‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 18 sur 43 · TRENTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTIÈME LETTRE

Plus l'homme enrichit sa pensée, plus il accumule les élémens de son propre malheur.

Mme. de Staël.

L/ui , mon cher confrère , Mme de Staël a raison : cette richesse de sensations et de pensées que les sots ne sauraient acquérir est en même temps , pour le génie qui la possède, une source de gloire et d'infortune. Le père de la femme célèbre que je cite en tête de cette lettre a fait un petit traité du bonheur des sots. J'aurai moins de peine a prouver leur toute-puissance. En effet , comme Pa dit si a propos en pleine académie , un bon poète , qui n'en est pas, comme de raison :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité;

leur supériorité numérique s'est accrue dans une effrayante progression ; ils se sont comptés ; ils

DES SOTS. ng

connaissent leurs forces , et maintenant ils commandent aux monarques; imposent aux conquérans; achètent les gens d'esprit; emprisonnent les philosophes; en un mot, ils sont nombreux , ils sont riches, ils sont adorés , ils sont maîtres , ils sont tout.

On a dit que la reine du monde était l'opinion ; on s'est trompé : c'est la sottise. On traitera cette proposition de paradoxe ; quelle vérité n'a pas subi cette dédaigneuse appellation ? Je prouve celle que j'énonce par des faits, et j'offre de parier qu'en choisissant dans chaque siècle l'homme le plus réellement influent, on verra qu'il avait le bonheur d'être un sot. En effet , sans s'arrêter au pouvoir nominal , que l'on remonte au pouvoir de fait , on le trouvera partout , aux mains d'un vieux mage , d'un jeune courtisan , d'une femme galante , d'un financier, d'un bouffon ou d'un eunuque. Le père Letellier s'empare des dernières années du règne de Louis XIV ; le régent , homme d'esprit, est mené par Dubois , qui n'est a la vérité qu'un infâme , et non pas un sot ; mais ce Dubois est mené par un valet imbécile. Mrae Dubarry , la plus ignorante des courtisanes , gouverne Louis XV et le royaume; Corneille abaisse son génie devant le plus sot des trésoriers de l'épargne; lord North parvient a imposer silence a Junius. Race impérieuse des sots ! sots riches , sots nobles, sots que l'on craint, que

l'on envie , que l'on adore , votre puissance est éternelle, et les gens d'esprit ont été, sont et seront toujours vos très-Humbles serviteurs.

Les sots sont ingrats et capricieux : Socrate enseigne la sagesse, ils l'empoisonnent; Colomb découvre l'Amérique , ils le jettent dans les fers. Les sots exilent Aristide parce qu'il est juste; Voltaire, parce qu'il est grand; Rousseau, parce qu'il est bon. Le pouvoir des méchans eux-mêmes pâlit devant celui des sots, et ceux-là, pour conquérir ou conserver la puissance , doivent au moins feindre la sottise.

Les sots , par toute la terre , ont fait triompher les idées les plus absurdes. Forts de l'appui du vulgaire , avec qui ils sont en rapport d'ignorance et de langage , ils ont mis , sur la crédulité humaine , un impôt dans la répartition duquel les gens d'esprit, il faut le dire , figurent souvent au nombre des plus forts contribuables.

La sottise , au bord du Gange , force par an deux ou trois cents femmes a se brûler sur le corps de leurs maris ; au Thibet , elle fait fouler aux pieds des éléphans, par l'ordre des bonzes, tous ceux qui sont soupçonnés de ne pas croire a l'immortalité du grand Lama. Partout on voit la sottise attrouper la foule imbécile autour des charlatans de place et des inspirés de taverne. La , elle prend une torche et allume des bûchers ; plus loin , elle s'arme contre ses ennemis d'un lacet, d'un poignard; ici, plus circons-

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