leur climat en se couvrant de draperies larges et chaudes ?

Pourquoi , chez le peuple qui a le plus de prétention a la grâce et a l'élégance , les hommes entourent-ils leur cou d'un carcan incommode qu'ils appellent cravate , et les femmes e'treignent-elles leur poitrine et leur taille dans un étau de baleine ?

Pourquoi chez la même nation l'amour d'une jeune fille est-il regardé comme un crime , et celui d'une femme mariée comme une faiblesse?

Pourquoi en France, oîi l'égalité est regardée comme le premier des biens , la servitude n'est-elle pas le plus grand des maux ?

Pourquoi les Anglais, si fiera d'une liberté nominale, sont - ils , de toutes les nations de l'Europe civilisée , celle oii le régime féodal a laissé les traces les plus profondes ?

Pourquoi les annales de ce même peuple anglais, où brillent tant d'actions glorieuses , offrent-elles tant d'exemples d'inhumanité', d'avarice , d'e'goïsme et de perfidie ?

Pourquoi le peuple du monde qui aime le plus la gloire paraît-il être celui qui craint le moins la honte ?

Pourquoi chez nous le talent qu'on idolâtre ne peut-il re'ussir sans intrigue, ni percer sans cabale ?

Pourquoi le théâtre des mauvaises mœurs et du mauvais langage est -il devenu depuis six ans le rendez- vous de la bonne compagnie?

Pourquoi la plus aride, la plus triste des passions, l'amour du jeu, s'est-elle empare'e de la jeunesse ?

Pourquoi a tous les âges , dans tous les rangs , tant d'e'goïsme et si peu d'esprit national ?

Pourquoi cette ame de prince s'est-elle loge'e dans le corps d'un pauvre artisan ?

Pourquoi l'ignoble instinct de Tanimal le plus immonde est-il le partage de cet homme que la fortune et la société ont comblé de faveurs et de richesses ?

Pourquoi cet homme qui pouvait faire de bons chapeaux fait-il de mauvais sermons ?

Pourquoi tant de haines, de jalousies, de bassesses et de sottises? pourquoi tant d'efforts ridicules pour étouffer la vérité ? tant d'inuti-

les mensoDges , de lâchete's commises, de mépris soufferts , d'espe'rances honteuses , pour arriver quelques jours plus tôt ou plus lard a prendre pompeusement possession de quelques pieds de terre au milieu des male'dictions qui accompagnent a son dernier gîte Fhomme injuste et puissant dont la vie e'tait un fle'au pour ses semblables ?

J'allais entamer une nouvelle se'rie de questions lorsque j'arrivai a la porte de ma cellule 5 je me proposais d'y répondre a tête reposée ; mais, je dois le dire a ma honte, mon cher confrère, je n'ai trouvé a tous mQS pouî^quoi que cette réponse des enfans ^ parce que„t* ; et, comme elle ne me paraît pas suffisante, c'est a vous que je m'adresse pour y donner quelque développement. E. J.

Page 1