LE SIECLE DES MEMOIRES
L'escrivaillerie semble estre quelque symptôme d'un siècle débordé. Quand escrivismes-nous tant que depuis que nous sommes en trouble ?
Essais de Montaigne, liv. III , chap. IX.
Mon cher ami ,
i5i l'on veut distinguer Pe'poque actuelle de celles qui Font pre'cédée , il sera facile de lui appliquer une dénomination caractéristique, on pourra l'appeler le siècle des mémoires. N'admirez-vous pas comme moi cette prodigieuse quantité d'écrits oii les auteurs se mettent en scène avec tant de naïveté, nous racontent leur naissance, les diverses aventures de leur vie sociale, et se présentent sous le jour le plus favorable a l'admiration contemporaine. Ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont pensé, tout leur paraît d'une haute importance; ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'ils ne prétendent rien moins qu^b nous associer a leurs passions , aux
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iiiléiêts de leur amour - propre , a dicter nos opinions sur les hommes et les eVénemens.
Comme il y a peu de Français qui , depuis trente ans , niaient participé d'une manière ou d'autre aux affaires publiques , si la fureur de publier ses me'moires ne s'apaise pas, nous serons ve'ritablement inonde's de ces sortes de productions. On conçoit facilement qu'un homme d'e'tat^ un ministre, un géne'ral d'arme'e, puisse écrire des mémoires dignes de fixer l'attention pubhque, et de fournir des matériaux à l'histoire. Il ne suffit pas d'avoir fait l'important dans quelques salons, d'avoir recueilli des bruits d'antichambre, ni même de s'être faufilé dans certaines coteries, pour réclamer avec justice le même droit. Je ne l'accorderai pas même , sans distinction , aux hommes qui ont manié le pouvoir : il m'importerait fort peu de lire les mémoires de M. Portai j mais j'attacherais un grand prix aux sincères révélations de M. de Talleyrand.
On pourrait encore tolérer ces nombreuses publications , si l'on y trouvait de l'exactitude dans les faits, de la justice dans les appréciations; mais quand ce n'est pas la vanité qui dicte ces mémoires particuliers, c'est presque toujours quelque motif de haine, quelque intérêt de vengeance. On y voit percer a chaque page l'esprit de dénigrement et les passions de parti. L'auteur sème a pleines mains le mensonge et la calomnie, 1 8..
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avec la certitude qu'ils porteront leurs fruits ; car Pon se trompe rarement lorsqu'on sj)écule sur la maligne crédulité de notre pauvre espèce humaine. L'estime nous pèse ; c'est un fardeau dont nous aimons a nous débarrasser.
C^est surtout après les longues agitations politiques que prospère la littérature des mémoires. Chacun regarde comme un devoir d'expliquer la conduite qu'il a tenue au milieu de l'effervescence des partis et des fluctuations du pouvoir 5 comme s'il importait beaucoup a la société d'apprendre par quel accident tel républicain déterminé s'est trouvé , un beau jour , affublé des cordons de l'empire ; ou tel royaliste de haut parage, métamorphosé en chambellan de Napoléon. Eh, qui pense a vous en faire un crime! Ne savons-nous pas que, sauf quelques exceptions très-rares , les hommes se laissent dominer par les circonstances; que leur opinion dépend presque toujours d'un intérêt présent; que le philosophe même se fait quelquefois illusion a cet égard, et que ce qu'on nomme indépendance est plus souvent l'effet des causes fortuites que du caractère. Partout où le pouvoir se montre, il exerce une force étonnante d'attraction. Le comité de salut public a eu ses courtisans comme le directoire. On connaît des hommes qui maudissaient Napoléon quelques heures avant le 20 mars, et qui le lendemain sollicitaient , les larmes aux yeux, l'honneur de lui être présentés. Us ne
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pouvaient coDcevoir comment ils avaient pu méconnaître le he'ios du siècle, l'homme du destin; peut-être même e'taient-ils de bonne foi ; peutêL'C, si l'Europe eiÀt reculé a Waterloo, auraient-ils servi le vainqueur avec fidélité ; ils ne changèrent qu'avec la fortune : c'est l'histoire ancienne et moderne.
La manie des mémoires s'est surtout répandue parmi les hommes de lettres ; il en est peu , au moment où j'écris, qui n'enregistrent scrupuleusement les actes de leur vie privée et littéraire , et qui, en se confessant eux-mêmes, ne s'occupent de la confession des autres. Vous êtes sans doute persuadé comme moi que cette dernière partie sera traitée largement ; et comme chacun en usera de la même manière, nos neveux auront le plaisir de recueillir une riche moisson de scandales. Quelle source de regrets pour l'époque actuelle !
Les hommes de lettres ont plus de motifs que les autres classes de la société pour rédiger leurs mémoires. D'abord , la plupart d'entre eux croient a leur immortahté ; et il est naturel de vouloir se présenter décemment devant les générations futures. Il faut aussi remarquer que les écrivains en vers ou en prose abandonnent au reste des hommes les routes qui mènent aux honneurs et à la fortune ; ils n'ont d'existence que dans l'opinion, il ne vivent que de renommée j il leur importe donc beaucoup de soigner
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leur gloire et de se peindre en beau. Il 3^ aurait delà barbarie a exiger une parfaite ressemblance. On peut nous permettre un peu de flatterie , en conside'rant a quelles tribulations la vie d'un homme de lettres est expose'e. On ne sait pas tout ce qu'une critique bonne ou mauvaise nous cause de douleurs. J'en connais qui se piquent de stoïcisme a cet e'gard , et qui sont tout aussi susceptibles que les autres. Je le sais par expérience y je n'ai pas encore pardonné à M. W. Schlegel les épigrammes germaniques dont il a enrichi un ouvrage périodique de Londres a mes dépens ', et cependant jamais épigrammes ne furent plus pardonnables.
11 faut avouer que c'est une tâche fort amusante d'écrire ses mémoires. On n'est pas fâché de parler de son père , de sa mère, même de ses aïeux 5 si par aventure on les connaît. On s'arrête avec plaisir sur les événemens de son enfance, sur sa vie de collège, sur ses premières liaisons amoureuses. C'est là surtout qu'on triomphe; on n'a point de couleurs assez fraîches pour peindre les beautés incomparables dont les charmes ont touché notre jeune cœur ; on peut même faire des portraits de fantaisie qui n'en ont que plus de mérite. Tout cela flatte l'amour-propre d'un auteur, et ne déplaît qu'a un petit nombre de rigoristes plus sévères en général pour les autres que pour eux-mêmes.
J'ai entendu blâmer J.- J. Rousseau et iVIar-
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montel d'avoir rendu le public confident des folies de leur jeunesse ; Marmontel surtout a été en butte a la censure. Il est vrai que ses descriptions de la ville de Bort sont d'un coloris trop brillant ; qu'il est permis de douter de l'éloquence cice'ronienne de sa mère , et qu'on peut rabattre quelque cbose de ses prodigieux succès auprès des femmes; mais cependant on le lit avec plaisir ; les de'tails auxquels il se livre sont agre'ables ; on aime a le voir lutter contre les obstacles dont la carrière des lettres est seme'e ; ses me'moires sont, a tout prendre, le meilleur de ses ouvrages.
Tant que le public aimera la lecture des mémoires particuliers, on lui en fournira. Ce genre de produits littéraires ne deviendra plus rare que lorsqu'il manquera d'acheteurs. Ce n'est donc pas uniquement a l'amour-propre des écrivains qu'il faut attribuer la quantité de mémoires qui paraît depuis quelque temps; le goût général y entre pour beaucoup. C'est une suite du penchant invincible que nous avons pour la satire....
Ce goût a existé a toutes les époques ; mais il est aujourd'hui plus vif qu'il ne l'a jamais été. L'esprit de parti , qui est incompatible avec la justice , en est la cause principale. Les animosités, qui autrefois s'émoussaient sur les masses , s'attachent aujourd'hui aux individus. Les opinions sont devenues des intérêts; celui qui blesse les unes nous paraît blesse» les autres ; il n'y a