LES RÉPUTATIONS
bonheur d'un honnête homme de'pourvu de talent.
Les jeunes gens qui entrent aujourd'hui avec tant d'ardeur dans la carrière épineuse des lettres sont avides d'éloges , impatiens de renommée. A peine ont-ils composé un ouvrage, qu'ils se croient arrivés au but , et s'étonnent que leur réputation ne réponde pas à leur mérite , souvent très-réel. Quelquefois ils se plaignent de l'injustice ou de l'aveuglement du siècle , et se découragent 5 ils ne s'aperçoivent pas que la concurrence est grande , et que l'opinion publique , occupée de tant de manières , ne se fixe qu'avec le temps. Qu'ils continuent leurs travaux , et surtout leurs études ; car a une époque où les formes du langage , assouplies et perfectionnées , se prêtent avec facilité a l'embellissement des pensées communes, il ne suffit pas de faire bien , il faut faire mieux. Ce n'est que par des efforts réitérés qu'ils sortiront de la foule : la réputation littéraire ne peut plus s'acquérir qu'a ce prix; qu'ils se gardent surtout des doctrines trop faciles que proscrivent la raison, le goût , le sentiment des bienséances. Ces doctrines sont nées de l'impuissance de créer un plan , d'en ordonner les parties , et de s'arrêter aux développemens nécessaires. Rien de plus facile , pour peu qu'on ait d'imagination, de se perdre dans de monstrueuses rêveries, de tourmenter son langage, de 'tout exagérer, la pensée
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et l'expression. Mais aujourdhui tant de personnes s'en mêlent 5 nous sommes inondés de tant d'ouvrages où rien ne manque , excepte' le bon sens, que c'est déjà une distinction de rester fidèle aux traditions des grands maîtres. Il faut étudier ces derniers , non pour les imiter servilement , mais pour se guider dans les routes nouvelles que le génie peut ouvrir. Je ne crains point de répéter de pareilles exhortations. Jamais elles ne furent plus nécessaires qu'aujourd'hui 5 jamais la nature et la vérité n'ont été plus outragées. Boileau ! Voltaire ! où êtes-vous ?
Il8 LA TOUTE-PUISSANCE
k°. xxx. — io août 1824.