VINGT-NEUVIÈME LETTRE
LES REPUTATIONS.
....,,... Nec quidquid luvbida Ru ma Elevet , accédas , examenque improlum in illâ Castiges trutinâ , nec te quœsiveris extra.
Perse, Sat. I, vers 5, etc.
Ne comptez pas sur la témérité des jugcmens de Rome; ne cherchez point hors de vous ce que vous devez penser de vous-même .'
Xjes réputations , comme les livres , ont leur destinée ; elles s'élèvent quelquefois au hasard et se perdent de même. Que d'hommes ont brillé dans leur siècle, et dont la mémoire est condamnée a l'oubli ! combien en est-il qui mériteraient un long souvenir, et qui ne sont jamais sortis de l'obscurité ! C'est surtout aux époques où les sociétés sont agitées que les réputations naissent et s'évanouissent avec une merveilleuse rapidité. L'esprit de parti qui les enfante ne tarde guère à les anéantir. Ce sont des lueurs phosphoriques qui traversent comme l'éclair un horizon chargé de nuages.
Il y a peu de ministres qui , sur la foi de quel-
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ques flatteurs , ne s'imaginent qu'ils sont placés très-haut dans l'estime publique ; ils oublient que l'exercice du pouvoir a souvent été confié a la sottise présomptueuse , et que le caprice de la fortune ou la faveur des rois ne donne ni la probité , ni le génie. Aussi dans cette foule de ministres qui, depuis le berceau de la monarchie , ont tenu , jusqu'à nos jours , les rênes de l'administration , à peine cinq ou six noms privilégiés ont-ils été consacrés par la reconnaissance des peuples ; tout le reste a passé sans laisser de traces.
Il y a de bonnes et de mauvaises réputations. « J'aimerais mieux , disait Plutarque , que ma mémoire fût oubliée , que si on disait de moi : Plutarque a été un homme léger , inconstant et colère. » Cet illustre écrivain ne voulait être connu que par de bons ouvrages et de bonnes actions. Malheureusement il se trouve des hommes assez dépourvus de sens moral pour acheter la renommée au prix de leur conscience et de leur honneur ; mais ils sont odieusement célèbres.
Il faut distinguer la réputation de la gloire : la première est a la portée du plus grand nombre; la seconde est réservée pour les libérateurs de la patrie, pour les bienfaiteurs de l'humanité. La réputation de Buffon est celle d'un grand écrivain ; Fénélon instruisant les rois et les peuples , Montesquieu retrouvant « les titres perdus du genre humain , » Voltaire établissant la
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tolérance sur les ruines du fanatisme, ont mérité et obtenu les palmes de la gloire.
L'origine et la diversité des réputations m'ont souvent étonné. Un quatrain protège la mémoire de Saint- Aulaire , et l'on ne parle plus de quelques poètes contemporains qui ont montré plus de talens que l'Apollon octogénaire du Parnasse de Sceaux. Qui se souvient aujourd'hui de Pavillon , de Lainez et de tant d'autres ? Souvent les plus grands travaux produisent peu d'effet sur une génération inattentive , et ce n'est qu'à l'aide du temps qu'ils sont justement appréciés. Nous en avons sous les yeux un exemple frappant : voilà près d'un quart de siècle que M. Azaïs , dont la célébrité n'a été attachée jusqu'ici qu'au principe des compensations , travaille, jour et nuit, a établir un système universel. Il vous dira lui-même que, « hors quelques exceptions flatteuses , il est repoussé de toutes parts 5 qu'on ne veut pas même l'entendre. Il nous apporte la grande idée dont le résultat doit fixer la science et la destinée de l'homme ; il nous montre une vérité qui engendre toutes les autres vérités , qui explique tout , qui éclaire tout ; il nous le prouve en six volumes imprimés avec luxe, et bien écrits. On ne le lit point , quoiqu'il soit très - bon a lire ; il veut professer ses doctrines , on lui ferme la bouche : les savans , ses juges naturels, gardent le silence ; on le verrait avec plaisir retomber
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au fond, du puits où il a trouvé sa vérité. » Je ne m'arroge point le droit de juger une si haute question 5 mais quand je vois un homme de talent et d'esprit affirmer qu'il a fait une découverte précieuse, le silence général m'est un peu suspect. M. Azaïs appelle les objections ; s'il est dans l'erreur , il en coûterait peu a nos savans de le démontrer. Il est vrai que si le système de ce philosophe est fondé sur des bases solides , il obtiendra quelque jour une éclatante réputation. Ce sera une honte pour l'époque actuelle ; mais y aura-t-il suffisante compensation pour M. Azaïs? C'est à lui d'en juger.
On a vu des réputations long-temps obscurcies , reparaître dans tout leur éclat. Je veux encore en citer un exemple : Notre littérature manque, dit-on, d'historiens qni nous fassent connaître la physionomie des temps et des sociétés où ils ont vécu. Voltaire a créé le genre philosophique de l'histoire ; et , sous ce point de vue , il a de justes droits à notre reconnaissance. Mais nous voudrions des narrateurs tels qu'Hérodote et Tite - live qui nous offrent la peinture vivante des hommes et des choses. Ce qui nous convient aujourd'hui, ce sont les tableaux des mœurs , des habitudes , des opinions dominantes a d'autres époques. Nous n'avons que des récits arides, des chroniques sans intérêt; nous connaissons les républiques de la Grèce, celles de Rome , et nous ne savons rien de
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la France. Pendant que nous nous plaignons ainsi , un jeune écrivain , avantageusement connu par son esprit et une grande variété de connaissances, exhume de nos catacombes littéraires un chroniqueur du quatorzième siècle dont la lecture e'tait depuis long-temps abandonnée aux érudits de profession. Nous lisons le Froissart de M. Buchon , et nous sommes surpris des grâces naïves de sa narration, de l'intérêt dramatique répandu dans ses récits. Froissart reprend son rang parmi nos écrivains, et ce rang est très-élevé. Il est^ parmi les prosateurs , ce que Clément Marot est parmi les poètes. Plusieurs fragmens de ses compositions sont d'un goût achevé. Rien de plus gracieux que le récit des amours du roi Edouard III et de la belle comtesse de Salisbury ; rien de plus attachant que l'épisode d'Arteveld et la catastrophe qui termina ses jours. Froissart anime ses personnages , et M. de Barante en sait quelque chose j on les voit paraître sur la scène dans le costume du temps , avec leurs mœurs , leurs préjugés et leurs passions. Ces qualités précieuses de l'écrivain ont frappé tous les lecteurs. Voila une réputation qui sort du tombeau, et brille d'un éclat inattendu. Qui sait si nous ne verrons pas d'autres résurrections du même genre ? Il n'y a point de nation plus riche que la France en œuvres littéraires, et qui connaisse moins ses richesses. Le temps de l'indifférence
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est -il passé ? Ce serait un heureux présage pour l'avenir.
Je cherche quelquefois a deviner quelles sont les réputations contemporaines qui échapperont à l'oubli ; je crois bien en apercevoir quelques-unes : mais je ne me hasarderai pas a les désigner , de crainte de passer pour un esprit caustique et téméraire j car toutes les réputations que je négligerais comme caduques , ne manqueraient pas de s'élever contre moi ; ce serait un bruit a ne pas s'entendre. Il vaut mieux que chacun s'endorme paisiblement dans ses rêves d'immortalité. C'est le plus innocent de tous les plaisirs ; il est même convenable d'entretenir de tels sentimens. Le désir d'obtenir l'estime publique est un juste motif d'émulation; s'il encourage la médiocrité , il soutient les efforts du talent. Une réputation acquise par d'honorables travaux est l'ornement des temps prospères et la consolation de l'adversité. Je me souviens d'avoir vu Chénier dans un état de souffrance qui lui laissait peu de relâche ; il sentait la vie lui échapper par degrés , et ne conservait nulle espérance d'échapper a une mort prématurée. Chaque heure, chaque minute le traînait au tombeau ouvert sous ses yeux , dans la force de l'âge et du talent. Que serait-il devenu sans ce besoin de renommée, cette soif de gloire qui dominait ses affections ? En se livrant a l'inspiration du génie, en perfectionnant ses ouvrages,