TRENTE-DEUXIEME LETTRE
Heartless , tJioughtless , friendless ones.
Sharspeare.
Ils n'ont ni ame, ni pensées, ni amitié.
J e tiens registre de mes observations , a peu près comme un négociant tient ses livres de commerce; j'ai mon journal, mon mémorial, mon alphabet et mon grand livre. Je viens d'ouvrir ce dernier a l'article Incurables , et j'y trouve consignées une foule de remarques que j'ai eu occasion de faire dans le cours d'une longue pratique sur les maladies morales dont je crois la guérison impossible , du moins dans l'état actuel des sociétés. Je veux aujourd'hui, mon cher confrère, vous communiquer celles de mes observations auxquelles j'attache d'autant plus d'importance qu'elles sont le résultat de l'autopsie la plus scrupuleuse. Vous m'en direz votre avis.
l-±2 LES INCURABLES.
Première observation*
René Lebas. ■ — Ce sujet a cinquante-six ans, les cheveux frisés, le ventre aplati, quoique gras , la taille courte , la main large et les yeux clignotans. Le faciès est habituellement hâve et jaune. Le pouls de cet homme a la singulière propriété de battre du même mouvement que celui de la personne près de laquelle il se trouve placé. René Lebas a tout ce qu'il faut pour être heureux , a la manière de Fontenelle : il a un bon estomac et un mauvais cœur.
La puissance loco-motrice a changé de place dans cet individu : c'est sur le ventre qu'il se traîne, et il a une telle habitude de cette allure, qu'il va presque aussi vite que le boiteux le plus ingambe. René a commencé à ramper dès l'âge de douze ans, a l'institut des jésuites de La Flèche , il a rampé a Versailles, il a rampé au Manège, il a rampé au Luxembourg, il rampe depuis vingt ans aux Tuileries ; maintenant il voudrait se redresser sur ses jambes, mais l'ankylose est formée ; le mal est incurable.
Deuxième observation.
Octave Arripe. — Quarante ans ; poil roux , bouche grimaçante, front bas et plat , taille mince et difforme , atrophie universelle.
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Le malade est en proie a la plus horrible des maladies morales , il a Peu vie. Tout ce qu'il y a de bien, de beau, de bon au monde est, pour Àrripe, un sujet de chagrin et de douleur. La jeunesse, la beauté, la richesse, la valeur, les talens chez les autres, font le malheur de sa vie, Tout éloge qu'il entend, et dont il n'est pas l'objet, le fait rougir de honte et de colère \ il le prend pour une injure personnelle. Mais de tous les coups qu'on puisse Importer, l'annonce du succès d'un de ses amis est le plus sensible. Malheur a qui lui apportera le premier une pareille nouvelle, il ne lui pardonnera jamais. Ses haines les plus fortes ont pour objet les plus hautes réputations dans quelque genre que ce soit, et il entre dans la même fureur en entendant vanter les services rendus a l'humanité par Jenner , la gloire militaire de Napoléon, le patriotisme de La Fayette, le beau caractère de Daru, les vertus de Boissy-d'Anglas ou de la Rochefoucault. Condamné a la médiocrité par la nature, et malheureusement assez juste envers lui-même pour apprécier le mérite des autres, tous les genres de supériorité lui sont odieux • il calomniera jusqu'au malheur , si celui qui l'éprouve le supporte avec courage. Dernièrement un incendie a consumé un établissement magnifique, où la plus grande partie de la fortune d' Arripe était placée, il s'en est consolé en songeant que ce malheur réduisait
à la misère son associé, au mérite duquel on faisait honneur de la prospérité de leur entreprise.
Troisième observation*
Romain le Buffle. — Il a soixante-douze ans, le front bombé, la taille sèche et droite comme un arbre sans feuillage, la constitution musculéuse , la mâchoire saillante, et l'alvéole des dents canines a découvert. Ce courtisan boxeur, qui jadis s'est fait faire place a coups de poing parmi des hommes efféminés, a la manie de descendre encore dans l'arène, et s'étonne d'être renversé par les fils de ceux qu'il a désarçonnés autrefois. Si le Buffle passe par la halle au blé, et qu'il aperçoive un jeune fort soulevant sans peine trois sacs de farine, il veut en faire autant, et, las de se consumer en efforts superflus , il entre en fureur contre les spectateurs qui se moquent de lui, et finit par tomber dans une sorte d'épilepsie dont on n'a pas assez de pitié. Romain le Buffle ne guérira que lorsqu'il aura vingt-cinq ans.
Quatrième observation.
AmalthéeGrandin. — Vingt-six ans , cheveux blonds, frisure artificielle, embonpoint factice, voix nasale, démarche assurée, que le
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malade cherche a rendre nonchalante, bouche en cœur , costume élégant.
Ce jeune malade réunit deux dispositions opposées , d'où résulte une indisposition incurable. Il est fat et romantique. Prise a part, chacune de ces infirmités serait susceptible de guérison ; réunies, je n'y connais pas de remède.
J'ai vu Amalthée entrer au café de Paris , et, tout en gémissant sur les longues heures de la vie, demander avec un soupir un sorbet au maraskin. Amalihée se plaint d'avoir a remplir la double destinée d'un homme a bonne fortune et d'un homme de génie; il est l'amant d'une vieille coquette ; il a composé un poème en prose sur les Amours des onze mille Vierges; il a remporté le prix de l'églantine d'or aux jeux floraux de Toulouse, et s'est battu deux fois en duel avec des maris qu'il n'avait outragés que par de fausses confidences. Amalthée est incurable.
Cinquième ohseivation.
Pacome Obliquet.— Il aura quatre pieds deux ou trois pouces si Ton parvient a redresser ses jambes de forme semi-circulaire ; œil louche, teint cuivré et nez de perroquet.
Ce bonhomme n'a d'autre infirmité que de marcher, de voir, d'entendre, de parler, de penser et d'écrire de travers. Figure, esprit ,
jugement , en lui tout est faux. Tout son être est un mensonge. L'objet qu'il voit n'est jamais celui qu'il regarde : le but où il tend n'est pas celui vers lequel il se dirige. Chez lui, un sens n'en redresse pas un autre; tous concourent a la défectuosité de chacun. Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'Obliquet a une réputation de droiture sur laquelle il vit, et dont personne n'est dupe , pas même ceux qui la lui ont faite. Obliquet est d'autant plus incurable qu'il vit a une époque où il tire un excellent parti de ses vices de conformation.
D'après ce court extrait de mes observations pathologiques, vous pouvez juger que si Ton pensait a rassembler dans un même local les incurables de toute espèce que j'ai soigneusement examinés depuis une vingtaine d'années, ce ne serait pas trop d'un quartier de Paris pour établir un si vaste'hôpital.
La se trouveraient naturellement logés ces malheureux dont la tête se tourne toujours en arrière, de manière a ne pouvoir faire un pas en avant sans trébucher ; ces gens en place qui ne peuvent tomber de leur siège sans se disloquer dans leur chute; ces bourdons titrés qui vivent aux dépens des abeilles laborieuses, et s'engraissent d'un miel qu'ils ne sauraient produire ; ces ministres d'un Dieu de paix et de bonté qui ne respirent que la guerre et l'intolérance ; ces écrivains sans air.e et sans probité,
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qui vendent la calomnie et la louange a tant le paragraphe., et se vouent a la honte pour échapper a la misère où leur médiocrité les condamne; ces jeunes gens que leurs premières habitudes ont jete's dans le sentier de la paresse et de l'orgueil , et dont l'esprit et le cœur ne s'ouvriront jamais a une noble pensée , a un noble sentiment ; ces femmes étrangères a toutes les vertus de leur sexe, qui achèvent dans l'intrigue une vie commencée dans le caprice et le scandale.
Vous remarquerez peut-être, mon ami, que tous mes incurables appartiennent aux premières classes de la société, mais vous ne m'en demanderez pas la raison. Le moyen de guérir quand on ne peut vivre que dans le foyer même de la corruption!
l48 LE DIX-HUITIÈME SIECLE.
x°. xxxiii. — 19 août j824.